
FOCUS
LES MARCHÉS FINANCIERS TENTÉS PAR LA « FASCINATION DU PIRE »
Les marchés financiers perdent leurs repères. Ils oublient les fondamentaux et craignent le pire depuis le
premier relèvement des taux d'intérêt directeurs de la Banque centrale américaine en décembre dernier.
Que va décider la Fed?(2) Plus elle repousse la nécessaire normalisation monétaire, plus elle s'empêche de
disposer de marges de manœuvre au moment où le cycle se retournera.
L'année 2016 commence mal. La nervosité règne sur les indices
boursiers. Les États-Unis ont pourtant été les seuls à stopper
leur assouplissement monétaire. Ils ont en effet décidé d'arrêter
leur politique ultra-accommodante fin 2014. A contrario, la Banque
centrale européenne a rapidement pris le relais en injectant chaque
mois 60 milliards d'euros dans la sphère financière (assouplissement
monétaire). Les Japonais et les Britanniques continuent de même sur
leur lancée et octroient massivement des capitaux sur leurs marchés
locaux. Mais rien n'y fait, la dose semble ne plus être assez forte. Sous
perfusion depuis 2008, les marchés financiers en réclament toujours
davantage. Ils se déconnectent de la sphère réelle et anticipent des
lendemains qui pleurent.
Les choses ne vont pourtant pas si mal sur le front macro-
économique. Les États-Unis semblent filer bon train. La zone
euro, de son côté, se réveille doucement. Restent les pays
émergents, en particulier les producteurs de pétrole qui se
prennent de plein fouet la chute du prix du pétrole.
La Federal Reserve et la fin « des paradis
artificiels »
La Banque centrale américaine qui s'était montrée jusqu'alors
plutôt confiante en l'économie américaine, porte désormais ses
craintes sur les turbulences internationales. Elle se retrouve en ce
début d'année contrainte par une croissance mondiale dégradée.
Le FMI a revu récemment ses prévisions de croissance mondiale
en baisse à 3,4% compte tenu des désordres économiques qui
se propagent dans les zones émergentes. Pourtant, l'économie
américaine semble encore robuste. En 2015, elle a su faire
face sans encombre à la salve de facteurs déstabilisants avec
le ralentissement chinois, la baisse du prix du pétrole et
l'appréciation du dollar.
Ces freins persistent encore aujourd'hui. Alors, la Banque centrale
américaine, qui avait lancé fin 2015 une première hausse de
ses taux directeurs, se retrouve coincée dans son processus de
normalisation monétaire. Face à la montée des risques, la Fed
perd ses repères et est tentée de repousser une nouvelle fois
son plan de resserrement monétaire dans un environnement
boursier chahuté.
Les Cassandres prennent le dessus
Dans ce contexte, les cassandres prennent le dessus. Nombreux
sont ceux qui attisent les craintes et misent sur le scénario du pire.
L'économie chinoise pourrait se retourner brutalement et sombrer
en récession. De même, la guerre des prix menée par l'Arabie
Saoudite pour asphyxier le secteur pétrolier américain pourrait
porter ses fruits. Il est vrai qu'au dernier trimestre 2015, la chute
des prix du pétrole a durement frappé les entreprises d'extraction
de pétrole de schiste faisant chuter leurs investissements dans
les infrastructures industrielles de près de 39%. Mais, ce sont
surtout les pays producteurs émergents qui pourraient être
durablement mis à mal et entraîner un risque de récession sur
l'ensemble de la zone émergente, qui représente 70% de la
croissance mondiale. En outre, l'appréciation du dollar a pesé sur
le commerce extérieur, les exportations américaines ont reculé
de 2,5% et le solde commercial a retiré 0,47 point de croissance
sur le dernier trimestre 2015.
Que va décider la FED en 2016 ?
Plus la Federal Reserve repousse la nécessaire normalisation
monétaire, plus elle s'empêche de disposer de marges de
manœuvre au moment où le cycle se retournera. La croissance
est au rendez-vous aux États-Unis depuis 2009. L'année
prochaine, le risque d'essoufflement de l'économie sera plus
prégnant. Au moment du retournement de cycle, la Banque
centrale américaine devra alors soutenir l'économie en abaissant
le loyer de l'argent pour stimuler l'activité. Mais, il ne lui reste que
2016 pour procéder à ses hausses de taux d'intérêt. Aujourd'hui,
elle est prise en étau entre une conjoncture mondiale dégradée,
des marchés financiers qui achètent le scénario du pire et une
économie américaine qui continue de créer des emplois et qui
devrait encore cette année enregistrer 2,5% de croissance. En
effet, le secteur des services qui représente plus de 80% du PIB
va pouvoir compenser les déséquilibres du secteur industriel.
La révolution technologique enclenchée offre un potentiel de
développement et de débouchés encore inexploités.
Excès de frilosité des marchés
On connaît l'impact de la conjoncture macro-économique sur
les marchés boursiers, mais n'oublions pas la relation inverse.
Si les marchés financiers continuent de décrocher, le moral des
ménages et des entreprises pourrait être durablement impacté
avec un effet de richesse négatif sur leur patrimoine.
Ainsi, alors que l'inflation américaine, hors prix de l'énergie,
connaît une accélération à 2,1% en décembre et que le taux
de chômage continue de s'approcher du plein emploi, la Federal
Reserve va sûrement préférer, dans un premier temps, apaiser
les marchés financiers en reportant sa prochaine hausse de taux
directeurs. Mais, dans ce calcul qui vise à répondre à une frilosité
excessive des marchés financiers, elle se tire une balle dans le
pied et s'empêche de disposer de marges de manœuvre pour
2017, au moment où la situation économique décélérera.
Reste une lueur d'espoir à court terme avec une nouvelle action
attendue de la Banque centrale européenne pour soutenir les
marchés boursiers. Si cette dernière élargit massivement son
programme d'assouplissement monétaire, alors peut-être que les
bourses reprendront le chemin de la sérénité. Mais, ce ne sera que
« reculer pour mieux sauter ». n
(2) La Réserve Fédérale des États-Unis