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Introduction à la littérature francophone

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Introduction à la littérature francophone
I-
La francophonie : enjeux et délimitations
A première
vue, si on ne considère que le seul
critère de la langue française, le terme
« francophonie » semble symboliser l’unité.
En se penchant davantage sur le terme, l’on se rendra compte qu’il est plutôt le signe d’une
diversité aussi bien linguistique que culturelle.
Ce propos sur le Même et le Divers nous renvoie aux thèses d’Edouard Glissant (21 septembre
1928- 3 février 2011), auteur
martiniquais1, écrivain, poète, essayiste, fondateur de concepts
d’« antillanité » et de « créolisation ». Glissant soutient que le
Même représente l’univers
fondamental imposé par l’Occident alors que le Divers est un acquis, arraché de droit par les
peuples colonisés. Un autre nom, Calixthe Beyala (née en 1961 à Douala), romancière d’origine
camerounaise, soutient la même chose, à sa façon, dans son roman Les Honneurs perdus (Paris
Albin Michel, 1986) :
« Le Français est francophone, mais la francophonie n’est pas française ».
Pour approfondir notre vision des choses en ce qui concerne la littérature francophone, il sied de se
demander initialement ce que la francophonie veut dire, ce qu’est un écrivain francophone, et surtout
en quoi consiste la légitimité du francophone, pou en arriver finalement à envisager ce qu’il en est de
la littérature maghrébine et ensuite de la mouvance de la littérature algérienne.
A- Qu’est-ce que la francophonie ?
C’est à Onésime Reclus (1837-1916), un géographe français, qu’on doit ce terme de francophonie.
En effet, c’est dans son ouvrage2 que le terme a été, semble-t-il, employé pour la première fois.
1
Edouard Glissant, Le Discours antillais, Paris, Le Seuil, 1981.
2
Onésime Reclus, France, Algérie et colonies, Paris, Hachette, 1886.
1
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Onésime croyait à l’excellence de la France et de la langue française et définit les francophones
comme « tous ceux qui sont ou semblent être destinés à rester ou à devenir participants de notre
langue. » 3A l’époque, le terme recouvrait la zone d’influence française en Afrique, à la suite du
partage colonial entre les grandes puissances, scellé par le Traité de Berlin en 1878.
Ce mot connaîtra une sorte de déclin pour plusieurs dizaines d’années avant de ressurgir en 1962,
avec la publication d’un numéro spécial de la revue Esprit.
Cette fois, rassemblant d’anciennes colonies de l’Empire français, d’Afrique
occidentale, du
Maghreb, d’Indochine, des Antilles… appartenant à un espace culturel et économique délimité par
la langue française, la francophonie se présente, d’abord, à l’instar du Commonwealth britannique,
sous des allures politiques, avant de désigner un champ linguistique et littéraire.
Cette charge politique très forte reconnue au terme francophonie a poussé certains auteurs à lui
substituer les appellations « d’expression française » ou de « langue française ».
Mais, finalement, après la disparition des tutelles françaises et vu que même ces dénominations ne
sont pas exemptes de ces connotations politiques, le terme francophonie survit, résiste et souligne
cette double appartenance que la francophonie est, d’abord, un rassemblement autour de l’élément
linguistique, à savoir la langue française, et c’est aussi un terme porteur de la diversité de ses
constituants.
A ce propos, on peut citer Jean-Louis Joubert (né le 29 avril 1938), professeur à l’Université de
Paris XIII, qui a publié des études et des anthologies consacrées aux littératures francophones :
« La langue française n’est donc plus la propriété exclusive du peuple français : les
Français sont même minoritaires parmi les utilisateurs du français.
Cependant,
la dispersion francophone vient conforter l’ambition de ceux qui veulent
maintenir la langue française à son rang de langue internationale : on insiste alors sur
l’unité du français. A l’inverse, le désir d’autonomie et d’affirmation culturelle de chaque
groupe francophone tend à faire émerger les particularismes : on découvre alors la diversité
du français. »4
3
4
Elena Prus, Pierre Morel, La Francopolyphonie : langues et identités, ULIM, 2007, p.95.
Joubert ,Encyclopaedia Universalis
2
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De façon minimale, réductrice aussi, on peut dire que la francophonie est le fait de parler français
alors que la littérature francophone est le fait de choisir la langue française pour écrire.
Géographiquement et administrativement parlant, le territoire de la francophonie est énorme et
considérable. Culturellement aussi, un nombre considérable d’écrivains « hors hexagone » occupe la
scène littéraire française. Beaucoup parmi eux se sont vu d décerner des prix de littérature. On peut
citer ici comme exemples : Taher Benjelloun, Patrick Chamoiseau, Ahamadou Kourouma, Amine
Maalouf.
En voyant de plus près l’itinéraire ou le parcours des littératures francophones, l’on peut constater
que ces littératures sont l’expression artistique d’une réalité sociale et historique donnée et remettent
en question le concept d’identité, voire de littérature nationale.
B- Qu’est-ce qu’un écrivain francophone ?
De nombreux critiques soutiennent que l’appartenance d’un écrivain dépend moins de son origine
que de « la circulation littéraire » de son œuvre.
Ainsi un texte est dit maghrébin s’il renvoie à la fois , dans son écriture et dans sa lecture, à la
culture maghrébine.
Dans la réalité, la distinction est très subtile. En effet, certains textes participent de l’un ou de
l’autre : français si on se place du point de vue français, francophone si on se place du point de vue
décentré.
D’autres textes passent, avec le temps, d’une appartenance à une autre.
Parler de l’appartenance d’un auteur et de son texte revient à centrer la réflexion sur l’identité
francophone et son rapport avec le texte littéraire. Etre francophone n’est pas forcément toujours
l’identité dominante de l’écrivain dit francophone, tant il faut prendre en compte des éléments
déterminants dont : la religion, l’ethnie, l’âge, la couleur de la peau qui peuvent bien l’emporter sur
l’identité francophone.
Deux citations peuvent nous éclairer à ce sujet.
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La première est celle de Jean Michel Grassin : « être wallon, c’est être aussi francophone, être
rwandais, c’est être aussi ou d’abord tutsi ou hutu et, accessoirement, francophones. »5
La seconde est empruntée à Amine Maalouf : « l’identité de chaque personne est constituée d’une
foule d’éléments qui ne se limitent évidemment pas à ceux qui figurent sur les registres officiels. Il y
a, bien sûr, pour la grande majorité des gens, l’appartenance à une tradition religieuse ; à une
famille plus ou moins élargie ; à une profession ; à une institution, à un certain milieu social. »6
L’identité francophone revêt un caractère paradoxal : si le contexte de la colonisation lui
donne, généralement, naissance, elle n’émergera davantage et ne sera mise en évidence qu’à
partir de la tentative de déconstruction d’une littérature et d’une langue dominantes. C’est
pour cela qu’elle est marquée par l’hétérogène.
Dans leurs œuvres, les écrivains francophones participent à la modification de certaines conceptions
relatives, entre autres, au système de valeurs, aux rapports avec la langue, à la définition de la
littérature française, à la fonction de la littérature…
Le français n’étant pas forcément la langue maternelle de ces écrivains, il s’ensuit que leur écriture
traduit certaines tensions, certains tiraillements et certaines préoccupations qui sont ceux des
autres langues utilisées par les communautés francophones.
L’exemple de l’écrivain Azouz Begag, de parents algériens, illustre ce propos.
En effet, dans son roman Le Gone du Chaâba, cet écrivain mêle, dans son roman , le parler de Sétif
en Algérie et celui de Lyon en France. Il insère à la fin de son roman un petit dictionnaire explicatif
de ce qu’il appelle la phraséologie bouzidienne.
Le caractère polyphonique des textes francophones fait que ceux-ci résistent à une appropriation
univoque de la part des récepteurs. Leur charge culturelle variée, ce trait conflictuel qui les marque
leur confèrent une portée sémantique très féconde au point que le lecteur français aurait du mal à s’y
retrouver et à saisir tout le contenu culturel implicite qu’ils renferment. En témoigne La Nuit sacrée,
roman de Taher Benjelloun.
5
Jean-Michel Grassin, « L’émergence des identités francophones : le problème théorique et
méthodologique », in Francophonie et identités culturelles, Paris, Karthala, 1999.
6
Amine Maalouf, Les Identités meurtrières, Grasset, 1998.
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Même si les textes sont écrits en français, les auteurs y traitent des thématiques autres, différentes
de celles de la littérature centrale, surtout celles relatives à l’espace et à l’identité.
En ce qui concerne plus particulièrement l’identité comme notion, il serait malaisé d’en fonder le
discours sur la langue, dans la mesure où les choses connaissent une certaine évolution : dans les
années 50, les écrivains s’efforçaient de respecter le français académique, alors qu’à partir des
années 80, le rapport à la langue française est vécu sur un autre mode : celui de la subversion, en
quelque sorte, du jeu avec les structures du français pour en tirer des mots ou des constructions
difficiles qui rebuteraient même les grammairiens.
Albert Memmi , concrétisant l’ancienne vision des choses, dit à ce propos : « Obscurément, je
sentais que je prénétrais l’âme de la civilisation en maîtrisant la langue (…) En mon cœur, je
pleurai de joie. Moi, fils d’un juif d’origine italienne et d’une berbère, je découvrais spontanément
ce qu’il y avait de plus racinien en Racine »7
L’identité francophone renvoie à une diversité d’éléments et l’espace littéraire francophone a donné
naissance à des écrivains d’une autre ossature par rapport au centre et donc à d’autres littératures ;
ces littératures sont dénommées parfois littératures émergentes ou mineures et suivent le modèle
développé par la pensée postmoderne, articulé autour de la création et de la déconstruction.
C- La légitimité des littératures francophones
S’il s’est avéré qu’il y a cette tension entre un centre, la métropole, et des littératures en langue
française, provenant d’espaces très divers, c’est bel et bien cette partition spatiale de la littérature
qu’il faut tout d’abord interroger.
Dans ce sens, un second problème apparaît, qui relève toujours de l’usage universitaire : cet
ensemble (faute de meilleur terme, espace ou aire étant problématiques, comme l’a montré M
Beniamino8 est le seul, dans les études littéraires françaises, qui soit défini par rapport à une langue
7
Albert Memmi, La Statue de sel, Paris, Gallimard 1966, pp.123-128.
8
Beniamino Michel (2003) « La francophonie littéraire », in Lieven D’Hulst et Jean-Marc Moura (éd.) Les études
littéraires francophones : état des lieux, actes du colloque de mai 2002, , 2003, Lille, éditions du Conseil Scientifique de
l’Université Charles-de-Gaulle.
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et un espace et non par sa temporalité. Dès lors, comment comprendre ce terme ? Serait-il,
simplement, un outil lexical inventé pour désigner sans souci de cohérence réelle tout ce qu’il
semblait difficile de catégoriser ? Y a-t-il une réelle légitimité à étudier ensemble, et donc
distinctement des autres œuvres françaises, les littératures de langue française non métropolitaines,
c'est-à-dire à regrouper Afrique francophone, Antilles, Suisse, Belgique, Québec, etc., sous un même
dénominateur ? Pourquoi ne pas avoir intégré ces littératures aux études portant sur la littérature
française, surtout quand des auteurs comme Beckett ou Ionesco, tout aussi francophones que
Mabanckou ou Chamoiseau, y ont trouvé une place incontestée?
Il s’agit moins ici de dresser un tableau de l’état des études sur la francophonie littéraire (on peut se
référer pour cela à l’article de Claire Riffard 9que de réfléchir à la légitimité d’un objet théorique qui
est loin de se présenter sous le signe de l’évidence.
Claire Riffard récapitule, dans son article sur la francophonie littéraire, les divers paramètres
proposés par M. Beniamino pour fonder la francophonie littéraire, à savoir l’espace, l’histoire, et la
langue. Elle rappelle qu’on ne peut parler de la francophonie littéraire comme d’un espace, les
frontières institutionnelles étant elles-mêmes contestées. De plus, la littérature s’accorde peu avec
des frontières institutionnelles à l’heure de la mondialisation et d’un dialogue permanent entre les
cultures. Quand les études anglo-saxonnes prennent délibérément le nom de postcolonial studies,
avouant par là même les liens entre centre et périphérie, nous nous obstinons à employer le nom
supposé plus neutre « d’études francophones » (même si la notion d’études postcoloniales gagne du
terrain, notamment après l’ouvrage de J.M. Moura)10. Or, ce nom nie finalement les échanges entre
la métropole et les anciennes colonies, ramenant leur lien au critère de la langue, quand nous
partageons en réalité une histoire, une culture, comme l’avoue Nimrod, écrivain, essayiste et poète
Tchadien : « Nous sommes des hybrides ; il est vain de vouloir à tout prix débusquer l’Africain en
nous. Au contraire, déployons ces grandes sondes qui, au détour d’une virgule et d’un timbre de la
phrase, nous renseignent sur l’acclimatation de Rimbaud et de Claudel, de Chateaubriand et de
9
Riffard Claire (2006) « Francophonie littéraire : quelques réflexions autour des discours critiques », Lianes,
http://www.lianes.org/Francophonie-litteraire-quelques-reflexions-autour-des-discours-critiques_a118.html
10
Moura Jean-Marc, Littératures francophones et théorie postcoloniale, Paris, PUF.1999.
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Proust sous les tropiques (…). Cette littérature dite africaine doit tout à la littérature française. En
tout cas, elle lui doit d’inaugurer une tradition moderne. » 11
Il s’agirait donc de mettre sur un même pied tous les écrivains de langue française, et de remplacer le
rapport écrivain francophone/français par le rapport écrivain mineur/majeur. Mais ces écrivains
mineurs ne seront pas seulement les écrivains francophones d’autrefois : ils recouvrent une réalité
transfrontalière, ils sont ceux qui désirent « faire crier, faire bégayer, balbutier la langue en ellemême », d’après l’expression de Deleuze, qu’ils soient métropolitains ou non. Nul besoin de vivre
hors de la France pour être un écrivain mineur. Tout écrivain, de fait, est dans un rapport d’étrangeté
par rapport à sa propre langue, et la réécrit, la réinvente sans cesse. L’écrivain « francophone », ou
certains écrivains francophones, ceux qui appartiennent justement à cette catégorie des écrivains
mineurs, sont emblématiques de cela, de la situation de tout écrivain ; mais ils ne sont pas les seuls à
le ressentir.
Les écrivains francophones seraient donc le paradigme d’un rapport d’étrangeté à la langue : c’est
bien ce que l’on retrouve dans les théories autour de la langue comme dénominateur commun des
écrivains dits francophones, développées notamment par Lise Gauvin. Cette dernière théorise la
notion de surconscience linguistique, « une conscience particulière de la langue qui devient ainsi un
lieu de réflexion particulier et un désir d’interroger la nature du langage et de dépasser le simple
discours ethnographique. »12 Que le français soit en concurrence avec d’autres langues (comme dans
l’espace Caraïbe ou en Afrique), ou qu’il se trouve dans un rapport conflictuel au français
métropolitain (comme au Québec), le choix de son adoption, pour un écrivain hors métropole, n’est
en effet pas neutre : Ecrire devient un vrai « acte de langage », le choix de la langue d’écriture est
révélateur d’un procès littéraire plus important que les procédés mis en jeu. Dans une telle situation,
l’écriture « se fait synonyme d’inconfort et de doute », mais cet inconfort est « exacerbé et fécond ».
Seulement, comme nous venons de le voir, l’expérience de l’étrangeté de la langue à soi-même n’est
elle pas une expérience fondamentale pour de nombreux écrivains, d’autant plus au XXe siècle ?
Lise Gauvin l’admet, chaque écrivain doit négocier son rapport à la langue commune : « les
littératures périphériques sont alors considérées comme emblématiques de la condition même de
11
Nimrod, « La nouvelle chose française : Pour une littérature décolonisée », in M Le Bris et J Rouaud, Pour une
littérature monde, Paris, Gallimard NRF, 2007, p. 232-233.
12
Gauvin Lise , « Autour du concept de littérature mineure », in J.P. Bertrand et L. Gauvin (dir.) Littératures mineures
en langue majeure, Presses de l’Université de Montréal, 2003, p. 19.
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l’écrivain. » Mais cette « proposition (…) semble faire l’impasse sur la douleur et l’angoisse liées à
la condition du mineur. » L’écrivain « francophone », lui, est soumis à l’ « amère et douce
condamnation » de penser la langue. Toutefois, cette douleur particulière subie par les écrivains
francophones, qui les constitue en paradigme de la situation d’écrivain, est-elle un critère suffisant
pour en faire un système isolé ?
Michel Benjamino, dans la continuité de ces interrogations, définit la francophonie littéraire comme
la « forme moderne d’un ensemble de phénomènes liés à la rencontre avec l’Autre – dont on peut
mettre en débat les origines historiques (peut-être la Renaissance) – mais dont la spécificité – ce qui
marque sa rupture par rapport aux problématiques antérieures – serait de lier la perspective de
l’altérité à la question de la langue au sens socio-symbolique et socio-linguistique dans une
perspective de domination. »13 Alors, « la francophonie littéraire n’est pas seulement l’usage d’un
même idiome qui transcenderait des cultures dans une sorte d’espace de dialogue culturel dont on
voit trop bien qu’il dépolitise l’extension mondiale d’une langue, quand cette extension a toujours
été liée à la puissance politique et militaire française », mais elle « a un sens parce qu’elle est une
somme d’ « expériences discordantes » qui ne relèvent pas seulement de la domination coloniale
mais aussi de la domination en un sens plus général (y compris le « rayonnement culturel »). »
Enfin, il faut toujours revenir aux discours des écrivains eux-mêmes. Et on observe actuellement
chez ces derniers une dynamique inverse de celle des théoriciens. Nimrod, à travers l’exemple de
Kourouma, insiste sur le plaisir de jongler entre deux langues 14 et d’en créer une nouvelle,
minimisant la douleur culturelle et linguistique. L’expérience de l’écrivain francophone, dans son
discours, se rapproche beaucoup de celle de tout écrivain : désarroi devant l’étrangeté de la langue,
plaisir d’en créer une nouvelle. Une expérience de la langue commune à chacun, et non aux seuls
écrivains dits francophones, cette langue qui, comme le développe Raharimanana, est étrangère
parce qu’elle a été à tous (et de citer Frankétienne et Kourouma aux côtés de Voltaire et Breton), « et
vous la reprenez, tentez de la reprendre, elle est loin déjà, vous l’appelez, vous l’implorez, vous la
séduisez, vous l’insultez, vous ne la cédez pas au silence, elle vient, vous la couchez sur la feuille et
vous réinventez tout, en présence de toutes les langues qu’elle aime plus que tout… »15
13
Michel Beniamino, op.cit., p.20.
14
Heinz Wismann, Penser entre les langues, Paris, Albin Michel, 2012.
15
Raharimanana, « Le creuset des possibles », in Pour une littérature monde, p. 313.
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Il ne s’agit bien évidemment pas ici de nier la nécessité d’étudier ces écrivains, ni les liens étroits
tissés entre eux, mais de pointer, à l’instar de Michel le Bris dans le traité collectif Pour une
Littérature Monde, que « le mot francophonie est devenu un obstacle, entérine une ségrégation. A
preuve, le nombre pour le moins limité d’écrivains qui se revendiquent « francophones »…
L’époque, croyons nous, oblige à penser un changement de coordonnées mentales – et donc de
mots. »16
Changer de mot, nécessairement. Changer de coordonnées mentales également, nous l’avons vu,
pour sortir de la situation de fait dans laquelle nous nous trouvons. Mais nous ajouterons un point :
ce changement de coordonnées mentales doit s’accompagner de changements dans les faits. Sans
cela, les mentalités ne pourront jamais vraiment évoluer, et les écrivains francophones continueront à
entendre les propos que Nimrod rapporte (il relate l’amère anecdote d’un inconnu lui expliquant que
« rien de ce qu’il décrit n’est africain », et lui expliquant ce qu’est l’Afrique), et dont beaucoup
témoignent ; Gary Victor le déplore : « de l’autre côté, on attend toujours de nous une littérature qui
frise à la limite un certain misérabilisme ou une littérature destinée à faire frissonner les trop bien
nourris du Nord. »17
II-
De la littérature maghrébine
On a coutume de considérer que le premier texte littéraire maghrébin de langue française important
est de peu antérieur aux débuts de la Guerre d'Algérie, qui a plus ou moins marqué aussi la plupart
des lecteurs qui se tournent vers cette littérature. Ce texte est Le Fils du Pauvre (1950) de Mouloud
Feraoun, autobiographie au déguisement volontairement transparent d'un instituteur issu de la
paysannerie kabyle pauvre, et "civilisé" en quelque sorte par l'Ecole française dont il deviendra un
des plus fervents défenseurs. Mais il y eut bien d'autres écrivains maghrébins de langue française
avant Mouloud Feraoun, à commencer par Jean Amrouche qu'on redécouvre depuis peu. De plus
doit-on, ou non, associer aux écrivains maghrébins des écrivains français du Maghreb, dont le plus
prestigieux est Albert Camus? Ou Jean Pélégri? ou Emmanuel Roblès? Allons plus loin: le plus
grand écrivain tunisien, Albert Memmi, n'a-t-il pas parfois été renié comme écrivain maghrébin par
ses pairs, à cause de ses engagements sionistes? Enfin, quel sera le "statut" des jeunes écrivains issus
depuis 1980 de ce qu'on appelle faute de mieux la "deuxième génération de l'émigration", ou "de
16
Le Bris Michel, « Pour une littérature monde en français », in Pour une littérature monde, op.cit., p. 45
17
Victor Gary, « Littérature-monde ou liberté d’être », in Pour une littérature monde, op.cit., p. 319
9
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l'immigration"? La plupart d'entre eux sont nés en France où ils ont toujours vécu, mais la Société
française effrayée les renvoie souvent à l'identité de leurs parents, du pays desquels ils sont
fréquemment ignorants et ignorés, mais dont ils cultivent une image mythique à la fois dépréciative
et valorisante. Autant dire que la définition d'une littérature, comme celle de l'identité dont elle est
censée être l'emblème, est problématique. L'idéologie n'est jamais absente de ces définitions, mais en
même temps elle y montre son incapacité à saisir un objet nécessairement fuyant, parce qu'inscrit
dans une historicité très complexe et dont les forces en compétition, toujours actives, n'autorisent pas
encore l'élaboration d'une définition "objective".
II- De la littérature algérienne
La littérature algérienne de langue française reflète la complexité, la diversité et la richesse de
l’histoire du pays. Liée à la colonisation, celle-ci est devenue, avant même qu’elle ne soit achevée,
matière intarissable où l’engagement n’ôte rien à l’originalité d’une écriture qui s’affirme, se
renouvelle, perpétue la précédente et s’enrichit avec le temps. Le panorama de cette littérature rend
compte des parcours historique, idéologique et esthétique, et nombre de critiques s’accordent pour
voir dans son développement des phases incontournables : Aux alentours des années 20 avance
timidement une littérature d’assimilation et d’apprentissage de la langue et de la culture de l’Autre,
une période au cours de laquelle les Algériens sentent le besoin de parler aux Français de leur vie
d’indigène en s’adonnant à des genres comme la nouvelle, l’essai, le poème, le témoignage : Khadra,
danseuse des Ouled Naïl de Slimane ben Brahim, Ahmed ben Mustafa, goumier (1920) de Caïd ben
Cherif, Zohra, La femme d’un mineur d'Abdelkader Hadj-Hamou, Mériem dans les palmes de
Mohammed Ould Cheikh, Étoile secrète de Jean Amrouche, Jacinthe noire de Marguerite Louis
Taos.
Peu à peu, le français devient directement le vecteur principal des grands débats qui agitent l’Algérie
suscitant, au début des années 50, l’apparition d’une littérature ethnographique haute en couleur qui
glisse vers l’autobiographique dont les principaux ouvrages furent : Le Fils du pauvre de Mouloud
Feraoun, La Colline oubliée de Mouloud Mammeri, La Grande maison de Mohammed Dib,
descriptions de la vie traditionnelle, du folklore, des coutumes et des mœurs des Algériens dénonçant
le colonialisme. C’est une écriture réaliste ancrée dans le terroir dont les techniques et les effets
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rappellent ceux des romans classiques occidentaux, vu l’impact de la formation scolaire sur ces
auteurs.
La matière historique se renforce et le sentiment nationaliste atteint son paroxysme dans une
littérature militante à partir de 1954. Kateb Yacine publie Nedjma qui, étonnant par sa forme
originale qui mêle harmonieusement les éléments de l’oralité et une technique romanesque moderne
(Nouveau roman, influence de Joyce, Dos Passos et Faulkner), a fait l’événement dans l’histoire de
la littérature algérienne. Nedjma, symbole d’Algérie, est l’autobiographie plurielle d’une génération
qui a vécu tragiquement les massacres du 8 mai 1945, découvrant par là l’idée de nation algérienne à
travers ce que génère Nedjma « la révolution et l’amour », très chères à Kateb. Poète de l’amour et
de la paix, Malek Haddad exprime sa déchirure et son profond malaise dans des œuvres très
poétiques : La Dernière impression, Je t’offrirai une gazelle, Le Quai aux fleurs ne répond plus. Du
côté des femmes, Assia Djebar (élue à l’Académie française) publie La Soif, Les Impatients, Les
Enfants du nouveau monde sur les problèmes de famille et l’engagement des femmes dans le combat
La littérature post-indépendance voit une véritable explosion de conflits opposant arabophones et
francophones, une littérature d’acculturation où se mêlent la réalité amère de garder la langue de
l’occupant et l’incapacité de s’exprimer en arabe. Autant de ruptures dans l’histoire du pays ont
permis, vers la fin des années 60, l’éclosion d’une sensibilité exprimant l’avortement de la
révolution, c’est la littérature du désenchantement après une indépendance longuement attendue : Le
fleuve détourné de Rachid Mimouni porte un grand « potentiel accusateur » face à l’idéologie
naissante en recourant à l’allégorie et au grotesque. D’autre part, la montée de la bourgeoisie
corrompue et parasite, les travers et le poids d’une société patriarcale constituent autant de réalités
aliénantes chez Rachid Boudjedra à travers les hallucinations et l’état psychiatrique de ses
personnages qui délirent et rêvent au sein de l’incertitude et l’utopie. Le Muezzin de Mourad
Bourboune dépeint l’hypocrisie du religieux. Djamel Ali Khodja recourt à l’allégorie dans La Mante
religieuse qui représente la ville de Constantine dévorant ses mâles. Avec Mémoire de l’absent,
Nabile Farès invite son lecteur à descendre dans le labyrinthe de l’énigme des origines. Cette
diversité touche également Cours sur la rive sauvage, Qui se souvient de la mer, Dieu en barbarie,
Les Terrasses d’Orsol, Habel et Le Sommeil d’Eve de Mohammed Dib, une littérature d’idées
foisonnantes, innovante presque toujours où recherche formelle, vocabulaire savant et lexique
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populaire, monde réel et onirique, apocalypse, images fantastiques se côtoient dans l’aventure
symbolique de l’écriture.
La littérature actuelle (1990-2009) suit les traces de la littérature précédente avec des formes
nouvelles. Produite par un ensemble d’auteurs journalistes, médecins, universitaires, musiciens,
historiens et autres, c’est la naissance de l’écriture de la violence, de l’horreur et de la peur face à
l’intégrisme meurtrier qui habite la majorité des œuvres décrivant une réalité inexprimable faite de
chaos, d’inhumanités, images récurrentes jusqu’à l’obsession : Peurs et mensonges de Aïssa Khelladi
met en scène un journaliste traqué pour avoir écrit un article. Le rythme sanguinaire marque À quoi
rêvent les loups de Yasmina Khadra (pseudonyme délaissé après avoir quitté sa carrière militaire, il
est l’actuel directeur du Centre culturel algérien en France Mohammed Moulshoul). Fin observateur,
il témoigne des atrocités commises par les jeunes terroristes et les abus du pouvoir adoptant
l’écriture réaliste, voire naturaliste. Ce même auteur a fait du polar un lieu de dire l’indicible.
Boudjedra tire de ces événements politiques un pessimisme radical dans Fis de la haine. Le narrateur
de La vie à l’endroit est persuadé que l’obsession de la mort et « la solitude de l’homme face à la
barbarie humaine » ne peuvent être vaincues que dans l’acte d’écrire. Abdelkader Djemaï lutte
contre la peur et la mort en adoptant l’écriture de l’humour noir dans Un été de cendres, Sable rouge.
Quant à Boualem Sansal, c’est l’écriture émouvante et choquante de la mémoire multiple dans
Lettres à mon peuple. Une littérature de l’enfance fait place au sein de cet univers teinté de sang et
de violence : Miloud l’enfant d’Algérie de Abed Charef, Une enfance algérienne, textes – recueillis
par Leïla Sebbar – pétris de bons sentiments et de souvenirs d’enfance pour fuir la réalité
désespérante retraçant une Algérie particulière d’avant l’indépendance où se côtoient musulmans,
juifs et chrétiens dans une écriture à la fois douce et violente, tendre et amère. Salim Bachi, sur les
traces de ses prédécesseurs, perpétue le cycle de la ville à travers Cyrtha, ville réelle et fantasmée
dont l’orthographe se rapproche de Cirta, l’actuelle Constantine, où se situent les actions du Chien
d’Ulysse et La Kahéna. Tour à tour mère, sainte, ogresse, araignée, reine péripatéticienne, Cyrtha
l’emblème d’Algérie exerce son pouvoir de fascination et condamne ses amants récalcitrants à
l’errance.
Une littérature féminine poursuit son chemin avec l’entrée sur la scène littéraire de nouvelles
écrivaines : Malika Mokaddem (l’Interdite), Latifa Ben Mansour (La prière de la peur), Maissa Bey
(Au commencement était la mer), Salima Ghazali (Les Amants de Chahrazed), Malika Allal (Ils ont
peur de l’amour mes sœurs) et bien d’autres, qui ont écrit des fictions nourries d’expériences de
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femmes algériennes entre le désir de liberté et d’amour face au pouvoir tyrannique de la société
traditionnelle. Avec Férial Assima (Ghoulem ou le sexe des anges) et Nina Bouraoui (Mes
mauvaises pensées, Garçon manqué), l’analyse des images de la femme, des mythes de la féminité et
de la virilité par rapport à des constructions socioculturelles rejoint une dimension sexuée
(l’androgynie, l’hermaphrodite), se rapprochant, d’une manière ou d’une autre, des Gender Studies.
De l’autre côté du miroir, les écrivains issus de mariages mixtes ou enfants d’immigrés comme
Azzouz Begag, Mehdi Charef, Tssadit Imache, produisent une littérature fortement marquée par les
tendances idéologiques ambiantes, mais qui se révèle originale. Appelée beure, cette littérature de la
« périphérie » est souvent mal définie à cause d’une connotation socio-géo-ethnique due à une
double appartenance franco-maghrébine. Malgré toutes les séquelles de l’histoire, la littérature
francophone d’Algérie reste porteuse, à travers ses différentes générations, d’un talent littéraire
spécifiquement algérien nourri de valeurs et d’humanités françaises.
En conclusion, précisons que la piste de la « littérature monde » en est une parmi d’autres ; tous les
écrivains ne la revendiquent pas, et elle reste un objet à définir plus avant. Mais il est intéressant de
noter que les écrivains « francophones » souhaitent désormais dépasser le cadre dans lequel on les
enferme à trop vouloir montrer leurs particularités, fut-ce sur un mode élogieux. Nous ne remettons
bien évidemment pas en cause les efforts pour une plus grande visibilité de ces écrivains, visibilité
auprès du grand tout comme auprès des critiques et chercheurs, mais les enfermer dans un groupe,
fut-ce pour les encenser, ne fait qu’entériner une ségrégation. Il nous semble donc que cette situation
de fait est à combattre, institutionnellement, mais également par le lecteur, qui doit tenter de changer
son approche et son appréhension de ces œuvres : il s’agit de trouver le délicat équilibre entre une
lecture trop exotisante ou ethnographique, et une lecture qui nierait les différences culturelles
présidant à l’écriture de telles œuvres, qu’il faut tout de même combler. Et c’est bien l’optique dans
laquelle il faudrait inscrire Kamel Daoud et son Meursault, contre-enquête.
Bibliographie :
BEGAG, Azouz, Le gone du Chaâba, Paris, Le Seuil, 1986.
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Gallimard, 1993.
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