Le pouvoir des transnationales

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Le pouvoir des transnationales
Alternatives Sud
Vol. IX (2002) 1
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Louvain-la-Neuve
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- Vol. IX (2002), n°
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San José, Costa Rica.
Tel: 506-280.76.43 - Fax: 506- 253.15.41
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Thaïlande. Tel: 66-2-218.73.63 - Fax: 66-2-255.99.76
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Vandana Shiva (Inde)
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Policy, A 60 Kauz Khas, New Delhi 110016, Inde.
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Gustavo Capdevila (Équateur)
IPS, Inter Press Service Amérique latine.
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Jorge Beinstein (Argentine)
CEPROS, Centro de prospectiva y gestion de sistemas, Buenos Aires,
Argentine.
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Daniel Chudnovsky et Andrés Lopez (Argentine)
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Tel: 541-806.26.07 - Fax: 541-301.44.17.
- Paul Jeffrey(Pérou)
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Margalit Berlin (Venezuela)
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-
Pierre Baracyetse (Congo)
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Tel: 32-71-84.59.31 - E-mail: [email protected]
-
Sudip Chaudhuri (Inde)
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V. Janardhan (Inde)
Université d' Hyderbad, Département de sociologie, Gachibowli,
Hyderabad 500046, Andhra Pradesh, Inde.
Tel: 91-40-301.05.00, 301.05.12 - Fax: 91-40-301.01.20 - 301.01.45 E-mail: [email protected] - Internet: http://w\vw.uohyd.ernet.in
-
Dimitri Uzunidis (France)
Université du Littoral, Dunkerque, France.
Internet: http://www-heb.univ-littoral.fr/rii
@L'Hannattan,2002
ISBN: 2-7475-2783-2
Sommaire
Éditorial
Les entreprises transnationales, leurs
poids et leurs pratiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 5
Problématique
générale
Wim Dierckxsens
Le capitalisme, les transnationales,
altermondialiste
la guerre et le mouvement
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
33
Mario L. Fernandez Font
Les investissements directs étrangers, les entreprises transnationales et
la mondialisation.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 53
A. Lazar
Les transnationales, acteurs contemporains de l'exploitation mondialisée.
69
Walden Bello
Faut-il abolir le FMI?
85
Vandana Shiva
o MC : Les paysans en danger.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 93
Gustavo Capdevila
Les ONG exigent la régulation des transnationales.
. . . . . . . . . . . . . . . . ..
103
Cas particuliers
Jorge Beinstein
Crise mondiale du capitalisme et effondrement argentin. . . . . . . . . . . . . .. 107
Daniel Chudnovsky & Andrés Lopez
Les stratégies des entreprises transnationales en Argentine et
au Brésil. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 115
Paul Jeffrey
Après l'ouragan Mitch, les transnationales tirent profit de
la «reconstruction» du Honduras. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 167
Margalit Berlin
La culture d'entreprise dans une transnationale au Venezuela. . . . . . . . .. 171
Pierre Baracyetse
L'enjeu géopolitique des transnationales minières au Congo. . . . . . . . . .. 189
Sudip Chaudhuri
Le gouvernement
indien et les transnationales.
V.Janardhan
Transnationales et mondialisation
en Inde.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 211
-Le cas de la British American
Tobacco
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
Vandana Shiva
Une alternative au protectionnisme
des entreprises
en Inde et ailleurs.
245
., 275
Document
Dimitri Uzunidis
Nature financière et économique des transnationales et cadre
légal mondial. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 291
Abstracts.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
305
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
313
Index des noms propres.
Alternatives
Sud, Vol. IX (2002) 1, pp. 5-31
Éditorial
Les entreprises transnationales,
poids et leurs pratiques
leurs
L'époque contemporaine est caractérisée par une accélération du processus de
concentration
du pouvoir économique
entre les mains des entreprises
transnationales (ETN). Leur caractère monopolistique,
la centralisation de leurs
décisions, la dispersion géographique de leurs activités et leurs statuts de droit
privé sont leurs traits majeurs. Le développement
actuel des ETN est
intrinsèquement
lié à la logique du capitalisme et à la quête pressante de profit.
En la matière, la fin justifie souvent les moyens. Créateur de richesses, le
système éclate les cadres sociaux et épuise les ressources naturelles. Les
stratégies des ETN et les mécanismes
d'intégration
internationale
de la
production, de la distribution, de la publicité, de la recherche et du financement
sont de plus en plus poussés. Le stade auquel aboutissent aujourd'hui les ETN
est celui d'une bureaucratie privée mondialisée qui transcende tout contrôle
démocratique,
tout en exerçant un pouvoir de décision qui affecte des pans
entiers de 1'humanité. Les pouvoirs publics qui jouent parfois un rôle de
régulateur sont souvent àla merci ou au service des ETN, faute de cadre
juridique international. La recherche de légitimité des ETN qui s'exprime de
diverses façons n'est la plupart du temps qu'une façade, mais elle indique bien
leur sensibilité aux multiples résistances civiles qui se font jour.
Mots clés: Transnationales,
capitalisnle, stratégies, résistances.
I. La transnationalisation de l'économie
1. L'évolution récente
Si des relations inte.mationales ont existé depuis des siècles,
l'époque contemporaine est caractérisée par une intégration des
processus de financement, de recherche, de production et de distribution
et par leur concentration entre les mains de sociétés ou de groupes
contrôlant des espaces répartis sur l'ensemble de la planète. Qu'il suffise
pour s'en convaincre de voir la part du produit mondial que prennent les
200 premières firmes transnationales: 17% en 1900 ; 24% en 1960 ;
24% en 1984 ; 31% en 1995 [Fortune Global 500, 1996 et Banque
mondiale, 1995, cités par Michel Beaud, 2000, 378].
La tendance est à l'accélération du processus. Selon l'OCDE, un
quart de la production de l'Union européenne était contrôlée par les
entreprises transnationales (ETN), en 1998, contre 17% en 1990
6
Éditorial
[Financial Tilnes, 28.03.02]. La CNUCED [1996] affirme que depuis
1970, leur nombre aurait augmenté de 500%. En 1996, elles étaient
40 000, avec 250 000 succursales. Elles contrôlent 10% du PIB mondial
et les deux tiers du commerce international, contre seulement la moitié
en 1980 [Michel Beaud, 2000, 378].
Le chiffre d'affaires des 200 premières fmnes signifie deux fois plus
que la somme des revenus des 4/5 les plus pauvres de la terre [UN,
1993]. Selon Jorge Beinstein, alors qu'elles représentaient 17% du
produit brut mondial en 1965, elles atteignaient les 50% à la fin de la
décennie 1990 [J. Beinstein, 1999, 60].
Si l'on compare leur importance dans l'économie mondiale par
rapport aux États, on constate, par exemple, que Ford équivaut à la
Norvège (147 milliards de dollars, contre 153) et que la firme japonaise
Mitsui dépasse l'Arabie Saoudite (145 milliards de dollars, contre 140)
ou encore que Mitsubishi est économiquement plus puissant que la
Pologne (respectivement 140milliards de dollars et 136) [PNUD 1999].
Avec en 1990, 72 millions de travailleurs, les ETN n'utilisaient que
3% de la population active mondiale [PNUD, 1993], car leur puissance
financière leur permet d'importants investissements dans la technologie
et donc de rationaliser l'emploi. Si les salaires offerts, sauf dans la soustraitance, sont souvent plus élevés que dans les secteurs nationaux,
surtout dans les pays en développement, les rythmes et les performances
exigés sont beaucoup plus intenses et les pressions exercées pour réduire
l'ensemble des coûts de production sont considérables, notamment à
l'égard les États. La productivité, mesurée par la valeur du produit
divisée par le nombre d'employés des ETN, est plus élevée que la
moyenne des industries locales [OCDE, 2002, cité par le Financial
Times, 28.03.02].
Cependant, le terme transnational est ambigu, car si les activités sont
réparties dans l'univers entier, les centres de décision restent très liés
avec les pays d'origine. Ainsi, en 1999, plus de 90% des sièges des ETN
se trouvaient dans la triade (États-Unis: 43,8%, Europe, 36,6%, Japon,
15,4%) et seulement 9,2% ailleurs, dont 8% dans les pays en
développement [PNUD, 1993]. Ce dernier chiffre est passé à 6% en
2001 [Leslie SkIair et Peter Robbins, 2002, 86]. Par contre, 41% des
succursales se situent dans cette dernière région [PNUD, 1993], ce qui
montre la tendance à une certaine division du travail. Il faut signaler
qu'au cours des dernières années, les firmes américaines ont augmenté
leur proportion, passant de 43, 8% des 500 firmes les plus importantes
en 2000 à 47,9% en 2001 [Financial Times, cité par Alternatives
économiques, 194 Guillet-août 2001)]. Selon une enquête de Fortune
[04.03.02, 29], parmi les sociétés les plus admirées dans le monde, les
Les entreprises
transnationales,
leurs poids et leurs pratiques
7
27 premières sont américaines et sur les 50 premières, seules 7 ne le sont
pas.
Si le poids des transnationales augmente au niveau mondial, le degré
de transnationalité des économies nationales, c'est-à-dire le poids des
ETN dans l'économie du pays, reste divers. C'est ainsi que selon la
CNUCED, la Grande-Bretagne possède J'indice le plus élevé, suivi par
l'Indonésie, la Chine et le Mexique [Alternatives économiques, 181 (mai
2000),39]. Il s'agit en général d'un indicateur de relative faiblesse et de
dépendance économique, même si les effets sur l'emploi sont favorables.
Ainsi, les États-Unis, l'Allemagne et le Japon ont des indices faibles
[lbidem]. Par contre, la proportion du commerce extérieur réalisé par les
ETN est un bon indicateur de la globalisation des marchés. Ainsi, depuis
la moitié de la décennie 1970, c'est le cas de plus de 50% des
exportations américaines, de 80% des britanniques, de 90% de celles de
Singapour et de 40% de celles du Brésil.
2. Qu'est ce qu'une société transnationale?
Divers éléments entrent dans la définition, selon les points de vue.
D'après le Cetim de Genève, elles sont dans l'ordre juridique, des
«entités légales de droit privé, agissant dans plusieurs États, mais avec
un seul centre ou un centre principal de décision» [Cetim, 2001, 32].
D'un point de vue économique, on les définit comme des monopoles
dont le capital initial provient d'un pays et dont au moins un quart des
opérations est effectué à l'extérieur. Cela se réalise par des
investissements, soit pour créer des filiales, soit pour acheter des
entreprises à l'extérieur [Wladimir Andreff, 1996, 7]. Sous un angle
politique, certains définissent un chiffre minimum de pays, mais cela
reste arbitraire, d'autant plus qu'aujourd'hui les stratégies globales des
firmes transnationales défient les calculs en ce domaine.
On en retiendra donc leur caractère monopolistique, la centralisation
de leurs décisions, la dispersion géographique de leurs activités et leurs
statuts de droit privé.
3.
Les origines et l'histoire
des entreprises
transnationales
Le développement actuel des ETN est lié essentiellement à la
logique du système socio-économique capitaliste, construite sur le profit
comme source d'investissement, lui-même destiné à développer des
activités de production ou de services génératrices de nouveaux profits.
Cette logique entraîne et enferme toute l'activité économique humaine
dans une perspective mercantile. Sous peine de déclin, il faut
8
Éditorial
constamment dépasser de nouvelles frontières et créer de nouveaux
cadres juridiques: ce fut la nation, aujourd'hui ce sont des zones
régionales de libre-échange ou de dimension internationale. Il faut aussi
créer de nouveaux instruments, notamment financiers ou de nouveaux
organes politiques régionaux et internationaux.
Il s'agit de faire constamment baisser les coûts de production ce qui
se réalise par le maintien d'un faible prix des matières prem ières, la
recherche de la main-d'oeuvre la moins chère possible, la réorganisation
du travail, le développement des technologies et, face à la résistance et
aux conquêtes sociales des travailleurs, par une ingénierie sociale sans
cesse nouvelle ou même par l'usage de la répression. Depuis le
«Consensus de Washington» qui, dès les années 1970, orienta
l'économie mondiale dans une direction néoJibérale, c'est une véritable
offensive contre le travail qui fut menée par le biais des dérégulations,
de la sous-traitance, de la privatisation de la sécurité sociale et d'autres
mesures encore, dans lesquelles les ETN ont pris une part importante.
La logique du profit, telle qu'elle a été développée par le
capitalisme, fait éclater les cadres sociaux, épuise les ressources
naturelles, détruit l'environnement. Créateur de richesses, le système
déstructure en même temps les sociétés existantes, sans les restructurer,
sauf en un vaste marché, champ d'action privilégié des ETN.
Le système est évidemment constitué d'acteurs qui en sont les
protagonistes, les victimes ou la piétaille. La logique dont nous avons
parlé est née et s'est développée au départ de groupes sociaux qui ont
construit des liens adéquats à sa poursuite, transformant le marché en un
rapport social nécessairement inégal où le plus fort gagne. Cela ne se
vérifie pas seulement, dans le champ économique, par la concurrence
effrénée à laquelle se livrent les diverses fmnes, mais aussi dans les
rapports entre classes sociales, entre États et grandes entreprises et au
sein même des organisations internationales financières ou
commerciales (Banque mondiale, FMI, Organisation mondiale du
commerce).
Bref, la poursuite du profit s'est rapidement détachée de la réponse
aux besoins. Théoriquement, dans le cadre d'un marché hypothétique,
l'offre doit correspondre à la demande et l'équilibre devrait en être le
résultat (la main invisible), mais en fait, l'offre se dirige vers la demande
solvable et s'efforce éventuellement de créer des besoins nouveaux. Il
en résulte aujourd'hui la constitution, au sein de l'humanité, d'une
immense «foule inutile» pour le marché, dont on découvre le caractère
potentiellement dangereux pour le système. Le discours de Kofi Annan
au Forum mondial de l'économie (Davos) à New York en janvier 2002,
Les entreprises
transnationales,
leurs poids et leurs pratiques
9
rappelant les dangers que la pauvreté représentait pour la sécurité des
entreprises et des détenteurs de capitaux, en est une illustration.
La concentration de l'activité économique, afin de créer des
économies d'échelles, de rationaliser la production ou la distribution, de
faire baisser les coûts, d'obtenir des conditions favorables
d'investissement, d'établir un meilleur rapport de force avec le travail
ou avec l'État, a toujours fait partie des stratégies du capital, mercantile
d'abord, avec les compagnies des Indes, et industriel ensuite avec les
consortiums.
En 1848 déjà, Karl Marx le rappelait dans le Manifeste du parti
communiste. À la fin du XIXe siècle, le philosophe et leader national
cubain José Marti, observait aux États-Unis le phénomène du
«monopole... qui a concentré le pouvoir en d'énormes compagnies,
entreprises multiples, empêchant par leurs richesses inouïes et le
pouvoir social qu'elles en acquièrent, la naissance d'autres entreprises
du même genre. Elles établissent des prix selon leur bon plaisir, par le
biais de combinaisons et de falsifications iniques, détournant le coût
naturel des titres et des opérations nécessaires au commerce... Le
monopole est assis, tel un géant implacable à la porte des pauvres. Tout
ce qui peut s'entreprendre est entre les mains de corporations invisibles
formées par des capitaux disponibles, à laforce et à l'influence desquels
l 'humble industriel ne peut espérer s'opposer [José Marti, La Havane,
1975, T.10, 84-85].
Aujourd'hui, les ETN ont pris le relais, développant et s'appuyant
sur les nouvelles technologies de la communication et de l'informatique.
Elles s'inscrivent donc dans la logique socio-économique du
capitalisme. «Au XIX siècle, les placements de portefeuilles, écrit
Wladimir An dreff, formaient la majeure partie des capitaux des
investissements internationaux à long terme, encore 60% en J870,
finançant des prêts aux gouvernements et des travaux d'infrastructure»
[Wladimir Andreff, 1996, 9-10]. À partir de cette date, ils furent
remplacés par des investissements directs à l'étranger. Ce changement
renforça les monopoles anglais, américains, français et allemands
(Singer, Bayer, AEG, General Electric, Siemens, Kodak, etc.). En 1897,
ils représentaient 5,1% du PIB des États-Unis. Cependant les
investissements étrangers étaient encore concentrés dans les anciens
secteurs: 50% dans le secteur primaire, 20% dans les infrastructures,
15% dans l'industrie et 10% dans les services.
En 1938, le nombre d'ETN était de 50% plus élevé qu'en 1914.
Après la deuxième guerre mondiale, ce sont les ETN des États-Unis qui
dominèrent et c'est à partir de la moitié des années 1980, que l'Europe
et le Japon se manifestèrent [ESPO, 2002, 25]. Dans la perspective
10
Éditorial
capitaliste, les investissements sont destinés à être rentables, c'est-à-dire
à rapporter plus qu'il n'ont apporté. C'est pourquoi, dans le cas des
investissements à l'étranger, l'avantage comparatif qu'offre le pays
d' accueil (salaires bas, peu de contraintes écologiques, avantages
fiscaux, etc.) est déterminant. Or, entre 1990 et 1997, les investissements
vers les pays émergents sont passés de 24 à 163 milliards de dollars [J.
Nagels, 2001, 509].Robert Reich rappelle dans son livre sur la
mondialisation de l'économie, que les investissements directs à
l'étranger dans le Tiers Monde ne viennent pas d'abord pour contribuer
au développement, mais bien pour gagner de l'argent. On l'oublie
parfois, notamment quand les statistiques nationales de l'aide au
développement les incluent dans cette catégorie.
L'étude très documentée du Cetim de Genève sur les activités des
entreprises multinationales concluait à juste titre, en disant qu'elles
«sont dominées par un but essentiel: réaliser le maximum de profits
dans le temps le plus court possible, ce qui est à lafois le résultat de la
logique de l'économie capitaliste mondialisée et du désir sans limites de
pouvoir et de richesse de leurs principaux dirigeants» [Cetim, 2001,
30]. Cela se vérifie dans le domaine pharmaceutique, où, selon le
PNUD, seulement 0,2% de la recherche est consacrée à la tuberculose,
la diarrhée et la pneumonie, qui représentent 18% des maladies à
l'échelle mondiale, mais principalement dans le Tiers Monde. Il est plus
rentable de produire pour les couches de population ayant des revenus
plus élevés et dont la morbidité se situe dans d'autres domaines.
Il faut y ajouter que 70% des médicaments représentant un progrès
thérapeutique ont été produits avec le concours des pouvoirs publics.
Quant aux vaccins, offrant le meilleur rapport coût-efficacité, ils
rapportent moins que les traitements répétés, ce qui, toujours selon le
PNUD, explique pourquoi aux États-Unis, un consortium de groupes
pharmaceutiques a été constitué pour mettre au point des antiviraux
contre le VIH, mais pas pour produire un vaccin contre le sida [PNUD,
1999,69].
II. Le fonctionnement
transnationales
1.
et les secteurs d'activités
Les stratégies et les mécanismes
des entreprises
de fonctionnement
Wladimir Andreff explique que jusqu'au début du XXe siècle, les
ETN avaient une stratégie d'approvisionnement, à partir de plantations,
d'activités extractives et de comptoirs commerciaux. Après cela et
Les entreprises
transnationales,
leurs poids et leurs pratiques
Il
jusque dans les années 1960, ce sont les entreprises à stratégies de
marché qui prirent leur essor, prolongeant leurs exportations par une
production locale. À partir de cette époque, une nouvelle stratégie
apparut, celle de la rationalisation de la production en amorçant une
intégration internationale des processus de production pour en réduire
les coûts [Wladimir Andreff, 1996, 45-46].
Aujourd'hui, les mécanismes d'intégration internationale de la
production, de la distribution, de la publicité, de la recherche, du
financement, sont de plus en plus poussés. Il s'agit, à l'intérieur d'un
secteur et souvent même entre différents secteurs, de répartir les divers
facteurs de production et de distribution selon une logique répondant à
l'efficacité du rendement grâce à l'utilisation des technologies modernes
et profitant du fait que les frontières géographiques pèsent d'un poids
beaucoup moindre. Les produits sont normalisés, avec certaines
adaptations aux particularités des marchés locaux.
Un tel éclatement du processus de production à l' échelle mondiale
a été favorisé par la révolution informatique et par la forte chute des prix
des transports, ce qui renforce pour les entreprises la nécessité d'un
organe intégrateur central et exige également une concentration du
capital [J. Nagels, 2001,506-507]. Au cours de la décennie 1990, les
fusions d'entreprises se sont multipliées, renforçant le pouvoir de
certains groupes. Or, une telle stratégie ne crée point, par elle-même, de
richesses, ce qui explique pourquoi, alors que la puissance économique
se concentre, la croissance mondiale se ralentit. Au cours des années
2000 et 200 l, les investissements directs à l'étranger des ETN furent
destinés pour 90% à l'achat ou à la fusion d'entreprises déjà existantes
et seulement 10% correspondirent à la création d'entreprises nouvelles
ou à l'amplification des capacités de production existantes [A.D.
Marquez, La Jornada, 19.1l.0l}. Il faut y ajouter que leurs énormes
réserves financières et leur cotation en bourse, contribuèrent à
l'accélération de la spéculation.
Le processus s'est largement amplifié au cours des dernières années.
Entre 1996 et 1998, plus de 20 000 fusions et alliances ont été réalisées.
Rien que dans l'industrie pharmaceutique, alors que 152 accords avaient
été conclus au cours de la décennie 1980, ces derniers se chiffrèrent à
375 dans les années 1990.Rien que durant les deux dernières années de
cette décennie, le nombre de fusions dépassa celui des huit années
antérieures [Giancarlo Delgado, 2002, 254].
Les ETN disposent de nombreux moyens pour déployer leurs
stratégies. Nous n'en citerons que quelques-uns. Tout d'abord, sur le
plan de la recherche, elles font des alliances avec de nombreux centres
de recherche, notamment dans les universités, installant leurs
12
Éditorial
laboratoires près de ces dernières et créant des chaires à leur nom pour
l' enseignement. De telles pratiques se limitent généralement aux pays
du Nord, la recherche-développement étant le plus souvent concentrée
au sein des quartiers généraux des firmes, situés en grande majorité dans
la triade (États-Unis, Europe, Japon). Ainsi, sur quelque 2500 chercheurs
d'IBM, 2000 sont localisés au États-Unis.
Pour le financement, lesETN ne font pas seulement appel au capital
du pays d'origine. Certes, leurs actions sont cotées sur diverses places
boursières, mais il est souvent fait recours à du crédit local. En ce qui
concerne les opérations commerciales, une proportion importante reste
au sein du groupe, ce qui pennet, le cas échéant, un jeu de facturations
destiné à diminuer les impôts.
Une méthode de fonctionnement tout à fait centrale est celle de la
sous-traitance. À cet effet, un exemple très spécifique est celui de
l'entreprise américaine Nike. Celle-ci, en effet, ne possède aucune usine.
.Ellea fondé sa réussite industrielle sur l'utilisation d'une main-d'oeuvre
à bon marché [F. Senretl, 2001, 52]. Toute sa production est confiée à
des sous-traitants. En ce qui concerne les chaussures, elles sont pour la
grande majorité fabriquées par des entreprises situées essentiellement
dans des pays à bas coûts salariaux et notamment en Asie (ThaIlande,
Chine, Corée,...). Au total, plus de 500 000 personnes travaillent pour
Nike dans le monde chez des sous-traitants. Or, la multinationale
américaine ne salarie que 20 000 personnes réparties entre sa maison
mère aux États-Unis, ses bureaux continentaux (Amsterdam pour
I'Europe) et ses sièges nationaux (200 employés par exemple en France)
qui occupent essentiellement des fonctions financières, commerciales,
design, marketing, etc.
C'est le règne de la flexibilité par l'utilisation de structures de
production légères. Les distributeurs font appel à de nombreux soustraitants, qui trouvent le moyen de produire très rapidement un modèle
précis, pour effectuer une partie de la production (découpe, couture,...)
[C. Crabbé, 1998, 14]. La rapidité des communications leur facilite la
recherche de ces sous-traitants dans tous les coins du monde, ce qui
permet de sélectionner les sites de production les moins chers et où la
législation sociale, fiscale et environnementale, est la moins
contraignante. Ce mécanisme de recours à la sous-traitance favorise le
distributeur puisqu'il lui permet de produire rapidement, en petites
quantités et à faibles coûts. Ille dégage en plus de ses responsabilités
d'employeur tout en lui garantissant les privilèges de sa position de
donneur d'ordre. Il peut ainsi choisir à sa guise ses fournisseurs et
bénéficie donc d'un pouvoir de pression énonne sur les prix, la qualité
et les délais [ESPO, 2002, 34].
Les entreprises transnationales,
leurs poids et leurs pratiques
13
Le contrôle de la production et des marchés locaux par les ETN de
l' agro-alimentaire est devenu un exemple classique. C'est le cas
notamment de Nestlé au Sri Lanka. Le pays produisait du lait, qui
pendant longtemps fut subsidié par l'État, ce qui fut aboli par les
exigences du Programme d'ajustement structurel imposé par le F'MI. En
1981, un plan de collecte et de distribution des produits laitiers fut
négocié par le gouvernement avec Nestlé. L'entreprise privée prit la
place de l'organisme gouvernemental qui régulait le secteur.
Le lait frais laissa la place au lait en poudre. Une intense publicité
fut lancée pour persuader les gens des avantages de ce dernier qui entretemps était passé de 4,5 roupies les 400 gr en 1977 à 219 roupies en
2001. Malgré l'inflation, cela signifiait une augmentation considérable.
Or, au Sri Lanka, 2,1 minions de familles, surtout rurales, ne disposent
que d'un revenu mensuel ne dépassant pas 1000 roupies, ce qui exclut
pratiquement de la consommation du lait, la majorité des enfants de cette
catégorie de la population. La stratégie développée correspondait à des
objectifs de rentabilité et non aux besoins vitaux des populations.
Certaines ETN ont aussi découvert que le marché constitué par les
pauvres pouvait faire l'objet d'opérations rentables. C'est le cas de
HindustanLever, filiale de Unilever en Inde. L'action basée sur l'idée
que tout le monde préfère beaucoup plus de pauvres que de riches, la
firme organisa un vaste réseau de vendeurs locaux, utilisant les marchés
et couvrant ainsi des milliers de village. L'expérience fut si positive que
la firme transnationale estime qu'en 2010, elle effectuera 50% de ses
ventes dans les pays en développement [Rekha Balu, 2001, 31-39].
Mais, les ETN ne passent pas seulement par les mécanismes du
marché pour accroître leurs capacités d'accumulation. Outre l'utilisation
du champ politique, dont nous reparlerons, la constitution de monopoles
permet de faire pression sur les producteurs, afin de faire baisser les
prix. Ainsi, l'acquisition, en Hongrie, de l'ensemble des six entreprises
traitant des semences de tournesol par la société agro-industrielle
Montedison, contrôlée par la transnationale italienne Feruzzi, fit l'objet
d'une plainte contre l'entreprise d'État qui avait effectué la privatisation,
car celle-ci avait permis à la transnationale ayant établi un monopole, de
faire baisser le prix payé aux producteurs et d'augmenter les prix de
vente [Sarah Sexton, 1997, 24-25].
Les conséquences sociales de telles politiques sont, dans certains
pays surtout du Sud, vraiment dramatiques. Ainsi, au Sri Lanka, les
petits producteurs de riz sont obligés de vendre le paddy à un prix
inférieur au coût de production, ce qui, ajouté à la privatisation de l'eau
d'irrigation actuellement en cours, les forcera à vendre leurs terres à des
groupes plus puissants, locaux et étrangers, dont certaines ETN, sans
14
Éditorial
pouvoir pour autant se réintégrer dans d'autres activités économiques.
À cela s'ajoutent les pressions des organismes financiers internationaux
pour que le pays abandonne la culture du riz, afin de se lancer dans des
productions d'exportation, l'amenant à nouveau, comme dans la période
coloniale, à dépendre de l'extérieur pour son alimentation de base. En
même temps, ces mêmes organismes interdisent de développer une
politique de subsidiation pour les plus démunis. Quand on refuse de
reconnaître que le marché capitaliste est un rapport social où le plus fort
gagne, il n'est guère étonnant d'aboutir à des catastrophes sociales, qui
en l'occurrence au Sri Lanka, débouchèrent à deux occasions, en 1972
et en 1987, sur des révoltes de jeunes, surtout paysans, qui coûtèrent la
vie à plus de 60 000 d'entre eux.
La concurrence entre grands consortiums est souvent farouche. On
ne compte plus les OPA hostiles, sans parler de l'espionnage industriel.
Un exemple intéressant de pratiques entre firmes, fut la pression exercée
par le groupe Carrefour sur Nestlé, pour obtenir de meilleurs prix au
Brésil. La société Nestlé-Brésil, dont le président affirmait que les gens
ne se rendaient même plus compte que c'était une entreprise suisse, fit
l'objet d'une demande de diminution de prix, que la société refusa.
Carrefour organisa le boycottage de Nestlé au Brésil, baissant de 250 à
25, ses produits mis en vente. Comme cela ne représentait que 5% du
chiffre d'affaires de Nestlé au Brésil, le boycottage fut étendu, par
Carrefour, à la France et à d'autres pays européens [Sarah Sexton, 1997,
24]. Mais, par contre, ce qui se pratique dans le cadre de la concurrence
est délégitimé, lorsque des ONG proposent un boycottage sur base
éthique.
Préparer le terrain pour une politique commerciale est aussi une
stratégie importante. Ainsi, en Thaïlande, une ONG américaine, appelée
ISAAA (International Service for the Acquisition of Agrarian Biotech
Applications), s'est donnée pour tâche «de promouvoir l'ingénierie
technologique génétique auprès des paysans thaïs, mal informés sur la
question». Il s'agissait, selon l'ONG, d'un partenariat entre pays riches
et pays en développement, pour un transfert de connaissances, destiné
à «éliminer la pauvreté parmi les paysans asiatiques, par l'usage de
techniques biologiques». Or, cette ONG est financée par les ETN de
l'agrobusiness, Cargill, Monsanto et Novartis [The Bangkok Post,
06.04.02], et prépare ainsi la voie à l'introduction des semences
génétiquement modifiées.
Les entreprises
2.
transnationales,
leurs poids et leurs pratiques
15
Les secteurs de concentration
La concentration se poursuit par voie de fusions dans tous les
secteurs: armement, industries pharmaceutiques, banque, assurance,
distribution, médias. Les raisons sont diverses et ne concernent pas
toujours l'efficacité économique. La concurrence féroce entre groupes
pour dominer un secteur est souvent à l'origine des fusions. Certaines
concentrations de firmes européennes ont été motivées par le désir de
faire face à la puissance des sociétés américaines. Il est étonnant de
constater qu'en un temps de discours sur la liberté de commerce et les
vertus du marché, de telles fusions réduisent en fait la marge de la
concurrence, organisent des monopoles ou des oligopoles, éliminent les
compétiteurs et, dans bien des cas, ne favorisent ni la qualité du produit,
ni les intérêts des consommateurs. Il faut ajouter que les crises
financières internationales ont été une occasion d'accélérer le processus
de concentration. Une part importante des firmes sud-coréennes, par
exemple, est passée sous le contrôle d'ETN américaines ou européennes,
pour une somme estimée à 50 milliards de dollars et il en a été de même
pour le système bancaire en Thaïlande.
Nous avons déjà fait allusion au secteur agro-alimentaire. Il est le
secteur le plus consolidé transnationalement, possédant le plus grand
nombre de firmes dans les mille premières mondiales. Les dix plus
grandes ETN s'occupant de semences contrôlent le tiers du marché
mondial et 9 ETN contrôlent 90% de la vente des pesticides [Pat Roy
Mooney, 199, cité par Giancarlo Delgado, 2002, 253].
Ce secteur se caractérise surtout par quelques grandes pointures.
Ainsi, Cargill, aux États-Unis, la plus grosse de toutes, ne s'occupe pas
seulement de la commercialisation, mais aussi du transport et de
l'entreposage, d'un ensemble impressionnant de produits agricoles.
Installée également dans les pays du Sud, l'entreprise a fait de Singapour
son quartier général pour l'Asie et le Pacifique, redistribuant les produits
dans la région, 1% seulement restant sur place. Au Mexique, grâce à
l'accord de libre-échange entre ce pays, les États-Unis et le Canada
(l'ALENA), Cargill a construit une usine de traitement du soja,
permettant ainsi à la production des États-Unis, principal exportateur, de
s'implanter sur le marché mexicain. Cette décision, s'inscrivant dans une
stratégie étendue à présent à l'ensemble du continent (ALCA), a été bien
décrite par Colin Powell, le secrétaire d'État américain: «Notre objectif
est de garantir aux entreprises nord-américaines, par le Traité de libreéchange avec les Amériques, le contrôle d'un territoire qui s'étend du
pôle arctique à l'antarctique, et d'assurer un libre accès, sans obstacles
16
Éditorial
ou difficultés, à nos produits, services, technologies et capital dans
/ 'ensemble de l 'hémisphère» [Cité par O. Deleoue, A/ai, 24.01.02].
Les. rachats de géants se sont succédé dans le domaine agroalimentaire. Le groupe Suchard (Suisse), après avoir absorbé plusieurs
firmes européennes, dont le chocolat Côte d'Or en Belgique, a lui-même
été intégré dans le groupe Philip Morris, fabriquant américain de
cigarettes, désireux de diversifier ses champs d'activités. De son côté,
Nestlé, a racheté la fabrique anglaise de chocolat Rowntree. Danone a
acquis la très britannique firme de spiritueux HP et est devenu le
principal fabricant de biscuits en Inde, Russie, Chine et Argentine. Face
aux actionnaires effrayés par un tel appétit, le directeur général, Antoine
Riboud, déclarait: «Imaginez les conséquences, si nous abandonnions
ce marché potentiel à nos concurrents» [Sarah Sexton, 1997, 25].
La moitié du marché des boissons non alcoolisées est contrôlé par
Coca-Cola. Son rival Pepsi-Cola, nettement perdant dans ce domaine,
a pris le contrôle d'autres branches du secteur: Frito-Lay, Pizza Hut,
KFK Kentucky Fried Chicken, Taco Bell... Le groupe américain
Dr. Peper/Seven Up, a absorbé le géant anglais Cadbury/Schweppes et
racheté la majorité des activités de Perrier [Ibidem]. Et l'on pourrait
continuer en citant Mc Donald' s, Heinz, Unilever, Kellog, etc. Certaines
ETN émergent aussi dans le Tiers Monde, bien qu'elles soient très
minoritaires. Ainsi, la firme thaï, Charoen Phokpan, s'occupant de
nourriture animale, de volaille et d'aquaculture, a récemment implanté
plus de 50 filiales en Chine.
Dans le domaine pharmaceutique, la fusion entre Sandoz et CibaGeigy en 1996, fut la plus importante de I'histoire industrielle. L'année
précédente, G/axo et Wellcolne s'étaient joints, en Angleterre, pour
constituer le premier groupe pharmaceutique mondial à l'époque
[1. Nagels, 2001,503].
L'eau est un secteur nouveau en pleine expansion pour les ETN,
comme fruit à la fois de la privatisation en cours mondialement et de
l'explosion de la vente de l'eau potable en cannette ou en bouteille, due
en partie à la dégradation de sa qualité [voir Alternatives Sud, volume 8,
n04, L'eau patrimoine commun de I 'humanité]. Face à l'incapacité de
nombreux gouvernements des pays en développement, de réaliser les
investissements et à l'imposition universelle de la loi du marché, par la
Banque mondiale et le FMI, le mot d'ordre a été la privatisation. Il s'agit
réellement d'une nouvelle frontière pour lesETN, puisque l'on estime
le marché à mille milliards de dollars pour les 25 ans qui viennent
[Sudhirendar Sharma, 2002]. Mais l'expérience prouve que cette
orientation affecte principalement le sort des plus pauvres. Ainsi le prix
de l'eau a augmenté de 25 fois à Dakha au Bangladesh, de 40 fois au
Les entreprises transnationales,
leurs poids et leurs pratiques
17
Caire, avec comme résultat que le 1,1 milliard de gens qui aujourd'hui
n'ont pas d'accès à l'eau potable atteindront, si la tendance persiste, le
chiffre de 3milliards au cours des mêmes prochains 25 ans [Ibidem].
La culture est devenue, grâce aux énormes progrès techniques des
communications et des multimédias, une source d'accumulation
considérable. Selon l'UNESCO, le volume des échanges internationaux
dans ce domaine est passé de 1980 à 1991, de 67 à 200milliards de
dollars [cité par le PNUD, 1999, 33]. Aux États-Unis, la culture est
devenue le secteur le plus rémunérateur des exportations du pays (plus
de JO milliards de dollars en 1997). L'industrie du film aux États-Unis
recevait en 1998, 50% de ses recettes de l' étranger (contre 30%en 1980)
et détenait 70% du marché européen (contre 56% en 1987), 83% du
marché latino-américain et 50% du marché japonais. Seulement 3% du
marché des États-Unis était couvert par des films étrangers [PNUD,
1999, 33]. Or, la concentration des activités culturelles entre les mains
de quelques firmes seulement, n'a fait que s'accélérer, aussi bien pour
l'industrie du film que pour la presse Ollla télévision.
La concentration financière est aussi impressionnante. En effet,
l'essor pris par le capital financier, après la décision du président
Richard Nixon en 1971, de laisser flotter le dollar, précédemment lié à
l'or, a été considérable. Cela s'est notamment traduit au cours de la
décennie 1990, par un grand nombre de fusions et d'absorptions reflétant
dans le secteur financier l'orientation générale de l'économie. Il faut
ajouter, comme l'écrit J. Nagels, décrivant une des fonctions de ce
mécanisme que «la dérégulation transnationale régule les politiques
nationales» [2001, 512]. Mais le système a aussi généré de nouvelles
institutions pour répondre à la mondialisation des échanges financiers et
ce sont notamment les organismes de clearing (chambres de
compensation).
Leur rôle consiste à équilibrer le solde des opérations de transfert sur
le plan international, ce qui a pris une importance considérable avec la
multiplication des transactions financières. Il s'agit donc d'un processus
de dématérialisation de l'argent, qui passe du papier monnaie à la
monnaie virtuelle. Cette activité est très centralisée, avec trois firmes
principales, deux pour les transactions mobilières Clearstream (ancien
Cede!), basée au Luxembourg, Euroclear basée en Belgique et une pour
les transactions en devises, Swift, également installée en Belgique. Pour
se rendre compte de l'importance des mouvements financiers, i1suffit
de savoir qu'en 2000,Clearstream a déclaré 10000 milliards d'euros de
dépôts, soit 47 fois le budget de la France, et Euroclear sept mille
milliards d'euros. Dix pays sur 105 se partagent 78% des comptes
Éditorial
18
ouverts, dont 5 en possèdent 60% : l'Angleterre, le Luxembourg, les
États-Unis, la France et l'Italie.
Les opérations de compensation sont un rapport contractuel
(engagement mutuel) et leurs montants sont publiés. La raison sociale
de ces groupes est celle des sociétés coopératives. Elles doivent être
localisées dans des pays reconnus par les États-Unis comme des «pays
étrangers qualifiés» (35 dans le monde, mais les trois principales firmes
se trouvent au Luxembourg et en Belgique) et jouissent de fait d'un
statut d'extraterritorialité. Elles garantissent aussi la protection du secret
bancaire. En effet, si les comptes sont publiés, l'origine de l'argent n'est
pas déterminée. À partir de 1990, la pratique des sous-comptes non
publiés a été instaurée, laissant planer des doutes sur l'origine des fonds
et ouvrant la porte à des abus éventuels. L'audit de ces firmes ne
concerne évidemment pas la vérification de la provenance des fonds,
elle concerne seulement le fonctionnement interne.
Les firmes de clearing opèrent comme un rouage essentiel des
stratégies financières à l'échelle mondiale. Elles répondent à un besoin
créé par la phase actuelle de la mondialisation de l'économie capitaliste,
qui se caractérise par le rôle prépondérant du capital financier et ses
dérivés, qui favorisent les spéculations. Totalement privées, elles
échappent au contrôle public et à toute instance internationale de
régulation. Par contre, elles prouvent la possibilité d'une mesure telle
que la taxe Tobin, puisqu'elles permettent une traçabilité des
transactions financières internationales [ATTAC, Belgique, 16.01.02].
À propos du gigantisme desETN, il n'est pas inutile de se rappeler
la thèse de Max Weber sur la bureaucratie comme forme ultime de la
modernité. Le stade auquel les ETN aboutissent aujourd'hui est celui
d'une bureaucratie privée mondialisée qui transcende tout contrôle
démocratique, tout en exerçant un pouvoir de décisions qui affecte des
pans entiers de 1'humanité. Une telle situation est difficilement tenable
à long terme.
Ill. L'insertion des entreprises transnationales
1.
dans la société
Les rapports avec les pouvoirs publics
Le premier échelon de contacts entre les ETN et les pouvoirs publics
est l'État national, soit celui duquel elles sont issues, soit là où elles
s'implantent. Certes, comme l'indique Robert Reich, les espaces
économiques offerts par les États sont devenus trop limités, car lesETN
agissent mondialement. En effet, même si les grands États offrent un
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