Aristote, les neurosciences et le bonheur de ne rien faire

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31.7.2008
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CARTE BLANCHE
Aristote, les neurosciences
et le bonheur de ne rien
faire
Récemment, les médias se sont largement fait l’écho de l’établissement de
la première carte à haute résolution du
cortex humain. Cette prouesse due à
des chercheurs de l’Université de Lausanne, de l’EPFL et des Universités de
l’Indiana et de Harvard est un premier
pas vers l’établissement du «connectome» humain, c’est-à-dire la connaissance détaillée du réseau dynamique
de connections entre les neurones qui
forme la base structurelle du fonctionnement cérébral. Le béotien soussigné
n’a pas vocation à expliquer les tenants
et aboutissants de cette performance
et se limite à commenter certains aspects connexes – si l’on peut dire – de
cette avancée remarquable. D’abord le
choix du journal PLoS Biology1 plutôt
que Nature ou Science, qui sont normalement à la science de pointe ce que
l’Osservatore Romano est aux encycli-
Pr Alex Mauron
Institut d’éthique
biomédicale
CMU, 1211 Genève 4
[email protected]
medecine.unige.ch
1732
ques papales. PLoS Biology est un de
ces nouveaux journaux en libre accès
sur internet qui visent à redonner à la
communauté scientifique elle-même la
responsabilité de diffuser ses recherches. Car de plus en plus de journaux
scientifiques traditionnels sont affiliés à
des grands groupes financiers qui obéissent à une logique purement commerciale. Leur rapacité croissante fait d’ailleurs souffrir les budgets des bibliothèques universitaires. Publier en «open
access» est donc un choix courageux
et visionnaire. Autre relative nouveauté,
à l’article et à l’abstract s’ajoute une
«synopsis» qui cherche à expliquer la
découverte en termes compréhensibles
au non-spécialiste. Or ce commentaire
fort érudit commence par le commencement, c’est-à-dire Aristote. En effet,
l’idée que l’essence des objets naturels
se révèle dans leur forme est un héritage aristotélicien que la science moderne n’a pas renié. Structure-fonction :
c’est le mantra de la biologie contemporaine. Non que la notion de structure soit fixe, bien au contraire, puisqu’on
est passé d’une neuroanatomie statique à la neuroimagerie fonctionnelle et
enfin à l’exploration de la topologie dynamique des réseaux de communication
entre neurones.
Ces études ont montré qu’un certain
nombre de carrefours de communication particulièrement denses forment
un «cœur fonctionnel» du cortex humain
et coïncident avec ce qui a été récem-
Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 6 août 2008
ment décrit comme le «réseau par défaut» de notre cerveau. Or il se trouve
que cet ensemble de régions corticales
recouvrant les deux hémisphères est plus
actif chez des personnes éveillées, mais
qui ne font rien de particulier, que chez
des sujets appliqués à une tâche cognitive. Tous les paresseux contrariés
devraient trouver cette découverte extraordinairement rassurante. Une véritable réhabilitation de l’otium cher aux
Anciens. Car en ce moment, tandis que
vous êtes en train de lire une revue médicale d’une haute tenue intellectuelle,
votre «cœur cortical » se la coule douce.
A votre insu, votre crâne abrite un tire-auflanc neuronal. Mais ce soir peut-être
serez-vous affalé devant la télévision,
absorbant une bière bien fraîche en suivant d’un œil vague les impertinences
surjouées de votre confrère House, ou
les vicissitudes existentielles des femmes au foyer désespérées… Alors, ditesvous que votre cortex carburera plus fort,
toutes vésicules synaptiques dehors,
pompant des neurotransmetteurs à plein
régime. Braves petits neurones, qui bossent à notre place !
La paresse, c’est le vrai travail.
A. M.
1 Hagman P, et al. Mapping the structural core of human
cerebral cortex. http://biology.plosjournals.org/perlserv/
?request=get-document&doi=10.1371/journal.pbio.
0060159
Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 23 février 2008
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