
4Avancรฉes de la recherche
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Re๏ฌets de la Physique nยฐ20
Novick et Weiner en 1957, ร une รฉpoque oรน
lโon ne disposait dโaucun outil molรฉculaire
et oรน le mรฉcanisme mรชme de la rรฉgulation
gรฉnรฉtique nโavait pas encore รฉtรฉ dรฉcouvert.
En observant la capacitรฉ dโun ensemble
dโE. coli ร digรฉrer le lactose (un sucre), ils
ont dรฉmontrรฉ que les bactรฉries, toutes issues
du mรชme clone (et donc possรฉdant le mรชme
gรฉnome) et baignant dans exactement le
mรชme environnement, formaient deux
populations distinctes capables ou non de
digรฉrer ce sucre. Fait encore plus troublant,
cette capacitรฉ, reliรฉe ร la concentration dโune
enzyme (
ฮฒ
-galactosidase) dans la cellule,
pouvait se transmettre aux descendants de
celle-ci. Nous savons maintenant que les
produits des rรฉactions mรฉtaboliques, bien
quโinitialement sous le contrรดle de lโADN,
peuvent avoir deux รฉtats stables. Cette
bistabilitรฉ est due ร lโexistence de boucles
de rรฉtroactions positives. Le ยซ rรฉacteur
chimique ยป bactรฉrien tombe dans lโun ou
lโautre de ces รฉtats par ๏ฌuctuation et y
demeure ensuite.
Dโautres expรฉriences ont continuรฉ ces
observations ; mais ce nโest quโavec lโarrivรฉe
des outils de la biologie molรฉculaire et des
marqueurs ๏ฌuorescents tels que la protรฉine
GFP (Green Fluorescent Protein), que
lโรฉtendue de la variabilitรฉ a pu รชtre carac-
tรฉrisรฉe quantitativement. Par le biais de
lโingรฉnierie molรฉculaire, on peut, par
exemple, forcer une cellule ร produire des
protรฉines chimรฉriques qui, dโune part,
gardent leur fonction originale et, de lโautre,
sont ๏ฌuorescentes, permettant ainsi de lire
optiquement le niveau dโune rรฉaction
chimique (๏ฌg. 3). ร partir des observations
au microscope, couplรฉes ร lโanalyse dโimages,
on peut alors constituer une statistique sur
des centaines, voire des milliers de cellules et
avoir accรจs ร la probabilitรฉ P(n,t) dโobserver
n protรฉines dans une cellule au temps t
(voir encadrรฉ statistique).
Les diffรฉrentes mesures (par des outils
optiques ou biochimiques) ont permis de
dรฉmontrer que les ๏ฌuctuations sont extrรช-
mement rรฉpandues ; des amplitudes de
๏ฌuctuations trรจs importantes ont รฉtรฉ observรฉes
dans de nombreux systรจmes, allant de lโex-
pression de protรฉines chez les bactรฉries ร
des systรจmes plus complexes, comme la
maturation des ovocytes sous lโeffet de la
progestรฉrone. Les ๏ฌuctuations sont le
rรฉsultat combinรฉ de nombreux facteurs,
comme la quantitรฉ dโenzymes prรฉsente dans
lโensemble de la cellule (voir lโexemple de
lโARN polymรฉrase en ๏ฌgure 1) et le bruit
propre de chaque rรฉaction chimique.
Des expรฉriences astucieuses ont permis
dans certains cas de mesurer sรฉparรฉment
lโin๏ฌuence de ces divers facteurs et dโobtenir
parfois des lois de probabilitรฉ gรฉnรฉriques.
Par exemple, pour un simple processus de
transcription/traduction, en rรฉgime station-
naire, si le nombre de protรฉines par cellule
est suf๏ฌsamment grand pour que lโon puisse
approcher la concentration x de cette protรฉine
par cellule par une variable continue, la
distribution de la concentration P(x) est
dรฉcrite par une distribution Gamma (๏ฌg. 2).
Cette derniรจre est souvent observรฉe quand
une des rรฉalisations dโun processus alรฉatoire
dรฉclenche un autre processus alรฉatoire.
Contrรดler les ๏ฌuctuations
Pour fonctionner, un organisme vivant
doit pouvoir conserver le mรชme compor-
tement dans un environnement donnรฉ et
donc contrรดler lโamplitude de ses ๏ฌuctua-
tions. Un nombre important de circuits de
rรฉgulation gรฉnรฉtiques et mรฉtaboliques sont
dรฉdiรฉs ร cette tรขche, et nous commenรงons
ร comprendre les principes de rรฉgulation
les plus simples. Pour rรฉguler le niveau
dโun certain signal, les ingรฉnieurs humains
utilisent la rรฉtroaction nรฉgative(1) (contre-
rรฉaction). Ce mรฉcanisme est รฉgalement
rรฉpandu dans le monde du vivant, et nous
connaissons chez les bactรฉries un nombre
important de gรจnes qui sโautorรฉgulent
nรฉgativement. Une simple autorรฉgulation
nรฉgative est seulement un des chaรฎnons de
la rรฉgulation dans le monde vivant ; quand
la prรฉcision est trรจs importante pour la
survie, nous pouvons observer des bijoux
dโingรฉnierie dโune prรฉcision inouรฏe.
Un exemple rรฉcent est celui du rythme
circadien (oscillation nocturne/diurne) chez
la cyanobactรฉrie, responsable de lโapparition
de lโoxygรจne(2) sur Terre il y a quelques
deux milliards dโannรฉes. Cette bactรฉrie, qui
est lโorganisme le plus simple ร possรฉder
un oscillateur biochimique auto-entretenu
de pรฉriode dโenviron 24 heures, est capable
de conserver la phase de son oscillation
sans aucun indicateur extรฉrieur (comme la
lumiรจre) pendant plusieurs mois [2].
Pendant longtemps, on a supposรฉ que
cette prรฉcision rรฉsultait dโun phรฉnomรจne
collectif, la communication entre bactรฉries
permettant dโaugmenter le nombre effectif
de molรฉcules en interaction. Par des expรฉ-
riences oรน deux populations de bactรฉries
ayant des phases initiales diffรฉrentes ont รฉtรฉ
mises ensemble et suivies sur de longues
pรฉriodes de temps (๏ฌg. 4), nous avons
dรฉmontrรฉ quโen rรฉalitรฉ il nโen รฉtait rien [3].
Chaque population garde sa propre phase,
donc chaque bactรฉrie est capable, en utili-
sant peu de molรฉcules, de conserver une
excellente prรฉcision de phase, ce qui semble
dรฉ๏ฌer la thermodynamique.
Un autre exemple, oรน la prรฉcision est
importante, est le dรฉveloppement embryon-
naire. Lors de cette รฉtape de la vie multi-
cellulaire, diffรฉrents tissus sont crรฉรฉs ร partir
des cellules souches et se diffรฉrencient au
fur et ร mesure. Il est essentiel pour un
animal de contrรดler prรฉcisรฉment la taille et
surtout la proportion de ses membres. Le
programme gรฉnรฉtique couramment utilisรฉ
par la nature pour la diffรฉrentiation cellulaire
est le suivant : un gradient chimique dโune
molรฉcule (appelรฉe morphogรจne) est crรฉรฉ ร
travers lโembryon ; chaque cellule ยซ lit ยป ce
signal et enclenche, de faรงon ยซ tout ou
rien ยป, sa diffรฉrentiation en fonction du
niveau du morphogรจne prรฉsent ร sa posi-
tion. Chaque cellule diffรฉrenciรฉe peut ร son
tour produire un nouveau morphogรจne et
provoquer dโautres cascades de diffรฉren-
tiation. Ce programme simple est beaucoup
trop sensible ร toutes sortes de ๏ฌuctuations
et, a priori, ne garantit pas la prรฉcision des
proportions chez les descendants. Le circuit
gรฉnรฉtique de base doit donc รชtre complรฉtรฉ
par des circuits correcteurs dโerreurs. Nous
pouvons seulement observer lโextrรชme ef๏ฌ-
cacitรฉ de ces circuits, sans encore entiรจrement
comprendre leur fonctionnement [4].
Utiliser les ๏ฌuctuations
Le monde vivant sait รฉgalement exploiter
les ๏ฌuctuations alรฉatoires. Lโexemple le plus
รฉvident est, bien sรปr, lโรฉvolution darwinienne,
oรน les erreurs alรฉatoires de duplication dโADN
(les mutations) permettent ร un organisme,
via la sรฉlection naturelle, de sโadapter ร son
milieu ร travers les gรฉnรฉrations.
Le mรชme phรฉnomรจne peut รฉgalement
se rencontrer sur des รฉchelles de temps
beaucoup plus courtes et a รฉtรฉ, par exemple,
rรฉcemment mis en รฉvidence dans le cas de
la persistance bactรฉrienne chez E. coli.
Cette bactรฉrie peut vivre, soit dans un รฉtat
mรฉtabolique ร multiplication rapide en
puisant abondamment dans le milieu qui
lโentoure, soit dans un รฉtat mรฉtabolique ร
multiplication lente en consommant trรจs
peu de ressources. Une commutation
alรฉatoire entre les deux รฉtats maintient une
faible proportion de la population dans
lโรฉtat dรฉfavorable ร multiplication lente ;
cette faible proportion est en grande partie
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