Jacques GENEREUX et Jean-Marc DANIEL – CERA – 21 novembre 2014 Page 1/27
Jacques Généreux et Jean-Marc Daniel
66° rencontre du CERA du vendredi 21 novembre 2014
«La France doit-elle quitter ou garder l’euro ? »
La question de l’euro n’est plus taboue. Aux deux extrêmes de l’échiquier politique, on plaide le retour à
une monnaie nationale et Marine Le Pen en a fait son emblème. De nombreux économistes expliquent
pourquoi, et surtout comment, la France devrait sortir de l’Euro. Parmi eux, Jacques Généreux. Selon lui,
il vaut mieux sortir de l’euro pour mener une politique de relance qu’y renoncer pour sauver l’euro. En
revanche, pour Jean-Marc Daniel, sortir de l’euro est une fausse bonne idée. Dévaluer la monnaie pour
effacer les dettes et nous libérer de l’austérité demain, entraînerait encore plus de chômage après-
demain… Le remède serait pire que le mal !
Au-delà des positions idéologiques, quasi-religieuses, sur l’euro et l’Union Européenne, il nous faut
comprendre et analyser les avantages et les inconvénients de quitter ou de garder l’euro, car le scénario
n’est pas écrit à l’avance…
Mot d’accueil d’Emile Gabard
Monsieur Généreux, vous êtes en 1956 à St Brieuc. On vous a écouté animer des émissions sur France
Culture dans « L’économie en question », vous êtes chroniqueur au mensuel « Alternatives
économiques ». Diplômé de l’IEP Paris, l’Institut des Etudes Politiques, vous y êtes toujours maître de
conférences. Parmi les nombreux ouvrages que vous avez écrits, « Jacques Généreux explique l’économie
à tout le monde » est paru en 2014. Votre talent pédagogique vous place en te des auteurs dans le
domaine de l’économie. Opposé au projet de constitution européenne, vous avez écrit en 2005, un
« Manuel critique du parfait européen. Les bonnes raisons de dire non à la constitution ». Vous nous direz
votre avis quant aux événements actuels. Votre approche est pluridisciplinaire dans la mesure où vous
introduisez un point de vue philosophique et anthropologique lorsque vous parlez d’économie. La preuve
en est votre « Manifeste pour l’économie humaine » vous déclarez votre opposition au libéralisme et
au libre-échange. Engagé en politique depuis longtemps, vous êtes d’abord au PS puis vous suivez le
mouvement d’Henri Emmanuelli et de Benoît Hamon, Le Nouveau Monde. En 2008, vous êtes nommé
secrétaire national à l’économie pour l’Autre gauche. A cette époque, vous écrivez « Nous, on peut ! »,
préfacé par Jean-Luc lenchon, qui a fait débat. Vous écrivez dans ce petit précis d’économie que vous
Jacques GENEREUX et Jean-Marc DANIEL – CERA – 21 novembre 2014 Page 2/27
êtes las de la rengaine qui scande que les Etats sont impuissants vis-à-vis de la finance, des marchés, de la
BCE (Banque Centrale Européenne) et du FMI (Front Monétaire International). Si c’était le cas, ils ne
devraient pas chercher à sauver l’euro à tout prix. La question de la sortie ou de la conservation de l’euro
est tellement sérieuse qu’une pointe d’humour est bienvenue… J’ai cherché le mot néreux dans le
dictionnaire, « fécond, fertile, comme une terre généreuse, abondant, copieux comme un repas généreux,
rebondi ou plantureux comme des formes généreuses, riche en goût et fort en alcool, comme un vin
généreux », je n’ai pas de doute sur le fait que vous allez nous offrir largement vos idées pour nous
expliquer comment sortir du carcan impopar les traités européens, et si vous avez un plan de bataille,
vous allez nous en faire part pour procéder à une sortie ordonnée de l’euro.
Monsieur Daniel, vous êtes de la même génération, en 1954 à Bordeaux. Diplômé de l’ENSAE, l’Ecole
Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique, vous êtes aussi polytechnicien. Vous avez
travaillé dans l’administration, à l’INSEE. Vous avez exercé dans des cabinets ministériels, aux Affaires
Etrangères, à la culture. Vous êtes enseignant à l’Ecole des Mines, à l’ENSAE et à l’ESCP Europe, l’Ecole
Supérieure de Commerce de Paris. Vous êtes chroniqueur au journal Le Monde, aux matinales de BFM,
directeur de rédaction de la revue Sociétal, think tank qui décrypte l’évolution des enjeux économiques et
sociaux. Son dernier titre : « La France, la fin du déni ? » Vous avez également écrit de nombreux
ouvrages, dont « Le socialisme de l’excellence » en 2011. Spécialiste de l’analyse de la rente, vous luttez
pour que soit combattues les rentes et promus les talents. En 2012 paraît « 8 leçons d’histoire
économique » vous recommandez au gouvernement de cesser de privilégier la consommation sur
l’investissement et à la BCE de veillez à la qualité autant qu’à la quantité de la monnaie. En économie
pure, vous parlez d’un savant dosage entre une politique budgétaire et une politique monétaire. Dans
votre dernier livre « L’économie de connivence », vous parlez d’économie spectacle, d’une grande
connivence entre les acteurs censés conduire le changement. L’Allemagne disait hier de la France qu’elle
était un pays déficitaire récidiviste. Vous dites « Notre problème n’est ni à Francfort, ni à Bruxelles, ni à
Berlin. Il est dans le refus des réformes structurelles. De rapports en rapports, le contenu nous est
pourtant détaillé. » En cherchant votre nom pour clore cette présentation, je suis tombé sur John
Frederick DANIELL, un physicien britannique du XIX° qui a inventé la pile électrique. Je suis sûr que vous
allez nous éclairer et nous expliquer pourquoi pour vous, sortir de l’euro est une fausse bonne idée.
Jacques Généreux :
Bonjour, merci de cette présentation détaillée et merci au CERA de nous donner cette occasion de
discuter et de débattre. En introduction, je voudrais apporter quelques précisions liminaires quant à ma
manière d’aborder la question du jour.
Je ne suis pas contre le libéralisme. Tout dépend de ce qu’on met derrière ce terme. Je suis libéral au sens
américain du terme, adepte de l’émancipation humaine et certainement pas adepte de la soumission des
êtres humains à la loi du marché. Le terme est malheureux mais il est vrai qu’on appelle parfois
Jacques GENEREUX et Jean-Marc DANIEL – CERA – 21 novembre 2014 Page 3/27
néolibéralisme le culte du marché, comme si les problèmes pouvaient être automatiquement résolus par
le marché. Le libéralisme est pour moi une philosophie de la société, une philosophie de la justice. Tous
les grands courants du libéralisme politique ne se posent pas la question de la maximisation de la liberté
individuelle, ce qu’on appelle l’ultralibéralisme, mais ils s’occupent de la justice. Ils se posent la question
de savoir comment organiser la société de manière à ce que la liberté des êtres humains soit respectée et
épanouie, en faisant société, d’une manière juste, en s’appuyant sur ce qu’il y a de meilleur dans
l’humanité.
En ce qui concerne mon rapport à la question de l’euro, il faut rappeler que j’ai fait partie de ceux qui ont
voté oui au traité de Maastricht, favorable à la monnaie unique, tout en étant parfaitement conscient de
ses limites et imperfections dont je vais vous parler car je considère que ce système est aujourd’hui dans
une impasse. Il faudra d’une manière ou d’une autre en sortir, ce qui ne veut pas forcément dire qu’il
faudra abandonner l’euro mais très certainement sortir de l’union économique actuelle. Il faut rappeler
aussi que j’ai fait campagne pour le non en ce qui concerne le traité constitutionnel européen,
précisément parce que ce traité se contentait d’aggraver tous les défauts de l’Union Européenne, sans
commencer d’apporter les compléments politiques, de coopération fiscale et sociale entre les Etats
européens, absolument nécessaires pour qu’un espace de monnaie unique puisse fonctionner
correctement. Il ne s’agissait pas d’un progrès mais de la constitutionnalisation d’un marché libre et d’une
guerre économique entre les peuples d’Europe que je ne voulais pas soutenir. L’état de pensée dans
lequel je suis actuellement reflète ce que l’essentiel du Parti de gauche défend. J’ai été cofondateur de ce
parti en 2008 lorsque nous avons quitté le Parti socialiste avec d’anciens camarades dont Jean-Luc
Mélenchon. La ligne du Parti de gauche a été actée dans une résolution adoptée à l’unanimité en conseil
national lorsque j’étais secrétaire national. Je n’occupe plus cette fonction parce que je ne suis pas un
politicien confessionnel. J’ai fait mon devoir de chrétien de gauche en me mobilisant pour fonder ce parti
car je pensais que c’était une nécessité mais je n’avais pas la disponibilité pour assurer de façon pérenne
une fonction de responsable politique national. J’ai donc laissé la place à de plus jeunes économistes, plus
disponibles que moi pour accomplir cette mission.
Pour bien comprendre mon propos, je voudrais revenir sur le fond de la philosophie. La question pour moi
n’est pas tellement de savoir s’il faut sortir de l’euro. On pourrait en discuter de façon académique en
listant les avantages et inconvénients, mais ça ne changerait pas grand-chose. La vraie question est celle
de la situation économique, politique et sociale de l’Europe. Quel est l’avenir de cette zone monétaire ?
Ma question n’est pas s’il faut en sortir ou pas mais comment on va s’en sortir. Comment l’Union
Européenne va-t-elle pouvoir se sortir de la situation d’impasse dans laquelle elle se trouve ? Il existe
plusieurs manières de s’en sortir. La manière malheureusement la plus probable, étant donné l’inaction et
le blocage total dans lequel se trouvent les gouvernants européens, réside dans la montée des
mouvements souverainistes, nationalistes, néofascistes, voire néonazi dans certains pays. Cette escalade
nous emmènera vers un éclatement désordonné non seulement de la zone euro mais de l’Union
Jacques GENEREUX et Jean-Marc DANIEL – CERA – 21 novembre 2014 Page 4/27
Européenne. Comment pouvons-nous éviter cette manière, la pire bien sûr, de sortir de l’impasse dans
laquelle nous nous trouvons ?
Il existe un autre moyen de s’en sortir, ce n’est pas le seul, qui préserve la monnaie unique. Pour le
comprendre, nous devons faire le point sur ce qui ne va pas dans le fonctionnement de l’Union
Européenne telle qu’elle a été conçue à Maastricht ? Il y a d’abord eu un pécoriginel qu’on pensait
combler ultérieurement, ce qui n’a jamais été fait. Quand on met en place une monnaie unique, qui retire
donc aux Etats la possibili de gérer leur quantité de monnaie, leur politique de crédits et de taux
d’intérêt, quand on leur retire de fait le taux de change, quand on veut encadrer fortement leur
autonomie budgétaire en matière de déficit public par le Pacte de Stabilité, on leur retire les instruments
essentiels de politique budgétaire et on les place dans une concurrence totale dans un marché unique
sans aucune barrière. Que reste-t-il à ces Etats pour être compétitifs ? Le dumping fiscal et social, c’est-à-
dire la concurrence par l’allègement des charges sociales et fiscales. On engage donc ces pays dans la
concurrence par la baisse des impôts sur le capital et le revenu financier et la compétition par les coûts
salariaux. Ce qui pour moi est précisément l’inverse du progrès. Au lieu d’avoir une union qui fait la force
pour que s’étende le progrès social dans une économie libre au sein d’une Europe libre, on dresse les
Etats et les peuples les uns contre les autres. Le commissaire européen Bolkenstein, qui s’occupait des
directives sur la concurrence des services en Europe, avait dit très clairement au moment de
l’élargissement « ce n’est pas la peine d’aider certains pays nouveaux venus comme le Portugal,
l’Espagne,… pour être compétitifs. Avec leurs salaires, leur protection sociale, leurs impôts plus bas, ils ont
les moyens d’être compétitifs ». C’était clair ! C’est une manière de concevoir l’Europe que de placer tout
le monde dans une concurrence totale sur un même marché, on retire aux Etats tous les moyens
d’intervention publique pour soutenir leur activité et leurs entreprises. Il ne leur reste plus qu’à réduire
les salaires, réduire les impôts et baisser la protection sociale collective.
L’autre dysfonctionnement majeur apparaît dans le traité de Maastricht sous la forme d’une banque
centrale qui n’en est pas vraiment une puisqu’elle ne peut pas concourir au financement du trésor public,
en achetant par exemple une partie de la dette publique, ou en prêtant directement aux Etats. Ce qui est
possible pour d’autres banques centrales, notamment aux Etats-Unis. Les Etats sont donc obligés de faire
appel uniquement au marché financier, ouvert à la compétition mondiale puisque l’Union Européenne
s’interdit de faire obstacle à la libre circulation des capitaux. Avec une idée chère aux Allemands mais
aussi à d’autres gouvernements, que les Etats sont obligés d’emprunter en s’alignant sur les conditions du
marché. Les marchés financiers servent donc d’organe de surveillance des politiques budgétaires. Ceux
qui seront mal jugés en raison de déficits excessifs par les marchés financiers devront payer des taux
d’intérêt beaucoup plus élevés. Cette surveillance était autrefois opérée par le marché des changes.
C’était la spéculation sur les taux de change intra-européens qui ramenait dans l’ordre néolibéral les
gouvernements dont la politique budgétaire était jugée insuffisamment rigoureuse. La crise financière
nous démontre que ce remplacement est dangereux. Les marchés financiers ne sont pas un service public.
Ils ne sont pas pour accompagner la bonne gestion des Etats. Particulièrement dans l’état de
Jacques GENEREUX et Jean-Marc DANIEL – CERA – 21 novembre 2014 Page 5/27
dérèglement financier actuel peut être utilisé n’importe quel instrument de spéculation. Qu’ont fait
ces marchés financiers ? On a bien vu que pendant un long moment pouvaient s’accumuler des déficits
parfois excessifs, notamment en Grèce, sans que ces Etats aient à payer des taux d’intérêt exorbitants par
rapport aux autres. Tout le monde a pu bénéficier grosso modo des mêmes taux d’intérêt que
l’Allemagne. Les marchés financiers ne commencent à exercer leur pouvoir de sanction que lorsque la
dette excessive est vraiment présente, c’est-à-dire au moment précisément opportun pour lancer de
grandes attaques spéculatives parce qu’ils savent qu’ils ont toutes les chances de gagner. Les marchés
financiers spéculateurs n’alertent évidemment pas et lancent leurs grandes attaques spéculatives une fois
que le pays est bien coincé sur le plan financier.
Ceux qui avaient en tête que l’euro était une bonne chose puisqu’il allait permettre de réduire le
périmètre de l’Etat, la concurrence sociale et fiscale, se retrouvent aujourd’hui devant l’impasse de ce
modèle qui n’a même pas rempli sa fonction qui était soi-disant d’empêcher les excès de dépenses
publiques et le déficit public. Ce modèle a juste laissé l’impasse se développer suffisamment pour que l’on
se retrouve dans une crise des finances publiques.
L’autre difficulté avec la Banque Centrale Européenne, c’est comme je l’ai mentionné tout à l’heure,
qu’elle ne joue pas son rôle de prêteur de dernier ressort. La régulation financière est donc totalement
insuffisante en Europe. J’en veux pour preuve ce qui s’est passé. Pourquoi constate-t-on aujourd’hui une
Europe à l’arrêt avec une grave crise des finances publiques ? Ce n’est pas parce que les Etats ont
dépensé trop d’argent en le gaspillant. Il faut se souvenir de l’origine de la crise financière et de la crise
économique qui s’en est suivie. La raison, c’est une finance spéculative folle dans le monde, qui a
commencé avec la crise des subprimes aux Etats-Unis. En raison de la dérèglementation financière, les
institutions financières européennes ont eu la possibilité de détenir des titres pourris dans leurs comptes.
Ce droit de détenir des produits financiers toxiques ne protège pas l’Europe des catastrophes comme
celles qui sont arrivées. La crise économique qui a découlé de cette crise financière a entraîné un coût de
600 à 700 milliards d’augmentation de la dette publique depuis 2008. Encore une fois, ce montant n’est
en aucune façon la conséquence d’une dépense lascive de la part de la France en termes d’énergies
renouvelables, de bâtiment, d’aide aux PME, ou tout ce que vous voulez qui prépare l’avenir, avec lequel
on peut être ou ne pas être en accord, mais cette dette aurait créé de l’activité, de la croissance, de
l’emploi, ouvert des perspectives aux entreprises, et généré des recettes fiscales qui auraient permis de
rembourser la dette. Personne ne s’offusque que le secteur des entreprises soit en déficit permanent, au
sens des critères de la comptabilité publique. Heureusement que les entreprise n’investissent pas que
l’argent qu’elles ont gagné pendant l’année ! Heureusement qu’il y a une dette perpétuelle. On s’endette
et on fait du crédit en permanence pour investir. C’est ce qui prépare l’avenir. Mais ce n’est pas cela qui
s’est produit. Nous avons donc 700 milliards de dette publique, c’est une folie à rapprocher de la
construction de notre zone de monnaie unique.
Devant l’impasse de ce modèle, face à l’évidence de son aspect incomplet, on ne pouvait pas admettre
indéfiniment la diminution d’outils d’intervention budgétaire au niveau national sans le remplacer au
1 / 27 100%
La catégorie de ce document est-elle correcte?
Merci pour votre participation!

Faire une suggestion

Avez-vous trouvé des erreurs dans l'interface ou les textes ? Ou savez-vous comment améliorer l'interface utilisateur de StudyLib ? N'hésitez pas à envoyer vos suggestions. C'est très important pour nous!