Le Soleil épousa la Lune, Reine des nuits. Après treize jours d’union, la Lune,
comme prise de remords, voulut quitter son royal époux. Elle désirait retrouver ses
sept amant : un occultiste0 qui se nourrissait de rate crue, un riche propriétaire
terrien qui vivait de foie et de lait de grenouille, un guerrier monopode qui, chaque jour,
avalait une calebassée1 de bile de lion, un prince somptueux qui résidait au sein de la
Terre dans une île de feu, un vieux magicien doté de trois yeux, un voyageur merveilleux
qui franchissait les plaines célestes monté sur une tortue ailée, et enfin, le plus aimé
des sept : un jouvenceau2 dont les membre inférieurs étaient en métal.
La Reine Lune réussit à tromper les sentinelles qui la gardaient. Se faufilant à
travers les amas de nuages, elle rejoignit son royaume. Le Soleil ne vit pas en mal
l’escapade de sa femme ; pour lui ce n’était là qu’un caprice éphémère3. Aussi se mit-il
en route pour aller au-devant d’elle. Chemin faisant, il rencontra Siguilolo, l’Etoile du
buffle. Celle-ci le mit indiscrètement au courant de son infortune.
Rendu furieux par la jalousie, le Soleil darda ses rayons sur les ténèbres. Il aperçut
nettement son épouse, assise au milieu de ses amants. Il s’élança afin de la saisir et de
l’étrangler, mais la Terre, […] s’interposa entre la Reine vagabonde et son mari
déshonoré.
Le soleil, fou de rage, jura de fendre la Lune en deux. Pour ne pas la manquer, il
se plaça sur la route qu’elle devait emprunter pour regagner le domicile conjugal4. Quand
son épouse croisa son chemin, cette position déclencha sur la Terre une obscurité dont
tout laissait à penser qu’elle serait perpétuelle. Ce fut la première éclipse :
Kalo mina
,
ou « prise de la Lune ».
Les hommes furent envahis par la panique. Pour eux, l’obscurité était le symbole
même de la mort, car c’est d’obscurité que s’enveloppent les sorciers et les mauvais
génies quand ils jettent les sorts maléfiques.
Moriba, qui était le Sacrificateur de son peuple, ordonna à tous les fils d’Adam
de se vêtir d’habits ridicules et d’accomplir des acte stupides, par exemple piler de l’eau
dans un mortier5, chevaucher une monture la face tournée vers la queue, et autres
choses de ce genre […]
Cette mascarade n’avait d’autre but que de détourner l’attention du Soleil que la
Lumière, mère du jour, puisse passer.
Le Soleil, voyant la foule travestie exécuter des mouvements désordonnés et
cocasses, fut pris d’un grand rire. Il évacua le chemin et dit : « Lumière, passe ! ». La
Lune en profita pour se faufiler et regagner son logis.
Quand le Soleil se rendit compte que la Lune était passée en même temps que la
Lumière, il en fut très vexé. Il se lança à la poursuite de son épouse à travers les
pièces de leur vaste demeure. Depuis lors, cette course n’a jamais cessé. Et chaque fois
que le Soleil est sur le point de mettre la main au collet de la dévergondée6, la Terre
vient se placer entre les deux pour recouvrir la Lune de son ombre et aveugler le Soleil.
Petit Bodiel et autres contes de la savane, Amadou Hampâté Bâ, 1976