
4
Puisque l’Europe est morose, l’Odéon-Théâtre de l’Europe se doit
d’être joyeux.
Là réside la puissance de l’art et des artistes, dans leur capacité
à danser au-dessus du volcan, dans leur obstination à dépasser
les contingences du temps. L’effort que l’on doit nous demander
est celui de la vitalité ; il ne nous appartient pas d’être austères.
Sur les tréteaux de théâtre où se donnaient les farces que regardait
l’enfant Poquelin tout autant que sur les collines d’Ingmar
Bergman, les crânes rient et la mort s’amuse. Toujours le théâtre
s’est moqué des médecins en robes noires qui n’ont que le mot
«saignée» à la bouche.
Ce qu’on pourrait prendre pour de l’insouciance ou de la naïveté
est une forme de courage.
Nous aurons échoué dans notre mission lorsque les théâtres
seront vides et que nos spectateurs d’aujourd’hui – ceux qui ont
ri dans la salle du Prix Martin, ceux qui ont applaudi Le Retour de
Harold Pinter – s’enfermeront chez eux pour ruminer la crise entre
camomille et bas de laine.
Le théâtre, pas plus que les artistes, n’a à montrer l’exemple.
Si l’on veut tuer l’artiste, qu’on lui demande d’être raisonnable,
qu’on lui demande de faire marcher ses désirs au pas.
Le théâtre, pas plus que les autres arts, n’est accessoire. Dans des
sociétés contemporaines où le regard posé sur l’aujourd’hui est tou-
jours trop immédiat, ce sont des laboratoires où s’expérimentent le
nouveau et la libre créativité. C’est à leur contact que la pensée,
l’inventivité des entreprises aussi, peuvent se régénérer.
Il ne nous suft pas d’être un théâtre d’état, il nous faut aussi être
l’état libre du théâtre. La démocratie ira mal lorsque nous aurons
abandonné les trottoirs aux diseurs de mauvaise aventure. Nous
rêvons d’une ville aux soirées joyeuses, aux terrasses riantes, où
les spectateurs se répandent en sortant des théâtres, des salles
de concert et des cinémas – «ce soir-là..., vous rentrez aux cafés
éclatants, vous demandez des bocks ou de la limonade...».
C’est dans cet esprit que nous avons désiré construire cette nou-
velle saison, la deuxième qu’il nous appartient de présenter à l’O-
déon-Théâtre de l’Europe, dont nous fêtons en 2013 les trente
années d’existence. Loin de nous l’idée de commémorer cette
brillante histoire – combien de Giorgio Strehler et de Klaus Mi-
chael Grüber, de Krystian Lupa et de Peter Zadek, de Deborah
Warner et d’Ingmar Bergman, de Romeo Castellucci et de Peter
Stein se sont succédé sur ces plateaux pour faire entendre une
pensée européenne dans des langues et des auteurs si divers
et pourtant communs ? – en arrosant les chrysanthèmes ; notre
désir – car là réside, ultimement, le coeur de notre raison – est de
lancer plus haut et plus loin encore s’il est possible notre mission
singulière, celle d’être à la fois le plus ancien théâtre-monument
de Paris, né en 1782 dans l’effervescence annoncée de la nais-
sance d’un esprit nouveau, et le plus jeune théâtre européen de
la capitale.
«Par bien, j’entends
ici tout genre de joie
et tout ce qui peut y
conduire, particulière-
ment ce qui satisfait
un désir quel qu’il soit ;
par mal, tout genre de
tristesse, et particuliè-
rement ce qui prive un
désir de son objet.»
Baruch Spinoza, Éthique