
662 Les Cahiers de Droit (2011) 52 C. de D. 659
des autres disciplines devait suivre. L’Histoire est-elle « science »4 ? Les
historiens devraient-ils élaborer des lois ou des théories, prédictives ou
explicatives ? L’histoire est-elle un mode de connaissance distinct de la
sociologie, de l’économie ou de la géographie ? L’analyse de Veyne, dans
ce contexte, peut surprendre par sa simplicité : « l’histoire est un roman
vrai5 », « tout le reste en découle6 ». Cette présentation de l’histoire comme
un récit portant sur le réel, des événements ayant l’être humain comme
acteur, résume, en quelque sorte, la pensée de cet auteur. Quoiqu’elle soit
simple, la thèse de Veyne n’est pas neutre : elle s’inscrit à l’intérieur de
plusieurs controverses qui agitent la communauté des historiens (plus parti-
culièrement ceux qui s’adonnent à la théorie de l’histoire) et s’appuie sur de
nombreux présupposés épistémologiques et méthodologiques sous-jacents
ayant été discutés et repris depuis. Afin de l’aborder, nous ne retiendrons
ci-dessous que les aspects qui nous apparaissent les plus évocateurs dans
le contexte de la recherche en droit.
Le raisonnement du professeur Veyne s’appuie sur l’observation de
la pratique de l’histoire chez les historiens, et non sur une conception
a priori de ce qu’elle devrait être7. Or, en ouvrant un livre d’histoire, le
lecteur trouve une description d’événements passés présentés à l’intérieur
d’une trame narrative. La conclusion s’impose d’elle-même8 : si l’histoire
correspond effectivement à ce que font les historiens, alors elle n’est que le
produit d’une écriture qui partage plusieurs traits communs avec le roman.
Elle est à la fois art et activité savante.
La rupture récente avec les formes traditionnelles de l’histoire du
e siècle n’a
pas été une rupture totale avec le temps court. Elle a joué, on le sait, au bénéfice de
l’histoire économique et sociale, au détriment de l’histoire politique. D’où un boule-
versement et un indéniable renouveau ; d’où, inévitablement, des changements de
méthode, des déplacements de centres d’intérêt avec l’entrée en scène d’une histoire
quantitative qui, certainement, n’a pas dit son dernier mot.
4. Voir, par exemple, l’extrait suivant de Fustel
, Histoire des institutions
politiques de l’ancienne France, t. 3 « La monarchie franque », Paris, Hachette, 1888,
p. 32 : « [L’histoire] n’est pas un art, elle est une science pure […] Elle consiste, comme
toute science, à constater des faits, à les analyser, à les rapprocher, à en marquer le lien. »
5. P.
, préc., note 1, p. 10.
6. Id., p. 14.
7. Id., p. 135 : « Nous savons, depuis Kant, qu’il faut étudier une science chez les savants
et considérer ce qu’ils font plutôt que ce qu’éventuellement ils disent faire ; on voit les
historiens s’occuper d’épigraphie ou de registres paroissiaux et se soucier beaucoup
moins de se faire une conception générale de l’historique et du social. »
8. C’est le cas dans la mesure, bien entendu, où la prémisse est acceptée. S’il est postulé
que l’histoire est ce que font d’elle les historiens, la définition de l’histoire repose sur
des pratiques qui, bien qu’elles soient stables, sont susceptibles de fluctuer et d’évoluer.
Ainsi, rien n’empêcherait cette communauté de modifier collectivement ses pratiques et
de s’intéresser, par exemple, aux événements contemporains.
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