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Argumentation - théorie, exemples et exercices - 06 et 07 nov 2017

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L'ARGUMENTATION ..........................................................................................................................................................2
Pour argumenter: convaincre et persuader .............................................................................................................2
Les composantes de l’argumentation ........................................................................................................................3
Observons et analysons... .......................................................................................................................................3
Pour s'exercer... ...................................................................................................................................................3
La démarche argumentative ......................................................................................................................................5
Pour structurer l'argumentation... ........................................................................................................................5
... et poser les relations logiques ............................................................................................................................5
Observons et analysons ..........................................................................................................................................5
Pour s'exercer... ...................................................................................................................................................8
Les formes de raisonnements.....................................................................................................................................9
Pour s'exercer... .................................................................................................................................................10
Pour s'exercer... .................................................................................................................................................11
L'exemple et son rôle ................................................................................................................................................12
Observons et analysons... .....................................................................................................................................12
Pour s'exercer... .................................................................................................................................................13
Persuader...................................................................................................................................................................16
Observons et analysons... .....................................................................................................................................16
Pour s’exercer ....................................................................................................................................................17
1
L'ARGUMENTATION
Pour argumenter: convaincre et persuader
L’auteur d’un texte peut choisir de faire un récit, dans une nouvelle ou un roman par exemple, ou de mettre
en scène des personnages dans une pièce de théâtre, d'exprimer ses sentiments, notamment dans une
autobiographie ou un poème lyrique, mais il peut aussi vouloir transmettre son opinion. Cette opinion, sa
thèse, porte sur un sujet donné : c'est le thème de l'argumentation. Il doit alors présenter ses arguments
pour convaincre et persuader ses destinataires. Tous les genres de texte peuvent permettre d'argumenter,
soit directement, quand l’auteur s'engage lui-même en recourant au pronom "je", soit indirectement, par
l'intermédiaire d'un de ses personnages qui devient son porte-parole, ou d'une morale qui termine son récit.
Analyser un texte argumentatif implique d'observer son actualisation spatio-temporelle : le contexte de
l'écriture, notamment dans les périodes où règne la censure, ou lorsque l'écrivain est en exil, joue un rôle
important. Celui-ci doit, parfois, masquer davantage son opinion, la suggérer, la présenter en utilisant
l'ironie par exemple. Il est essentiel aussi de reconnaître les instances énonciatives : qui soutient
l'argumentation ? Le locuteur est-il seul, ou s'insère-t-il dans un groupe ? Quel est le destinataire, un lecteur,
un adversaire parfois, des groupes exerçant un pouvoir ? Dans quel camp se rangent les personnages,
lorsque l'argumentation est indirecte ?
convaincre
persuader
Convaincre, c'est faire céder mon adversaire
pour qu'il accepte mon opinion et renonce à la
sienne.
Pour cela, il me faut toucher sa raison, faire
appel à sa logique, en soutenant mes
arguments par des exemples précis, qui vont
servir de preuves.
Persuader, c'est emporter définitivement l'adhésion de
mon adversaire, pour que son changement d'opinion soit
définitif.
Pour cela, il ne suffit pas de toucher sa raison, il me faut
faire appel à ses sentiments, provoquer son émotions,
le faire rire ou pleurer... C'est le rôle du style choisi
pour l'énoncé.
2
Les composantes de l’argumentation
Observons et analysons...
“Question - A quels principes doit obéir l'écologie ? Le thème de l'argumentation est "l'écologie",
(notée en caractère gras et souligné) : c'est un sujet
cher au commandant Cousteau, auquel s'intéresse
J.-Y. C. - Le premier, c'est qu'il va falloir se
ici le magazine Elle.
décider à partager. Le Nord est trop riche et le
Sud trop pauvre. [ Quand un milliards de
Mexicains vont déferler sur les Etats-Unis, ou les
Sa thèse (en vert) est formulée à la fin du texte : il
Africains sur l'Europe, qu'allons-nous faire ? C'est
est important de "léguer aux générations futures
pourtant inévitable ]. Le deuxième principe est de
une terre où il fera bon vivre". Selon lui, il faut
s'attaquer à la surpopulation. [ Depuis ma
agir dès à présent pour cet avenir, puisque, dans sa
naissance, la population mondiale a triplé. Dans
première réponse, les verbes sont conjugués au
quarante ans, elle aura doublé. De six milliards
présent.
d'individus, on passera à douze milliards. ] Il faut
arrêter cela.
Il pose deux arguments, deux "principes", en
bleu :
Q. - Le commandant Cousteau en Monsieur
Catastrophe ?
 "se décider à partager" entre pays riches et
pays pauvres, pour que les premiers ne
"déferle[nt]" pas sur les seconds ;
J.-Y. C. - Non, pas du tout ! Le fait de me battre
prouve bien que j'ai de l'espoir. Le but n'est pas de
 "s'attaquer à la surpopulation", excessive.
survivre, mais de léguer aux générations futures
une terre où il fera bon vivre.”
Chaque argument est soutenu par un exemple,
Propos recueillis par F. de Monza, Elle
Magazine, n° 2385, 23 septembre 1991
ici entre crochets : le premier cite des cas connus
d'émigration du sud vers le nord, le second avance
des chiffres pour prouver l'accroissement
démographique.
Le dernier élément qui joue un rôle pour convaincre la raison du destinataire est l'ordre choisi pour
construire l'argumentation, ce que l'on nomme la démarche argumentative. Ici la thèse est précisée
à la fin de l'extrait, les arguments, accompagnés des exemples, la précèdent. Cousteau commence donc
par poser les exigences de l'écologie avant de montrer "le but" qu'elle vise. Il s'adresse à un destinataire
lecteur/lectrice du magazine Elle, donc a priori occidental. Il veut lui prouver qu'il est directement
concerné, voire menacé par la pauvreté excessive des pays du sud et la croissance démographique
galopante, et qu'il doit penser à l'héritage à "léguer aux générations futures".
Pour s'exercer...
Reformuler de façon plus simple la thèse.
1. Les jeunes gens, à cause des passions qui les animent, s'accommodent mieux de la solitude que les
vieillards. (La Bruyère, Les Caractères, 1688)
2. Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je ne veux pas oublier
cependant que c'est à travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. (A. de
Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, 1835-40)
3. Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit. (La Rochefoucault, Maximes, 1664)
4. Si je diffère de toi, loin de te léser, je t'augmente. (A. de Saint-Exupéry, Lettre à un otage, 1943)
Formuler la thèse adverse.
5. L'excès et la bombance, le gaspillage et la destruction entrent de droit dans l'essence de la fête. (R.
Caillois, L'homme et le sacré, 1942)
3
6. La lecture appelle des circonstances qui sont autant de conditions pour un repli, pour un
recueillement, pour une retraite. (P. Drevet, Huit petites études sur le désir de voir, 1991)
7. La pression sociale est en effet catégorique : on ne peut être heureux que si on est parmi les meilleurs.
(N. Bensaïd, "Fichez-leur la paix", Le Nouvel Observateur, 11-17 avril 1991)
8. O paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines." (P. Lafargue,
Le Droit à la paresse, 1883)
Répondez aux questions sur le texte d’A. Gide
“Je propose cette réforme à laquelle je ne vois qu'avantage. Il ne s'agit pas de supprimer complètement
les dictées, qui peuvent d'abord habituer l'enfant à sonoriser l'écriture, mais de les remplacer par des
corrections d'épreuves, en vue de leur apprendre l'orthographe. La tâche du professeur en serait
extraordinairement simplifiée, et l'enfant y prendrait un intérêt fort vif. Il ne serait pas malaisé d'établir
le texte d'un "placard" comportant un nombre d'erreurs que le professeur connaîtrait. A chaque élève il
en serait remis un exemplaire. Il y aurait... mettons douze coquilles à relever. Le classement serait facile,
et l'émulation plus précise, le plus méritant des élèves étant celui qui les aurait relevées toutes les douze.
Cette méthode aurait au surplus l'avantage d'enseigner aux élèves les procédés de correction des épreuves,
ce qui, par la suite, pourrait servir à certains ; mais surtout elle les mettrait en garde contre l'autorité de
l'imprimé qui trop souvent en impose.”
André Gide, Journal, 4 juillet 1941, publié en 1946.
9. Quel est le thème de ce passage ?
10. Quelle est la thèse de Gide ?
11. Reformuler les arguments qui soutiennent la thèse.
12. Par quel exemple la thèse est-elle explicitée ?
4
La démarche argumentative
Pour convaincre son interlocuteur, l’énonciateur construit son énoncé selon un ordre, qui doit à la fois
être clair et permettre la progression des idées. Dans un premier temps, pour mieux suivre - voire contester
- son argumentation, le lecteur étudie donc sa stratégie, les étapes qui structurent l'énoncé, son plan
d'ensemble. Pour cela, on s'appuie, notamment, sur les connecteurs logiques, mais aussi sur les signes de
ponctuation. Ensuite, on identifie de plus près la/les forme/s de raisonnement.
Pour structurer l'argumentation...
... et poser les relations logiques
Annoncer
avant tout, pour commencer
(et synonymes), voici...
Cause
car, en effet, parce que, puisque, vu
(que), étant donné (que), à cause de,
en raison de, grâce à, dans la mesure
où, sous prétexte que (= cause
fausse)...
Ajouter
et, or (2ème étape du
raisonnement), en outre, de
plus, par ailleurs, d'ailleurs,
aussi, surtout, également...
Conséquence
par conséquent, en conséquence,
ainsi, donc, aussi (+ inversion
sujet/verbe), alors, c'est pourquoi,
d'où, de là, dès lors, de sorte que..., si
bien que..., tellement... que, si/tel (+
adjectif)... que...
Introduire
une
progression
(tout) d'abord, puis, ensuite,
enfin, d'une part... d'autre
part, d'un côté... de l'autre...,
non seulement... mais aussi
(encore)
Opposition
mais, cependant, pourtant, en
revanche, au contraire, à l'opposé,
néanmoins, toutefois, tandis que...,
alors que...
Conclure
ainsi, donc) aussi (+
inversion sujet/verbe), en
fait, de ce fait, c'est
pourquoi...
Concession
certes (sans doute, bien entendu, bien
sûr), malgré, en dépit de, bien que,
quoique (quoi que), quelque (+
adjectif)... que
Résumer
bref, en résumé, en somme...
But
pour que, afin que/de, dans ce but (et
synonymes) ...
Expliquer,
préciser
autrement dit, c'est-à-dire,
plus précisément, à savoir
que...
Condition
si, à supposer que, à condition de/que,
en admettant que, même si (condition
rejetée)
Donner un
exemple
par exemple, ainsi, comme,
tel, notamment, c'est le cas
de...
Comparaison comme, de même (que),
pareil/lement, également, ainsi que,
tel que...
Introduire
une
alternative
ou/ou bien, soit (que)... soit
(que), d'un côté... de l'autre...
Observons et analysons
[ Le tourisme a longtemps été empreint d'une connotation futile, comme en témoigne l'emploi du mot
touriste au sens figuré pour désigner l'amateur non éclairé. La seule ambition de cet ouvrage était de
montrer qu'il est devenu un phénomène économique doté de caractéristiques propres et qu’il occupe une
place importante au sein de l'économie internationale et des économies nationales, notamment celle de
5
la France. Les chiffres énoncés dans les pages qui précèdent ne devraient laisser aucun doute quant à son
poids actuel. Il convient donc de s'interroger ici sur son avenir. Si celui-ci nous paraît largement
ouvert, c’est à la double condition que le phénomène touristique s'adapte et soit maîtrisé.]
L'avenir est ouvert car le tourisme ne peut être qu'un phénomène durable. On peut certes se demander
si le tourisme résistera au «choc du futur», s'il ne connaît pas un apogée qui sera suivi d'un déclin avec
la disparition de la civilisation industrielle dans laquelle il s'est épanoui. La réponse dépend de la façon
dont on analyse le besoin touristique. Si celui-ci n'était qu'une création purement artificielle de la «société
de consommation», l'avenir du tourisme serait menacé et ses jours probablement comptés. Mais si – ce
que nous croyons – le tourisme constitue une nécessité fondamentale de l'homme parce qu'il traduit un
besoin d'échanges humains, de découvertes et de rupture avec les habitudes, alors il a devant lui des
lendemains prometteurs.
Mais le tourisme devra s’adapter. D'abord, parce qu'à l'instar de toute activité économique, il subit
la concurrence. Celle-ci devient de plus en plus intense avec l'apparition des «nouveaux pays de
vacances» (les NPVC). Or ceux-ci pourraient bien se multiplier puisque nombreux sont les pays non
industrialisés qui possèdent la matière première (implantation et soleil), une main-d'œuvre bon marché
et que la technologie semble plus facile à transférer dans le tourisme que dans l'industrie.
Ensuite, parce qu'il doit faire face à l'innovation technologique. L'informatique est amenée à jouer très
rapidement un rôle essentiel en matière d'information, de promotion, de communication et de
commercialisation des produits. D'ores et déjà, les compagnies aériennes et les chaînes hôtelières
l'utilisent et des systèmes collectifs sont mis en place en reliant les agents de voyages à quelques grands
serveurs. Des réseaux complets gèrent en temps réel l'information, les disponibilités, les réservations, la
facturation et le paiement grâce à l'utilisation de cartes à mémoire. Quant aux équipements de transport
et d'hébergement, ils utilisent des matériels et des matériaux dont l'évolution est extrêmement rapide.
Enfin, les goûts du public se modifient et de nouvelles formes de tourisme apparaissent dont le
développement des courts séjours d'agrément constitue l'exemple le plus significatif.
Tout cela suppose une profonde adaptation de l'appareil productif du tourisme, par exemple des agences
de voyages qui devraient progressivement devenir des agences de loisirs.
Cette adaptation a d'ailleurs largement commencé avec l'apparition de produits banalisés et mieux
adaptés aux goûts de la clientèle comme le souligne le développement récent et rapide de la
parahôtellerie.
Phénomène économique rentable qui nécessite d'être encouragé, le tourisme doit également être
maîtrisé. Le tourisme n'est pas sociologiquement et culturellement neutre. Il implique une rencontre
entre des peuples ou des sociétés différents qui peut constituer un facteur de socialisation et d'échanges
mais également de troubles et de conflits. Il influence les pratiques économiques, les conditions de travail
et peut façonner les pratiques sociales d'une civilisation dans ses racines les plus profondes. Le tourisme
peut être également source d'acculturation en entraînant des nuisances ou le développement de fléaux
sociaux (criminalité, drogue, alcoolisme, prostitution). Par ailleurs, le tourisme a des incidences sur
l'environnement naturel et urbain. Consommateur d'espace, il peut être source de gaspillage, d'atteintes
aux sites, de destruction de la faune et de la flore [...] et son développement peut avoir des effets
économiques négatifs comme l'inflation.
Tout cela entraîne des réactions de rejet. Ainsi, certaines organisations politiques basques ont dénoncé
la «touristification», c'est-à-dire la part excessive accordée à cette activité économique. Si les méfaits
du tourisme sur les populations réceptrices et sur l'environnement ont été souvent surestimés, ils n'en
existent pas moins. De même, il est à craindre que dans certains pays ou dans certaines régions, le
6
tourisme devienne une mono-activité économique. Ainsi, le développement du tourisme doit être
strictement encadré si l'on veut éviter qu'il soit créateur de nouvelles dépendances.
Pierre Py, Le Tourisme, un phénomène économique, 1996.
Le plan d'ensemble
La structure interne
Une introduction
Chaque partie du texte suit elle-même une logique, qui
permet à l'auteur de soutenir son argumentation. Cette
logique ressort grâce au choix des connecteurs (en gras).
Quand elle est complète, l'introduction (ici La thèse initiale
entre crochets verts) comporte trois
éléments :
L'argument qui soutient l'affirmation que "l'avenir est
ouvert" pour le tourisme est introduit par le connecteur
- le thème abordé par l'auteur : ici "le de cause "car" qui pose l'idée qu'il est "un phénomène
tourisme" (en gras et souligné), et l'écrivain durable". On observe ensuite :
rappelle le but de son essai, en montre
l'importance économique.
 le connecteur "certes", auquel répond, quelques
lignes plus loin, une opposition avec "Mais”: Il
- la problématique, c'est-à-dire la question
s'agit d'une concession qui lui permet d'introduire
(ici en jaune) à laquelle le texte va répondre
l'objection d'un adversaire, qu'il détruit
: quel est l'avenir du tourisme ?
ensuite.
 deux "si", qui posent deux hypothèses, la seconde
- l'annonce du plan (en bleu) du
rejetant la première.
développement, ici trois parties : dans un
premier temps, l'auteur affirme que cet Le connecteur "alors" conclut cette partie, en
avenir est "ouvert", mais il pose "deux réaffirmant la thèse par la formule "des lendemains
conditions".
prometteurs".
Un développement
La première condition
Il reprend, dans l'ordre, les trois parties Elle est justifiée par trois arguments, en gradation,
annoncées, nettement articulées par des "d'abord", "ensuite", "enfin", les deux premiers
connecteurs logiques (en vert) :
accompagnés du connecteur de cause, "parce que".
- La 1ère partie, une affirmation, occupe un
paragraphe court, le deuxième du texte. C'est
la thèse initiale de l'auteur.
- La 2ème partie est introduite par le
connecteur d'opposition "Mais" : l'auteur
pose une limite, une condition, à
l'affirmation précédente, et la justifie en
quatre paragraphes.

le premier, l'idée de "concurrence", est justifié
avec précision, à l'aide des connecteurs "or" et
"puisque”;

le deuxième, "l'innovation technologique", est
soutenu par une série d’exemples;

le troisième, "de nouvelles formes de tourisme",
est étayé par un exemple ("par exemple") et un
connecteur d'insistance, "d'ailleurs".
- La 3ème partie est introduite par le
connecteur "également”, qui permet
d'ajouter une seconde condition, dans les
deux derniers paragraphes du texte.
Une conclusion
La seconde condition
7
Ce passage ne présente pas de conclusion
d'ensemble, sans doute parce que l'auteur
n'a pas terminé son analyse. Le connecteur
"Ainsi" (en vert) qui introduit la dernière
phrase du texte signale une conclusion
partielle, celle de la troisième partie du
développement.
Py introduit l'argument implicitement, sans connecteur:
le "tourisme n'est pas sociologiquement neutre". Trois
exemples sont alors posés, par ajout ("également", "par
ailleurs"), qui conduisent à l'idée de "rejet", prouvée par
deux exemples, introduits par "Ainsi" et "De même". C'est
par une hypothèse ("si") qu'une conclusion partielle
répète la restriction", "strictement encadré" reprenant
"maîtrisé".
Ces observations montrent l'importance à accorder aux connecteurs pour dégager la progression d'une
argumentation. L’énonciateur construit son énoncé selon un ordre, qui doit être clair. Dans un premier
temps, pour mieux suivre - voire contester - son argumentation, le lecteur étudie donc sa stratégie, les
étapes qui structurent l'énoncé, son plan d'ensemble. Ensuite, on identifie de plus près la/les forme/s de
raisonnement.
Pour s'exercer...
Remettre les phrases dans l'ordre logique.
Exercice 1
Exercice 2
1. Mais cette définition suppose pour le 1. Ils cherchent aussi à faire des courses une seule fois par
moins qu'on a commencé par apprendre semaine, en stockant chez eux ce dont ils ont besoin.
quelque chose.
2. Les conditions étaient donc favorables dans les années
2. Et c'est pourquoi les travailleurs, 1960 à une deuxième révolution commerciale, inspirée de
instinctivement,
considèrent
l'école l'expérience américaine, et les supermarchés, hypermarchés
comme le premier outil de leur promotion, et centres commerciaux se sont multipliés à proximité des
c'est-à-dire de leur libération.
villes.
3. En premier lieu, tout le monde convient 3. Les supermarchés ont cependant des inconvénients.
que la culture est d'abord synonyme de
connaissance.
4. De plus en plus, les gens habitent la banlieue, loin du
centre des villes où la circulation est difficile.
4. Il est bien évident que l'ignorance ne
saurait en aucun cas constituer une 5. On y trouve d'amples "parkings", des "caddies" pour
culture.
transporter la marchandise, des "directories" pour ne pas s'y
perdre, et même un "drugstore" qui ressemble peu au modèle
5. On a dit, en effet, que la culture était "ce américain.
qui reste dans l'esprit quand on a tout
oublié".
6. Il n'y a plus de caissières avec qui l'on peut discuter,
comme c'est le cas dans les petites boutiques d'autrefois.
7. Si l'on possède un congélateur à la maison, on peut
acheter de la viande pour plusieurs semaines, en profitant
des prix les plus avantageux.
8
Les formes de raisonnements
Pour présenter son opinion, l'auteur dispose de deux possibilités fondamentales, l'induction et la
déduction, qu'il peut ensuite combiner avec d'autres formes de raisonnements.
Ex : Dans ce texte, on observe la présence du pronom
"je", qui représente un narrateur racontant un épisode de
L'auteur pose d'abord une série de constats, sa propre enfance. Les dates et les lieux correspondent à
d'observations particulières; il en tire une la vie de l'auteur. Il s'agit donc d'une autobiographie.
conclusion générale.
Le raisonnement inductif:
Ex : Ce texte est une autobiographie. On observe, en
effet, le pronom "je", qui représente un narrateur
Il fonctionne à l'inverse. L'auteur pose racontant un épisode de sa propre enfance. De plus, les
d'abord une idée générale, pour en tirer dates et les lieux correspondent à la vie de l'auteur.
ensuite des propositions particulières.
Le raisonnement déductif:
Ex : Internet a modifié la lecture. Autrefois, il fallait
acheter un livre, ou se rendre dans une bibliothèque pour
L'auteur s'appuie sur une comparaison pour l'emprunter, ce qui limitait son accès. Lire exigeait un
effort. Aujourd'hui, les oeuvres sont accessibles
poser l'idée qu'il veut prouver.
directement sur son écran, partout, pour tous.
Le raisonnement par analogie:
Ex : Regardez ces massacres, ces maisons en ruine, des
enfants blessés, orphelins. Combien d'années faudra-t-il
L'auteur limite son argumentation à la pour que les dommages causés par cette guerre soient
dénonciation de l'opinion adverse. Il réparés? Et tout cela pour conquérir un petit bout de
appartient alors au lecteur d'en déduire la terre...
sienne.
Le raisonnement critique:
Ex : On peut critiquer la poésie pour l'aspect artificiel des
vers, son vocabulaire parfois complexe et l'abus d'un
L'auteur élabore un débat, en posant à la fois lyrisme plaintif. Mais le poète est aussi capable de
les éléments favorables et opposés à son s'engager dans des combats, de mettre en valeur ses
critiques, de nous émouvoir profondément.
opinion.
Le raisonnement dialectique:
Le raisonnement par hypothèse:
Il consiste à imaginer une hypothèse qui,
développée, vient soutenir la thèse. Mais,
quand l'auteur montre à quel point cette
hypothèse conduit à des conséquences
irrecevables, on parle alors de "raisonnement
par l'absurde".
Si vous remplissez les rues de caméras, si, sur chaque
place, des soldats patrouillent, si l'entrée de chaque
magasin exige une fouille, s'il n'est plus possible, sans
risque, de se moquer des puissants, sans doute la sécurité
est-elle mieux assurée, mais pouvons-nous encore parler
de liberté ?
Ex : L'oeuvre picturale a longtemps recherché le Beau
idéal. Or, le Beau est subjectif : il dépend des goûts de
C'est un raisonnement en trois temps, de type chacun. L'oeuvre picturale est donc subjective, le
mathématique : on pose comme admise une jugement porté sur elle dépendra des goûts de chacun.
première proposition (A=B), on lui en ajoute
une seconde, souvent à l'aide du connecteur
"or" (B=C), on en tire la conclusion
d'équivalence : "donc" A=C.
Le syllogisme:
Ex : Le théâtre reproduit la réalité. Certes les décors sont
faux, les costumes, les maquillages ne font que créer
Elle consiste à admettre une partie des l'illusion, même les personnages sont parfois caricaturés.
arguments de l'adversaire, pour détruire Mais cela n'empêche pas la vérité des situations
Le raisonnement par concession:
9
ensuite son opinion grâce à des arguments dénoncées, des dialogues qui imitent la vie, et les
plus nombreux, plus solides.
réactions du public prouvent qu'il entre dans cette réalité.
Mais, quelle que soit la forme du raisonnement, le lecteur doit rester vigilant. Déjà, il lui faut vérifier
que l'argument proposé reste précis, car les affirmations générales soutiennent souvent des préjugés. Par
exemple, affirmer que "les journalistes recherchent toujours la vérité" manque de nuances. Bien sûr, les
arguments ne doivent pas se contredire. La valeur du syllogisme, notamment, dépend de la précision
des prémisses, c'est-à-dire des deux premières propositions; il pourrait même conduire à une absurdité
comme dans le cas suivant: "L'homme a quatre membres; or, le chat a quatre membres ; donc l'homme
est un chat."
Deux autres types d'arguments sont aussi très contestables, même s'ils sont souvent employés :
- l'argument "ad hominem" : Il consiste à attaquer, non pas une opinion, ou des idées, mais l'homme
qui les défend, sa personnalité, son mode de vie...
- l'argument d'autorité : Il consiste à n'avancer, pour soutenir son opinion, que le fait qu'elle soit
partagée par quelqu'un dont la valeur est reconnue, par un homme célèbre, admiré...
Pour s'exercer...
“Le réaliste, s'il est un artiste, cherchera, non pas à nous montrer la photographie banale de la vie, mais
à nous en donner la vision plus complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même.
Raconter tout serait impossible, car il faudrait alors un volume au moins par journée, pour énumérer les
multitudes d'incidents insignifiants qui emplissent notre existence.
Un choix s'impose donc, ce qui est une première atteinte à la théorie de toute la vérité.
La vie, en outre, est composée des choses les plus différentes, les plus imprévues, les plus contraires, les
plus disparates; elle est brutale, sans suite, sans chaîne, pleine de catastrophes inexplicables, illogiques
et contradictoires qui doivent être classées au chapitre faits divers.
Voilà pourquoi l'artiste, ayant choisi son thème, ne prendra dans cette vie encombrée de hasards et de
futilités que les détails caractéristiques utiles à son sujet, et il rejettera tout le reste, tout l'à côté.
Un exemple entre mille:
Le nombre des gens qui meurent chaque jour par accident est considérable sur la terre. Mais pouvons-nous faire tomber une tuile sur la tête d'un personnage principal, ou le jeter sous les roues d'une voiture,
au milieu d'un récit, sous prétexte qu'il faut faire la part de l'accident?
La vie encore laisse tout au même plan, précipite les faits ou les traîne indéfiniment. L'art, au contraire,
consiste à user de précautions et de préparations, à ménager des transitions savantes et dissimulées, à
mettre en pleine lumière, par la seule adresse de la composition, les événements essentiels et à donner à
tous les autres le degré de relief qui leur convient, suivant leur importance, pour produire la sensation
profonde la vérité spéciale qu'on veut montrer.
Faire vrai consiste donc à donner l'illusion complète du vrai, suivant la logique ordinaire des faits, et non
à les transcrire servilement dans le pêle-mêle de leur succession.
J'en conclus que les Réalistes de talent devraient s'appeler plutôt des Illusionnistes.
Quel enfantillage, d'ailleurs, de croire à la réalité puisque nous portons chacun la nôtre dans notre pensée
et dans nos organes. Nos yeux, nos oreilles, notre odorat, notre goût différents créent autant de vérités
qu'il y a d'hommes sur la terre. Et nos esprits qui reçoivent les instructions de ces organes, diversement
impressionnés, comprennent, analysent et jugent comme si chacun de nous appartenait à une autre race.
Chacun de nous se fait donc simplement une illusion du monde, illusion poétique, sentimentale, joyeuse,
mélancolique, sale ou lugubre suivant sa nature. Et l'écrivain n'a d'autre mission que de reproduire
fidèlement cette illusion avec tous les procédés d'art qu'il a appris et dont il peut disposer.”
Maupassant, "Le roman", en Préface de Pierre et Jean, 1888.
1. Le raisonnement d'ensemble est-il inductif ou déductif ? Justifier de façon précise.
10
2. Repérer les connecteurs logiques, et expliquer le rôle de chacun d'eux.
3. Combien d’arguments soutiennent la thèse de Maupassant ? Les souligner en rouge.
Pour s'exercer...
Quant au sport, qui a besoin d’un ministre (pour Le rôle de la télévision dans la diffusion et la
un tas de raisons d’ailleurs, qui n’ont rien à voir démocratisation de la culture devient indiscutable
avec le sport), voilà ce qui se passe : quarante lorsqu’elle retransmet – du moins lorsqu’elle le fait
mille personnes s’assoient sur les gradins d’un bien – des concerts, des opéras, des pièces de
stade et vingt-deux types tapent du pied dans un théâtre. Grâce à elle, ce ne sont plus seulement
ballon. Ajoutons suivant les régions un demi- quelques centaines de Parisiens, ou de provinciaux
million de gens qui jouent au concours de de passage, qui peuvent assister aux représentations
pronostics ou au totocalcio, et vous avez ce qu’on de la capitale ; ce sont des millions et des millions
appelle le sport. C’est un spectacle, un jeu, une de spectateurs, même dans les villages les plus
combine ; on dit aussi une profession : il y a les reculés. Voilà l’un des contrepoids les plus efficaces
professionnels et les amateurs. Professionnels et à l’inéluctable centralisation dont souffre la culture
amateurs ne sont jamais que vingt-deux ou vingt- française. Reste à savoir si, pendant que l’on donne
six au maximum ; les sportifs qui sont assis sur les du Molière, du Goldoni ou du Bizet, le
gradins, avec des saucissons, des canettes de bière, téléspectateur ne choisira pas systématiquement de
des banderoles, des porte-voix et des nerfs sont voir le match de football ou quelque spectacle de
quarante, cinquante ou cent mille ; on rêve de variété. Mais ce n’est plus de la responsabilité des
stade d’un million de places dans les pays où il programmateurs. Il ne faut donc ni surestimer les
manque cent mille lits dans les hôpitaux, et vous possibilités de la télévision dans la diffusion de la
pouvez parier à coup sûr que le stade finira par être culture, ni sous-estimer les difficultés d’une telle
construit et que les malades continueront à ne pas entreprise.
être soignés comme il faut par manque de place.
Le sport est sacré ; or, c’est la plus belle J. Cluzel, La Télévision, 1996.
escroquerie des temps modernes.
J. Giono, Les Terrasses de l'île d'Elbe, "Le
sport", 1963.
1. Quel est le thème du texte ?
1. Quel est le thème du texte ?
2. Après avoir repéré la thèse de l'auteur, 2. Repérer les articulations logiques de ce texte.
définir la démarche argumentative.
3. Expliquer la thèse, nuancée, de l'auteur.
3. Reformuler les arguments qui soutiennent
cette thèse.
11
L'exemple et son rôle
Pour que les arguments soient convaincants, il est nécessaire de les prouver par des exemples, de
longueur variable. Parfois même, l'exemple, le cas particulier, est tellement exemplaire et représentatif du
cas général qu'il peut remplacer la formulation d'un argument. Ainsi, pour évoquer l'importance des
gestes dans le registre comique, il peut suffire d'évoquer la démarche de Charlot dans les films.
L'exemple est souvent placé après l'argument qu'il illustre, introduit par un connecteur (Cf. Tableau cidessus) ou par un signe de ponctuation comme les deux points, ou les guillemets, s'il s'agit d'un discours
rapporté. Mais il est possible de le développer d'abord, avant de dégager l'idée, voire les idées, qu'il
permet de poser. Il existe des formes variées d'exemples, plus ou moins probants.
Observons et analysons...
“Les enfants, on le sait, manifestent une agressivité La première phrase du texte pose l'argument de
spontanée devant un vêtement inhabituel, une l'auteur : l'"agressivité" naît de l'écart par
coupe de cheveux insolite. Je garde au front une rapport à une norme physique.
cicatrice définitive en souvenir d'un chapeau ridicule,
don funeste d'un oncle sans goût, qui m'a valu, sous Il s'appuie sur trois exemples. Le premier (en
prétexte de jeu, d'être jeté à terre avec violence. Le gras et souligné) est celui des enfants, qu'il
turban et la houppelande de Jean-Jacques Rousseau précise par un témoignage personnel.
provoquaient la haine des villageois plus sûrement
ques ses idées sur Dieu et la société, contrairement à Les deux autres font appel aux connaissances
ce que croyait le naïf et orgueilleux philosophe. Le littéraires du lecteur. Memmi suppose qu'il
"Comment peut-on être Persan ?" de Montesquieu connaît la vie et l'oeuvre de Rousseau, écrivain
n'exprime pas seulement l'étonnement, mais aussi la célèbre. Le dernier est une citation des Lettres
méfiance et l'inquiétude.”
persanes de Montesquieu, la phrase des
Parisiens devant le costume traditionnel des
Persans.
A. Memmi, Portrait d'un juif, 1962.
L'exemple personnel :
L'exemple littéraire, artistique :
En soi, il n'a rien de probant, car un fait particulier
ne permet pas de déduire une loi générale. Mais il
offre l'avantage d'être raconté souvent de façon
vivante, parfois avec humour ou ironie, de s'inscrire
dans le réel. Il emporte alors l'adhésion du lecteur.
La référence à un livre, à ses personnages, comme
à un auteur, à sa vie ou à son oeuvre, l'évocation
d'un tableau, d'une musique ou d'un film illustrent
concrètement l'argument. Mais il implique, lui
aussi, un lecteur initié. Il est important aussi qu'il
soit précis.
La comparaison, l'image :
La fable, la légende, le mythe :
Elle fait appel à l'imagination du lecteur, par
exemple la brièveté de la vie, l'aspect éphémère de
la beauté féminine comparées à la durée de vie d'une
rose, comme le fait Ronsard. Ce type d'exemple
concrétise une idée abstraite, que le lecteur visualise
immédiatement, et sa qualité poétique permet de la
mémoriser.
Toutes ces formes d'apologues se présentent
comme des récits qui conduisent à une morale, ou
à une réflexion sociale, politique, psychologique.
La fable de La Fontaine, "Le lièvre et de la tortue"
illustre l'importance de la prévoyance, comme le
mythe de Narcisse les dangers d'un amour excessif
de soi-même.
L'exemple historique :
Les statistiques, les données économiques et
sociales :
D'une part, il permet de marquer le lien entre le
présent et le passé. D'autre part, il peut, lui aussi,
12
donner lieu à un récit vivant, retenant ainsi
l'attention du lecteur. Enfin, il offre l'avantage d'être Elles apportent une caution scientifique à
un fait déjà analysé par les historiens, vérifié à partir l'argument, dans les domaines économique,
politique, sociologique... Mais il convient de rester
de témoignages ou de traces archéologiques.
prudent, en vérifiant, par exemple, les sources, le
panel de personnes interrogées, les dates...
Mais il faut se rappeler qu'un même fait historique
peut recevoir des interprétations différentes, donc
qu'une part de subjectivité demeure. Il exige aussi
un lecteur cultivé.
La citation
Un discours rapporté, ou l'extrait d'un ouvrage,
permettent de soutenir un argument, surtout si
l'auteur en est connu : on parle alors d'argument
d'autorité, mais être plusieurs à soutenir une
opinion ne prouve pas forcément sa vérité. Ils
peuvent aussi servir de base à une critique.
TEXTE 1
Pour s'exercer...
TEXTE 2
"Quelle est votre conception de la vie et de la mort ?",
me demandait un journaliste sud-américain lorsque je
descendais la passerelle du bateau avec mes valises à
la main. Je posai mes valises, essuyai la sueur de mon
front et le priai de m'accorder vingt ans pour réfléchir
à la question, sans toutefois pouvoir l'assurer qu'il aura
la réponse. "C'est bien ce que je me demande, lui disje, et j'écris pour me le demander." Je repris mes
valises tout en pensant que je devais l'avoir déçu. Tout
le monde n'a pas la clef de l'univers dans sa poche ou
dans sa valise.
E. Ionesco, Notes et contre-notes, 1962.
QUESTIONS SUR LE TEXTE 1
1. Quel rôle joue chacun des passages de discours
rapporté direct ?
2. Quelle est la thèse que pose ici Ionesco ?
TEXTE 3
Tous les hommes qu’on a découverts dans les
pays les plus incultes et les plus affreux vivent
en société comme les castors, les fourmis, les
abeilles et plusieurs autres espèces d’animaux.
On n’a jamais vu de pays où ils vécussent
séparés, où le mâle ne se joignît à la femelle que
par hasard, et l’abandonnât le moment d’après
par dégoût ; où la mère méconnût ses enfants
après les avoir élevés, où l’on vécût sans famille
et sans aucune société.
Quelques mauvais plaisants ont abusé de leur
esprit jusqu’au point de hasarder le paradoxe
étonnant que l’homme est originairement fait
pour vivre seul comme un loup-cervier, et que
c’est la société qui a dépravé la nature. Autant
vaudrait-il dire que dans la mer les harengs sont
originairement faits pour nager isolés, et que
c’est par un excès de corruption qu’ils passent en
troupe de la mer Glaciale sur nos côtes ;
qu’anciennement les grues volaient en l’air
chacune à part, et que par une violation du droit
naturel elles ont pris le parti de voyager en
compagnie.
Chaque animal a son instinct ; et l’instinct de
l’homme, fortifié par la raison, le porte à la
société comme au manger et au boire. Loin que
le besoin de la société ait dégradé l’homme, c’est
l’éloignement de la société qui le dégrade.
13
Les Romains n'infligèrent jamais la torture qu'aux
esclaves, mais les esclaves n'étaient pas comptés pour
des hommes. Il n'y a pas d'apparence [1] non plus
qu'un conseiller de la Tournelle[2] regarde comme un
de ses semblables un homme qu'on lui amène hâve,
pâle, défait, les yeux mornes, la barbe longue et sale,
couvert de la vermine dont il a été rongé dans un
cachot. Il se donne le plaisir de l'appliquer à la grande
et à la petite torture, en présence d'un chirurgien qui
lui tâte le pouls, jusqu'à ce qu'il soit en danger de mort,
après quoi on recommence ; et comme dit très bien la
comédie des Plaideurs : "Cela fait toujours passer une
heure ou deux".
Quiconque vivrait absolument seul perdrait
bientôt la faculté de penser et de s’exprimer ; il
serait à charge à lui-même ; il ne parviendrait
qu’à se métamorphoser en bête. L’excès d’un
orgueil impuissant, qui s’élève contre l’orgueil
des autres, peut porter une âme mélancolique à
fuir les hommes. C’est alors qu’elle s’est
dépravée. Elle s’en punit elle-même. Son orgueil
fait son supplice ; elle se ronge dans la solitude
du dépit secret d’être méprisée et oubliée ; elle
s’est mise dans le plus horrible esclavage pour
être libre.
Le grand défaut de tous ces livres à paradoxe,
n’est-il pas de supposer toujours la nature
Le grave magistrat qui a acheté pour quelque autrement qu’elle n’est ?
argent[3] le droit de faire ces expériences sur son
prochain va conter à dîner à sa femme ce qui s'est
Le même auteur [1] ennemi de la société,
passé le matin. La première fois, madame en a été semblable au renard sans queue, qui voulait que
révoltée ; à la seconde, elle y a pris goût, parce tous ses confrères se coupassent la queue,
qu'après tout les femmes sont curieuses ; ensuite, la s’exprime ainsi d’un style magistral : « Le
première chose qu'elle lui dit lorsqu'il rentre en robe premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de
chez lui : « Mon petit cœur, n'avez-vous fait donner dire : Ceci est à moi et trouva des gens assez
aujourd'hui la question à personne ? »
simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la
société civile. Que de crimes, de guerres, de
meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût
point épargnés au genre humain celui qui,
arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié
à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet
imposteur; vous êtes perdus si vous oubliez que
Lorsque le chevalier de La Barre, petit-fils d'un les fruits sont à tous, et que la terre n’est à
lieutenant général des armées, jeune homme de personne! »
beaucoup d'esprit et d'une grande espérance, mais
ayant toute l'étourderie d'une jeunesse effrénée, fut
Ainsi, selon ce beau philosophe, un voleur,
convaincu[4] d'avoir chanté des chansons impies, et un destructeur aurait été le bienfaiteur du genre
même d'avoir passé devant une procession de humain; et il aurait fallu punir un honnête
capucins sans avoir ôté son chapeau, les juges homme qui aurait dit à ses enfants :
d'Abbeville, gens comparables aux sénateurs romains,
ordonnèrent, non seulement qu'on lui arrachât la « Imitons notre voisin, il a enclos son champ,
langue, qu'on lui coupât la main, et qu'on brûlât son les bêtes ne viendront plus le ravager; son terrain
corps à petit feu ; mais ils l'appliquèrent encore à la deviendra plus fertile ; travaillons le nôtre
torture pour savoir combien de chansons il avait comme il a travaillé le sien, il nous aidera et nous
chantées, et combien de processions il avait vues l’aiderons. Chaque famille cultivant son enclos,
passer, le chapeau sur la tête.
nous serons mieux nourris, plus sains, plus
Les Français, qui passent, je ne sais pourquoi, pour
un peuple fort humain, s'étonnent que les Anglais, qui
ont eu l'inhumanité de nous prendre tout le Canada,
aient renoncé au plaisir de donner la question.
Ce n'est pas dans le XIII° ou dans le XIV° siècle
que cette aventure est arrivée, c'est dans le XVIII°. Les
nations étrangères jugent de la France par les
spectacles, par les romans, par les jolis vers, par les
filles d'Opéra, qui ont les mœurs fort douces, par nos
danseurs d'Opéra, qui ont de la grâce, par Mlle
Clairon, qui déclame des vers à ravir. Elles ne savent
pas qu'il n'y a point au fond de nation plus cruelle que
la française.
paisibles, moins malheureux. Nous tâcherons
d’établir une justice distributive qui consolera
notre pauvre espèce, et nous vaudrons mieux que
les renards et les fouines à qui cet extravagant
veut nous faire ressembler. »
Ce discours ne serait-il pas plus sensé et plus
honnête que celui du fou sauvage qui voulait
détruire le verger du bonhomme ?
14
Quelle est donc l’espèce de philosophie qui
fait dire des choses que le sens commun
réprouve du fond de la Chine jusqu’au Canada ?
[1] Il n’est pas très vraisemblable
N’est-ce pas celle d’un gueux qui voudrait que
[2] La Tournelle était la Chambre Criminelle du
tous les riches fussent volés par les pauvres, afin
Parlement de Paris.
de mieux établir l’union fraternelle entre les
hommes ?
[3] Les charges officielles s’achetaient.
[4] Fut jugé coupable.
Voltaire, Dictionnaire
"Torture", 1764.
philosophique,
article [1] Voltaire désigne ici Rousseau.
Voltaire, Questions sur l'Encyclopédie, article
"Homme", 1770.
QUESTIONS SUR LE TEXTE 3
1. Quelle est la thèse soutenue par Voltaire ?
QUESTIONS SUR LE TEXTE 2
2. Relever et caractériser les différents exemples ?
1. Quelle est la thèse soutenue par Voltaire ?
3. Lequel de ces exemples paraît le plus probant ?
Pourquoi ?
2. Relever le passage qui introduit la thèse
adverse.
3. Dans les deux premiers paragraphes du texte,
à quels exemples Voltaire recourt-il ?
4. Quel rôle joue chacun des passages de
discours rapporté direct ?
15
Persuader
Observons et analysons...
La guerre a pour elle l’antiquité ; elle a été dans ÉNONCIATON
tous les siècles : on l’a toujours vue remplir le
monde de veuves et d’orphelins, épuiser les Le premier choix de l'auteur est celui de son
familles d’héritiers, et faire périr les frères à une énonciation.
même bataille. [ Jeune Soyecour (1) ! je
regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit déjà - Présentera-t-il son opinion de manière
mûr, pénétrant, élevé, sociable, je plains cette impersonnelle, neutre, ou s'impliquera-t-il ? Le
mort prématurée qui te joint à ton intrépide frère, texte de La Bruyère commence de façon
et t’enlève à une cour où tu n’as fait que te impersonnelle, avec un présent de vérité générale,
montrer : malheur déplorable, mais ordinaire renforcé ensuite par des mots qui généralisent (en
!] De tout temps les hommes, pour quelque bleu) les affirmations : "tous les siècles", "toujours",
morceau de terre de plus ou de moins, sont "De tout temps", "de siècle en siècle". Mais La
convenus entre eux de se dépouiller, se brûler, Bruyère s'implique dès la seconde phrase (passage en
se tuer, s’égorger les uns les autres ; et pour le rouge), avec le pronom "je" et des verbes qui relèvent
faire plus ingénieusement et avec plus de du registre pathétique.
sûreté, ils ont inventé de belles règles qu’on
appelle l’art militaire ; ils ont attaché à la - Impliquera-t-il son destinataire dans son
pratique de ces règles la gloire ou la plus solide argumentation ? La Bruyère ne fait pas, ici, appel
réputation ; et ils ont depuis renchéri de siècle en directement à son lecteur. Mais, le pronom "on", au
siècle sur la manière de se détruire début, veut lui rappeler la triste réalité ; à la fin du
réciproquement. De l’injustice des premiers texte, le pronom "on" diffère des "ils" précédents, qui
hommes, comme de son unique source, est venue désignaient les adversaires dénoncés, ces "hommes"
la guerre, ainsi que la nécessité où ils se sont fauteurs de guerres. Avec "on", La Bruyère imagine
trouvés de se donner des maîtres qui fixassent des hommes de bonne volonté, parmi lesquels il
leurs droits et leurs prétentions. Si, content du s'inclut, espérant entraîner ainsi son lecteur.
sien, on eût pu s’abstenir du bien de ses voisins,
on avait pour toujours la paix et la liberté.
(1) Jeune homme tué à la guerre et dont La
Bruyère avait peut-être été le précepteur.
La Bruyère, Les Caractères, « Du Souverain
ou de la République », 1688.
L’ACTUALISATION
LA MODALISATION
Le second choix est celui de l'actualisation Enfin, l'auteur dispose de tous les procédés de
spatio-temporelle.
modalisation. Dans cet extrait, tous sont mis en
oeuvre:
- Apportera-t-il des précisions sur les lieux,
pour renforcer aussi bien un argument qu'un
 la modalité expressive, ici l'exclamation (en
exemple ? L'extrait de La Bruyère ne comporte
vert) : Elle souligne l'apostrophe au "jeune
qu'un seul détail spatial, "cette cour", pour
Soyecour", en la rendant plus pathétique, et
rappeler à ses lecteurs qui était Soyecour, qu'il
accentue aussi le jugement qui termine cet
cite en exemple.
exemple : "malheur déplorable, mais ordinaire
!"
- Le texte sera-t-il ancré dans une chronologie
 le lexique (en noir) : On observe le champ
précise ? Posera-t-il des dates, ou bien, comme
lexical de la mort, et des termes péjoratifs
le fait La Bruyère, se contentera-t-il de poser
pour désigner la cruauté humaine lors des
l'idée d'une progression ? Restera-t-il dans un
guerres. La Bruyère utilise même le
présent de vérité générale, celui qu'adopte La
16
Bruyère dans la plus grande partie du texte, ou
évoquera-t-il le passé, pour faire appel à
l'histoire, par exemple, ou pour amener une
comparaison avec le temps présent ? Le passé
composé, choisi par La Bruyère dans la seconde
partie du passage, lui permet d'expliquer
l'origine des guerres. En revanche, La Bruyère ne
raconte pas au passé la mort de Soyecour : en
employant le présent, il la rend plus douloureuse.
Un texte argumentatif peut aussi laisser entrevoir
l'avenir, avec un futur de certitude ou un
conditionnel, plus hypothétique. On note ici que
les temps utilisés dans la dernière phrase de
l'extrait jouent entre le passé antérieur, "si l'on
eût pu s'abstenir", qui traduit l'aspect irréel de
l'hypothèse, et, contrairement au conditionnel
attendu, "on aurait eu", un imparfait qui semble
placer sous nos yeux cet espoir de "paix" et de
"liberté".
TEXTE 1
pléonasme, "s'égorger les uns les autres", "se
détruire réciproquement", pour montrer que la
guerre détruit l'ensemble des adversaires : ni
gagnants, ni perdants... Par opposition, des
termes mélioratifs mettent en valeur la
personnalité du jeune mort, pour montrer ce
que sa perte représente pour sa famille mais
aussi pour l'ensemble de la cour.

les figures de style (en jaune) : Outre les
gradations, qui amplifient les choix lexicaux,
on observe un passage d'ironie. Vu que La
Bruyère dénonce la guerre, l'expression "de
belles règles", pour désigner "l'art militaire",
ne peut se comprendre que comme une
antiphrase. De même, les comparatifs
élogieux, "plus ingénieusement" et "avec plus
de sûreté", ne peuvent logiquement
s'appliquer au fait de se massacrer.

le rythme des phrases : La Bruyère sait
utiliser la brièveté et l'énergie d'une phrase
nominale (en vert), pour laisser son
indignation s'exprimer. Mais il sait aussi faire
preuve d'éloquence, et donner plus d'ampleur
à sa colère par le rythme ternaire des verbes
soulignés dans la première phrase, les
énumérations, nombreuses ici, ou le rythme
binaire de la dernière phrase.
Pour s’exercer
TEXTE 2
C’est pourquoi, France, je t’en supplie, reviens à
toi, retrouve-toi, sans attendre davantage. La vérité,
on ne peut te la dire, puisque la justice est
régulièrement saisie et qu’il faut bien croire qu’elle
est décidée à la faire. Les juges seuls ont la parole,
le devoir de parler ne s’imposerait que s’ils ne
faisaient pas la vérité tout entière. Mais, cette
vérité, qui est si simple, une erreur d’abord, puis
toutes les fautes pour la cacher, ne la soupçonnestu donc pas ? Les faits ont parlé si clairement,
chaque phase de l’enquête a été un aveu : le
commandant Esterhazy [1] couvert d’inexplicables
protections, le colonel Picquart [2] traité en
coupable, abreuvé d’outrages, les ministres jouant
sur les mots, les journaux officieux [3] mentant
avec violence, l’instruction première menée
comme à tâtons, d’une désespérante lenteur. Ne
trouves-tu pas que cela sent mauvais, que cela sent
le cadavre, et qu’il faut vraiment qu’on ait bien des
choses à cacher, pour qu’on se laisse ainsi défendre
ouvertement par toute la fripouille de Paris,
Mère célibataire, Polly Baker est convoquée au
tribunal où on la condamne encore une fois pour
avoir mis au monde un enfant en dehors du
mariage. Elle doit s’en expliquer, et payer une
amende.
« Permettez-moi, Messieurs, de vous adresser
quelques mots. Je suis une fille malheureuse et
pauvre, je n’ai pas le moyen de payer des avocats
pour prendre ma défense, et je ne vous retiendrai
pas longtemps. Je ne me flatte pas que dans la
sentence que vous allez prononcer vous vous
écartiez de la loi ; ce que j’ose espérer, c’est que
vous daignerez implorer pour moi les bontés du
gouvernement et obtenir qu’il me dispense de
l’amende. Voilà la cinquième fois que je parais
devant vous pour le même sujet ; deux fois j’ai payé
des amendes onéreuses, deux fois j’ai subi une
punition publique et honteuse parce que je n’ai pas
été en état de payer. Cela peut être conforme à la
loi, je ne le conteste point ; mais il y a quelquefois
17
lorsque ce sont des honnêtes gens qui demandent la des lois injustes, et on les abroge[1] ; il y en a aussi
lumière au prix de leur tranquillité ?
de trop sévères, et la puissance législatrice peut
dispenser de leur exécution. J’ose dire que celle qui
France, réveille-toi, songe à ta gloire. Comment me condamne est à la fois injuste en elle-même et
est-il possible que ta bourgeoisie libérale, que ton trop sévère envers moi. Je n’ai jamais offensé
peuple émancipé, ne voient pas, dans cette crise, à personne dans le lieu où je vis, et je défie mes
quelle aberration on les jette ? Je ne puis les croire ennemis, si j’en ai quelques-uns, de pouvoir
complices, ils sont dupes alors, puisqu’ils ne se prouver que j’aie fait le moindre tort à un homme,
rendent pas compte de ce qu’il y a derrière : d’une à une femme, à un enfant. Permettez-moi d’oublier
part la dictature militaire, de l’autre la réaction un moment que la loi existe, alors je ne conçois pas
cléricale. Est-ce cela que tu veux, France, la mise quel peut être mon crime. »
en péril de tout ce que tu as si chèrement payé, la
tolérance religieuse, la justice égale pour tous, la [1] On les abolit, on les annule.
solidarité fraternelle de tous les citoyens ? Il suffit
qu’il y ait des doutes sur la culpabilité de Dreyfus, D. Diderot, Supplément au voyage de
et que tu le laisses à sa torture, pour que ta glorieuse Bougainville, 1772.
conquête du droit et de la liberté soit à jamais
compromise. Quoi ! nous resterons à peine une
poignée à dire ces choses, tous tes enfants honnêtes
ne se lèveront pas pour être avec nous, tous les
libres esprits, tous les cœurs larges qui ont fondé
la République et qui devraient trembler de la voir
en péril !
[1] Véritable coupable de la trahison imputée au
capitaine Dreyfus, il a été découvert et dénoncé par
le colonel Picquart, nouveau chef du Service des
Renseignements, mais il vient d’être acquitté.
[2] Celui-ci avait été éloigné par ses supérieurs qui
refusaient d’écouter sa dénonciation.
[3] Qui se mettent au service de quelqu’un ou
d’une cause.
E. Zola, "Lettre à la France", in Le Figaro, 7
janvier 1898.
QUESTIONS SUR LE TEXTE 1
QUESTIONS SUR LE TEXTE 2
1. Quel argument soutient, dans chaque 1. Relever le passage qui exprime la thèse de
paragraphe, l'appel de Zola à la France ?
Diderot ?
2. Définir le rôle de chacune des modalités 2. Quelle forme de raisonnement soutient
expressives.
l'ensemble de ce texte ?
3. D'où vient la force de cette argumentation ?
3. Commenter les choix
permettent de persuader.
stylistiques
qui
18
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