Corps finis, cryptographie et codes correcteurs d'erreur

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4 Corps ïŹnis, applications en cryptographie et en thĂ©orie
des codes correcteurs d’erreur
4.1 Introduction, premiÚres propriétés
Un corps ïŹni est. . . un corps ïŹni (un corps dont l’ensemble sous-jacent est ïŹni). On va
Ă©lucider un peu la structure gĂ©nĂ©rale des corps ïŹnis, et expliquer comment on peut calculer
concrĂštement dans les corps ïŹnis. On sait dĂ©jĂ  que pour tout nombre
𝑝
premier, l’anneau
quotient Z/𝑝Z, notĂ© aussi F𝑝, est un corps ïŹni.
Proposition 1.
Soit
K
un corps ïŹni et
𝑃∈K
[
𝑋
]un polynÎme irréductible. Alors
l’anneau quotient L:= K[𝑋]/âŸšđ‘ƒâŸ©est un corps ïŹni, de cardinal card(đŸ)deg(𝑃).
Démonstration.
L’anneau
L
est un corps d’aprĂšs la proposition 30 et le thĂ©orĂšme 58 du
chapitre 2.
Par ailleurs, d’aprĂšs le thĂ©orĂšme 6 du chapitre 2,
L
est muni d’une structure naturelle de
K
-espace vectoriel de dimension ïŹnie Ă©gale Ă 
deg
(
𝑃
). Un tel
K
-espace vectoriel est en parti-
culier en bijection avec
Kdeg(𝑃)
. Or ce dernier ensemble est ïŹni, de cardinal
card
(
đŸ
)
deg(𝑃)
.
Remarque. En prenant
K
=
F2
et
𝑃
=
𝑋2
+
𝑋
+ [1]
2
on obtient ainsi un corps Ă  quatre
Ă©lĂ©ments. Un tel corps n’est donc isomorphe Ă  aucun des corps Z/𝑝Z(𝑝premier).
Proposition 2. Tout anneau intĂšgre ïŹni est un corps ïŹni.
Démonstration.
cf. l’exercice 1.11 ; indication : soit
𝑎∈𝐮∖ {
0
}
; comme
𝐮
est intĂšgre,
l’application
𝐮→𝐮, đ‘„ ↩→ đ‘Žđ‘„
est injective, or
𝐮
est ïŹni, donc cette application est. . .
4.2 CaractĂ©ristique et cardinal d’un corps ïŹni
ThéorÚme 3.
Soit
K
un corps ïŹni. Alors la caractĂ©ristique de
K
est un nombre
premier
𝑝
. Il existe en particulier une unique structure de
F𝑝
-algĂšbre sur
K
, qui fait
de
K
un
F𝑝
-espace vectoriel de dimension ïŹnie. Si on note
𝑛
cette dimension, le cardinal
de Kest 𝑝𝑛.
En particulier le cardinal d’un corps ïŹni est une puissance d’un nombre premier.
8
Démonstration.
On sait que la caractĂ©ristique d’un corps est 0ou un nombre premier
(corollaire 60 du chapitre 2). Mais un corps de caractéristique 0contient
Z
, donc est inïŹni.
Donc
K
est de caractéristique un nombre premier
𝑝
. L’unique structure de
F𝑝
-algĂšbre sur
K
est alors donnée par la factorisation du morphisme
Z→K
par
Z/𝑝Z→K
. En tant que
F𝑝
-algĂšbre,
K
hĂ©rite d’une structure de
F𝑝
-espace vectoriel (cf. la section 2.10 du chapitre
2). Comme
K
est ïŹni, il admet une famille gĂ©nĂ©ratrice ïŹnie comme
F𝑝
-espace vectoriel
(prendre pour famille gĂ©nĂ©ratrice l’ensemble
K
lui-mĂȘme !). C’est donc, par dĂ©ïŹnition, un
F𝑝
-espace vectoriel de dimension ïŹnie. Si
𝑛
est sa dimension, on sait que
K
est isomorphe
comme
F𝑝
-espace vectoriel Ă 
F𝑛
𝑝
. En particulier les ensembles
K
et
F𝑛
𝑝
sont en bijection. Or
F𝑛
𝑝a pour cardinal 𝑝𝑛, ce qui conclut.
En fait, l’un des rĂ©sultat fondamentaux de la thĂ©orie des corps ïŹnis est le suifant : Ă©tant
donnés un nombre premier
𝑝
et un entier strictement positif
𝑛
, il existe, Ă  isomorphisme
prĂšs, un unique corps ïŹni de cardinal
𝑝𝑛
. Nous allons démontrer ceci, et expliquer comment
dans la pratique on peut dĂ©crire explicitement « le » corps ïŹni de cardinal 𝑝𝑛.
4.3 Un exemple de calcul dans un corps ïŹni qui n’est pas un quotient de
Z
Soit
𝑝
un nombre premier et
𝑛
un entier strictement positif. Pour construire un corps ïŹni
de cardinal
𝑝𝑛
et calculer explicitement dans ce corps, il « suïŹƒt » d’exhiber un polynĂŽme
irréductible de degré
𝑛
Ă  coeïŹƒcients dans
F𝑝
. On verra ci-dessous qu’un tel polynîme
existe toujours. Pour en exhiber un, on peut procéder par énumération exhaustive des
polynĂŽmes irrĂ©ductibles de degrĂ© donnĂ©, ce qui reste relativement eïŹƒcace si
𝑝
et
𝑛
ne
sont pas trop grands. On peut aussi étudier les facteurs irréductibles de
𝑋𝑝𝑛−𝑋
(cf. le
thĂ©orĂšme 13 ci-dessous pour la justiïŹcation thĂ©orique) ; il se trouve qu’il existe des mĂ©thodes
eïŹƒcaces pour dĂ©terminer la factorisation d’un polynĂŽme sur un corps ïŹni, sur lesquelles
nous reviendrons au dernier chapitre.
Remarquons que si
𝑝
est un nombre premier impair et
𝑎∈F𝑝
n’est pas un carrĂ© dans
F𝑝
,
un corps Ă 
𝑝2
élément est donné par
F𝑝
[
𝑋
]
/⟹𝑋2âˆ’đ‘ŽâŸ©
. En particulier, si
𝑝
est congru Ă  3
modulo 4,F𝑝[𝑋]/⟹𝑋2+ [1]đ‘âŸ©est un corps Ă  𝑝2Ă©lĂ©ment.
DĂ©taillons Ă  prĂ©sent le calcul des tables d’addition et de multiplication du corps ïŹni de
cardinal non premier le plus petit possible. qui soit, à savoir le corps à quatre éléments.
Avertissement : pour allĂ©ger l’écriture, on note dĂ©sormais, pour tout
𝑛∈Z
,
𝑛
en lieu
et place de [
𝑛
]
2
. Comme on l’a dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©, c’est un abus de notation pratique mais
potentiellement dangereux.
Le polynĂŽme
𝑋2
+
𝑋
+ 1
∈F2
[
𝑋
]est de degrĂ© 2et n’a pas de racines dans
F2
(on
calcule ses valeurs en 0et 1), il est donc irréductible sur
F2
. Soit
Kdéf
=F2
[
𝑋
]
/⟹𝑋2
+
𝑋
+
1
⟩
,
𝜋:F2
[
𝑋
]
→K
le morphisme quotient et
đ›Œ
:=
𝜋
(
𝑋
). En particulier
K
est un
F2
-espace
vectoriel de base {1, đ›Œ}. L’ensemble des Ă©lĂ©ments de Kest donc
{𝑎+𝑏 đ›Œ, (𝑎, 𝑏)∈F2
2}={0,1, đ›Œ, 1 + đ›Œ}.
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On obtient aussitît la table d’addition :
+ 0 1 đ›Œ1 + đ›Œ
0 0 1 đ›Œ1 + đ›Œ
1 1 0 1 + đ›Œ đ›Œ
đ›Œ đ›Œ 1 + đ›Œ0 1
1 + đ›Œ1 + đ›Œ đ›Œ 1 0
Pour la table de multiplication, calculons les coordonnées de
đ›Œ2
dans la base
{
1
, đ›Œ}
en
remarquant que 0 =
𝜋
(
𝑋2
+
𝑋
+1) =
đ›Œ2
+
đ›Œ
+1, d’oĂč
đ›Œ2
=
âˆ’đ›Œâˆ’
1, soit ïŹnalement
đ›Œ2
=
đ›Œ
+1
car le corps des coeïŹƒcients est
F2
(avec notre notation, on a
−
1 = 1). On en déduit alors le
calcul de đ›Œ.(1 + đ›Œ) = đ›Œ+đ›Œ2= 1 + 2 đ›Œ= 1 et de (1 + đ›Œ)2= 1 + 2 đ›Œ+đ›Œ2=1+1+đ›Œ=đ›Œ.
×0 1 đ›Œ1 + đ›Œ
0 0 0 0 0
1 0 1 đ›Œ1 + đ›Œ
đ›Œ0đ›Œ1 + đ›Œ1
1 + đ›Œ0 1 + đ›Œ1đ›Œ
On verra un peu plus tard que le groupe multiplicatif
K×
est cyclique d’ordre 3, il est donc
engendrĂ© par n’importe quel Ă©lĂ©ment diïŹ€Ă©rent de 1. De fait on vĂ©riïŹe facilement que
đ›Œ
et 1 + đ›Œsont des Ă©lĂ©ments d’ordre 3de K×.
4.4 Le morphisme de Frobenius
ThéorÚme 4.
Soit
𝑝
un nombre premier et
𝐮
un anneau de caractéristique
𝑝
. Alors
l’application 𝐮→𝐮,đč𝐮:đ‘„â†Šâ†’ đ‘„đ‘est un morphisme d’anneaux.
En particulier si Kest un corps ïŹni, đčKest un isomorphisme de corps.
Démonstration.
(esquisse) La compatibilitĂ© Ă  la multiplication se vĂ©riïŹe aussitĂŽt, de mĂȘme
que la relation
đč𝐮
(1
𝐮
) = 1
𝐮
. Le point dĂ©licat est la compatibilitĂ© Ă  l’addition. Elle se dĂ©duit
de la formule du binÎme de Newton (proposition 3 du chapitre 2) et du résultat élémentaire
d’arithmĂ©tique suivant : comme
𝑝
est un nombre premier, pour tout 1
6𝑛6𝑝−
1,
𝑝
divise 𝑝
𝑛; en particulier 𝑝
đ‘›î€Â·đ‘Ž= 0 pour tout 𝑎∈𝐮.
Soit
K
un corps ïŹni de caractĂ©risitique
𝑝
. Le noyau du morphisme
đčK
, qui est un
idéal de
K
, est soit
{
0
}
, soit
K
(proposition 57 du chapitre 2). Ça ne peut pas ĂȘtre
K
,
car
đčK
(1
K
) = 1
KÌž
= 0 ; donc
đčK
est injectif (en fait cet argument montre que si
K
est
un corps quelconque et
𝐮
est un anneau non nul, tout élément de
Homanneaux
(
K, 𝐮
)est
automatiquement injectif). Comme
đčK
est une application de l’ensemble ïŹni
K
dans lui-
mĂȘme,
đčK
est alors surjectif. Ainsi
đčK
est un morphisme d’anneaux bijectif de
K
sur
lui-mĂȘme, ce qui conclut.
10
4.5 Le groupe des Ă©lĂ©ments inversibles d’un corps ïŹni est cyclique
On va démontrer le résultat énoncé dans le titre de la section.
Commençons par quelques notations et rappels.
Pour tout entier strictement positif
𝑑
, on note
𝜙
(
𝑑
)le cardinal de (
Z/𝑑Z
)
×
. D’aprùs le
théorÚme 1 du chapitre 3,
𝜙
(
𝑑
)est aussi le cardinal de l’ensemble des entiers
𝑒
tels que
16𝑒6𝑑et 𝑒et 𝑑sont premiers entre eux.
Soit
đș
un groupe et
𝑑
un entier strictement positif. Soit Δ
𝑑
(
đș
) :=
{đ‘„âˆˆđș, đ‘„đ‘‘
=
𝑒},
Î©đ‘‘(đș)⊂Δ𝑑(đș)l’ensemble des Ă©lĂ©ments de đșd’ordre 𝑑et 𝜔𝑑(đș) := card(Î©đ‘‘(đș)).
En particulier, d’aprĂšs le thĂ©orĂšme de Lagrange, si
đș
est ïŹni d’ordre
𝑛
et si
𝑑
est un
entier positif qui ne divise pas 𝑛, on a 𝜔𝑑(đș)=0. Ainsi {Î©đ‘‘(đș)}𝑑diviseur positif de 𝑛est une
partition de đș, et on en dĂ©duit la relation

𝑑diviseur positif de 𝑛
𝜔𝑑(đș) = 𝑛. (4.1)
Par ailleurs, rappelons que l’on montre que si
đș
est cyclique d’ordre
𝑛
et si
𝑑
est un
diviseur positif de
𝑛
, on a
card
(Δ
𝑑
(
đș
)) =
𝑑
et
𝜔𝑑
(
đș
) =
𝜙
(
𝑑
). Comme il existe des groupes
cycliques d’ordre 𝑛(par exemple đș=Z/𝑛Z), (4.1) montre la relation

𝑑diviseur positif de 𝑛
𝜙(𝑑) = 𝑛. (4.2)
On dĂ©montre d’abord un critĂšre gĂ©nĂ©ral de cyclicitĂ©.
ThéorÚme 5.
Soit
𝑛
un entier strictement positif et
đș
un groupe ïŹni d’ordre
𝑛
. Les
assertions suivantes sont équivalentes :
1. đșest cyclique ;
2. pour tout diviseur positif 𝑑de 𝑛, on a card(Δ𝑑(đș)) 6𝑑;
3. pour tout diviseur positif 𝑑de 𝑛,𝜔𝑑(đș)6𝜙(𝑑).
Démonstration.
(1)
⇒
(2) : Les rappels ci-dessus montrent qu’on peut mĂȘme conclure que
card(Δ𝑑(đș)) = 𝑑.
(3)⇒(1) : L’hypothĂšse permet d’écrire

𝑑diviseur positif de 𝑛
𝜔𝑑(đș)6
𝑑diviseur positif de 𝑛
𝜙(𝑑).
D’aprùs
(4.1)
et
(4.2)
, cette inégalité est une égalité. Donc nécessairement pour tout diviseur
positif
𝑑
de
𝑛
on doit avoir
𝜔𝑑
(
đș
) =
𝜙
(
𝑑
). En particulier
𝜔𝑛
(
đș
) =
𝜙
(
𝑛
)est strictement
positif. Donc đșcontient un Ă©lĂ©ment d’ordre 𝑛et est donc cyclique.
11
(2)
⇒
(3) : Soit
𝑑
un diviseur positif de
𝑛
. Si
𝜔𝑑
(
đș
)=0, la majoration est évidemment
vĂ©riïŹĂ©e. Si
𝜔𝑑
(
đș
)
>
0, il existe un élément
đ‘„
de
đș
d’ordre
𝑑
. Prenons un tel élément
đ‘„
et soit
đ»
le sous-groupe engendré par
đ‘„
. C’est un groupe cyclique d’ordre
𝑑
. En particulier tout
élément de
đ»
a un ordre qui divise
𝑑
, et on a donc
đ»âŠ‚
Δ
𝑑
(
đș
). L’hypothùse
card
(Δ
𝑑
(
đș
))
6𝑑
assure donc que
đ»
= Δ
𝑑
(
đș
). Ainsi on a Ω
𝑑
(
đș
) = Ω
𝑑
(
đ»
). Donc
𝜔𝑑
(
đș
) =
𝜔𝑑
(
đ»
) =
𝜙
(
𝑑
).
On applique ce critĂšre au cas du groupe des inversibles d’un corps ïŹni.
ThĂ©orĂšme 6. Soit Kun corps ïŹni. Alors le groupe K×est un groupe cyclique.
Démonstration.
On veut appliquer le théorÚme précédent avec
đș
=
K×
. Remarquons
que pour tout diviseur positif
𝑑
de
card
(
đș
),Δ
𝑑
(
đș
)est l’ensemble des racines dans
K
du
polynĂŽme
𝑋𝑑−
1
K
. Comme
K
, en tant que corps, est un anneau intùgre, d’aprùs le corollaire
43 du chapitre 2, on a
card
(Δ
𝑑
(
đș
))
6𝑑
. Ainsi le thĂ©orĂšme prĂ©cĂ©dent s’applique et
K×
est
bien un groupe cyclique.
Remarque. L’exercice 3.16 propose une autre dĂ©monstration du thĂ©orĂšme prĂ©cĂ©dent, basĂ©e
sur le thĂ©orĂšme de structure des groupes abĂ©liens ïŹnis. Le corollaire 43 du chapitre 2 reste
un argument clef.
Voici une conséquence importante du théorÚme 6.
ThéorÚme 7.
Soit
K
un corps ïŹni et
𝑝
sa caractéristique. Alors il existe un élément
𝑃∈
F𝑝[𝑋]irrĂ©ductible tel que Kest isomorphe Ă  l’anneau quotient F𝑝[𝑋]/âŸšđ‘ƒâŸ©.
Démonstration.
Rappelons que
K
est naturellement muni d’une structure de
F𝑝
-algĂšbre.
Soit
đ‘„
un générateur du groupe cycliqe
K*
. Soit
𝜙:F𝑝
[
𝑋
]
→K
l’unique morphisme de
F𝑝
-
algĂšbre qui envoie
𝑋
sur
đ‘„
. Par dĂ©ïŹnition de
đ‘„
, on a
K
=
{
0
} âˆȘ {đ‘„đ‘›}𝑛∈N
, et ainsi
𝜙
est
surjectif. Soit
𝑃∈F𝑝
[
𝑋
]un générateur de son noyau. Par le théorÚme de factorisation
𝜙
induit un isomorphisme
F𝑝
[
𝑋
]
/âŸšđ‘ƒâŸ©âˆŒ
=K
. Comme
K
est un corps,
𝑃
est nécessairement
irréductible.
4.6 Interlude cryptographique : DiïŹƒe-Hellman, El Gamal
Le fait que le groupe multiplicatif d’un corps ïŹni soit cyclique a des applications Ă 
certains protocoles cryptographiques basés sur les groupes cycliques.
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