penser comme simple cadre de réalisation de projets individuels et non comme
une sphère donatrice de projets et d'orientations. Lorsque régnait l'honneur, on se
trouvait guidé par le « préjugé de chaque personne et de chaque condition. » Si
une société de privilèges dominée par l'honneur et les ordres assigne des bornes,
des directions aux individus, une société d'égale dignité laisse à l'individu le soin
de poser par lui-même les fins qu'il estime désirables. On quitte ainsi un horizon
producteur d'assignations sociales pour un espace non orienté de réalisation des
libertés. « Avec le passage de l'honneur à la dignité est venue une politique
d'universalisme mettant en valeur l'égale dignité de tous les citoyens et le contenu
de cette politique a été l'égalisation des droits et des attributions. » Briser les
cadres qui entravaient l'exercice égal des libertés exigeait un processus
d'abstraction visant à disjoindre l'individu de son insertion sociale afin de lui
restituer des droits que l'oubli ou le mépris des hommes lui ont ôtés. Abstraction
et anamnèse vont ici de pair. L'histoire des sociétés ayant progressivement voilé
l'égale dignité des hommes, il convenait de détourner les yeux des hommes tels
qu'ils vivent pour nous tourner vers l'homme sans qualités des Droits de
l'homme. Libéralisme et représentation atomiste de la société se trouvent de ce
fait très souvent associés. Cette association est opérée par Charles Taylor aux
yeux de qui l’atomisme désigne l'ensemble des théories qui du XVIIème jusqu'à
Rawls ont « hérité l'idée que la société est constituée, en un sens, par les
individus en vue d'accomplir des fins qui sont d'abord individuelles […] Le
terme s'applique également aux doctrines contemporaines qui reviennent à la
théorie du contrat social, ou à celles qui veulent défendre, d'une façon ou d'une
autre, la priorité de l'individu et de ses droits sur la société, ou à celles qui
présentent une conception purement instrumentale de la société. »
Une telle interprétation du libéralisme insiste surtout sur la dimension
négative de la liberté, sur la possibilité de ménager pour les hommes un espace
où il leur est possible de ne pas être gouvernés, de ne pas être socialement
hétéronomes. Dans quelle mesure un courant de pensée qui s'est théoriquement
et historiquement construit à partir de son opposition à la résorption du sujet
dans le collectif serait-il en mesure d'assurer la prise en compte de la dimension