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Compte-rendu du séminaire
« La nature nous suggère-t-elle une nouvelle forme d’économie basée sur la fonctionnalité ?»
Bernard Perret et Christophe Sempels – 22 Novembre 2011
Compte-rendu
22/11/2012
« La nature nous suggère-t-elle une
nouvelle forme d’économie basée sur la
fonctionnalité ?»
Bernard Perret
Christophe Sempels
Philosophie & Management – www.philosophie-management.com
catherine_reverend@orange.fr laurent.ledoux@bnpparibasfortis.com
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Présentation par Laurent Ledoux
Nous accueillons aujourd’hui deux invités prestigieux qui vont aborder le sujet de
l’économie de la fonctionnalité. Il s’agit tout d’abord de Christophe Sempels, un ami, et
l’une des personnes à l’origine de la conception de ce cycle. Christophe professeur de
stratégie, marketing et développement durable à Skema Business School (Sophia
Antipolis) et promoteur du « marketing durable » enrichira le débat d’exemples tirés de
ses recherches. Christophe est l’auteur entre autres de « Oser le marketing durable » et
finalise actuellement un livre sur l’économie de la fonctionnalité.
Puis nous avons Bernard Perret. Ingénieur et socio-économiste, a été administrateur de
l’Institut français de l’École nationale de la statistique et des Etudes Economiques. Il est
membre du comité de rédaction de la revue Esprit. Ses thèmes de recherche portent sur
l'évaluation des politiques publiques, les indicateurs sociaux et de développement
durable, la sociologie et l'anthropologie économique, le travail et l'emploi, les questions
sociales, la gestion publique, l'épistémologie, les questions spirituelles et religieuses. Il
est l’auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels : L’Economie contre la société (1993),
L’Avenir du travail (1995), Les Nouvelles Frontières de l’argent (1999), Logique de
l’espérance (2005) ou, plus récemment, Pour une raison écologique (2011).
Christophe Sempels
Bonjour je travaille à la Skema Business School qui est une école de commerce en
France. J’y enseigne la stratégie, le développement durable, et plus spécifiquement je
m’intéresse à l’articulation qu’il peut y avoir entre développement durable et stratégie
d’entreprise, essentiellement sous le prisme du business model. J’essaie donc de penser
la manière d’intégrer le développement durable au cœur du raisonnement stratégique
de l’entreprise pour redéfinir ses modalités d’interaction avec les marchés de manière à
ce que cette stratégie soit beaucoup plus compatible avec les enjeux du développement
durable.
Aujourd’hui nous allons aborder une question bien ambitieuse : « La nature nous
suggère-t-elle une nouvelle forme d’économie basée sur la fonctionnalité ? ».
Tout d’abord je souhaite attirer votre attention sur un constat ; nous avons à faire
aujourd’hui à une économie très largement couplée. Que signifie le couplage de
l’économie ? En substance on constate que chaque pourcentage de produit intérieur brut
s’accompagne d’une hausse quasi équivalente avec l’ensemble des fonctions que l’on
réalise dans le capital naturel. Nous avons besoin de ressources pour faire fonctionner
notre économie, dans une proportion au oins équivalente à l’accroissement de notre
richesse. Mais nous devons faire face au problème suivant : Comment imaginer une
croissance infinie sachant qu’elle est couplée à un stock de ressources finies et qu’elle a
besoin de ces ressources pour fonctionner ? C’est évidemment anti-naturel. En effet
notre économie est extrêmement énergivore et gourmande en ressources. Et
malheureusement notre stock de ressources est limité. Et il sera nécessaire d’intégrer
l’idée suivante ; l’accès aux ressources deviendra de plus en plus compliqué tant en
termes de disponibilité quantitative que qualitative. Nous rentrons en effet dans l’ère
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des ressources rares et donc des ressources chères. La Commission Européenne a
commandé un rapport visant à évaluer quarante ressources en terme de minerai et en
terme de métaux les plus critiques pour la compétitivité de l’économie européenne. Cela
signifie que nous avons impérieusement besoin de ces ressources pour faire tourner
l’économie européenne. Sur ces quarante ressources, quatorze ont atteint un seuil
critique. Il s’agit par exemple du graffite, du platine, du cobalt, etc… La question qui
émerge ici est celle du découplage : « est-il possible de casser ce lien étroit qui relie
création de richesse d’une part, consommation de ressources et d’énergie d’autre part ?
Est il possible de casser ce lien en accroissant de manière radicale la productivité de nos
ressources ? » L’économie de la fonctionnalité est une modalité de réponse parmi
d’autres par rapport au découplage. Les scientifiques nous alertent aujourd’hui sur la
nécessité d’atteindre le facteur 4. Le facteur 4 pour certain est déjà très largement
insuffisant. On parle du facteur 9, 20. Mais de quoi s’agit-il ?
Cela signifie qu’il conviendrait d’améliorer la productivité de nos ressources d’un facteur
4. Il s’agit en d’autres termes, à périmètre constant de diminuer de 80% la quantité de
ressources et d’énergie pour atteindre le même niveau de production et de richesse. Si
l’on projette cet objectif dans la réalité d’une entreprise, on réalise l’immensité du
chemin à parcourir. Dans certaines de ses modalités, l’économe de la fonctionnalité
permet d’atteindre le facteur 4. Cependant il s’agit d’un chemin extrêmement exigeant.
J’aimerais avant tout positionner l’économie de la fonctionnalité dans un encastrement
de logique qui monte en puissance la capacité de découplage.
Je souhaite tout d’abord évoquer le terme d’écoefficience. L’idée est de produire la
même chose avec moins.
Par exemple avez vous une idée de la quantité d’eau nécessaire pour produire un kilo de
pain ? il faut 1300 litres d’eau.
Et pour un kilo de bœuf ? 15 000.
Cela signifie que dans nos produits se cache une quantité effroyable de ressources
invisibles dont nous n’avons absolument pas conscience. L’idée de l’ecoefficience est
d’obtenir le même résultat en utilisant radicalement moins de ressources.
Je vais citer un exemple parlant, celui de la marque de jeans Levi’s. Ils ont lancé un vaste
programme visant à réduire considérablement les volumes d’eau utilisés. Ils ont obtenu
en moyenne, sur l’ensemble des gammes un gain de 28% de réduction, avec pour
certains modèles une réduction de 96%. On peut ainsi imaginer les gains en termes de
ressources et en termes d’économie. Nous nous trouvons ici en plein cœur du modèle
d’éco-efficience ; repenser un produit et sa conception en vue de réduire la
consommation de ressources. Un autre exemple est celui de LVMH qui travaille
également beaucoup avec l’éco-conception. Leur bouteille de Henessy est passée de
780g à 600g. Cela conduit à une réduction de 715 tonnes de verre annuelle. De plus cette
bouteille ne comporte plus d’étiquette, celle-ci étant remplacée par une impression à
même le verre.
Evoquons également La Poste en France qui rassemble la plus grande flotte de véhicules
détenus par une entreprise dans le pays. La Poste a mis en place une formation d’écoconduite de l’ensemble des conducteurs de véhicules. Lorsque les véhicules sont en
charges et à 50% du personnel formé, on obtient 6% de réduction de carburant ainsi
que 10% d’accidents en moins.
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Il s’agit là du premier niveau. En effet l’économie de la fonctionnalité présuppose que
l’on s’inscrive dans une logique d’éco-efficience.
Le deuxième niveau correspond à l’économie de la circularité. Cela consiste à
transformer un déchet non valorisé en ressource. En ce qui concerne les déchets, nous
possédons une formidable capacité à les produire. L’idée ici est de boucler les boucles, et
de faire tourner la matière sur elle même, de manière à ce que l’on puisse récupérer de
génération en génération de produits un maximum de composants. Un exemple parlant
est celui de la «grill kitchen», s’inspirant du fonctionnement systémique et cyclique de la
nature. Cela signifie d’une part que tous les appareils sont éco-conçus ; par exemple le
lave-vaisselle va consommer moins d’eau et moins d’énergie. Par exemple l’eau du lave
vaisselle va être préchauffée par la chaleur dégagée par le compresseur du frigo.
Un autre exemple est celui du palais de la Méditerannée à Nice. Dans cet hôtel la piscine
est chauffée par la salle des serveurs informatiques qui produit énormément de chaleur.
Très souvent on utilise même des climatiseurs pour réduire la température. C’est une
hérésie. On a besoin de chaleur et on va consommer de l’énergie alors que l’on dispose
d’un trop plein de chaleur ailleurs dans le bâtiment.
Tentons maintenant de définir l’économie de la fonctionnalité. Cette dernière vise à
changer résolument le business model d’une entreprise en la faisant passer d’un mode
de vente de produit à un mode de mise à disposition de service qui satisfait les mêmes
besoins que ceux initialement pris en charge par le produit. Il y a en réalité deux
modalités concernant l’économie de la fonctionnalité. D’une part les « 3S », ce qui
signifie le « Sustainable Service System », soit le système serviciel durable. La première
modalité peut se résumer ainsi : « Je ne vais plus vous vendre un bien, mais je vais vous
mettre ce bien à disposition pour vous en facturer l’usage». Cette dimension consiste en
effet à mutualiser des biens. Dans le cas du car sharing, le but est de maximiser
l’utilisation d’une voiture, sachant qu’une voiture individuelle passe 97% de son temps
au parking.
L’autre modalité est le service sur l’usage. Evoquons l’exemple de Xerox. Dans ce cas, on
passe d’une simple mutualisation à la création d’un écosystème circulaire. Au départ
cette entreprise ne vendait que des photocopieurs. Puis un jour, ils ont décidé de ne plus
vendre les photocopieurs mais de les louer à leurs clients, tout en gardant le titre de
propriété de leurs photocopieurs. Ils se sont rendus compte que leur revenait un très
grand nombre de machines. Et ils se sont dits qu’ils avaient commis une erreur énorme
en internalisant le coût de gestion de fin de vie, qui était auparavant à la charge du client.
A ce moment là, le personnel du service environnement a eu l’idée de récupérer certains
composants des anciennes machines pour les réintroduire dans les nouvelles.
Malheureusement les machines n’avaient pas été conçues pour être démontées. Ils ont
par conséquent amorcé un programme de recherche et développement de machines
pouvant être démontées, et les pièces récupérées aisément de génération en génération
de machines. Aujourd’hui Xerox récupère entre 70 et 90% des composants des
anciennes machines pour les réintroduire dans les nouvelles machines. On peut donc
affirmer un gain très important en terme de ressources.
De plus lorsque l’on crée de telles boucles et lorsque l’on facture à l’usage, on a un
avantage direct à ce que notre produit dure le plus longtemps possible. Il s’agit d’une
logique complètement contraire à celle de l’obsolescence planifiée. En effet, à l’heure
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actuelle, il y a un délicat équilibre à trouver pour que la durée de vie soit compétitive sur
le marché, mais surtout pas trop longue pour ne pas se priver du marché de
remplacement. Quand on fonctionne sur la modalité du service centré sur l’usage, on a
un rationnel économique à faire durer le produit le plus longtemps possible. L’intérêt est
de construire le produit sur le principe de durabilité en terme de vie, de facilité de
démontage et de réparation.
Ensuite, je souhaite mettre en exergue la capacité à satisfaire des besoins sociaux
nouveaux. Par exemple, Electrolux a tenté pendant un temps de développer sur une île
en Suède, un projet de mise à disposition de lave-linge moyennant un service de
facturation à l’usage. Cette initiative se révélait extrêmement concluante à la fois en
terme de rentabilité et d’acceptabilité sociale. Pourtant ils n’ont pas poursuivi cette
initiative car les technologies de l’objet communicant n’existaient pas encore et ils
dépendaient d’un tiers pour mesurer l’utilisation.
Aujourd’hui grâce aux nouvelles technologies, on pourrait très facilement réintroduire
cette donne. Et cela permettrait de résoudre des problèmes sociaux car aujourd’hui la
pauvreté coûte très cher. En effet laver son linge au lavoir automatique revient
beaucoup plus cher que de laver son linge chez soi. On peut mutualiser l’utilisation de
machines sur des immeubles et atteindre des objectifs sociaux.
Dans cette perspective, le business model se renverse de manière assez considérable.
Selon les tests pilotes, cette modalité permet d’atteindre du facteur 2, c’est à dire de
diviser par 2 la quantité d’énergie et ressource nécessaire à a satisfaction de nos
besoins. Ce n’est malheureusement pas suffisant.
A présent, attardons nous sur la deuxième modalité, soit le service centré sur le résultat.
Soit par exemple Monsanto vendant du pesticide. Cette entreprise n’a aucun incitant
économique réel à ce que les agriculteurs utilisent moins de pesticide. L’idée est de se
demander ce que l’on peut vendre aux agriculteurs tout en produisant de la richesse et
en vendant résolument moins de pesticides. Cela nous amène à nous interroger sur le
résultat du pesticide. En toute logique l’agriculteur achète un pesticide pour protéger sa
culture. Au lieu de lui vendre du pesticide, on pourrait ainsi lui vendre le résultat rendu
par le pesticide, soit un taux de perte admissible moyen. Si le taux de perte est inférieur,
la rémunération augmentera ; s’il est supérieur, l’entreprise rétrocèdera une partie du
contrat. Dans cette logique, le pesticide deviendra un moteur de coût que l’entreprise
aura économiquement intérêt à minimiser.
Dans le cas de Michelin, l’idée est de développer pour les transporteurs routiers des
contrats au kilomètre. Ils vont vendre un service de gestion externalisée du poste
pneumatique. Ils mettent du pneumatique à la disposition du transporteur, en gardant la
propriété et en étant facturé au km. Ainsi l’entreprise a un réel intérêt économique à ce
que les pneus durent le plus longtemps possibles. Ce service a été déployé récemment et
ils ont déjà capté 300 000 clients en un temps relativement record. On se trouve ici sur
un modèle fonctionnel, et par conséquent il y a un intérêt économique à éco-concevoir.
La lyonnaise des eaux est entrain de travailler avec les services publics pour ne plus
vendre du mètre cube mais du taux de service environnemental.
Toutefois la transition sera extraordinairement compliquée. Il s’agit réellement de
virement de business model et d’un redéploiement des activités, des ressources
stratégique clé. On ne sera plus sur un modèle produit mais sur un modèle service. Les
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canaux de distribution sont à repenser. La nature même du métier change ainsi que la
relation au client. Il s’agit d’une reconfiguration totale du business modèle de
l’entreprise, et c’est prometteur.
Aujourd’hui dans les formes les plus poussées de service centré sur le résultat, on est
capable d’atteindre le facteur 4.
Finalement je souhaite évoquer les implications qui sont colossales, nombreuses et
passionnantes à explorer.
Néanmoins nous nous trouvons ici sur une évolution du Business model, et non pas sur
une rupture paradigmatique. Nous restons en effet sur les fondements de l’économie
néoclassique, capitaliste. En d’autres termes, on ne repense pas réellement la manière
de produire de la richesse ainsi que la manière de produire du bien commun.
J’aimerais ici soulever quelques questions.
A mes yeux le modèle de l’économie de la fonctionnalité est extrêmement prometteur à
plus d’un titre. Tout d’abord, nous ne disposons pas aujourd’hui d’autres solutions
permettant d’atteindre le facteur 4. D’autre part il s’agit d’une formidable étape
transitoire vers une possible bascule paradigmatique. En effet, l’économie de la
fonctionnalité présuppose toute une série de choses. Elle questionne d’abord notre
rapport à la propriété. Comme je l’ai expliqué précédemment, lorsque l’on se trouve
dans l’économie de la fonctionnalité, on n’est plus propriétaire du bien. Un éléement
central est en effet la conservation de la propriété par le producteur dans le but de
mettre en place des cycles circulaires. Or la psychologie sociale et cognitive montre que
dans notre société la propriété a une valeur en soi. Il y a là un défi extrêmement
important. Cependant s’il l’on parvient à faire évoluer ce rapport à la propriété,
mécaniquement on fera évoluer, mécaniquement on fera évoluer la représentation que
l’on se fait du bien et le statut même des biens ; on passe d’un bien privé à un bien
commun, soit un bien mutualisé. Tout cela participe à la redéfinition des représentations
sociétales que l’on peut se faire, et favorise le passage d’une propriété individuelle à une
responsabilité collective. On collectivise la responsabilité.
Puis on devient co-utilsateur, co créateur de solutions. En effet le client est intimement
intégré au processus de prestation de services, dans des logiques de co-création. Cela
nous amène à favoriser des comportements de collaboration et de partage. Cela peut
constituer les prémisses d’un basculement paradigmatique.
Je travaille aujourd’hui sur des projets d’incubation de mode de vie durable. On observe
des modèles économiques complètement alternatifs qui sont entrain de se développer. Il
s’agit notamment de l’économie du don, du partage, de la collaboration. Certains
analystes prédisent aujourd’hui que l’économie et la consommation collaborative auront
autant d’impact sur les dix années avenirs qu’internet a eu les dix dernières années.
Le principe de cette consommation collaborative est de rentrer dans les processus de
collaboration. Par exemple, certaines personnes ont un jardin mais pas le goût
d’organiser un potager. D’autres ont envie de travailler un potager mais n’ont pas de
jardin. Le deal serait par exemple : « tu viens organiser un potager dans mon jardin et à
la fin, on se partage la récolte ». Fatalement ces modèles alternatifs viennent percuter le
modèle classique. Par exemple le couch surfing fait de la concurrence à l industrie
hôtelière. L’économie de la collaboration permet également d’atteindre des résultats
colossaux qui ne seraient pas obtenus autrement.
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L’économie de la fonctionnalité fait évoluer les représentations sociales vers de la
collaboration.
Le dernier élément que j’aimerais évoquer est le fait que tout cela nous inspire une
conception revisitée du temps. En effet l’obsolescence programmée est fort regrettable.
Il y a un siècle de cela les ampoules duraient 10 000 heures. Aujourd’hui elles durent
1000 heures. L’économie de la fonctionnalité représente une réponse à cette
problématique.
Bernard Perret
Mon discours sera dans le prolongement de celui de Christophe Sempels mais sur un
mode plus abstrait, plus déductif et philosophique. Je crois qu’il est nécessaire de fixer
comme axe de progrès la dématérialisation de la croissance. Je retiens également le fait
de s’affranchir de la marchandise ; de défaire de la croyance de la nécessité de la
propriété pour répondre à nos besoins ; de cultiver des comportements responsables ;
de favoriser l’éco-conception et tisser des relations économiques durables (penser en
termes de symbiose et de complémentarité durable).
Mon premier constat est le suivant ; le développement économique actuel n’est pas
durable. On constate en effet une claire contradiction. Tout ce qui en général bon pour le
développement économique est en général mauvais pour la planète. De plus la
croissance économique n’est pas durable d’un point de vue social. D’une part elle fait
apparaître les limites internes du processus de marchandisation des besoins avec d’un
côté des besoins croissants en matière de qualité de vie, de santé.
Si l’on se retrouve en crise économique, c’est aussi parce que l’on est dans cette
contradiction ; d’une part les besoins sociaux, et d’autre part la circulation de la
marchandise sur laquelle est fondée le capitalisme. On évoque la croissance aujourd’hui
tel un impératif catégorique. Mais de nos jours il ne s’agit plus de l’ « Expansion faisant
rêver tout le monde ».
Dans mon ministère, on travaille autour de la croissance verte. Les solutions sont tout
d’abord techniques. S’ensuivent des investissements, Recherches et développement
dans un certain nombre de domaines. Il n’est pas question de stopper la croissance mais
de la verdir. Je peux citer le nucléaire, le captage du gaz carbonique, énergies
renouvelables, l’éolien, le photovoltaique. Il y a un problème tout à fait crucial qui
consiste à améliorer la capacité de stockage de l’énergie. Finalement lorsque l’on passe
en revue l’ensemble des alternatives, on s’aperçoit qu’ils fournissent simplement une
partie de la solution. Cependant il n’y a pas de miracle technologique en vue qui nous
permettrait d’atteindre le facteur 4 seulement avec ces moyens.
Le constat est que ces réponses sont insuffisantes. Malgré les efforts qui sont faits depuis
une dizaine d’années même en France on n’a pas réussi à réduire massivement nos
émissions de gaz à effet de serre.
Nous possédons un indicateur résumant tout cela ; le rythme du découplage, qui est
mesuré par le rythme de productivité des ressources. Il a augmenté de 20% de 1990 à
2007. C’est pas mal mais hors sujet par rapport au facteur 4 souhaité.
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On se rend compte dans le concret que le développement économique est inconciliable
avec la nécessité de lutter contre le changement climatique, la protection des espaces
naturels, etc..
Comment peut-on imaginer le développement d’une économie durable ? On se rend
bien compte qu’il reposera sur une innovation technique organisationnelle et sociale. Il
reposera à la fois sur l’offre et la demande. Il faudra redéfinir simultanément les besoins
sociaux et les moyens d’y répondre. Il sera également essentiel de s’interroger sur la
structure même des raisonnements économiques et de l’élargissement du cadre de
rationalité des agents économiques. Il s’agit de modifier les manières de production et
de consommation de façon à les rendre durables. Le schéma habituel du Développement
durable qui place l’économique, le Social et l’environnement sur un même plan n’est pas
vraiment satisfaisant. Le schéma de pensée réel de beaucoup de technocrates est
d’ailleurs celui-là.
Il existe un autre schéma complètement différent, celui de la durabilité forte. Ce dernier
stipule que le système social est un sous système de l’écosystème planétaire. Et bien sûr,
c’est ce schéma qui me semble-t-il doit être pris au sérieux, dans la mesure où la crise
oblige à considérer l’économie comme un sous système du système planétaire. On voit
cette interdépendance au travers du déclin de la biodiversité et de la crise climatique.
On réalise notre dépendance vis à vis d’un système physique qui est d’une grande
complexité, et que l’on maîtrise assez mal. De plus nous dépendons de la biodiversité qui
représente une immense partie de nos ressources. Une phrase très parlante est celle
d’Ester Brown : « Dans la nature, les flux à sens unique ne survivent pas ». Cela
s’applique également à l’économie humaine. Dans la nature, tout repose sur des boucles,
du recyclage. Il n’y a pas d’accumulation comme dans les processus miniers.
Si l’on prend cela comme toile de fond, on peut poser abstraitement des principes
économie-écologie. Premièrement établissons la nécessité d’économiser des ressources
rares en particulier l’énergie. D’ailleurs la question de l’utilisation de l’énergie est
complètement fondamentale dans la nature. On peut dire que si l’on prend l’exemple du
corps humain on a un modèle d’utilisation efficace de l’énergie, en particulier la stabilité
de la température. Ensuite évoquons d’inscrire l’activité humaine dans des processus
auto-entretenus à base de réparation, de maintenance, de recyclage.
Un autre aspect intéressant est de créer des symbioses. La nature recèle d’exemples de
ce type comme les bactéries qui colonisent notre tube digestif.
Puis vient l’idée d’accroître la complexité informationnelle à énergie constante. Quand
on observe l’évolution, on s’aperçoit que finalement elle a fait émerger de la complexité.
Par exemple le cerveau humain s’est incroyablement complexifié sans que la quantité
d’énergie ait cru dans la même proportion.
Concrètement, dans les politiques et solutions pour le développement durable, on peut
entre autre évoquer les économies d’énergie, les énergies renouvelables, l’écoconception, le recyclage, l’économie circulaire, l’écologie industrielle, les produits et
process biomimétiques qui tentent d’imiter la nature, etc… Il y a notamment des
recherches passionnantes sur la photosynthèse artificielle. Les idées dominantes sont
celles de partenariat, de coopération et collaboration. On peut en outre mentionner le
développement immatériel, accès sur la culture, l’information, sur le développement
relationnel plutôt que sur la consommation matérielle. Finalement, on retrouve toutes
les tentatives de mutualisation et le déploiement de l’économie de la fonctionnalité. Il
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s’agit de l’ensemble des mots clés autour desquels on devra vraisemblablement inventer
une économie durable.
Maintenant j’aimerais réaliser un apport plus spécifique et tenter de définir comment
l’on peut penser une transition vers un modèle de ce type. On peut considérer que pour
sortir mode du fonctionnement capitaliste actuel, il faut replacer ce fonctionnement
dans un contexte social et culturel que l’on peut nommer la raison économique. La
raison économique est tout ce qui dans la vie sociale, à travers un système de prix, les
modes de reconnaissance sociale, la mesure de la performance, la publicité, les
indicateurs économiques, les marchés financiers, nous met dans un environnement qui
nous incite à nous conduire en homo-economicus avides de consommer toujours plus. Il
s’agit d’un cadre favorable à une certaine rationalisation collective. Il est essentiel de se
demander comment inscrire l’action rationnelle dans un cadre qui intègre des valeurs,
des finalités, des objectifs de différents niveaux des modèles de raisonnement. Tel qu’il
existe, ce cadre économique est incapable de prendre en compte l’irreversibilité et la
complexité de nos interactions avec la nature.
Nous devons en conséquence créer un cadre social, la raison écologique dans lequel les
êtres humains seraient incités en tant qu’êtres rationnels, à se conformer aux impératifs
écologiques.
Aujourd’hui il existe un réel fantasme niant les irreversibilités en les ramenant dans un
cadre global où tout est échangeable avec tout et où tout peut avoir un prix. De plus nous
ramenons le futur au présent en usant constamment des taux d’actualisation. On
applique des taux à 4%, et cela compromet fortement le bien être des futures
générations. En d’autres termes, il n’y a pas d’équité intergénérationnelle possible sur la
base de nos raisonnements économiques. Enfin on peut constater qu’il y a une définition
de la richesse centrée sur les valeurs d’échange. Finalement j’aimerais souligner un
individualisme méthodique qui exclut la gérance collective des biens. Dans l’univers
économique d’aujourd’hui tout se joue essentiellement à court terme.
Bien évidemment les critères de rémunération sont liées aux performances
commerciales à court terme.
Ensuite soulignons que des moyens considérables sont dépensés pour orienter les
désirs vers de la consommation.
Le but aujourd’hui est de porter notre attention et énergie vers des valeurs différentes.
Avant tout il est primordial d’instituer les droits des générations futures. Par exemple,
on pourrait mettre en place des processus démocratiques qui nous obligent à prendre
en compte les conséquences à long terme. Il s’agirait concrètement d’un comité de sages
qui a pour mission dans toutes les décisions importantes d’attirer l’attention sur les
conséquences sur les générations futures.
De plus, on peut évoquer la normalisation pour cadrer l’activité productive. En matière
d ‘éco-conception je pense qu’il y a beaucoup à faire. D’ailleurs s’emploie à utiliser les
outils de normalisation.
Il faut conceptualiser, développer, promouvoir d’autres modèles économiques comme
l’économie de la fonctionnalité.
Cela passe en outre par l’éducation et le contrôle social. Le contrôle social existe par
exemple à travers du contrôle des déchets. Au niveau éthique, certains principes doivent
également être mis en avant. De mon côté, je me suis beaucoup appuyé sur le principe de
responsabilité de Hans Yonas, qui constitue une base philosophique très intéressante et
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à mon avis assez incontournable pour penser notre responsabilité par rapport aux
générations futures.
Il est primordial de progressivement devenir conscients de nos interactions avec la
nature.
Je souhaite par ailleurs ouvrir une parenthèse à propos de la copropriété responsable. Il
s’agit d’un sujet qui se définit à différents niveaux, notamment celui des liens
environnementaux.
Tout d’abord la négociation climatique n’aboutira pas tant qu’il n’y a pas un saut qui sera
fait. Il est primordial que les nations changent de logique. Elles doivent se considérer tels
les copropriétaires qui ont un problème de fuite à régler.
Un autre point intéressant à soulever est celui des biens immatériels (les logiciels libres
par exemple). Premièrement ce sont des biens cruciaux pour le Développement Durable
car ils permettent une croissance plus dématérialisée. Deuxièmement il s’agit de l’avenir.
Il me semble que l’avenir consistera à mettre en place des dispositifs socialisés
d’organisation et de régulation. En effet, les biens immatériels ont d’autant plus de
valeur qu’ils ont partagés.
Enfin dans le cadre de l’économie de la fonctionnalité, nous avons les biens matériels
mutualisables, c’est à dire des biens qui au départ étaient considérés comme individuels.
On se confronte à un réel revirement de la notion de Homo-economicus, égoiste, cupide
et calculateur. Il sera nécessaire de créer un contexte sociologique favorisant
l’émergence d’un copropriétaire responsable. Une des clés pour atteindre cet objectif est
le capital social, les liens et réseaux sociaux. On retrouve donc la nécessité de penser le
capital social comme un bien indispensable.
On doit en outre favoriser une certaine forme de « démarchandisation ». Cela signifie
reconnaître et objectiver les valeurs d’usage contextualisées et non-échangeables. On
donne de mla valeur à des choses qui sont liées à du vécu et qui donc par nature ne sont
pas échangeables. L’idée serait de passer d’un échange marchand à un échange social
généralisé.
Sur le plan philosophique, tout cela devra reposer la conception post matérialiste du
bien-être. Un véritable point noir de la pensée économique réside en le fait de
considérer le travail comme un sacrifice. Or en réalité lorsque nous travaillons, nous
nous formons, nous entretenons des relations gratifiantes avec d’autres personnes. Le
travail peut se révéler très épanouissant.
Dans cette logique, on peut et on doit, à travers la recherche de la qualité, on peut
développer dans le travail l’autonomie, l’épanouissement personnel, la socialisation, etc..
Finalement l’idée serait de faire de la qualité du travail un axe de développement.
Je souhaite ici faire allusion à la mobilité qui à mes yeux représente l’un des points les
plus difficiles.
En effet dans les valeurs de l’époque actuelle, il y a le droit et la possibilité de se déplacer
toujours plus loin. Cependant on réalise que c’est un idéal ni réalisable, ni durable.
Toutefois, il est possible d’élaborer de nouvelles approches de la mobilité.
De plus, il est également possible de développer de nouvelles manière d’habiter et
d’occuper l’espace. « La ville sensuelle » serait une ville faite pour l’agrément du corps. Il
s’agirait d’une ville donnant la sensation d’être respecté dans notre être physique.
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Pour conclure, nous avons à faire face à une contrainte globale. En tant qu’êtres
humains, nous devons discuter sur le comment de gérer cette contrainte. Nous devons
nous mettre d’accord sur comment nous pouvons nous organiser, ainsi que sur le
comment réorganiser les processus économiques en fonction de cette contrainte. Cette
dernière a en effet un impact colossal, ce qui nous oblige à repenser notre manière de
produire, d’habiter, de nous déplacer, etc. Nous pouvons être inquiets car nous pouvons
aujourd’hui ressentir un certain découragement par rapport à cette question du climat.
Je crois qu’il s’agit d’un phénomène significatif s’apparentant au déni. Il me semble au
jour d’aujourd’hui primordial de donner aux gens les outils intellectuels leur permettant
de se situé en tant qu’acteur dans un tel contexte global et généralisé.
Débat
Intervenant:
Suite aux exposés précédents, je ne vois pas où est cette notion qui est quotidienne dans
notre vie et qui déclenche une partie de la croissance ; il s’agit de la notion de plaisir. Ce
mot là m’a manqué. La majorité des choses que nous consommons, nous le possédons. Je
travaille dans une entreprise de vêtements, et je ne vois pas comment mutualiser un tel
bien. Je trouve qu’il y a encore ce choix de la diversité de la consommation qui peuple
notre quotidien.
Intervenant :
J’aimerais rebondir sur cette réflexion. Il me semble que la combinaison de
l’économique et l’écologique s’adresse à une niche dans le marché. Si l’on se concentre
sur l’aspect désir, je crois que l’écologique n’est qu’un argument parmi les autres.
Intervenant :
Il y a Quelque chose qui m’a interpellé. J’adore la musique. Depuis peu je me suis mis sur
Scotty5 et je n’ai plus envie d’acheter des disques car j’ai beaucoup plus de choix,
j’écoute ce que je veux quand je veux. Il me semble que petit à petit il y aura des choses
que l’on cessera d’acheter.
Marie :
Je pense que c’est un problème de niveau de conscience. Si on relève le niveau de
conscience sur le fait que l’on appartient à cette biosphère, cette nature, on pourrait
acheter quelque chose qui est en accord avec nos valeurs et le plaisir peut être déplacé.
On n’y est pas du tout, on regarde trop bas. On doit atteindre le fait d’éprouver du plaisir
d’être dans cette célébration du vivant.
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Laurent Ledoux :
Personnellement je vis le fait d’être heureux de consommer le moins possible.
Christophe Sempels :
Dans le cadre de l’économie de la fonctionnalité, le point de départ de la réflexion du
jour était tout d’abord une réflexion stratégique au niveau d’une organisation.
L’économie de la fonctionnalité est une innovation pour laquelle les fondamentaux
marketing restent les mêmes. En d’autres termes, il faut savoir la valoriser, la rendre
attractive, lui attribuer une valeur symbolique. Il y a une nécessité certaine d’associer
l’ensemble de ces bénéfices à une offre fonctionnelle.
Laurent Ledoux :
Est ce que tu serais d’accord avec ce qui a été dit sur le fait que tout ce qui est durable ne
serait qu’un argument parmi d’autres et ne serait pas assez vendeur ?
Christophe Sempels :
On constate en effet que ce n’est pas un élément déterminant. Il est important mais ce
n’est pas un élément de prise de décision d’achat surtout dans ce contexte de crise
économique. Le prix redevient le critère numéro 1.
Bernard Perret :
On voit bien que l’on se trouve dans un cadre qui n’implique pas de rupture au niveau
des motivations. Et moi je suis là pour voir ce qui pourrait fonder une autre logique
globale pour les comportements. Je vois un élément de réponse ; il s’agit de la question
de l’Agency, soit le fait de concevoir que se positionner dans la durabilité pourrait aller
dans le sens d’une logique de la performance. On est efficace, intelligent, on progresse.
On est capable de faire mieux avec moins ; on peut trouver un réel ressort de motivation.
Laurent Ledoux :
Les personnes qui utilisent le vélo par exemple, cela demande un exercice quotidien
pour trouver des solutions.
Bernard Perret :
Je ne suis pas uniquement au niveau de la morale. Dans l’idée de rationalité, il y a une
vraie pulsion de l’individu à être rationnel, à agir de manière efficace et à déployer tous
les ressorts pour atteindre un but. Et je crois qu’il y a là un champ considérable.
Intervenant :
Il y a une chose qui m’étonne. Il y a dans le cahier des charges des grandes surfaces des
règles de plus en plus strictes en matière de développement durable. Est ce pour faire de
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la communication à court terme ou est ce pour anticiper dans le futur le changement de
valeurs de leur clientèle ?
Christophe Sempels :
Je crois qu’il y a un peu des deux. La gestion de risque est un moteur principal du
développement du développement durable. De plus la critique de plus en plus
intelligente de la part des ONG a mis les sociétés face à leur responsabilité.
Intervenant :
N’y a t-il pas dans certains cas l’aspect développement interne, c’est à dire le
développement d’une culture d’entreprise ?
Bernard Perret :
Oui tout à fait ! En réalité il y a plusieurs raisons, entres autres le fait d’infiltrer une niche
marketing en créant de nouveaux produits. En ce qui concerne le développement
durable aujourd’hui, il existe de nombreux aspects et on peut y mettre beaucoup de
choses dedans. Cela ne s’arrête pas que à l’environnement. C’est un contexte de prise de
conscience global sur un ensemble de choses.
Intervenant :
Je pense que l’on va vers un changement de paradigme mais pour y arriver, on va de voir
changer et les perceptions et les architectures. En d’autres termes, il me semble
nécessaire de changer les process d’utilisation.
Bernard Perret :
Dans un de mes autres livres j’ai developpé le concept de l’ « Agir constitutif », ce qui
signifie que l’on est engagé dans des processus d’actions et on est obligé de créer le
cadre qui va autour. Il y a donc une logique; l’action est première et nous conduit à
modifier les valeurs pour continuer à agir. Or si l’on prend l’exemple de l’économie de la
fonctionnalité, on se rend compte qu’elle génère de nouvelles formes de coopération, un
nouveau rapport aux objets. Ainsi nous pouvons faire l’hypothèse que si l’on a des
éléments d’action qui se déplacent, on va être amenés naturellement des valeurs qui
vont bien car cela sera plus facile d’agir de cette façon. Cela fait également partie des
processus de changement.
Intervenant :
Je voulais témoigner de quelque chose. Avec un groupe d’amis, nous sommes entrain
d’envisager comment nous pouvons aider « Terre de Lien », il s’agit d’une association en
France permettant une accessibilité à la Terre des agriculteurs qui ont envie de
s’installer. A cause de la spéculation foncière, la terre devient de plus en plus chère, et
c’est compliqué. Cette association a son homologue en Belgique qui s’appelle « Terre en
vue ». Le modèle qu’ils proposent est de la copropriété. Ils mettent à disposition de
collectif d’agriculteurs en copropriété une terre, et donc de la soustraire complètement à
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la logique de la spéculation foncière. C’est une question de souveraineté alimentaire. A la
première réunion de l’association, certaines personnes voulaient faire don de leur terre.
Et très rapidement la question du dividende est arrivée. Bien évidemment, il n’était pas
question qu’il y ait un retour de dividende, sinon on était repartis dans le même modèle
initial. Et en les mettant en contact avec des propriétaires terriens, on se rend vite
compte qu’il va falloir en appeler au dessin commun. Le propriétaire qui investit sa
Terre dans le projet ne sera plus motivé par le gain de dividendes ou intérêts individuels
mais son objectif sera de participer à un dessin commun. Il s’agit de l’objectif auquel on
est entrain de réfléchir. On se rend compte que l’on ne pourra pas faire l’économie de
cela.
Laurent Ledoux :
Mais est ce que cela n’est pas réservé à une petite élite de pensée ? peut-on
raisonnablement espérer que l’ensemble de la société aille dans cette direction ?
Intervenant :
Il s’agit de ce que l’on appelle « les créatifs culturels ». ce groupe est en expansion
continue jusqu’à présent. Je pense en outre que l’on peut allier plaisir et durabilité. En
guise d’exemple, citons l’évolution du secteur de l’équitable depuis quelques années. En
outre, il s’agit d’un marché de niche seulement parce que c’est encore un marché
émergent. Cependant, cela est entrain de s’ouvrir. J’ai l’impression que ce n’est pas
exclusivement réservé à une élite mais qu’il y a une réelle inspiration marquée par les
mouvements sociaux que l’on voit en émergence pour l’instant.
Intervenant :
Je souhaite rebondir sur les dernières remarques. Lorsque vous avez posé la question de
comment accompagner le changement, je perçois une double logique. D’une part il y a la
modification de l’architecture existante. D’ailleurs l’économie de la fonctionnalité
représente une des options pour faire évoluer cette architecture. D’autre part, il est
nécessaire d’assister à l’émergence de nouvelles architectures. Il y a à travers le monde
une quantité incroyable d’architectures qui émergent ci et là dans tous les domaines de
la vie (mobilité, santé, urbanisme, mieux vivre ensemble, gestion des déchets, etc…). Ces
nouvelles architectures fonctionnent sur des modèles collaboratifs, ouverts, sur des
processus apprenants, sur des modèles « Do it, Fix it ». Ce qui est fascinant à observer
est que ces nouvelles architectures commencent à s’interconnecter. Je pense que d’une
part l’interconnexion de ces nouvelles architectures et d’autre part la modification des
architectures existantes, peut laisser espérer la bascule paradigmatique dont nous avons
tant besoin.
Intervenant :
J’aimerais souligner que toutes ces nouvelles architectures ont des caractéristiques du
vivant.
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Laurent Ledoux :
Par rapport à ce que tu évoquais Bernard en particulier par rapport à la transition,
j’aimerais évoquer un petit gag que je vis et que je trouve symptomatique. Dans une
grande institution financière et dans le but de soit disant attirer ou motiver de nouvelles
recrues, mais surtout de réduire le coût, l’idée est d’offrir une voiture à faible
consommation d’essence à tout le personnel. On parle de dizaine de milliers de
personnes. Je trouve cela complètement fou. Je trouve qu’il faudrait plutôt stimuler
l’utilisation d’un système comme CAMBIO. En effet pour que ce genre de système
émerge, il est très important que des acteurs de poids basculent. Et je me rends compte
que la prise de conscience dans ces grosses organisations est encore très faible.
J’aimerais maintenant demander qu’est ce qui pourrait stimuler ces gros acteurs à
basculer ? Car leurs effets d’entrainement pourrait être extrêmement importants et
accélérer le mouvement d’inter-connection.
Intervenant :
J’ai une société et je suis un individu. Je peux donc réfléchir et en termes de société ou en
termes d’individu. En termes de société, pour des raisons administratives, sociales, etc..
Je ne vais pas essayer de réparer toutes les choses que je remplace. La législation fiscale
m’oblige à amortir. C’est tout le milieu qui doit changer. La vue société nous pousse à
consommer. Dans une société on a intérêt à ce que l’argent roule, on doit avancer.
Intervenant :
Je voudrais donner un exemple historique qui est assez intéressant. A la Renaissance, à
la fois de la part des milieux religieux et des milieux laiques, il y a eu une convergence
stipulant qu’il faut relever le niveau moral de la population. On banit la violence,
souhaite que les personnes soient propres. Il y a eu un effert d’éducation et de
matraquage moral. Et finalement c’est allé de pair avec le développement de l’économie.
En quelques générations, les comportements ont changé, l’homme a réellement changé à
la sortie du Moyen Age. Les Elites ont décidé qu’il fallait changer, et ce phénomène a
rencontré les structures sociales qui ont encouragé ce changement. Je me dis au fond
aujourd’hui c’est la même chose. C’est exactement ce qu’il faut faire.
Intervenant :
Cependant aujourd’hui il n’y a plus l’outil de l’opium du peuple, la religion, qui favorisait
l’adhésion.
Laurent Ledoux :
Comment donc aider nos politiques à avoir une approche beaucoup plus globale et
pertinente pour stimuler ce changement ?
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Christophe Sempels :
Je voulais évoquer l’expérience d’incubation de vie durable. Il y a de nombreuses
architectures innovantes et durables qui émergent çà et là. Le problème est que ces
architectures restent à l’échelon local. Ce processus d’incubation part d’un double
constat. Premièrement il existe toute une série de territoires un peu innovants, des
architectures qu’il faut comprendre et documenter. Il faut donc mettre tout cela sur un
« Open Source » et le faire évoluer pour le mettre au contact du plus grand nombre
possible. J’aimerais citer l’exemple de Betzet, un écoquartier à Londres. Sa particularité
est qu’ils ont décidé d’inscrire la création de ce quartier dans un processus apprenant.
Ils documentent ce qui marche, ce qui ne marche pas ainsi que les processus de
rectification et d’amélioration. Il s’agit de plus d’un démonstrateur pour ceux qui veulent
reproduire la même chose. Ce qui est passionnant est que l’open source passe dans le
monde de la matière.
J’aimerais aussi mentionner l’ « Open Source Ecology » créé par un agriculteur. Il s’agit
d’une communauté de plusieurs milliers de personnes qui fait évoluer la construction
pour soi-même et pour les usagers d’un grand nombre de technologies. On peut soutenir
ce genre ‘architecture en les faisant connaître, en les interconnectant et en leur donnant
une capacité de volume.
Intervenant :
Je tenté et fasciné et en même temps je ne retrouve pas la logique du régime économique
tel que nous le connaissons. Ce qui m’interpelle c’est le rapport à la loi. Dans notre
monde lorsque l’on crée de la valeur ajoutée, il y a une taxation qui est prévue pour la
communauté. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose d’un peu naif et simplificateur
dans ce que vous décrivez. S’il y a généralisation de ce que vous avez décrit
précédemment, je me demande si cela ne va pas se heurter avec la contingence qu’il faut
par exemple épargner pour l’avenir, payer des hôpitaux, payer les pompiers, etc…
Christophe Sempels : Vous mettez le doigt sur quelquechose d’extraordinaire ; il s’agit de
la question : « Comment piloter cette transition ? ». Et l’un des objectifs de ce projet
d’incubation est d’évaluer l’impact de tels modes de vie. Une partie de la réponse peut se
trouver dans le développement de circuits de monnaie complémentaire. Aujourd’hui le
gouvernement français s’est demandé s’il fallait soumettre ce type. Et c’est une question
qui va revenir. Et taxer ce genre de monnaie sera très probablement possible.
Bernard Perret :
L’idée est celle d’un échange social généralisé. Finalement on irait vers une
« démarchandisation » de la société. Je crois que c’est important de comprendre la
multiplicité des formes que cela peut prendre. Il y a déjà des formes d’échange social. Il
est juste nécessaire de les développer et leur donner une plus grande visibilité. On
suppose qu’à terme il y ait une décroissance. De toutes les façons, avec les problèmes de
la dette en Europe, on se diriger vers des années de croissance très faible voir de
stagnation. Cela sera par ailleurs très intéressant d’observer comment la société réagit à
cette situation. Moi je fais le pari que cette situation va générer toutes sortes
d’innovations et d’échanges.
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Intervenant :
Ce qui me laisse dubitatif par rapport à la comparaison avec la renaissance est le fait de
savoir si l’élite est prête aujourd’hui. Dans le monde économique de nos jours, il y a
tellement à perdre que l’élite est prête à beaucoup de choses pour ne pas aller dans cette
direction là. Cela me semble vraiment difficile de faire bouger l’élite au niveau mondial.
Intervenant :
J’aimerais ici évoquer la situation du Congo. On observe que là où l’Etat désinvestit
massivement, des solutions innovantes émergent. On peut regarder plusieurs
paramètres, par exemple le taux de l’emploi. Nous avons à faire aujourd’hui à des taux
de chômage de 10-15-18% ce qui s’avère être hallucinant. Les politiques n’osent pas
nous affirmer que ce taux est incompressible dans les dix années avenirs. Mais que
pouvons nous faire de ces 15-20% de personnes riches de potentiel mais considérées
comme inutiles à la société car ne rentrant pas dans les canons actuels du marché de
l’emploi.
On peut imaginer que ces personnes vont s’auto organiser ne fut ce que pour satisfaire
leurs besoins alimentaires. Là on aura des innovations extrêmement intéressantes à
observer. On constate d’ailleurs en Grande Bretagne que l’émergence de circuits
complémentaire permet à des personnes qui sont exclues du marché de l’emploi
classique de retrouver une activité sociale et de pouvoir avoir accès à une série de
services essentiels. De plus il existe des banques de conversion entre les monnaies
complémentaires et le pounds, cela représente des passerelles pour ces personnes. Il me
semble que nous sommes là à l’aube de quelque chose à la fois d’inquiétant et
d’extrêmement intéressant.
Intervenant :
Le danger ici est qu’il s’agit d’économies tout à fait parallèles qui ne sont soumises pour
l’instant à aucune taxation.
Intervenant :
Juste une petite réflexion ; je ne suis pas sûr que les personnes qui ont été mises hors du
circuit économique puissent par la suite se réorganiser. Parfois lorsque le chômage
perdure dans des familles, ce sont des savoirs faire qui s’évaporent. Parfois il y a une
pauvreté sociale tel que cela atteint un point de non retour. La spontanéité de
réorganisation après des séismes sociaux ne me semble pas forcément évidente.
Bernard Perret :
Il est vrai que l’on a aucune garantie que cela se passe bien partout. Il est d’abord
nécessaire de constater l’hétérogénéité des tissus sociaux, et des aventures qui vont se
passer à partir de cela. La situation des capitaux sociaux et entrepreneurs sociaux qui
existent dans différents lieux est très hétérogène.
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Intervenant :
Je termine sur une dernière question. Je crois qu’il existe une espèce de convergence
dans l’ensemble des débats et qui marque quelque chose d’assez irréversible, soit la
propagation spontanée des systèmes, etc… je rebondis en constatant que notre système
actuel produit de l’exclusion et je me demande si ce basculement de système irréversible
ne produira pas d’autres types d’exclus, ceux qui ne sauront pas s’adapter à ce
changement. Cela sera-t-il forcément un monde meilleur ?
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