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AMMIEN MARCELLIN
HISTOIRE DE ROME
Ammien Marcellin est né vers 330 à Antioche, en Syrie, importante ville
de l'Empire romain, dans une famille grecque. C'est un païen modéré qui suit
une carrière militaire puis quitte l'armée à la mort de l'empereur Julien en 363
et s'établit à Rome où il meurt vers 395. C'est là qu'il écrit son histoire
romaine qui poursuit l'œuvre de Tacite. Sur les 31 livres de cet ouvrage, les
13 premiers sont perdus. Les livres parvenus jusqu'à nous forment une
chronique qui va du règne de Constance II, et en particulier de celui du César
Gallus, son cousin, en poste à Antioche de 351 à 354, à la mort de
l'empereur Valens en 378, à la bataille d'Andrinople, en passant par les
règnes de Julien dit l'apostat, Jovien, Valentinien et Gratien. Cette chronique,
écrite par un contemporain, parfois acteur des faits racontés, relate les
guerres incessantes de Rome contres les barbares européens et les Perses
ainsi que les errements du gouvernement impérial. Elle s'achève avec
l'arrivée des Huns qui poussent les tribus germaniques devant eux contre
l'empire romain.
I – Le César Gallus (351-354)
Devenu César, Gallus montra sa cruauté et on voyait que la force seule lui
manquait pour s'attaquer à l'empereur Constance. Il était poussé par sa
femme, sœur de celui-ci. L'âge ne fit que développer chez eux le goût du
mal. Des accusations de magie ou d'aspiration au trône frappaient des
innocents. La belle-mère de Clémace, un notable d'Alexandrie, éprise de lui
mais repoussée, obtint de la reine, contre un collier, un ordre d'exécution. Et
Clémace, à qui on n'avait rien à reprocher, fut mis à mort. Sur un soupçon,
les condamnations se multipliaient. Ce que César voulait était tenu pour légal
et l'exécution suivait de près la sentence. Des misérables allaient et venaient
dans Antioche, pénétrant dans les maisons riches sous prétexte d'obtenir une
aumône. Ensuite ils faisaient leur rapport. Gallus parcourait même les
tavernes le soir avec quelques gardes, demandant à chacun ce qu'on pensait
de César.
D'autres malheurs touchaient l'Orient. Les Isauriens se lancèrent dans une
véritable agression. Ils prétextèrent le sentiment national outragé, des
prisonniers isauriens ayant été livrés aux bêtes. Quittant leurs montagnes, ils
s'abattirent sur la côte. Ils guettaient les navires de commerce. Quand les
marins dormaient, ils montaient à bord, ne faisaient pas de quartier et
prenaient tout. Dès lors les navires évitèrent la côte d'Isaurie. Les Isauriens
se jetèrent alors sur la Lycaonie. Au début les nôtres, inférieurs en nombre,
eurent le dessous. Finalement on évita le combat tant que l'ennemi était sur
les hauteurs pour tomber dessus dès qu'il était en rase campagne. Des partis
d'Isauriens furent ainsi taillés en pièces. Ces brigands se dirigèrent vers la
Pamphilie. Ils durent s'arrêter au bord du fleuve Mélas, qui fait la frontière, et
virent qu'on ne pouvait le franchir à la nage. Ils fabriquèrent des radeaux
mais nos légions anéantirent tous ceux qui traversèrent. Les Isauriens se
tournèrent vers Laranda mais un détachement de cavalerie les en chassa. La
faim les mena devant Paléa, sur la côte, mais, comme ils n'avaient aucun
moyen d'en faire le siège, ils repartirent saccager Séleucie. Le comte
Castrice s'y trouvait avec trois légions. Il trouva absurde de se battre quand il
avait l'abri de fortes murailles. Mais l'abondance régnait chez les Isauriens
qui s'étaient emparés des bateaux d'approvisionnement tandis qu'en ville on
était menacé de famine. Gallus l'apprit et ordonna à Nébride, comte d'Orient,
de dégager la place. Les Isauriens regagnèrent alors leurs montagnes.
Le roi de Perse était en guerre contre des peuples lointains mais un de ses
officiers, nommé Nohodarès, surveillait la Mésopotamie. Il s'embusqua non
loin de Batné, grand centre de commerce qui, chaque année en septembre,
attirait une foule de marchands. C'est ce moment qu'il envisageait pour un
coup de main. Mais sa présence fut révélée par des déserteurs. Par ailleurs
les Sarrasins se montraient ici ou là, pillant tout ce qu'ils trouvaient. Ce
peuple est répandu de l'Assyrie aux cataractes du Nil et aux confins du pays
des Blemmyes. Ce sont des guerriers nomades. Ils ne cultivent pas la terre et
errent dans de vastes solitudes, sans foyer et sans loi. Le mariage chez eux
n'est qu'un contrat de location. L'épouse apporte en dot une lance et une
tente à son mari, prête à le quitter au moindre signe. Une femme se marie en
un lieu, accouche dans un autre et élève ses enfants ailleurs. Ils se
nourrissent de gibier, du lait de leurs bêtes et d'herbes. Ils ignorent l'usage du
pain et du vin. C'est une nation dangereuse.
Pendant ce temps l'empereur Constance, qui passait l'hiver à Arles,
célébrait sa trentième année de règne. Son goût pour la tyrannie lui faisait
écouter toute accusation, même douteuse. Un nom avait été prononcé, c'était
assez pour un arrêt de mort ou d'exil. Ce penchant était renforcé par les
flatteurs, en particulier par Paul. Cet Espagnol avait été envoyé en Bretagne
pour arrêter des officiers signalés comme ayant été du parti de Magnence.
Cela prit une ampleur inouïe. Martin, qui administrait ces provinces, intercéda
en faveur des victimes et menaça de démissionner. Paul, craignant que son
influence n'en souffre, le compromit et Martin se tua. Ainsi un honnête
homme mourut en voulant sauver des milliers d'infortunés. Paul revint auprès
de l'empereur avec une foule de captifs. Certains furent exilés, d'autres
exécutés. A cette époque Orfite, homme habile mais inculte, était préfet de
Rome. Il y eut des révoltes causées par le manque de vin.
La tyrannie de César passa bientôt toute mesure. Il voulut faire exécuter
des notables d'Antioche qui avaient mal répondu à l'agent du fisc. Pas un n'y
aurait échappé sans la résistance du comte Honorat. La cruauté du prince se
voyait à sa passion pour les spectacles violents comme les combats de
ceste. Cette tendance s'accentua à l'annonce d'un complot ourdi par des
soldats. L'aveu venait d'une femme du peuple qui fut comblée de présents
pour encourager les dénonciations. Gallus partait pour Hiérapolis quand la
population d'Antioche implora son aide contre la famine. Il ne fit rien mais
offrit Théophile en sacrifice à la foule, répétant que les vivres ne manquaient
que si le gouverneur le voulait bien. Le gouverneur fut massacré. Au même
moment Sérénien, accusé de lèse-majesté, obtenait on ne sait comment son
pardon. Un de ses gens était allé sur son ordre à un temple où on prédisait
l'avenir et avait demandé si son maître obtiendrait l'empire.
Constance, sachant cela, continua à se montrer aimable avec Gallus mais
commença à lui retirer les forces dont il disposait. Il envoya aussi le préfet
Domitien en Syrie lui rappeler son invitation à venir le voir. Domitien, à
Antioche, ne se présenta pas à César comme l'exigeait l'étiquette et resta
plusieurs jours enfermé au prétoire. A la fin, sommé par le prince de paraître
devant lui, il lui ordonna de partir en le menaçant de supprimer ce qui lui était
alloué pour son entretien. Gallus, outré, le fit arrêter. Le questeur Montius,
s'échauffant, dit aux chefs des cohortes qu'après cela on n'avait plus qu'à
renverser les statues de l'empereur. Gallus réagit comme un serpent blessé
lorsqu'on lui rapporta ces paroles. Il déclara aux troupes que Montius
l'accusait de rébellion parce qu'il faisait surveiller un préfet insolent. Il n'en
fallut pas plus aux soldats. Montius et Domitien furent traînés à travers la ville
et tués. Apollinaire, gendre de Domitien, parcourait les cantonnements de
Mésopotamie pour voir si Gallus n'était pas trop ambitieux. A la nouvelle des
événements d'Antioche, il s'enfuit mais fut rejoint et emprisonné à Antioche.
On apprit qu'un manteau royal avait été clandestinement fabriqué à Tyr sans
qu'on puisse savoir qui l'avait commandé. Ce fut assez pour faire arrêter le
gouverneur de la province, père d'Apollinaire.
Ursicin, qui commandait à Nisibe, et sous les ordres duquel j'étais, fut
convoqué à Antioche et chargé de présider l'instruction de l'affaire. Il était
homme de tête et d'action mais incapable de diriger une procédure. Alarmé
en voyant ceux qui lui étaient associés, il décida de rapporter à Constance ce
qui se passait, demandant les moyens de tenir en bride la fougue de Gallus.
Au jour fixé pour les interrogatoires, le maître de la cavalerie prit place au
milieu d'assesseurs qui savaient leur leçon. Des notaires recueillaient les
réponses et couraient les rapporter à César. Cachée derrière une tapisserie,
la reine écoutait. On fit comparaître Epigonius et Eusèbe, victimes d'une
homonymie. Epigonius s'abaissa aux supplications puis, sous la torture,
avoua un complot imaginaire. Eusèbe, au contraire, nia tout. Il furent envoyés
à la mort. Vint ensuite l'enquête sur le manteau royal. Les ouvriers torturés
déclarèrent avoir teint un corps de tunique sans manches. Sur cet indice, on
arrêta un nommé Maras, diacre chrétien dont on produisit une lettre à la
manufacture de Tyr. Torturé à mort, il ne révéla rien. La question fut aussi
employée sur beaucoup d'autres, avec des résultats variés. Les deux
Apollinaire, père et fils, furent exilés puis mis à mort sur ordre de Gallus.
Constance quitta Arles à la belle saison pour lutter contre les Alamans dont
les incursions, sous la conduite du roi Gundomade et de son frère
Vadomaire, ruinaient la Gaule. Il attendit à Valence des convois de vivres
d'Aquitaine retardés par les pluies. Là, Herculanus, fils d'Hermogène, général
de la cavalerie tué à Constantinople dans un soulèvement populaire, lui fit un
rapport inquiétant sur Gallus. Les troupes concentrées à Chalons s'irritaient
du retard et les distributions vinrent à manquer. Rufin, préfet du prétoire,
reçut la dangereuse mission de leur faire entendre raison. C'était un coup
monté pour perdre cet oncle de Gallus. Mais il se tira d'affaire avec adresse.
Eusèbe, grand chambellan, arriva ensuite à Chalons avec une forte somme
dont la distribution ramena le calme. Bientôt les convois arrivèrent, on put
partir et on atteignit le Rhin près de Rauraque. Les Alamans empêchèrent les
Romains de jeter un pont de bateaux. L'empereur ne savait que faire quand
se présenta un guide qui indiqua un gué. L'ennemi en fut averti par des
Alamans de notre armée. Devant le danger, les barbares implorèrent la
clémence de l'empereur. Un traité fut donc conclu et l'empereur alla passer
l'hiver à Milan.
Constance voulut en finir avec Gallus et le convoqua. On voulait l'isoler
pour lui porter le dernier coup. Certains, dont Arbétion et Eusèbe, n'étaient
pas d'accord. Ces deux scélérats, soutenus par les eunuques du palais,
disaient qu'Ursicin allait se retrouver seul en Orient et qu'on avait poussé
Gallus à des excès pour donner le pouvoir au général de la cavalerie. Ces
propos arrivèrent aux oreilles du prince qui décida de s'assurer d'abord
d'Ursicin qui fut invité à se rendre à la cour. On avait besoin, soi-disant, de
s'entendre avec lui sur des mesures à prendre contre les Parthes. Le comte
Prosper fut chargé de le remplacer. Au reçu de la lettre, il partit pour Milan. Il
ne restait plus qu'à faire partir Gallus. Constance insista pour qu'il amène sa
femme, sa sœur. Celle-ci hésita, sachant de quoi Constance était capable,
puis accepta, comptant sur son influence sur son frère. Mais elle mourut en
Bithynie d'un accès de fièvre. Son époux en fut frappé au point de ne plus
savoir que faire mais les lettres de l'empereur se multipliaient et le tribun
Scudilon le décida à partir par ses flatteries. Gallus entra à Constantinople en
homme qui n'a rien à craindre. Constance avait dégarni de troupes les villes
sur son passage. Diverses personnes se présentèrent de la part de
l'empereur, soi-disant pour remplir tel ou tel office, en réalité pour le garder. A
Andrinople, Gallus apprit que des détachements de la légion thébaine,
cantonnés dans les villes voisines, lui avaient envoyé une députation pour
l'engager à rester. Mais la surveillance était si stricte qu'il ne put s'entendre
avec les légionnaires.
Il repartit, sans cesse pressé par ses gardiens. Il franchit rapidement la
distance grâce aux relais de l'Etat et arriva à Pétobion, en Norique. Le comte
Barbation parut avec Apodème, intendant de l'empereur, et un détachement
de soldats incorruptibles. Le masque était levé. Des sentinelles entourèrent le
palais. Barbation entra chez Gallus, lui fit quitter les vêtements royaux et le
conduisit près de Pola en Istrie. Arrivèrent Eusèbe et Mellobaudes, chargés
par l'empereur de l'interroger sur les meurtres commis en son nom à
Antioche. Gallus rejeta la responsabilité sur sa femme. Constance en fut
outré et envoya Sérénien avec ordre de procéder à l'exécution. Gallus eut la
tête tranchée. Il avait vécu vingt-neuf ans et en avait régné quatre. II était né
à Massa, en Toscane, de Constance, frère de l'empereur Constantin.
Apodème, courut à Milan annoncer la nouvelle. Les courtisans portèrent aux
nues le courage de l'empereur et Constance en vint à se croire au-dessus de
la condition humaine, lui qui imitait jusqu'alors ceux de ses prédécesseurs qui
avaient gardé les habitudes républicaines. La fin de Gallus fut le signal de
nouvelles persécutions. La jalousie parvint à susciter une accusation de lèsemajesté contre Ursicin. On disait que le nom de Constance n'était plus
prononcé en Orient et que tous appelaient Ursicin, seul capable de tenir les
Perses en respect.
Ursicin voulait préserver son honneur mais ses amis l'abandonnaient et
son collègue Arbétion lui portait des coups tout en affectant pour lui une vive
sympathie. Arbétion était habile et son crédit était grand. Ce simple soldat
parvenu aux premiers grades était dévoré de l'envie de nuire. Il fit si bien
qu'on décida qu'Ursicin serait tué loin des yeux de l'armée. On attendait un
moment favorable mais il y eut un retour à la modération et on jugea devoir
remettre l'affaire à plus tard. La calomnie se tourna alors contre Julien qui
avait quitté sa retraite de Macellum, en Cappadoce, pour voyager en Asie. Il
s'était trouvé à Constantinople sur le passage de son frère Gallus mais put
prouver que ses démarches étaient licites et la reine Eusébie intercéda pour
lui. On se borna à le reléguer à Côme puis on lui permit de se retirer en
Grèce. D'autres procès eurent aussi une heureuse issue néanmoins il arriva
souvent que le riche obtienne l'impunité par la corruption.
Beaucoup d'officiers et de dignitaires étaient prisonniers à Aquilée. On les
accusait d'avoir été les ministres de Gallus. Arboreus et Eusèbe, sans
prendre la peine d'enquêter, exilèrent les uns après les avoir fait torturer, en
dégradèrent d'autres, les derniers moururent. Dès lors, Constance se livra
totalement aux délateurs. Dans ce climat, la persécution s'alluma en Illyrie.
Dans un dîner donné à Sirmium par le gouverneur Africanus, des convives
avaient critiqué les excès du gouvernement. Parmi eux se trouvait Gaudence,
agent du fisc, qui vit un crime dans ces propos de table et s'empressa d'en
rendre compte à Rufin, chef des appariteurs du préfet du prétoire, qui se
rendit aussitôt à la cour et fit si bien qu'on ordonna d'arrêter tout ceux qui
avait pris part au banquet. Teutomer eut mission de se saisir des personnes
dénoncées. Le tribun Marin se tua. Les autres captifs, conduits à Milan,
avouèrent sous la torture leurs paroles imprudentes. On les jeta en prison.
Peu après, la guerre fut déclarée aux Alamans Lentiens qui ne cessaient
de violer la frontière. Constance prit en personne le commandement de
l'expédition et alla camper aux Champs Canins, en Rhétie. Arbétion, chef de
la cavalerie, marcha à l'ennemi en longeant le lac Brigance. Le Rhin prend sa
source dans de hautes montagnes. Il débouche ensuite dans un vaste lac
que les peuples de Rhétie ont nommé lac Brigance. Il traverse cette eau
dormante et court se perdre au loin dans l'Océan. Arbétion commit l'erreur
d'avancer sans attendre les rapports de ses éclaireurs et donna dans une
embuscade. Les nôtres durent s'enfuir. Cela nous coûta dix tribuns et de
nombreux soldats. Les Alamans, après ce succès, vinrent jusque sous nos
retranchements hurler des menaces. Une sortie fut arrêtée par la cavalerie
barbare. Les nôtres appelèrent le camp à leur aide mais Arbétion ne voulait
pas engager tout son monde. Trois tribuns, spontanément, rejoignirent ceux
qui étaient dehors. C'étaient Arinthée, Seniauchus et Bappo. Ils fondirent sur
l'ennemi et forcèrent les barbares à reculer. Alors ceux que l'hésitation avait
retenus au camp se précipitèrent sur les barbares qui furent écrasés. Cela
mit fin à la campagne et l'empereur revint en triomphe passer l'hiver à Milan.
Depuis longtemps l'incurie du gouvernement laissait la Gaule ouverte aux
incursions. L'empereur y envoya Silvain, maître de l'infanterie. Arbétion,
jaloux, voulait l'éloigner par cette mission risquée. Un nommé Dynamius avait
sollicité de Silvain des lettres de recommandation et les avait gardées. Tandis
que Silvain était en Gaule, il les falsifia. Ne gardant que la signature, il y
substitua un autre texte. C'était une circulaire adressée par Silvain à ses amis
où ils étaient invités en termes ambigus à aider le signataire à prendre le
pouvoir. Dynamius confia ces faux au préfet. Lampade montra ces fausses
lettres à Constance. Malarie proclama qu'il était indigne de laisser menacer
par des factieux les hommes les plus dévoués au service de l'empereur et
déclara Silvain incapable de trahison. Il se fit fort d'aller le chercher et de le
ramener à Milan. Il proposa même sa famille pour otage et la caution de
Mellobaudes pour garantie de son retour. Ou bien il offrait que Mellobaudes
se charge de la mission. Silvain était prompt à s'effaroucher et lui députer
tout autre qu'un compatriote risquait d'en faire un rebelle. Le conseil était bon
mais l'avis d'Arbétion prévalut et ce fut Apodème qui fut dépêché à Silvain
porteur d'une lettre de rappel.
Sitôt en Gaule, il prit contre les amis du général des mesures vexatoires.
Pendant ce temps Dynamius, pour assurer l'effet de sa manœuvre, adressa
au tribun de Crémone, au nom de Silvain et de Malarie, des lettres analogues
à celles qu'il avait fait remettre à l'empereur. Il y était invité, comme sachant
de quoi il s'agissait, à tout disposer pour l'exécution. Le tribun ne comprit rien.
Il fit retourner la missive à Malarie par le porteur accompagné d'un soldat.
Malarie comprit tout. Il rassembla aussitôt les Francs du palais et leur fit part
de sa découverte. Un complot était dirigé contre eux. L'empereur, instruit de
ce qui se passait, ordonna aussitôt une révision de l'affaire et voulut qu'elle
ait lieu en présence de tous les membres du conseil. Florence, examinant les
pièces, acquit la certitude que c'était l'œuvre d'un faussaire. L'empereur
cassa le préfet et le fit juger. Mais sa cabale réussit à le faire acquitter.
Eusèbe confessa sous la torture avoir eu connaissance de la machination.
Edèse nia tout. Quant à Dynamius, il fut envoyé diriger la Toscane.
Silvain, à Agrippine, apprit les menées d'Apodéme contre lui. Connaissant
le caractère du prince, il se vit à la veille d'être traité en criminel. Il songea à
demander asile aux barbares. Mais il en fut dissuadé par le tribun Laniogaise.
De la part de ses compatriotes francs, Silvain pouvait s'attendre à être
assassiné ou vendu à ses ennemis. Une résolution extrême était donc
inévitable. Silvain eut des pourparlers avec les principaux chefs, leur fit des
promesses et se proclama empereur. Cette usurpation fut pour Constance un
coup de foudre. Le conseil fut aussitôt convoqué. On évoqua Ursicin, ses
qualités militaires et les torts qu'on avait envers lui. Dans cet homme que
naguère on accusait de convoiter le pouvoir, on voyait le seul qui puisse le
protéger. En fait, tout en voulant abattre Silvain, on voyait, en cas d'échec,
l'occasion de se défaire d'Ursicin. On chercha à convaincre Silvain que
l'empereur ignorait tout et on le rappela en le maintenant dans ses fonctions
tout en lui donnant Ursicin pour successeur en Gaule. Ursicin reçut l'ordre de
partir avec dix officiers, dont moi.
Le voyage fut long. Nous voyagions à grandes journées pour atteindre la
frontière avant que la défection ne soit publique en Italie. Mais à notre arrivée
à Agrippine la révolte avait pris un développement qui nous dépassait. Il n'y
avait pour Ursicin qu'un seul parti à prendre, flatter la vanité du rebelle. Il fut
traité par l'usurpateur avec égards. Nous entendions frémir autour de nous
l'impatience des soldats qui criaient famine et brûlaient de franchir les Alpes
Cottiennes. Nous décidâmes de tenter la fidélité douteuse des Braccates et
des Cornutes, milices prêtes à suivre le plus offrant. Le marché fut bientôt
conclu. Au point du jour, des gens armés pénétrèrent dans le palais et tuèrent
Silvain après t'avoir arraché d'une chapelle chrétienne où il s'était réfugié.
Ainsi périt un officier de mérite qui n'avait voulu que sauver sa tête. La joie de
Constance fut grande mais Ursicin n'obtint pas même un éloge. L'empereur
se plaignit même de détournements effectués au préjudice du trésor public
en Gaule. La sécurité était rétablie, c'était le tour des persécutions. Civils ou
militaires, tous les membres du conseil durent prendre part aux enquêtes. On
appliqua la question à Procule, appariteur de Silvain, ce qui donna beaucoup
d'alarmes. On craignait que les bourreaux ne parviennent à en tirer des
révélations mais il affirma que la tentative de Silvain n'était qu'un hasard.
Procule acquitté, Poeménius fut traîné au supplice. Puis furent exécutés
plusieurs comtes.
A cette époque le préfet de Rome était Léonce, un homme juste. Il y eut
contre lui une sédition. II avait fait arrêter le cocher Philocome. Le peuple
s'ameuta mais le préfet resta ferme et fit arrêter quelques mutins. Un peu
plus tard, le peuple s'étant attroupé sous prétexte d'une disette de vin,
Léonce marcha droit au rassemblement alors qu'une partie de son escorte
s'enfuyait. Il apostropha dans la foule un individu remarquable par sa taille et
ses cheveux roux et lui demande s'il n'était pas Pierre Valvomère. Le préfet,
à qui cet homme était signalé comme un meneur, le fit arrêter en dépit des
cris. Dès qu'on vit Valvomère au poteau, la foule disparut. Valvomère fut
relégué dans le Picentin. C'est à l'époque de Léonce que Libère, pontife
chrétien, fut convoqué devant Constance comme réfractaire à la volonté
impériale. Un synode avait déposé Athanase, évêque d'Alexandrie, pour des
activités incompatibles avec la prêtrise. L'empereur ordonna à Libère de
confirmer ce décret. Mais Libère contestait un jugement où l'accusé n'avait
pas été entendu. L'empereur, qui détestait Athanase, tenait à ce que sa
condamnation soit confirmée par l'évêque de Rome. Il fit enlever Libère. Mais
l'attachement du peuple à son évêque fit que cette arrestation eut lieu de nuit.
II - Julien est nommé César
Constance avait d'autres sujets d'inquiétude. En Gaule les barbares, ne
rencontrant pas de résistance, mettaient tout à feu et à sang. Il décida alors
de s'associer Julien, fils de son oncle maternel. On essaya de l'en détourner
mais l'impératrice le soutenait. Finalement l'empereur, devant les troupes
présentes à Milan, tenant Julien par la main, monta à la tribune. Il leur
expliqua que, les barbares profitant de son éloignement pour ravager la
Gaule, il avait décidé de nommer Julien César et il le couvrit de la pourpre
aux acclamations de l'assemblée. Puis se tournant vers le nouveau prince, il
lui confia la défense de la Gaule. La troupe fit résonner le bouclier sur le
genou, ce qui exprime la joie chez le soldat. Ceci se passait le 8 des ides de
novembre. Julien épousa Hélène, la sœur de Constance, et partit, le jour des
calendes de décembre. A Turin, une triste nouvelle l'attendait. Agrippine,
colonie de la Germanie inférieure, venait d'être prise et saccagée par les
barbares. A son entrée à Vienne, la population se précipita au-devant du
prince que le ciel accordait à ses vœux.
L'Orient, depuis la mort de Domitien, était gouverné par Musonien. Il s'était
fait une réputation par sa facilité à s'exprimer en grec et en latin. Constantin
désirait connaître le dogme des manichéens et autres sectaires et ne savait à
qui s'adresser. Musonien lui fut recommandé. Le prince le récompensa en
l'élevant à la préfecture. Sage et conciliant, il aurait rendu son administration
douce sans son avidité. Tout prévenu pauvre était condamné. Tout prévenu
riche, même coupable, était acquitté au prix de sa ruine. Musonien avait un
émule en fait de rapacité en la personne de Prosper qui remplaçait par
intérim le général de la cavalerie en Gaule. Pendant ce temps, les Perses ne
cessaient d'inquiéter notre territoire. C'était tantôt l'Arménie, tantôt la
Mésopotamie qu'ils choisissaient pour cible sous les yeux des gouverneurs
romains qui ne songeaient qu'à s'enrichir.
Julien hivernait à Vienne quand il apprit une attaque de barbares contre
Autun dont l'enceinte était en ruine. C'en était fait de la place si les vétérans
n'étaient accourus à son secours. Il s'y rendit le 8 des calendes de juillet. Il
prit avec lui les cataphractes et quelques archers et gagna Autosidore. De là,
il se dirigea sur les Tricasses. Ce mouvement ne se fit pas sans plusieurs
attaques des barbares. Julien se contentait de les observer en renforçant sa
colonne sur les flancs. Mais, quand il avait l'avantage des hauteurs, il prenait
l'offensive et les culbutait. Rassuré par ces premiers succès, il parvint
jusqu'aux Tricasses puis poussa vers Reims. Il y fut rejoint par le reste de
l'armée sous le commandement de Marcel et par Ursicin lui-même, qui avait
ordre de rester en Gaule jusqu'à la fin de la campagne.
On décida d'aller vers les Dix Bourgs. Tout à coup les barbares attaquèrent
dans le brouillard et auraient écrasé deux légions de l'arrière-garde si les cris
n'avaient attiré le corps auxiliaire. Julien, dès lors, fut plus prudent. Il apprit
qu'Argentoratum, Brocomagum, les Trois Tavernes, Salizon, les Némètes,
Vangion et Moguntiacum étaient entre les mains des barbares mais que
ceux-ci n'occupaient que l'extérieur. Il prit Brocomagum. Un corps germain se
porta à sa rencontre mais lâcha pied au premier choc. Le chemin d'Agrippine
était ouvert. Il y entra donc et n'en sortit qu'après avoir fait souscrire aux rois
francs effrayés une convention et après l'avoir mise sur pied de défense. Il
alla ensuite hiverner à Sens, chez les Trévires. Là il dut affronter une guerre
générale et se multiplier pour répondre à la situation. Il s'agissait de regarnir
de postes militaires les points menacés, de rompre le front des nations
liguées contre Rome et d'assurer la subsistance de l'armée. Au plus fort de la
crise, les ennemis attaquèrent dans l'espoir d'emporter la place. Cette
audace leur était inspirée par la dispersion des troupes qu'on avait dû, pour
faciliter le ravitaillement, répartir dans diverses villes. Julien organisa la
résistance. Le trentième jour les barbares levèrent le siège. Marcel, bien que
cantonné tout près, ne lui porta pas le moindre secours.
Aussitôt délivré, Julien dut lutter contre la rareté des vivres dans un pays
dévasté. Il se contentait, comme un simple soldat, du premier aliment venu. Il
faisait trois parts de ses nuits, consacrées au repos, à l'Etat et aux Muses. Il
se levait au milieu de la nuit, quittant un simple tapis de peau à longs poils,
et, après un culte secret à Mercure, il s'appliquait à guérir les plaies de l'Etat
puis se livrait au perfectionnement de son esprit. Il aimait la philosophie, la
poésie et la littérature. Son goût le portait aussi vers l'histoire de son pays et
des nations étrangères. Il savait assez le latin pour soutenir n'importe quel
entretien mais improvisa son éducation militaire. Un jour, ayant convoqué les
agents du fisc pour leur remettre de l'argent, l'un deux tendit les mains au lieu
de présenter, comme le veut l'usage, un pan de sa chlamyde. Il lui reprocha
de savoir prendre et non recevoir. Des parents ayant porté plainte contre un
homme qui avait violé leur fille, le coupable fut exilé et Julien leur dit que la
clémence était une loi primordiale. Lors d'un départ en expédition, des
pétitionnaires se présentèrent. Julien les renvoya aux gouverneurs des
provinces et, sitôt de retour, se fit rendre compte des suites qui avaient été
données. Sans parler des défaites infligées aux barbares, la marque la plus
visible du soulagement qu'apporta sa présence en Gaule est qu'à son arrivée
la moyenne des tributs était de vingt-cinq pièces d'or par tête et qu'on n'en
payait plus que sept quand il partit. Il n'accorda jamais de remise d'arrérages,
ayant compris que cela ne profitait qu'aux riches.
A la cour, on accusait Arbétion de s'être commandé des ornements
impériaux. Son ennemi le plus acharné était Dorus. Le succès de l'accusation
paraissait assuré quand les chambellans prirent fait et cause pour le prévenu.
Aussitôt, comme par miracle, les complices supposés virent tomber leurs
chaînes et Dorus disparut. Constance, instruit de l'isolement où César avait
été laissé à Sens, ôta son commandement à Marcel. Celui-ci considéra cela
comme une injustice et se mit à intriguer contre Julien. Celui-ci, méfiant,
envoya Euthère, son chambellan, sur ses pas. A Milan, Marcel accusa Julien
d'aspirer au pouvoir. Euthère démontra ses mensonges. Marcel fut confondu
et confiné à Serdique, sa ville natale. Euthère était arménien. Enlevé tout
jeune, il avait été fait eunuque, vendu à des marchands romains et amené au
palais de l'empereur Constantin. En grandissant, il s'était fait remarquer par
son intelligence et sa mémoire. Il avait, de plus, la passion de la justice.
Devenu chambellan de Julien, il ne craignait pas de reprendre son maître.
Mais plus tard ce genre d'accusation se propagea dans l'entourage de
Constance et de prétendus actes de lèse-majesté servirent de prétexte à des
persécutions. Avait-on consulté un devin, on était jugé et mis à mort sans
savoir d'où cela venait. Un nommé Danus s'était fait un ennemi de Rufin, chef
des appariteurs de la préfecture du prétoire. Rufin séduisit la femme de
Danus puis lui fit lancer contre son mari une accusation de lèse-majesté. Elle
disait qu'il avait dérobé au tombeau de Dioclétien un voile de pourpre. Rufin
courut chez l'empereur exploiter cette calomnie. Aussitôt ordre fut donné à
Mavortius, préfet du prétoire, d'enquêter et on lui adjoignit le trésorier Ursule.
Après de vaines tortures, le doute commençait à s'installer quand l'épouse
dénonça Rufin. La peine de mort fut aussitôt prononcée contre eux deux.
Constance ordonna aussitôt à Ursule de revenir. Sans se laisser intimider, il
exposa les faits tels qu'ils s'étaient passés. Son courage le sauva. En
Aquitaine, un homme, à un dîner, vit des couvertures disposées de façon à
former une bande de pourpre. Ce fut assez pour ruiner le maître du logis un
procès. Le prince voyait partout des attentats contre sa personne.
Musonien entretenait des espions chez les Perses et cherchait à pénétrer
leurs intentions. Il s'entendait aussi avec Cassien, duc de Mésopotamie.
Sapor, disaient les rapports, était occupé ailleurs. Ils négocièrent alors
secrètement avec Tamsapor qui commandait les forces perses de notre côté
et l'engagèrent à conseiller à son maître de faire la paix avec Rome.
Tamsapor accepta et écrivit en ce sens à Sapor. Mais sa lettre mit longtemps
à arriver à son maître qui avait pris ses quartiers d'hiver dans le pays des
Chioniles et des Eusènes. Pendant ce temps Constance, comme s'il avait
abattu tous ses ennemis, voulut visiter Rome et y triompher. Il voulait étaler
l'or de ses étendards et ses troupes d'élite devant ce peuple qui n'imaginait
pas revoir de tels spectacles. Ce fut sous la seconde préfecture d'Orfite que
Constance arriva.
Le sénat vint lui rendre ses devoirs. Précédé de bataillons aux enseignes
déployées, il avançait sur un char d'or, resplendissant de pierres précieuses.
Suivaient des cataphractes. Un tonnerre d'acclamations répétait le nom
d'Auguste. Constance en fut troublé. Au Forum, il resta un moment frappé de
stupeur. Après une allocution à la noblesse dans la salle du sénat et une
autre au peuple, il se rendit au palais. En présidant les jeux équestres, il prit
plaisir aux saillies du peuple. Il observait un juste milieu entre la raideur et
l'oubli de son rang, laissant, selon l'usage, dépendre des circonstances la
durée de la représentation. Il parcourut la ville avec émerveillement. Au forum
de Trajan, il dit vouloir un cheval comme celui de la statue équestre. Près de
lui se trouvait Hormisdas, un émigré perse qui lui répondit, avec toute la
finesse de sa nation, de commencer par bâtir l'écurie. Après délibération sur
la question de savoir ce qu'il pourrait faire pour ajouter aux beautés de la
ville, l'empereur décida d'ériger un obélisque dans le cirque. Pendant ce
temps l'impératrice Eusébie se montrait odieuse contre Hélène, sœur de
Constance et femme de Julien, qu'elle avait amenée à Rome avec elle.
Stérile, elle fit prendre à sa belle-sœur un breuvage destiné à la faire avorter
chaque fois qu'elle serait enceinte. Déjà un fils était mort à cause d'une sagefemme complice tant on tenait à empêcher que Julien ne laisse de postérité.
III – La bataille d'Argentoratum (357)
L'empereur voulait prolonger son séjour quand il apprit que la Rhétie était
ravagée par les Suèves, la Valérie par les Quades et que les Sarmates
faisaient des incursions en Moesie supérieure et en basse Pannonie. Il quitta
Rome le 4 des calendes de juin, un mois après son arrivée, et alla en Illyrie
en passant par Tridentum. De là il envoya Sévère en Gaule remplacer Marcel
et rappela Ursicin qui le rejoignit à Sirmium. On tint conseil sur la paix
proposée par Musonien aux Perses et Ursicin fut envoyé en Orient. César,
après un hiver passé à Sens où les Alamans le tinrent en alerte, entra en
campagne et se dirigea vers Reims, heureux d'avoir un lieutenant comme
Sévère, rompu à l'obéissance des camps. Sur ordre de l'empereur, un renfort
de vingt-cinq mille hommes lui était arrivé d'Italie à Rauraque, sous le
commandement de Barbation, maître de l'infanterie depuis la mort de Silvain.
C'était un plan pour rétrécir le cercle des dévastations par la marche de deux
armées romaines parties de deux points opposés pour prendre les barbares
en tenaille. Les Lètes tombèrent à l'improviste sur Lyon qu'ils auraient ravagé
si on n'avait à temps fermé les portes mais dont ils ruinèrent les environs.
César fit surveiller les trois routes par où devait nécessairement s'effectuer
leur retour et ils y laissèrent la vie. Seule fut épargnée une colonne qui
longea le camp de Barbation et que celui-ci laissa passer.
L'approche des deux armées avait effrayé la population barbare de la rive
gauche du Rhin. Certains voulurent couper les routes. Les autres, réfugiés
dans les îles du fleuve, hurlaient des malédictions contre nous. Julien voulut
se saisir de ces misérables et demanda à Barbation sept des barques qu'il
avait réunies pour construire un pont. Celui-ci préféra les brûler. A la fin, des
ennemis tombés aux mains de Julien indiquèrent un endroit guéable. Il réunit
aussitôt les vélites et les y envoya sous la conduite de Bainobaude, tribun
des Cornutes. Ils abordèrent l'île voisine et massacrèrent tout le monde. Là,
trouvant des barques, ils parcoururent ces retraites. Quand ils furent las de
tuer, ils rentrèrent chargés de butin. La population des autres îles, ne s'y
croyant plus en sûreté, gagna l'autre rive. Julien releva le fort des Trois
Tavernes que les barbares avaient détruit. Il y mit moins de temps qu'il ne
pensait et laissa à la garnison des vivres pour un an. Pour cela, on prit le
grain de l'ennemi. Cela permit aussi à Julien d'approvisionner sa troupe pour
vingt jours. Le soldat gagnait ses rations à la pointe de l'épée et sa
satisfaction en était d'autant plus vive qu'il venait d'être frustré d'un convoi.
Barbation avait pris ce qui était à sa convenance, faisant brûler le reste.
Tandis que Julien se fortifiait, que l'armée organisait des postes retranchés
et ramassait du grain, les barbares fondirent sur Barbation qui continuait
d'opérer séparément et le refoulèrent au-delà de Rauraque. Barbation,
comme s'il avait été vainqueur, distribua tranquillement ses troupes dans les
cantonnements et revint à la cour accuser Julien. On apprit bientôt l'affront
qu'il venait d'essuyer. Les rois alamans Chnodomaire et Vestralpe unirent
leurs forces, auxquelles s'ajoutèrent Urius, Ursicin, Sérapion, Suomaire et
Hortaire, et allèrent camper près d'Argentoratum, croyant que Julien s'était
replié alors qu'il s'occupait des fortifications des Trois Tavernes. Un déserteur
leur avait dit que Julien n'avait pas plus de treize mille hommes. Les barbares
lui envoyèrent une députation pour lui ordonner de quitter leur pays. Il reçut
ce message sans émotion mais il retint les envoyés près de lui jusqu'à la fin
des travaux. Parmi les confédérés, Chnodomaire s'agitait beaucoup. Il avait
battu le César Décence et dévasté nombre de villes. Il venait encore de
chasser devant lui un général romain. César, lui, se voyait réduit à engager
une poignée de braves gens contre des populations entières.
A l'aube l'infanterie s'ébranla, flanquée par la cavalerie renforcée des
cataphractes et des archers à cheval. L'armée avait encore quatorze lieues à
franchir quand Julien proposa d'établir le camp. Le soldat, montrant son
impatience en heurtant sa pique contre son bouclier, voulait immédiatement
être mené à l'ennemi. L'année précédente les Romains avaient franchi le
Rhin et parcouru la rive droite sans voir personne. Les barbares avaient
passé l'hiver sans abri. Mais les circonstances avaient changé. Les Alamans,
la première fois, étaient pressés à la fois par l'empereur en Rhétie, par César
en Gaule et par des nations qui s'étaient déclarées contre eux. La paix
conclue, l'empereur avait retiré son armée. Ils avait alors réglé leurs
différends avec leurs voisins et la fuite d'un général romain les avait
encouragés. Un autre événement aggravait notre position. Les rois
Gundomade et Vadomaire, liés par le traité obtenu de Constance l'année
précédente, n'avaient pas osé jusque-là prendre part au mouvement. Mais
Gundomade mourut victime d'une trahison. Son peuple aussitôt rejoignit la
ligue et Vadomaire ne put retenir le sien. Un porte-étendard cria à César de
montrer le chemin. Alors l'armée arriva au pied d'une colline proche du Rhin.
Trois cavaliers ennemis en observation coururent annoncer aux leurs notre
approche. Un quatrième fut pris et nous apprîmes que l'armée germanique
avait mis trois jours à passer le Rhin. Nos chefs pouvaient déjà la voir former
ses colonnes. Aussitôt les fantassins se mirent en ligne, présentant un front
de bataille aussi solide qu'un mur.
Les ennemis nous imitèrent. Voyant la cavalerie à droite, ils lui opposèrent
leurs meilleurs cavaliers parmi lesquels, inspirés par un transfuge, ils
placèrent des fantassins pour se glisser sous les chevaux et les éventrer.
Cette armée avait pour chefs Chnodomaire et Sérapion, les plus puissants
des rois confédérés. A l'aile gauche, où, selon les barbares, la mêlée devait
être plus furieuse, était Chnodomaire, l'auteur de la levée de boucliers.
Sérapion commandait à droite. C'était le fils de Médérich, frère de
Chnodomaire. Médérich, qui avait été otage en Gaule, s'y était initié aux
mystères religieux grecs. C'est à cela qu'était dû le changement de nom
d'Agénarich, son fils, en celui de Sérapion. Cette armée comptait trente-cinq
mille combattants de diverses nations. Le signal avait résonné lorsque
Sévère, qui conduisait notre aile gauche, vit devant lui des tranchées pleines
d'hommes armés. Sans s'émouvoir, il s'arrêta. César vit cette hésitation. Il y
vola avec deux cents cavaliers. Comme l'étendue des lignes s'opposait à une
allocution générale, il se contenta d'aller çà et là, jetant à chacun des mots
énergiques. Il fit avancer la plus grande partie de ses forces contre la
première ligne des barbares. Il y eut alors dans l'infanterie germanique des
cris contre les chefs à cheval. Il fallait, disait-on, qu'ils combattent à pied
comme les autres. Chnodomaire descendit alors de cheval et son exemple
fut suivi. Pas un ne mettait en doute la victoire.
On lutta avec ardeur. Les Germains se jetèrent sur nous en rugissant
comme des bêtes féroces. Pendant que la cavalerie soutenait la charge,
l'infanterie serrait ses rangs et formait un mur de boucliers. Nous combattions
avec des chances diverses car les Germains, rompus à cette manœuvre,
s'aidaient de leurs genoux pour enfoncer nos lignes. Enfin notre aile gauche,
chassant les ennemis devant elle, venait prendre part à cet engagement
lorsque la cavalerie lâcha pied à droite et se replia jusqu'aux légions où,
trouvant un point d'appui, elle put se reformer. Le chef des cataphractes avait
été blessé. Ce fut assez pour que le reste se disperse. César aperçut cette
cavalerie éparse et se précipita pour ramener les fuyards à la charge.
Profitant de leur avantage, les Alamans fondirent sur notre première ligne.
Mais le choc fut soutenu. Les masses désordonnées des barbares
avançaient avec la fureur d'un incendie et plus d'une fois ils parvinrent à
rompre la tortue dont se protégeaient nos rangs. Les Bataves virent le danger
et arrivèrent au pas de course au secours de nos légions et le combat se
rétablit. Les Germains l'emportaient par la taille et l'énergie, les nôtres par la
tactique et la discipline. Tout à coup les barbares, rois en tête, s'ouvrirent un
passage jusqu'à la légion d'élite placée au centre, formant la réserve
prétorienne. Le combat recommença avec une nouvelle vigueur. Nos soldats
touchaient aisément leurs adversaires qui, dans leur fureur, négligeaient de
se couvrir. Les assaillants ne se succédaient que pour tomber tour à tour.
Enfin leur courage fléchit. Accablés par leurs pertes, il s'enfuirent.
Nos soldats chargèrent les fuyards. Il n'y eut pas de quartier. Les barbares
ne virent de salut que dans le Rhin. Quelques-uns se précipitèrent dans les
flots. César interdit aux nôtres de les suivre. La plupart d'entre eux trouvèrent
la mort dans le fleuve. Au milieu du désastre, le roi Chnodomaire s'efforçait
de regagner son campement. Il avait fait réunir, en cas d'échec, des barques
pour chercher une retraite et attendre un changement de la fortune. Il
approchait de la rive lorsque son cheval s'abattit et il dut se rendre. Les
barbares, insolents dans le succès, sont sans dignité dans le malheur.
Chnodomaire montra, tandis qu'on l'entraînait, la contenance d'un esclave. Le
soir, notre armée put enfin prendre du repos. Les Romains perdirent dans
cette action deux cent quarante-trois soldats et quatre chefs. Du côté alaman,
six mille morts restèrent sur le terrain, en plus des noyés. Julien réprimanda
des soldats qui l'avaient appelé Auguste et jura que ce titre était loin de ses
vœux. Il fit amener Chnodomaire qui se prosterna à ses pieds, implorant son
pardon. Quelques jours plus tard, il fut conduit à la cour de l'empereur puis
envoyé à Rome par ce dernier qui lui assigna pour demeure le quartier des
étrangers, sur le Palatin. Il y mourut de tristesse. Malgré ce succès, il ne
manquait pas de gens qui trouvaient à Julien des torts ou des ridicules. On le
surnommait Victorin. On parvint à persuader Constance qu'il ne se faisait rien
de grand que par lui. Cela lui monta au cerveau. Les archives conservent une
relation dé l'affaire d'Argentoratum où on voit Constance réglant l'ordre de
bataille, combattant près des enseignes, poursuivant les barbares et recevant
la soumission de Chnodomaire.
Voyant le Rhin dégagé, Julien congédia les porteurs du message qu'il avait
reçu la veille de la bataille et retourna aux Trois Tavernes. De là il partit pour
Mogontiacum, confiant le butin et les prisonniers aux Mediomatrices. Son but
était de jeter un pont sur le Rhin et d'aller chercher les barbares sur leur
territoire. Le dévouement du soldat l'enchaînait aux pas du chef qui
s'associait à ses fatigues et n'usait de sa prérogative que pour prendre une
plus grande part des périls et des peines. A Mogontiacum, le pont fut jeté et
l'armée s'avança sur le sol ennemi. D'abord la hardiesse de l'opération frappa
de stupeur les barbares. Alarmés en songeant au désastre récent de leurs
compatriotes, ils feignirent un grand désir de paix pour laisser passer la
première furie de l'invasion et envoyèrent une députation. Mais celle-ci fut
suivie d'une autre nous ordonnant de quitter la contrée. Julien se procura des
barques et y fit monter de nuit huit cents hommes avec ordre de remonter le
Rhin et de tout mettre à feu et à sang. Au point du jour, voyant les barbares
sur les hauteurs, cette troupe s'y porta au pas de course et ne trouva
personne. L'ennemi avait eu le temps de s'enfuir. Mais des fumées lui
annoncèrent le débarquement des nôtres et le ravage de ses terres. Les
Germains embusqués repassèrent le Main pour voler au secours de leurs
familles. Bien que pressés par les soldats de la flotte et par notre cavalerie,
grâce à leur connaissance des lieux ils réussirent leur retraite. On tomba sur
de riches bourgades et on fit main basse sur ce qu'elles contenaient. On
délivra aussi des captifs et toutes les habitations élevées sur le modèle
romain furent incendiées.
Nos soldats trouvèrent les sentiers obstrués par des arbres abattus et
durent reculer. De plus on avait passé l'équinoxe d'automne et le pays était
déjà sous la neige. Julien renonça donc à poursuivre sa marche mais il voulut
qu'un monument en marque le progrès. Il fit relever un fort construit jadis par
Trajan. Une garnison temporaire y fut placée et le pays fut mis à contribution
pour la pourvoir de vivres. Les Germains, voyant s'élever cette construction,
implorèrent la paix. César leur accorda une trêve de dix mois. Trois des plus
violents parmi les rois qui avaient fourni des contingents à la ligue vaincue
promirent d'observer le pacte, de respecter ce fort et d'apporter des vivres à
la garnison. La crainte cette fois l'emporta sur leur duplicité et ces conditions
furent fidèlement remplies. Julien put donc se glorifier de cette campagne.
Ses détracteurs soutenaient pourtant que sa bravoure n'était que calcul et
qu'il cherchait une mort glorieuse de peur de mourir, comme son frère Gallus,
de la main du bourreau. Sévère, général de la cavalerie, se rendant à Reims
par Agrippine et Iuliacum, se heurta à une bande de Francs qui profitaient de
notre absence pour ravager le pays. A l'approche de l'armée, ils se jetèrent
dans deux forts vides et s'y défendirent. Julien les assiégea. L'opiniâtreté des
barbares l'y retint cinquante-quatre jours en décembre et janvier. Les nuits
étaient sans lune et la rivière était gelée. Comme Julien craignait que
l'ennemi n'en profite pour partir, du soir au matin des soldats montés sur des
barques parcouraient la rive pour rompre la glace. Réduits par la faim, les
assiégés se rendirent et César passa le reste de l'hiver chez les Parisiens.
On était menacé d'une coalition encore plus forte mais, comme la trêve
laissait quelque répit, Julien s'occupa de soulager la Gaule par une équitable
répartition des charges dont elle était accablée. Florence, préfet du prétoire,
prétendait que la capitation laisserait un déficit qui ne pourrait être comblé
que par des prestations extraordinaires. Mais Julien savait quelles blessures
sont faites aux provinces par ces spoliations. Florence fit grand bruit de ce
qu'on refusait de s'en rapporter à l'homme auquel l'empereur avait donné la
haute main sur cette partie de l'administration. Julien lui démontra que la
capitation suffisait aux besoins de la province et de l'armée et donnerait
même un excédent. L'empereur écrivit à Julien, l'engageant à mettre moins
de raideur dans ses rapports avec Florence. A quoi Julien répondit qu'il fallait
savoir gré à la province, dévastée comme elle l'était, d'acquitter l'impôt. C'est
à sa fermeté que la Gaule dut de se voir délivrée d'exactions vexatoires.
César donna encore un exemple. La seconde Belgique était écrasée de
charges. Il obtint du préfet de s'en remettre à lui de cette partie de son
administration. Cela eut son effet. Ce fut à qui s'empresserait de s'acquitter.
Pendant ce temps Rome voyait un obélisque s'élever dans le cirque. A
Thèbes, il y avait beaucoup d'obélisques. Ils sont faits d'une pierre polie et
leur forme imite les rayons du soleil. Y sont gravées des hiéroglyphes. Les
flatteurs se déchaînèrent. Octavien Auguste, disaient-ils, avait fait venir
d'Héliopolis deux obélisques mais celui qui venait d'arriver, il n'avait même
pas essayé de le bouger, effrayé de sa masse. En fait Auguste s'était
abstenu d'y toucher par respect pour la religion du pays. Constantin, qu'un tel
scrupule touchait peu, déplaça ce monument qu'il laissa couché en attendant
que les préparatifs du transport soient terminés. L'obélisque fut laissé sur le
rivage à Alexandrie où l'on construisit un navire énorme. Mais le prince
mourut. Ce ne fut que longtemps après que cette masse traversa la mer et
remonta le Tibre. Arrivé à trois milles de Rome, l'obélisque fut hissé sur des
rouleaux et lentement introduit jusqu'au grand cirque. A l'aide de câbles et
des efforts de plusieurs milliers de bras, cette montagne se souleva et se tint
debout. L'obélisque fut surmonté d'un globe d'airain couvert d'or. Mais il fut
frappé par la foudre et on y substitua une torche du même métal.
IV – Autres guerres
Le roi de Perse, longtemps en lutte avec ses voisins, venait de s'allier aux
deux plus puissants d'entre eux, les Chionites et les Gélanes, quand il reçut
la lettre où Tamsapor annonçait l'offre de paix de l'empereur romain. Il en
conclut que l'empire était affaibli. Sa fierté s'en accrut et, tout en acceptant, il
voulut y mettre ses conditions. Il envoya un certain Narsès à Constance avec
une lettre. Il revendiquait l'Arménie et la Mésopotamie et menaçait, si son
ambassadeur revenait sans rien, d'entrer en guerre après l'hiver. Constance
répondit qu'il serait déshonorant d'accepter le démembrement de l'empire.
L'envoyé perse reçut un congé pur et simple mais aussitôt Constance fit
partir, avec des présents, Prosper et Spectate et, sur le conseil de Musonien,
leur adjoignit le philosophe Eustathe qui passait pour être persuasif. Les
députés devaient tout tenter pour suspendre les préparatifs de Sapor pendant
qu'on ferait des efforts pour mettre notre frontière du nord en état de défense.
Les Juthunges, peuple germanique voisin de l'Italie, firent irruption en
Rhétie. Barbation, qui avait remplacé Silvain à la tête de l'infanterie, les
extermina. Un tremblement de terre se fit sentir en Macédoine et en Asie
Mineure. Nicomédie, capitale de la Bithynie, fut détruite. Le 9 des calendes
de septembre, le ciel se couvrit tout à coup de nuages noirs et une tempête
éclata. Le sol trembla et renversa la cité. La ville étant construite en partie à
flanc de coteau, les édifices croulèrent les uns sur les autres. Le ciel
redevenu serein révéla le désastre. Beaucoup étaient morts sous les
décombres, certains mouraient faute de secours. D'autres, emprisonnés
vivants, étaient condamnés à périr. De ce nombre fut Aristénète, qui venait
d'obtenir le titre de gouverneur de cette province. Enfin un incendie survint
qui, durant cinquante jours, dévora tout.
César, tout en hivernant chez les Parisiens, prenait ses dispositions contre
les Alamans. Les Gaulois n'entrent en campagne qu'en juillet. Les opérations
ne pouvaient commencer avant la fonte des neiges et l'arrivée des convois
d'Aquitaine. Julien décida de devancer la saison pour tomber sur les
barbares à l'improviste. Il ouvrit donc les magasins et fit prendre à ses soldats
une provision de vingt jours de ce pain qu'on appelle biscuit. Cela fait, il se
porta d'abord contre les Francs Saliens qui s'étaient établis de leur propre
autorité sur le territoire romain en Toxiandrie. A Tongres, il rencontra une
députation de ce peuple qui, le supposant encore dans ses quartiers d'hiver,
lui offrait la paix. Ils étaient chez eux, à les entendre, et promettaient de s'y
tenir tranquilles pourvu qu'on ne vienne pas les y troubler. Julien amusa les
députés par des paroles ambiguës et finalement les congédia avec des
présents, leur laissant croire qu'il attendrait leur retour. Mais ils n'eurent pas
le dos tourné qu'il se remit en marche et, faisant suivre à Sévère la rive du
fleuve, il tomba sur le gros de la nation qu'il trouva plus disposée à s'humilier
qu'à se défendre. Le succès le disposait à la clémence. Aussi les reçut-il en
grâce quand ils vinrent se livrer. Puis il défit les Chamaves qu'il voulait punir
d'une agression. Les vaincus implorèrent la paix. Elle leur fut accordée à la
condition de retourner dans leur ancien pays. Heureux jusque-là dans ses
entreprises, Julien décida de réparer trois forts construits pour défendre le
passage de la Meuse. L'exécution fut assez prompte pour ne pas causer de
suspension des opérations militaires et Julien approvisionna ces forteresses
avec une partie des rations qu'il convoyait avec lui depuis le début de la
campagne. Il comptait, pour les remplacer, sur les moissons des Chamaves.
Mais cet espoir fut déçu.
Les soldats épuisèrent leurs provisions avant que le grain soit mûr et se
répandirent en menaces et traitèrent Julien d'Asiatique et de Grec efféminé.
Depuis qu'il commandait, les hommes n'avaient eu ni gratification ni solde,
Constance refusant d'ouvrir le trésor public et Julien étant trop pauvre pour y
suppléer. Il y avait chez l'empereur plus de malveillance que de parcimonie.
Mais César vint à bout de la sédition. On passa le Rhin et on entra sur le
territoire des Alamans. Alors Sévère, qui avait jusque-là fait preuve de
bravoure, ne sut plus que conseiller d'éviter d'en venir aux mains. Il voulut
que les guides déclarent qu'ils ignoraient le chemin. Intimidés, ils n'osèrent
plus faire un pas. Durant cette inaction forcée arriva tout à coup Suomaire, un
roi alaman jusqu'alors ennemi de Rome, qui venait en suppliant. Julien le
reçut en grâce. Suomaire obtint la paix la condition de rendre les prisonniers
et de procurer des vivres aux troupes. Ce fut fait aussitôt. Il s'agissait
d'atteindre la résidence d'un autre roi nommé Hortaire et on avait besoin d'un
guide. On se saisit d'un jeune Alaman à qui Julien promit la vie à condition
qu'il montre le chemin. L'armée, sous la conduite de ce guide, atteignit sa
destination. La colère des soldats se signala par l'incendie des moissons, le
pillage des troupeaux et le massacre de tout ce qui résista. Le roi, frappé de
ce désastre, implora son pardon et jura de libérer les prisonniers. Cependant
il n'en rendit qu'un petit nombre et retint le reste. Ce manque de foi indigna
Julien et quand le roi vint recevoir les présents d'usage, quatre de ses
officiers furent gardés en otages. Sommé de paraître devant César, Hortaire
se prosterna et dut fournir les voitures et les matériaux nécessaires à la
reconstruction des villes détruites par les barbares. Quant aux vivres, on n'en
exigea pas de lui comme de Suomaire. La dévastation de son pays aurait
rendu tout tribut de ce genre illusoire. Ainsi l'orgueil de ces rois pliait devant
Rome. Cela fait, César distribua ses troupes dans leurs cantonnements et
revint prendre ses quartiers d'hiver. Quand ces nouvelles parvinrent à la cour,
les flatteurs les tournèrent en ridicule. Ils disaient en avoir assez de la chèvre,
allusion à la barbe de Julien.
Auguste passait l'hiver à Sirmium quand il apprit la jonction des Quades et
des Sarmates qui ravageaient par petits groupes les deux Pannonies et la
haute Mésie. Ces peuples préfèrent la guérilla aux batailles rangées. Ils
portent de longues lances et des cuirasses de toile sur lesquelles des lames
de corne s'étagent à la façon des plumes sur le corps d'un oiseau. Ils ont des
chevaux hongres parce qu'ils ne s'emportent pas à la vue des juments et
qu'ils sont moins sujets à trahir les embuscades. Les Sarmates peuvent, avec
ces coursiers, franchir les plus grandes distances. Un cavalier en mène un ou
deux en laisse, et les monte alternativement, pour ménager leurs forces. Sitôt
l'équinoxe de printemps passé, Constance se mit en campagne. Il passa
l'Ister enflé et alla ravager les terres de l'ennemi. Surpris, les barbares
s'enfuirent. Ceux qui trouvèrent refuge dans la montagne purent voir le
désastre de leur patrie. Ils firent alors des offres de paix, voulant profiter des
négociations pour nous attaquer. Les Quades firent cause commune avec
eux. Mais leur coup de main échoua et on fit d'eux un grand carnage. Ce
succès donna du cœur à nos troupes qui marchèrent en colonnes serrées
contre les Quades. Ceux-ci, jugeant du sort qui les attendait, se présentèrent
en suppliants devant l'empereur. Zizaïs, jeune Sarmate de sang royal, arriva
avec les siens. A la vue de l'empereur, il jeta ses armes et se prosterna
ventre à terre. On lui dit d'exposer sa demande. Il resta à genoux et implora
le pardon de ses torts. Sa suite fut admise aussi à faire entendre sa prière.
Tous jetèrent leurs boucliers et, levant les mains, s'efforcèrent de surpasser
leur prince en démonstrations d'humilité.
Parmi les compagnons de Zizaïs se trouvaient trois petits rois ses vassaux,
Rumon, Zinafre et Fragilède. Tous demandaient à se racheter. On leur
ordonna de rentrer chez eux et de nous renvoyer leurs captifs. Cette
clémence eut son effet. On vit arriver Araharius et Usafre. L'un était chef
d'une fraction des Transjugitains et des Quades, l'autre d'un parti de
Sarmates. En les voyant si nombreux, l'empereur jugea prudent de tenir à
distance ceux qui représentaient les Sarmates jusqu'à ce qu'il ait fini de
négocier avec Araharius et les Quades. Ceux-ci se présentèrent pliés en
deux, suivant leur coutume. Ils acceptèrent de livrer des otages. Cela fait,
Usafre, à son tour, fut admis à solliciter son pardon. Mais Araharius soutint
que le pacte conclu avec lui concernait aussi son vassal. Il fut décidé que les
Sarmates, de tout temps clients des Romains, n'étaient sujets à aucune autre
dépendance et qu'ils étaient séparément tenus de livrer des otages, ce qu'ils
acceptèrent. Ce fut alors un afflux de peuples et de rois qui, apprenant
qu'Araharius avait obtenu sa grâce, venaient aussi nous supplier de les
épargner. La même faveur leur fut octroyée et ils offrirent pour otages les
enfants des meilleures familles. Ils rendirent aussi leurs prisonniers. On reprit
ensuite le cas du peuple sarmate qui parut plus digne de pitié que de
ressentiment. Une race indigène avait jadis dominé ce pays mais il y eut
contre elle une révolte d'esclaves. Les maîtres succombèrent et s'enfuirent
chez les Victohales. Quand ceux-ci furent reçus par nous en grâce, les
Sarmates réclamèrent notre protection. L'empereur, touché, leur adressa en
présence de toute l'armée des paroles bienveillantes, leur enjoignit de n'obéir
qu'à lui et, pour sanctionner leur réhabilitation par un acte solennel, il leur
donna pour roi Zizaïs. Celui-ci se montra digne de cette confiance.
On se porta ensuite sur Bregetium où des Quades restaient hostiles. A la
vue de notre armée, Vitrodore, fils du roi Viduaire, et son vassal Agilimunde,
accompagnés des chefs de diverses tribus, vinrent se prosterner devant nous
et jurèrent sur l'épée, seule divinité connue de ce peuple, de rester fidèles. Il
fallait encore marcher contre les Limigantes, les esclaves révoltés des
Sarmates, et faire justice des griefs qui s'élevaient contre eux. Quand leurs
anciens maîtres envahissaient notre territoire, ils s'étaient empressés d'en
faire autant. Ils sentaient que la guerre allait retomber sur eux et se
disposèrent à conjurer l'orage en mettant en œuvre ruse, force et prière. Mais
à la vue de l'armée, croyant leur dernier moment venu, ils demandèrent la
vie, offrant un tribut en argent et en hommes. Mais ils refusaient l'émigration.
Les Limigantes passèrent de notre côté du fleuve par bravade. Constance
divisa l'armée en plusieurs corps et, pendant que les barbares avançaient,
les fit envelopper avant qu'ils s'en aperçoivent. Le jour baissant conseillait de
brusquer les événements. On leva les enseignes et nos soldats abordèrent
l'ennemi avec fureur. De leur côté, les Limigantes serrèrent leurs rangs et se
précipitèrent vers l'empereur.
L'armée adopta l'ordre de bataille triangulaire appelé dans l'argot des
soldats tête de porc, fondit sur l'ennemi et le culbuta. La cohorte prétorienne
préposée à la garde du prince avait soutenu l'attaque. Elle n'eut bientôt plus
qu'à prendre à dos les fuyards. Le champ de bataille était jonché de blessés.
Aucun ne demanda grâce. Le massacre prit à peine une demi-heure. Altérés
de sang, les soldats coururent aux habitations et massacrèrent tous ceux
qu'ils y rencontraient. Pour en finir on brûla tout. Quelques fuyards se jetèrent
dans le fleuve et s'y noyèrent pour la plupart. On ne s'en tint pas là. On
rassembla toutes les barques des barbares pour aller chercher ceux que le
fleuve séparait de nous. Les vélites pénétrèrent ainsi dans les retraites des
Sarmates. Ceux-ci crurent d'abord avoir affaire à des compatriotes. Mais les
armes qui brillaient leur apprirent la réalité. Ils s'enfuirent dans les marais où
ils furent suivis par nos soldats qui en tuèrent an grand nombre. Les
Acimicences détruits ou dispersés, on marcha contre les Pincences. Cette
peuplade était dispersée sur un vaste territoire où il nous aurait été difficile de
l'aller chercher. On eut recours aux Taïfales et aux Sarmates libres.
Nos troupes passèrent par la Mésie et nos alliés occupèrent chacun la
contrée qui lui faisait face. Les Limigantes, enfin, décidèrent dans un conseil
des vieillards de se rendre mais pas à leurs anciens maîtres. Ils allèrent au
camp romain d'où ils furent dispersés dans une vaste contrée. Ils vécurent
quelque temps en paix mais leur férocité naturelle les poussa à mériter plus
tard leur destruction entière. L'empereur couronna cette série de succès en
donnant à l'Illyrie un double gage de sécurité. Ce fut le retour dans son pays
d'un peuple d'exilés dont il pouvait attendre plus de prudence à l'avenir. Et il
lui donna pour roi un homme de son choix. L'armée décerna à Constance
pour la seconde fois le titre de Sarmatique. Le prince promit des
récompenses et revint à Sirmium en triomphe. L'armée ensuite rentra dans
ses cantonnements. Dans le même temps les négociateurs envoyés au roi de
Perse arrivaient à Ctésiphon. Ils lui remirent la lettre et les présents dont ils
étaient porteurs et, fidèles à leur mandat, proposèrent de prendre le statu quo
pour base du traité, insistant sur ce qu'aucun changement ne soit apporté à
l'état des choses à l'égard de l'Arménie et de la Mésopotamie. Voyant que le
roi s'entêtait sur la cession de ces deux provinces, ils revinrent sans rien
avoir conclu. A cette mission succéda, sans plus de succès, celle du comte
Lucillien et du notaire Procope.
Julien travaillait au bien-être des provinces. Veiller à l'égale répartition de
l'impôt, prévenir les abus de pouvoir, écarter des affaires ceux qui spéculent
sur les malheurs publics, ne souffrir chez les magistrats aucune malversation,
telles étaient ses occupations. Il siégeait lui-même comme juge. Numerius,
ancien gouverneur de Narbonnaise, devait répondre de dilapidation. Il niait et
les preuves manquaient. Son adversaire, Delphidius, demanda où seraient
les coupables s'il suffisait de nier. A quoi Julien demanda où seraient les
innocents s'il suffisait d'accuser. Il méditait une expédition contre les Alamans
qui lui faisaient craindre une nouvelle agression. Sous prétexte d'une
ambassade à Hortaire, un roi en paix avec nous et voisin du pays visé, il lui
envoya le tribun Hariobaude. De là cet officier, qui parlait la langue des
barbares, pouvait surveiller les mouvements de l'ennemi. De son côté Julien,
dès que la saison d'entrer en campagne fut venue, rassembla ses troupes. Il
tenait beaucoup, avant d'engager les hostilités, à mettre en état de défense
un certain nombre de villes. Il devait rétablir ses magasins de subsistances
incendiés pour recueillir les envois de grains de Bretagne. Ce fut fait très vite
et les magasins regorgèrent aussitôt de vivres. Sept villes furent occupées, le
Camp d'Hercule, Quadriburgium, Tricésime, Novesium, Bonna, Antennacum
et Bingion. Là, il fut rejoint par Florence, préfet du prétoire. Restait à réédifier
les murailles des sept villes. On put juger de l'ascendant de Julien sur les
barbares et sur ses soldats. Les rois alamans envoyèrent les matériaux
nécessaires et les soldats auxiliaires, récalcitrants d'habitude, aidèrent aux
constructions. L'ouvrage touchait à sa fin lorsque Hariobaude revint.
L'armée partit pour Mogontiacum où s'éleva une contestation. Florence et
Lupicin, qui avait succédé à Sévère, voulaient passer le fleuve et Julien
refusait parce que, si on mettait le pied sur le territoire des rois avec qui nous
étions en paix, les mauvaises habitudes des soldats entraîneraient la rupture
des traités. La fraction du peuple alaman contre qui l'expédition était dirigée,
voyant le péril s'approcher, demanda au roi Suomaire, un des signataires du
traité, de nous empêcher de franchir le Rhin. Comme il se déclarait incapable
d'y parvenir seul, une masse de barbares se porta sur ce point, décidée à
s'opposer au passage de l'armée. On comprit alors que césar avait eu raison
et que, pour jeter le pont, il fallait chercher un endroit où on ne serait exposé
ni à dévaster les terres d'un ami, ni à sacrifier des vies dans une lutte avec
une telle foule. Les barbares suivaient nos mouvements. Arrivée au point
choisi, l'armée se retrancha. César ordonna à des tribuns sûrs de tenir prêts
trois cents hommes munis de pieux, sans donner d'explication. Dans la nuit, il
fit monter ce détachement dans quarante barques avec l'ordre de descendre
le fleuve en silence et de gagner l'autre rive. Alors que ce coup de main se
préparait, le roi Hortaire qui, sans rompre avec nous, conservait des relations
avec ses compatriotes, avait invité les rois alamans nos ennemis à un dîner
qui se prolongea, selon l'usage de ces peuples, tard dans la nuit. Le hasard
voulut qu'en se retirant ils rencontrent les nôtres. Aucun ne fut tué ni pris
mais on fit main basse sur les valets qui les suivaient.
Cela effraya les Alamans qui se dispersèrent. Le pont fut construit et les
barbares virent nos légions traverser, sans causer le moindre dommage, les
possessions du roi Hortaire. Mais une fois sur le sol ennemi, tout fut mis à feu
et à sang. Enfin l'armée arriva au lieu appelé Capellati, à la limite des
territoires alaman et burgonde. On y campa pour recevoir la soumission de
deux frères, les rois Macrien et Hariobaude, qui avaient senti venir l'orage.
Cet exemple fut suivi par le roi Vadomaire, dont les possessions touchaient à
Rauraque et qui fit valoir une lettre de Constance en sa faveur. Il fut accueilli
avec les égards dus à un prince client du peuple romain. Macrien et son frère
se voyaient pour la première fois au milieu de nos aigles et de nos étendards.
Surpris par la tenue de nos troupes, il s'empressa de demander grâce pour
les siens. On concéda la paix à Macrien. Vadomaire sollicitait aussi au nom
des rois Urie, Ursicin et Vestralpe. Or un traité conclu par intermédiaire a peu
de force pour les barbares dès qu'ils ne sont plus contenus par la présence
de l'armée. Mais quand on eut brûlé leurs moissons et leurs demeures, tué
ou pris une partie des leurs, ils s'empressèrent de négocier. Leur contrition
leur valut la paix aux mêmes conditions qu'aux autres.
Pendant ce temps, une nouvelle tourmente s'élevait à la cour. Un essaim
d'abeilles était apparu dans la maison de Barbation, général de l'infanterie.
Les devins dirent qu'il était à la veille d'un grand événement. Barbation étant
en expédition, sa femme, Assyria, lui adressa une lettre où elle le conjurait,
quand il succéderait à Constance, dont elle tenait la mort pour proche, de ne
pas lui préférer l'impératrice Eusébie. Assyria s'était servie d'une esclave
pour écrire. La lettre fut expédiée en secret mais l'esclave s'évada et fut
recueillie par Arbition à qui elle révéla tout. Celui-ci alla chez l'empereur.
Barbation, qui ne put nier avoir reçu la lettre, et sa femme furent décapités.
Barbation était détesté pour l'hypocrisie avec laquelle il avait trahi Gallus.
V - En Orient
Le roi de Perse attendait le printemps pour mettre à exécution ses projets
d'invasion. Cependant la cabale des eunuques du palais ne cessait de
s'agiter et Ursicin, pour l'empereur, était devenu en quelque sorte la tête de
Méduse. On lui répétait sans cesse que, vainqueur de Silvain et désigné pour
défendre l'Orient, il rêvait d'une position plus haute encore. Ce manège
n'avait d'autre but que de gagner les bonnes grâces du grand chambellan
Eusèbe qui détestait le maître de la cavalerie. Eusèbe dressait les jeunes
eunuques à profiter de leur influence sur le prince. On est tenté de réhabiliter
la mémoire de Domitien qui, malgré la réprobation attachée à son règne, a
interdit la castration des enfants dans l'empire romain. On voulut cependant
user contre Ursicin de circonspection et attendre une bonne occasion. Ursicin
et moi arrivâmes à Samosate, ancienne capitale du royaume de
Commagène. Là, il apprit l'histoire d'Antonin, un riche négociant devenu
intendant du duc de Mésopotamie. Menacé de ruine, il avait voulu plaider
mais il avait affaire à des hommes puissants et son bon droit avait été
méconnu. Préparant sa vengeance. Il avait pénétré les ressorts de l'Etat et
de l'administration. Il avait bientôt tout su de nos troupes et de leur
destination en cas de guerre. Il avait ensuite préparé sa fuite en Perse avec
sa famille. Afin de donner le change, il avait acheté une terre au bord du
Tigre, s'assurant ainsi un prétexte pour ses voyages à la frontière. Il avait
aussi pu, par l'entremise de serviteurs sachant nager, communiquer avec
Tamsapor, qui commandait sur la rive opposée. Un jour, il s'était embarqué
avec sa famille et était passé sur l'autre côté.
Les eunuques trouvèrent enfin à nuire à Ursicin. Il fut décidé que Sabinien,
vieillard décrépit mais riche, était l'homme qu'il fallait à la tête de l'Orient et
qu'Ursicin succéderait à Barbation comme maître de l'infanterie. Pendant ce
temps Antonin, conduit auprès du roi de Perse, était reçu à bras ouverts et
décoré de la tiare, ce qui permet de s'asseoir à la table royale et de donner
son avis dans les délibérations. Antonin en usa sans scrupule et attaqua
l'empire. Il trouvait des auditeurs attentifs. Le transfuge poussait le roi à se
mettre en campagne dès que l'été serait venu. En même temps Sabinien,
gonflé de son importance, venait trouver en Cilicie l'homme qu'il devait
remplacer et lui remettait une lettre du prince qui le rappelait à la cour. Cette
nouvelle consterna les provinces. On savait qu'en perdant Ursicin on allait
voir lui succéder un incapable. Les Perses furent avertis. Ils arrêtèrent le
plan, proposé par Antonin et fondé tant sur l'absence d'Ursicin que sur la
nullité de son successeur, de forcer la barrière de l'Euphrate et d'aller droit
devant eux, sans s'attarder devant les places fortes. Leur armée occuperait
sans coup férir des provinces qui s'étaient enrichies par une longue paix.
Antonin s'offrait même comme guide. Les préparatifs durèrent le reste de
l'hiver. Quant à nous, nous retournions en Italie quand, au bord de l'Hèbre,
nous trouvâmes une lettre de l'empereur nous enjoignant de retourner en
Mésopotamie. Ainsi, au cas où les Perses échoueraient dans leur entreprise,
le nouveau général aurait tout l'honneur du succès mais on se ménageait,
dans le cas contraire, une accusation contre Ursicin.
Nous retournâmes donc auprès de Sabinien qui nous fit le plus dédaigneux
accueil. C'était un personnage petit, dépourvu de cœur et d'esprit. Les
rapports de nos espions s'accordaient avec les déclarations des transfuges
sur l'activité des Perses. Nous laissâmes le petit homme bailler à son aise et
courûmes mettre Nisibe en état de défense. Alors que nous pressions les
travaux, des fumées apparurent au-delà du Tigre, dans la direction de Sisara
et du Camp des Maures, qui témoignaient du passage du fleuve par l'ennemi
et du début des dévastations. Nous sortîmes pour lui leur couper la route. A
deux milles des murs, nous trouvâmes un enfant qui pleurait. A l'approche de
l'ennemi sa mère l'avait abandonné. Le général, ému, m'ordonna de le
ramener en ville. Mais déjà des coureurs pillaient les alentours. Je craignis
d'être enfermé et, déposant ma charge près d'une poterne entrouverte, je
regagnai nos escadrons. Peu s'en fallut que je ne sois pris. Le valet du tribun
Abdigilde fut pris. On lui demanda qui venait de sortir de la ville. Il répondit
que c'était Ursicin. Les Perses le tuèrent et se mirent à nous poursuivre. Près
d'Amudis, petit fort en mauvais état, les nôtres se reposaient. Je leur signalai
que l'ennemi était là. On fit retraite aussitôt. La lune était pleine et nous
traversions une plaine découverte. On fixa une lanterne au dos d'un cheval et
on le poussa sur la gauche tandis que nous prenions à droite vers la
montagne. Sans cela nous aurions été pris. Nous arrivâmes dans un canton
couvert de vignes et d'arbres fruitiers nommé Meiacarire. Les habitants
avaient fui. On y trouva un soldat caché que l'on mena au général. Ses
réponses nous le rendirent suspect. Il avoua qu'il était natif de Paris et qu'il
avait servi dans notre armée. La peur d'un châtiment l'avait fait passer chez
les Perses. Il s'y était marié et avait des enfants. Lors de sa capture il
retournait faire son rapport a Tamsapor et Nohodarès. On le mit à mort.
A Amida, on nous remit un message de Procope qui avait fait partie de la
seconde ambassade en Perse. Il disait, en termes codés, que le roi de Perse
allait franchir l'Anzabe et le Tigre et que, poussé par Antonin, il visait à la
domination de tout l'Orient. Quand on l'eut déchiffré, on prit des précautions.
Il y avait alors au gouvernement de la Corduène, pays dépendant des
Perses, un satrape nommé Jovinien qui entretenait de bons rapports avec
nous. Ancien otage, il avait passé sa jeunesse en Syrie, y avait pris le goût
des études libérales et désirait revenir parmi nous. Je fus envoyé près de lui
pour obtenir des renseignements. Il me donna un guide qui me conduisit sur
un rocher d'où la vue portait à cinquante milles. Nous restâmes en
observation deux jours entiers sans rien voir. Mais au lever du troisième,
l'horizon sembla se couvrir d'escadrons. Le roi était à leur tête. A sa gauche
marchait Grumbatès, roi des Chionites. A sa droite était le roi des Albains.
Après eux venait l'élite des nations voisines. Les rois alliés traversèrent
Ninive, principale ville de l'Adiabène. Quant à nous, pensant que le reste de
l'armée mettrait au moins trois jours à défiler, nous retournâmes vers les
nôtres. Nous pûmes leur affirmer que les Perses avaient jeté un pont et qu'ils
avançaient. On envoya des cavaliers dire à Cassianus, duc de Mésopotamie,
et à Euphrone, gouverneur de la province, d'évacuer Carrhes et d'incendier
les campagnes afin que nulle part l'ennemi ne trouve de vivres.
Des détachements couvraient la rive de l'Euphrate de redoutes qu'ils
garnissaient de machines de guerre. Pendant ce temps, Sabinien passait son
temps au milieu des tombeaux. Sans doute se figurait-il, en paix avec les
morts, n'avoir rien à craindre des vivants. L'armée perse évita Nisibe et
longea le pied des monts à la recherche de vallées où il pouvait rester
quelque verdure et arriva bientôt à la ferme de Bebase. Les chefs apprirent
qu'une subite fonte de neiges avait fait déborder l'Euphrate, le rendant
impraticable à gué. Antonin proposa d'appuyer sur la droite et de gagner les
forteresses de Barzalo et de Claudias. On traverserait une contrée fertile et le
fleuve y était guéable. Sa proposition fut acceptée. Apprenant cela, nous
prîmes nos dispositions pour passer le fleuve à Samosate et, après avoir
rompu les ponts de Zeugma et de Capersane, repousser l'ennemi. Nos
mesures furent contrecarrées par un incident. Nous avions un poste avancé
de cavaliers illyriens. Cette troupe abandonnait sa garde le soir, c'est-à-dire à
l'heure où il fallait redoubler de surveillance. Cela fut remarqué par les Perses
qui, profitant de l'ivresse et du sommeil de ces hommes, passèrent inaperçus
et s'embusquèrent derrière les hauteurs proches d'Amida. Nous étions en
marche vers Samosate. Tout à coup on vit un reflet d'armes. Le signal du
combat se fit entendre et les rangs se serrèrent. Nous voyions déjà la retraite
peu sûre et attaquer était courir à une mort certaine, ayant devant nous une
force très supérieure en cavalerie.
Ursicin vit Antonin qui paradait en tête des ennemis et l'insulta. Celui-ci mit
pied à terre et s'inclinant jusqu'au sol, appela Ursicin maître et seigneur et lui
dit que seul l'acharnement de créanciers impitoyables l'avait poussé à cela.
Tout à coup notre dernier rang, qui bordait la crête de la colline, s'écria que
des cataphractes nous prenaient à dos. L'ennemi nous encerclait. Alors on
ne songea plus qu'à vendre chèrement sa vie. Nous fûmes acculés aux rives
du Tigre. Un certain nombre de nos gens furent poussés dans le fleuve.
Certains cherchèrent à gagner les gorges du mont Taurus. De ce nombre fut
notre général. Séparé de mes camarades, me voyant entouré, je pris ma
course vers la ville. Une poterne s'ouvrit pour nous et je trouvai la ville
envahie par une immense cohue. Ce jour était celui d'une grande foire qui fait
affluer la population des campagnes voisines. C'était un concert de
lamentations. Amida n'était primitivement qu'une bourgade mais Constance,
alors César, avait voulu en faire une place de guerre redoutable et lui donner
son nom. Elle est baignée au sud par le Tigre. Elle domine à l'est les plaines
de Mésopotamie. Au nord, elle est proche de la rivière de Nymphée et des
crêtes du Taurus qui forment la frontière de l'Arménie. A l'ouest, elle touche à
la Gumathène.
La garnison était composée de la Vème légion Parthique et de cavaliers
indigènes. Mais l'approche des Perses avait fait accourir six légions qui
avaient mis la place en défense. Deux de ces légions portaient les noms de
Magnence et de Décence. L'empereur les avait, après la guerre civile,
reléguées en Orient. Les quatre autres étaient la XXXème, la Xème
Fortensis, et deux autres formées des soldats nommés Voltigeurs et
Eclaireurs, sous le commandement du comte Elien. Se trouvait là aussi un
corps d'archers barbares. Sapor écoutait Antonin et avançait comme s'il
n'avait aucune visée sur Amida. Il rencontra sur sa route deux forts romains,
Reman et Busan, et apprit d'un transfuge que plusieurs particuliers y avaient
déposé leurs richesses. Il s'y trouvait aussi, disait-on, une femme d'une
beauté singulière, avec sa fille. C'était l'épouse de Craugase, membre du
corps municipal de Nisibe. A la première sommation, les garnisons ouvrirent
les portes. On vit alors sortir des femmes et des enfants. Le roi s'informa de
l'épouse de Craugase, lui dit d'approcher sans crainte et l'assura qu'on la
respecterait et qu'elle reverrait son mari. Il savait que ce dernier avait pour
elle une grande passion et comptait négocier à ce prix la reddition de Nisibe.
Il étendit la même protection à des vierges consacrées suivant le rite chrétien
au culte des autels, leur permettant de continuer sans crainte leur pratique
religieuse. Cette clémence avait pour but d'amener à lui ceux qu'effrayait sa
réputation de barbarie.
Sapor repartit pour Amida. L'horizon resplendissait de l'éclat des armes.
Une immense cavalerie bardée de fer couvrait les plaines et les collines. On
distinguait le roi à sa haute taille, à son bonnet d'or et à son entourage de
princes. La garnison était persuadée qu'il ne ferait que passer devant la ville.
Mais le monarque croyait qu'à sa vue les assiégés demanderaient grâce.
Aussi alla-t-il caracoler devant les portes de la ville. Il fut accueilli par une
volée de flèches. Cela lui parut sacrilège. Il aurait aussitôt donné l'assaut si
on ne lui avait expliqué que cela compromettrait l'entreprise. On le calma
mais il décida de faire des sommations à la place. Grumbatès, roi des
Chionites, en fut chargé et, dès l'aurore, il s'avança vers la muraille. Un trait
d'arbalète tua son fils. Des cris de vengeance appelèrent alors aux armes.
Une grêle de traits fut échangée. Beaucoup de soldats tombèrent de part et
d'autre et cela se prolongea jusqu'à la nuit. Le deuil du père fut partagé par
toute la cour perse. Une suspension d'armes fut décidée pour les obsèques.
Le corps, revêtu de son armure, fut exposé sur une estrade entouré de dix lits
funéraires sur chacun desquels était déposée l'effigie d'un mort. Les hommes
passèrent sept jours en banquets mêlés de danses et d'hymnes en l'honneur
du jeune homme. Les femmes gémissaient et se frappaient la poitrine. Quand
le corps eut été brûlé, on mit les cendres dans une urne que le père avait
résolu de ne confier qu'au sol natal.
VI - Le siège d'Amida
Les Perses décidèrent de détruire la ville en expiation de la mort du jeune
prince. Deux jours furent consacrés au repos. Le troisième, à l'aurore, une
ceinture de cinq rangs de boucliers se forma autour de la ville. Une
innombrable cavalerie remplissait l'espace aussi loin que la vue portait. L'est
était échu aux Chionites. C'est là que leur prince était mort. Les Kouchans se
rangèrent au sud et les Albaniens au nord. A l'ouest étaient les Ségestans.
Au milieu d'eux s'avançait les éléphants. Rien n'est plus terrifiant que ces
monstres, citadelles mouvantes chargées d'hommes armés. A la vue de cette
masse de peuples, notre espoir s'éteignit. Toute la journée, les ennemis
restèrent immobiles et silencieux. Le lendemain, au signal d'un javelot
sanglant lancé en l'air par Grumbatès, l'armée perse se précipita vers les
murs. Beaucoup d'ennemi furent tués par les pierres parties de nos
scorpions, par nos flèches et nos javelots de rempart. Mais nos pertes étaient
douloureuses. Les machines de guerre que les Perses s'étaient procurées à
Singare furent fatales à plus d'un parmi nous. Le massacre durait encore le
soir. Ce fut la même chose le lendemain. Le courage faiblissait. Outre la
présence de sept légions appelées à la défense de la ville, beaucoup de gens
y étaient réfugiés. Vingt mille hommes se pressaient dans l'étroite enceinte.
Pendant ce temps Sabinien ne faisait rien. Ursicin l'exhorta à intervenir.
Sabinien parla de désobéissance et montra une lettre dans laquelle
l'empereur enjoignait de ne pas déplacer de troupes. On sacrifiait des
provinces pour ôter à un grand homme de guerre l'honneur d'une action
d'éclat. Ursicin en était réduit à communiquer avec nous par messages et à
former plan sur plan sans pouvoir en mettre un seul à exécution.
Dans la ville jonchée de morts vint s'ajouter la peste. Mais elle fit peu de
victimes. Une pluie purgea l'air et ramena la santé. L'ennemi construisait des
mantelets, entourait les murs de terrasses, élevait des tours armées d'une
baliste destinée à nettoyer les remparts. Le tout pendant que ses frondeurs et
ses archers nous accablaient de projectiles. Il y avait dans la garnison deux
légions venues de Gaule qui avaient combattu pour Magnence. C'étaient des
hommes excellents en campagne mais n'entendant rien à la défense d'une
place. Ils ne savaient que s'exposer dans des sorties dont ils revenaient
chaque fois affaiblis après s'être vaillamment battus sans avoir contribué
vraiment à la défense. Ils se virent enfin refuser l'ouverture des portes. Dans
la partie méridionale des fortifications qui domine le Tigre, se dressait une
grande tour où aboutissait un passage secret pratiqué dans la base de la
roche. On avait percé ce souterrain pour puiser de l'eau dans le fleuve.
L'escarpement de la ville sur ce point rendant la vigilance des assiégés moins
active, soixante-dix archers de la garde du roi de Perse s'engagèrent de nuit
dans cette galerie, guidés par un habitant. Ils gagnèrent le troisième étage.
Au jour, ils arborèrent une casaque rouge, signal convenu de l'assaut. Puis ils
se mirent à tirer çà et là. Aussitôt l'armée perse se précipita. On hésita
d'abord, ne sachant à qui courir. Enfin la défense se partagea. On dressa
contre la tour cinq balistes et la place fut bientôt nette. Ensuite les assiégés
remirent les balistes à leur place et l'effort se reporta sur la défense des
murailles. L'indignation contre la trahison doublait l'énergie du soldat. Les
ennemis furent repoussés avec des pertes sensibles.
Le lendemain, on vit une foule qui se dirigeait vers le camp ennemi. C'était
la population de Ziata, prisonnière. Parmi les captifs se trouvaient des
vieillards. Quand les forces manquaient à l'un d'eux, on lui coupait les
tendons et on le laissait là. Les soldats gaulois, émus, voulurent faire une
sortie, menaçant de mort leurs chefs s'ils les retenaient. Comme des furieux,
ils frappaient de leurs glaives les portes fermées. On ne vit d'autre moyen
que de leur permettre de tomber sur les gardes avancées des Perses. En
attendant, la garnison se défendait. Les Perses élevaient deux terrasses. Les
nôtres construisaient des échafaudages. Profitant d'une nuit sans lune, les
Gaulois sortirent. Ils surprirent un poste avancé qu'ils massacrèrent. Au bruit,
le camp se réveilla et on cria aux armes. Les Gaulois, aussi vaillants que
robustes, firent bonne contenance, abattant tout ce qui osait les affronter de
près. Mais beaucoup d'entre eux tombèrent. Ils commencèrent donc à
reculer, mais sans qu'un seul tourne le visage, pied à pied. C'est ainsi qu'ils
repassèrent le fossé du camp, essuyant charges sur charges. Les Gaulois
purent rentrer au point du jour mais cette nuit leur avait coûté quatre cents
hommes. Après la perte d'Amida, l'empereur, en mémoire de ce fait d'armes,
fit élever sur la place principale d'Edesse les statues des officiers qui avaient
commandé le détachement.
Le jour révéla aux Perses leur malheur. Des satrapes étaient parmi les
morts. On entendit alors un concert de lamentations. Les rois indignés s'en
prirent aux avant-postes qui avaient laissé passer les Romains. Les Perses
ne songeaient plus qu'à presser les travaux. Nous vîmes un matin des tours
couvertes de lames de fer s'avancer contre nos murs. Leurs plates-formes
étaient garnies de balistes dont les coups écartaient les défenseurs des
remparts. Le jour montra les bataillons qui marchaient en lignes serrées sous
la protection de leurs machines et couverts par des claies d'osier. Mais quand
ils furent à portée de nos balistes, l'infanterie perse eut beau présenter le
bouclier, aucun trait ne se perdit. Les rangs se relâchèrent. Les cataphractes
eux-mêmes faiblirent et durent se replier. Mais sur tous les points exposés
aux projectiles de leurs tours les assiégeants reprenaient l'avantage par leur
position dominante et nous faisaient un mal considérable. Nous passâmes la
nuit à chercher un moyen de conjurer les effets de cet engin. Nous plaçâmes
quatre scorpions en face des balistes. Le jour se leva, montrant les
phalanges perses rangées en bataille et renforcées d'éléphants. D'énormes
boulets de pierre lancés par nos scorpions brisèrent les tours et précipitèrent
en bas les balistes et leurs servants. Les éléphants, environnés de feux qu'on
lançait des remparts, rebroussèrent chemin malgré les efforts de leurs
conducteurs. L'incendie des ouvrages ne ralentit pas le combat car le roi, que
l'usage dispense pourtant d'assister en personne aux batailles, se jeta dans
la mêlée. Mais comme il était trop voyant, il fut le but de traits qui firent autour
de lui beaucoup de victimes. Cependant il fallut la nuit pour qu'il laisse à son
armée quelque repos. Dès que Sapor vit reparaître le jour, il reprit le combat.
L'attaque cette fois fut tentée au moyen des terrasses élevées contre nos
murs. L'action fut longue et sanglante. Les choses en étaient là quand notre
échafaudage s'écroula, comblant l'intervalle qui séparait le mur de la
terrasse. Cela ouvrit à l'ennemi un passage et mit hors de combat un grand
nombre des nôtres. Aussitôt l'armée perse se porta sur ce point. Une mêlée
furieuse s'engagea, un flot d'ennemis pénétra dans la ville et le massacre
commença.
Je profitai de la nuit pour me cacher avec deux compagnons et gagner une
poterne non gardée. Nous franchîmes dix milles en peu de temps. J'étais mal
préparé par mon existence aristocratique à de telles fatigues. Je me sentais
défaillir quand survint un accident. Un palefrenier ennemi montait un cheval
très vif et avait noué la courroie à son poignet. Il fut jeté à bas et, ne pouvant
se dégager, fut mis en pièces par l'animal qui s'arrêta, retenu par le cadavre.
Je profitai de la monture que le sort m'amenait si à propos. La soif nous
dévorait. Nous découvrîmes un puits profond et sans corde. Nous en fîmes
une de nos vêtements découpés en lanières et y attachâmes la calotte que
l'un de nous portait sous son casque. Nous atteignîmes ainsi l'eau. Nous
nous dirigeâmes ensuite vers un point de l'Euphrate où se trouvait un bac.
Tout à coup nous vîmes des cavaliers romains fuyant devant les Perses.
Nous comprîmes qu'il n'y avait de salut pour nous que dans la fuite et, nous
glissant entre les buissons, nous gagnâmes les montagnes. De là nous
parvînmes à Mélitène, en Arménie Mineure. Nous y trouvâmes notre général
et revînmes avec lui à Antioche.
L'automne touchait à sa fin. Les Perses songeaient à retourner chez eux
avec leur butin et leurs captifs. Pour couronner les scènes de meurtre et de
pillage dont Amida avait été le théâtre, ils pendirent le comte Elien et les
tribuns qui leur avaient fait éprouver de grandes pertes. Tous les individus
nés au-delà du Tigre furent massacrés. La femme de Craugase avait été
respectée mais elle déplorait l'absence de son mari. Elle chargea un serviteur
d'aller le trouver à Nisibe pour lui donner des nouvelles et le presser de venir
la joindre. Le messager gagna Nisibe en se faisant passer pour un évadé. Il
communiqua sans peine avec Craugase et reçut de celui-ci l'assurance qu'il
ne demandait pas mieux que de rejoindre sa femme dès qu'il le pourrait.
L'esclave rapporta la réponse à sa maîtresse. Elle supplia alors le roi de
faciliter l'évasion de son mari. Le serviteur qu'on avait vu revenir puis
disparaître excita les soupçons du duc Cassien. Craugase eut peur d'être
accusé de trahison et, tremblant qu'un transfuge ne révèle que sa femme
vivait, feignit de rechercher en mariage une fille de haute distinction. Sous
prétexte de préparatifs de noces, il se rendit à sa maison de campagne, à
l'écart de Nisibe, et de là courut au-devant d'un corps de fourrageurs perses.
Il fut remis aux mains de Tamsapor qui le présenta au roi. On lui rendit ses
biens, sa famille et sa femme, qu'il perdit quelques mois après. Sapor, bien
qu'il ait l'air de triompher, songeait aux sacrifices par lesquels avait payé son
succès. Son armée, durant les soixante-treize jours qu'elle avait passés
devant Amida, avait perdu trente mille combattants.
VII – Julien proclamé empereur par ses troupes
Pendant ce temps, Rome était menacée de famine et le peuple, pour qui
c'est le pire des maux, s'en prenait au préfet Tertulle. C'était absurde car il ne
dépendait pas du préfet que les navires chargés de vivres arrivent à temps
quand l'état de la mer rendait la tentative périlleuse. Le préfet se crut perdu
mais il eut l'idée de présenter à la foule ses deux petits enfants. Cette scène
touchante fit effet sur le peuple qui s'attendrit volontiers. Peu de jours après,
la mer se calma et la flotte ramena l'abondance dans les greniers de la ville.
Constance hivernait à Sirmium quand il reçut une nouvelle alarmante. Les
Sarmates Limigantes avaient quitté la région qu'on leur avait assignée et se
montraient sur nos frontières. Il réunit ses troupes et se mit en campagne au
début du printemps. Il avait deux motifs de confiance. D'un côté la cupidité du
soldat, exaltée par les dépouilles rapportées de la guerre précédente, lui était
garante de nouveaux efforts dans celle qui allait s'ouvrir. Et l'armée se
trouvait, grâce aux soins d'Anatolius, préfet d'Illyrie, pourvue de tout sans
recourir à des moyens vexatoires. Nulle autre administration, avant la sienne,
n'avait répandu autant de bienfaits sur nos provinces du nord. Anatolius avait
réduit les impôts. C'était assoupir bien des germes d'irritation et de plaintes.
L'empereur se porta vers cette région de Pannonie nommée Valérie. Il
campa au bord de l'Ister et observa les mouvements des barbares qui
avaient pensé le devancer et ravager la Pannonie pendant que la glace du
fleuve empêchait nos troupes de tenir campagne. Constance leur envoya
deux tribuns pour demander des explications. Les barbares finirent par
demander grâce, implorant la permission de venir exposer leurs misères à
l'empereur. Ils étaient prêts à se fixer dans quelque district lointain de l'empire
et à accepter la condition de sujets. Ces propositions comblèrent Constance
de joie. Il se voyait, sans conflit, débarrassé d'une préoccupation sérieuse.
L'avarice trouvait aussi son compte à cet arrangement. Il campa près
d'Acimincum. Des barques montées d'hommes armés se tinrent près du
rivage afin de prendre à dos les barbares à la moindre démonstration hostile.
Ces dispositions n'échappèrent pas aux Limigantes mais ils n'en gardèrent
pas moins leur attitude de suppliants. L'empereur se préparait à les traiter en
repentis quand l'un d'eux lança sa chaussure contre la tribune en poussant le
cri de guerre. La foule, à ce signal, se précipita vers le prince. L'empereur
s'enfuit et le petit groupe qui l'escortait fut taillé en pièces. Le bruit aussitôt se
répandit que l'empereur avait failli périr. Les nôtres ne firent aucun quartier.
Les Limigantes furent tous tués ou dispersés. Constance tirait ainsi
vengeance d'un ennemi perfide et assurait l'intégrité de nos frontières. Il
revint ensuite à Sirmium d'où il se rendit à Constantinople. De là, il pouvait
remédier au désastre d'Amida et recruter une armée pour s'opposer au roi de
Perse.
Au milieu de tout cela, un fléau courant chez nous, cette tendance à voir
partout le crime de lèse-majesté, réapparut. Le notaire Paul n'hésitait pas à
employer la fraude pour peu que sa cupidité s'y trouve intéressée. A Abydos
de Thébaïde, se rendent les oracles du dieu Bésa. On peut le consulter par
mandataire et les demandes restent parfois au temple. Quelques-unes,
choisies avec une maligne intention, furent mis sous les yeux de l'empereur.
Paul fut aussitôt envoyé en Orient pour prendre en main l'enquête. On lui
adjoignit Modestus, comte d'Orient, à qui ce rôle convenait à merveille.
Hermogène du Pont était préfet du prétoire mais sa douceur était suspecte.
On le laissa de côté. Dès lors la bride fut lâchée à la calomnie. On choisit
pour les exécutions la ville de Scythopolis en Palestine à cause de son
isolement et de sa position entre Antioche et d'Alexandrie. Simplice et
Parnase comparurent pour avoir, disait-on, consulté l'oracle pour savoir s'ils
parviendraient à l'empire. Il furent déportés. Le savant et poète Andronicus
fut absous. Démétrius Cythras le Philosophe, accusé d'avoir souvent offert
des sacrifices. Répondit que c'était une vieille habitude. Ses réponses ne
variant pas sous la torture, on le laissa repartir. Mais on vit des victimes sans
nombre subir la condamnation capitale. Il naquit vers ce temps à Daphné,
près d'Antioche, un enfant barbu avec deux bouches, deux dents, quatre
yeux et deux oreilles à peine visibles. Ces phénomènes sont le présage de
convulsions politiques. Après une longue inaction, les Isauriens reprenaient
leur brigandage. On envoya le comte Laurice qui sut imposer plutôt que sévir
et l'ordre fut rétabli dans la province.
En Bretagne, les Ecossais et les Pictes avaient rompu leurs engagements
envers nous et terrorisaient le pays. César, qui avait alors son quartier d'hiver
à Paris, craignait de laisser la Gaule à la merci des Alamans. Il chargea donc
Lupicin de pacifier l'île. Lupicin était bon soldat mais on n'aurait su dire ce qui
dominait chez lui de la dureté ou de l'amour du gain. Il partit en plein hiver
avec un corps de vélites et deux légions. Après avoir débarqué à Rutupiae, il
gagna Londres. Après la chute d'Amida, Ursicin avait repris son service
auprès du prince en qualité de maître de l'infanterie. Il succédait à Barbation.
Ses ennemis ne l'y laissèrent pas en repos. L'empereur avait chargé Arbition
et Florence d'enquêter sur l'affaire d'Amida. Ceux-ci, de peur de déplaire au
grand chambellan Eusèbe en montrant que Sabinien était la cause du
désastre, s'attachèrent à des détails. Cela mit Ursicin hors de lui. Il prédit à
l'empereur que, s'il se fiait à ses eunuques, rien n'empêcherait la perte de la
Mésopotamie. Cela irrita Constance au point qu'il le dépouilla de sa charge et
le remplaça par Agilon, qui n'était que tribun. A cette époque le ciel, à l'est,
était brumeux et, jusqu'à midi, on voyait des étoiles intermittentes.
On savait par les transfuges une invasion perse imminente. Constance
accourut au secours de l'Orient mais était jaloux de la gloire de Julien qui
avait arraché la Gaule aux barbares. Sur le conseil du préfet Florence, il
envoya en Gaule le tribun Décence avec mission de prendre à l'armée de
Julien les troupes auxiliaires composées d'Hérules, de Bataves, de Pétulants
et de Celtes, plus trois cents hommes choisis dans chacun des autres corps
et de diriger le tout sur l'Orient. Julien protesta. Les soldats natifs d'outre-Rhin
avaient stipulé qu'on ne les ferait jamais servir au-delà des Alpes. Porter
atteinte à cet engagement était compromettre le recrutement futur. Mais il
parlait en vain. Le tribun écréma les légions de leurs meilleurs hommes et
partit avec eux. Restait à envoyer les autres troupes demandées. César était
inquiet. Dans son embarras, il convoqua le préfet qui s'était prudemment
éloigné et qui refusa de venir. Alors Julien jugea fit mettre en marche les
troupes déjà sorties de leurs quartiers. Un pamphlet fut jeté au pied des
enseignes. Il disait qu'on les reléguait au bout du monde comme des
proscrits et que leurs familles allaient retomber sous le joug des Alamans. Ce
texte fut portée à Julien qui, reconnaissant sa justesse, permit aux femmes et
aux enfants des soldats de les suivre en Orient.
Ducence proposa que les soldats traversent Paris, que Julien n'avait pas
encore quitté. A leur arrivée, le prince alla au-devant d'eux. Il les félicita de
rejoindre l'empereur auprès duquel les attendaient des récompenses dignes
d'eux. Pour leur faire honneur, il réunit les chefs dans un dîner d'adieu. Mais
la bonté de son accueil accrut leur amertume. Dans la nuit les esprits
s'échauffèrent. On courut aux armes et on se porta vers le palais. Des
clameurs proclamèrent Julien Auguste, en insistant pour qu'il se montre. Au
point du jour le prince, obligé de paraître, fut de nouveau salué du nom
d'Auguste par des acclamations. Julien les adjura de ne pas ternir par cette
révolte l'éclat de tant de victoires puis leur promit qu'ils ne partiraient pas.
Alors les clameurs prirent une force nouvelle. César fut forcé d'accepter.
Elevé sur le bouclier d'un fantassin, il fut unanimement salué Auguste. On
voulut qu'il ceigne le diadème et, comme il dit n'en avoir jamais eu, on
demanda le collier de sa femme. Julien refusa, disant qu'un bijou féminin
inaugurerait mal un début de règne. On proposa une aigrette de cheval afin
qu'un insigne quelconque montre le pouvoir suprême. Julien s'en défendit
encore. Alors un certain Maurus prit le collier qui marquait son grade et le mit
sur la tête de Julien. Celui-ci comprit qu'il y allait de sa vie s'il refusait encore
et promit à chaque soldat cinq sous d'or et une livre d'argent. Mais cela n'était
pas fait pour tranquilliser Julien qui se renferma chez lui.
Comme il se cachait, un décurion cria que le nouvel empereur avait été
assassiné. Les soldats occupèrent les issues du palais. L'effervescence
s'apaisa mais les hommes avaient craint pour la sûreté du prince et ne
quittèrent la place qu'après l'avoir vu en costume impérial dans la salle du
conseil. A la nouvelle des événements de Paris, l'unité qui avait pris les
devants revint sur ses pas. Julien convoqua alors les troupes au champ de
Mars pour le lendemain. Il monta à une tribune décorée d'aigles et
d'étendards. Ne voyant que joie autour de lui, il leur rappela que c'était eux
qui l'avaient porté au pouvoir et comment il avait partagé leurs peines dans la
lutte contre les barbares. Ils devaient maintenant le défendre. Il décréta que,
pour les promotions, il ne tiendrait compte que du mérite personnel. Les
simples soldats, depuis longtemps exclus des grades et des récompenses,
saluèrent cette déclaration en frappant leurs boucliers de leurs piques.
Pendant ce temps, le roi de Perse se montrait impatient de conquérir la
Mésopotamie. Profitant de l'éloignement de Constance, il passa le Tigre et
vint assiéger Singare. Cette place était bien gardée. Le roi voulut négocier.
N'ayant rien obtenu, la ville fut investie. Apportant des échelles, dressant des
machines, les Perses essayèrent de s'ouvrir un chemin jusqu'aux murs pour
les saper. Les assiégés les accablèrent de pierres et de traits. L'assaut se
renouvela ainsi plusieurs jours de suite. Le dernier jour enfin, vers le soir, les
Perses firent avancer un énorme bélier et en battirent une tour à coups
redoublés. Tous les efforts alors se concentrèrent sur ce point et on s'y battit
avec fureur. L'engin destructeur perça néanmoins le ciment frais de la
maçonnerie, l'édifice s'écroula et es Perses se répandirent dans les rues. Les
habitants, sur ordre de Sapor, furent pris vivants et envoyés au fond de la
Perse. La garnison, composée de deux légions, la Ière Flavienne et la Ière
Parthique, d'un corps indigène et d'un détachement de cavalerie, fut
emmenée. Après la chute de Singare, le roi laissa de côté Nisibe, se
souvenant des affronts qu'il y avait reçus. Il voulait s'assurer la possession de
Bézabde, une place forte sur le Tigre. La garnison se composait de trois
légions, la IIème Flavienne, la IIème Arménienne et la IIème Parthique, avec
un corps d'archers zabdicènes.
Le roi vint caracoler autour des murs de la ville. Il fut accueilli par des
flèches. Contenant sa colère, il envoya aux assiégés une députation pour leur
conseiller la reddition s'ils voulaient sauver leurs biens et leurs vies. Les
députés s'étaient fait accompagner par des prisonniers de Singare, ce qui fit
qu'aucune flèche ne fut lancée. Mais ses offres furent laissées sans réponse.
Le lendemain, à l'aurore, toute l'armée perse s'avança jusqu'au pied des
murailles et le combat s'engagea. Les assiégés se défendirent avec énergie.
Beaucoup de Parthes furent blessés en portant des échelles ou derrière les
mantelets qui les obligeaient à avancer en aveugles. Mais les nôtres
souffrirent beaucoup aussi. La nuit seule mit fin au carnage. Le jour suivant,
la lutte recommença. Le troisième jour, une suspension fut décidée. A ce
moment le pontife chrétien fit signe des remparts qu'il voulait sortir et se fit
mener à la tente du roi. Il demanda que les Perses se retirent. Assez de vies
avaient été sacrifiées de part et d'autre. Mais il n'obtint rien. Le roi jura de ne
se retirer qu'après la destruction de la ville. Un bruit accusa l'évêque d'avoir
révélé à Sapor quel côté de la place était le plus faible. Nos balistes et nos
scorpions accablaient les ennemis d'énormes javelots et de quartiers de rocs.
On leur envoyait aussi des paniers remplis de poix et de bitume dont le
liquide enflammé coulait le long des machines de guerre tandis que des
milliers de torches et de brandons jetés du haut des murs achevaient de les
consumer. Mais les assiégeants s'obstinaient à s'assurer avant l'hiver la
possession d'une place si bien défendue. Un bélier plus fort que les autres et
qu'un revêtement de cuir frais mettait à l'épreuve des flammes parvint à
s'établir au pied du mur. Une tour finit par s'écrouler. Une mêlée furieuse
s'engagea dans les rues. Les nôtres résistèrent avec l'énergie du désespoir
puis furent contraints de céder au nombre.
La prise de Bézabde remplit Sapor de joie. Il ne s'en éloigna qu'après avoir
fait réparer le rempart. Il approvisionna la ville et choisit les meilleurs de son
armée pour leur en confier la défense de peur que les Romains n'essayent
de la reprendre. De là, il alla assiéger Virta, place fondée, dit-on, par
Alexandre de Macédoine. Cette place, sur la frontière de la Mésopotamie,
avait tout pour être imprenable. Sapor épuisa les promesses et les menaces.
Il fit mine d'utiliser des terrassements et des machines mais fut contraint à la
retraite. Tous cela s'était accompli entre le Tigre et l'Euphrate en une année.
Constance qui, de Constantinople, en avait su les détails, rassemblait des
armes et levait des soldats. Il cherchait aussi à s'assurer le concours des
Scythes afin d'être rassuré sur la Thrace quand il la quitterait pour se porter
sur le théâtre des hostilités.
Pendant ce temps, à Paris, Julien réfléchissait. Il savait le peu d'affection
que lui portait Constance et n'espérait pas qu'il accepte la nouvelle situation.
Il décida de lui envoyer une députation pour lui rappeler qu'il n'avait jamais
cherché le pouvoir et qu'il n'avait pas compté ses efforts pour défendre le
pays. Ce qui venait de se passer était le fait des soldats. L'ordre de partir
pour l'Orient avait été décisif. Ils l'avaient appelé Auguste, le menaçant de
mort s'il refusait. Si Constance acceptait ces nouvelles conditions. Julien
fournirait des chevaux de trait et des contingents de jeunes rhénans. De son
côté, Constance lui désignerait pour préfets du prétoire des hommes de
talent. Rien ne ferait que la Gaule envoie des recrues au loin. Le pays avait
été trop cruellement éprouvé. Lui enlever sa jeunesse était lui porter le
dernier coup. Il était d'ailleurs imprudent de dégarnir la défense en Gaule.
Julien confia cette commission à Pentadius, maître des offices, et au grand
chambellan Euthère. Les fonctionnaires de l'Etat leur créèrent obstacles sur
obstacles et ils eurent mille peines à traverser l'Italie et l'Illyrie. Ils parvinrent
cependant à passer le Bosphore et joignirent enfin Constance à Césarée en
Cappadoce.
En écoutant leurs explications, Constance s'emporta et expulsa les
députés. Il se demandait s'il devait marcher contre les Perses ou contre
Julien. Finalement il se tourna vers l'Orient et envoya en Gaule le questeur
Léonas avec une lettre où il désavouait Julien. Pour montrer son pouvoir, il
nomma Nébride préfet du prétoire, donna au notaire Félix la charge de maître
des offices et fit encore d'autres promotions dans le gouvernement des
Gaules. Julien reçut Léonas en homme qu'il honorait. En présence des
troupes et du peuple, il reçut la lettre dont il était porteur, l'ouvrit et en donna
lecture à haute voix. Quand il en vint au passage où Constance désavouait
ce qui s'était passé, les cris firent entendre que Julien était Auguste par le
vœu de la province et de l'armée. Des nominations faites par Constance, le
nouvel empereur ne confirma que celle de Nébride. Quant à la charge de
maître des offices, il en avait déjà disposé en faveur d'Anatole. Lupicin lui
inspirait des craintes malgré l'éloignement où le tenait sa mission en
Bretagne. Il le savait homme à exciter de nouveaux troubles. Un notaire fut
dépêché à Boulogne, avec ordre de ne laisser personne passer le détroit.
Cela fit que Lupicin, qui ne sut rien avant son retour, n'eut aucune occasion
de remuer. Julien était réconforté par la confiance que lui témoignait l'armée.
Il envoya une ambassade à Constance et se porta sur les frontières de la
seconde Germanie et de là sur la ville de Tricensime. Passant le Rhin, il
tomba sur le pays des Francs Attuaires qui violaient régulièrement la
frontière. Il leur tua beaucoup de monde et leur imposa la paix. Il passa
ensuite en revue les places fortes de la frontière qu'il remit en état, poussa
jusqu'à Rauraque et, après avoir pourvu à la sûreté de tout ce pays, se
dirigea par Besançon sur Vienne où il voulait passer l'hiver.
Constance, pendant ce temps, convoquait Arsace, roi d'Arménie, et mettait
tout en œuvre pour le décider à rester attaché à Rome. Il savait que le roi de
Perse avait tout fait pour l'attirer dans son parti. Arsace jura de nous rester
fidèle et repartit comblé de présents. Des liens multiples l'attachaient à
Constance qui lui avait fait épouser Olympias, auparavant fiancée à son frère,
l'empereur Constant. Constance gagna ensuite Edesse. Il s'y arrêta pour
attendre des renforts. Il ne repartit qu'après l'équinoxe d'automne pour se
rendre à Amida. Il vit avec chagrin la ville en cendres. De là, l'armée se porta
sur Bézabde. L'empereur fit le tour de la ville. Les défenses avaient été
réparées. Il offrit aux assiégés de retourner chez eux avec leur butin ou
d'accepter la domination romaine. Devant leur refus, les légions formèrent la
tortue et tentèrent de saper le pied des murs mais la retraite dut être sonnée.
Le surlendemain, les nôtres recommencèrent l'assaut. Le circuit des remparts
était tendu de cilices qui cachaient les assiégés à notre vue mais ils
n'hésitaient pas, quand il le fallait, à sortir de derrière ce rideau pour nous
accabler de pierres et de traits. Ils laissaient nos mantelets s'approcher des
murs mais, dès qu'ils y touchaient, des tonneaux remplis de terre, des
meules de moulins, des fragments de colonnes brisaient ces abris et
forçaient les assaillants à se disperser. Le siège durait depuis dix jours
lorsqu'on mit en service un bélier monstrueux qui jadis avait permis aux
Perses la prise d'Antioche et qu'ils avaient laissé à Carrhes.
Les assiégés s'ingénièrent à neutraliser ce terrible instrument. Tandis que
les assiégeants rajustaient les pièces de ce vieux bélier qu'on avait démonté
pour le transport, les balistes et les frondes de la ville ne cessaient de tirer.
Nos terrasses cependant faisaient des progrès rapides. Les Perses les
voyaient s'élever et le grand bélier s'avancer. Ils faisaient pleuvoir dessus des
traits incendiaires, sans résultat car les machines étaient couvertes de cuir
frais, de tissus mouillés et enduites d'alun, ce qui les rendait incombustibles.
Les Romains avaient de grandes difficultés à les mouvoir mais l'espoir leur
faisait braver les plus grands périls. Les assiégés, au moment où le grand
bélier allait enfin jouer contre une de leurs tours, saisirent à l'aide de longues
cordes sa tête de fer de manière à en arrêter le mouvement. Ils l'inondèrent
en même temps de poix bouillante. Les autres machines restèrent longtemps
immobiles à cause des projectiles qu'on leur envoyait. Mais les assiégés
voyaient leur perte imminente et décidèrent de faire une sortie pour incendier
les béliers. Ils furent repoussés.
Lors d'une autre sortie, les incendiaires jetèrent sur nos machines des
corbeilles de fer pleines de sarments enflammés. Seul le grand bélier put être
sauvé, des soldats ayant réussi à le tirer du milieu des flammes. La nuit mit
fin à la mêlée. Les soldats reçurent l'ordre de reculer toutes les machines et
on prépara une attaque depuis les terrasses qui dominaient les fortifications.
On y dressa deux balistes pour chasser des remparts leurs défenseurs. Dans
l'après-midi, une triple ligne de combattants munis d'échelles s'avança pour
l'assaut. Les Romains recommencèrent à battre la tour avec le bélier. Les
Perses, écrasés par les décharges de nos balistes, crurent le moment fatal
arrivé. Une troupe d'élite sortit l'épée à la main suivie d'une autre qui portait
des feux. Pendant que les premiers occupaient les Romains, les autres se
glissèrent au pied d'une des terrasses, faite en partie de branches et de
roseaux, et y mirent le feu. Les nôtres n'eurent que le temps de retirer les
machines. L'empereur considérait comme indispensable la prise de Bézabde
mais la saison était trop avancée pour songer à l'emporter de vive force. Il
décida donc de se contenter d'un blocus quand des pluies continuelles
détrempèrent le sol et le rendirent impraticable. Cela inquiéta Constance.
Une surprise était à redouter. L'état des chemins rendait les mouvements
difficiles. Le soldat exaspéré pouvait s'insurger à tout moment. L'empereur
abandonna alors son entreprise et revint passer l'hiver à Antioche, ulcéré par
cette année qui lui avait amené des revers. Une sorte de fatalité semblait
peser sur lui chaque fois qu'il combattait les Perses en personne.
Pendant ce temps Julien, à Vienne, décidait de se poser fièrement devant
son rival. C'est ainsi qu'il ne confirma que la nomination de Nébride et qu'il
présida la célébration des fêtes quinquennales paré d'un diadème de
pierreries, lui qu'on n'avait encore vu qu'avec une modeste couronne. Un
motif renforçait chez Julien la volonté de prévenir l'attaque de Constance. Il
pratiquait la divination et était sûr de la fin prochaine de cet empereur. Il
décida cependant de prendre calmement les mesures de circonstance pour
augmenter ses forces. Il avait depuis longtemps renoncé en secret au
christianisme mais feignait d'y rester attaché et alla jusqu'à se montrer dans
une église le jour de l'Epiphanie. Au début du printemps Julien fut informé
que des Alamans du canton de Vadomaire, dont il croyait n'avoir plus rien à
craindre, ravageaient les frontières de la Rhétie. Il y envoya le comte Libinon.
Celui-ci, près de la ville de Sanction, tomba dans une embuscade et fut mis
en déroute. C'est Constance qui avait poussé Vadomaire aux hostilités pour
inquiéter Julien et le forcer à rester en Gaule.
Un secrétaire de Vadomaire, porteur d'une lettre pour Constance, fut arrêté
aux avant-postes de Julien. La lettre dénonçait l'insubordination de César.
Vadomaire ne manquait pourtant jamais, en écrivant à Julien, de l'appeler
Auguste. Julien comprit les embarras que pouvait lui causer cette intrigue et
ne songea plus qu'à capturer Vadomaire. Il envoya son secrétaire Philagre,
lui donnant une lettre qu'il ne devait ouvrir que si Vadomaire venait sur la rive
gauche du Rhin. Philagre arriva au lieu désigné et Vadomaire traversa le
Rhin comme en pleine paix. Philagre ouvrit la lettre et arrêta Vadomaire qui
fut conduit auprès du prince et se crut perdu. Julien se contenta de le
reléguer en Espagne. Il voulut ensuite punir les barbares du désastre du
comte Libinon. Il passa le Rhin de nuit, entoura les ennemis, fondit sur eux,
en tua un grand nombre, fit grâce à ceux qui offraient la restitution de leur
butin et accorda la paix au reste sur l'assurance qu'ils ne la troubleraient plus.
Julien comprenait qu'il fallait aller droit au but. Après un sacrifice secret à
Bellone, il rassembler les soldats et leur rappela qu'il avait repoussé avec eux
les Alamans et les Francs et ouvert le Rhin aux armes romaines. Il leur
proposa de profiter du désarmement de l'Illyrie pour en occuper la frontière
du côté des Daces. Une fois là, ils aviseraient à étendre leurs succès. Il leur
demanda leur concours. Il y eut un tonnerre d'acclamations. Tous jurèrent
d'offrir leur sang à leur empereur. Nébride seul refusa. Les soldats l'auraient
massacré si Julien ne l'avait laissé se retirer chez lui en Toscane. Après cela
Julien donna le signal de la marche et se dirigea vers la Pannonie.
Constance arriva à Antioche. C'est à cette époque qu'il épousa Faustine.
Depuis longtemps il avait perdu Eusébie, cette princesse à la protection de
laquelle Julien devait la vie et son élévation au rang de César. On pressait à
la fois les préparatifs de la guerre étrangère et de la guerre civile. Pour
recruter les légions, on ordonna des levées dans les provinces. Chaque ordre
de l'Etat, chaque profession fut taxée soit en argent, soit en nature. Le roi de
Perse ne s'était retiré que devant l'hiver et on s'attendait à son retour dès le
printemps. Des députés furent envoyés aux rois et aux satrapes des contrées
transtigritaines pour s'assurer de leur concours ou de leur neutralité. On
s'efforça surtout de gagner les rois Arsace et Méribane, l'un d'Arménie, l'autre
d'Ibérie. Finalement, Constance décida de composer avec les Perses puis,
une fois assuré sur ses arrières, de traquer Julien. Pour prévenir une
tentative sur l'Afrique, il y envoya Gaudence. Celui-ci, aussitôt arrivé, se mit à
l'œuvre. Il se fit fournir par les deux Mauritanies une cavalerie légère avec
laquelle il protégea le littoral. Tant qu'il administra le pays, pas un soldat
ennemi n'en approcha.
Constance apprit que les forces perses, roi en tête, avançaient vers le
Tigre sans qu'on puisse prévoir où le passage aurait lieu. Il se rendit à
Edesse où il fit halte pour s'assurer de la direction de l'ennemi. Julien, qui se
disposait à quitter Rauraque, voulait longer les rives du Danube. Il était peu
sûr du pays. Il divisa son monde en deux corps. Les uns, sous la conduite de
Jove et de Jovin, prirent la route de l'Italie. Les autres passèrent par la Rhétie
avec Névitte. Il poursuivit sa route avec précaution. Arrivé à un endroit où on
disait le fleuve navigable, il trouva des embarcations et descendit le courant,
dérobant ainsi sa marche autant que possible. Il le pouvait d'autant mieux
qu'avec sa frugalité les aliments les plus grossiers lui étaient bons, ce qui le
dispensait de toute communication avec les villes. Cependant on ne tarda
pas à savoir en Illyrie que Julien s'avançait à la tête d'une formidable armée.
A cette nouvelle, le préfet du prétoire Taurus s'enfuit, entraînant son collègue
Florence. Le comte Lucillien commandait à Sirmium. Il voulut résister. Julien
dépêcha aussitôt Dagalaif et quelques hommes avec ordre de le lui amener
de gré ou de force, ce qui fut fait.
Julien marcha alors sur Sirmium. Habitants et soldats vinrent au-devant de
lui, le saluant du nom d'Auguste. Cette réception le combla. Il imaginait les
autres villes suivant cet exemple. Le lendemain il donna au peuple le
spectacle d'une course de chars et le jour suivant gagna le pas de Sucques
qu'il occupa sans coup férir et dont il confia la défense à Névitte. Cette
position est un défilé formé par la jonction des chaînes du Rhodope et de
l'Hémus. Ces montagnes élèvent entre la Thrace et l'Illyrie une barrière,
laissant d'un côté le pays des Daces et la Serdique, et de l'autre les cités de
Thracie et de Philippopolis. En fermant ce passage, on a souvent arrêté des
armées. Julien y laissa le général de la cavalerie et revint à Nysse.
Renonçant à tout accommodement avec Constance, il adressa au sénat un
mémoire rempli d'accusations contre lui. Le préfet Tertulle le lut à l'assemblée
qui montra sa préférence pour l'autre empereur. Constantin n'était pas
épargné. Il lui était reproché d'avoir prostitué à des barbares les ornements
consulaires. Julien fut inconséquent car Névitte, dont il fit le collègue de
Mamertin au consulat, ne pouvait ni par la naissance, ni par les talents
soutenir la comparaison avec ceux que Constantin avait honorés de la
suprême magistrature.
Julien renvoya en Gaule, parce qu'il s'en méfiait, deux légions et une
cohorte d'archers trouvées à Sirmium. Cette troupe, mécontente, suivit le
tribun mésopotamien Nigrinus. La troupe révoltée se jeta dans Aquilée, aidée
par la population à qui le nom de Constance était resté cher. Elle ferma les
portes et mit tout en défense, proclamant ainsi qu'il existait encore un parti de
Constance et invitant l'Italie à se ranger de son côté. Julien en fut informé à
Nysse. Jovin, maître de la cavalerie, reçut l'ordre d'empêcher à tout prix
l'incendie de se propager. C'est alors que Julien apprit la mort de Constance
et entra à Constantinople. Il rappela Jovin pour l'employer ailleurs et confia
les opérations à Immon. Aquilée fut cernée et on en vint aux mains. Un
assaut échoua. Le sol ne permettait d'utiliser ni le bélier, ni des machines, ni
d'ouvrir une mine mais on mit à profit le cours du fleuve Natison qui baigne
les murs de la ville. Des barques servirent de base à des tours qui écartaient
des murs les défenseurs tandis que des ouvertures, pratiquées plus bas,
livraient passage à des vélites qui jetèrent des ponts pour essayer de faire
une brèche dans les murs. Mais les tours prirent feu.
La certitude d'échouer amena du relâchement. On abandonnait son poste
pour marauder. L'armée se gorgeait de vin et de nourriture. Julien hivernait
alors à Constantinople. Averti de ce désordre par Immon, il envoya Agilon,
maître de l'infanterie, porter à Aquilée la nouvelle de la mort de Constance.
En attendant, le siège continuait. On essaya de réduire la ville par la soif en
coupant les aqueducs et on détourna le fleuve. Les habitants burent l'eau des
citernes qu'on distribuait à petites rations. Agilon arriva et se présenta au pied
des remparts. Il exposa la situation. Constance était mort et Julien en
possession du pouvoir suprême. On lui répondit d'abord par des injures. Ce
ne fut qu'en venant confirmer ses dires sur le rempart même qu'il put enfin se
faire entendre. Cette fois la ville ouvrit ses portes. Une enquête fut faite par
Mamertin, préfet du prétoire, et Nigrinus fut brûlé vif. Les sénateurs Romulus
et Saboste périrent par le fer. On fit grâce aux autres.
Les rapports que Constance recevait à Edesse le laissaient perplexe. Il
voulait donner un nouvel assaut à Bézabde. Il était prudent en effet d'assurer
la défense de la Mésopotamie. Mais de l'autre côté du Tigre il y avait le roi de
Perse, n'attendant pour traverser qu'une réponse favorable des auspices et
qui, si on ne faisait rien, aurait bientôt atteint l'Euphrate. Constance hésitait à
risquer ses soldats dans un siège quand il allait avoir besoin d'eux pour la
guerre civile. Les généraux furent envoyés en avant mais avec ordre d'éviter
tout engagement avec les Perses. Ils devaient se borner à garnir la rive du
Tigre. Il leur était recommandé de se replier si l'ennemi tentait le passage.
Eclaireurs et transfuges se contredisaient. Arbétion et Agilon conjuraient
l'empereur de venir les appuyer. Là dessus survint l'annonce que Julien allait
arriver en Thrace. Constance se rassurait en pensant à la chance qu'il avait
toujours eu contre ses ennemis de l'intérieur. Il apprit le lendemain que
Sapor, ayant trouvé les auspices contraires, avait rebroussé chemin. Délivré
de cette crainte, il retourna à Hiérapolis.
VIII - Julien empereur
Constance voulut raffermir le zèle de l'armée. Il fit un discours qui allait
droit au cœur des soldats qui agitèrent leurs lances et demandèrent à être
menés contre le rebelle. Cela rassura l'empereur mais des visions troublaient
son repos. L'ombre de son père lui était apparue tenant un enfant dans ses
bras. Constance avait pris l'enfant sur ses genoux et celui-ci, lui arrachant un
globe qu'il tenait à la main, l'avait jeté au loin. Ce songe annonçait clairement
une révolution. Constance se plaignait aussi de la disparition de son bon
génie. Impatient d'en venir aux mains avec les rebelles, il gagna Antioche
d'où, ses apprêts terminés, il eut hâte de repartir. Beaucoup trouvaient cette
précipitation excessive mais nul n'osait élever une objection. L'automne était
avancé. A trois milles d'Antioche, près d'un village nommé Hippocéphale, il vit
un cadavre. Ce présage effraya le prince mais il s'entêta à avancer. A Tarse,
il eut un accès de fièvre et, croyant le dissiper par le mouvement, il poussa
jusqu'à Mopsucrène, au pied du Taurus. Le lendemain, le mal empira. Après
une longue agonie, il expira le 3 des nones de novembre. Quand on lui eut
rendu les derniers devoirs, on envoya à Julien les comtes Théolaiphe et
Aligilde pour lui annoncer la mort de son parent et le prier de venir. Le bruit
courait que Constance avait laissé un testament où il l'instituait son héritier.
Constance avait su contenir l'arrogance militaire et tous, civils ou militaires,
s'inclinaient devant le préfet du prétoire. Il fut ménager du soldat. On le vit
rarement confier à des militaires les affaires civiles mais nul, sans un long
apprentissage du métier de soldat, n'obtint de commandement. Il était peu
éloquent. Sa vie était frugale et sobre. Il dut à sa modération de n'être que
rarement malade. Il savait au besoin prendre sur son sommeil et se montrait
chaste. Excellent cavalier, il maniait le javelot et l'arc avec adresse et était
aussi habile aux exercices de l'infanterie. Mais, pour peu qu'il soit sur la voie
d'une accusation d'aspirer au trône, même absurde, il ne lâchait plus prise. Et
ce prince, qu'on pourrait ranger parmi les modérés, surpassait alors en
atrocité les Caligula, les Domitien, les Commode. La façon dont il se défit de
ses parents, au début de son règne, annonçait un émule de ces monstres. La
torture était appliquée sur le plus léger soupçon. Il était alors ennemi de toute
justice, lui qui tenait si fort à paraître clément.
Il fut malheureux dans les guerres étrangères mais remporta des succès
contre les révoltes intérieures. Il osa consacrer par des arcs de triomphe, en
Gaule et en Pannonie, la soumission de provinces romaines. On sait quel
ascendant prenaient sur lui la voix des femmes et des eunuques et quel
faible il montrait pour les flatteurs. La rapacité des agents du fisc accumulait
plus de haine sur sa tête que d'argent dans ses coffres. Le christianisme était
chez lui dénaturé par des superstitions de vieille femme. Ce n'étaient sur les
routes que nuées de prêtres allant disputer dans ce qu'ils appellent leurs
synodes pour faire triompher telle ou telle interprétation. Et ces allées et
venues continuelles épuisaient le service des transports publics. Il était brun,
avait l'œil perçant, la chevelure fine. Il se rasait tout le visage pour faire
ressortir son teint. Ses jambes étaient courtes et arquées. Quand on eut
embaumé son corps, Jovien eut ordre de le conduire à Constantinople. Assis
sur le char qui portait les restes de son maître, cet officier se vit, sur la route,
offrir, suivant le cérémonial habituel, les échantillons des subsistances
militaires et faire hommage de combats de bêtes. C'étaient comme autant de
présages de sa grandeur future, grandeur illusoire et éphémère comme les
honneurs rendus au conducteur d'une pompe funèbre.
Pendant ce temps, Julien 'examinait les entrailles des victimes et
interrogeait le vol des oiseaux pour savoir ce que le sort lui préparait. Il était
inquiet lorsqu'il eut un présage qui était une manifestation de la mort de
Constance. Au moment où l'empereur expirait en Cilicie, Julien montait à
cheval. Le soldat qui venait de l'aider à se mettre en selle fit une chute et
Julien s'écria que l'auteur de son élévation était tombé. Il persista quand
même à ne pas dépasser la frontière de la Dacie, jugeant qu'il n'était pas
prudent de s'aventurer sur de telles conjectures. Alors arrivèrent Théolaiphe
et Aligulde qui lui annoncèrent que Constance n'était plus et que sa dernière
volonté avait été qu'il soit son successeur. Cette nouvelle, qui le débarrassait
des soucis d'une guerre, l'emplit de joie en lui inspirant pour la divination une
confiance sans bornes. Il donna aussitôt l'ordre de marche, franchit le pas de
Sucques et arriva à Philippopolis. Les soldats le suivaient joyeusement,
comprenant qu'au lieu d'une lutte pour l'empire il ne s'agissait plus que d'une
prise de possession légitime. Aussitôt la nouvelle parvenue à Constantinople,
la population se répandit hors des murs. Il y fit son entrée le 3 des ides de
décembre, salué par le sénat et les acclamations du peuple.
Le premier acte du nouveau règne fut d'ouvrir des enquêtes qui furent
confiées à Secundus Salustius, nommé préfet du prétoire. Le prince lui donna
pour assesseurs Mamertin, Arbétion, Agilon et Névitte auxquels il adjoignit
Jovin, qu'il venait de créer maître de la cavalerie. Si on excepte quelques
grands coupables punis avec justice, la commission procéda généralement
avec une rigueur exagérée. Elle exila en Bretagne Pallade, soupçonné
d'avoir desservi Gallus. Taurus, préfet du prétoire, fut relégué à Verceil. On
envoya en Dalmatie le maître des offices Florence, fils de Nigrinien. L'autre
Florence, préfet du prétoire, se cacha et ne reparut qu'à la mort de Julien. Le
bannissement fut prononcé contre Evagre, trésorier du domaine privé,
Saturnin, intendant du palais, et le notaire Cyrine. La justice elle-même a
pleuré la mort du trésorier Ursule et a taxé l'empereur d'ingratitude car au
temps où Julien, césar en Occident, était limité dans ses ressources au point
de ne pouvoir rien donner aux soldats, cet Ursule avait écrit au trésorier des
Gaules de lui remettre tout ce qu'il exigerait. Julien chercha plus tard à pallier
un acte inexcusable en prétextant qu'il s'était fait sans son aveu. Ce fut
également une erreur que le choix d'Arbétion pour présider les enquêtes. Il
était impossible pour Julien de le considérer autrement que comme ennemi
après son rôle dans les guerres civiles. A côté de cela, l'intendant Apodème,
qui s'était acharné contre Gallus et Sylvain, et le notaire Paul trouvèrent sur
le bûcher un supplice mérité. La peine de mort fut également appliquée à
Eusèbe, grand chambellan de Constance.
Le nouvel empereur se tourna ensuite vers le palais qui était devenu un
lieu de vice. Certains de ses habitants, passés de la pauvreté à l'opulence,
pillaient et prodiguaient sans frein. Cela avait gagné les mœurs publiques et
même la discipline militaire. Féroce et rapace envers ses concitoyens, le
Romain était devenu lâche et mou devant l'ennemi. Voyant un jour entrer un
coiffeur somptueusement vêtu, Julien chassa toute cette clique. Une fois libre
d'agir à sa guise, il révéla le secret de sa conscience. Il enjoignit de rouvrir
les temples et d'offrir de nouveau des victimes aux autels abandonnés. Il
convoqua au palais les évêques et les représentants des diverses sectes et
leur signifia qu'il fallait que chacun puisse professer le culte de son choix. Il
espérait que la liberté multiplierait les schismes et qu'ainsi il n'aurait pas
l'unanimité contre lui, sachant par expérience que, divisés sur le dogme, les
chrétiens sont les pires des bêtes féroces les uns pour les autres.
En janvier, Mamertin et Névitte devinrent consuls. Le prince se mêla aux
gens qui assistaient à la cérémonie, ce qui fut critiqué par certains. Mamertin
donna ensuite des jeux et, les esclaves qui devaient être affranchis suivant la
coutume étant introduits, Julien prononça lui-même la formule. Mais, averti
que ce jour-là le droit d'affranchir appartenait à un autre, il se condamna luimême pour cette erreur à une amende de dix livres d'or. Il allait souvent au
sénat. Un jour, on lui annonça que le philosophe Maxime venait d'arriver
d'Asie. Il s'oublia jusqu'à courir à sa rencontre, l'embrassa et l'introduisit avec
respect dans la salle des séances. Deux anciens intendants proposèrent de
lui révéler la retraite de Florence s'il les réintégrait. Il refusa. Il n'oubliait pas
l'armée. Il ne confia les commandements qu'à des chefs éprouvés, releva en
Thrace les fortifications en ruines et veilla à ce que les postes de la rive droite
de l'Ister ne manquent de rien. On lui conseilla une expédition contre les
Goths mais il voulait des adversaires d'une autre trempe. De tous côtés
arrivaient des ambassades. Il en vint pour négocier la paix avec lui d'Arménie
et des contrées au-delà du Tigre. Des extrémités de l'Inde, jusqu'à Dib et
Serendib, partirent des députations chargées d'offrandes. Les plages
australes de la Mauritanie demandèrent à être reconnues dépendances de
l'empire. Enfin au nord et au levant, les peuples riverains du Bosphore et de
la mer qui reçoit les eaux du Phase offrirent un tribut annuel pour continuer à
vivre sur le sol qui les avait vus naître. Une nouvelle mit le comble aux joies
du moment. La garnison d'Aquilée avait ouvert enfin ses portes.
Tant que Julien tint le sceptre, pas un mouvement n'eut lieu à l'intérieur,
pas un barbare n'osa franchir la frontière. Après avoir pris toutes les mesures
nécessaires, harangué les soldats et, par ses libéralités, s'être assuré de
leurs bonnes dispositions, Julien partit pour Antioche. Il était né dans cette
ville et avait pour elle l'affection qu'on a souvent pour le lieu de sa naissance.
Il passa le détroit et arriva à Nicomédie. Il pleura sur les murs qui n'étaient
plus que cendres. Ce fut pire quand il vit venir le sénat et la population. Tant
de misère après tant de splendeur mit le comble à son affliction. Il gratifia la
ville d'un subside pour l'aider à réparer son désastre et se rendit ensuite sur
les frontières de la Gallo-Grèce. De là, il alla visiter à Pessinonte le temple de
Cybèle dont, pendant la deuxième guerre punique, on avait fait transporter la
statue à Rome. Julien, après avoir fait ses dévotions à la déesse, revint à
Ancyre. Il y fut assiégé par une foule de plaignants et se montra sévère à
l'égard des calomniateurs. En d'autres occasions il pouvait se montrer partial.
Personne, réclamé par les magistrats municipaux pour faire partie de leur
groupe, ne pouvait y échapper malgré les exemptions. On se résignait à
acheter son repos à prix d'argent.
De là il gagna Antioche par Pyles et Tarses. L'accueil reçu des habitants
fut un vrai culte. Lui-même s'étonna de ce concert de voix saluant en sa
personne un astre nouveau qui se levait sur l'Orient. C'était l'époque de
l'antique fête d'Adonis, image de la moisson coupée dans sa maturité. On
regarda comme mauvais présage que des lamentations de deuil se fassent
entendre à l'arrivée du chef de l'Etat. Julien donna à cette occasion une
preuve de mansuétude qui lui fit honneur. Thalasse lui était odieux pour avoir
été complice des pièges tendus à Gallus. Des gens qui plaidaient contre lui
voulurent en profiter. Mais Julien ordonna au préfet d'ajourner l'affaire jusqu'à
ce que Thalasse soit reçu en grâce, ce qui ne tarda pas. Julien passa l'hiver
à Antioche. Mais, au lieu de se laisser aller aux plaisirs, il jugeait les procès,
rendant à chacun bonne justice, réprimant la fraude et autorisant ses
assesseurs à l'avertir de ses erreurs. Le poète Aratus a peint la Justice fuyant
au ciel la perversité des hommes. Julien disait que son règne avait ramené
cette déesse sur la terre. Le mot aurait été exact si, trop souvent, le prince
n'avait mis sa décision propre à la place de la loi. Il y a encore de lui un trait
d'intolérance. Il interdit l'enseignement aux chrétiens.
Gaudence, à qui Constance avait confié l'Afrique, fut, ainsi que son
lieutenant Julien, transféré à Constantinople et mis à mort. La peine capitale
fut également appliquée à Artémius, duc d'Egypte, contre lequel les
Alexandrins élevaient des charges accablantes. Le fils de Marcellus, maître
de la cavalerie, qui avait aspiré au trône, périt aussi par la main du bourreau.
On exila les tribuns Romain et Vincent, convaincus d'ambitions excessives.
Quand on apprit à Alexandrie la mort d'Artémius, les habitants se tournèrent
contre George, l'évêque de la ville. Fils d'un artisan de Cilicie, il avait réussi à
se faire ordonner évêque d'Alexandrie. On connaît la turbulence de cette ville
et sa promptitude à s'insurger sans cause. La conduite de George attisa le
feu des esprits. Oubliant sa mission de paix, il était toujours prêt à dénoncer
les Alexandrins à Constance comme hostiles à son gouvernement. On
l'accusait d'avoir suggéré que le revenu des édifices de la ville revienne au
trésor parce que le fondateur Alexandre les avait élevés aux frais publics. Un
propos inconsidéré fut la cause de sa perte. Passant devant le temple de
Sérapis, il se demanda jusqu'à quand on le laisserait debout. On crut ce
temple voué à la destruction. Le peuple écartela le prélat. Draconce, directeur
de la monnaie, et le comte Diodore subirent le même sort, le premier pour
avoir abattu un autel, le second parce qu'il avait tonsuré des enfants, croyant
voir dans leur chevelure un hommage aux dieux. On brûla les cadavres et on
jeta leurs cendres à la mer afin que nul ne s'avise de les recueillir et de leur
élever des temples, allusion à ceux qu'on appelle martyrs. Les chrétiens euxmêmes détestaient George.
Julien méditait une expédition contre les Perses. Depuis soixante ans,
ceux-ci dévastaient l'Orient. Julien brûlait de joindre le surnom de Parthique à
ses autres trophées. Ses détracteurs ne manquaient pas mais il suivait son
idée. Les autels étaient inondés du sang des victimes. Il sacrifiait parfois
jusqu'à cent bœufs ainsi que des milliers d'oiseaux blancs. On voyait aussi
chaque jour dans les temples les soldats montrer leur ivrognerie puis
parcourir les rues sur les épaules des passants qu'on obligeait à les ramener
à leur quartier. La dépense des cérémonies religieuses prenait une extension
sans bornes. Le premier venu pouvait rendre des oracles. Julien voulut
dégager l'orifice de la source de Castalie. On disait que l'empereur Adrien
l'avait fait murer parce qu'il y avait reçu l'annonce de son avènement futur et
qu'il ne voulait pas qu'un autre y puisse trouver semblable avertissement. En
novembre, le temple d'Apollon élevé à Daphné par Antiochus Epiphane brûla.
L'empereur ordonna une enquête et fit fermer la cathédrale d'Antioche,
soupçonnant les chrétiens de cet attentat. En fait, le philosophe Asclépiade
avait déposé au pied de la statue une figurine de la mère des dieux qu'il
avait, suivant l'usage, entourée de cierges et ne s'était retiré qu'au milieu de
la nuit, heure où personne n'était là pour surveiller. Les flammes des cierges
avaient gagné les parois du temple et l'édifice avait été réduit en cendres. En
décembre, ce qui restait de Nicomédie fut renversé par un nouveau
tremblement de terre et Nicée éprouva le même sort.
Julien voulut se rendre populaire en baissant le prix des denrées. Cette
opération est délicate et a pour résultat ordinaire la famine. Les magistrats
municipaux lui montrèrent l'inopportunité d'une telle mesure mais il n'en tint
aucun compte et montra le même entêtement que son frère Gallus. Les
railleurs s'amusaient à l'appeler Cercope et à le décrire comme un petit
homme à barbe de bouc. Puis on l'appela le sacrificateur, allusion à ses
boucheries de victimes. On ne faisait pas grâce à sa manie de se mêler des
fonctions sacerdotales et de se montrer au milieu de processions de dévotes.
Ces sarcasmes irritaient Julien qui n'en persistait pas moins dans ses
pratiques. Il voulut un jour sacrifier à Jupiter sur le Casius, montagne qui
reçoit les premiers rayons du soleil. Il se livrait aux soins du sacrifice lorsqu'il
vit un homme prosterné à ses pieds implorer son pardon. C'était Théodote,
ancien président du conseil d'Hiérapolis qui, reconduisant Constance à la tête
des notables de la ville, avait eu la bassesse de le supplier de leur envoyer la
tête du rebelle Julien. Il lui dit de compter sur la clémence de son empereur.
Et il continua le sacrifice à l'issue duquel il reçut d'Egypte une lettre qui lui
annonçait qu'on avait enfin découvert le dieu Apis, ce qui, dans les croyances
du pays, présage une production abondante de tous les biens de la terre.
Julien voulut relever le temple de Jérusalem et en chargea Alypius
d'Antioche. Les travaux avançaient quand des globes de feu s'élancèrent des
fondements de l'édifice. Ce prodige se renouvela chaque fois qu'on revint à la
charge, il fallut renoncer. Le trésorier Félix et le comte Julien moururent l'un
après l'autre, ce qui donnait lieu à de sinistres remarques quand on lisait sur
les effigies du prince l'inscription Felix, Julianus Augustusque. Le jour des
calendes de janvier, au moment où le prince arrivait au temple, le doyen des
prêtres tomba mort. Il y eut d'autres funestes présages. A l'ouverture de la
campagne arriva la nouvelle d'un tremblement de terre à Constantinople et
des lettres de Rome annonçaient que les livres sibyllins interdisaient de
passer la frontière cette année. De tous côtés arrivaient des offres d'aide.
Julien répondait que Rome savait venir en aide à ses amis mais qu'il n'était
pas digne d'elle d'employer leur assistance pour venger ses injures. Il avait
cependant prévenu Arsace, roi d'Arménie, de se tenir prêt. Ses dispositions
prises, il ordonna aux troupes de passer l'Euphrate au début du printemps.
Au moment de quitter Antioche, Julien nomma gouverneur Alexandre
d'Héliopolis, un homme méchant. Il disait que les habitants d'Antioche ne
méritaient pas mieux. A ceux qui lui souhaitaient un glorieux retour, ulcéré de
leurs sarcasmes, il répondit qu'ils le voyaient pour la dernière fois.
IX - Opérations en Orient
Il partit le 3 des nones de mars pour Hiérapolis. A son entrée dans cette
ville, un portique s'écroula et écrasa cinquante soldats. Il se porta sur la
Mésopotamie si vite que l'Assyrie était occupée avant que le bruit de sa
marche ait circulé. Renforcé d'un corps de Scythes, il passa l'Euphrate et
arriva à Batné, capitale de l'Osrhoène. On fait en ce pays de grands tas de
paille. Des valets voulurent en entamer un et la masse en s'écroulant étouffa
une cinquantaine d'entre eux. Julien quitta Batné plein de sombres pensées
et se rendit à Carrhes, ville connue par le désastre des deux Crassus. Là se
présentent deux routes pour aller en Perse, à gauche par l'Adiabène et le
Tigre, à droite par l'Assyrie et l'Euphrate. Julien resta quelques jours dans
cette ville pour offrir, suivant le rite local, un sacrifice à la Lune. Il remit le
paludamentum de pourpre à son parent Procope et lui recommanda de
prendre les rênes de l'empire au cas où il succomberait. Julien fut troublé par
des rêves sinistres. Les devins à qui il fit part de ses visions convinrent avec
lui de noter ce qui arriverait le lendemain, 14 des calendes d'avril. Or, ainsi
qu'on le sut plus tard, cette nuit là le temple d'Apollon Palatin à Rome brûla et
les livres sibyllins manquèrent être la proie des flammes.
Des coureurs vinrent annoncer à Julien que l'ennemi avait fait irruption sur
la frontière. Trente mille hommes furent mis sous le commandement de
Procope et de Sébastien, duc d'Egypte. Il leur ordonna de manœuvrer sur la
rive gauche du Tigre en se gardant des mauvaises surprises et d'opérer, si
possible, leur jonction avec Arsace pour ravager ensemble le district de
Chiliocome, le plus fertile de toute la Médie, puis de revenir le seconder dans
ses opérations en Assyrie. Il simula ensuite une pointe sur le Tigre puis, tout
à coup, tourna sur la droite. Le lendemain matin, le cheval qu'on lui amena
s'appelait Babylonien. Soudain l'animal tomba. Julien fut ravi du présage.
Après avoir fait un sacrifice pour en assurer les effets, il se rendit à Davana,
forteresse située à la source du Bélias, affluent de l'Euphrate. L'armée arriva
ensuite à Callinice, place forte et centre d'un commerce important. Le 5 des
calendes, Julien y célébra les mystères de la Mère des dieux. Il repartit le
lendemain, longeant les rives du fleuve. Il reçut l'hommage de différents
chefs de tribus sarrasines, auxiliaires excellents pour les coups de main, qui
lui offrirent une couronne d'or et l'adorèrent comme souverain du monde
entier. Pendant ce temps arriva la flotte commandée par le tribun Constantien
et le comte Lucillien, forte de mille navires de charge, de cinquante galères
de combat et d'autant de barques destinées à former des ponts.
L'empereur, renforcé du contingent sarrasin, arriva à Cercusium, au
confluent de l'Aboras et de l'Euphrate. La construction d'un pont de bateaux
le retint quelques jours. Il reçut de Salluste, préfet des Gaules, une lettre qui
le conjurait de suspendre son expédition. Les dieux, disait-il, y étaient
défavorables. Julien n'en poursuivit pas moins sa marche et fit même rompre
le pont pour ôter à l'armée toute idée de retraite. Nous gagnâmes Zaïthan, ce
qui signifie olivier, où vîmes le tombeau de l'empereur Gordien. Julien lui
rendit les honneurs et continua vers Doura. En approchant de cette ville
déserte, il vit venir à lui des soldats qui lui présentèrent le corps d'un énorme
lion criblé de coups. On tira un heureux présage de cette aventure et la route
se continua joyeusement. Le fait toutefois pouvait s'interpréter de deux
manières. Un souverain devait succomber, mais lequel ? Pour les haruspices
étrusques de l'armée ce présage était contraire au prince assaillant. Mais ils
étaient méprisés par les philosophes qui disaient que, lors de l'expédition du
César Maximien contre Narsès, roi des Perses, il lui avait été fait hommage
d'un lion et d'un sanglier tués dans les mêmes circonstances et qu'il était
revenu victorieux. Ils oubliaient que c'était l'assaillant qui était menacé,
suivant le présage, et que Narsès avait pris l'initiative des hostilités. Le
lendemain, il y eut un orage et un soldat fut foudroyé. Les devins déclarèrent
que c'était un nouvel avertissement contraire à l'entreprise.
Julien harangua les hommes. Il leur rappela qu'ils venaient se débarrasser
d'une race ennemie et leur recommanda de s'abstenir du pillage pour ne pas
se disperser. Enthousiasmés, les soldats s'écrièrent que ni périls ni travaux
ne les étonnaient avec un chef qui en prenait une part plus forte que le
dernier d'entre eux. L'ardeur était surtout extrême parmi les légions gauloises
chez qui était encore présent le souvenir de Julien marchant à leur tête. Il
voulut alors frapper un grand coup. Après une nuit de repos, il fit sonner le
départ et entra en Assyrie. Comme la connaissance des lieux lui manquait, il
fit prendre aux troupes l'ordre de marche par carrés. Il avait envoyé en avant
et sur ses flancs quinze cents coureurs pour prévenir toute surprise. Se
tenant lui-même au centre avec l'infanterie, il prescrivit à Névitte de longer
l'Euphrate à sa droite avec quelques légions. La cavalerie, à gauche, sous
les ordres d'Arinthée et d'Hormisdas, avançait par escadrons serrés. Dagalaif
et Victor commandaient l'arrière-garde et la marche était fermée par
Sécondin, duc d'Osrhoène. Pour grossir son armée aux yeux de l'ennemi, il
espaça les rangs. Les intervalles furent remplis par les bagages, les valets et
tout ce qu'une armée traîne à sa suite. La flotte, malgré les sinuosités du
fleuve, dut se tenir à notre hauteur.
Nous arrivâmes à Doura, sur l'Euphrate, que nous trouvâmes déserte. Il y
avait des troupeaux de cerfs. Nous en abattîmes de quoi nourrir l'armée.
Nous fîmes ensuite quatre étapes et, le soir de la dernière, le comte Lucillien
reçut l'ordre de prendre mille hommes et des barques et d'enlever le fort
d'Anathan situé, comme presque tous ceux du pays, sur une île du fleuve.
Les barques prirent position autour de la place. A l'aube, un habitant qui
sortait puiser de l'eau alerta la garnison. Julien passa alors le bras du fleuve
avec deux navires de renfort et d'autres qui portaient des machines de siège.
Il voulut convaincre les assiégés. Ceux-ci voulurent parler à Hormisdas qui se
porta garant de la bonté avec laquelle ils seraient traités. Ils se soumirent
donc, précédés d'un bœuf couronné qui pour eux est un signe de paix. Le fort
fut aussitôt détruit. Pusée, son commandant, obtint le tribunat en récompense
et par la suite, le duché d'Egypte. Les habitants furent transférés à Chalcis en
Syrie. Parmi eux se trouvait un soldat romain de l'expédition de Maximien qui,
malade, était resté en arrière. Il avait pris plusieurs femmes, à la mode du
pays, et avait une nombreuse famille. Quand on l'avait abandonné, il était
tout jeune et nous le retrouvions sous les traits d'un vieillard. La reddition de
la place, à laquelle il avait contribué, le comblait de joie. Il avait prédit qu'il
serait enterré en terre romaine.
Le lendemain, le fleuve submergea plusieurs barques chargées de grains.
Des barrages destinés à retenir les eaux pour les distribuer dans des canaux
d'irrigation avaient été emportés. On n'a jamais su si c'était volontaire. Nous
avions pris la seule forteresse ennemie rencontrée. L'armée montrait son
enthousiasme mais la circonspection de Julien n'en était pas diminuée. Il
savait avoir affaire au plus rusé des ennemis. Il fit incendier les moissons
après que chacun ait fait ses provisions, ménageant ainsi les provisions de la
flotte. Un soldat ivre passa sur l'autre rive et fut tué sous nos yeux. Nous
arrivâmes devant le fort de Thilutha. La garnison, quand on lui proposa de se
rendre, répondit qu'elle le ferait si nous parvenions à nous emparer du
royaume. Cela dit, elle laissa notre flotte défiler au pied de ses murs. Pareil
refus nous attendait à Achaiachala. A deux cents stades de là, le lendemain,
nous trouvâmes un fort abandonné et nous le brûlâmes. Nous fîmes encore
deux cents stades et arrivâmes à Baraxmalcha où nous passâmes le fleuve
pour occuper Diacira, désertée par ses habitants qui nous laissaient des
magasins de blé et de sel. Après une source de bitume, nous entrâmes dans
Ozogardana évacuée. La ville fut incendiée.
Hormisdas faillit tomber entre les mains du suréna, la plus haute dignité
après le roi chez les Perses, qui lui avait tendu une embuscade avec Malek
Posodacès, le chef des Sarrasins Assanites, un célèbre brigand. Ils avaient
été avertis d'une reconnaissance que notre allié devait faire. Mais le coup
manqua parce que Hormisdas ne put trouver de gué. Nous vîmes les Perses
à l'aube. Ils furent si vite rejoints qu'il ne purent décocher une flèche. Animés
par ce premier succès, les nôtres poussèrent jusqu'à Macépracta. Là le
fleuve se partage en deux bras dont l'un forme de larges canaux qui vont
fertiliser les campagnes et distribuer l'eau dans les villes de Babylonie.
L'autre bras, qu'on appelle Naarmalcha, c'est-à-dire fleuve royal, baigne les
murs de Ctésiphon. On établit des ponts pour l'infanterie et les cavaliers
fendirent le courant. Une grêle de traits les accueillirent de l'autre côté mais
nos auxiliaires s'acharnèrent sur les tireurs. Nous arrivâmes après cela
devant Pirisabora. L'empereur en fit le tour à cheval, prenant ostensiblement
toutes les dispositions d'un siège. Il espérait ainsi ôter aux habitants l'idée de
résister mais les pourparlers échouèrent. Un jour entier, on échangea des
projectiles. La garnison garnit les remparts d'épais rideaux en poil de chèvre.
Derrière leurs boucliers d'osier couvert de cuir frais, les Perses résistaient
bien. On aurait dit des statues de fer car des lames de métal superposées les
enveloppaient de la tête aux pieds. Plusieurs fois ils voulurent parler à
Hormisdas, leur compatriote. Mais, à chaque fois, il fut accablé d'injures. La
nuit, on fit avancer des machines et on combla le fossé. Le jour révéla aux
habitants les progrès qu'avaient faits nos ouvrages et, un coup de bélier
ayant abattu un bastion, ils se retirèrent dans la citadelle.
Une muraille en briques cimentées avec du bitume l'entourait. Rien n'égale
en solidité ce genre de construction. Aux coups de nos balistes et de nos
catapultes, les habitants opposèrent l'effet non moins destructeur de leurs
arcs qui lancent un roseau ferré dont l'atteinte est toujours mortelle. On se
battit tout le jour. Le combat recommença le lendemain et l'empereur voulut
hâter la décision. A la tête d'un détachement formé en tortue, il s'élança
contre une des portes de la citadelle. Bien qu'assailli de pierres et de balles
de fronde, il pressa les siens d'ouvrir un passage et ne se retira qu'au
moment où il allait être écrasé. Il revint sans avoir perdu un homme. Julien,
voyant traîner la confection des mantelets et des terrasses, ordonna de
construire au plus vite la machine connue sous le nom d'hélépole, à l'emploi
de laquelle Démétrius dut le surnom de Poliorcète. Voyant cela, les habitants
implorèrent la pitié des Romains. Comme le travail s'arrêtait, ils demandèrent
à conférer avec Hormisdas, ce qui fut accordé. Mamersidès, le commandant
de la place fut conduit à l'empereur et obtint la vie sauve pour lui et les siens.
Les portes s'ouvrirent alors et tous sortirent, louant la grandeur d'âme de
César. On trouva dans la citadelle des approvisionnements considérables en
armes et en provisions. On en prit le nécessaire. Le reste fut incendié.
Le lendemain, le suréna surprit trois de nos escadrons et s'empara d'un
étendard. Julien, furieux, cassa les deux tribuns survivants et décima leurs
escadrons. Après l'incendie de Pirisabora, il promit une gratification de cent
pièces d'argent par tête. Entendant les murmures dus à la modicité de la
somme, il dit aux hommes que s'ils voulaient s'enrichir ils n'avaient qu'à
prendre leurs richesses aux Perses. Cela calma l'irritation. En quatorze milles
nous joignîmes ensuite un point du fleuve où sont des écluses qui irriguent la
campagne voisine. Les Perses les avaient ouvertes et avaient provoqué une
inondation. A grand renfort d'outres gonflées, de bateaux en cuir et de pilotis,
l'empereur parvint, non sans peine, à établir une multitude de petits ponts sur
lesquels passa l'armée. Les vignobles et les fruitiers abondent dans la région.
Des palmiers forment de véritables forêts jusqu'à la Mésène et à la grande
mer. On en tire du miel et du vin. Les palmiers, dit-on, s'accouplent et chez
eux la différence de sexe est sensible. On prétend que ces arbres sont
susceptibles d'amour réciproque. L'armée se gorgea des fruits qu'elle trouvait
et on eut même à se garder des excès. Nous laissâmes ensuite plusieurs îles
derrière nous et nous arrivâmes à un endroit où le bras principal de
l'Euphrate se divise en une multitude de canaux.
Il y avait là une ville juive désertée. Les soldats l'incendièrent. Julien
atteignit ensuite Mahozamalcha, grande et forte ville. Il y dressa ses tentes.
Prenant avec lui quelques vélites, il fit à pied une reconnaissance de la place
mais tomba dans une embuscade. Dix soldats perses, sortis par une porte
masquée, fondirent sur lui. Il tua l'un. Un autre fut criblé de coups par son
escorte. Les huit autres s'enfuirent. Julien rapporta la dépouille des deux
morts comme trophée au camp où il fut reçu avec enthousiasme. Le
lendemain, l'armée passa un bras du fleuve pour trouver un meilleur
campement. Julien était déterminé à emporter Mahozamalcha car ç'aurait été
s'exposer que de pénétrer plus avant en laissant tant d'ennemis sur ses
arrières. Le suréna essaya d'enlever des chevaux qu'on faisait paître dans un
bois mais fut repoussé par les cohortes de garde. La population de deux
villes voulut se retirer à Ctésiphon. Les uns furent protégés par des forêts.
D'autres s'embarquèrent sur des troncs d'arbres creusés. Nos soldats en
tuèrent une partie. Eux-mêmes parcouraient le fleuve sur des barques,
ramassant des prisonniers. Tandis que l'infanterie se livrait aux travaux du
siège, la cavalerie battait la campagne pour se procurer des vivres. L'armée,
de la sorte, vivait aux dépens de l'ennemi. Mais, s'il était indispensable de
prendre la place, il n'était pas aisé d'y réussir. La citadelle était sur un rocher
à pic. Des tours hérissaient les approches de la partie basse de la ville,
construite sur une pente qui aboutissait à la rivière et la garnison était
inaccessible à toute séduction.
Nos troupes montraient une ardeur qu'on avait peine à contenir. Chacun
reçut sa tâche. Ici on travaillait aux terrasses, là on comblait le fossé, plus loin
on ouvrait des souterrains. Les ingénieurs disposaient les machines. Névitte
et Dagalaif surveillaient les travaux. Diriger les assauts et protéger les
ouvrages contre les sorties et les feux jetés des murailles fut le rôle de
l'empereur. Le duc Victor, qui avait fait une reconnaissance jusqu'à
Ctésiphon, ne vit l'ennemi nulle part. La joie de nos troupes accrut leur ardeur
belliqueuse. D'abord les Romains tentèrent de diviser l'attention de l'ennemi
par de feintes attaques. Leurs boucliers formaient une voûte au-dessus de
leurs têtes. Les Perses, abrités sous les lames de fer qui les couvraient, firent
bonne contenance. Ils mirent tout en œuvre pour nous faire reculer. Les
balistes ne cessèrent d'envoyer des traits et les scorpions nous accablèrent
de boulets. L'assaut se renouvela plusieurs fois mais vers midi la chaleur
devint trop forte. Les deux partis s'arrêtèrent. Le lendemain l'action
recommença, sans résultat. Le prince était présent partout. Vers la fin d'un
assaut, un coup de bélier fit écrouler la plus haute des tours. A la fin de la
nuit, on annonça à l'empereur que les légionnaires chargés de pratiquer la
mine avaient poussé une galerie jusque sous les fondements des murailles et
qu'ils n'attendaient que ses ordres pour pénétrer dans l'intérieur.
L'assaut eut lieu sur deux points opposés pour distraire l'attention des
assiégés. Exsupère, soldat de la légion Victorine, sortit le premier, puis le
tribun Magnus, puis le notaire Jovien, suivis par les autres. On égorgea les
sentinelles qui chantaient à tue-tête, suivant l'usage de leur nation, les
louanges de leur souverain. Ceux qui croient que Mars participe aux combats
eurent ce jour-là confirmation de leur croyance. Un guerrier colossal qu'on
avait remarqué lors de l'assaut ne fut jamais revu. Tous ceux qui s'étaient
distingués reçurent une couronne et leur éloge fut prononcé devant l'armée.
La ville fut occupée et ses défenseurs massacrés. Seuls Nabdatès, chef des
gardes du roi, et quatre-vingts de ses hommes furent capturés. L'empereur
donna l'ordre de les épargner. Le butin fut équitablement réparti. L'empereur
se réserva trois pièces d'or et un enfant muet. Parmi les captives il s'en
trouvait de très séduisantes car la Perse est renommée pour la beauté de ses
femmes. Julien ne voulut pas même les voir. Il apprit que des ennemis
étaient cachés dans un souterrain. Les soldats les y enfumèrent. Ainsi Rome
triompha de cette puissante cité et n'en laissa que des cendres.
Victor fut tenu quelque temps en échec au passage d'une rivière par le fils
du roi venu de Ctésiphon. Mais ce prince, voyant arriver l'armée, se retira. On
poursuivit la marche à travers les cultures. Un palais de style romain dut sa
conservation au plaisir que sa vue nous causa. Nous trouvâmes aussi un
parc qui contenait les animaux destinés aux chasses royales, des lions, des
sangliers et des ours. Nos soldats les tuèrent. L'empereur s'y fortifia à la hâte
et, trouvant de l'eau et du fourrage, fit reposer l'armée deux jours. La ville de
Coché, que nous appelons Séleucie, était proche. Julien, prenant les devants
avec des éclaireurs, en visita l'enceinte déserte. Une source y forme un lac
qui se décharge dans le Tigre. Il vit des pendus. C'étaient les parents du
gouverneur qui avait capitulé dans Pirisabora. Ce même lieu vit le supplice de
Nabdatès, pris à Mahozamalcha, qui périt sur un bûcher. Son pardon
inespéré l'avait rendu insolent au point de perdre toute retenue dans les
propos qu'il tenait contre Hormisdas.
Peu après le départ, un détachement perse nous prit des bêtes et tua des
fourrageurs. Julien, furieux, marcha sur Ctésiphon. Une forteresse l'arrêta. Il
fit une reconnaissance et reçut une volée de flèche. Cela le décida à assiéger
le fort mais la garnison préparait sa défense, comptant sur l'arrivée prochaine
du roi. Lors d'une sortie nocturne, elle tailla en pièces une de nos cohortes.
Un autre détachement passa le fleuve et fit des prisonniers. L'empereur mit à
pied les cavaliers de la cohorte qui avait si mal soutenu le choc. Sa colère se
tourna ensuite contre le fort et il employa tous les moyens pour s'en emparer.
La place fut emportée et brûlée. Nous arrivâmes ensuite au Naarmalcha, ou
Rivière des rois. C'est un bras artificiel du fleuve que nous trouvâmes à sec.
Trajan et Sévère avaient ouvert ce canal pour relier l'Euphrate au Tigre. Les
Perses, comprenant le parti qu'un ennemi pouvait en tirer, l'avaient comblé.
Nous le rouvrîmes et il reçut assez d'eau pour porter la flotte et la faire passer
dans le Tigre. L'armée se dirigea sur Coché. Une verdoyante campagne nous
offrit le repos dont nous avions besoin. Au milieu d'un bois de cyprès s'élevait
une maison de plaisance dont les murs intérieurs, couverts de peintures,
montraient le roi tuant des bêtes sauvages. C'est dans ce goût que sont
généralement les fresques du pays où l'art ne s'attache qu'à reproduire des
scènes de carnage.
Jusque là tout avait réussi à Julien et cela lui donnait confiance. Sur son
ordre, les plus solides navires furent déchargés et chacun reçut quatre-vingts
soldats. Il forma ensuite trois groupes de la flotte, en garda deux sous son
commandement et remit à Victor le troisième, composé de cinq navires, avec
mission de passer le fleuve au début de la nuit et d'occuper la rive opposée.
Au moment d'aborder, les galères furent accueillies par un déluge de feu et
auraient été détruites sans Julien qui cria que ces feux étaient un signal
convenu et entraîna le reste de la flotte. Cela dégagea les cinq navires qui
accostèrent sans dommage et les troupes purent occuper les escarpements
du fleuve et s'y maintenir. Certains des nôtres se risquèrent, sans autre
soutien que leurs larges boucliers, sur l'eau du fleuve et luttèrent de vitesse
avec les navires. Les Perses nous opposèrent leurs cataphractes aux
chevaux caparaçonnés de cuir épais. Ils s'appuyaient sur plusieurs lignes
d'infanterie armées de longs boucliers en osier recouvert de peaux. Derrière
manœuvraient les éléphants. L'empereur, de son côté, intercala les éléments
les moins sûrs de son infanterie entre le premier corps de bataille et la
réserve. Cette troupe, mise en première ligne, aurait suffi à entraîner la
déroute des autres. Les Perses reculèrent vers Ctésiphon et s'y jetèrent. Nos
gens y seraient entrés si le duc Victor, qui avait reçu une flèche, ne leur avait
fait signe de s'arrêter, craignant que les portes ne se referment sur eux. Deux
mille cinq cents Perses étaient morts et nous n'avions pas à regretter plus de
soixante-dix des nôtres. Julien voulut faire un sacrifice à Mars. Mais, de dix
taureaux qu'on amena, neuf tombèrent morts avant d'arriver à l'autel et le
dixième, qui rompit ses liens, n'offrit, quand on l'eut immolé, que des signes
de mauvais augure. Julien jura qu'il ne sacrifierait plus à Mars.
Julien tint conseil avec ses officiers pour savoir si on assiégerait Ctésiphon.
Ceux qui connaissaient la place pensaient que ce serait imprudent. Le prince
envoya Arinthée avec un peu d'infanterie piller la campagne et chasser les
ennemis éparpillés dans les bois. Cela donna un butin considérable. Julien
reprochait à ses lieutenants de vouloir laisser inachevée la conquête de la
Perse et décida d'avancer. Il laissa le fleuve à sa gauche sur la foi de guides
peu sûrs, et ordonna d'incendier à la flotte. Il ne garda que douze petits
navires pour jeter des ponts et les fit suivre sur des chariots. Il crut avoir bien
agi en rendant disponibles les vingt mille hommes que la manœuvre des
bateaux occupait. Mais en cas d'échec la retraite vers le fleuve devenait
impossible. Les transfuges avouèrent qu'ils avaient menti. On ordonna alors
d'éteindre les flammes mais c'était trop tard. On avançait en masses
compactes dans l'intérieur des terres. Les ennemis mettaient le feu aux
moissons et nous harcelaient. D'autre part, on n'entendait pas parler des
secours promis par Arsace ni de l'arrivée des deux corps détachés. Les
soldats disaient qu'il fallait retourner par où on était venu. Le prince montra
l'impossibilité de retraverser des plaines où tout était détruit. Les chemins
d'ailleurs étaient détrempés par la fonte des neiges et les crues. En plus la
chaleur engendrait des myriades de mouches et de moustiques.
On immola des victimes et les dieux furent consultés pour savoir s'il fallait
retourner par l'Assyrie ou tourner les montagnes pour tomber sur la
Chiliocome. On décida d'occuper la Gordyène. Le 16 des calendes de juillet,
on vit une fumée. Dans l'incertitude l'armée campa au bord d'un ruisseau. Ce
nuage resta en vue jusqu'au soir. Au jour, le reflet des cuirasses nous
annonça la présence de l'armée royale. Nos soldats brûlaient d'en venir aux
mains mais l'empereur interdit de bouger. Pourtant une escarmouche
s'engagea entre nos éclaireurs et les Perses. Les escadrons ennemis furent
finalement dispersés. Dans un mouvement de retraite que nous fîmes alors,
les Sarrasins tentèrent d'enlever nos bagages. Mais à la vue de l'empereur,
ils se replièrent. Nous atteignîmes après cela un bourg nommé Hucumbra où
nous trouvâmes des vivres. Après deux jours de repos, nous brûlâmes ce
que nous ne pouvions emporter. Le lendemain, l'armée poursuivait sa
marche quand les Perses tombèrent sur l'arrière-garde et l'auraient enlevée
sans l'intervention d'un corps de cavalerie. Dans cet engagement le satrape
Adacès, autrefois chargé d'une mission près de l'empereur Constance, fut
tué. Les légions accusèrent un corps de cavalerie de s'être dérobé au
moment où elles abordaient l'ennemi. L'empereur, indigné, le priva de ses
étendards, fit briser les lances des cavaliers et les condamna à marcher avec
les bagages. Quatre tribuns des auxiliaires furent dégradés.
Soixante-dix stades plus loin, l'armée manquait de vivres et les moissons
brûlaient. On les disputa aux flammes. Nous arrivâmes en un canton nommé
Maranga où nous vîmes les Perses. Ils venaient à nous sous le
commandement du Mérane, chef suprême de la cavalerie, qui avait avec lui
les deux fils du roi. Leurs lanciers restaient immobiles, les archers tendaient
leurs arcs. Derrière eux venaient les éléphants. Les chevaux surtout
s'épouvantaient de leurs cris et de l'odeur qu'ils exhalent. Les conducteurs,
depuis la défaite de Nisibe où les éléphants s'étaient retournés contre leurs
propres bataillons, portaient tous, attachés au poignet, de longs couteaux, se
tenant prêts, si l'animal devenait furieux, à l'en frapper. Julien rangea sa
troupe en bataille. Pour racheter la disproportion du nombre, il adopta
l'ordonnance en croissant et, craignant que les archers persans ne mettent le
désordre dans les bataillons, se porta en avant si vite qu'il neutralisa l'effet de
leur décharge. L'infanterie romaine rompit les premières lignes ennemies.
Les Perses soutiennent mal le corps à corps. Leur tactique est de se tenir à
distance, de céder le terrain au moindre désavantage et de lancer, tout en
fuyant, des grêles de traits qui ôtent l'envie de les poursuivre. Les Perses
eurent dans ce combat de grosses pertes. Les nôtres furent insignifiantes.
X - Mort de Julien (26 juin 363)
Nous souffrions de la faim. Les provisions des chefs furent distribuées aux
soldats. Quant à l'empereur, qui soupait d'une bouillie dont un valet d'armée
n'aurait pas voulu, il abandonnait aux plus démunis ce qu'on parvenait à se
procurer pour lui. Une nuit qu'il méditait, il vit, ainsi qu'il l'a dit à des amis, le
génie de l'empire, l'air triste, traverser la tente en silence. L'empereur se
levait pour conjurer par un sacrifice les malheurs dont il semblait menacé
lorsqu'une traînée de lumière parcourut le ciel. Il pensa que c'était l'étoile de
Mars qui se manifestait à lui sous cet aspect sinistre. Avant l'aube, Julien
consulta les haruspices étrusques. Selon eux, il fallait ajourner toute
entreprise. Ils s'appuyaient sur l'autorité du livre de Tarquitius qui
recommande, en cas d'apparition d'un météore, de s'abstenir de livrer
bataille. Comme Julien ne tenait pas compte de leur avis, ils le supplièrent au
moins de suspendre sa marche quelques heures. Mais l'empereur refusa. Le
camp fut levé dès l'aurore. Les Perses, à qui leurs échecs avaient appris à
craindre l'infanterie romaine en bataille rangée, ne firent plus qu'observer
notre marche, guettant le moment de nous surprendre. On se renforça sur les
flancs et on marcha par bataillons. Tout à coup on annonça à Julien qu'on
attaquait l'arrière-garde. Il prit le premier bouclier venu et, sans cuirasse,
courut au combat. Il apprit en route que l'avant-garde était également
compromise. Il y retournait quand des cataphractes perses chargèrent de
flanc la colonne, débordèrent notre aile gauche, qui plia, et s'acharnèrent sur
nos bataillons ébranlés par les éléphants. La vue du prince provoqua un élan
de notre infanterie légère qui, prenant les Perses à dos, tailla en pièces les
hommes et trancha les jarrets des éléphants. Julien lui-même donnait
l'exemple quand il reçut un javelot qui s'enfonça dans son foie. Il fut
transporté au camp. Quand la douleur fut un peu calmée, il voulut retourner
au combat. Mais ses forces faiblissaient. L'espoir s'éteignit en lui quand on lui
dit que l'endroit s'appelait Phrygie car, suivant une prédiction, Phrygie était le
nom du lieu où l'attendait la mort.
La soif de vengeance s'empara des soldats à la vue de leur prince qu'on
rapportait au camp. Ils se ruèrent sur les Perses qui, de leur côté,
multipliaient les volées de flèches. Cela ne cessa qu'à la nuit. Cinquante
satrapes périrent dans cette mêlée avec une foule de soldats. Le Mérane et
Nohodarès furent au nombre des morts. Mais notre avantage était balancé
par des pertes sensibles. Un groupe des nôtres réussit à se jeter dans un
petit fort voisin et rejoignit l'armée trois jours plus tard. Pendant ce temps
Julien, couché dans sa tente, partagea sa fortune privée entre ses amis. Les
assistants pleuraient mais Julien leur dit que c'était inconvenant car il allait au
ciel prendre place parmi les astres. Il eut un entretien avec les philosophes
Maxime et Priscus sur la transcendance de l'âme. Il expira au milieu de la
nuit, dans sa trente et unième année. Il était né à Constantinople. Orphelin
dès l'enfance, il avait perdu son père dans la proscription générale qui suivit
la mort de l'empereur Constantin et était déjà privé de sa mère Basiline.
Julien mérite d'être compté au nombre des plus grands pour ses qualités et
les grandes choses qu'il a accomplies. On admet quatre vertus principales, la
chasteté, la prudence, la justice et le courage, et quatre accessoires, le talent
militaire, l'autorité, le bonheur, la libéralité. Julien consacra sa vie à les
acquérir. II s'abstint, après avoir perdu sa femme, de tout commerce charnel.
Sa continence était favorisée par les restrictions qu'il s'imposait en nourriture
et en sommeil. En campagne, il n'était pas rare qu'il mange debout comme
les soldats et son repas était sommaire. Après un court sommeil, il se levait
et allait visiter les sentinelles, puis revenait se livrer à ses réflexions. Son
intelligence était aussi vaste que saine. Il possédait l'art de gouverner et de
faire la guerre. II était affable. Il aimait les sciences. Sa maxime favorite était
que le sage doit s'occuper de l'âme sans se soucier du corps. Il brilla dans
l'administration de la justice et sut la faire apparaître terrible sans qu'elle soit
cruelle. Ses campagnes témoignent de sa valeur guerrière comme de son
endurance. C'est par le corps que vaut le soldat, et le général par la tête.
Mais on a vu Julien se battre corps à corps. Sa présence au premier rang
était l'âme de son armée. Quant à ses talents stratégiques, les preuves en
sont notoires. Il avait sur les soldats un tel ascendant qu'ils le chérissaient
comme un camarade. N'étant que César, il leur fit, sans solde, affronter les
barbares et, par la menace de sa démission, ramena à l'ordre parmi eux. Il lui
suffit d'une simple exhortation aux soldats des Gaules pour les entraîner
jusqu'en Assyrie. II fut longtemps guidé par la main de la fortune. Témoin,
après qu'il eut quitté l'Occident, cette immobilité où restèrent jusqu'à sa mort
les nations barbares. Nul prince, en fait d'impôts, n'eut la main plus légère.
Julien avait aussi des défauts. Il se montrait parfois léger, mais il permettait
qu'on le reprenne quand il avait tort. Il parlait trop. Il abusait de la divination. Il
avait plus de superstition que de vraie religion. Sa consommation de bœufs
pour les sacrifices était telle qu'on disait que l'espèce manquerait s'il revenait
de Perse. Il aimait la louange. Malgré cela, on pourrait répéter avec lui que
son règne allait ramener la justice sur la terre dont l'avaient bannie les vices
des hommes. Ses lois, en général, étaient exemptes de despotisme. Mais il y
a des exceptions comme l'interdiction d'enseigner prononcée contre les
chrétiens. Ce fut encore un abus que de forcer des personnes normalement
exemptées à faire partie des conseils municipaux. Il était de taille moyenne,
avait la chevelure lisse, la barbe fournie et en pointe. Il avait de beaux yeux,
le nez droit, la bouche un peu grande, la lèvre inférieure proéminente, les
épaules larges et la poitrine développée. Il était vigoureux et agile à la
course. Ses détracteurs l'accusent d'avoir attiré la guerre sur son pays. En
fait ce n'est pas à Julien qu'il faut attribuer la guerre avec les Perses, mais à
Constance. Quant à la Gaule, Julien y avait trouvé une guerre ancienne. La
pensée de relever l'Orient lui fit faire la guerre aux Perses et sans doute il en
aurait rapporté des trophées si le ciel avait répondu à sa valeur.
Le lendemain, 5 des calendes de juillet, tandis que les Perses encerclaient
l'armée, les chefs délibérèrent sur l'élection d'un empereur. Arinthée, Victor et
les officiers de l'ancienne armée de Constance voulaient que le choix ait lieu
parmi eux, tandis que Névitte, Dagalaif et les autres chefs gaulois insistaient
pour qu'il tombe sur un des leurs. On s'accorda sur Salutius mais celui-ci prit
prétexte de son âge pour refuser. Un officier prit la parole pour dire que
l'essentiel était de sauver l'armée. S'ils regagnaient la Mésopotamie, ils
décideraient alors à qui donner l'empire. Quelques impatients élurent alors
Jovien, chef des gardes, fils du comte Varronien. Un choix fait dans de telles
circonstances ne saurait être raisonnable. On ne blâme pas des matelots,
après la perte d'un pilote dans la tempête, de confier le gouvernail à celui qui
l'accepte. Un officier qui avait eu des altercations avec Jovien eut peur de
son ressentiment et s'enfuit chez les Perses. Admis devant Sapor, il lui
annonça la mort de Julien et l'élection de Jovien. Sapor, à cette nouvelle qui
comblait ses vœux, donna l'ordre de tomber sur notre arrière-garde.
On consulta les entrailles des victimes. La réponse fut qu'en rase
campagne l'avantage nous resterait. On se mit donc en marche. Les Perses
firent charger les éléphants. Les légionnaires en tuèrent quelques-uns et
tinrent bon contre les cataphractes. Comme la nuit approchait, nous
doublâmes le pas pour arriver au fort de Sumère. Nous fûmes rejoints par les
soldats qui s'étaient jetés dans le fort de Vaccat. Le lendemain, nous
campâmes dans une vallée en entonnoir, les montagnes formant une sorte
de muraille naturelle, et nous y ajoutâmes un renfort de pieux aiguisés. Nous
voyant retranchés, l'ennemi, qui occupait les défilés, se contenta de nous
envoyer des flèches tout en nous insultant car des transfuges leur avaient
rapporté un bruit selon lequel l'arme qui avait frappé Julien était romaine. Des
escadrons ennemis forcèrent la porte prétorienne mais furent repoussés.
Le jour des calendes de juillet, après une marche de trente stades, nous
approchions de Doura quand les conducteurs des bagages, que la fatigue
des bêtes ralentissait, furent entourés de Sarrasins qui en auraient eu raison
si quelques escadrons n'étaient venus les dégager. Les Sarrasins s'étaient
retournés contre nous depuis la fin des subsides dont on leur avait donné
l'habitude. Les Perses, par des escarmouches, nous retinrent quatre jours. Le
bruit s'était répandu que nous n'étions plus loin de notre frontière et l'armée
voulait passer le Tigre. L'empereur montra aux soldats le fleuve en crue.
Beaucoup d'entre eux ne savaient pas nager et l'ennemi occupait les rives.
Mais l'impatience de l'armée était extrême. On finit par céder et on ordonna
aux Germains et aux Gaulois d'entrer les premiers dans le fleuve. On pensait
que s'ils étaient emportés par le courant cela servirait de leçon aux autres. A
la faveur de la nuit, ils atteignirent l'autre rive. De là, rampant vers les postes
ennemis endormis, ils en firent un carnage et levèrent les mains en signe de
succès. L'armée brûlait de les rejoindre mais il fallait attendre. Les ingénieurs
avaient promis d'établir un pont et la construction traînait.
Sapor voyait que l'armée romaine s'était aguerrie et que, depuis la mort de
son chef, ce n'était plus de salut qu'il était question pour elle mais de
vengeance. Nous avions dans nos provinces des forces que nous pouvions
rassembler et il savait quel effet produit en Perse un désastre sur le moral
des populations. Il était frappé par ce passage du fleuve par cinq cents
hommes. De notre côté, deux jours furent perdus pour établir le pont.
Exaspéré par la faim, le soldat préférait mourir pour y échapper. Mais le ciel
veillait sur nous. Les Perses nous envoyèrent des négociateurs. Eux aussi
perdaient courage mais leurs conditions étaient dures. Nous envoyâmes de
notre côté Salutius et Arinthée. Quatre jours s'écoulèrent en pourparlers. Il
n'aurait pas fallu plus de temps, si le prince avait su le mettre à profit, pour
atteindre la Gordyène. Notre rançon devait être la restitution de cinq
provinces transtigritaines, l'Arzanène, la Moxoène, la Zabdicène, la
Réhimène et la Gordyène, avec quinze places fortes, plus Nisibe, Singare et
Le-Camp-des-Maures. Combattre aurait mieux valu mais le prince était
entouré de flatteurs qui évoquaient Procope. Un prompt retour était
indispensable sinon ce général pouvait prendre le pouvoir. Jovien finit par
tout accepter. Il obtint que Nisibe et Singare passent aux Perses sans leurs
habitants et que, pour les autres places, les sujets romains puissent partir.
Par une clause déloyale, il fut stipulé qu'Arsace ne pourrait être secouru
par nous contre les Perses. L'ennemi voulait ainsi punir ce prince du ravage
de la province de Chiliocome qu'il avait opéré sur l'ordre de Julien et se
ménager des facilités pour envahir l'Arménie. Le traité eut effectivement pour
résultat la captivité d'Arsace et des déchirements intérieurs dont profitèrent
les Perses pour s'emparer d'Artaxate et de presque toute la frontière de
l'Arménie du côté des Mèdes. Dès que cette ignoble transaction eut été
ratifiée, des otages furent échangés. Ce furent de notre côté Nevitte, Victor et
quelques tribuns, et du côté perse le satrape Binésès et trois autres
personnages de marque. La paix fut conclue pour trente ans. Nous prîmes
pour le retour une route qui évitait les sinuosités du fleuve. La soif se joignit
alors à la faim. Certains restaient en arrière et ne reparaissaient plus.
D'autres gagnaient le fleuve et s'y noyaient en voulant traverser. Ceux qui
réussissaient tombaient aux mains des Sarrasins et étaient tués ou vendus.
Finalement, l'empereur traversa le premier sur les embarcations sauvées de
l'incendie puis fit ramener peu à peu les autres. Ainsi tous ceux qui avaient
été patients arrivèrent sur l'autre bord. Nous n'étions pas cependant au terme
de nos angoisses. Nous apprîmes que les Perses jetaient un pont plus loin,
sans doute pour intercepter les traînards. Mais ils renoncèrent quand ils
virent le projet éventé. Cette alarme nous fit forcer la marche et nous
arrivâmes près d'Hatra, ville déserte. Là, comme nous avions devant nous
soixante-dix milles sans eau ni nourriture, nous remplîmes d'eau douce tous
nos ustensiles et nous nous procurâmes une nourriture malsaine en tuant
nos chameaux. Après six jours, l'herbe même manqua mais nous fûmes
rejoints près du château d'Ur par Cassien, duc de Mésopotamie, et le tribun
Maurice avec un convoi de vivres.
Le notaire Procope et le tribun Mémoride partirent informer l'Illyrie et la
Gaule de la mort de Julien. Le prince leur remit, pour les offrir à son beaupère Lucillien, retiré à Sirmium, les brevets de maître de l'infanterie et de la
cavalerie. Ils devaient aller le trouver et le presser de se rendre à Milan pour
organiser la répression si une rébellion survenait. Dans une lettre, Jovien
conseillait à Lucillien de s'entourer d'hommes sûrs. Il choisit Malaric pour
remplacer Jovin dans le commandement militaire des Gaules et il lui en
envoya les insignes. C'était écarter un mérite supérieur, et donc suspect, et
intéresser Malaric au maintien du régime dont il tiendrait cet avancement. Les
deux mandataires devaient présenter sous le meilleur jour la transaction qui
terminait la guerre avec les Perses, voyager jour et nuit et revenir faire leur
rapport.
Ce fut un coup de foudre pour les habitants de Nisibe quand ils apprirent
que leur ville allait être livrée à Sapor. Ils espéraient que l'empereur
reviendrait sur cet abandon du plus ferme rempart de l'Orient. Nous eûmes
bientôt achevé les ressources du convoi de vivres et, si la chair des bêtes de
somme avait manqué, nous aurions été réduits à nous dévorer les uns les
autres. Il en résulta l'abandon des bagages et des armes. La disette était telle
que le boisseau de froment, quand on en trouvait, se payait dix deniers d'or.
Nous arrivâmes à Thilsaphate où Sébastien et Procope vinrent à notre
rencontre. De là nous hâtâmes la marche et Nisibe apparut. Jovien campa à
l'extérieur et refusa de loger au palais. Il aurait rougi de consacrer par sa
présence dans les murs la cession de cette ville à l'ennemi. Le soir même, le
notaire Jovien, celui qui s'était introduit au moyen d'une mine dans les murs
de Mahozamalcha, fut jeté dans un puits que l'on combla. Il avait été désigné
par certains, à la mort de Julien, comme digne de l'empire. Le lendemain, le
perse Binésès vint réclamer l'exécution du traité. Il entra en ville et arbora sur
la citadelle son étendard. C'était le signal de l'expulsion des citoyens. Les
malheureux protestaient. Ils se faisaient fort de défendre seuls la place
comme ils l'avaient souvent fait. Mais c'était peine perdue. L'empereur
refusait d'être parjure. Sabinus, un magistrat municipal, observa que
Constance était mort sans avoir cédé un pouce de territoire. Jovien n'en fut
pas ému. Mais, alors qu'on lui offrait une couronne, l'avocat Sylvain lui
souhaita d'être ainsi couronné par les villes qui lui restaient. Cette fois il fut
piqué au vif et donna l'ordre d'évacuer la ville en trois jours. On vit une foule
de malheureux en larmes encombrer les routes, saisissant à la hâte ce qu'ils
pouvaient transporter et abandonnant le reste. Après cela, le tribun
Constance fut désigné pour remettre aux Perses les autres places. Procope
fut chargé d'accompagner à Tarse la dépouille de Julien. Il s'acquitta de ce
devoir mais, aussitôt après, il se cacha jusqu'au moment où il reparut revêtu
de la pourpre à Constantinople.
Tout étant fini, nous retournâmes à Antioche. Là, la colère divine sembla se
manifester. La sphère d'airain que tenait la statue de Maximien disparut. Les
solives de la salle du conseil craquèrent. Des comètes parurent en plein jour.
Jovien, inquiet, repartit au cœur même de l'hiver et se rendit à Tarse. II lui
tardait également de s'en éloigner. Toutefois il voulut embellir le tombeau de
Julien sur le chemin qui mène aux défilés du Taurus. De Tarse, Jovien gagna
Tyane en Cappadoce où il rencontra le notaire Procope et le tribun Mémoride
qui lui rendirent compte de leur mission. Lucillien s'était rendu à Milan avec
les tribuns Séniauchus et Valentinien et, apprenant que Malaric refusait le
commandement qui lui était offert, il en était reparti pour Reims. Là il s'était
lancé dans une discussion avec l'intendant. Celui-ci, qui avait à se reprocher
des fraudes, s'était enfui dans un cantonnement où il avait répandu le bruit
que Julien n'était pas mort. Cette fable avait excité parmi les troupes une
violence dont Lucillien et Séniauchus avaient été victimes. Ils ajoutèrent
qu'une députation allait arriver de la part de Jovin pour lui annoncer que son
pouvoir était reconnu par l'armée des Gaules.
Jovien envoya ensuite Arinthée en Gaule avec une lettre pour Jovin. Il
confirmait ce dernier dans son poste et l'engageait à lui rester fidèle. Il lui
enjoignait de punir l'auteur de la sédition et d'envoyer à la cour ceux qui y
avaient figuré. Après cela, il se rendit à Aspuna, en Galatie, pour recevoir les
députés de l'armée des Gaules. Il accueillit gracieusement les nouvelles dont
ils étaient porteurs et les renvoya chargés de présents. A Ancyre l'empereur
prit le consulat avec Varronien, son fils encore presque au berceau. Les cris
que poussa l'enfant pour n'être pas placé dans la chaise curule, comme le
veut l'usage, présageaient l'événement qui ne tarda pas à arriver. La nuit de
son arrivée à Dadastane, entre la Galatie et la Bithynie, Jovien fut trouvé mort
dans son lit. On supposa une asphyxie causée par l'enduit des murs de sa
chambre ou par le charbon qui y brûlait, ou encore par une indigestion. Il
avait trente-trois ans. Il avait la démarche digne, la physionomie gaie et les
yeux bleus. Il était d'une corpulence telle qu'on eut peine à trouver des
ornements impériaux à sa taille. Comme Constance, qu'il préférait à Julien
comme modèle, on le voyait remettre à l'après-midi les affaires sérieuses et
badiner en public avec ses courtisans. Il était attaché à la religion chrétienne.
Il aimait aussi les femmes et la table.
XI - Valentinien empereur
Le corps de Jovien fut envoyé à Constantinople. L'armée continua vers
Nicée, en Bithynie. Là on délibéra sur le choix du nouvel empereur. Le tribun
Equitius fut rejeté. Janvier, parent de Jovien et intendant en Illyrie, était trop
loin. Soudain Valentinien fut élu, sans que personne ne s'y oppose. Jovien
l'avait laissé à Ancyre. On lui demanda de venir. Il y eut cependant un
interrègne de dix jours. Valentinien s'empressa de déférer à l'invitation mais
averti, dit-on, par des présages, il ne voulut ni sortir ni se laisser voir le
lendemain de son arrivée qui était l'intercalaire du mois de février d'une
année bissextile, jour qu'il savait réputé néfaste chez les Romains. Le soir de
ce jour, on consigna chez soi toute personne supposée ambitieuse. Enfin la
nuit s'écoula et le jour parut. L'armée entière était rassemblée. Valentinien fut
proclamé chef de l'empire au milieu des applaudissements, revêtit les habits
impériaux et mit la couronne. Il commençait un discours quand la foule
réclama un second empereur. Il reconnut l'intérêt de partager le pouvoir mais
expliqua qu'il fallait la concorde entre les deux collègues. Il s'engagea donc à
choisir quelqu'un et renvoya les soldats avec la promesse d'une gratification.
Cela ramena le calme et l'empereur fut reconduit au palais.
Pendant ce temps Apronien, préfet de Rome, se montrait un juge probe et
sévère. Son principal souci, au milieu des soins dont l'administration de cette
ville est chargée, était de faire juger les magiciens et leurs complices. Il avait
perdu un œil, ce qu'il attribuait à la magie. On jugea qu'il allait trop loin quand
on le vit traiter ces affaires capitales en plein cirque, au milieu de la foule. La
dernière exécution qu'il ordonna fut celle du cocher Hilarin qui avait livré son
fils à un magicien pour l'instruire dans sa science, voulant par là s'assurer la
réussite. Le coupable se réfugia dans un temple chrétien d'où il fut arraché
pour être décapité. Mais l'impunité qui reparut avec l'administration suivante
ramena le désordre. La licence alla au point qu'un sénateur qui avait fait
comme Hilarin se racheta par une grosse somme.
Valentinien donna l'ordre du départ pour le surlendemain mais d'abord il
consulta les hauts personnages de l'Etat sur la désignation d'un collègue.
Dagalaif, maître de la cavalerie, répondit que l'empereur avait bien un frère
mais qu'on pouvait trouver plus digne. Valentinien fut vexé. A Constantinople,
le 5 des calendes d'avril, il donna le titre d'Auguste à son frère Valens qui
n'était en fait que l'instrument de ses volontés. Les deux empereurs eurent en
même temps un accès de fièvre. Cela dura peu mais une enquête eut lieu. Le
bruit courut qu'elle était dirigée contre les amis de Julien qu'on accusait
d'avoir usé de maléfices. Mais on ne put rien trouver. Cette année, toutes nos
frontières furent malmenées. Les Alamans ravagèrent la Gaule et la Rhétie,
les Quades et les Sarmates les deux Pannonies, les Pictes, les Saxons, les
Scots et les Attacottes mirent à feu et à sang la Bretagne, les Austoriens et
les Maures multiplièrent leurs courses en Afrique et des Goths dévastèrent la
Thrace. Le roi de Perse, de son côté, menaçait l'Arménie, prétendant qu'il
avait traité avec Jovien et que, celui-ci mort, rien ne s'opposait à ce qu'il
reprenne cette possession de ses ancêtres.
Après l'hiver, les deux empereurs traversèrent la Thrace pour se rendre à
Naissus. La veille de leur séparation, ils firent se partagèrent les grands
officiers de la couronne. A Valentinien, qui disposait de tout à son gré,
échurent Jovin et Dagalaif. Victor dut, avec Arinthée, suivre Valens en Orient.
Lupicin y resta maître de la cavalerie. Equitius eut le commandement militaire
en Illyrie avec le titre de comte. Sérénien reprit du service parce qu'il était
pannonien et fut placé près de Valens. On régla aussi le partage des troupes.
Les deux frères firent ensuite leur entrée à Sirmium et adoptèrent leurs
résidences respectives. Valentinien s'adjugea Milan, capitale de l'empire
d'Occident, et Valens partit pour Constantinople. Salutius était déjà en
possession de la préfecture d'Orient. Mamertin eut l'autorité civile sur l'Italie,
l'Afrique et l'Illyrie et Germanien, l'administration de la Gaule. L'année fut
désastreuse. Les Alamans avaient envoyé une ambassade à la cour et
l'usage, dans ces occasions, était de faire aux députés de riches présents.
On leur en offrit de peu de valeur qu'ils rejetèrent avec indignation. Là-dessus
le maître des offices Ursace les maltraita et, de retour chez eux, ils
soulevèrent sans peine le ressentiment des barbares qui se crurent méprisés.
C'est à cette époque qu'éclata la révolte de Procope. Valentinien l'apprit au
moment où il entrait à Paris, le jour des calendes de novembre. Il venait
d'envoyer Dagalaif contre les Alamans. La nouvelle le jeta dans un trouble
extrême. Il ne savait si Valens était mort ou vivant car Equitius n'avait fait que
transmettre un rapport du tribun Antonin, commandant au fond de la Dacie,
qui n'était instruit que vaguement des faits. Valentinien, de peur que le rebelle
n'entre en Pannonie, se prépara à reculer vers l'Illlyrie. Les conseils ne lui
manquaient pas pour tempérer son empressement à revenir sur ses pas. On
lui montrait la Gaule menacée. Des députations des villes joignaient leurs
instances à ces objections. Il ne pouvait les abandonner dans cette crise. Il
finit par se rendre à ces avis. Réfléchissant que Procope n'était que son
adversaire personnel alors que les Alamans étaient les ennemis de l'empire,
il prit le parti de ne pas quitter la Gaule et se rendit à Reims. Cependant,
comme il n'était pas non plus sans inquiétude pour l'Afrique, il en confia la
défense à Neoterius, Masaucio et Gaudence.
Procope, né en Cilicie, était parent avec Julien. Une conduite sans
reproche l'avait mené aux premiers rangs dans l'armée. A la mort de
Constance, il avait obtenu le titre de comte et on pouvait prévoir qu'il
remuerait un jour l'Etat si l'occasion lui en était donnée. Lorsque Julien entra
en Perse, il mit Procope et Sébastien à la tête de la réserve qu'il laissait en
Mésopotamie et on dit qu'il lui avait ordonné de prendre le titre d'empereur si
lui-même succombait. Procope s'acquittait de sa mission quand il apprit la
mort de Julien et l'avènement de Jovien. Il se cacha en apprenant la fin
tragique du notaire Jovien, suspect de prétention à l'empire. Il se réfugia à
Chalcédoine. De là, il faisait des voyages incognito à Constantinople et
recueillait les murmures sur l'avarice de Valens. Ce défaut, chez le prince,
était excité par son beau-père Pétrone, un personnage ignoble. Pétrone,
avide de dépouilles, infligeait la torture puis l'amende du quadruple à tort ou à
raison. Sa fortune grossissait ainsi. Dans le peuple et dans l'armée on rêvait
d'un changement de régime. Procope jugea qu'il pouvait saisir le pouvoir.
Valens était parti pour la Syrie après l'hiver et entrait en Bithynie quand il
apprit que les Goths s'étaient réunis pour attaquer la Thrace. Il se contenta
d'y envoyer des troupes. Procope profita de son éloignement et risqua le tout
pour le tout. De jeunes soldats des légions Divitense et Tongrienne se
partaient pour la guerre et devaient passer deux jours à Constantinople. Il en
connaissait beaucoup et s'adressa à ceux sur lesquels il pouvait compter.
Ceux-ci, séduits par la perspective de brillantes récompenses, s'engagèrent à
lui obéir et promirent le concours de leurs camarades. Au jour dit, Procope se
rendit au quartier des deux légions. On lui avait dit qu'il s'y tiendrait un
conciliabule nocturne. Procope, qui n'avait pu se procurer de manteau
impérial, se tint debout, revêtu de la tunique brodée d'or d'un officier du palais
et chaussé de pourpre, une lance à la main droite. Après cette parodie du
cérémonial d'avènement et la promesse qu'il fit aux soldats de les combler de
richesses dès qu'il serait au pouvoir, il se montra en public. Lorsqu'il voulut
parler, la foule l'accueillit par un silence maussade puis il fut salué empereur
tant bien que mal. Il se rendit au sénat, dont les principaux membres étaient
absents, puis courut s'emparer du palais.
Les petits marchands, les employés du palais, les militaires en retraite
prirent parti pour Procope. Les autres quittèrent la ville. Le notaire Sophrone
atteignit Valens comme il allait quitter Césarée et présenta les choses de
manière à persuader le prince de gagner au plus vite la Galatie pour rassurer
les esprits. Pendant ce temps, Procope se démenait. Ses agents annonçaient
que Valentinien était mort. Nébride, préfet du prétoire, et Cesarius, préfet de
Constantinople, furent arrêtés. L'administration de la ville fut confiée à
Phronémius et la charge de maître des offices à Euphrase, deux Gaulois.
Gomoarius et Agilo, rappelés au service, eurent la direction des affaires
militaires. Procope s'inquiétait de la proximité du comte Jules qui commandait
pour Valens en Thrace. Une lettre que Nébride fut forcé d'écrire, soi-disant
sur l'ordre de Valens, l'attira à Constantinople où il fut arrêté. Ainsi la Thrace
fut acquise à la rébellion. Restait à s'entourer de la force militaire. Ce fut
facile. Les détachements dirigés sur Constantinople pour prendre part aux
opérations de Thrace formaient le noyau d'une armée. Fascinés par les
séductions de Procope, ils s'engagèrent à le servir. Il avait imaginé un moyen
d'agir sur leurs esprits, c'était de parcourir les rangs, tenant dans ses bras la
fille de l'empereur Constance, dont le nom était cher à l'armée. Il associait
ainsi les souvenirs aux droits personnels qu'il tirait de sa parenté avec Julien.
L'impératrice Faustine avait mis à sa disposition quelques pièces du costume
impérial. Procope voulait s'emparer de l'Illyrie. Ses agents crurent avoir tout
fait avec quelques pièces d'or mais ils tombèrent aux mains d'Equitius,
commandant militaire du pays, qui les tua et fit garder les trois défilés qui font
communiquer l'empire d'Orient et les provinces du nord. Cela fit perdre à
l'usurpateur l'espoir d'obtenir l'Illyrie et les ressources qu'il en aurait pu tirer.
Le découragement s'empara de Valens au point qu'il pensa abdiquer.
Revenu à lui-même, il ordonna que les légions des Joviens et des Victorins
marchent contre les rebelles. A leur approche Procope, qui venait d'entrer à
Nicée, revint sur ses pas avec les Divitenses et les déserteurs dont il s'était
entouré. Au dernier moment, il avança seul, de l'air d'un homme qui veut en
provoquer un autre au combat singulier. Dans les rangs adverses, un certain
Vitallien s'écria que des braves gens allaient mourir pour des inconnus et
acceptaient qu'un misérable Pannonien jouisse du pouvoir. Le devoir leur
commandait plutôt de soutenir la famille de leurs souverains. Ces quelques
mots lui gagnèrent tous les esprits. Les plus résolus passèrent dans les rangs
de l'usurpateur. Un plus grand succès lui était encore réservé. Le tribun
Rumitalque, qui avait pris parti pour lui, occupa Nicée grâce à des
intelligences avec la garnison. Valens aussitôt envoya pour reprendre cette
place Vadomaire, ex-roi des Alamans. Quant à lui, il se rendit devant
Chalcédoine. Les habitants, du haut des murs, l'insultaient, l'appelant
brasseur, c'est-à-dire fabriquant de cette boisson extraite de l'orge qui est en
Illyrie la boisson du pauvre. Manquant de vivres, il allait se retirer quand une
sortie de la garnison, sous le commandement de Rumitalque, tailla en pièces
une partie de ses troupes. L'entreprise aurait réussi si le prince n'avait
traversé en hâte le lac Sunon et mis le fleuve Gallus entre lui et ses
poursuivants. Ce coup de main fit de Procope le maître de la Bithynie.
Revenu à Ancyre, Valens apprit l'arrivée de Lupicin. L'espoir lui revint et il
s'empressa d'envoyer contre l'ennemi Arinthée, le meilleur de ses généraux.
Près de Dadastane, celui-ci rencontra Hypéréchius. Arinthée dédaigna de se
mesurer avec un tel adversaire et, avec l'ascendant que lui donnait sa taille et
son renom, ordonna aux ennemis d'arrêter leur capitaine. Ce chef dérisoire
fut fait prisonnier par ses propres soldats.
Vénuste, un commis de Valens envoyé en Orient pour payer la solde des
troupes, s'était réfugié à Cyzique avec les fonds dont il était chargé. Il trouva
là le comte Sérénien et ce qu'il avait pu ramasser de troupes. La ville a une
forte enceinte. Procope avait réuni des forces considérables pour l'assiéger
afin de se rendre maître de l'Hellespont. Les habitants, pour fermer leur port
aux galères ennemies, avaient tendu une chaîne en travers de l'entrée. Les
assiégeants commençaient à se lasser lorsqu'un tribun nommé Aliso réussit
à surmonter l'obstacle. Trois vaisseaux furent fixés ensemble et sur leurs
ponts se placèrent des soldats formant la tortue. Ainsi protégé, Aliso parvint à
rompre la chaîne à coups de hache et ouvrit ainsi le passage vers la ville. Cet
exploit lui valut, après l'échec de la révolte, la vie sauve et le maintien dans
son grade. Procope, à qui ce fait d'armes assurait la possession de la ville,
s'empressa d'y faire son entrée et prononça une amnistie pour tous, sauf
Sérénien. Il conféra ensuite au jeune Hormisdas, fils du royal proscrit
Hormisdas, la dignité de proconsul. Traqué plus tard par des soldats de
Valens, un navire qu'il tenait prêt put l'enlever, lui et sa femme.
Procope se crut alors au-dessus de l'humanité. La maison d'Arbition fut
pillée sur son ordre parce que le propriétaire ne s'était pas rendu devant lui.
Tout retard était dangereux pour l'usurpateur pourtant il s'amusait à négocier
tantôt avec une ville, tantôt avec une autre. Ces événements s'étaient passés
en hiver. Au printemps, Valens et Lupicin se rendirent à Pessinonte et, après
y avoir mis une garnison, se dirigèrent vers la Lycie pour attaquer Gomoarius.
Ce projet avait des opposants qui insistaient sur la présence dans les rangs
ennemis de la fille de Constance et de sa mère Faustine. Mais Valens
s'entendit avec Arbition qui vivait éloigné des affaires. Il l'invita à la cour,
certain que la vue de ce vétéran de Constantin ramènerait plus d'un rebelle
au devoir. De fait, de nombreuses conversions s'opérèrent quand on entendit
ce doyen de l'armée traiter Procope de brigand et, s'adressant aux rebelles,
les appeler ses enfants, ses compagnons et les supplier de se confier à lui
comme à leur père plutôt que d'obéir à un misérable.
Gomoarius lui-même se rendit au camp de Valens. Animé par ce succès,
l'empereur transporta son camp en Phrygie. Les ennemis étaient rassemblés
près de Nacolia. Au moment d'en venir aux mains, Agilo, leur chef, changea
de camp, imité par beaucoup d'autres. Procope alors s'enfuit à pied dans les
bois et les montagnes, suivi des tribuns Florence et Barchalba. Ils errèrent
une partie de la nuit. Voyant que tout espoir était vain, ses compagnons se
jetèrent sur lui et le menèrent au camp de l'empereur. On lui trancha aussitôt
la tête. Florence et Barchalba furent également exécutés alors qu'ils n'avaient
trahi qu'un rebelle et avaient droit à une récompense. Procope avait quarante
ans. A cette nouvelle Marcellus, son parent, qui appartenait à la garnison de
Nicée, s'introduisit dans le palais où Sérennien était gardé et le tua. Cela
sauva plus d'une tète. S'il avait vu le triomphe de son parti, Sérénnien aurait
flatté la cruauté du prince. Marcellus courut s'emparer de Chalcédoine et
devint lui-même un fantôme d'empereur. Les rois goths avaient envoyé à
Procope un secours de trois mille hommes qu'il espérait gagner à sa cause. Il
comptait aussi sur la tentative d'Illyrie, dont le résultat n'était pas encore
connu. Equitius, voyant que la guerre allait se concentrer en Asie, avait
franchi le pas de Sucques pour prendre Philippopolis, tenue par les rebelles.
Cette place était importante pour lui. S'il devait traverser la région de l'Hémus
pour secourir Valens, il était dangereux de la laisser au pouvoir de l'ennemi.
Mais, informé de l'affaire de Marcellus, il envoya un détachement le saisir et
le fit jeter dans une prison dont il ne sortit que pour subir la torture et la mort.
La mort de Procope mit fin à l'effusion du sang sur les champs de bataille
mais, dans les représailles, on passa souvent la mesure. Elles furent surtout
impitoyables envers la garnison de Philippopolis qui n'avait capitulé qu'en
voyant la tête de Procope qu'on portait en Gaule et qu'on lui fit voir en
passant. Cette rigueur fut parfois fléchie par des sollicitations influentes. Ainsi
Araxius obtint, grâce à son gendre, d'être relégué dans une île d'où il
s'évada. Euphrase et Phronème se virent le premier absous, le second
déporté à Chersonèse parce qu'il avait été bien vu de Julien. Une série
d'enquêtes s'ouvrit. Quiconque convoitait le bien d'autrui trouvait accès à la
cour. On était sûr, avec une accusation, de s'enrichir des dépouilles de
l'innocent. L'empereur provoquait les dénonciations et jouissait des supplices.
Sa victoire en fut ternie. Quand la soif de meurtres fut assouvie, vint le tour
des confiscations et des exils. Ils tombèrent de préférence sur les notables.
Aux calendes d'août, il y eut un tremblement de terre. La mer se retira,
laissant à nu ses cavités profondes et la population des abîmes palpitante sur
le sable. Pour la première fois depuis que le monde est né, le soleil visita de
ses rayons de hautes montagnes et d'immenses vallées dont on ne faisait
que soupçonner l'existence. Les équipages des navires échoués purent
ramasser à la main les poissons. Mais tout à coup les vagues revinrent,
envahissant îles et terre ferme. Le reflux montra plus d'un navire échoué et
des milliers de cadavres. A Alexandrie, de grosses embarcations furent
poussées jusque sur le toit des maisons.
XII – Résistance sur tous les fronts
Les Alamans s'étaient remis des coups de Julien. Aux calendes de janvier,
profitant de l'hiver, plusieurs bandes firent irruption et, divisées en trois corps,
se répandirent en pillant. Le comte Charietto, qui commandait dans les deux
Germanies, s'avança contre le premier groupe. Il avait appelé à lui Sévérien,
cantonné à Châlons avec les Divitenses et les Tongriens. Quand leurs forces
furent réunies, l'action s'engagea. Notre ligne de bataille prit la fuite à la vue
de Sévérien renversé de cheval par un javelot. Charietto voulut retenir les
fuyards. Lui-même fut tué. Les barbares s'emparèrent de l'étendard des
Hérules et des Bataves et dansèrent autour avec des trépignements de
triomphe. Dagalaif fut envoyé de Paris pour réparer ce désastre mais il traîna,
alléguant que les barbares étaient trop divisés pour lui permettre de frapper
un coup décisif. Il fut remplacé par Jovin. Ce dernier, surprenant à Scarponne
le plus fort des trois groupes de barbares, l'extermina. Ce succès, obtenu
sans perte, exalta l'ardeur de ses troupes. Il sut en profiter pour écraser le
deuxième groupe. Avançant avec précaution, il apprit qu'une grosse division
de barbares se reposait au bord du fleuve. Il poursuivit silencieusement sa
marche jusqu'à voir les ennemis occupés, les uns à se baigner, les autres à
lisser leur blonde chevelure à la mode de leur pays, et le plus grand nombre
à boire. Il se jeta sur ces brigands qui tombèrent sous nos lances et nos
épées, sauf un petit nombre qui put s'enfuir par des sentiers détournés.
Jovin se porta aussitôt contre le troisième groupe qu'il trouva près de
Châlons. Le combat dura jusqu'à la nuit. La valeur de nos soldats s'y déploya
et ils auraient recueilli presque sans perte le fruit de leurs efforts si le tribun
Balchobaude, moins brave en actes qu'en paroles, ne s'était honteusement
retiré à la nuit. Cela aurait entraîné la déroute si le reste des cohortes avait
suivi son exemple. Mais la troupe tint ferme et tua six mille hommes à
l'ennemi et lui en blessa quatre mille tandis qu'il n'y eut de notre côté que
deux mille hommes hors de combat. A l'aube on vit que l'ennemi avait profité
des ténèbres pour s'enfuir. Jovin revenait sur ses pas quand il apprit qu'un
détachement de lanciers qu'il avait envoyé par un autre chemin piller les
tentes des Alamans, avait pris leur roi et l'avait mis au gibet. Il voulut sévir
contre le tribun qui avait pris sur lui un tel acte d'autorité mais l'officier prouva
que l'emportement des soldats ne lui avait pas laissé le temps d'intervenir.
Jovin reprit la route de Paris. La satisfaction de Valentinien était à son comble
car il venait de recevoir de Valens l'hommage de la tête de Procope.
A cette époque, à Pistoia, en Toscane, un âne monta à la tribune et se mit
à braire. Ce prodige ne tarda pas à s'expliquer. Térence, un boulanger natif
de cette ville, ayant accusé l'ex-préfet Orfite, obtint en récompense
l'administration de la province. Il s'y montra aussi insolent que brouillon et
périt de la main du bourreau, convaincu de prévarication. A Rome, Apronien
avait eu pour successeur Symmaque, homme instruit et modeste. Jamais les
subsistances et la tranquillité ne furent mieux assurées. Symmaque fut
remplacé par Lampade, administrateur intègre et habile. Excédé par le
peuple qui réclamait en faveur de tel ou tel favori des largesses imméritées, il
distribua aux pauvres de grosses sommes pour montrer à la fois sa libéralité
et son mépris des jugements populaires. Quand nos princes dotaient la ville
d'un édifice, il y inscrivait son nom comme fondateur. Une fois, la populace
manqua incendier sa maison. Il voulait construire de nouveaux édifices et, au
lieu d'en payer la dépense, quand il avait besoin de fer, de plomb ou de
cuivre, il envoyait ses agents s'emparer de ces matériaux. Ces exactions
répétées finirent par soulever ses victimes et on aurait fait au préfet un
mauvais parti s'il n'était parti. Vivence, son successeur, un pannonien, était
intègre et mesuré. Son administration fit régner l'abondance mais fut secouée
par une terrible discorde. Damase et Ursin se disputaient le siège épiscopal
et le fanatisme de leurs partisans alla jusqu'à l'effusion du sang. Damase finit
par l'emporter. Cent trente-sept cadavres furent trouvés le lendemain dans
une basilique où les chrétiens tiennent leurs assemblées. Quand on réalise
l'éclat de cette dignité, on n'est pas surpris de cette animosité entre les
rivaux. Celui qui l'obtient est sûr de s'enrichir. Ces prélats seraient mieux
inspirés si, au lieu de se faire un prétexte de la grandeur de la ville pour
justifier leur luxe, ils prenaient exemple sur leurs collègues de province que
leur ordinaire frugal et leurs mœurs pures recommandent aux fidèles.
Pendant ce temps la Thrace était le théâtre de nouveaux combats. Valens,
poussé par son frère, venait de déclarer la guerre aux Goths qui avaient
soutenu Procope. Après la défaite de celui-ci, Victor, maître de la cavalerie,
fut envoyé chez eux pour savoir ce qui avait pu pousser cette nation amie à
aider un usurpateur. Les Goths, pour se justifier, montrèrent une lettre où
Procope prouvait qu'il était du sang de Constantin et ajoutèrent que, s'ils
s'étaient trompés, ils étaient pardonnables. Victor transmit l'excuse à Valens
qui, la jugeant insuffisante, vint, au printemps, camper avec ses forces près
de la forteresse de Daphné. Un pont fut jeté sur le Danube. Le prince put
parcourir le pays sans trouver personne à combattre. Les Goths s'étaient
retirés dans les montagnes des Serres. Valens fit battre le pays par Arinthée,
maître de l'infanterie, qui s'empara d'une partie des familles des ennemis. Ce
fut le seul fruit de cette campagne dont le prince revint sans avoir essuyé de
perte mais sans avoir produit grand effet. L'année suivante, l'empereur fut
arrêté par une crue du Danube. Il campa tout l'été près du bourg des Carpis
et revint passer l'hiver à Marcianopolis. Valens persévéra. L'année suivante,
un pont fut jeté à Novidunum. Il atteignit la tribu des Greuthungues et chassa
devant lui Athanaric, un de leurs chefs, qui s'était cru assez fort pour lui tenir
tête. La présence prolongée du prince dans leur voisinage inquiétait les
Goths et l'interruption du commerce les gênait beaucoup. Ils implorèrent la
paix, l'empereur accepta. Il fallait trouver un lieu de conférence. Athanaric
allégua le serment qu'il avait fait de ne jamais mettre le pied sur le sol romain.
De son côté, l'empereur aurait dérogé en se rendant près de lui. On ménagea
une rencontre au milieu du fleuve, sur des bateaux. Valens prit des otages et
revint à Constantinople. Le sort y amena plus tard Athanaric lui-même,
chassé de sa patrie. Il y mourut, et fut inhumé suivant le rite romain.
Pendant ce temps, Valentinien tomba malade. Des Gaulois de sa garde
parlèrent d'élever à l'empire Rusticus Julianus, garde des archives. D'autres
pensaient à Sévère, maître de l'infanterie. Mais l'empereur se rétablit et éleva
au pouvoir son fils Gratien. Tout fut fait pour y préparer l'armée. Il le fit venir
et, montant avec lui sur une tribune, entouré des grands personnages de sa
cour, il prit par la main le jeune prince et le recommanda à l'assemblée. Ce
fut bien accueilli et Gratien fut proclamé empereur. En conférant le titre
d'Auguste et non celui de César à son frère et à son fils, Valentinien mit le
sentiment de famille au-dessus des usages. Quelques jours après, Mamertin,
préfet du prétoire, fut accusé de concussion par Avitien, ex-lieutenant
d'Afrique. Il fut remplacé par Vulcace Rufin, homme qui ne laissait passer
aucune occasion de gain quand il pouvait en profiter sans scandale. Rufin sut
obtenir le rappel d'Orfite et la restitution des biens de l'exilé. Valentinien, au
début, avait fait des efforts pour maîtriser ses colères. Mais l'explosion,
longtemps contenue, n'en fit que plus de dégâts. Parmi les victimes de sa
cruauté, Dioclès, trésorier en Illyrie, expira sur le bûcher pour une faute
légère. La peine de mort fut infligée à Diodore, intendant d'Italie, et à trois
appariteurs parce que le comte s'était plaint de ce que Diodore lui avait
intenté un procès et que les appariteurs lui avaient ordonné de répondre
devant la justice. Les chrétiens de Milan honorent la mémoire de ces
victimes. L'empereur, une autre fois, avait ordonné de mettre à mort les
décurions de trois villes pour avoir, sur réquisition d'un juge, exécuté un
nommé Maxence. Mais Eupraxe l'encouragea à la modération parce que
ceux qu'il faisait périr comme criminels, les chrétiens en faisaient des martyrs.
Valentinien allait d'Amiens à Trèves quand il reçut de mauvaises nouvelles
de Bretagne. Les barbares affamaient le pays. Ils avaient tué le comte
Nectaride et fait tomber le duc Fullofaud dans une embuscade. Valentinien
chargea le comte Sévère de remédier au mal. Puis il le remplaça par Jovin
qui, à peine arrivé, demanda qu'on lui envoie une armée. De plus en plus
inquiet, l'empereur choisit finalement Théodose et lui confia l'élite des légions.
Les Pictes formaient à cette époque deux peuples, les Dicalydons et les
Verturions, qui, avec les Attacottes et les Scots, ravageaient tout. Dans les
parties de l'île proches de la Gaule, les Francs et les Saxons opéraient des
descentes sur les côtes. Théodose débarqua à Rutopie. De là, suivi des
Bataves, des Hérules, des Joviens et des Victorins, il gagna l'ancienne cité
de Londres, appelée depuis Augusta. Il divisa sa troupe en plusieurs corps et,
tombant sur les partis ennemis chargés de butin, les défit et leur enleva les
hommes et le bétail qu'ils avaient pris. Il rentra ensuite en triomphe dans la
ville. Il sembla à Théodose que le plus sûr, en fonction du nombre des
nations auxquelles il avait affaire, était d'agir par surprise. Les aveux des
prisonniers et les renseignements des transfuges le confirmèrent dans cette
opinion. Il promit l'impunité aux déserteurs qui reviendraient et rappela les
soldats en congé. Presque tous rejoignirent au premier avis.
L'Afrique était aussi désolée par les barbares. Les maux du pays, dus au
relâchement de la discipline, étaient aggravés par la cupidité du comte
Romain. Haï pour sa cruauté, cet homme l'était plus encore pour sa façon de
devancer les ravages de la guerre et de mettre ensuite ses vols au compte
de l'ennemi. Il était protégé par son parent Rémige, maître des offices, qui
avait l'art de présenter à Valentinien sous un jour favorable la condition de
l'Afrique. Un des torts de Valentinien est d'avoir favorisé l'arrogance de
l'armée. Impitoyable pour les soldats, il fermait les yeux sur les vices des
chefs. A cette époque, des bandes d'Isauriens désolaient la Pamphylie et la
Cilicie sans trouver de résistance. Cela émut le lieutenant d'Asie, Musonius. Il
rassembla des éléments de la milice connue sous le nom de Diogmites. Mais
il ne put éviter une embuscade où tous périrent avec lui. Cela tira enfin nos
troupes de leur torpeur. On fit justice d'un certain nombre des brigands et les
autres furent relancés dans leurs repaires, si bien que, ne trouvant plus ni
repos ni subsistance, ces barbares, sur le conseil des habitants de
Germanicopolis, demandèrent la paix. Ils livrèrent des otages, après quoi ils
restèrent longtemps calmes. Rome était alors sous l'excellente administration
de Prétextat. Son autorité mit fin au schisme qui divisait les chrétiens. Ursin
fut expulsé. La tranquillité régna dès lors dans la ville. Le préfet fit disparaître
les usurpations de la voie publique, purgea les temples des constructions
parasites, établit dans tout son ressort l'uniformité de poids et mesure, seul
moyen d'empêcher les exactions et les fraudes dans le commerce.
Pendant une absence de Valentinien, un prince alaman nommé Rando
s'introduisit dans Moguntiacum. C'était le jour d'une grande fête chrétienne.
Le barbare fit de nombreux prisonniers et s'empara d'un riche butin. Tous les
moyens étaient mis en œuvre pour nous débarrasser du fils de Vadomaire,
Vithicab, qui soulevait contre nous ses compatriotes. Il finit par succomber, à
notre instigation, sous les coups d'un de ses domestiques. Sa mort freina
quelque temps les hostilités mais l'assassin se réfugia sur le territoire romain.
Une campagne contre les Alamans allait s'ouvrir. Nos soldats étaient fatigués
d'être perpétuellement tenus sur le qui-vive par cette nation. Le comte
Sébastien reçut l'ordre de participer avec les troupes qu'il commandait en
Italie et en Illyrie et, dès la fin de l'hiver, Valentinien et son fils franchirent le
Rhin. On s'avança en carré, les deux empereurs au centre, les généraux
Jovin et Sévère sur les deux ailes. Plusieurs jours se passèrent ainsi et, ne
trouvant rien à combattre, on incendiait les maisons et les cultures.
L'empereur continua sa marche jusqu'à un lieu nommé Solicinium. Là il
s'arrêta, averti par ses éclaireurs que l'ennemi était en vue. Les barbares
avaient compris que leur seule chance de salut était de reprendre l'offensive
et s'étaient postés sur la montagne.
Nos lignes, sur ordre de l'empereur, se tinrent immobiles. Sébastien
occupa le revers septentrional de la montagne, manœuvre qui lui livrait les
fuyards si les Germains avaient le dessous. Gratien, trop jeune, resta à
l'arrière-garde. Valentinien passa l'inspection des troupes puis renvoya son
escorte et courut reconnaître le terrain. Mais il s'égara dans un marécage et
faillit tomber dans une embuscade. Dès que l'armée eut pris quelque repos,
le signal fut donné. Deux jeunes guerriers d'élite devancèrent leurs bataillons,
invitant leurs compagnons à les suivre. Le gros de l'armée parvint sur leurs
traces, à travers les buissons et les rochers, à gagner les hauteurs. Alors la
lutte s'engagea. Les barbares se troublèrent en voyant notre front de bataille
les enfermer dans ses deux ailes. Ils continuèrent à se battre mais l'ardeur
romaine l'emporta. Les ennemis voulurent fuir mais furent rejoints par les
nôtres. Ce fut un massacre. Parmi ceux qui quittèrent le champ de bataille
vivants, une partie se heurta à Sébastien qui les attendait au pied de la
montagne et fut taillée en pièces. Le reste se réfugia dans la forêt. Nous
eûmes des pertes sensibles. Après cette victoire chèrement achetée, on
reprit les quartiers d'hiver, l'armée dans ses cantonnements, les deux
empereurs à Trèves. Vulcace Rufin venait de mourir. On appela à la
préfecture du prétoire Probus, recommandé par ses richesses, bien ou mal
acquises.
Après la mort de Julien et le honteux traité qui l'avait suivie, une apparente
concorde régna quelque temps entre nous et le roi de Perse. Mais il ne tarda
pas à fouler aux pieds ce pacte comme s'il cessait d'être valable avec la mort
de Jovien et il étendait la main sur l'Arménie, employant tour à tour la ruse et
la violence. Parvenu à attirer le roi Arsace dans un festin, il lui fit crever les
yeux. Relégué dans un fort, Arsace fut finalement tué. Sapor ne s'en tint pas
là. Il chassa Sauromace, qui tenait de nous le sceptre d'Ibérie, et le remplaça
par Aspacuras. Pour comble d'insolence, il conféra l'autorité sur l'Arménie
entière à deux transfuges, l'eunuque Cylace et Arrabanne, leur ordonnant de
détruire Artogérasse, ville forte où était enfermés la veuve, le fils et le trésor
d'Arsace. Le siège commença. Mais le site de la place et le climat rendaient
les opérations impraticables en hiver. Cylace, en sa qualité d'eunuque, savait
s'y prendre avec les femmes. Arrabanne et lui se présentèrent devant la ville
et purent entrer. Ils tentèrent d'effrayer la reine et la garnison en insistant sur
la violence de Sapor et sur la nécessité de le fléchir par une prompte
soumission. Mais ces négociateurs, touchés par les larmes de la reine,
voyant peut-être de ce côté de plus grandes récompenses, changèrent de
plan et nouèrent une secrète entente avec les assiégés. On convint d'une
sortie nocturne de la garnison contre le camp et ils retournèrent dire à l'armée
que les assiégés demandaient deux jours pour délibérer. La nuit, une troupe
se glissa dans le camp et y fit un grand carnage. Le ressentiment de Sapor
s'accrut lorsqu'il apprit l'évasion de Papa, fils d'Arsace, et l'accueil fait au
fugitif par Valens, l'empereur lui ayant assigné pour résidence la ville de
Néocésarée dans le Pont.
Cylace et Arrabanne envoyèrent une députation à Valens. Ils demandaient
Papa pour roi et des secours. Les secours furent refusés mais le duc Térence
eut mission de ramener Papa en Arménie pour y exercer le pouvoir, sans
prendre le titre de roi pour éviter le reproche d'infraction au traité. Cette
transaction exaspéra Sapor qui se mit à ravager l'Arménie. A son approche
Papa s'enfuit avec Cylace et Arrabanne et gagna les montagnes qui séparent
l'empire du territoire lazique. Pendant cinq mois ils déjouèrent les poursuites.
Sapor comprit qu'il perdait son temps. Il incendia les arbres fruitiers, plaça
des garnisons dans tous les forts qu'il contrôlait et revint vers Artogérasse
qu'il emporta et brûla. La femme d'Arsace et ses trésors tombèrent en son
pouvoir. Cela détermina l'envoi d'une armée avec Arinthée pour chef pour
secourir l'Arménie au cas où les Perses y recommenceraient les hostilités.
Mais Sapor travaillait à circonvenir Papa par ses émissaires. Il le grondait
avec une bienveillance hypocrite sur l'ascendant excessif qu'il laissait prendre
à Cylace et à Arrabanne. Le crédule prince donna tête baissée dans le piège,
fit mettre à mort ses deux ministres et envoya leurs têtes à Sapor en signe de
soumission. Mais les Perses étaient été intimidés par l'approche d'Arinthée.
Ils envoyèrent une ambassade à l'empereur pour lui demander, aux termes
du traité conclu avec Jovien, de ne pas intervenir. Cette demande fut
repoussée et Térence, avec douze légions, alla replacer Sauromace sur le
trône d'Ibérie. Le prince arrivait au fleuve Cyrus lorsque Aspacuras, son
cousin, vint le supplier d'accepter qu'ils règnent ensemble. Il appuyait sa
proposition sur l'impossibilité pour lui, dont le fils était otage chez les Perses,
de faire cause commune avec les Romains. L'empereur jugea qu'il était
prudent de ne pas envenimer la querelle et accepta le partage de l'Ibérie. Le
Cyrus fut fixé comme frontière. Sauromace régna sur les Lazis et le territoire
limitrophe de l'Arménie, Aspacuras sur celui qui confine à l'Albanie et à la
Perse. Sapor, considérant le pacte rompu, se prépara à entrer en campagne.
Pendant ce temps, les massacres recommençaient à Rome. Maximin, vicepréfet Rome, était né à Sopiana, en Valérie. Son père était greffier et venait
de la nation des Carpis que Dioclétien avait fait transporter en Pannonie.
Après une éducation médiocre, il avait été administrateur de la Corse, de la
Sardaigne puis de la Toscane. De là il fut appelé aux fonctions de préfet des
subsistances à Rome. Trois choses le tinrent en bride au début. D'abord, son
père lui avait prédit qu'il parviendrait au poste le plus élevé mais qu'il mourrait
de la main du bourreau. Ensuite, il était lié à un magicien sarde qui savait
évoquer les mânes des suppliciés et la crainte d'une indiscrétion le força, tant
que celui-ci vécut, à se montrer humain. Enfin il tenait du serpent et, comme
lui, savait ramper jusqu'au moment de s'élancer sur ses victimes. Une plainte
pour empoisonnement avait été portée devant le préfet Olybrius par Chilon,
lieutenant d'Afrique, et Maxima, sa femme, contre le luthier Séricus, le maître
d'escrime Asbolius et l'haruspice Campensis. Les prévenus avaient été
arrêtés mais, l'infirmité du préfet faisant traîner l'affaire, les plaignants
obtinrent qu'elle soit attribuée au préfet des subsistances. La férocité de
Maximin se révéla alors. Des aveux obtenus par la torture compromirent
quelques noms illustres. Un rapport exagéré fut aussitôt fait à Valentinien qui
décréta que la torture pourrait être appliquée à tous. On donna à Maximin
l'intérim de la préfecture et on lui adjoignit Léon, un brigand pannonien.
Le signal des meurtres judiciaires était donné. Parmi les condamnations, il
y en eut d'atroces. L'avocat Marin fut condamné à mort sans débats pour
avoir usé de pratiques illicites afin d'obtenir la main d'une femme. Le sénateur
Céthégus, sur un soupçon d'adultère, eut la tête tranchée. Alypius, jeune
homme de noble famille, paya de l'exil une peccadille. D'autres moins
distingués furent remis au bourreau. Une disette étant apparue à Carthage, le
proconsul Hymétius avait ouvert aux habitants les greniers affectés à
l'approvisionnement de Rome et avait ensuite profité d'une bonne récolte
pour rétablir une quantité de grains égale à celle qu'il avait prise. Comme le
froment avait été livré à un écu d'or les dix boisseaux et racheté à un écu les
trente, l'opération présentait au profit du trésor une différence qu'il y fit verser.
Il fut pourtant soupçonné de détournement et une partie de ses biens fut
confisquée. Une coïncidence aggrava la chose. L'haruspice Amantius était
traduit en justice sur une dénonciation anonyme comme ayant été appelé en
Afrique par Hymétius pour faire un sacrifice dans des vues criminelles. Une
perquisition fit découvrir un écrit de la main d'Hymétius où l'haruspice était
invité à employer les formes religieuses de supplications pour adoucir à son
égard les deux empereurs. Mais l'écrit se terminait par des commentaires sur
l'avarice de Valentinien. Les juges en référèrent au prince et reçurent en
retour l'ordre de pousser l'enquête. Frontin, conseiller d'Hymétius, convaincu
d'avoir aidé à la rédaction de la pièce, fut relégué en Bretagne. Amantius fut
condamné à mort. On regardait l'accusé comme perdu mais le droit qu'il fit
valoir d'être jugé par l'empereur le sauva. Valentinien le renvoya devant le
sénat qui examina l'affaire sans passion et ne prononça contre lui qu'un
simple exil en Dalmatie, ce qui mit le prince en fureur. Le sénat supplia
l'empereur de rétablir la juste proportion entre les délits et les peines.
Valentinien cria à la calomnie. En quoi il fut contredit par Eupraxe, dont le
courage fit reculer le prince.
Maximin fit le procès du jeune Lollien, fils de l'ex-préfet Lampade, coupable
d'avoir copié un recueil de formules magiques. Sa tête tomba. Les femmes
n'était pas épargnées. Plusieurs périrent sous l'imputation d'adultère ou
d'inceste, dont Claritas et Flaviana. La première fut conduite au supplice nue.
Deux sénateurs, Paphius et Cornélius, qui avouèrent s'être mêlés de
maléfices, furent exécutés. Le procurateur de la monnaie eut le même sort.
Séricus et Asbolius, furent assommés à coups de balles de plomb attachées
à des lanières. Maximin, pour obtenir d'eux des révélations, leur avait garanti
que le fer ni le feu ne serait utilisé contre eux. Mais il livra aux flammes
l'haruspice Campensis. Maximin n'était encore que préfet des subsistances
que son audace allait jusqu'à braver l'autorité de Probus, le préfet du prétoire.
Aginace, vexé de s'être vu préférer Maximin par Olybrius pour la direction
des enquêtes, prit parti pour Probus et insinua qu'il fallait réprimer un
subalterne insolent. Probus eut peur et dit tout à Maximin. La rage de celui-ci
fut extrême. Une occasion se présentait pour perdre Aginace, il en profita.
Après la mort de Victorin, Aginace, qui était un de ses héritiers, menaça d'un
procès sa veuve, Anepsia. Celle-ci, pour s'assurer la protection de Maximin,
lui fit croire que son mari avait fait en sa faveur un legs de trois mille livres. La
cupidité de Maximin s'enflamma et il réclama la moitié de l'héritage. Mais
c'était trop peu. Il s'avisa d'un moyen pour s'approprier la plus grosse part de
ce patrimoine, ce fut de demander en mariage pour son fils une fille
qu'Anepsia avait eue d'un premier lit et l'affaire fut bientôt conclue. Voilà quel
spectacle donnait à Rome cet homme dont le nom seul fait frémir.
Maximin fut appelé à la cour pour être nommé préfet du prétoire. Ses
victimes n'y gagnaient rien. Il tuait comme le basilic, à distance. Ursicin, son
successeur, inclinait à la douceur. Scrupuleux observateur des formes
légales, il voulut en référer à l'empereur sur l'affaire d'Esaias et de plusieurs
autres, accusés d'adultère sur la personne de Rufina, et qui, de leur côté,
intentaient contre Marcellus, le mari de cette dernière, une accusation de
lèse-majesté. La circonspection d'Ursicin fut traitée de faiblesse. On mit à sa
place Simplicius, un conseiller de Maximin. Il commença par faire mourir
Rufina et tous ceux qu'atteignait l'accusation d'adultère. On le vit ensuite
procéder contre une infinité d'autres prévenus. Il se faisait un point d'honneur
de dépasser Maximin dans la destruction des familles patriciennes. Cela
faisait si peur qu'une dame noble nommée, pour se dérober à une
accusation, se suicida. L'opinion désignait deux hommes, Eumène et
Abiénus, comme ayant entretenu un commerce illicite avec Fausiana. Ils
tremblèrent en voyant arriver Simplicius et se cachèrent en apprenant qu'on
avait condamné Fausiana. Abiénus fut trahi par un esclave. Des appariteurs
allèrent aussitôt arracher ces infortunés à leurs retraites et Abiénus, sous
l'imputation aggravante d'un nouvel adultère avec Anepsia, fut envoyé à la
mort. Celle-ci, pour se sauver, déclara que c'était par des sortilèges et chez
Aginace que cela s'était passé. Aussitôt Simplicius le rapporta à l'empereur.
Maximin était là. Le favori obtint facilement du prince un ordre de mort.
Mais comme Simplicius avait été son conseiller, la peur qu'on ne fasse
remonter jusqu'à lui responsabilité d'une condamnation prononcée contre un
patricien empêcha un moment Maximin de se dessaisir du décret impérial. Il
trouva un certain Doryphorien, un Gaulois, qui prit tout sur lui. Maximin lui
confia le décret. Il gagna Rome et chercha comment ôter la vie à un sénateur
sans recourir à l'autorité locale. Aginace était gardé dans sa maison de
campagne. Doryphorien décida qu'Anepsia et lui comparaîtraient en sa
présence de nuit, quand l'esprit se trouble plus aisément. Uniquement
préoccupé d'accomplir sa tâche, le juge, ou plutôt le brigand, dès qu'Aginace
fut amené devant lui, fit torturer ses esclaves. Une servante laissa échapper
quelques mots équivoques. Ce fut assez pour motiver l'ordre de traîner
Aginace au supplice. Anepsia eut le même sort. Maximin paya son insolence
de sa tête, sous le règne de Gratien. Simplicius fut massacré en Illyrie. Quant
à Doryphorien, le prince ne tarda pas à le faire périr.
Valentinien fortifia le cours du Rhin de la Rhétie à l'océan Germanique,
jetant même çà et là sur l'autre rive des ouvrages avancés. Un de ces forts,
situé sur les bords du Nicer, lui paraissant menacé par les eaux. Aussitôt les
ingénieurs furent appelés et une partie de l'armée fut employée à détourner
la rivière. Valentinien distribua ensuite l'armée dans ses quartiers d'hiver et
revint s'occuper du gouvernement. Convaincu que son système de défense
devait comprendre le mont Pirus, situé en territoire barbare, il décida d'y
construire un fort. Et comme la rapidité était pour beaucoup dans la réussite,
il fit donner par le notaire Syagrius l'ordre au duc Arator de s'emparer de ce
point avant que le projet soit éventé. Le duc alla immédiatement sur place
mais, au moment où il commençait les terrassements, arriva Hermogène qui
le remplaça. Au même instant parurent des notables alamans, les pères des
otages que nous avions reçus en gage de paix. Ils supplièrent les nôtres de
ne pas violer la foi jurée. Mais leur protestation fut vaine. Voyant qu'on ne les
écoutait pas, ils se retirèrent, pleurant d'avance la mort de leurs enfants. A
peine avaient-ils disparu qu'un corps de barbares tomba sur nos soldats et
les massacra tous. Il ne resta pour porter la nouvelle que Syagrius. La Gaule
fourmillait de bandits. Loin de là, les habitants de Maratocypre, près
d'Apamée, désolaient la Syrie. Une troupe de ces scélérats, déguisés en
officiers du fisc, un faux magistrat en tête, entra un soir dans la demeure d'un
notable et se jeta sur le propriétaire. Surpris, les domestiques ne songèrent
même pas à se défendre. Les brigands en tuèrent un certain nombre et
disparurent avant le jour, emportant du logis ce qu'il contenait de plus
précieux. Sur ordre de l'empereur, ils furent encerclés et détruits jusqu'au
dernier. On n'épargna pas même les enfants, de peur qu'ils ne suivent
l'exemple de leurs pères.
Théodose repartit de Lundinium. Sa présence rétablissait notre situation en
Bretagne. Il savait s'assurer l'avantage du terrain et se montrait intrépide
soldat autant que capitaine habile. Partout il dispersa les barbares et il eut
bientôt rétabli les forts construits en d'autres temps pour assurer la tranquillité
de l'île. Il se tramait cependant contre lui un complot qui aurait été funeste s'il
ne l'avait étouffé dans son germe. Un certain Valentin, né en Pannonie
Valérienne, et beau-frère de Maximin, avait été exilé en Bretagne pour crime.
Il considérait Théodose comme un obstacle à ses projets. Il essaya de
séduire les exilés et les soldats par des promesses mais, au moment où la
conspiration allait éclater, Théodose, instruit de ces menées, ordonna au duc
Dulcitius de le tuer avec quelques-uns de ses complices. Il comprit que
pousser plus avant les recherches serait réveiller des troubles assoupis. Ce
péril surmonté, Théodose se livra aux réformes qu'exigeait l'état du pays.
Il reconstruisit les villes, établit des camps retranchés et protégea les
frontières. La province était rendue à sa domination légitime et prit le nom de
Valentia qui donnait au prince l'honneur de ces résultats. Théodose expulsa
les Arcani, dont l'institution remonte à nos ancêtres. Ils avaient trahi plus
d'une fois le secret de nos mesures tandis que leur rôle était au contraire de
nous avertir des mouvements de l'étranger. Après cela un ordre de la cour
rappela Théodose. Il fut bientôt rendu près de l'empereur qui, après l'avoir
félicité, lui conféra la maîtrise de la cavalerie où il remplaça Valens Jovin. A
Rome, la préfecture d'Olybrius fut tranquille. Il mettait soin à ne blesser
personne. Jamais calomniateur ne trouva grâce devant lui. Il rogna de son
mieux les ongles du fisc, sut se montrer habile autant qu'intègre et adoucir la
condition des subordonnés. Il était cependant trop livré au goût des
spectacles et au plaisir des sens. Après lui vint Ampélius, natif d'Antioche,
homme de mérite. Plus de fermeté lui aurait valu la gloire d'avoir réformé
l'intempérance publique et le penchant de la population à la gourmandise.
Les Saxons franchirent l'Océan et massacrèrent des sujets romains. Le
comte Nanniénus soutint le premier choc. Mais les barbares se battaient en
désespérés. Il perdit beaucoup de monde. Blessé lui-même et trop affaibli
pour tenir longtemps, il en informa l'empereur qui envoya Sévère, maître de
l'infanterie, à son secours. L'arrivée de ce général effraya l'ennemi qui
implora le pardon. On hésita avant d'accepter mais on reconnut enfin que
c'était à notre avantage. Une trêve fut conclue et les Saxons, après nous
avoir livré une partie de leur jeunesse, retournèrent d'où ils étaient venus.
Cependant un détachement d'infanterie les devança et alla prendre une
position d'où on pouvait les accabler. L'embuscade se montra trop tôt et prit
la fuite sans avoir pu se former. Les nôtres auraient succombé si leurs cris
n'avaient attiré un escadron de cataphractes. L'ennemi fut passé au fil de
l'épée. En stricte justice, un tel acte s'appelle déloyauté. Mais comment faire
un crime à Rome d'avoir saisi l'occasion d'écraser un nid de bandits ?
Valentinien voulait humilier les Alamans et le roi Macrien dont les
incursions tenaient l'empire en alarme. Cette nation avait, malgré ses échecs,
tellement augmenté qu'elle semblait avoir eu de plusieurs siècles de paix.
L'empereur décida de jeter contre eux les Burgondes. Une correspondance
discrète eut lieu avec les rois de ceux-ci. Valentinien promettait de passer le
Rhin et de prendre à revers les Alamans. Les Burgondes n'avaient pas oublié
leur origine romaine. Ensuite ils avaient avec les Alamans des démêlés
touchant leurs frontières et la propriété de certaines salines. Ils s'avancèrent
donc jusqu'au Rhin. L'empereur n'était pas au rendez-vous. Les Burgondes
lui envoyèrent une députation, demandant que leur retraite soit protégée
contre un retour des Alamans. On mit à leur répondre des lenteurs qui
équivalaient à un refus. Les députés se retirèrent indignés et leurs rois,
furieux, rentrèrent chez eux après avoir fait massacrer leurs captifs. Le nom
des rois chez ce peuple est Hendinos. La coutume veut qu'ils soient déposés
si la chance les abandonne à la guerre ou si la récolte vient à manquer. Chez
les Burgondes le grand prêtre s'appelle Sinistus. Le sacerdoce est à vie.
Cette diversion, quoi qu'il en soit, avait produit chez les Alamans une frayeur
dont Théodose profita. Il les attaqua du côté de la Rhétie, leur tua beaucoup
de monde et fit des prisonniers qui, sur ordre de l'empereur, furent dirigés sur
l'Italie et constitués en colonie dans les campagnes arrosées par le Po.
XIII - Affaires de Tripolitaine
En Tripolitaine, les Austoriani, redoutable tribu barbare, avait repris ses
pillages. Un des leurs, nommé Stachao, convaincu de menées pour livrer la
province à ses compatriotes, avait été condamné à être brûlé vif. Sous
prétexte de le venger, ils se répandirent hors de leurs frontières. Jovien
régnait encore à cette époque. L'invasion respecta la ville de Leptis mais les
environs furent pillés. Les Austoriani égorgèrent les paysans, brûlèrent ce
qu'ils ne purent emporter et repartirent chargés de butin. Les Leptitains
demandèrent du secours au comte Romain qui venait d'être nommé à la tête
de l'Afrique. Celui-ci vint mais refusa d'entrer en campagne avant qu'on ait
mis à sa disposition des vivres et quatre mille chameaux. Les Leptitains
protestèrent de leur impuissance, ruinés comme ils l'étaient, à remplir cette
condition. Le comte séjourna quarante jours chez eux puis repartit. C'était la
session du conseil provincial de Leptis qui s'assemble une fois l'an. On y
désigna deux députés, Sévère et Flaccien, chargés d'offrir à Valentinien,
comme don de joyeux avènement, des figurines de la Victoire en or et de lui
exposer les souffrances de la province. Le comte, informé, envoya un
courrier à Rémige, maître des offices, son parent et complice, lui demandant
de faire en sorte que la connaissance de l'affaire soit attribuée à lui, Romain.
Les députés remirent au prince un mémoire. Comme il contredisait les
renseignements du maître des offices, on remit à plus ample informé la
décision de l'affaire qui dut passer par tous les atermoiements par lesquels
les intermédiaires du pouvoir ont coutume d'endormir sa justice. Les
Tripolitains attendaient avec anxiété. Là-dessus, de nouvelles bandes leur
tombèrent dessus. Les campagnes de Leptis et d'Oéa furent ravagées.
L'invasion ne rencontra pas d'obstacle car les pouvoirs militaires venaient
d'être dévolus à Romain. Une relation de ce nouveau désastre parvint au
prince et lui causa une vive émotion. Il envoya aussitôt le tribun Pallade avec
la double mission d'acquitter la solde due aux cantonnements d'Afrique et
d'enquêter sur ce qui s'était passé en Tripolitaine. Les Austoriani revinrent,
tuèrent ceux qui ne purent fuir assez vite, emportèrent le butin dont ils
n'avaient pu se charger lors des précédents pillages et coupèrent les arbres
et les vignes. Un notable nommé Mychon fut surpris dans sa maison de
campagne. Une infirmité l'empêchant de fuir, il se jeta dans un puits sec d'où
les barbares le tirèrent. Ils le traînèrent jusque sous les murs de la ville et sa
femme paya une rançon. Alors on le hissa sur le rempart avec une corde. Les
brigands attaquèrent même Leptis. Le siège dura huit jours puis les
assaillants, voyant qu'ils perdaient inutilement du monde, se retirèrent. La
position des habitants n'en était pas moins critique. Sans nouvelles des
députés, ils chargèrent Jovin et Pancrace de prévenir le prince. A Carthage,
ils rencontrèrent leurs prédécesseurs qui dirent qu'ils étaient renvoyés devant
le comte. Les nouveaux commissaires poursuivirent leur voyage. Pallade
arriva en Afrique. Romain envoya aussitôt un de ses hommes aux chefs de
corps, leur conseillant de lui faire des cadeaux sur les fonds de la solde. La
manœuvre réussit. Pallade, empochant l'argent, s'achemine vers Leptis et se
fit accompagner d'Erechthius et d'Aristomène, magistrats de la ville, sur le
théâtre des dévastations. Il vit de ses yeux toutes les misères de la province
et déclara qu'il dirait la vérité au prince. Alors Romain le menaça d'un rapport
sur les détournements de solde à son profit.
Pallade, de retour près du prince, lui dit que les Tripolitains se plaignaient
sans raison. Il fut renvoyé en Afrique avec Jovin, seul membre restant de la
seconde députation, pour statuer sur la nouvelle demande. Valentinien
ordonna aussi qu'Erechthius et Aristomène aient la langue coupée pour les
propos tenus devant Pallade. Celui-ci se rendit à Tripoli où Romain, bien
informé, envoya un agent avec son conseiller Caecilius, originaire de la
province. Ils surent si bien circonvenir les membres du conseil qu'ils se
tournèrent contre Jovin, prétendant que celui-ci n'avait reçu aucune mission.
Jovin fut obligé, pour sauver sa tête, de dire qu'il avait menti. Au retour de
Pallade, l'empereur prononça la peine capitale contre Jovin, Célestin,
Concordius et Rurice. Celui-ci subit sa peine à Sétif. Les autres furent
exécutés à Utique. Les soldats accablèrent Flaccien d'injures et faillirent le
massacrer. Ils lui criaient que si les Tripolitains étaient restés sans défense,
ils ne devaient s'en prendre qu'à eux-mêmes. L'infortuné fut jeté en prison.
Mais tandis que l'empereur hésitait sur ce qu'on devait faire de lui, il s'évada.
La malheureuse province ne put que se résigner.
Mais vint la vengeance. Pallade, disgracié, était rentré dans l'ombre quand
Théodose fut envoyé en Afrique pour réprimer la révolte de Firmus. Une
enquête ordonnée par le général fit découvrir dans les papiers de Romain
une lettre d'un certain Métère où il était dit que la destitution de Pallade était
due à ses mensonges sur l'affaire de Tripoli. La lettre fut envoyée à la cour et
Valentinien fit arrêter Métère. Pallade se pendit, profitant de l'absence de ses
gardiens qui étaient à l'église pour une grande fête chrétienne. Erechthius et
Aristomène sortirent de leurs cachettes. Valentinien étant mort, ils dirent tout
à l'empereur Gratien, furent renvoyés devant le proconsul Hespérius et le
lieutenant Flavien et trouvèrent cette fois l'intégrité. La torture arracha à
Caecilius l'aveu d'avoir dicté aux membres du conseil de Tripoli l'accusation
de fraude contre leurs députés. Tout fut mis au grand jour. Romain se rendit
à la cour pour accuser les enquêteurs de partialité. Il sollicita la comparution
de plusieurs témoins à sa dévotion mais ceux-ci déposèrent de façon à se
mettre hors de cause. Quant à Rémige, un nœud coulant mit fin à ses jours.
Au printemps, Sapor entra en campagne. Le comte Trajan et Vadomaire,
ex-roi des Alamans, marchèrent contre lui mais leurs instructions étaient de
s'en tenir à la défensive. En conséquence, arrivés à Vagabanta, ils
reculèrent, évitant l'effusion du sang ennemi afin que la violation du traité ne
puisse leur être imputée. Contraints finalement d'accepter le combat, la
victoire leur resta. Le reste de la saison se passa en escarmouches puis une
trêve fut conclue. Sapor alla hiverner à Ctésiphon et Valens revint à Antioche.
Là, il faillit succomber sous les coups d'ennemis de l'intérieur. Fortunatien,
trésorier du domaine privé, menait une enquête sur les intendants Anatole et
Spudase. Un nommé Procope leur mit en tête de se défaire de lui.
Fortunatien l'apprit. Il livra aussitôt au préfet du prétoire un certain Pallade,
soupçonné d'être l'empoisonneur à gages de ses ennemis, et le tireur
d'horoscope Héliodore. Mais, sous la torture, Pallade affirma que l'exprésident Fiduste, de concert avec Pergame et Irénée, était parvenu, par des
conjurations, à connaître le nom du successeur de Valens. Fiduste fut arrêté.
Il reconnut avoir eu des entretiens sur l'héritier du trône avec les devins
Hilaire et Patrice. Ils avaient cru trouver dans Théodore la bonne personne. Il
était issu d'une illustre famille des Gaules et avait reçu une éducation
brillante. Doux, sage et modeste, il s'était toujours montré au-dessus des
emplois qu'on lui avait confiés et s'était fait bien voir de ses supérieurs et de
ses subordonnés. Fiduste, torturé, ajouta qu'il en avait fait part à Théodore
par l'entremise d'Eusère qui avait récemment administré l'Asie comme
lieutenant des préfets. Eusère fut aussitôt emprisonné.
La férocité de Valens s'enflamma. Le pire flatteur était Modeste, préfet du
prétoire, qui poussa un jour l'adulation jusqu'à affirmer que l'empereur n'avait
qu'à le vouloir pour faire comparaître les astres devant lui. Théodore fut
arrêté à Constantinople. A son arrivée, le procès commença. Les jours de
Valens avaient déjà été menacés. Voilà sans doute ce qui le justifierait de
s'être armé contre la trahison mais qui n'excuse pas ce désir immodéré de
vengeance qui lui fit confondre les innocents et les coupables. La
précipitation fut poussée au point que souvent on délibérait encore sur la
culpabilité que déjà le prince avait déterminé la peine. La cruauté de Valens
était renforcée par sa cupidité. D'où cette foule d'innocents dont le patrimoine
allait grossir le trésor de l'Etat ou l'épargne impériale. Le premier entendu fut
Pergame qui accusait Pallade d'avoir lu l'avenir. Il se mit à révéler une série
interminable de soi-disant complices. Comme sa déposition compliquait
démesurément l'affaire, il fut mis à mort pour en finir. Quelques autres furent
expédiés avec lui dans la même journée. C'était pour en venir plus vite à
Théodore. Salia, ex-trésorier de Thrace, que l'on venait chercher pour subir
son interrogatoire, mourut de peur. Patrice et Hilaire furent introduits. On les
tortura et on leur présenta le trépied dont ils s'étaient servis pour leurs
opérations magiques. Confondus, ils promirent une confession sans réserve.
Hilaire raconta comment ils avaient fabriqué un trépied comme celui de
Delphes et, après avoir récité des paroles et accompli les rites du cérémonial
de consécration, ils s'en étaient servis pour lire l'avenir. On purifie la maison
par des parfums d'Arabie, on place le trépied au centre et on met dessus un
plateau rond sur le bord duquel sont gravées les lettres de l'alphabet. Une
personne vêtue de lin et tenant à la main un rameau de verveine invoque le
dieu de la divination. Elle tient suspendu au-dessus du plateau un anneau de
fil de lin consacré suivant des rites mystérieux qui, en se balançant, s'arrête
successivement sur les lettres. Cela forme des réponses aux questions
posées. A leur question sur le nom du successeur à l'empire, l'anneau forma
theo. Aussitôt l'un d'eux avait pensé à Théodore. Hilaire ajouta, à la décharge
de Théodore, que tout s'était fait à son insu. On introduisit ensuite plusieurs
accusés et on permit enfin à Théodore de s'expliquer. Il dit que plusieurs fois
il avait voulu tout révéler à l'empereur mais qu'Eusère l'en avait détourné.
Celui-ci confirma. Mais on produisit des lettres écrites par Théodore à Hilaire.
Elles montraient qu'il avait confiance dans la prédiction et qu'il était impatient
de sa réalisation.
L'empereur réunit tous les accusés dans une même sentence de mort. Ils
eurent la tête tranchée en présence d'une foule immense qui manifesta son
horreur pour ce spectacle. II y eut une exception pour Simonide dont le
courage avait exaspéré son juge qui le condamna au feu. On rassembla les
livres et les cahiers trouvés dans diverses maisons et on les brûla comme
traitant de sujets illicites. C'était essentiellement des ouvrages sur le droit ou
les arts libéraux. Peu après Maxime, dont les leçons avaient tant contribué à
l'éducation scientifique de l'empereur Julien, fut accusé d'avoir connu la
prédiction. Il en convint mais affirma avoir dit que tous ceux qui avaient
interrogé le sort périraient du dernier supplice. Il n'en fut pas moins conduit à
Ephèse, sa patrie, pour y avoir la tête tranchée. Une accusation mensongère
toucha également Diogène. Il avait été longtemps recteur de Bithynie. On le
tua pour prendre ses richesses. Il n'y eut pas jusqu'au lieutenant honoraire de
Bretagne, Alypius, le plus inoffensif des hommes, que la tyrannie n'alla
chercher dans sa retraite. On l'accusa de magie sur l'unique déposition d'un
nommé Diogène que la torture fit parler comme il plaisait au prince et qu'on
brûla ensuite. Alypius, dépouillé de ses biens, fut envoyé en exil et son fils,
sans raison, condamné à mort. Le hasard seul le sauva.
Ainsi ce Pallade semait le deuil et les larmes. Dès qu'une dénonciation
était lancée, des agents glissaient dans les affaires des prévenus quelque
amulette de vieille femme, quelque recette pour préparer des philtres, autant
de pièces à conviction devant des tribunaux qui ne distinguaient pas la réalité
de la fraude. Partout, en Orient, on jetait ses livres au feu tant la peur était
grande. Le notaire Bassien fut accusé d'avoir utilisé la divination. Il eut beau
prouver ne l'avoir fait que pour connaître le sexe de l'enfant que portait sa
femme, son patrimoine fut confisqué et il n'échappa à la mort que grâce au
crédit de sa famille. L'associé de Pallade était Héliodore le mathématicien.
Son effronterie redoubla lorsque le titre de chambellan lui ouvrit l'accès du
gynécée. En sa qualité d'avocat, il aidait Valens à tourner ses phrases. Il alla
jusqu'à intenter aux respectables frères Eusèbe et Hypace, alliés autrefois de
l'empereur Constance, l'accusation de viser à l'empire. Héliodore disait
qu'Eusèbe s'était déjà fait faire un costume impérial. Cette déposition excita
la rage du despote. Aussitôt le procès fut entamé. L'innocence des accusés
fut prouvée mais le calomniateur n'en fut pas moins honorablement traité par
la cour. Quand Héliodore mourut, une foule de notables, convoqués exprès,
dont Eusèbe et Hypace, suivirent son convoi. On obtint que l'empereur n'y
participe pas mais il exigea que ce soit nue-tête et pieds nus que l'on escorte
le cercueil de ce misérable. Encore un trait pour achever le caractère de
Valens. Le tribun Numérius fut convaincu d'avoir éventré une femme enceinte
et d'avoir arraché son enfant afin d'évoquer les mânes de l'enfer et de
surprendre le secret de la succession à l'empire. Or, l'empereur n'eut pour lui
que bienveillance et ce monstre se retira absous.
La fatalité amena en Orient un certain Festus de Trente, ancien camarade
de Maximin. Cet homme avait été administrateur en Syrie puis secrétaire des
commandements et s'était fait dans ces postes une réputation de douceur et
de respect des lois. Il devint ensuite proconsul d'Asie et jusque-là semblait
destiné à n'attacher à son nom que de bons souvenirs. Le bruit des
persécutions exercées par Maximin était venu jusqu'à lui et il blâmait cette
conduite mais il vit que c'était ainsi que ce monstre s'était acquis des titres.
Dès lors il n'eut qu'un désir, obtenir le même avancement par les mêmes
voies. Il condamna à mort le philosophe Coeranius dont le crime était d'avoir
écrit à sa femme une lettre qui finissait par un proverbe grec qui signifiait qu'il
allait lui arriver quelque chose d'important. Il fit périr comme magicienne une
pauvre vieille qui prétendait calmer la fièvre par le chant et que lui-même
avait fait venir pour soigner sa fille. Une perquisition avait fait découvrir dans
les papiers d'un notable un horoscope de Valens. Le malheureux eut beau
dire que c'était celui d'un frère défunt qui s'appelait aussi Valens, Festus le fit
mettre à mort. Un jeune homme qu'on avait vu au bain porter alternativement
chaque doigt des deux mains sur sa poitrine en récitant les sept voyelles
grecques, et qui croyait trouver dans cette pratique un remède aux maux
d'estomac, mourut de la main du bourreau, après avoir subi la torture.
En Gaule, Maximin avait la préfecture du prétoire. Sa présence fit que
Valentinien donna libre cours à sa férocité naturelle. Un page qui avait lâché
trop tôt un chien de chasse fut tué. Un ouvrier qui lui avait apporté une
superbe cuirasse et s'attendait à une récompense fut mis à mort parce que
l'armure était trop légère à son goût. Il envoya au supplice un prêtre chrétien
pour avoir caché le proconsul Octavien qui était recherché. Il fit lapider
Constancien qu'il avait envoyé en Sardaigne recevoir des chevaux et qui en
avait remplacé quelques-uns de son autorité. L'avocat Africanus demandait
son changement au terme de son administration dans une province.
L'empereur répondit qu'on lui déplace la tête, et ce fut l'arrêt de mort d'un
homme qui n'avait d'autre tort que d'avoir voulu de l'avancement. Les officiers
Claude et Salluste furent accusés d'avoir dit du bien de Procope. Salluste fut
exécuté et Claude exilé. Deux ourses étaient nourries de chair humaine dans
des loges placées près de sa chambre à coucher.
Mais on ne saurait contester la capacité de Valentinien. II aurait fait moins
pour la sûreté de l'Etat par plusieurs victoires que par ce rempart qu'il opposa
aux barbares. L'ennemi ne pouvait faire un mouvement sans être vu d'une
forteresse et aussitôt refoulé. Sa préoccupation était le roi Macrien qui se
sentait assez fort pour se poser en ennemi. Valentinien se renseigna puis, en
tenant son projet secret, il jeta un pont sur le Rhin. Sévère, avec l'infanterie,
s'avança jusqu'aux Aquae Mattiacae où il s'arrêta, inquiet de son isolement. Il
fit tuer des marchands qui trafiquaient avec l'armée de peur qu'ils ne révèlent
sa marche. L'arrivée du reste des troupes le rassura et on reprit la marche.
L'échec vint des soldats que l'empereur ne put empêcher de piller. Les
gardes de Macrien, réveillés par le bruit, disparurent avec lui dans les
montagnes. Valentinien, frustré du succès qu'il escomptait, ravagea le
territoire ennemi et revint à Trèves la rage au cœur. Là, il remplaça Macrien
par Fraomaire comme roi des Bucinobantes, peuple alaman voisin de
Mogontiacum. Plus tard, il l'envoya en Bretagne avec le grade de tribun et le
mit à la tête d'un corps de ses compatriotes. Il donna aussi des
commandements à deux autres chefs barbares, Bithéride et Hortaire. Plus
tard, une correspondance de ce dernier avec Macrien fut surprise et il fut
brûlé vif.
XIV – Mort de Valentinien
Nubel, principal roi de Mauritanie, venait de mourir, laissant plusieurs
enfants. Zammac, un de ses fils qui avait la faveur du comte Romain, fut tué
par son frère Firmus, ce qui causa la guerre. Roman fit à l'empereur des
rapports venimeux contre Firmus. Le Maure finit par s'en apercevoir et prit le
parti de se révolter. On envoya en Afrique le maître de la cavalerie Théodose.
Parti d'Arles, il débarqua à Igilgili, en Maurétanie Sitifienne. Il y rencontra par
hasard le comte Romain qu'il chargea d'organiser des postes avancés en
Mauritanie Césarienne. Mais, dès que Romain fut parti, Théodose ordonna à
Gildon, frère de Firmus, et à Maxime d'arrêter son lieutenant Vincent,
complice de ses crimes. Dès que le corps expéditionnaire fut réuni, Théodose
se rendit à Sitifis, où il enjoignit aux gardes de lui répondre de la personne de
Romain. Firmus lui écrivit pour solliciter l'oubli de ce qui s'était passé. Il avait
été poussé à la défection par une injustice. Théodose accepta, promit de
négocier dès que Firmus aurait livré des otages et partit pour Pancharia où il
avait donné rendez-vous aux légions d'Afrique. Il revint ensuite à Sitifis où il
réunit toutes les forces du pays et, impatient des délais de Firmus, entra en
campagne. Il avait supprimé toute fourniture de vivres aux troupes par la
province, déclarant que les soldats ne devaient compter que sur les
magasins de l'ennemi. Et il tint parole, à la grande satisfaction de tous.
Théodose partit pour Tubusuptum, au pied du mont Ferratus, où il refusa
de recevoir une ambassade de Firmus qui se présentait sans otages. De là il
marcha contre les Tyndenses et les Massissenses que commandaient
Mascizel et Dius, frères de Firmus. Le ravage de la région fut la suite de notre
victoire. Le domaine de Pétra notamment, à qui Salmaces, un des frères de
Firmus, avait donné presque les proportions d'une ville, fut détruit de fond en
comble. Le vainqueur, après ce premier succès, s'empara de la ville de
Lamfoctensis et y rassembla des approvisionnements. Mascizel, qui était
parvenu à recruter chez les tribus voisines, s'attaqua de nouveau à nous et
fut repoussé. Firmus voulut encore négocier. Des évêques vinrent de sa part
implorer la paix et livrer des otages. Pour répondre au bon accueil qui leur fut
fait, ils promirent des vivres et obtinrent une réponse favorable. Le prince
maure vint lui-même, avec des présents, parler avec le général. Frappé par
nos étendards et l'aspect martial de Théodose, il se prosterna, confessa ses
torts et implora son pardon. Théodose le releva et l'embrassa. Firmus livra
pour otages un certain nombre de ses parents et se retira, promettant de
rendre tous ses prisonniers. Deux jours plus tard, il remit la ville d'Icosium et
restitua en même temps tout le butin qu'il avait fait. Théodose fit son entrée à
Tipasa. De là il se rendit à Césarée, autrefois opulente mais ne montrant plus
que des décombres. Il y établit la première et la seconde légion, avec ordre
de déblayer les ruines.
Théodose acquit la certitude que Firmus voulait surprendre l'armée. Il
quitta Césarée et occupa la petite ville de Sugabar, à mi-côte du mont
Transcellensis. Il s'y trouvait des archers de la quatrième cohorte qui avaient
combattu dans les rangs du rebelle. Le général se contenta de les renvoyer à
Tigavia où il relégua également une partie de l'infanterie constantienne et ses
tribuns, dont l'un avait placé son collier en guise de diadème sur la tête de
Firmus. Sur ces entrefaites arrivèrent Gildon et Maxime, amenant avec eux
Belles, un chef Mazive, et le préfet Férice qui avaient fait cause commune
avec l'auteur des troubles. Il demanda à l'armée ce que méritaient les traîtres.
Comme tous demandaient leur mort, il livra les déserteurs constantiens au
glaive des soldats. Quant aux archers, leurs chefs eurent les mains coupées
et les autres furent mis à mort. Théodose fit mourir aussi Belles et Férice. De
là il gagna le fort de Tingis et tomba sur les Mazices. Le terrain fut bientôt
jonché de leurs cadavres. Le reste tourna le dos et fut taillé en pièces dans
sa fuite. Un petit nombre parvint à s'échapper et plus tard obtint l'amnistie.
Avec la confiance inspirée par ses succès, Théodose se porta contre les
Musones, tribu de pillards du parti de Firmus. Près d'Addense, il apprit que se
formait contre lui une coalition de peuples que lui suscitait Cyria, sœur de
Firmus. Il n'avait que trois mille cinq cents hommes et c'était risquer sa perte
que d'affronter une telle multitude. Il opéra un mouvement en arrière que
changea bientôt en retraite l'impétuosité des masses qu'il avait devant lui.
Les barbares le poursuivirent et il dut accepter le combat. C'en était fait de
lui quand tout à coup les rangs ennemis s'ouvrirent à l'approche d'un corps
d'auxiliaires mazices précédés de quelques soldats romains. Théodose put
ainsi gagner le domaine de Mazuca où il fit encore un exemple de quelques
déserteurs. Les uns furent brûlés vifs, les autres eurent les mains coupées.
En février suivant, il était devant Tipasa. Il y resta longtemps, attendant le
moment favorable pour tomber sur l'ennemi. Ses émissaires parcouraient le
pays des Baiures, des Cantauriens, des Avastomates, des Cafaves, des
Bavares, employant pour obtenir leur concours l'argent, les menaces et la
promesse de pardon. Firmus vit alors sa perte imminente. Ne se fiant plus à
ses forteresses, il abandonna ses hommes pour se réfugier dans les monts
Caprariens. Sa disparition entraîna la dispersion de ses troupes et la prise de
son camp. Le vainqueur, à mesure qu'il traversait le territoire d'une tribu,
laissait derrière lui l'autorité dans des mains sûres. Le rebelle s'enfuit presque
seul. Théodose ne fit de quartier à aucun de ceux qui tombèrent entre ses
mains. Il battit sans peine les Caprariens et les Abannes. Il apprit que
l'ennemi avait pris position sur des crêtes peu accessibles. Il dut reculer et les
barbares profitèrent de ce répit pour tirer des renforts des peuplades
éthiopiennes voisines. Ils se ruèrent alors sur les nôtres. Théodose, trop
prudent pour accepter le combat dans de telles conditions, se contenta
d'appuyer de côté en bon ordre et occupa la ville de Contensis que Firmus
avait choisie pour en faire un dépôt de prisonniers.
Averti que Firmus était chez les Isaflenses, il entra sur leur territoire. Une
rencontre sanglante eut lieu. Les barbares montrèrent une telle furie que
Théodose recourut à l'ordre de bataille circulaire. Les Isaflenses furent
vaincus. Firmus ne dut la vie qu'à son cheval. Son frère Mazuca, blessé, fut
pris. On voulait l'envoyer à Césarée mais il parvint à se donner la mort en
élargissant lui-même sa plaie. Sa tête fut montrée aux habitants de la ville qui
la virent avec joie. Le vainqueur fit ensuite payer à la nation sa résistance. Le
riche Evasius, son fils Florus et quelques autres, convaincus d'avoir favorisé
l'agitateur, périrent sur le bûcher. Théodose attaqua ensuite la tribu des
Iubaleni, berceau du roi Nubel, père de Firmus. Mais il trouva sur son chemin
de hautes montagnes et se replia sur la place forte d'Auzia. Les Iesalenses
se soumirent et offrirent des secours en hommes et en vivres. Enfin
Théodose voulut faire un dernier effort pour s'emparer du rebelle. Pendant un
arrêt à Mediana, il apprit qu'il était retourné chez les Isaflenses. Alors, sans
se laisser arrêter par ses premières craintes, il se porta contre eux. Un roi,
nommé Igmacen, se présenta devant lui et lui demanda ce qu'il venait faire
là. Théodose répondit qu'il était un des comtes de Valentinien, souverain de
l'univers, qui l'envoyait le débarrasser d'un brigand. Et il lui ordonna de le
livrer sans délai.
Igmacen, à ces mots, se répandit en injures. Le lendemain, les deux
armées s'ébranlèrent. Les barbares étaient presque vingt mille hommes et
avaient des corps de réserve pour envelopper les nôtres. Ils comptaient
même comme auxiliaires un assez grand nombre de ces Iesaleni qui nous
avaient promis leur aide. Les Romains n'avaient à leur opposer qu'une
poignée d'hommes. Ils serrèrent leurs rangs, unirent leurs boucliers en tortue
et présentèrent un front inébranlable. Pendant le combat, qui se prolongea
tout le jour, on ne cessa de voir Firmus sur un cheval, criant à nos soldats de
lui livrer le tyran Théodose. Les uns n'en furent que plus animés à combattre,
mais il y en eut qui lâchèrent pied. Aussi, à la nuit, Théodose en profita pour
se retirer au poste fortifié d'Auzia. Là il passa son monde en revue et fit périr
les soldats qui s'étaient laissé entraîner par les exhortations de Firmus.
Certains eurent les mains coupées, d'autres furent brûlés vifs. Plusieurs
attaques tentées dans l'ombre par les barbares furent repoussées.
De là Théodose se porta du côté où il était le moins attendu contre les
Iesalenses, dévasta leur pays puis retourna, par la Maurétanie Césarienne, à
Sitifis où il fit brûler Castor et Martinien, deux complices de Romain. La
guerre reprit avec les Isaflenses qui perdirent un monde considérable.
Igmacen s'émut devant ce désastre. Il s'échappa furtivement de son camp et
vint en suppliant se présenter devant Théodose qu'il pria de lui envoyer
Masilla, un des chefs mazices, pour s'entendre avec lui. Théodose y
consentit. Des pourparlers s'ouvrirent et Masilla lui fit savoir de la part
d'Igmacen qu'il n'y avait qu'un moyen d'obtenir ce qu'on attendait de lui,
c'était de pousser les hostilités avec vigueur et de réduire par la crainte sa
nation qui n'avait que trop de tendance à favoriser le rebelle. L'avis cadrait
bien avec le caractère de Théodose. Il porta de tels coups aux Isaflenses que
la nation entière en vint à fuir comme un troupeau. Firmus aurait pu s'évader
si Igmacen ne l'avait fait arrêter. Alors il comprit qu'il ne lui restait d'autre
ressource que de se suicider. Une nuit, après s'être enivré, il se pendit. Cela
contraria Igmacen qui s'était flatté de le conduire vivant au camp romain. Il fit
néanmoins charger le cadavre sur un chameau. Le corps fut montré à
Théodose qui en reçut l'hommage avec joie. Après cela, il revint à Sitifis et y
fut reçu aux acclamations de la population entière.
Pendant ce temps, un soulèvement éclata chez les Quades, nation qui, à
voir sa faiblesse actuelle, laisse mal deviner quel fut jadis son esprit
belliqueux. Valentinien, sitôt sur le trône, voulant fortifier la frontière, avait
étendu ses travaux au-delà du Danube jusque sur le territoire quade, comme
s'il appartenait aux Romains. Leur sentiment national en fut blessé. Maximin,
qui ne cherchait qu'à nuire, taxa Equitius, qui commandait alors en Illyrie, de
mollesse parce que les ouvrages n'étaient pas encore terminés. Son fils
Marcellien fut nommé duc de Valérie et reprit les travaux suspendus.
Gabinius, roi des Quades, le conjura de ne pas pousser les choses plus loin.
Marcellien feignit de se radoucir et invita le roi à un festin. Mais, au mépris
des droits les plus sacrés, il fit assassiner son hôte au moment où il se
retirait. La nouvelle de ce guet-apens se répandit chez les Quades et les
nations voisines. Leurs bandes, franchissant le Danube, tombèrent sur la
population de l'autre rive occupée à la moisson, tuèrent plusieurs habitants et
emmenèrent chez eux les autres, avec le bétail. La fille de l'empereur
Constance, fiancée à Gratien et que l'on conduisait à son époux, faillit être
enlevée à Pistrense. Mais Messala, recteur de la province, la fit monter dans
son char et franchit avec elle les vingt-six milles qui les séparaient de
Sirmium. La peur gagna la ville où résidait alors Probus en tant de préfet du
prétoire. L'idée lui vint de fuir mais il n'en fit rien. La population aurait, à son
exemple, cherché d'autres retraites et la ville, privée de défenseurs, serait
tombée aux mains de l'ennemi. Revenu de sa frayeur, il fit déblayer les
fossés, réparer les murailles et venir une cohorte d'archers pour défendre la
ville en cas de nécessité.
C'était assez pour ôter aux barbares l'idée d'un siège. Ils préférèrent
poursuivre Equitius qui, selon les prisonniers, s'était enfui au fond de la
Valérie. Ils le croyaient responsable de la trahison dont leur prince avait été
victime. On envoya contre eux deux légions, la Pannonienne et la Mésiaque,
bonnes troupes qui l'auraient emporté si elles avaient agi de concert. Mais
une dispute mit la discorde entre elles Les Sarmates s'en aperçurent. Ils
tombèrent sur la légion Mésiaque, lui tuèrent un grand nombre de soldats
puis, enhardis, fondirent sur la légion Pannonienne qui fut presque anéantie.
Pendant ce temps Théodose le Jeune, duc de Mésie, qui s'illustra depuis sur
le trône, livrait des combats heureux aux Sarmates libres qu'on désigne ainsi
pour les distinguer de leurs esclaves rebelles. Les survivants implorèrent la
paix. Une trêve leur fut accordée et la présence d'un corps de Gaulois,
envoyé pour renforcer l'Illyrie, contribua à la leur faire respecter. Pendant ce
temps, le Tibre grossi par les pluies inonda Rome. Les collines seules
dépassaient. Beaucoup seraient morts de faim si on n'avait organisé un
service de bateaux pour leur porter la nourriture.
Tandis qu'en Europe on assassinait le roi des Quades, l'Orient assistait à
une trahison du même genre sur la personne de Pap, roi d'Arménie. Les
actes de ce prince étaient travestis auprès de Valens par les gens qui
exploitent les malheurs publics comme le duc Térence qui fut toute sa vie un
fauteur de troubles. Il s'était associé à quelques malfaiteurs arméniens. Il
présenta à l'empereur le gouvernement du prince comme une tyrannie, si
bien que Pap fut convoqué à Tarse. Là, en affectant de le traiter en roi, on le
retint, sans qu'il puisse voir l'empereur, ni obtenir aucune explication sur le
motif qui rendait sa présence nécessaire. Enfin, il apprit que Térence disait à
l'empereur qu'il fallait donner à l'Arménie un autre roi. Pap vit qu'on l'avait
joué. Il choisit parmi ses hommes trois cents cavaliers et partit avec eux. On
lança une légion sur ses traces. Pap fit volte-face avec ses cavaliers et
envoya une volée de flèches en l'air qui suffit pour la mettre en déroute.
Après deux jours, la troupe, arriva au bord de l'Euphrate. Personne ne savait
nager. On se procura dans les maisons voisines des lits sous lesquels on
assujettit des outres. Les nobles arméniens et le roi se risquèrent sur ces lits,
tirant après eux leurs chevaux. Ils gagnèrent ainsi l'autre rive. Les autres
passèrent à cheval et à la nage. Tous réussirent et continuèrent leur route.
L'empereur fut consterné de cette évasion. Il mit en campagne le comte
Daniel, Barzimère et mille archers avec ordre de lui ramener le fugitif.
Ces deux officiers connaissaient bien le pays et, tandis que Pap perdait du
temps, ils le devancèrent et lui tendirent une embuscade. Le hasard déjoua
leur plan. Un voyageur voulut éviter les Romains et tomba au milieu des
Arméniens. Conduit au roi, il lui dit ce qu'il avait vu. Pap envoya aussitôt un
cavalier vers la droite, avec ordre de préparer des logements. Dès qu'il fut
parti, il en dirigea vers la gauche un autre qui ne savait rien de la mission du
premier. Cela fait, il s'engagea avec les siens, guidé par le voyageur, dans le
sentier par où celui-ci était venu et laissa derrière lui ses ennemis qui, ayant
capturé les deux hommes envoyés pour donner le change, croyaient n'avoir
qu'à tendre les bras. Pendant qu'ils restaient à l'attendre, Pap rentrait dans
ses Etats. Il y fut reçu avec joie et continua d'observer notre alliance avec
fidélité. Un déluge de sarcasmes tomba sur Daniel et Barzimère à leur retour.
Pour atténuer leur faute, ils prétendirent que Pap pratiquait la magie. Trajan
commandait nos forces dans le pays. On lui confia la mission de tuer le roi
d'Arménie. Il mit alors tout en œuvre pour le circonvenir, lui faisant lire des
lettres rassurantes et prenant parfois place à sa table. Finalement, il l'invita à
dîner. Pap vint. Le festin était somptueux, la salle retentissait de musique et
les libations commençaient à échauffer les convives lorsque le maître du
logis s'absenta. Alors un homme assassina le jeune prince. C'est ainsi que fut
trahie l'hospitalité que respectent les barbares du Pont-Euxin eux-mêmes.
Le coup fut ressenti par Sapor qui avait travaillé à se faire un allié de Pap.
Il envoya Arsace à Valens comme ambassadeur et proposa d'effacer de la
carte le nom d'Arménie, sujet éternel de discorde. Ou alors il demandait à
l'empereur, si cela lui répugnait, la réunion de l'Hibérie en un seul royaume et
la reconnaissance d'Aspacures, créature du roi de Perse, comme souverain
de tout le pays qui devait être évacué par les troupes romaines. L'empereur
répondit qu'il ne permettrait jamais une dérogation au pacte conclu et il crut
bien faire en envoyant en Perse Victor, maître de la cavalerie, et Urbicius,
duc de Mésopotamie, avec un ultimatum disant que si au printemps les
troupes promises par Valens à Sauromaces rencontraient le moindre
obstacle, il emploierait la force. Jusque-là rien que de légitime. Mais les
ambassadeurs outrepassèrent leur mandat et prirent possession en Arménie
de petites portions de territoire qui leur furent offertes. A leur retour arriva le
Suréna, second pouvoir en Perse après le roi, qui venait proposer à
l'empereur la concession du même territoire que les ambassadeurs avaient
pris sur eux d'accepter. On lui fit une magnifique réception mais on le
congédia sans qu'il ait rien obtenu et on se prépara à la guerre. L'empereur
était décidé à entrer en Perse au printemps et négociait pour obtenir la
coopération des Scythes. Sapor, furieux, ordonna au Suréna de reprendre les
districts que s'étaient permis d'occuper les ambassadeurs et d'intercepter les
troupes romaines envoyées à Sauromaces. Nous ne pûmes rien faire, les
Goths venant d'entrer en Thrace. A cette époque, la Justice divine vengea les
députés de Tripoli. Rémige, le complice du comte Romain, vivait près de
Mogontiacum, son pays natal. Le préfet Maximin lui faisait subir toutes les
vexations possibles. Rémige s'étrangla de ses propres mains.
L'année suivante Valentinien s'occupait à bâtir le fort de Robur, près de
Bâle, quand il reçut le rapport où Probus l'instruisait de la désolation de
l'Illyrie. L'empereur voulait se rendre sur place mais on était à la fin de
l'automne et tout le monde le suppliait d'ajourner l'expédition jusqu'au
printemps. Les chemins durcis par les glaces, le manque de fourrage et de
tout ce qui est indispensable à une armée s'opposaient à ce qu'on se mette
en marche. Et puis on aurait laissé la Gaule face aux Alamans. Ces avis
finirent par convaincre Valentinien. Macrin, qui semblait disposé à négocier,
fut invité à un rendez-vous près de Mogontiacum. Au jour dit, on le vit se
poser sur la rive, entouré des siens qui faisaient un fracas effroyable de leurs
boucliers. L'empereur, monté sur des barques avec une escorte, s'approcha
du bord. Lorsque les barbares eurent cessé leur tumulte, la conférence
s'ouvrit et se termina par le serment réciproque d'observer la paix. Ce roi,
jusque-là si hostile, sortit de cette entrevue notre allié et fut loyal jusqu'à la fin
de sa vie. Valentinien alla ensuite prendre ses quartiers d'hiver à Trèves. En
Orient, la cour travaillait à empêcher Valens d'intervenir dans la justice, les
grands sentant bien que c'en aurait été fait de leur liberté. Modeste, préfet du
prétoire, dévoué à la faction des eunuques, parlait en ce sens plus haut que
tous les autres. Valens en vint à se persuader que la justice n'était instituée
que pour rabaisser le pouvoir. Dès lors il s'abstint d'examiner les procès et
ouvrit ainsi la porte aux rapines. Plus d'obstacles désormais à la collusion
des avocats et des juges qui se frayent un chemin aux honneurs et à la
fortune en vendant les intérêts des petits à l'oppression des grands.
Valentinien, parti de Trèves au début du printemps, atteignait la frontière
quand une députation de Sarmates vint le supplier d'épargner ceux qui
n'avaient pas pris part à la révolte. Il répondit qu'il aviserait sur place. Il se
rendit ensuite à Carnuntum, en Illyrie. La sévérité du prince tenait tout le
monde en émoi. On s'attendait à le voir exiger des comptes des autorités
dont l'incurie avait laissé la Pannonie sans défense. Il n'en fut rien. Aucune
recherche n'eut lieu sur le meurtre du roi Gabinius. En fait, Valentinien n'était
dur qu'avec les simples soldats. Il ne pouvait cependant pas souffrir Probus.
Celui-ci, récemment nommé préfet du prétoire, voulait le rester et il préféra la
bassesse à l'honneur. Sachant le prince sans scrupules, lui-même prit la
fausse route. De là cette oppression. Les plus grands noms furent réduits à
s'expatrier ou poussés au suicide. Valentinien voulait de l'argent. Il sut trop
tard ce qu'il en coûtait à la Pannonie. La province d'Epire, contrainte comme
les autres à envoyer à l'empereur ses remerciements, confia cette mission au
philosophe Iphiclès. Comme le prince voulait savoir si c'était sincère, il
répondit que c'était en gémissant. Valentinien, pour sonder son interlocuteur
sur la conduite de Probus, lui demanda dans sa langue des nouvelles de tel
ou tel notable. Or untel s'était pendu, tel autre était en exil, tel autre encore
avait péri sous la torture. Valentinien entra dans une colère effroyable que
Léon, maître des offices, eut grand soin d'attiser.
L'empereur mit l'été à préparer un expédition, attendant l'occasion pour
fondre sur les Quades. C'est à Carnuntum que Faustin, neveu du préfet
Vivence, fut condamné à mort par Probus. Son crime était d'avoir tué un âne
pour, disait l'accusation, une opération magique, en fait pour se faire un
remède contre la calvitie. Valentinien, précédé par l'infanterie de Mérobaud
qu'il chargea, avec Sébastien, de mettre à feu et à sang les bourgades
barbares, transporta son camp à Acincum. Là un pont fut construit mais ce fut
un autre point qu'on choisit pour passer chez les Quades. Ceux-ci suivaient
les mouvements de l'armée du haut des montagnes où ils s'étaient réfugiés.
Valentinien, par une marche rapide, surprit et massacra une partie de la
population, incendia ses demeures et revint à Acincum sans avoir perdu un
homme. L'automne s'achevait. Il fallait songer aux quartiers d'hiver et les
choisir en fonction du climat de ces contrées. Aucune autre localité que
Savaria ne paraissait offrir les conditions de séjour. Mais elle n'était pas
tenable au point de vue militaire. Valentinien la quitta à regret et, longeant le
fleuve, arriva à Brigetio où se trouvait un camp retranché en bon état.
Durant son séjour dans cette ville, il eut des présages de sa fin prochaine.
Avant son arrivée, des comètes avaient annoncé quelque catastrophe.
Lorsqu'il était encore à Sirmium, la foudre avait détruit le palais impérial, la
curie et une partie du forum. Pendant son séjour à Savaria, un hibou perché
sur les bains de l'empereur fit entendre des cris funèbres. Au moment où le
prince avait quitté cette ville, il avait voulu sortir par la porte qui avait servi à
son entrée pour en tirer le présage d'un prompt retour en Gaule. Mais le
passage fut fermé par la chute d'une porte de fer. Il dut sortir par ailleurs. La
nuit qui précéda sa mort, il vit en songe sa femme assise en habit de deuil.
Le lendemain matin, on le vit sortir plus sinistre que de coutume et, comme le
cheval qu'il allait monter se cabrait, le prince donna l'ordre de couper la main
droite de l'écuyer. Le malheureux n'y aurait pas échappé si Céréalis, tribun
de l'écurie, n'avait, à ses risques et périls, pris sur lui d'en différer l'exécution.
Une députation de Quades vint implorer la paix. Elle s'engageait à fournir
des recrues. La raison conseillait de leur accorder la trêve qu'ils demandaient
car le temps ni les approvisionnements ne permettaient de continuer les
hostilités. Ils furent donc reçus. Ils dirent que c'était à l'insu des chefs que la
paix avait été enfreinte, ajoutant que c'était la prétention d'élever un fort sur
leur territoire qui avait exaspéré certains. L'empereur commençai une sortie
véhémente sur leur ingratitude mais, tout à coup, il demeura suffoqué et le
visage en feu. Une sueur froide inonda ses membres. On le mit au lit,
respirant à peine. Une congestion était imminente et exigeait une saignée
mais on ne put trouver de médecin. Ils étaient tous occupés à combattre une
épidémie parmi les troupes. Enfin il en vint un qui ouvrit la veine à plusieurs
reprises sans pouvoir tirer une goutte de sang. Après une longue agonie,
Valentinien expira à cinquante-six ans et dans la douzième année de son
règne. Gratien l'ancien était né à Cibalae en Pannonie d'une famille obscure.
Il était devenu tribun puis comte à l'armée d'Afrique. Il avait quitté ensuite le
service, soupçonné de détournements, et n'avait été employé de nouveau
que plus tard en Bretagne. Dans sa retraite, il avait encouru de la part de
Constance la confiscation de ses biens pour avoir donné l'hospitalité à
Magnence. Son fils Valentinien avait reçu la pourpre impériale à Nicée et
associé à son pouvoir son frère Valens. Aussitôt après son avènement, il
avait inspecté les fortifications puis s'était rendu en Gaule livrée aux Alamans
dont la mort de Julien réveillait l'ardeur. Il avait su se faire redouter.
Alors que Valentinien venait de partager le trône avec son fils Gratien, un
roi alaman, Vithicabius, fils de Vadomaire, remuait son peuple et poussait les
autres tribus à la guerre. Valentinien le fit assassiner. A Solicinium, où il
pensa périr dans une embuscade, il écrasa leur armée. Son adresse brilla
contre les Saxons. Ces pirates avaient pénétré dans l'intérieur des terres.
Valentinien les détruisit à leur retour en leur arrachant leur butin. Ravagée
par les ennemis, la Bretagne était aux abois. Il extermina jusqu'au dernier ces
brigands et la province retrouva le repos. Il ne fut pas moins heureux contre
Valentin, un pannonien qui tentait d'y faire renaître les troubles. Il mit fin à la
tourmente qui déchirait l'Afrique lorsque Firmus leva l'étendard de la révolte,
entraînant les Maures avec lui. Il aurait sans doute aussi tiré vengeance du
ravage de l'Illyrie si la mort ne l'avait surpris. L'exploit dont il aurait tiré le plus
d'honneur aurait été la capture de Macrin vivant et la déception de voir
échouer son entreprise fut encore plus amère quand il apprit que les
Burgondes, qu'il avait tout fait pour opposer aux Alamans, avaient donné
asile au fugitif.
Valentinien était violent. Il ne sut jamais contenir la répression dans de
justes bornes. Il ne connaissait d'autre justice que l'emploi du fer ou du feu.
La volonté d'amasser de l'argent par n'importe quelle moyen emplissait son
esprit et s'accrut avec l'âge. Après la désastreuse expédition de Perse, il
recourut à des mesures d'exaction, feignant d'ignorer que ce qui est possible
n'est pas toujours permis. Il ne pouvait souffrir que l'on soit bien vêtu, instruit
ou noble. Il voulait qu'il n'y ait de supériorité que la sienne. Il méprisait le
manque de courage. Lui-même cependant se laissait aller parfois aux plus
chimériques terreurs. Le maître des offices, Remige, connaissait ce faible de
son maître. Aussi ne manquait-il pas, dès qu'il le voyait s'irriter, de parler
d'agitation chez les barbares et il voyait le monarque s'adoucir sous l'effet de
la peur. Valentinien ne choisit jamais volontairement de mauvais juges mais,
une fois qu'il les avait nommés, même détestables, il les approuvait.
A côté de cela, il ménagea les provinces en allégeant les impôts. On lui
doit la création d'une admirable défense des frontières. Il aurait mérité le titre
de restaurateur de la discipline militaire si, tout en punissant les moindres
fautes chez le soldat, il n'avait montré une tolérance inexcusable pour les
chefs. De là les troubles de Bretagne, le soulèvement de l'Afrique et le
désastre de l'Illyrie. Observateur rigide de la pureté des mœurs, il fut chaste
dans sa vie privée comme dans sa vie publique et mit par son exemple un
frein à la licence de la cour. Ce fut d'autant plus efficace qu'il ne ménageait
pas même ses parents. Il fit exception pour son frère mais en l'associant à sa
puissance il obéissait à la nécessité du moment. Il portait une grande
attention au choix de ses délégués. Sous son règne on ne vit ni banquier
gouverneur de province, ni charge vendue à l'encan si ce n'est peut-être au
début. A la guerre, il joignait à la prudence un esprit fécond pour l'attaque ou
pour la défense, avec un discernement sûr de ce qu'il fallait faire ou éviter et
l'attention la plus scrupuleuse aux détails du service. Il écrivait bien et savait
peindre et modeler. Il y a des armes de forme nouvelle dont il a donné le
dessin. Sa mémoire était excellente. Il parlait peu mais sa parole était vive. Il
n'était pas ennemi de la table mais il voulait du choix et non de la profusion. Il
sut tenir une balance exacte entre les sectes différentes et n'imposer à
personne le dogme vers lequel il inclinait. Il était musclé, avait les cheveux
blonds, le teint frais, les yeux bleus, le regard dur. La dignité de sa taille
répondait à la majesté de son rang.
Le corps fut envoyé à Constantinople. L'expédition fut suspendue et on
était inquiet sur les dispositions des cohortes gauloises dont la fidélité est
souvent arbitre des choix. Les circonstances paraissaient se prêter à quelque
mouvement car Gratien était à Trèves où son père lui avait dit d'attendre. Les
chefs de l'armée décidèrent alors de rompre le pont et d'ordonner à
Mérobaud de la part de Valentinien, comme s'il était encore en vie, de se
rendre au quartier général. Mérobaud devina ce qui se passait ou peut-être
en fut-il instruit par le messager. Comme il se défiait des milices gauloises, il
feignit d'avoir reçu l'ordre de les ramener sur le Rhin pour observer les
barbares et il donna une mission lointaine à Sébastien, porté par la faveur
militaire. A l'arrivée de Mérobaud, il fut décidé que Valentinien, fils du défunt
empereur, qui n'avait que quatre ans, serait élevé à l'empire. L'enfant était
avec sa mère Justine dans le domaine de Murocincta, à cent milles. Céréalis,
oncle du jeune empereur, fut chargé de l'amener au camp. Six jours après la
mont de son père il fut salué Auguste dans les formes. On craignait que
Gratien n'en soit offensé mais ce prince prit soin de protéger son frère et de
veiller à son éducation.
XV - Défaite d'Andrinople (378)
Les Huns firent irruption sur les terres des Alains Tanaïtes, en tuèrent
beaucoup et s'allièrent au reste. Puis ils tombèrent sur les riches bourgades
d'Ermenrich qui essaya de résister puis se suicida. Vithimer, élu à sa place,
résista quelque temps, soutenu par d'autres Huns qu'il avait pris à sa solde.
Mais, après plusieurs défaites, il fut vaincu et mourut. Alathée et Safrax se
retirèrent avec son jeune fils Vidérich jusqu'aux rives du Danaste, fleuve qui
coule entre l'Hister et le Borysthène. Athanaric, chef des Tervinges, décida
de tenir ferme si l'invasion l'atteignait. Il établit son camp au bord du Danube
et envoya Munderich en reconnaissance. Mais les Huns, trompant le corps
d'observation, se placèrent entre lui et le gros de l'armée. De nuit, ils
passèrent le fleuve et fondirent sur Athanaric, le forçant à se réfugier dans la
montagne. Athanaric, redoutant un plus grand désastre, fit élever une
muraille qui joignait les rives du Gérase et du Danube et longeait le territoire
des Taïfales. Mais les Huns arrivèrent et il aurait été surpris si leur butin ne
les avait ralentis. Le bruit se répandit parmi les Goths de l'apparition d'une
race d'hommes inconnue qui anéantissait tout. Ceux qui reconnaissaient
l'autorité d'Athanaric avaient déserté ses drapeaux, ne trouvant plus de quoi
vivre, et cherchaient un établissement hors de portée des nouveaux venus.
Ils pensèrent à la Thrace fertile et protégée par le Danube. Les GothsTervinges arrivèrent donc, sous la conduite d'Alaviv, sur la rive gauche du
fleuve et envoyèrent une députation à Valens, sollicitant son admission sur
l'autre bord avec promesse d'y vivre paisiblement et de lui servir d'auxiliaire.
La nouvelle s'était répandue que la région qui va du pays des Marcomans
et des Quades jusqu'au Pont-Euxin était inondée de populations barbares
qui, poussées par des peuples inconnus, couvraient toute la rive du Danube.
D'abord on accorda chez nous peu d'attention à ces rumeurs. Le bruit reçut
confirmation par l'arrivée de l'ambassade qui venait implorer pour les peuples
expulsés leur admission en deçà du fleuve. La première impression fut
favorable. Les courtisans exaltèrent le bonheur du prince à qui arrivaient des
recrues. L'incorporation de ces étrangers dans notre armée allait la rendre
invincible et, converti en argent, le tribut que les provinces devaient en
soldats accroîtrait les ressources du trésor. On envoya donc des agents
chargés de procurer des moyens de transport à ces hôtes. On veilla à ce
qu'aucun des futurs destructeurs de l'empire ne reste sur l'autre bord. On dut
renoncer à les recenser. Alaviv et Fritigern furent transportés les premiers.
L'empereur leur fit donner des vivres et leur assigna des terres. Il aurait fallu
que notre armée ait des chefs expérimentées or Lupicin, comte de Thrace, et
Maxime étaient brouillons. Leur cupidité fut à l'origine de tout. La disette qui
accablait les immigrés leur suggéra une spéculation. Ils firent ramasser des
chiens et les vendirent aux affamés au prix d'un esclave la pièce. Des chefs
en furent réduits à livrer leurs enfants. Dans le même temps, Vitheric, roi des
Greuthunges, arrivé sur les bords de l'Hister, sollicitait lui aussi le passage.
Cette fois, l'intérêt de l'Etat dicta un refus qui jeta les barbares dans la
perplexité. Athanaric, redoutant la même réponse, préféra s'abstenir. Il se
rappelait l'obstination qu'il avait montrée à l'égard de Valens lorsqu'il
négociait la paix avec lui. Il conduisit son monde à Caucalanda et en expulsa
les Sarmates.
Les Tervinges avaient pu passer le fleuve mais erraient sur ses bords,
retenus par le manque de vivres dû aux manœuvres des officiers impériaux.
Ils menaçaient d'appeler aux armes. Lupicin employa toutes ses forces pour
les forcer à partir. Les Greuthunges, ne voyant plus de barques sur le fleuve
pour empêcher le passage, en profitèrent. ils le franchirent en radeau et
placèrent leur camp loin de celui de Fritigern. Ce chef, qui devinait ce qui
allait arriver, tout en obéissant à l'empereur, mettait dans sa marche une
lenteur calculée pour se ménager un puissant renfort en laissant aux
nouveaux venus le temps de le joindre. Il n'arriva donc tard à Marcianopolis.
Là se passa une scène déterminante. Lupicin avait invité Fritigern et Alaviv à
un festin mais un cordon de troupes interdisait aux autres l'entrée de la ville
et ce fut en vain que les barbares demandèrent à acheter des vivres. Les
esprits s'échauffèrent. Les émigrants massacrèrent un poste. On en avisa
Lupicin qui fit arrêter la garde des deux chefs. La nouvelle se répandit. La
foule, croyant ses chefs prisonniers, voulut les venger. Fritigern s'écria que le
seul moyen d'éviter un malheur était de le laisser sortir, lui et les siens, se
faisant fort de calmer tout le monde. On les laissa partir et ils s'éloignèrent,
décidés à tenter le sort des armes. La nouvelle enflamma les Tervinges. Des
bandes armées ravagèrent la campagne. Lupicin marcha à l'ennemi. Nos
bataillons furent anéantis et Lupicin s'enfuit. Après cela, les barbares se
répandirent de tous côtés.
Deux chefs Goths, depuis longtemps accueillis, Suéride et Colias,
observaient une parfaite neutralité dans les cantonnements qu'on leur avait
assignés près d'Andrinople. Tout à coup arriva une lettre de l'empereur leur
enjoignant de passer l'Hellespont. Ils demandèrent des moyens de transport,
des vivres et un délai de deux jours. La prétention fut jugée exorbitante par le
premier magistrat de la ville qui avait une rancune personnelle contre eux. Il
arma le peuple et dit aux Goths de s'exécuter immédiatement. Poussés à
bout, ils se rangèrent sous le drapeau de Fritigern. Et cette foule vint assiéger
la ville. Ils s'y obstinèrent longtemps. Enfin Fritigern renonça à prendre la
place mais laissa sous ses murs assez de forces pour la bloquer. Les Goths
se répandirent en Thrace. Tout fut mis à feu et à sang. Valens ordonna à
Victor, maître de la cavalerie, de négocier avec les Perses. Lui-même se
disposa à aller à Constantinople et fit prendre les devants à Profuturus et à
Trajan qui déployèrent devant l'ennemi les légions tirées d'Arménie. Nos
soldats acculèrent les Goths sous les escarpements de l'Hémus et prirent
position à l'entrée des gorges pour les réduire par la faim et donner le temps
d'arriver aux légions pannoniennes et transalpines que Frigérid amenait sur
l'ordre de Gratien. Celui-ci envoyait aussi de Gaule Richomer à la tête de
quelques cohortes dont l'effectif avait en partie déserté à l'instigation de
Mérobaud qui craignait que la Gaule ne puisse plus garder le Rhin. Frigérid
eut en chemin un accès de goutte, si bien que le commandement unique
revint à Richomer. Celui-ci rejoignit Profuturus et Trajan près de Saules. Une
foule de barbares était retranchée derrière des chariots rangés en cercle. Les
chefs romains calculaient que les Goths ne tarderaient pas à chercher un
autre campement et que ce serait le moment de tomber sur leur arrièregarde. Mais ils furent trahis et les Goths non seulement ne bougèrent pas,
mais ils ordonnèrent à ceux qui battaient la campagne de se rassembler.
Les Romains veillèrent toute la nuit. Ils étaient moins nombreux mais
comptaient sur la justice de leur cause. Au jour, la trompette donna le signal.
Les barbares gravirent les hauteurs pour prendre de l'élan. Quand nos
soldats virent la manœuvre, chacun joignit son manipule et s'y tint ferme. Les
deux armées d'abord avancèrent avec précaution. Des deux côtés on se
mesurait. Les Romains alors lancèrent ce cri appelé barritus qui commence
par un murmure et se termine en éclat de tonnerre. Les barbares, pour y
répondre, entonnèrent un chant à la louange de leurs ancêtres. Bientôt les
deux lignes s'abordèrent. Les barbares jetèrent sur les nôtres des massues
durcies au feu puis parvinrent à enfoncer notre aile gauche. Heureusement
un corps d'auxiliaires accourut la soutenir. Un carnage affreux s'ensuivit. La
nuit seule mit fin à la boucherie. Les deux partis regagnèrent leurs tentes.
Dans cette lutte où une poignée de Romains était aux prises avec des milliers
d'ennemis, nous fîmes de grosses pertes.
Les nôtres se replièrent sous les murs de Marcianopolis et les Goths,
réfugiés derrière leurs chariots, restèrent sept jours sans donner signe de vie.
Les Romains en profitèrent pour pousser le reste de ces bandes dans les
gorges de l'Hémus qu'ils fermèrent par des levées de terre. On espérait qu'ils
y mourraient de faim, les vivres ayant été transportés dans des places que
les barbares n'avaient pas même eu l'idée d'attaquer. Richomer repartit pour
la Gaule afin de ramener des renforts. On arrivait en automne. De son côté
Valens, sur le rapport qu'on lui fit du combat et de l'état de désolation de la
Thrace, envoya Saturnin porter secours à Trajan et à Profuturus. Les
barbares avaient tout dévoré en Mésie et en Scythie et, poussés par la faim,
brûlaient de forcer les barrières qu'on avait fermées sur eux. A plusieurs
reprises ils essayèrent et, repoussés chaque fois, ils finirent par s'associer
quelques bandes d'Alains et de Huns en leur faisant miroiter un immense
butin. A la nouvelle des renforts reçus par l'ennemi, Saturnin se retira. Il était
temps. Dès que nos troupes eurent quitté l'ouverture des gorges, le mont
vomit dans la plaine toute cette foule. La Thrace en fut inondée. Des rives de
l'Hister aux cimes du Rhodope et jusqu'au détroit qui forme la jonction des
deux mers, ce ne fut que pillage, meurtre et incendie. Les barbares arrivèrent
près de Dibaltum où ils trouvèrent le tribun Barzimérès et les Cornutes. Ils les
anéantirent. Les Goths considéraient Frigérid comme le seul qui puisse les
arrêter et ne songeaient qu'à le détruire. Ils savaient qu'il s'était retranché
près de Béroé d'où il observait les événements. Les Goths se hâtèrent mais
Frigérid, qui n'était ni novice, ni prodigue du sang de ses soldats, gagna
l'Illyrie où il arriva réconforté par un succès inespéré. En se repliant, il avait
surpris la bande de Farnobe, un chef goth, à laquelle s'était joints des
Taïfales. Il les avait en partie détruits. Il avait ensuite assigné des terres aux
survivants vers Modène, Parme et Rhégium. Chez les Taïfales, les
adolescents doivent se prostituer aux hommes mûrs et nul ne peut y
échapper avant d'avoir capturé un sanglier ou un ours.
Tel était le tableau que présentait la Thrace à la fin de l'automne. Les
Alamans Lentiens, voisins de la Rhétie, commençaient, au mépris des traités,
à menacer nos frontières. Un homme de ce pays, qui servait dans les gardes
de Gratien, y fit un voyage privé. Il apprit à ses compatriotes que Gratien
portait ses forces en Orient et que les deux armées impériales allaient se
combiner pour repousser une invasion. Cela inspira les Lentiens qui
traversèrent en février le Rhin gelé. Ils furent repoussés mais, certains que la
majeure partie de l'armée d'Occident était en Illyrie, leur ardeur se ranima. Ils
mirent sur pied quarante mille hommes et fondirent sur le territoire romain.
Gratien fit reculer les cohortes déjà arrivées en Pannonie, appela la réserve
laissée en Gaule et donna le commandement de cette armée à Nannien et
Mallobaude, roi des Francs. Nannien voulait temporiser, Mallobaude voulait
combattre. Tout à coup, près d'Argentaria, un bruit annonça la présence des
barbares. Les Romains, voyant à quelle multitude ils avaient affaire,
gagnèrent un terrain boisé et s'y maintinrent jusqu'au moment où la garde de
l'empereur vint prendre part au combat. Son arrivée intimida les barbares qui
tournèrent le dos. Ils furent si maltraités qu'il ne s'en échappa que cinq mille.
Leur roi Priarius périt. L'armée, après cet exploit, reprit sa marche vers
l'Orient puis, tournant tout à coup vers la gauche, franchit le fleuve. Les
Lentiens ne purent que gagner des hauteurs et se battre en désespérés.
De notre côté, on choisit pour donner l'assaut les cinq cents soldats les
plus aguerris de chaque légion. Cette troupe, animée par la présence du
prince au premier rang, fit les plus grands efforts pour gravir les cimes.
Cependant, commencé à midi, le combat durait encore à la nuit. La garde de
l'empereur, trop visible, souffrit beaucoup des projectiles. Gratien décida de
prendre les barbares par la faim. Ceux-ci, dont l'obstination n'était pas
moindre que la nôtre, et qui connaissaient mieux le terrain, occupèrent des
pics plus élevés encore. L'empereur saisit ce moment pour reprendre
l'offensive et mit tout en œuvre pour se frayer accès jusqu'à eux. Cette fois
les Lentiens capitulèrent et, après avoir livré l'élite de leur jeunesse qui vint
se fondre dans nos nouvelles levées, obtinrent la liberté de retourner chez
eux. Ce fait d'armes eut le résultat de tenir l'Occident en respect. Dans
Gratien, la nature avait réuni l'éloquence, la sagesse, la clémence et la
bravoure. Mais un malheureux penchant à se donner en spectacle l'entraîna
à imiter l'empereur Commode, dont le plaisir était de tuer des bêtes féroces
dans l'amphithéâtre, et à négliger les affaires sérieuses. Après avoir tout
disposé pour la sécurité de la Gaule et tiré vengeance du soldat dont
l'indiscrétion avait trahi sa marche sur l'Illyrie, Gratien se dirigea par Felix
Arbor et Lauriacum. Pendant ce temps, Frigérid fortifiait le pas de Sucques
pour empêcher les bandes qui battaient la campagne de se répandre dans
les provinces septentrionales de l'empire. Tout à coup on lui envoya pour
successeur le comte Maurus, un homme vénal et indécis. C'était lui qui avait
vaincu l'hésitation de Julien à accepter la couronne en lui posant sur la tête
son propre collier. Ainsi, au milieu d'une crise, on écartait un homme d'action.
Valens quitta Antioche et se dirigea lentement vers Constantinople où il ne
fit que passer car une sédition sans conséquence suffit pour le chasser. Il
avait rappelé d'Italie Sébastien qu'il investit de la maîtrise de l'infanterie,
précédemment confiée à Trajan. Il se rendit à Mélanthiade, maison de
plaisance impériale où il s'attacha à gagner le cœur des soldats, puis donna
l'ordre de marche et arriva à Nicé où il apprit par ses éclaireurs que les
barbares, chargés de butin, se dirigeaient sur Andrinople. Ceux-ci, apprenant
que l'empereur marchait de ce côté, rejoignirent des compatriotes retranchés
dans les environs de Nicopolis et de Béroé. L'empereur confia à Sébastien
trois cents hommes de chacun des corps de l'armée. Sébastien partit avec
cette troupe pour Andrinople. Il en ressortit le lendemain et, le soir, aperçut
les bandes des Goths sur les bords de l'Hèbre. Il s'avança doucement et,
quand il jugea la nuit assez noire, fondit sur eux. Il n'en échappa que le petit
nombre qui put courir assez vite et le butin qu'on leur reprit fut si considérable
que la ville ne suffisait pas à le contenir. Fritigern était consterné. Il rassembla
tout son monde près de Cabylé et s'éloigna au plus vite vers des campagnes
découvertes où il n'aurait ni disette ni surprise à redouter. Pendant ce temps
Gratien, qui venait d'informer son oncle de sa victoire sur les Lentiens, faisait
partir ses bagages par la route de terre et lui-même, descendant le Danube
avec ses plus légères troupes, débarquait à Bononia et gagnait Sirmium.
Bien que fiévreux, il n'y séjourna que quatre jours et se rendit ensuite, par la
même voie, au lieu nommé le Camp de Mars. Il essuya dans ce trajet une
attaque des Alains, qui tuèrent quelques hommes de sa suite.
La double nouvelle de la défaite des Alamans et du succès obtenu par
Sébastien mit Valens dans une agitation extrême. Le camp de Mélanthiade
fut levé. Il lui tardait d'opposer quelque beau fait d'armes à la renommée de
son neveu. Il disposait d'une armée où les vétérans entraient dans une forte
proportion. Il s'y trouvait aussi plusieurs personnes de marque comme l'exgénéral Trajan. On apprit bientôt par les éclaireurs que l'ennemi cherchait à
couper les communications avec les points où étaient les vivres. Aussitôt des
archers, soutenus par un escadron de cavalerie, occupèrent les défilés, ce
qui suffit à faire échouer leur projet. Le troisième jour, les barbares furent
signalée. Ils n'étaient plus qu'à quinze milles d'Andrinople. Leur nombre ne
passait pas dix mille, selon les éclaireurs. Aussitôt l'empereur marcha à leur
rencontre. Arrivé au faubourg d'Andrinople, il se retrancha. Il vit arriver
Richomer qui lui remit une lettre de Gratien annonçant son arrivée. Il priait
son oncle d'attendre et de ne pas s'exposer seul. Valens soumit cette lettre à
son conseil. Quelques membres, dont Sébastien, étaient d'avis de livrer
bataille sur-le-champ. D'un autre côté, Victor, maître de la cavalerie, prudent
bien que Sarmate, voulait attendre l'autre empereur. L'obstination de Valens
l'emporta. Les flatteurs qui l'entouraient l'avaient persuadé qu'il fallait
brusquer l'événement afin de n'avoir pas à en partager l'honneur.
On se préparait au combat lorsqu'un évêque arriva au camp avec une
lettre de Fritigern qui demandait pour les siens, chassés de leurs foyers par
des nations sauvages, la concession de la Thrace, promettant la paix en
échange. Ce chrétien était porteur d'une autre lettre, confidentielle, dans
laquelle le chef barbare insinuait qu'il n'y avait, pour adoucir la férocité de ses
compatriotes, d'autre moyen que de leur montrer de temps à autre les armes
romaines. La seule présence de l'empereur leur ôterait l'envie de combattre.
Cette ambassade fut sans résultat. Le 5 des ides d'août l'armée s'ébranla à
l'aurore, laissant les bagages sous les murs d'Andrinople. Le préfet et les
membres civils du conseil restèrent avec le trésor et les ornements impériaux
dans la ville. Vers midi on n'avait encore fait que huit milles par de mauvais
chemins sous un soleil brûlant quand les éclaireurs annoncèrent qu'ils
avaient vu l'ennemi. Les généraux romains prirent leurs dispositions pendant
que les barbares, selon leur coutume, poussaient des hurlements. L'aile
droite de la cavalerie était en tête, soutenue par l'infanterie. L'aile gauche, qui
n'observait l'ordre de marche qu'avec difficulté, pressa le pas pour se mettre
en ligne. Tandis qu'elle se déployait, le bruit des boucliers que nos soldats
frappaient de leurs piques effraya les Goths, d'autant plus qu'Alathée et
Safrax n'étaient pas encore arrivés.
Une députation barbare vint proposer la paix mais l'empereur demanda
des négociateurs d'un rang plus élevé. Un délai s'ensuivit. Les Goths
cherchaient des subterfuges pour laisser à leur cavalerie le temps d'arriver
tandis que nos soldats étaient dévorés par la soif. Bêtes et gens souffraient
également de la disette. Fritigern, qui aurait préféré ne s'en pas remettre au
hasard d'une bataille, nous envoya un de ses hommes comme porteur de
caducée. Contre quelques notables livrés comme otages, il s'offrait à prendre
parti pour nous et à nous fournir ce qui nous manquait. Cette ouverture fut
accueillie avec empressement. Le tribun Equitius, parent de l'empereur, fut
désigné comme garant de notre parole mais il refusa parce que, ayant été
prisonnier des Goths et s'étant évadé, il avait tout à craindre. Richomer alors
s'offrit de lui-même et partit. Mais avant qu'il ait atteint le camp ennemi, nos
archers étaient déjà aux prises avec l'ennemi. Cette échauffourée rendit sans
effet le dévouement de Richomer. Au même instant la cavalerie des Goths,
Alathée et Safrax en tête, et renforcée par un corps d'Alains, arriva,
renversant tout sur son passage.
De notre côté on commença à plier. Les armes de l'ennemi creusaient des
vides dans nos rangs. Notre aile gauche avait percé jusqu'aux chariots et
serait allée plus loin si on l'avait soutenue. Abandonnée par le reste de la
cavalerie, elle fut accablée par les barbares. L'infanterie se trouva alors
dégarnie. Impossible de reculer en bon ordre. Les légionnaires frappaient en
désespérés sur tout ce qui se trouvait devant eux. Le sol disparaissait sous
les morts et les blessés. Les Romains furent enfin réduits à fuir. L'empereur
parvint à se réfugier parmi des Lanciers et des Mattiaires qui avaient jusquelà soutenu le choc. Trajan s'écria que tout était perdu si le prince ne trouvait
pas protection parmi ses auxiliaires. Le comte Victor voulut rassembler les
Bataves que Valens avait placés en réserve mais, ne trouvant personne, il ne
songea plus qu'à fuir. Richomer et Saturnin en firent autant. Une nuit sans
lune mit seule un terme au désastre. L'empereur tomba le soir, frappé d'une
flèche, et on ne retrouva pas son corps. On dit qu'il se retira avec quelques
Gardes Blancs dans une maison de paysan. Les barbares survinrent. Reçus
à coups de flèches, ils mirent le feu à la maison. Un des Gardes Blancs, pris
par eux, leur apprit quelle occasion ils avaient perdue de prendre l'empereur
vivant. C'est de cet homme, qui parvint à s'échapper, que l'on tient ces
détails. On comptait parmi les plus illustres victimes de cette journée Trajan,
Sébastien, Valérien, Equitius et trente-cinq tribuns. Un tiers à peine de
l'armée survécut à cette boucherie et nulle part, si on excepte la bataille de
Cannes, les annales ne parlent d'un tel désastre.
Telle fut la fin de Valens qui atteignait sa cinquantième année, après un
règne de quatorze ans. Il était ami fidèle, prompt à réprimer l'intrigue et
gardien de la discipline et des lois. Il freina l'ambition de ses parents et fut
circonspect pour conférer les emplois. Administrateur équitable des
provinces, il veillait sur leurs intérêts comme sur les siens, ne permettant
aucune aggravation des impôts, dont les arrérages même n'étaient recouvrés
qu'avec ménagements. La corruption des juges n'avait aucune indulgence à
attendre de lui et sous ce rapport l'Orient n'a jamais été mieux gouverné. Il
était libéral dans une juste mesure. Lorsqu'un courtisan sollicitait un bien
vacant, l'empereur commençait par écouter les contestations. La concession
n'était accordée qu'à la condition de voir arriver, en partage du bénéfice, trois
ou quatre hommes également favorisés sans avoir fait aucune démarche.
Cette perspective d'une concurrence refroidissait la convoitise. Mais il était
aussi avide et cruel. Son éducation avait été nulle. Il montrait une joie
malsaine quand une accusation prenait les proportions du crime de lèsemajesté. Les tribunaux étaient les instruments de ses caprices et il était
accessible à toute accusation vraie ou fausse. Sa physionomie était lourde et
paresseuse. Il était brun de teint. Un de ses yeux avait une taie. Il était de
taille moyenne, avait les jambes arquées et le ventre un peu gros.
Au jour les vainqueurs s'élancèrent contre Andrinople. Ils savaient par des
transfuges que s'y trouvaient les chefs de l'Etat avec les ornements impériaux
et le trésor de Valens. Beaucoup de soldats et de valets de l'armée n'avaient
pu entrer en ville. Adossés aux fortifications, ils se défendirent énergiquement
jusqu'à la neuvième heure. Trois cents fantassins qui voulaient se rendre
furent massacrés. Il n'y eut plus dès lors aucune tentative de désertion. Enfin
le ciel envoya une pluie torrentielle, accompagnée de tonnerre, qui dispersa
cette multitude et la força à chercher l'abri de ses chariots. Sa présomption
toutefois n'en était pas diminuée car on nous envoya un député porteur d'une
lettre menaçante. Celui-ci n'osa pas mettre le pied en ville et chargea un
chrétien de son message. La lettre fut traitée avec mépris. Les assiégés
consacrèrent la nuit entière à travailler. Les portes furent bloquées de
grosses pierres et les murs renforcés. On plaça des machines et on établit
des réserves d'eau à portée car les soldats avaient souffert de la soif.
Les Goths, voyant leurs pertes, eurent recours à une ruse. Des Gardes
blancs déserteurs proposèrent d'entrer dans la ville en se donnant pour
évadés et de mettre le feu à un quartier. Ce devait être le signal d'un assaut.
Les assiégés, occupés à l'éteindre, laisseraient le rempart sans défenseurs.
Les Gardes blancs se présentèrent au bord du fossé. On les reçut sans
difficulté mais le soupçon vint quand, interrogés sur les Goths, ils hésitèrent
dans leurs réponses. La torture leur ayant arraché l'aveu de leur trahison, ils
eurent tous la tête tranchée. Les barbares se ruèrent contre les portes de la
ville mais les habitants, jusqu'aux gens de service du palais, se joignirent à la
garnison pour les repousser. Au milieu de cette masse, aucun coup n'était
perdu. On s'aperçut que les barbares nous renvoyaient les traits que nous
avions lancés. Aussitôt l'ordre fut donné de couper, avant de se servir des
flèches, le cordeau qui fixe le fer au bois. Ce qui fit que, sans perdre de leur
effet, elles se démontaient quand que le coup tombait à faux. Une pierre
énorme partie d'un scorpion se brisa en tombant à terre et causa tant de
stupeur aux barbares qu'ils firent mine de s'enfuir. Mais leurs chefs firent
sonner la charge et l'assaut reprit. Aucun des projectiles romains n'était lancé
en vain. A la nuit, les Goths rentrèrent sous leurs tentes, s'accusant
mutuellement d'aveuglement pour n'avoir pas su profiter du conseil que leur
avait donné Fritigern de ne pas s'exposer aux dangers d'un siège.
Au jour, les barbares tinrent conseil. Ils décidèrent de prendre Périnthe et
les villes où des richesses étaient enfermées. Les renseignements ne leur
manquaient pas grâce aux transfuges. Ayant ainsi tracé la marche qui leur
parut la plus profitable, ils avancèrent à petites journées, dévastant tout sur
leur passage, sans trouver de résistance. La population réfugiée à
Andrinople, dès qu'elle fut rassurée, quitta la ville avec ce qu'elle avait pu
sauver. Les uns allèrent à Sardique, d'autres vers la Macédoine. Leur espoir
était de rencontrer Valens car on ignorait sa mort. Les Goths, renforcés des
Huns et des Alains que Fritigern avait su s'attacher par des promesses,
vinrent camper dans les environs de Périnthe. Ils se contentèrent d'en
ravager les environs. Les trésors de Constantinople enflammaient surtout leur
convoitise et c'était pour cette cité qu'ils réservaient leurs efforts. Ils s'y
rendirent en hâte. Leur furie déjà se déchaînait contre les défenses de la ville
quand un incident survint qui décida leur retraite.
La garnison de la ville avait été renforcée d'un corps de Sarrasins. Ceux-ci,
à l'approche de la colonne ennemie, coururent à sa rencontre et il s'engagea
entre les deux partis une bataille longtemps indécise. Un trait inouï de férocité
donna l'avantage aux barbares d'Orient. L'un d'eux se lança, poignard en
main, avec des cris de bête fauve, au milieu des rangs ennemis et suça
avidement le sang des plaies d'un adversaire. Les barbares du Nord
frémirent à ce spectacle. Leur confiance fut ébranlé. Enfin le courage les
abandonna tout à fait en voyant l'étendue des murailles de la ville et son
innombrable population. Ils détruisirent leur appareil de siège après avoir
perdu plus d'hommes qu'ils n'en avaient tué et tournèrent à la débandade
vers les provinces du nord qu'ils traversèrent jusqu'au pied des Alpes
Juliennes. A la nouvelle des événements de Thrace, un coup fut frappé par
Jules, qui commandait au-delà du Taurus. Beaucoup de Goths avaient été
transportés précédemment dans ces provinces. Jules organisa un massacre
général de ces barbares en les convoquant sous promesse d'un paiement de
solde. Cette mesure, accomplie avec discrétion et célérité, préserva de
malheurs plus grands nos provinces orientales.
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