
2. L’ « ici et maintenant » de la visite .
Recentrage
Les personnes qui viennent d’arriver à l’hôpital sont souvent orientées vers le passé, avec
regrets, remords, culpabilité :
- « J’aurais dû…, je n’aurais pas dû…, si j’avais su, je ne pouvais pas prévoir
que… »
L’envie est bien réelle de vouloir rembobiner le film de l’histoire avec le secret désir qu’elle
puisse se dérouler selon un autre scénario. Ceci habite particulièrement l’esprit de certains
patients qui portent une part de responsabilité dans ce qui leur arrive, en lien avec le
tabagisme, l’alcoolisme, des comportements à risques, le stress professionnel et personnel.
D’autre part, les personnes qui séjournent à l’hôpital depuis quelques temps se projettent
déjà dans l’étape suivante, celle du retour à domicile, du placement à court ou long terme,
ou encore celle du transfert dans un centre de réadaptation avec des deuils à vivre de mobilité
ou/et d’autonomie, ou de soins palliatifs en attendant la mort.
Ceci met en évidence les difficultés que rencontrent les patients à se centrer sur ce qu’ils
vivent dans l’ici et maintenant de leur hospitalisation.
Sentiments du moment
Après le premier contact contractuel de ma présence, il m’arrive souvent de demander à la
personne comment elle se sent maintenant. Je crois que cela ouvre un espace, une occasion
de rencontre authentique, un moment favorable, le kairos cher à l’apôtre Paul. Le verbe
sentir met l’accent sur les sentiments, le ressenti, et favorise l’expression d’une émotion,
telles la peur, la colère entre autres. Il permet également de parler sur deux niveaux :
- celui qui touche à l’état moral, psychique, émotionnel, spirituel du patient
- celui qui concerne son état physique, pathologique, thérapeutique, algique, médical.
Théologiquement, je donne place à l’expression d’une parole qui peut faire sens ou dire le
non-sens de ce qui est vécu. Au cœur de la parole, c’est la vie qui s’exprime.
La question ouverte laisse l’autre acteur de sa prise de parole et lui permet de s’exprimer dans
le registre qu’il choisit ou qui lui vient spontanément à l’esprit. Je fais confiance a la personne
qui peut communiquer ainsi ce qui la concerne directement et ce qui la touche le plus dans ce
temps de rencontre. Il est fréquent que la première parole qui émerge se concentre sur l’aspect
médical, qui n’est pas mon domaine, mais qui est prioritaire chez la personne. C’est une
manière de poser cette première émotion avant de passer à autre chose.
Il arrive aussi que la personne exprime son inquiétude en attendant un résultat d’examen ou
une opération chirurgicale.
Elle peut dire parfois son soulagement d’avoir reçu une bonne nouvelle ou sa tristesse d’en
avoir appris une redoutable.
Au-delà de tout ce que la personne peut nommer de ce qu’elle vit, je vais me centrer
prioritairement sur la personne, le sujet. Dans le contexte interdisciplinaire qui est le nôtre, je
pourrais le cas échéant transmettre des informations aux soignants, avec l’accord de la
personne, sur ce qu’elle révèle d’important pour la suite de son traitement : Désir de vivre, de
mourir, les ressources essentielles, les attentes, les craintes.
J’ouvre ainsi un espace pour accueillir ce qui est important pour la personne « ici et
maintenant », et donne le temps nécessaire à l’autre de se dire dans sa vérité, quel que
soit son état physique, psychologique ou spirituel.