
Introduction
La boucle thalamocorticale est le siège des décharges
de pointe-ondes
L’International League Against Epilepsy, dans sa classification
des crises d’épilepsie (ILAE, 1981) distingue deux grands
groupes, les crises généralisées et les crises partielles. Les crises
généralisées sont définies par la survenue de décharges
paroxystiques apparemment simultanément dans les deux
hémisphères. Les crises partielles ou focales, sont caractérisées
par des décharges épileptiques dans une région délimitée du
cerveau, le plus souvent dans le cortex cérébral, appelée
« zone épileptogène » ou « foyer épileptique » (ILAE, 2003).
La distinction entre crises partielles et crises généralisées se
base essentiellement sur des critères symptomatiques et élec-
troencéphalographiques (EEG), mais ne permet en rien de
préciser les processus ictogènes sous-jacents. En effet, il est
difficilement concevable que l’initiation d’une crise d’épilepsie
généralisée résulte d’une synchronisation paroxystique, spon-
tanée et immédiate, de la quasi-totalité des neurones de
l’ensemble du cortex. Il a donc été supposé l’existence de terri-
toires épileptogènes restreints à l’origine des crises généralisées,
lesquels demeurent inaccessibles aux moyens d’investigation
clinique habituels.
Les crises d’absence typiques font partie de ces crises épi-
leptiques généralisées dont les mécanismes physiopathologi-
ques restent mal connus. Elles sont définies cliniquement
comme des altérations transitoires de la conscience associées à
la présence de décharges de pointe-ondes (DPO) bilatérales,
synchrones et symétriques dans l’électroencéphalogramme
(EEG). Les DPO surviennent et disparaissent brutalement sur
une activité EEG de fond normale et sont apparemment
d’emblée généralisées à l’ensemble de la surface corticale.
Le substrat neuroanatomique des crises d’absence est la
boucle thalamocorticale. La première démonstration directe
de la présence d’une activité épileptique dans le thalamus
lors des crises d’absence a été obtenue en 1953, chez une
patiente de cinq ans, où des DPO ont pu être enregistrées
simultanément dans les EEG corticaux et thalamiques lors de
la crise (Williams, 1953). L’existence d’un désordre fonction-
nel dans le cortex cérébral et le thalamus lors des DPO a été
confirmée par des études combinant imagerie tomographique
par émission de positons (SPECT) ou imagerie par résonance
magnétique fonctionnelle (IRMf) et par enregistrements
d’EEG, révélant une hyperactivité métabolique dans ces deux
structures lors de crises d’absence (Iannetti et al., 2001 ;
Aghakhani et al., 2004 ; Labate et al., 2005).
La boucle thalamocorticale (figure 1) est composée de neu-
rones corticothalamiques excitateurs (glutamatergiques), locali-
sés dans les couches profondes du cortex (couches V et VI),
connectant les neurones thalamocorticaux qui, en retour, exci-
tent par des synapses glutamatergiques les neurones corticaux.
Les terminaisons axonales des neurones corticothalamiques de
la couche VI, ainsi que celles des neurones thalamocorticaux
contactent également les neurones gabaergiques du noyau
réticulaire du thalamus (nRT), lesquels inhibent en retour les
neurones thalamocorticaux (Jones, 2002). Les circuits thalamo-
corticaux sont donc composés d’une large boucle thalamocor-
ticale excitatrice et d’une boucle locale thalamothalamique
constituée de connexions excitatrices et inhibitrices récipro-
ques. Cette configuration anatomique, de type « cyclique », a
pour conséquence une interdépendance des activités thalami-
ques et corticales et rend délicate la mise en évidence d’un site
d’initiation des crises d’absence.
Synopsis de la revue
Dans cette revue, nous présenterons les différentes hypo-
thèses d’initiation des crises d’absence, au niveau thalamique
et cortical, proposées sur la base de recherches cliniques et
fondamentales. Nous détaillerons les travaux que nous
avons réalisés et qui ont permis de mettre en évidence le
site cortical et les neurones ictogènes spécifiques, à partir des-
quels les crises sont initiées chez les GAERS (Genetic Absence
Epilepsy Rats from Strasbourg), le modèle génétique le mieux
validédel’épilepsie-absences. Nous discuterons du rôle des
différents compartiments de la boucle thalamocorticale dans
l’initiation, la propagation et la terminaison des crises
d’absence, ainsi que de l’action antiépileptique de l’éthosuxi-
mide (ETX), traitement de première intention chez l’homme,
sur les neurones ictogènes du foyer cortical. Nous conclurons
en proposant une extrapolation de nos résultats et hypothè-
ses aux crises d’absence humaines, conduisant à reconsidérer
la classification « classique » des épilepsies-absences.
Origines des crises d’absence :
du thalamus au cortex
Les DPO apparaissant de manière quasi simultanée sur de
vastes territoires corticaux, il a initialement été proposé que
lescrisesd’absence ont une origine extrinsèque au cortex, et
en particulier sous-corticale (Jasper et Kershman, 1941). À la
même époque, Morison et Dempsey décrivent les noyaux
thalamiques intralaminaires qui présentent des projections
diffuses vers le cortex, contrairement aux noyaux thalami-
ques de relais qui focalisent leurs terminaisons axonales vers
un territoire cortical spécifique (Morison et Dempsey, 1942).
Étant donné leurs propriétés anatomofonctionnelles, les
noyaux intralaminaires du thalamus sont devenus un
« bon » candidat pour un « pacemaker extracortical » capable
d’activer simultanément de vastes territoires corticaux. Cette
hypothèse était également supportée par les stimulations
électriques des noyaux intralaminaires, chez le chat et chez
le singe, induisant un arrêt comportemental associé à une
survenue de DPO bilatérales et synchrones à trois cycles par
seconde (Jasper et Droogleever Fortuyn, 1947). L’hypothèse
thalamique fut reprise et développée dans les années 1990
par György Buzsáki et David McCormick, (McCormick et
Contreras, 2001) montrant in vivo (Buzsaki, 1991) et in vitro
P.-O. Polack, S. Charpier
Épilepsies, vol. 22, n° 1, janvier-février-mars 2010 34
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