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En cette fin de XXème siècle, le développement du chômage de masse et l'accroissement des
situations d'exclusion1 montre que le besoin de réflexion en matière de développement, de justice
sociale et de citoyenneté est loin d’être épuisé. Ce constat tranche avec la situation quasi "idyllique2"
de la période dite des "trente glorieuses" où le développement économique allait de pair avec celui des
garanties sociales. Cette société de marché "idéale", pacifiée dans un projet commun de progrès
économique et de satisfaction croissante des besoins individuels et sociaux, semblait donner
pleinement raison à A. SMITH et jetait aux "oubliettes de l'histoire" tout projet alternatif de société.
Bien évidemment, cette vision de la société réconciliée dans l'abondance de marché passait sous
silence la "mauvaise fortune" des pays dits du "Tiers monde". Cet oubli de taille ne devait néanmoins
pas troubler "le banquet de la nature3" où seuls les plus prospères étaient conviés, la globalisation du
marché devant à terme permettre l'extension de l'opulence aux plus pauvres.
Aujourd'hui, l'avenir est beaucoup plus sombre, l'abondance devient toute relative au regard
du développement de la pauvreté dans les pays riches et de sa persistance dans les pays pauvres. Sans
être remise en cause économiquement, la mondialisation des échanges est tenue pour responsable de
l'aggravation de la situation sociale dans les pays développés. Cette prise de conscience tardive
renouvelle le questionnement en matière de justice sociale, celle-ci semblant de moins en moins aller
de pair avec l'extension de la logique de marché. Ainsi, il apparaît urgent de suppléer aux
insuffisances distributives du marché, celles-ci étant, en matière d'emploi, source de "chômage" et en
matière de revenus source d'inégalités4. Les exclus, les "nouveaux pauvres", étant victimes des deux
formes de précarité, la question centrale pour notre société devient donc : comment aménager les
arbitrages de marché et transformer les interventions de l'Etat, pour lutter activement contre
l'exclusion ?
INTRODUCTION
1 "En France cinq millions de personnes, selon les institutions spécialisées, seraient soit marginalisées, soit
profondément fragilisées (fin mars 1995, la France comptait un million de RMlstes ; le nombre de familles en dessous
du seuil de pauvreté était de 2 169 744 en 1989. Une famille sur quatre aurait été touchée par le chômage entre janvier
1993 et janvier 1994" (P. ENGELHARD -1996, p. 128).
2 Ou plus exactement avec la situation que l'on se prend à trouver "idyllique", à comparer à la situation actuelle. C'est
néanmoins faire peu de cas des mouvements sociaux et revendications sociales de la fin des années 60. "... le couplage
du travail et des protections auquel était parvenue - pour aller vite - la société salariale, a représenté une manière inégalée
de vaincre la v ulnérabilité de masse ; une manière d'assurer un minimum de sécurité à un maximum de gens. [...]
Maintenant que je défends cette position, je suis totalement convaincu que nous ne dépasserons pas cela. Comme
l'avenir ne se présente pas comme un avenir où nous nagerions dans l'opulence, je ne crois pas qu'on fera mieux en
termes de démocratie, de garantie, de protection, etc. On fera plutôt moins bien. Ne pas faire trop en deçà serait déjà
bien" (R. CASTEL - 1996).
Il est ici fait référence à r apologue du banquet utilisé par T.R. M ALTH US pour dénoncer l'aide sociale et plus
généralement toute politique redistributive en faveur des pauv res qui par redistribution de la richesse concourt à
l'accroissement de la misère (T.R. M ALTHUS - 1964).
4 L'examen de l'exclusion selon la problématique de dualisme social - opposition inclus/exclus - ne donne qu'une v ision
parcellaire des conséquences socio-économiques des imperfections de marché. Elle ne permet pas de prendre en compte
l'accroissement des inégalités aux sein de la population activ e qui, au même titre que l'exclusion, est une conséquence de
la crise économique.