Keynes-Hayek, un duel qui dure depuis 80 ans

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Keynes-Hayek, un duel qui dure depuis 80 ans
Par Nicholas Wapshott
Le Temps du 17 février 2012
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Dans les années 30, en pleine crise mondiale, un éminent économiste britannique croise le
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fer avec Friedrich von Hayek, un jeune libéral. Tout les oppose: l’intervention de l’Etat, le rôle
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des marchés… Les idées de Keynes ont régné longtemps, mais l’Autrichien n’avait pas dit
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son dernier mot.
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Par Nicholas Wapshott, écrivain et journaliste britannique auteur d’un livre sur le sujet
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(« Keynes-Hayek : The Clash That Defined Modern Economics », 2012)
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Cela vous rappelle-t-il quelque chose? Des banquiers centraux tant préoccupés par la me-
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nace pesant sur leur monnaie qu’ils demandent que l’austérité soit imposée à leurs conci-
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toyens indignés. Des leaders politiques qui, confrontés à une profonde récession et à un
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chômage à grande échelle, martèlent que la seule voie vers la reprise est de couper les dé-
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penses publiques, payer la dette nationale et augmenter les impôts.
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Est-ce vraiment raisonnable? Certains économistes, doutant de la sagesse des banquiers et
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des législateurs, prétendent que la meilleure façon d’éviter des décennies de chômage et de
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stagnation économique est d’emprunter et de dépenser afin de promouvoir la croissance
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économique. D’autres économistes ignorent ces préceptes en faveur d’un credo qui estime
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que l’intervention du gouvernement est néfaste pour la confiance de l’économie et pour les
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marchés qui ne peuvent plus s’autorégénérer.
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Il y a quatre-vingts ans, le gouvernement de coalition du premier ministre britannique, Ram-
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say MacDonald, a dû faire face au même dilemme que les dirigeants de la zone euro, dans
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des circonstances économiques à peine différentes.
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Ramsay MacDonald, embourbé dans une récession mondiale et aux prises avec une devise
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internationale souffrante – la livre sterling –, s’est accroché à ce que l’on a appelé «The
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Treasury View», un programme de réduction des dépenses publiques doté d’une profonde
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croyance au fait que le marché restaurerait la croissance économique. Mais cette politique
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n’a pas fonctionné et elle fut la cause d’une génération de chômeurs.
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Le chef de file de ses détracteurs au sein du gouvernement britannique était John Maynard
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Keynes, l’économiste du King’s College à Cambridge, duquel le philosophe Bertrand Russell
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disait: «Quand je discutais avec lui, j’avais l’impression de risquer ma vie, et j’en émergeais
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rarement sans éprouver le sentiment d’être un imbécile.»
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John Maynard Keynes proposait un moyen révolutionnaire pour raviver une économie à bout
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de souffle. Il suggérait à la Banque d’Angleterre de maintenir les taux d’intérêt bas de ma-
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nière à ce que les entreprises puissent emprunter à bon marché, et proposait d’abaisser
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sensiblement les impôts afin d’encourager les dépenses. Il préconisait également d’employer
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les chômeurs – 11,4% de la population active à l’époque – à la construction de routes et de
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logements.
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Aux cœurs sensibles, qui craignaient que de telles mesures ne fassent grimper encore la
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dette déjà accablante du gouvernement, John Maynard Keynes répondait qu’il serait bien
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temps de la rembourser une fois que l’économie serait à nouveau prospère. Il ne fallait pas
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avoir peur du long terme, parce que, écrivait-il, «à long terme nous serons tous morts».
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A l’automne 1931, John Maynard Keynes fut confronté à un ennemi téméraire et éloquent,
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Friedrich von Hayek, un jeune économiste viennois appelé par la London School of Econo-
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mics (LES) pour contrer les puissantes idées de Keynes. Hayek était membre de la pragma-
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tique Ecole autrichienne emmenée par Ludwig von Mises, qui soutenait que le marché
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s’autocorrigeait et que toute immixtion de la part des gouvernements finirait en désastre.
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Dans un anglais approximatif et en s’appuyant sur des diagrammes triangulaires complexes,
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Friedrich von Hayek expliquait pourquoi, selon lui, toute tentative de tromper le marché en
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créant des emplois s’avérerait inutile. Les entreprises qui croissent grâce à un financement
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bon marché peuvent pendant un temps engager des chômeurs afin de faire face à une de-
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mande artificielle, disait-il, mais à moins que les taux d’intérêt ne restent indéfiniment bas,
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des usines finiraient par fermer et les nouveaux emplois seraient perdus.
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Peu de temps après, Keynes et Hayek se lancèrent dans un duel intellectuel qui a défini les
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contours du débat qui fait rage aujourd’hui encore sur la question de savoir si les gouverne-
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ments doivent intervenir dans l’économie. D’abord dans des revues spécialisées, puis dans
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des lettres privées, les deux hommes ont pointé et paré. Hayek a donné le premier coup,
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ferraillant et vitupérant de manière caustique et impitoyable tandis que Keynes, de 16 ans
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son aîné, estimait qu’il n’était pas traité «avec la «bonne volonté» que tout auteur est en droit
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d’attendre d’un lecteur».
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La querelle s’était envenimée au point que des anciens se précipitèrent pour séparer les
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deux duellistes. Arthur Pigou, professeur de renom à l’Université de Cambridge, les répri-
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manda pour avoir «utilisé les méthodes du duel» et s’être jetés l’un sur l’autre «comme des
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chats de gouttière».
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Après y avoir consacré des hectolitres d’encre, Keynes finit par se lasser et le débat cessa
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sans conclusion claire. Mais la bataille s’est poursuivie par procuration, avec les disciples de
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Keynes, le «Cercle de Cambridge», qui savouraient leurs empoignades avec les «Autri-
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chiens» de la LES qui, eux, brandissaient l’étendard d’Hayek.
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Chacun des deux économistes avait juré d’imposer sa propre philosophie. Keynes a publié
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son œuvre maîtresse en 1939, La Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie,
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une œuvre complexe et souvent absconse qui incitait les jeunes économistes américains,
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parmi lesquels Milton Friedman et John Kenneth Galbraith (qui finiront sur les côtés opposés
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du clivage intellectuel et idéologique) à appliquer le nouveau credo dans le New Deal de
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Franklin D. Roosevelt.
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Les efforts d’Hayek pour écrire une œuvre majeure n’ont pas porté leurs fruits et il a échoué
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à trouver la riposte parfaite à la Théorie générale.
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Alors que Keynes avait l’impression d’avoir gagné la partie, il éprouva des doutes quant à la
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volonté des politiciens d’appliquer ses idées à une large échelle, sinon dans des circonstan-
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ces extrêmes comme une guerre mondiale. Il n’a pas eu à attendre longtemps. En réponse à
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l’expansionnisme d’Hitler, les démocraties se sont lourdement endettées pour se réarmer
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avant que la tempête nazie n’éclate sur l’Europe.
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La Deuxième Guerre mondiale sembla confirmer la thèse de Keynes qui prétendait que, si
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au plus bas du cycle économique, les gouvernements empruntaient et dépensaient à une
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large échelle, ils pourraient être certains que le chômage ne grimperait pas à des sommets
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douloureux. Entre 1945 et 1975, avec l’aide des dépenses keynésiennes, l’Occident a béné-
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ficié d’une prospérité sans précédent.
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Mais loin de se laisser décourager par le succès de Keynes, Hayek a persévéré et son livre
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La Route de la servitude (1944) a ouvert un deuxième front contre son rival. Refroidi par les
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leçons de l’Allemagne d’Hitler et de la Russie de Staline, Hayek a conclu que plus la taille
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d’un Etat était importante, plus la probabilité de voir les droits individuels bafoués était
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grande.
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Au milieu des années 70, lorsque les économies occidentales ont été confrontées à la com-
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binaison de l’inflation et de la stagnation, que l’on a baptisée «stagflation», le keynésianisme
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semblait avoir fait son temps. Les idées de Hayek ont été retirées des rayons des bibliothè-
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ques, dépoussiérées et considérées d’un œil nouveau. Le résultat en a été le monétarisme,
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conçu par Milton Friedman, tombé sous le charme de Hayek et acquis à ses principes de
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conservatisme fiscal et de maintien des gouvernements minces. Sous le monétarisme,
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l’inflation devait être contenue uniquement en augmentant progressivement, et de manière
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prévisible, la masse monétaire.
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Accélérons la bobine jusqu’à la crise financière de 2008-2009, lorsque, comme dans les an-
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nées 1930, l’économie mondiale a dû faire face à une menace existentielle et à
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l’effondrement imminent du système financier. George W. Bush et ses alliés du G20 se sont
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instinctivement ralliés non pas à Hayek, mais à Keynes. Ils ont soutenu les banques en diffi-
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culté avec des prêts gouvernementaux monstres et évité une récession calamiteuse grâce à
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une relance économique keynésienne pour laquelle ils ont dépensé des milliards de dollars.
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Mais à peine les mesures ont-elles été mises en place que les électeurs en colère ont
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éprouvé des regrets, en particulier les protestataires du Tea Party aux Etats-Unis, qui ont
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demandé que la dette soit remboursée dans les plus brefs délais. C’était comme si on avait
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servi un copieux repas à un homme mourant de faim avant de vider immédiatement son es-
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tomac.
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La discussion pour savoir s’il faut stimuler l’économie ou laisser les marchés guérir sponta-
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nément continue à dominer la politique des deux côtés de l’Atlantique. Les lignes de combat
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demeurent les mêmes qu’à l’époque de Keynes et de Hayek, et le ton est resté tout aussi vif.
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Les politiciens sont confrontés aux mêmes choix: lutter contre le chômage ou risquer
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l’inflation; introduire la relance ou imposer l’austérité; emprunter et dépenser ou taxer et
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rembourser la dette.
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Un camp est tourné vers la relance keynésienne. Le plan – mort-né – pour l’emploi du prési-
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dent Barack Obama est un stimulus déguisé de 50 milliards pour créer de l’emploi grâce à
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des dépenses en infrastructure. L’autre camp fait écho à la double attaque de Hayek contre
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Keynes: selon lui, la relance ne marche pas et gaspille l’argent du contribuable; et le gouver-
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nement s’attribue une part trop importante du revenu national.
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En Grande-Bretagne, les Hayekiens de la coalition entre les conservateurs et les libéraux-
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démocrates du premier ministre David Cameron – inspirés par Margaret Thatcher, grande
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partisane de leur héros dans les années 1980 – savourent la réduction des dépenses publi-
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ques au nom de la prudence économique. En Europe, le pacte franco-allemand tente déses-
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pérément de maintenir l’intégration politique européenne sur les rails en exigeant une réduc-
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tion du secteur public et le retour aux budgets équilibrés au Portugal, en Espagne, en Ir-
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lande, en Italie et surtout en Grèce.
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Dans ce match retour entre Keynes et Hayek, Hayek est en train de prendre le dessus.
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L’Europe s’est engagée dans une décennie de douloureuse austérité, promettant de rem-
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bourser peu à peu la dette et de forcer les gouvernements ballonnés à maigrir. Aux Etats-
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Unis, tous les candidats républicains soutiennent le message de Hayek de rectitude fiscale
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et de gouvernements plus petits. Hayek aurait-il gagné ce concours qui dure depuis quatre-
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vingts ans?
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Il est trop tôt pour le dire. Il y a un prix politique significatif à payer pour réduire la taille de
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l’Etat et rembourser l’emprunt public. La croissance économique ralentit et le taux de chô-
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mage, déjà élevé, augmente encore. Les désillusions à l’égard des leaders politiques qui
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président à un tel gâchis pourraient bien pousser les électeurs vers les extrêmes. En Europe
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en particulier, c’est une période périlleuse.
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Keynes s’est rendu célèbre lorsqu’il a démissionné de l’équipe des Alliés qui planifiait
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d’imposer, dans le Traité de Versailles, des réparations paralysantes aux Allemands vaincus.
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Son ouvrage Les Conséquences économiques de la paix était un chef-d’œuvre d’invective
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avertissant que l’appauvrissement délibéré d’un pays industriel avancé allait encourager les
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mouvements politiques extrêmes et provoquer une Deuxième Guerre mondiale.
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L’Histoire lui a donné raison. L’Allemagne de Weimar a été secouée par des désordres civils
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et des révolutions; sa fragile démocratie a été balayée en faveur du nazisme. Et c’est un
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risque similaire que prennent aujourd’hui Nicolas Sarkozy et Angela Merkel lorsqu’ils prési-
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dent à l’appauvrissement délibéré de leurs voisins européens plus faibles.
John Maynard Keynes
Friedrich August Hayek
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