
Analyses
Cette crise est plus qu’une
récession
Pourquoi continuons-nous de qualifier la
dernière crise financière de « Grande Ré-
cession » ? Après tout, le terme repose sur
une grave erreur de diagnostic des problè-
mes auxquels sont confrontés les États-unis
et d'autres pays, à l'origine des prévisions
erronées et des politiques inappropriées.
L'expression « Grande Récession » répand
l'idée selon laquelle l'économie actuelle
suivrait les contours d'une récession classi-
que, certes plus sévère, un peu comme on
souffrirait d'un très mauvais rhume. C'est
en cela que les prévisionnistes et les ana-
lystes qui, tout au long de la crise, ont tenté
d'établir des analogies avec les récessions
américaines d'après-guerre, sont dans l'er-
reur la plus grossière. Par ailleurs, bon
nombre de décideurs politiques se sont
appuyés sur la conviction qu'il s'agirait
simplement en fin de compte d'une réces-
sion profonde, qu'il serait possible de maî-
triser en recourant abondamment aux outils
politiques conventionnels tels que les me-
sures budgétaires ou les plans de sauvetage
massif. Pourtant le vrai problème n'est
autre que l'endettement catastrophique qui
touche l'économie à l'échelle mondiale et
auquel il sera impossible de
remédier rapidement sans la
mise en place d'un système
de transfert de la richesse des
créanciers aux débiteurs, en
recourant soit au choix du
non-paiement, soit de la ré-
pression financière, soit de
l'inflation. Bien que peu rassurant, le terme
plus précis de « Seconde Grande Contrac-
tion » désigne la crise actuelle de manière
plus appropriée. Il repose sur un diagnostic
de la crise comme étant celui d'une crise
financière classique très sérieuse, et non
d'une récession classique très sérieuse. La
première « Grande Contraction » remonte
bien évidemment à l'épisode de la Grande
Dépression, comme l'ont montré les tra-
vaux d'Anna Schwartz et du regretté Mil-
ton Friedman. La contraction ne concerne
pas seulement la production et l'emploi,
comme c'est le cas dans une récession nor-
male, mais également la dette et le crédit,
ainsi que le désendettement, qui nécessite
généralement plusieurs années. Pourquoi
argumenter sur la sémantique ? Eh bien,
imaginez que vous ayez une pneumonie,
mais vous pensiez qu'il s'agit seulement
d'un mauvais rhume. Vous pourriez aisé-
ment vous tromper de remède, et vous vous
attendriez certainement à un
rétablissement bien plus
prompt qu'il n'est en réalité
possible. Dans une récession
classique, la reprise de la
croissance s'effectue dans un
retour raisonnablement rapide
à la normalité. L'économie
retombe non seulement sur ses pattes, mais
retrouve en un an une tendance croissante à
long terme. Les lendemains d'une crise
financière classique et profonde sont quel-
que chose de totalement différent. De nom-
breux commentateurs soutiennent que la
relance budgétaire a considérablement
échoué, non pas parce qu'elle était menée
de manière incorrecte, mais parce qu'elle
n'était pas suffisante pour s'attaquer à une
« Grande Récession ». Pourtant, dans une
« Grande Contraction », c'est la dette qui
constitue le problème numéro un. Le seul
moyen pratique d'écourter la douloureuse
période de désendettement et de croissance
ralentie à venir consisterait en un recours
modéré à l'inflation, disons de 4 à 6 %. A
cet égard, l'inflation frappera quoi qu'il
arrive, d'une manière ou d'une autre, et
c'est ce que l'Europe est en train de com-
prendre dans la douleur.
Les Échos (France)
La vraie leçon de la crise de
l’euro
La leçon fondamentale des crises de la
zone euro n’est pas la fragilité de celle-ci
(finalement pas si grande). Elle est que
l’euro n’est pas une assurance tout risque
permettant une gestion insouciante. La
contrainte extérieure, que l’on croyait écar-
tée, est de retour à travers les écarts de coût
du financement de la dette souveraine. Et
ces écarts sont indexés sur la compétitivité
des pays. Ainsi, à travers les écarts de taux
sur les dettes souveraines, les marchés réin-
troduisent de salutaires différenciations
internes à la zone euro. En effet, ces écarts
sont la mesure de l’efficacité perçue des
politiques de compétitivité des pays euro-
péens. Ce faisant, ils rappellent à leurs diri-
geants politiques quelques principes sim-
ples. Le premier est que 80 % du com-
merce mondial porte sur des échanges de
biens. En exporter est donc indispensable
pour l’équilibre de la balance courante.
Pour tout pays qui n’est pas richement doté
de produits de base, cela signifie l’obliga-
tion d’exporter des produits industriels. Il
n’y a pas de modèle économique soutena-
ble fondé sur des activités
supposées non délocalisa-
bles comme les services à
la personne, la construc-
tion, l’immobilier ou le
tourisme. Tout simple-
ment parce qu’il en ré-
sulte un déficit commer-
cial chronique qui engendre un déficit tout
aussi chronique et croissant de la balance
courante. Qui ne se finance alors que par
endettement. Le deuxième est que la régu-
lation “à l’ancienne” est effectivement péri-
mée. Dans un monde ultra- concurrentiel et
ouvert, il n’est pas raisonnable de compter
sur la limitation volontaire des plus excé-
dentaires , ni sur l’appauvrissement contrô-
lé des plus déficitaires. Il n’y a pas d’é-
chappatoire à la compétitivité et plus préci-
sément à la compétitivité industrielle. Le
troisième est que ces déséquilibres n’ont
aucune raison de se résorber spontanément
comme nous le constatons. Les exporta-
teurs puissants sont de plus en plus riches
et les importateurs chroniques de plus en
plus fragiles et dépendants de leurs créan-
ciers et des marchés financiers. Cela résulte
de ce que la compétitivité industrielle est
une accumulation de recherche, d’innova-
tion, d’investissement, de
savoir… Comme une es-
pèce en voie d’extinction
dont les reproducteurs sont
trop rares pour se ren-
contrer assez, si les entre-
prises capables de ces ef-
forts sont trop peu nom-
breuses, elles ne suffisent plus à diffuser
assez d’innovation, d’investissement et de
gains de productivité pour restaurer la com-
pétitivité. Un récent rapport estime que
certains pays européens pourraient en être
là, ce qui expliquerait la difficulté à faire
remonter les dépenses de leurs entreprises
malgré des politiques publiques reconnues
comme intelligentes et volontaristes. Le
quatrième est que la solidité de la zone euro
suppose effectivement une meilleure inté-
gration politique. Il n’y a pas moyen d’y
échapper comme est en train de le décou-
vrir l’Allemagne. Mais la réciproque est
également vraie : il n’y a pas moyen non
plus d’échapper à la convergence des poli-
tiques économiques vers le modèle le plus
vertueux car c’est en référence à lui que se
calculent les écarts de coût de financement.
Ainsi, l’Allemagne n’est plus un exemple
mais une norme.
P 5