Mondialisation et érosion du pouvoir d`achat. Octobre 2008

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MONDIALISATION
ET EROSION
DU POUVOIR D’ACHAT
Inès Trépant, chercheuse-associée à Etopia
et conseillère au Groupe des Verts au Parlement européen
Septembre 2008
www.etopia.be
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La hausse des prix du pétrole et des matières premières de ces derniers mois ont ramené
le pouvoir d'achat au centre des préoccupations de la population. Cela s'explique surtout
par la hausse de l'inflation, dont les causes principales sont étrangères aux dirigeants
politiques des Etats membres de l’Union européenne. De fait, loin d'être imputable à la
surchauffe de l’économie européenne, elle résulte cette fois d’une "inflation importée".
En effet, si l'offre massive de produits des pays émergents, et principalement les
produits chinois manufacturés à bas prix (lecteurs DVD, téléviseurs, appareils photos
numériques,…), a, globalement fait diminuer le prix de ces biens de consommation,
l'accroissement de la demande d'importation d'hydrocarbures de produits agricoles et
des matières premières pour soutenir leur croissance industrielle a, au contraire, poussé
le prix de ceux-ci à la hausse.
En conséquence, la hausse des cours mondiaux des matières premières a provoqué
récemment, dans les pays pauvres, des émeutes de la faim. Tandis qu'elle se fait
globalement au bénéfice des Etats "rentiers" (dont la Russie et le Brésil, en ce que leurs
revenus dérivent notamment de la valorisation de leurs ressources en matières
premières), elle affecte dans nos pays le pouvoir d’achat de la population, par le biais de
l’inflation. Or l’envolée des prix du pétrole et des matières premières sera très
vraisemblablement durable.
1
Une envolée des prix du pétrole e t des matières pr emiè re s qui
s'annonce durabl e
Le prix du baril du pétrole a franchi la barre symbolique de 100 dollars en janvier 2008,
pour atteindre 147 dollars à la mi-juillet. Nombreux sont les analystes qui y voient le
simple reflet de vicissitudes à court terme, comme l’effet des cyclones dans le golfe du
Mexique, la situation politique en Iran, l’insécurité régnant dans le delta du Niger, la
décision de l'OPEP de ne pas relever ses quotas de production, etc. La baisse du prix du
pétrole intervenue à partir du mois d’août 2008, provoquée par le ralentissement
économique mondial, les conforte dans leur analyse. A leurs yeux, la flambée des prix
serait principalement d'ordre conjoncturel. Or, en dépit de cette décrue passagère, l'envolée
des prix du pétrole et des matières premières s'annonce durable dans le plus long terme
pour des raisons d'ordre structurel, que nous allons analyser brièvement.
1.1
Energie : quand l'offre ne suit pas la demande
Du côté de la demande, la croissance accélérée des économies émergentes, qui calquent
leur développement économique sur celui des pays industrialisés (à savoir une économie
capitaliste énergivore) explique l'essentiel de la progression de la consommation mondiale
de brut depuis 2003. Cette demande soutenue en énergie et matières premières est amenée
à faire pression durablement sur les prix, d’autant plus que les alternatives aux énergies
fossiles restent largement insuffisantes. La dépendance de nos économies aux énergies
fossiles explique le caractère inélastique de la demande au prix du pétrole, à savoir la
relative insensibilité de la consommation à la flambée des prix, malgré la dégradation du
pouvoir d'achat qu'elle occasionne. A l'inélasticité de la demande se conjugue la rigidité
de l'offre qui résulte, à court terme, des délais nécessaires pour la découverte et la mise en
valeur des gisements pétrolifères ou pour le développement des énergies renouvelables. A
plus long terme, la rigidité de l'offre est intrinsèquement reliée à la finitude des ressources
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de la planète. La production pétrolière approche en effet de ses limites géologiques
fondamentales (pic du pétrole1).
Ainsi, face à la raréfaction du pétrole2, et à l'épuisement à moyen terme d'autres matières
premières, le prix de l'énergie et des matières premières est amené à rester durablement
élevé, même si la croissance mondiale est aussi affectée par la crise financière
internationale. Il s’agit d’un changement profond. Alors que par le passé les récessions
mondiales ont entraîné une baisse des prix énergétiques ou des matières premières, le
contexte économique mondial morose ne fait pas fléchir les prix des matières premières.
Ce qui distingue le choc pétrolier actuel des précédents3 est donc son caractère permanent,
l'offre n'étant pas à même de répondre à la demande accrue provoquée par la croissance
des pays émergents, comme l'Inde et la Chine, qui totalisent plus du tiers de la population
mondiale4. L'offre et la demande sont devenues rigides, inhibant toute action régulatrice
du marché.
1.2
Produits agricoles : une autre rupture d'équilibre
De façon générale, le problème de malnutrition dans le monde n'est pas imputable à un
manque de nourriture ou à l'insuffisance de surfaces de terre arable. Les causes, à
rechercher ailleurs, sont multiples: le manque de redistribution des ressources à l'échelle
planétaire, une division internationale du travail préjudiciable aux pays en
développement, qui a conduit à l'abandon des cultures vivrières au profit des cultures de
rente, la libéralisation mondiale du marché agricole ou encore, le déni de la reconnaissance
du principe de la "souveraineté alimentaire" dans les enceintes de l'OMC. Ce contexte a
donné un tour dramatique à la hausse des prix agricoles de ces derniers mois,
principalement pour les pays les plus pauvres, mais aussi, pour les populations les plus
démunies des pays riches.
Alors que les marchés nous avaient habitués à des prix agricoles bradés, défiant toute
concurrence, l'évolution à la hausse des cours des produits agricoles pourrait bien être
durable, notamment en raison de la modification de la structure de l'offre et de la
demande. Et ce, dans un contexte où les incidences du changement climatique rendent les
prévisions de récolte mondiale très hasardeuses...
Un pic pétrolier désigne le sommet de la courbe qui caractérise la production pétrolière d'un puits ou
d'un champ pétrolier. Par extension, le « pic pétrolier mondial » (Peak Oil en anglais) désigne le moment
où la production mondiale de pétrole commence à décliner du fait de l'épuisement des réserves de pétrole
exploitables.
2 A titre illustratif, selon le Fonds Monétaire International, les deux tiers des nouvelles capacités de
production requises pour équilibrer le marché mondial au cours des années à venir ne feront que
compenser le déclin rapide de la production des puits existants, aux Etats-Unis et en mer du Nord
notamment.
3 Deux chocs pétroliers ont marqué l'économie mondiale. Lors du premier choc pétrolier (1973-1974), le
prix du brut s'est vu multiplier par quatre en l'espace de trois mois. Lors du second choc pétrolier (19791980), le prix du brut a été multiplié par deux et demi en l'espace de deux ans.
4 Par exemple, la Chine est le troisième importateur du pétrole, tandis que l'Inde est le sixième
consommateur mondial d'énergie et sa demande croît extrêmement rapidement.
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Concrètement, l’application de la loi de l’offre et de la demande en produits agricoles est
tributaire de la poussée démographique et de l’affectation de la surface agricole mondiale.
On estime qu’en quarante ans, la surface agricole mondiale a augmenté de seulement 9%
alors que la population a fait un bond de 50%5. De plus, les terres agricoles dont on dispose
pour l’agriculture sont constamment menacées par les activités humaines: déforestation,
désertification, salinisation des sols font de plus en plus de ravages tandis que
l’urbanisation massive et étalée empiète sur les surfaces agricoles disponibles, etc.
On assiste globalement à une modification de l'affectation des sols. Plutôt que de se
concentrer sur des cultures absolument nécessaires pour l’alimentation (cultures dites
« vivrières »), comme les céréales, les terrains agricoles sont de plus en plus souvent
destinés à d’autres utilisations, en particulier pour l’industrie (par exemple, le coton), la
production d’énergie (bois à brûler, agrocarburants), ou encore, à l’alimentation du bétail.
C’est ainsi que les surfaces réservées au pâturage augmentent à mesure que les
populations des pays émergents consomment de plus en plus de produits carnés). Ces
changements de régime alimentaire entraînent une forte progression de la demande de
produits agricoles, qui croît plus rapidement que la population de ces pays.
Par ailleurs, la détérioration de la qualité des sols affecte à terme l'offre potentielle de
produits agricoles. En effet, les modes de production liés à l’agriculture intensive
(utilisation abusive d’engrais ou de pesticides) ont conduit à l’appauvrissement des sols et
à la perte de la biodiversité. Ils ont également provoqué la contamination croissante de la
terre, par des métaux lourds par exemple, etc. A l’échelle mondiale, la détérioration des
ressources hydriques est aggravée par le réchauffement climatique et les dégâts de
l’activité humaine. Elle provoque des pénuries en eau douce dont l’agriculture absorbe
environ 70%. Le manque chronique d’eau dans des régions de plus en plus vastes est
amené à exercer une pression accrue et durable sur les produits agricoles. La pollution,
l’abaissement, voire le tarissement des nappes phréatiques en feront une denrée rare, donc
chère. La conjugaison de ces facteurs détériore considérablement la fertilité et les
rendements agricoles. Leur pression sur les prix est d’autant plus forte que la demande en
produits agricoles s'accroît à l'échelle mondiale.
En résumé, la conjonction des ces facteurs affecte structurellement la loi de l'offre et de la
demande à l'échelle mondiale, ainsi que l'action régulatrice des marchés.
1.3
Production d’agrocarburants : nouvelles pressions inflationnistes
Les records du cours du baril expliquent que les agrocarburants sont perçus comme une
solution alternative, dans un secteur de transport qui repose actuellement à 95% sur le
pétrole. Les chefs d’Etat et de gouvernement des Etats membres de l’UE ont ainsi convenu,
au sommet européen de printemps des 13 et 14 mars 2007, d’atteindre d’ici 2020 l’objectif
de 10% d’agrocarburants dans les transports.
Bien qu’ils ne pèsent encore qu’environ 2% du total mondial des carburants et qu’ils ne
mobilisent actuellement qu’1% des terres arables, l'OCDE et la FAO ont confirmé, dans un
rapport publié en 20076, que la croissance de la demande d'agrocarburants alimente déjà la
Bruno Parmentier, Nourrir l’humanité. Les grands problèmes de l’agriculture mondiale au XXIème
siècle, Editions La Découverte, Paris, 2007, p. 44.
6 Voir : "Perspectives agricoles de l'OCDE et de la FAO 2007 - 2016".
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hausse des prix agricoles. C'est le cas du maïs qui est utilisé aux Etats-Unis pour la
production d'éthanol alors qu’il constitue l’aliment de base pour les Mexicains. Or son
rendement énergétique est médiocre, ce qui n’est pas le cas de la canne à sucre qui est
utilisée au Brésil. La croissance des agrocarburants produits à base de maïs alimente, par
ce biais, la flambée des prix. Se pose ainsi une sorte de dilemme entre rouler ou manger,
l’affectation de la surface agricole à leur production se faisant aux dépens de la production
de matières premières destinées à l’alimentation7.
1.4
Spéculation des marchés financiers sur les matières premières
Pour expliquer l’engouement récent des spéculateurs pour le marché des matières
premières, on évoque généralement la politique monétaire menée par la Réserve fédérale
américaine depuis 2001. La Fed, - la banque centrale des Etats-Unis -, est ainsi accusée
outre-Atlantique d'avoir favorisé les bulles spéculatives de ces dernières années, en
maintenant des taux d'intérêt trop bas. S'ils étaient justifiés pour soutenir l'activité
économique, cette politique "d'argent facile" a encouragé les emprunteurs à acheter à crédit
des actifs financiers ou immobiliers dans l'espoir d'une plus-value à la revente. En quête de
rendements élevés, le marché des matières premières offrait, dans ce contexte d’excès de
liquidités, des perspectives de profits juteux.
La spéculation sur les matières premières n’est cependant pas un phénomène nouveau. La
libéralisation mondiale des capitaux, menée dès les années 80, et la dérégulation
internationale des marchés financiers, ont exacerbé cette tendance. Mais l’éclatement de la
bulle immobilière aux Etats-Unis (crise des «subprimes ») a mis en lumière leur « dualité ».
En effet, dans un contexte où la crise financière internationale les a érigées au rang de
« valeurs financières sûres », les matières premières ont progressivement acquis le statut
d’actifs financiers objets de spéculation. Les "matières premières" permettent aux acteurs
financiers d’augmenter la diversité de leurs portefeuilles. Autrement dit, s'ils ne sont pas
à l'origine de cette hausse des prix, les fonds spéculatifs spécialisés dans les matières
premières amplifient cette tendance, ainsi que l'instabilité du marché à court terme.
1.5
"Effet domino" de la hausse des prix des matières premières
Comme les matières premières interviennent dans la production de produits variés, la
hausse initiale de leurs prix a un effet boule-de-neige. Par exemple, le fait que les engrais
ou les insecticides, utilisés massivement dans le système agricole productiviste, soient
produits à partir du gaz et du pétrole affecte à plus ou moins brève échéance le prix des
aliments. Ou encore, la demande en agrocarburants aux Etats-Unis n’a pas seulement
provoqué une hausse des prix du cours du maïs, utilisé pour la production de bioéthanol.
Elle a provoqué la flambée du prix des produits qui en contiennent, tels que la tortilla, qui
constitue la nourriture de base des Mexicains. La hausse du cours du maïs s’est également
répercutée sur le prix de la viande ou des produits laitiers parce qu’il sert d’alimentation
pour les animaux. Enfin, l’usage par la pétrochimie et l’industrie des plastiques de
l’amidon de maïs ou de la pomme de terre en remplacement du pétrole renforcera la
hausse des produits d’alimentation de base ou dérivés… Dans un autre registre, la hausse
La production du « pétrole vert » exige beaucoup de surfaces agricoles. Dès lors, tout développement,
même limité, des agrocarburants risque immanquablement de se faire au détriment de la sécurité
alimentaire, dans un monde où 800 millions d'hommes et de femmes ne mangent pas à leur faim et qui
comptera 2,5 milliards de bouches supplémentaires à nourrir d'ici 2050.
7
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du prix des métaux rares (cobalt, cadmium,…) ou industriels (aluminium, cuivre, étain,
nickel, …), qui entrent dans la composition des appareils électroniques ou autres produits
manufacturés, grève in fine le fameux « panier de la ménagère ».
Ces exemples parlent d’eux-mêmes. La hausse des prix de l’énergie et des matières
premières se propage progressivement à toute la chaîne industrielle. Par conséquent, la
tendance à la baisse des prix des produits industriels en provenance des pays émergents
est susceptible de s’arrêter à moyen et long terme. La hausse du prix des matières
premières renchérira leurs coûts de production, sans parler de la hausse des salaires des
classes moyennes de ces pays émergents.
En conclusion, la hausse des prix des produits agricoles, pétroliers et des matières
premières témoigne d'un changement dans l'ordre économique mondial. Il faut notamment
s’attendre à l’atténuation de l’impact de la baisse des prix des produits manufacturés
importés sur la modération de l’inflation dans l'Union européenne.
2
Pouvoir d’ achat et polit ique euro péenne : l es enje ux
Les hausses des prix des produits alimentaires ou énergétiques ont surtout frappé les
populations les plus démunies. Les réponses politiques à y apporter doivent être
multidimensionnelles, tant elles supposent la prise en compte des divers facteurs
structurels et conjoncturels qui alimentent cette flambée. Elles passent par la remise en
question de l'objectif de 10% d'utilisation d'agrocarburants dans les transports pour 2020,
par le changement des habitudes alimentaires (consommation modérée de viande), ou
encore, par des mesures de renforcement de l’efficacité énergétique, de réduction de la
consommation ou de développement des énergies renouvelables.
S’il revient à chaque Etat de prendre des mesures ciblées pour soulager ses populations (cfr
les chèques mazout en Belgique, etc.), la lutte contre l'érosion du pouvoir d'achat revêt
également une dimension européenne. En effet, l'Union européenne fixe le cadre macroéconomique dans lequel les Etats peuvent exercer leurs compétences.
Les principaux axes de la politique économique européenne sont:
- le maintien de la stabilité des prix et la lutte contre l'inflation par la Banque centrale
européenne;
- la surveillance de la gestion des finances publiques; conformément au Pacte de stabilité
et de croissance8 ;
- la surveillance de la compatibilité de l'évolution des salaires avec la stabilité des prix et
l'évolution de la productivité à moyen terme.
Ce cadre macro-économique, défendu par une majorité de partis de droite au niveau
européen, est supposé favoriser la croissance économique en Europe et préserver le
pouvoir d'achat. Force est cependant de constater qu'il ne permet pas de répondre de façon
adéquate à l'érosion du pouvoir d'achat pour au moins trois raisons:
Adopté en 1997, le Pacte de Stabilité et de croissance vise à encadrer la discipline budgétaire, en vue du
bon fonctionnement de l'Union économique et monétaire. Il a été réformé en mars 2005, pour mieux tenir
compte des évolutions économiques des Etats membres.
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2.1
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Politique monétaire et lutte contre l'inflation
L'objectif de stabilité des prix (définie par le Traité de Maestricht comme une inflation
n'excédant pas 2% ) est la priorité absolue assignée à la Banque Centrale Européenne
(BCE). La poursuite de l'objectif de croissance et d'emploi devant, pour sa part, être
poursuivi dans la mesure où la stabilité des prix est préservée (article 105 TCE).
Comme l’'inflation affecte prioritairement les bas salaires, Jean-Claude Trichet, président
de la Banque Centrale Européenne, se fait fort de mener une politique monétaire
vertueuse. A ses yeux, la lutte contre l'inflation constitue la condition sine qua non pour
atteindre l'objectif de croissance et de plein emploi. Pour la BCE, ces deux objectifs sont
interchangeables. Pourtant, les hausses des taux d’intérêt, motivées pour prévenir ou
juguler l'inflation, causent également préjudice à l’activité des entreprises qui en appellent
à des taux plus bas. De facto, c'est une politique de restriction monétaire qui a été ainsi
appliquée à l'ensemble des pays de l'Eurozone.
Face à la crise financière, c'est toujours au nom de ce mandat que la Banque centrale
européenne réagit de façon opposée à la Banque centrale américaine (Fed). En septembre
dernier, elle a ainsi maintenu son taux directeur à 4,25%, alors que l'économie de la zone
euro connaissait un net ralentissement... A contrario, la Réserve fédérale américaine avait
opté pour une diminution de ses taux, pour éviter que la crise économique se transforme
en récession économique9....
Cette décision implique quelques commentaires. Certes, la lutte contre l'inflation est
importante. L'histoire est là pour prouver qu’elle est mauvaise pour l'économie10. Mais il
ne faut pas pour autant sombrer dans le fétichisme d'un seuil fixé à 2%, comme le stipule le
Traité de Maastricht. En effet, il convient de garder à l'esprit que la politique monétaire
n'agit pas seulement sur l'inflation, mais aussi sur la croissance et l'emploi. Que la
poursuite de ces objectifs en appelle à des décisions contraires (une hausse des taux
d'intérêt pour combattre l'inflation versus une baisse des taux pour promouvoir l'activité
économique et l'emploi) implique des arbitrages délicats. Alors que cette question est
éminemment politique (il s'agit d'arbitrer entre l'inflation et le chômage), cette tâche
délicate est confiée à la Banque Centrale européenne, qui agit en toute indépendance et s'en
tient à une interprétation stricte de son mandat. La lutte contre l'inflation dicte toute sa
politique monétaire. Il conviendrait donc d'introduire un peu plus de souplesse dans le
mandat de la Banque centrale européenne, afin que le niveau des taux d'intérêts à court
terme ne soit pas fixé dans le seul objectif de contenir l'inflation. Faute de quoi, sa politique
monétaire restrictive accélérera le ralentissement économique et renforcera le risque de
récession. Ce qui provoquera immanquablement chômage et perte de pouvoir d'achat pour
les populations les plus vulnérables.
Comme l'inflation est "importée", c'est le spectre de la "stagflation" (à savoir la combinaison
de l'inflation et de la faible croissance) qui plane sur l'Union européenne, si la Banque
centrale suit aveuglement son mandat... Pour être efficace, la lutte contre l'inflation, - et
l'érosion du pouvoir d'achat qu'elle alimente -, doit donc désormais tenir compte de cette
nouvelle donne, provoquée par la dynamique de la mondialisation.
En effet, si la Fed monte ses taux, cela risque d’aggraver la crise immobilière, car de nombreux ménages
qui ont emprunté à taux variable vont se retrouver insolvables.
10 Par exemple, l'inflation des années 70 a fait perdre beaucoup d'argent aux petits épargnants qui avaient
placé leurs économies sur des comptes d'épargne.
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2.2
Page 7 sur 10
Politique de taux de change et pouvoir d'achat
La politique de taux de change, par son influence sur la croissance et l’inflation est un
aspect important de la politique macro-économique qui influe in fine sur le pouvoir d'achat
de la population. Ces dernières années, l'euro (qui constitue la deuxième monnaie au
monde après le dollar américain) s'est apprécié par rapport au dollar, mais aussi par
rapport aux monnaies asiatiques, qui sont le plus souvent arrimées au dollar à un niveau
très bas (c'est le cas de la Chine). En conséquence, les produits européens deviennent plus
chers que leurs concurrents, ce qui contraint les entreprises européennes à réduire leurs
marges bénéficiaires ou à perdre des parts de marché. Airbus a ainsi délocalisé une partie
de sa production aux Etats-Unis pour parer aux effets négatifs d'un euro fort. A contrario,
l’économie des pays de la zone euro est moins grevée par la hausse des prix pétroliers,
puisque ceux-ci sont exprimés en dollars. L’économie européenne tire avantage, dans ce
cas, de la baisse du dollar et du renchérissement de l’euro. Ces exemples montrent que la
maîtrise des variations des taux de change est un enjeu politique important, qui implique
une nouvelle fois des arbitrages entre lutte contre l'inflation et défense de l’emploi.
Alors que le Traité de l'Union européenne confie clairement la responsabilité de la
politique des taux de change au Conseil (la BCE étant chargée de sa mise en oeuvre11), le
Conseil des ministres de l’économie et des Finances (ECOFIN) n'a jamais utilisé cette
prérogative. L'usage de cet instrument a, dans les faits, été confisqué par la BCE, qui part
du point de vue que la politique de change doit être décidée par les marchés. Par contre,
les pays émergents adoptent une autre ligne : ils ont clairement opté pour une politique
d'intervention sur les marchés de change. Pour rester compétitifs, ils refusent que leur
monnaie s'apprécie.
Enfin, comme la lutte contre l'inflation est plus aisée lorsque l'euro est fort12, la BCE
s'accommode fort bien de la situation existante, en dépit des difficultés que la cherté de
l'euro occasionne pour certains pays européens. Ce qui atteste une nouvelle fois qu'elle
n'appréhende la question de l'érosion du pouvoir d'achat que sous le seul angle de
l'inflation, alors que le pouvoir d’achat dépend tout autant de la bonne santé économique
du pays.
A l'heure où l'UEM souffle ses dix bougies, il est urgent que l'UE en vienne à adopter une
politique de change coordonnée pour répondre au mieux aux préoccupations socioéconomiques des citoyens. Ce qui suppose notamment que le Conseil ECOFIN use des
prérogatives que lui confère clairement le Traité.
2.3
Politique monétaire et évolution des salaires
La BCE dispose pour cela, outre de l'instrument des taux d'intérêt, de la possibilité d'intervenir
directement sur le marché des changes pour acheter ou vendre de l'euro contre des devises étrangères.
Concrètement, pour tenter de faire baisser l'euro contre le dollar, les autorités monétaires peuvent vendre
des euros et acheter des dollars.
12 Le niveau des taux d'intérêt appliqué par la BCE a des conséquences sur le taux de change de l'euro. Par
exemple, des taux d'intérêt bas font baisser le taux de change de la monnaie, et dope les exportations. A
contrario, des taux d'intérêt élevés, en vue de juguler l'inflation, renchérissent le cours de l'euro, et freinent
les exportations.
11
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Face au caractère inflationniste de la hausse des salaires, Jean-Claude Trichet en appelle,
plus que jamais, à la modération salariale, qui serait réalisée grâce à la discipline des
partenaires sociaux. En effet, elle est perçue, à l'instar des « réformes structurelles » qui
visent à accroître la flexibilité du marché du travail, comme essentielle pour lutter contre
l'inflation. A ses yeux, la seule forme d’augmentation salariale acceptable est celle qui est
permise par les gains de productivité, c’est-à-dire l’augmentation de la quantité de
richesses produites par chaque personne qui occupe un emploi. En effet, tant que la hausse
des coûts du travail suit le rythme des gains de productivité, les coûts réels de production
n’augmentent pas. De ce point de vue, sur le long terme, seuls les gains de productivité
permettent d’augmenter le pouvoir d’achat des salaires et les cotisations sociales, sans
mettre les entreprises en difficulté.
Dans cette logique, la BCE exhorte les partenaires sociaux à éviter les effets dits de "second
tour" (c'est-à-dire d'augmentation des salaires pour compenser la hausse des prix), mais
sans en appeler parallèlement à une logique redistributive des revenus (alors que les
rémunérations que s'arrogent les PDG des plus grandes entreprises crèvent tous les
plafonds). Autrement dit, alors que la BCE n’a pas d’emprise sur la lutte contre les causes
externes de l’inflation, elle mène une politique monétaire restrictive, qui fait reposer le
poids de la "stabilité des prix" sur les bas salaires. Ses craintes d’enclenchement d’une
spirale prix-salaire ne sont pourtant pas fondées. L’ouverture des économies qui s’est
accélérée depuis les années 70's renforce les risques de délocalisation et exerce une pression
bien plus forte sur les revendications salariales qui
contrecarre tout dérapage
inflationniste. La situation actuelle est donc bien différente de celle observée lors des chocs
pétroliers de 1973 et 1979. Le morcellement du marché du travail, la multiplication
d'emplois à temps partiel, à durée déterminée, mal rémunérés, à faible reconnaissance
sociale, isolent les salariés et complique la tâche des syndicats qui veulent faire évoluer les
droits sociaux et les revendications salariales13.
Les appels du pied en vue de la suppression des mécanismes d'indexation salariale, de la
différenciation accrue des salaires au nom de l'adaptation à la concurrence, semblent donc
doublement injustes. Ils font fi des véritables causes de l'inflation et des
dysfonctionnements économiques : c'est la hausse brutale des actifs financiers et
immobiliers qui provoque des bulles spéculatives14 et qui hypothèque l'activité
économique mondiale. En outre, ils visent à faire assumer par les seuls travailleurs le
fardeau de la dégradation du pouvoir d'achat. Si Jean-Claude Trichet s'inquiète des effets
de l'inflation salariale, celle qui est occasionnée par les prix des actions ou la flambée des
prix de l'immobilier semble l'inquiéter beaucoup moins... Pourtant, la dérégulation
financière et la spéculation immobilière heurtent de plein fouet l'économie réelle et le
pouvoir d'achat de la population...
Dans ce contexte, le mandat de la BCE qui consiste à se cantonner dans la surveillance des
"prix à la consommation" a vécu. Il conviendrait de redéfinir un nouvel indicateur
d'inflation, intégrant non seulement la variation des prix à la consommation, comme c'est
le cas actuellement, mais aussi celle des prix à la production, des prix immobiliers et des
actions. De façon générale, les fonctions de la BCE doivent évoluer afin de répondre aux
Au niveau de l'OCDE, le taux de syndicalisation moyen est passé en trente ans d'un peu plus d'un tiers à
environ un cinquième de la population active. Thierry Pech, "La crise du syndicalisme", in Alternatives
économiques, n° 267, Mars 2008, p. 68.
14 Bulle spéculative : phase de forte hausse des prix d'une catégorie d'actifs sur un marché (financier,
immobilier, de l'art...).
13
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défis posés notamment par la déréglementation excessive des marchés financiers et par les
risques qu'elle fait courir à l'économie réelle. Par exemple, le mandat de la BCE devrait être
élargi pour inclure l'objectif de stabilité financière. C’est la condition pour que le cadre
macro-économique européen soit plus propice à une lutte effective contre la dégradation
du pouvoir d'achat
3
Les fa u sse s bo nn es so lut io ns : la d iminut io n d es t a xes su r le s
c a rbu ra n t s
La hausse des prix du pétrole bénéfice principalement aux compagnies pétrolières ainsi
qu'aux Etats producteurs. Quant aux Etats membres de l'UE, ils profitent de l'envolée des
prix du pétrole, par le biais de la TVA.
Pour soulager la population frappée de plein fouet par la flambée des prix du pétrole, le
président Nicolas Sarkozy s'est fait le chantre d'un plafonnement des recettes de TVA liées
aux vente de carburants.
Mais la mise en œuvre de cette décision nécessitait l'aval de ses partenaires européens. En
effet, la souveraineté fiscale est corsetée par les règles du marché intérieur : elle ne peut
s'exercer que dans les marges imparties par le Traité. Ainsi, à l'instar du régime qui
prévaut pour les aides d'Etat (l'article 87.1 du traité CE interdit les aides d'Etat qui faussent
ou menacent de fausser la concurrence au sein du marché commun), les règlementations
fiscales des Etats membres ne peuvent constituer des obstacles aux échanges.
La proposition du président Sarkozy, présentée au Conseil européen de juin 2008 a été
fraîchement accueillie par les autres Etats membres. A ce jour, elle n'a pas été retenue. On
peut s’en réjouir. Cette proposition ne constitue pas une piste d'avenir pour au moins trois
raisons essentielles:
3.1
Mise à mal du respect du Pacte de Stabilité et de Croissance
L'ensemble des Etats membres de l'Eurozone sont tenus de respecter le Pacte de Stabilité et
de Croissance réformé (2005), qui vise à encadrer la consolidation budgétaire. Quoiqu’ils
profitent de l'envolée des prix du pétrole, via la TVA, ils ne sont pas montrés disposés, au
sommet européen de juin 2008, à cautionner une mesure qui rognait leurs recettes. De
façon générale, dans un contexte de "vaches maigres", leur déficit budgétaire a tendance à
croître. Il leur est donc apparu inopportun de prendre des mesures fiscales qui diminuent
leurs recettes à un moment où les dépenses publiques s'accroissent pour faire face aux
effets sociaux du ralentissement économique.
3.2
Une mesure contreproductive sur le plan social
A première vue, la baisse de la fiscalité sur les carburants permettrait de tempérer les
conséquences sociales du choc pétrolier. Mais une telle mesure n'en resterait pas moins
antisociale. En effet, si la baisse de la fiscalité sur les carburants ou les produits de
consommation de base bénéficierait aux plus mal lotis (en ce qu'elles allègeraient leurs
charges), elle profiterait également aux plus aisés. "Un propriétaire de 4X4 par exemple
profiterait davantage de la baisse de TVA qu'une personne dépourvue de véhicule. En clair, face à la
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hausse des prix de l'énergie, la baisse de TVA n'en resterait pas moins régressive"15. Dès lors,
d'autres voies doivent être suivies pour soulager les catégories sociales les plus touchées,
en les ciblant davantage, notamment par le biais d’une hausse des minima sociaux16.
3.3
Une politique fiscale écologiquement non durable
Le "signal prix" joue un rôle central pour inciter les autorités politiques à mettre en œuvre
le paquet "climat-énergie". Une baisse de la fiscalité ne servirait qu'à retarder la préparation
de la société à l'après-pétrole. Ce qui nécessite l'inéluctable transformation de nos modes
de production et de consommation.
4
Quelle s pi st es po ur l' avenir ?
Parmi les pistes économiques à approfondir pour lutter contre l'érosion du pouvoir
d'achat, nous retiendrons notamment celles qui visent à instaurer des "stabilisateurs
mondiaux" pour contrôler les prix de l'énergie et des matières premières, à enrayer la
spéculation sur les produits alimentaires, ou encore, à exploiter pleinement les potentialités
qu'offre la fiscalité européenne pour promouvoir l'efficacité énergétique.
Sur le plan macro-économique, nous avons également vu qu'il faut entre autres repenser
l'utilisation de l'outil monétaire et des taux de change. Mais nous devons également
changer de paradigme. Si la crise financière actuelle est là pour nous rappeler qu'il faut
urgemment renforcer le cadre des règles prudentielles et de supervision pour prévenir les
"bulles spéculatives", cela ne sera possible que si les mentalités changent. La crise actuelle
constitue à cet égard une illustration supplémentaire que le "tout-au-marché" n'est pas un
modèle économique durable. C'est au contraire la déréglementation excessive et la foi
aveugle dans le pouvoir auto-régulateur des marchés, qui ont amené les Etats à se
désengager de la sphère économique, aux dépens de la poursuite de l'intérêt collectif.
Par ailleurs, l'analyse des facteurs structurels sous-jacents à la hausse des prix de l'énergie
et des matières premières suffit à démontrer en quoi la lutte contre l'érosion du pouvoir
d'achat dépasse largement le cadre strictement économique. Elle implique également que
des mesures ambitieuses soient prises dans le domaine énergétique, agricole et
commercial. Il faut notamment rendre aux terres consacrées aux agrocarburants leur
vocation alimentaire. Il faut aussi réduire drastiquement la consommation d'énergie. Ce
qui suppose notamment que l’on repense les relations commerciales en vue de produire et
consommer plus localement, etc. Ce n'est qu'en abordant les véritables causes de l'inflation,
que les Etats membres parviendront à agir efficacement contre l'érosion du pouvoir
d'achat, et que d'autres mesures, d'ordre plus économique cette fois, pourront produire
leurs effets.
Voir Guillaume Duval, "Faut-il baisser les taxes"? in Alternatives économiques, numéro 271, juillet-août
2008, p. 11.
16 Idem.
15
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