
se doper, c’est tricher. L’argument sanitaire de la mise en place de la loi Herzog se façonne
en un argument moral. C’est le fait que maintenant, le dopage soit dit contraire à l’éthique
sportive, qui justifie la lutte antidopage. La société a alors implicitement décidé que la chimie
n’a pas sa place dans un sport dit d’ "entreprise d’amélioration du genre humain" 2. Une décision
qui n’est pas partagée de tous puisque dans les années 1980, comme raconte Laurent Fignon,
"l’artisanat (est) dépassé par l’usinage " [3] et l’on vit dans "un monde fossé par les excès de
la chimie" [3], le dopage ne fait pas figure d’exception et "perd son caractère artisanal pour
devenir scientifique" [2].
Cependant, la majorité des cyclistes n’abandonnent pas les substances dopantes. Contem-
porain de cette époque, Laurent Fignon observe un passage entre deux cyclismes radicalement
différents, une transition à un dopage généralisé. Lors de cette transition, coïncidant avec la
venue de l’EPO et l’hormone de croissance, un fossé se creuse entre la perception du dopage
par la société et par les cyclistes. Ceci a pour conséquence la naissance d’une dite "sous-culture
cycliste" [4].
2.3 Naissance d’une sous culture cycliste, 1965-1999
L’apparition de la première loi antidopage a engendré une divergence entre deux percep-
tions de la chimie dans le cyclisme. Effectivement, les normes et les valeurs sportives érigées,
décrivant un modèle d’esprit sain dans un corps sain, ne trichant ni avec les autres, ni avec
soi-même, ne convient pas aux habitudes du cycliste de la fin du XXème siècle. Ceci a pour
conséquence l’apparition d’une sous-culture cycliste pouvant être caractérisée par trois dimen-
sions : le dopage comme élément de cohésion du groupe, des coutumes, fêtes, rituels et des
codes de communication propre [4]. En effet, le cycliste va alors se "piquer non plus seulement
pour gagner mais pour exister au sein d’une famille" [4]. Derrière le groupe, la déculpabilisation
est facile. Les rituels auxquels la "véritable fraternité" a donné des noms familiers se font "en
famille". Les normes sont totalement déplacées, la première piqûre entraîne un sentiment de
fierté, le cycliste se dope pour exister ; "les amphétamines c’est comme l’apéro : un rite so-
cial" raconte Erwann Menthéour en 1999 [4]. On y retrouve plusieurs éléments de la théorie du
désengagement moral, comme un vocabulaire propre. En effet, la construction idéologique que
la société a créé autour du dopage est contournée par la construction d’un langage familier. Ce
dernier servant à désacraliser le dopage, renforcer le sentiment d’appartenance à une société à
part et se défendre des agressions extérieurs. Au sein de cette sous-culture, il n’y règne pas de
sentiment de transgression, et on en parle ouvertement : "tiens, voilà de l’EPO, tu en veux ?"
[3]. Le dopage peut alors y être généralisé, systématique et collectif.
Le public n’a pas conscience de l’existence de cette sous-culture. Les liens entre les sportifs
professionnels et les spectateurs sont les médias, or "les journalistes sont retissant à dénoncer
l’existence de pratiques dopantes qu’ils n’ignorent pas" [5], leur intérêt étant de préserver la
bonne relation qu’ils entretiennent avec les coureurs. Ce fossé entre ces deux perceptions du
dopage persiste donc tout au long de la fin du XXème siècle et, comme illustré sur la Figure 1,
son étendue varie discrètement.
2.4 Années 2000, médiatisation et scandales
La dimension spéculative supplémentaire qu’ajoute la société du XXIème siècle, où l’on
assiste à une course vers la productivité, dans un monde où tout peut être capitalisé, ne calme
pas la pratique du dopage. Le sport de haut niveau s’inscrit comme un "idéal d’optimisation
2. A. Ehrenberg (1991)
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