Ignorance et crise climatique : une perspective zen

Telechargé par pierrealberthayen
SOUS UN DÉLUGE
D’IGNORANCE RANCE
CHRISTOPHER IVES
Extrait de Zen ecology : Green and engaged living in response to the climate crisis
Cet ouvrage explore comment les principes
fondamentaux du bouddhisme zen peuvent
aider à adopter un mode de vie durable et à
lutter contre le consumérisme moderne.
Christopher Ives est professeur de sciences
religieuses au Stonehill College, à Easton
dans le Massachusetts.
Ses recherches portent surtout sur l'éthique
du bouddhisme zen et sur l'approche
bouddhiste de la nature. Il est par ailleurs
l'auteur de Zen on the Trail: Hiking as
Pilgrimage, un livre consacré à la pleine
conscience en pleine nature.
Dans Zen Ecology, l’auteur démontre que la
voie bouddhiste est intrinsèquement
écologique et qu’elle ore une alternative
épanouissante à la surconsommation, sans
pour cela sacrier la joie de vivre. Il organise
sa réexion autour de cercles concentriques,
allant de la discipline personnelle à l'impact
mondial :
La pratique individuelle : Utiliser la
pleine conscience pour surmonter les
distractions modernes, désencombrer sa vie
et simplier volontairement ses habitudes.
La sphère domestique : Transformer son foyer en un lieu de pratique spirituelle en calquant les
routines quotidiennes sur le modèle de la vie monastique zen.
L'interdépendance : S'enraciner pleinement dans la nature pour cultiver un lien de parenté
direct et d'égal à égal avec le monde vivant.
L'engagement actif : Transformer cet épanouissement spirituel en un militantisme
environnemental concret pour provoquer des changements systémiques.
Lauteur vit avec son épouse, Mishy, à Watertown, dans le Massachusetts.
L’IGNORANCE ET L’IGNORANCE RANCE
La distraction et l'inconscience sont des formes d'ignorance. Le bouddhisme considère
l'ignorance comme une cause principale de la sourance. La tradition dénit essentiellement
l'ignorance comme notre incapacité à discerner l'impermanence, à saisir ce qu'est vraiment le
« soi » et à comprendre ce qu'implique le véritable épanouissement. L'ignorance prend aussi la
forme d'un manque d'attention, voire d'une volonté d'éviter de prêter attention à certaines
choses : d’une ignorance rance, si l’on veut.
Ici, face à la crise climatique, on assiste à un véritable déluge d’ignorance et de cette ignorance
rance, qui peut assumer de nombreuses formes et notamment :
1. L’ignorance du problème ;
2. Adhérer à des informations ou à des récits erronés ;
3. La distraction ;
4. Ignorer le problème en le chassant de son esprit pour se concentrer sur autre chose ;
5. L’ignorance de notre responsabilité causale ;
6. L’ignorance qui consiste à attribuer la responsabilité causale aux consommateurs et à
laisser des acteurs comme l’industrie des combustibles fossiles s’en tirer à bon
compte ;
7. L’ignorance de ce que nous pouvons faire pour répondre à la crise ;
8. Des idées qui justient la perpétuation de notre mode de vie et de notre système
économique destructeurs ou qui justient notre inaction ;
9. Des idées fausses concernant certains groupes de personnes ;
10. L’ignorance de notre enracinement dans la nature et de notre dépendance à son égard.
Examinons chacun de ces points.
1
1. L’IGNORANCE DU PROBLÈME
Certaines personnes manquent de connaissances concernant la crise climatique, et il s'agit là
d'une forme d'ignorance pure et simple. Elles ne sont tout simplement pas au courant du
problème, ce qui les rend inconscientes de l'impact écologique de leurs actions individuelles
et du système économique dont elles font partie. Dans certains cas, cette ignorance est due
au fait que notre système éducatif et que les médias ne couvrent pas suisamment ces
questions. Elle peut, par ailleurs, résulter de la rétention d'informations par les puissants. Sous
George W. Bush, la Maison Blanche a modié les rapports de lAgence de protection de
1
Notons que dans le même ordre d’idées, Joanna Macy et Chris Johnstone identient sept formes
courantes de résistance :
1. Je ne crois pas que cela soit si dangereux.
2. Ce n’est pas à moi de régler ce problème.
3. Je ne souhaite pas faire bande à part.
4. De telles informations menacent mes intérêts commerciaux ou politiques.
5. C’est tellement perturbant que je préfère ne pas y penser.
6. Je me sens paralysé. Je suis conscient du danger, mais je ne sais pas quoi faire.
7. Ça ne sert à rien d’agir, puisque ça ne changera rien.
Joanna Macy et Chris Johnstone, Active Hope, 58–62 (traduit en français sous le titre : L'espérance en
mouvement — Comment faire face au triste état de notre monde sans devenir fou.)
l’environnement (EPA) an d’omettre ou de minimiser les informations inquiétantes. Et au
cours du premier mandat de Donald Trump, l’EPA a supprimé de son site web la plupart des
références au climat ou au changement climatique.
2. L’ADHÉSION À DES INFORMATIONS OU À DES RÉCITS ERRONÉS
Parfois, plutôt que d’être simplement mal informés, les gens sont ignorants, parce qu’ils sont
désinformés et en viennent à croire des informations incorrectes. On observe ce phénomène
dans des déclarations non scientiques sur le changement climatique qui en identient mal
les causes, voire remettent en question son existence même — des déclarations comme « Il
n’y a aucun consensus scientique » ou « Le réchauement climatique nest pas causé par les
humains, et ce à quoi on assiste est un phénomène qui se produit tous les dix mille ans,
environ ». Parfois, les connaissances erronées concernent l’ampleur du problème, comme
lorsque les gens reconnaissent la menace de la crise climatique, mais la minimisent en
disant : « Ce nest pas un problème majeur » ou « Cela ne va pas nous aecter tant que ça ».
Cette compréhension erronée peut provenir de la pensée de groupe répercutée dans la
chambre d’écho construite par les climatosceptiques. Ou bien elle peut être causée par de la
désinformation et les mensonges diusés, par exemple, par des scientiques à la solde de
l’industrie des énergies fossiles, alors que les quelques centaines de scientiques du Groupe
d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) sont pratiquement unanimes,
quant aux causes et à l’ampleur de la crise. Cette forme d’ignorance s’aggrave, quand on perd
la capacité de distinguer clairement les faits des idées fausses (ou les faits des « faits
alternatifs »).
3. LA DISTRACTION
Une forme majeure d'ignorance réside dans la distraction exacerbée par le matérialisme, un
rythme de vie eréné et l'emprise de la technologie et des divertissements.
4. IGNORER LE PROBLÈME EN LE CHASSANT DE SON ESPRIT POUR SE
CONCENTRER SUR AUTRE CHOSE
L'ignorance peut également vouloir dire que l'on fait simplement abstraction du problème. On
cultive l'ignorance rance, lorsque l’on a pris conscience de la crise climatique, mais que l'on
choisit de ne pas y penser.
2
Peut-être a-t-on entrevu l'ampleur du problème, mais que l’on se
2
Per Espen Stoknes identie cinq obstacles qui nous empêchent de rééchir en profondeur à la crise
climatique et d’y répondre : 1) la distance : notre esprit ne s’intéresse pas à la crise, parce qu’il perçoit le
problème comme étant lointain dans le temps et dans l’espace ; 2) un sentiment de fatalité ; 3) le
décalage entre ce que l’on sait et ce que lon fait, qui nous pousse à accorder moins d’importance à ce
que l’on sait ; 4) Le déni ; et 5) Une identi qui nous empêche d’écouter les autres, de reconnaître les
faits et d’être disposé à changer. What We Think About When We Try Not to Think About Global Warming:
Toward a New Psychology of Climate Action (White River Junction, VT: Chelsea Green Publishing, 2015),
82.
sent dépassé ; du coup, on le chasse de son esprit et on reporte son attention sur d'autres
choses.
3
5. L’IGNORANCE DE NOTRE RESPONSABILITÉ CAUSALE
Certaines personnes savent peut-être ce qui se passe, mais ignorent leur propre
responsabilité dans ces événements. Si on les interroge à ce sujet, elles pourraient répondre :
« Je ne suis pas responsable ; je ne conduis pas de Hummer », ou « C'est entièrement la faute
de l'industrie des énergies fossiles. »
6. L'ACCENT MIS SUR L’INDIVIDU PLUTÔT QUE SUR LE NIVEAU MACRO
L'ignorance peut encore consister à considérer à tort les consommateurs comme la principale
cause de la crise climatique et à négliger la responsabilité bien plus importante de l'industrie
des combustibles fossiles, du paradigme de la croissance en économie, et d'autres acteurs et
structures au niveau macro. Un corollaire de ce genre d’ignorance est l’idée d’après laquelle
les solutions résident dans un changement de comportement des consommateurs. Mais
comme l’écrit Michael Mann, « […] les choix des consommateurs ne construisent pas de
lignes ferroviaires à grande vitesse, ne nancent pas la recherche ni le développement dans le
domaine des énergies renouvelables, et ne xent pas un prix pour les émissions de carbone.
Toute solution réelle doit impliquer autant l’action individuelle que le changement
systémique. »
4
7. IGNORER CE QUE LON PEUT FAIRE FACE À LA CRISE
On peut aussi ignorer toute la gamme d’actions positives que l'on est en mesure
d'entreprendre, auquel cas, on entend parfois les gens dire : « Je ne peux rien y faire. » Une telle
attitude va souvent de pair avec une méconnaissance de l'impact que l'on pourrait avoir par
ses engagements. Par exemple, on pourrait se dire : « Cela ne changera rien si j’achète une
Prius. » Souvent, derrière une telle ignorance se cache un déni de notre responsabilité d’agir :
« C’est au Congrès et aux gens de l’EPA de s’occuper du dérèglement climatique », ou « Je suis
trop occupé pour moccuper de ce problème en ce moment. » C’est ainsi que l’on se dérobe à
sa responsabilité, non pas dans le sens où il nous incombe d’avoir contribué à provoquer la
crise climatique, mais dans le sens où il nous incombe d’y répondre (avoir le devoir d’agir).
8. DES IDÉES QUI JUSTIFIENT L’INACTION ET LE STATU QUO
3
Kari Marie Norgaard a analysé les dimensions émotionnelles du déni en Norvège, aux États-Unis et dans
d'autres pays dans son ouvrage intitulé *Living in Denial: Climate Change, Emotions, and Everyday Life*
(Cambridge, MA : MIT Press, 2011).
4
Michael E. Mann, The New Climate War: The Fight to Take Back Our Planet (New York: PublicAairs,
2021), 61.
L'ignorance rance peut aussi prendre la forme d'idées qui justient le maintien de notre mode
de vie destructeur ou l'inaction, comme cette idée d'après laquelle les humains peuvent
s'adapter au changement climatique sans aucune perte majeure de leur qualité de vie, ou que
l’on tirera un bénéce net des opportunités économiques que la crise orira (comme la
création d'entreprises fabriquant des sacs de sable pour les villes côtières ou des pompes
pour vider les caves, dans tout le pays) ou que la technologie, dopée par les forces du marché,
résoudra le problème, surtout si l’on supprime les restrictions qui brident les entreprises. Cette
ignorance peut prendre la forme d’idéologies sur le plan national et international, qu’il s’agisse
de croire au paradigme de la croissance économique, de croire que le marché libre réglera le
problème grâce à la loi de l’ore et de la demande, ou de croire en la technologie et en notre
capacité à trouver une solution technique. On peut même invoquer des justications
religieuses : « Dieu seul peut agir sur des réalités aussi vastes que les systèmes climatiques
mondiaux », ou « Le Christ reviendra bientôt, et les problèmes mondiaux actuels font partie de
la n de l’histoire ordonnée par Dieu, telle qu’elle est décrite dans l’Apocalypse ; ainsi, plutôt
que de vous engager dans lactivisme environnemental, vous devriez vous concentrer sur le fait
d’accepter le Christ comme votre sauveur et de convaincre les autres de faire de même avant
qu’il ne soit trop tard. »
5
9. DES IDÉES FAUSSES CONCERNANT CERTAINS GROUPES DE
PERSONNES
On retrouve là l’ignorance sous l’apparence d’idéologies pouvant se rapporter à des sous-
groupes, comme quand on fait des suppositions ou quand on cède aux stéréotypes par rapport
à d’autres catégories de personnes : « Ceux qui travaillent pour les compagnies pétrolières,
charbonnières et gazières sont cupides et immoraux », ou « Les riches sont tous égoïstes et ne
se soucient pas du climat ». Dans la mesure où l’on succombe à de tels stéréotypes avec la
mentalité de « moi contre les autres » ou de « nous contre eux » qui brouille notre regard par
des jugements dualistes rigides sur qui est bon ou mauvais, on est prisonnier de l’ignorance.
C'est à dire que l'on peut considérer l’ignorance comme le fait d’être prisonnier de ses propres
opinions et par conséquent, ne pas être ouvert, ne pas écouter attentivement, ne pas
apprendre des autres, ne pas ainer son point de vue, ne pas trouver de terrain d’entente, ou
ne pas travailler ensemble pour résoudre les problèmes.
10. L’IGNORANCE DE NOTRE ENRACINEMENT DANS LA NATURE
ET DE NOTRE DÉPENDANCE À SON ÉGARD
Une autre forme d’ignorance est l’ignorance de notre enracinement dans la nature et de notre
dépendance à son égard. Le fait de passer une grande partie de la journée plongés dans les
5
On peut constater une rupture notable avec ce type de justication idéologique dans le cas de Katharine
Hayhoe et Richard Cizik, qui se sont démarqués de la plupart des autres chrétiens évangéliques et qui
prennent le changement climatique au sérieux, à l’instar de nombreux jeunes chrétiens évangéliques.
Voir louvrage de Hayhoe, Climate for Change: Global Warming Facts for Faith-Based Decisions (New York
: FaithWords, 2009), ainsi que la campagne de bonne intendance, de Cizik.
1 / 8 100%
La catégorie de ce document est-elle correcte?
Merci pour votre participation!

Faire une suggestion

Avez-vous trouvé des erreurs dans l'interface ou les textes ? Ou savez-vous comment améliorer l'interface utilisateur de StudyLib ? N'hésitez pas à envoyer vos suggestions. C'est très important pour nous!