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Le rétablissement du soi dans la schizophrénie
schizophrénie. Cette conscience de soi perturbée est plus
nettement corrélée aux symptômes anxiodépressifs que la
conscience du trouble. Dans ce même registre, de récentes
recherches [15] tentent de mieux comprendre cette consci-
ence douloureuse du trouble à la lumière d’une conscience
de soi biaisée par des représentations stigmatisantes de
la schizophrénie. Ces travaux nous permettent ainsi de
comprendre que cette confusion entre les expériences de
la maladie et le vécu expérientiel peut être accentuée par
l’internalisation de représentations sociales stigmatisantes.
Ces éléments théoricocliniques nous rappellent que les
représentations identitaires doivent faire l’objet de sou-
cis constants pour le clinicien dans l’accompagnement des
patients vers une meilleure conscience des troubles.
Cloisonnement de la maladie et reconnaissance
des composantes identitaires
L’analyse qualitative des entretiens de recherche fait
apparaître un mécanisme psychologique fréquemment à
l’œuvre dans le processus de sortie de la confusion identi-
taire précédemment décrite. Il s’agit d’un cloisonnement
psychique des expériences psychotiques favorisant un
retour aux composantes identitaires. Les sujets évoquent
en effet une forme de clivage entre le soi et la schizophré-
nie, pouvant aller jusqu’au recours à une personnification
de la maladie, pour mieux s’en détacher : « C’est vraiment
mettre la maladie de côté pour être soi-même et vivre sa vie
dans un maximum de positif... la maladie, c’est bon, ok, je
l’ai vue, je la lâche... comme si c’était une autre personne
qui représentait la maladie ».
Cette distanciation occupe une fonction défensive. Elle
permettrait aux sujets de se (re)découvrir soi en dehors des
expériences du trouble et de grandir dans une conscience
de soi agent:«Jesuis redevenu moi-même. Aujourd’hui,
c’est N. fatigué de tout ce qu’il a vécu mais je suis redevenu
autonome, je suis maître de mes décisions, de mon moral,
mon mental»;«J’ai modifié moi ma perception des choses,
c’est pas la maladie qui me domine, c’est moi... ». Ainsi,
c’est à ce stade de leurs remaniements psychiques (que l’on
peut mettre en parallèle avec les étapes de « préparation » et
de « reconstruction » dans le modèle d’Andresen et al. [2]),
que les sujets semblent véritablement contacter le « pouvoir
d’agir » (empowerment) : « J’ai le dessus sur la maladie...
c’est pas elle qui me dit “fais ci, fais c¸a”, c’est “non, non,
je vais réfléchir, d’accord” ? ».
L’intériorisation d’une identité non entachée par la mala-
die s’accompagne naturellement d’une mise à distance
des symptômes psychiquement moins coûteuse : « Plus
j’apprends à me connaître, plus je suis prêt à refuser les
symptômes»;«C’est ma barrière en fait, je me dis “bon c¸a
c’est de l’ordre du délire dû à la schizophrénie” donc je les
mets de côté et du coup j’arrive à me concentrer sur autre
chose, alors qu’avant c’était impossible ».
Chez certains sujets, cette représentation dichotomique
d’un rapport à soi et d’un rapport au trouble peut nourrir
la perception d’un retour à l’état antérieur à la maladie. En
effet, l’expérience du trouble est représentée comme une
entrave au développement identitaire qu’il s’agit dès lors
de récupérer : « J’ai retrouvé un niveau de fonctionnement
mental ou intellectuel comme avant... j’arrive à penser
comme avant 2003 [...] de mes 20 ans où j’ai décompensé
à maintenant mes 28 ans, c’était que de la maladie, donc je
ne me connaissais pas. Maintenant, j’ai tout ce qui est mes
défauts et mes qualités qui ressortent»;«Comme on dit,
faut faire redémarrer les vieilles machines ».
Nous pouvons comprendre ces représentations d’un soi
normalisé comme nécessaires au sentiment de réappro-
priation d’une place dans la communauté : « Ben mon
comportement ressemble de plus en plus à celui d’un
humain en société donc je suis rentré dans les cases on va
dire, je suis devenu un humain avec un comportement » ;
« J’ai plus rien de la maladie et je me sens normal, quoi ».
L’expérience de la maladie, de par son caractère déstruc-
turant, représente ainsi pour les sujets à ce moment de leur
parcours psychique, une véritable perte de temps : « Oui,
parce que dans toutes les années de maladie et de grosses
crises, je n’ai rien construit. J’ai eu que des échecs, donc j’ai
clairement perdu mon temps»;«Repartir... reconstruire,
quoi... parce que tout a été démoli... ».
La reconstruction d’un rapport à soi prend appui sur la
déconstruction d’un rapport au trouble qui doit désormais
être psychiquement réduit à néant, oublié:«Onguérit pas,
on ne guérit pas, on oublie ». « Je pense pas à la maladie,
avant j’y pensais beaucoup mais plus maintenant, j’ai pas
envie d’y penser ». Le soi narratif, sur lequel prend appui le
sentiment de continuité de soi, peut-être considéré comme
transitoirement restauré, même si encore inachevé du point
de vue du processus d’individuation existentiel.
À ce moment de leur parcours psychique, nous pouvons
observer chez certains sujets une volonté de s’éloigner au
maximum des services de soin, ces derniers les confrontant
naturellement aux souvenirs de leur parcours dans la mala-
die. Ils refusent un accompagnement social par exemple
ou bien ne souhaitent pas bénéficier de visites à domicile
par des équipes de soins mobiles. L’observance thérapeu-
tique n’en est pour autant pas mise à mal dans la mesure où
la prise de traitements, à ce stade, est fréquemment deve-
nue un automatisme : « Ben les traitements c¸a prend une
place importante, mais j’y pense même pas » ; « C’est tous
les jours... je prends mes médicaments qui sont dans ma
chambre. Je fais mes prises de sang tous les mois, je vois
mon toubib tous les mois, il me donne des ordonnances tous
les mois, mais on n’en parle plus à la maison ».
La compréhension des mécanismes psychologiques
identifiés à ce stade du cheminement de nos patients, nous
invite à considérer ce retrait comme un besoin, souvent
transitoire, et non comme un échec thérapeutique.
L’INFORMATION PSYCHIATRIQUE VOL. 88, N◦4 - AVRIL 2012 283
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