Éléments d`ethnologie - Département d`histoire

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Éléments d’ethnologie
ANT 1013
Guy Lanoue
C-3075, 3150 Jean-Brillant
Guy Lanoue, Université de Montréal, 2009-2016
L’ethnologie et la culture
La culture est:
a) un ensemble (pas «un système») de représentations
b) créée par les individus, mais aucun individu n’incarne
tous les traits de la culture
c) reproduit et véhiculée par de choix individuels, même par
des comportements et des attitudes non-conformes et
hautement idiosyncrasiques
d) naturalisée et normalisée; elle est donc véhiculée par les
émotions et par d’autres dimensions du corporel; on
sent la culture dans les tripes
e) parfois irrationnelle et toujours arbitraire
f) indépendante des actions et de la volonté d’un individu
(«superorganique»)
•http://i36.photobucket.com/albums
/e46/Spazmoticat/ideology.jpg
http://www.csmb.qc.ca/recit/valeurs_ecouter2.gif
http://images.azeofspades.multiply.com/image/1/photos/upload/300x300/R
[email protected]/480px-Rubik%27s_cube.svg.png?et=E74xNzXRA1thWA3s65lPgg&nmid=
http://www.cartoonstock.com/lowres/jsi0028l.jpg
La culture n’est pas:
a) l’idéologie (un ensemble assez cohérent d’idées), parce que ses composants ne sont pas
nécessairement cohérents l’un avec l’autre
b) limitée aux valeurs explicitement partagées par la communauté
c) un synonyme pour «un peuple», comme se dit parfois dans le discours populaire, «la culture des
X», comme si la culture était une entité étanche qui se colle à tous les membres d’une société de
façon identique. C’est faux. Chaque société est parsemée de plusieurs dynamiques culturelles qui sont
parfois en contradiction l’une et l’autre. Par exemple, les grandes civilisations possèdent de cultures
qui sont organisées, métaphoriquement, en forme de pyramide. Vers le sommet, occupés par les élites
qui contrôlent les représentations, il y a peu de composants, mais ils sont très complexes et difficiles
à maitriser, comme p.e. la haute culture «classique». La survalorisation de ces éléments permet à
l’élite de reproduire la hiérarchie sociale; maitriser ces éléments «raffinés», selon les normes définies
par l’élite, devient un composant essentiel de l’identité sociale. Par contraste, les personnes ayant un
statut bas dont l’accès au pouvoir est limité souvent développent de cultures dont les composants sont
simples et faciles à maitriser, mais qui sont combinés dans des ensembles
complexes, fluides et novateurs, pour ériger une frontière
culturelle relativement imperméable aux membres de l’élite –
Symbole de la gang de rue Bloods
par exemple, des argots populaires tels que la langue SMS, les
gang signs (à droite), la langue djeunz (France), le rhyming
slang cockney, le gangsta rap américain; ou, il peut s’agir de
certains types de comportements corporels, tels que le pimp roll;
le décor riche ou kitsch; habillement scene ou obscène. Les deux
dynamiques culturelles – l’une dont le signifié est une société
http://www.knowgangs.com/gang
_resources/handsigns/menu005004.jpg
relativement fermée, l’autre se référant à une société
relativement ouverte – peuvent coexister tranquillement.
Voir Bruno Munari, Supplemento al dizionario italiano, Mantoue, 2007 (1963; un dictionnaire de gestes italiens «typiques»).
Les thèmes populaires de l’ethnologie
- l’économie et les rapports écologiques; adaptation à l’environnement; modes de
survie; technologies; pressions et dynamiques démographiques
- politique; structure sociale, gouvernance; rapports de pouvoir et de force; résistance
individuelle et collective au pouvoir coercitif; le contrôle indirect du temps et de
l’espace
- représentations et symboles; religion, l’imaginaire et la projection du Soi; mythe et
mythification; la production d’une communauté de référence; métaphorisation et
métonymisation
- autres formes de production culturelle – musique, art visuel et dimensionnel,
littérature et légendes, films et télévision, mode et habillement, décoration et
ameublement; la production et la consommation du spectacle comme lieu ritualisé
- parenté et l’intime; la production du Moi et du Soi social; l’individualisation et
l’identité sociale; la corporalité et le pouvoir; la politisation de la sexualité et du
genre
- l’utilisation du temps – la production du passé, de l’histoire et de souvenirs
- la ritualisation, la normalisation, la ritualisation – comment fonctionnent les
technologies de la gouvernance en créant des ponts symboliques entre la
communauté imaginée et le vécu; comment s’incarne le pouvoir dans le quotidien
Faire l’ethnologie
- se concentrer sur les dimensions «cachées» d’un phénomène
- examiner comment un trait est lié aux autres (l’effet du «système»)
- analyser comment les diverses frontières se chevauchent (autour du Soi, autour de la
communauté, autour de la société)
- être sensible aux divergences entre la description (la rhétorique, l’idéologie) et la
pratique
- identifier les mécanismes par lesquels les individus se situent vis-à-vis de la
communauté de référence et les moyens par lesquels ils partagent cette construction
Angela Merkel shooped?*
L’image a été utilisée dans la campagne électorale de
2009, sans l’approbation de Mme Merkel.
http://i229.photobucket.com/albums/ee109
/roidjk27/LAFOIREOLIEN/merkeloslo2.jpg
Publicité postmoderne
esterne030956230304095729_big.jpg
* Shoop = photoshop déformé et transformé en netspeak et verbe
Le terrain – l’approche à l’Autre
le recul – peut mener au scientisme aveugle, car
semble être la à base du regard objectif, mais est
néanmoins incontournable comme condition du
terrain
Le terrain traditionnel
le temps artificiel de la recherche – dominé parfois
par un modèle bureaucratique sensibilisé aux
rythmes administratifs et non aux dynamiques
qui gouvernent la production des savoirs;
l’éternel présent; l’intensité et donc l’intimité de
la rencontre sont exagérées par le temps limité
de la recherche
l’idéal et le vécu – les déclarations de l’Autre font
partie de son imaginaire et ne sont
nécessairement des miroirs des règles de vie
le terrain traditionnel ou le terrain sans frontières;
méthodologie basée sur l’orientation envers
sensible à l’aire culturelle ou à une thématique?
http://news.boisestate.edu/newsrelease/archive/2003/112003/chagnon.jpg
Le terrain contemporain
http://www.latrobe.edu.au/rclt/StaffPages/post%20photos/Fieldwork.JPG
L’idéal et le vécu
http://doctorheadly.files.wordpress.
com/2007/04/speedo_guy.jpg
http://www.worst-city.com/picture
s/fat-girls-in-thomgs-ugly-womentopless-breasts-rio-beach.jpg
http://images.pictureshunt.com/pics
/t/taylor_lautner_of_twilight-2659.jpg
http://img2.timeinc.net
/people/i/2004/04/startrac
ks/040524/kbeckinsale.jpg
Dangers du terrain
«Exotiser» l’autre
-
-
être séduit par l’intimité et croire que les secrets sont
partagés par tout le monde
penser que la dimension intime et «cachée» de l’Autre est
plus importante que ses institutions et pratiques publiques
être trop sensible aux conditions locales mais s’aveugler aux
conditions globales qui peuvent impacter le local
penser que les conditions locales sont complètement créées
par les dynamiques de la mondialisation
être trop orienté aux prévisions de la théorie et insensible
aux croyances de l’Autre
être trop sensible aux déclarations de l’autre et avoir peur de
théoriser
être piégé par la rectitude politique et cacher certains traits
«inconfortables»
être incapable d’utiliser la méthode comparative, car les
frontières politiques ou géographiques ne définissent plus
les limites de l’agir culturel; sans comparaison, comment
arriver à des lois universelles?
confondre l’engagement politique et moral avec
l’anthropologie; vouloir aider ou changer le monde n’est pas
un substitut pour l’analyse
http://i12.photobucket.com/albums/a246
outoforbit/Henri_matisse_Odalique_1923.jpg
L’exotisme et l’orientalisation de
l’Autre: Henri Matisse, Odalisque,
1923
Le terrain traditionnel (1976):
jadis, la barbe était signe obligatoire du sérieux et de l’engagement envers la discipline (le premier
film d’Indiana Jones est apparu en 1981; comme d’habitude, j’étais à l’avant-garde de la mode,
comme ma chemise témoigne). Cependant, les femmes anthropologues devaient parfois
improviser. Les résultats sont … incertains.
http://c0424372.cdn.cloudfiles
.rackspacecloud.com/fake-beards.jpg
Le terrain traditionnel (1976)
Avant l’invention des mesures de sécurité avancées telles que le Bear-dar™, des centaines
d’ethnologues ont sacrifié leur vie pour la science; à l’époque, des collisions entre les chercheurs
et les ours dominent les manchettes
Le terrain traditionnel (1979)
À l’époque, la quantité et la brillance des théories ethnologiques étaient limitées par la longueur excessive
des cheveux, qui empêchent les chercheurs de voir certains détails importants. Les ethnologues porteurs de
fusils sont particulièrement dangereux, surtout dans les contextes urbains. Des douzaines d’informateurs
potentiels perdent la vie parce que l’association américaine refuse d’imposer des limitations sur l’utilisation
des fusils lors du terrain. Heureusement, l’image de l’intellectuel comme bohème passe de mode, et le
progrès scientifique fait de bonds notables quand un ethnologue mâle se coupe les cheveux après avoir assisté
à un congrès féministe à Seattle.
http://www.dogsindepth.com/herding_dog
_breeds/images/old_english_sheepdog_h03.jpg
Le terrain en Italie (Abruzzes), 1997
Parfois, des paysans nous tombent du ciel; des douzaines d’ethnologues perdent la vie ou sont
gravement blessés dans une série d’accidents bizarres; les écoles ne préparent aucunement les
ethnologues en herbe pour affronter ce danger, car l’époque est dominée par le matérialisme; la plupart
des ethnologues, entrainés à être sensibles aux infrastructures, ne conçoivent pas que les superstructures
soient importantes. Heureusement pour vous, j’assume comme mission sacrée la responsabilité de vous
sensibiliser à tous les dangers de la recherche: n’oubliez pas de regarder vers le haut.
Le terrain transversal (2000 à présent)
Le terrain transversal est un concept
introduit par George Marcus («multi-sited
fieldwork», Ethnography Through Thick
and Thin, 1998), où l’ethnologue tente de
tracer les liens parfois politiques, parfois
économiques, partant d’un seul
phénomène. Il oblige le chercheur
d’ignorer les frontières géographiques.
C’est la méthode de recherche privilégiée
pour une planète désormais mondialisée.
Parfois, comme dans mon cas, on se
trouve dans la nature sauvage.
L’ethnologue est désormais comme
l’image hollywoodienne du Mountie, qui
n’abandonne jamais l’enquête, malgré
l’effet néfaste de certains lieux sur
l’esprit.
Le terrain transversal (2000 à présent):
La poursuite de la vérité lointaine peut nous mener à des lieux imprévus et même dangereux. Derrière
la nouveauté du phénomène désormais global, cependant, se trouve parfois de situations déjà vécues.
La formation doit donc accorder un certain poids à l’histoire de la pensée. Ici, on voit l’anthropologue,
aujourd’hui et hier, faire face aux dangers aquatiques.
Le terrain transversal (2000 à présent):
On s’efforce de travailler même quand on est entouré de choses vieilles et abimées,
dans de conditions dominées par des ruines. On fonce vers la vérité, carnet dans une
main, un café espresso dans l’autre.
Le terrain transversal (2000 à présent):
il faut parfois consommer des quantités dangereusement élevées d’alcool et de mets raffinés pour
se désensibiliser à l’agression esthétique qu’on subit lors de l’enquête en certains quartiers
Le terrain (2000 à présent)
Comment mener l’enquête quand on est continuellement obligé à combattre la solitude existentielle qui
nous accompagne partout? Bonjour, tristesse. Notre seule arme: le cocktail, mais, attention!, seulement
sans glaçons, sinon c’est inefficace. Ces techniques avancées sont en général enseignées uniquement
lorsqu’on s’inscrit aux études supérieures, mais je partage ce petit secret du métier avec vous.
Le terrain transversal (2000 à présent):
par politesse, il faut s’habituer à la nourriture locale et avaler notre répulsion; pour cela, il est nécessaire de
subir un entrainement rigoureux, s’habituant peu à peu à des saveurs exotiques et bizarres. Le programme
d’études spécialisées consiste de cours à l’Institut d’hôtellerie.
Le terrain transversal (2000 à présent):
souvent, nos sensibilités raffinées d’intellectuel se heurtent contre les réalités philistines et grossières de
la vie contemporaine; on continue, moralement obligé par notre engagement envers notre discipline, à
visiter des centres d’achats, malgré le risque d’être contaminé par l’esprit du commerce. Heureusement,
nous sommes soutenus par l’idée que notre travail un jour transformera le monde pour le mieux.
Travailler le terrain/1
Problèmes liés à la collecte de données qualitatives:
1)
2)
3)
4)
5)
Les faits ne sont pas discrets (qu’est-ce qui constitue un fait?)
Les faits ne sont pas toujours significatifs en soi
Les données ne consistent pas uniquement des déclarations des informateurs, mais de leurs gestes (il faut
une longue période d’observation)
On doit lier les gestes l’un à l’autre pour définir une séquence significative
On a donc un grand ensemble de petits gestes, dont aucun n’est nécessairement important en soi. Il faut
trouver une façon de lier un fait à l’autre pour dégager les dynamiques.
Le but est donc de trouver une méthode d’arranger
les données non significatives en soi pour qu’elles
dégagent de connexions qui ne sont pas évidentes à
premier vue d’œil, et d’éviter de projeter de liens
basés sur les préjugés et postulats de la culture de
l’observateur.
Depuis l’époque de Malinowski, cette image de la
recherche est devenue iconique, mais aujourd’hui
elle n’est plus typique de la recherche de terrain.
http://markandrews.edublogs.org/files/2011/06/malinowski2-2botbx1.JPG
Le terrain/2
Première étape: un journal quotidien où on écrit tout; chaque observation (une ligne, un paragraphe) est codée
Semaine 1:
Semaine 2:
Semaine 3:
B1a: blablabla
B1b: blablabla
C1a: blablabla
C2a: blablabla
C2b: blablabla
A2a: blablabla
C3a: blablabla
C3b: blablabla
A3a: blablabla
Chaque observation est codée simplement selon:
a) le type d’activité (A= politique; B = sociale; C = économie;
b) l’indice du temps (semaine 1, semaine 2, etc.); on peut utiliser le jour ou le mois comme unité de
temps, mais une semaine est un bon compromis;
c) un troisième code qui distingue les activités dans la même semaine (a, b, c, etc.)
Deuxième étape: On prépare de matrices, une par semaine, où on insère les codes de gauche à droite
dans l’ordre chronologique, respectant le code de chaque colonne (p.e., un Bxx est placé dans colonne
no. 2).
Le terrain/3
A) Politique
Semaine 1:
B) Sociale
C) Économie
B1a
C1a
B1b
A
Semaine 2:
B
C
C2a
C2b
A2a
Semaine 3:
A
B
C
C3a
C3b
A3a
Le terrain/4
On peut lire l’information sur trois axes:
1) de gauche à droite, de haut en bas (structure narrative), comme un livre
2) de l’avant-plan à l’arrière-plan, cellule par cellule (structure dynamique, où on voit le développement
dynamique d’un thème, p.e., l’économie, où un phénomène est une condition antérieure pour un autre)
3) colonne par colonne (structure thématique, mais qui indique la densité d’un phénomène ou d’un secteur:
plusieurs observations dans l’espace d’une semaine peuvent indiquer que le phénomène a une dimension
temporelle)
Michael Taussig est un anthropologue renommé qui utilise ses carnets
de terrain pour dessiner, pour se laisser aller, car il considère la
rencontre avec l’Autre un travail de l’imagination. Il revisite donc
souvent les vieilles observations pour y apposer de commentaires
(visuels et autres), transformant le texte original en hypertexte. Ma
méthode est la même, mais plus organisée.
Quelques définitions provisoires:
http://www.positivelife.ie/dev/wp-con
tent/uploads/2009/07/self-esteem.jpg
http://jewishphilly.org
/getimage.asp?id=265689
Michel Foucault
Le Soi et le Moi: le Moi est l’égo primordial,
composé des émotions, pensées, et pulsions qui
sont propres à l’Égo individuel et qui sont
invoquées quand l’individu se constitue comme une
entité; le Soi y ajoute une couche sociale, la
sensibilité du Moi envers le monde social (vécu ou
imaginé) dans lequel il vit; le Moi comme sujet
social. Traditionnellement, plusieurs théories
donnent la primauté au Moi, sur lequel s’érige le
Soi, mais la postmodernité a mis cette hiérarchie en
question.
Le Mii ≠ le Moi
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/com
L’agir: souvent, la traduction française du mot agency (unemons/9/98/MiiReuel.jpg
autre est
« agencéité) utilisé surtout par les Américains influencés par Michel
Foucault et par sa notion de biopouvoir; les actions de l’individu qui
sont marquées comme significatives et définitoires pour le Moi
autocensuré et pour le Soi superficiellement complice de l’Autre.
Originalement, utilisé pour contraster la liberté de choix avec le
conformisme à une structure, mais aujourd’hui se réfère à la capacité de
naviguer indépendamment dans le cadre d’une structure (ou un cadre)
particulière. C’est la conscience que nos actions ont des conséquences
pour nos rapports avec les autres.
Biopolitique: souvent et erronément synonyme du biopouvoir, exercer
le pouvoir sur le corps; la biopolitique est la politisation de la sensibilité
corporelle de l’humain. Par exemple, obliger des élèves à respecter un
plan rigide de placement dans une salle de cours, jour après jour, les
sensibilise à involontairement traiter le corps, censé être au cœur de
l’identité individuelle, comme un engin de conformisme; cependant,
orné de tatouages et de vêtements non-standards, et utilisant un ton de
http://pharmacritique.20minutesblogs.fr/media/01/01/1604051361.2.jpg
voix et une gestualité «vulgaire» ou «impoli», il peut également
souligner l’individualité et former la base du rejet de la complicité et du
conformisme (en fait, le biopouvoir). Proposé et utilisé par Michel
Foucault, Histoire de la sexualité, t.1, 1976.
http://www.isere.fr/uploads/Image/e2
/WEB_CHEMIN_1073_1246610214.jpg
Les personnes qui s’habillent en
costume lors d’une fête ou selon les
exigences du lieu sont un exemple
d’une dynamique culturelle
Dynamique culturelle (10NAMK Q2RL, pour ceux et celles qui visionnent ce
texte via Blackberry) ou processus culturel: les séquelles de l’agir individuel, qui
s’insèrent dans un cadre intersubjectif. Ceci crée un pont liant les choix et les
réactions de l’individu à la communauté. Autrement dit, il s’agit du mécanisme qui
établit de liens entre un sujet et un ou plusieurs autres (qui peut être des catégories
ayant de manifestations existentielles, telles que «mon peuple», «ma
communauté», ou il peut s’agir de catégories abstraites, telles que «l’amour»). Un
exemple très simple est le rapport du rouge (en Occident) à l’obligation de s’arrêter
à un carrefour, et donc les personnes ont tendance à choisir cette couleur pour
signaler l’obligation de s’arrêter face au danger, et par métonymie, pour signaler le
danger en soi. Ce choix de couleur tient compte, consciemment ou
inconsciemment, des attentes et de réactions possibles de la part des autres. De
plus, on actionne des objets selon notre interprétation de leurs qualités sémiotiques
et de leur impact sur les autres, mais ceux-ci peuvent être tellement complexes ou
imprévisibles que leurs mises en scène ne sont pas identiques ou même similaires
d’une situation à l’autre; donc, on parle de «tendances» et non de «structure»
contraignante. Deux, la dynamique culturelle se réfère aux tentatives de simplifier
et de canaliser l’interprétation des gestes de l’autre en les étiquetant pour que ceuxci soient facilement interprétables selon un ensemble de catégories supposément
fixes (voir ritualisation). Ceci signifie qu’il existe toujours une tension au cœur de
la dynamique culturelle entre attente « idéalisée » et résultat « pratique ». Trois,
une fois définis, les personnes peuvent y ajouter d’autres couches de signification
au processus pour expérimenter la nouveauté, la résistance à l’hégémonie, et
l’individualisation. Par exemple, quand les membres d’une classe inférieure
veulent améliorer leur statut en imitant un trait censé être typique d’une classe
supérieure, ils peuvent le modifier pour que le trait devienne « typique » de leur
classe et, donc, de leur résistance au « système ».
english ladies 1570 de Heere-sm.gif
Identité: aujourd’hui, c’est un mot très en vogue en anthropologie sociale et surtout en anthropologie politique.
On a tendance à penser que derrière chaque geste ou habitude est un désir d’épater et d’affirmer l’identité
personnelle ou du groupe. La dynamique culturelle, selon cette position, est réduite à une pose, et l’interaction
devient une stratégie pour obtenir la plus grande quantité de bénéfices, surtout la reconnaissance de la part de
l’Autre que l’identité revendiquée soit « légitime ». Cette position est le fruit de la politisation du monde
contemporain, et l’incapacité des anthropologues de se distancer suffisamment des positions idéologiques du
système mondial. L’emphase contemporaine sur l’identité est évidemment liée au néo-libéralisme, et, trop
souvent, est issue des idéologues et non des théoriciens: professeurs désireux d’obtenir des subventions (p.e., en
économie avec les théories du « bottom up », qui justifient les approches laissez-faire à la gouvernance, ce qui
permet aux grandes entreprises de faire ce qu’ils veulent) et politiciens mineurs qui veulent faire du chemin en
créant de positions idéologiques qui justifient des compressions aux avantages sociaux.
Ce que plusieurs semblent avoir oublié deux choses: 1) une identité,
reconnue par autrui, ne doit nécessairement être étiquetée comme
« légitime » pour qu’elle soit « efficace » (c.-à-d., pour qu’elle satisfasse
le désir d’être reconnu par autrui); il y a plusieurs identités contre les
normes et même « illégitimes », mais qui néanmoins fonctionnent pour
les individus et les petits groupes: héroïnomane (qui peut « excuser » un
autre problème psychiquement inacceptable), « Gitan » ou groupe
marginalisé (qui peut permettre à ses membres de vivre dans la semilégalité); 2) si on ignore les aspects psychiques (qui ne sont pas une
dimension étudiée par les anthropologues), toute identité est efficace
dans le cadre hiérarchique duquel elle émerge, et donc peut servir à
protéger les personnes d’abus venant du « haut » autant qu’elle peut les
aider à « avancer » ou « grimper » l’échelle sociale partant du « bas ».
Donc, les personnes ne sont pas forcément motivées par un désir d’épater
ou de laisser une impression sur l’autre. Comme Michael Herzfeld l’a dit
(Cultural Intimacy: Social Poetics in the Nation-State, New York, 1997),
les personnes peuvent être complices dans un système inégalitaire et
même injuste; elles acceptent une identité “négative” parce qu’elle les
permet de manoeuvrer dans une autre dimension, parfois illégitime ou
cachée.
Un restaurant européen avec décor
« traditionnel » et serveurs en costume
traditionnel. Il y a-t-il un enjeu identitaire?
http://www.makingc
hangenow.com/wordpre
ss/wp-content/uploads/
2009/10/child-soldiers.jpg
http://firstmigration
.com/
images/website/121
3631814.jpg
Normalisation: concept issu du domaine de la statistique et de la politique, la
transformation d’une condition sociale ou d’un trait culturel en norme, qui se
présente donc comme inné ou incontournable; définir la normativité.
Naturalisation: souvent un synonyme de «normalisation», le processus où un trait
ou une condition se présente comme naturelle et donc incontournable, mais avec
l’addition d’une couche supplémentaire de signification: le trait ou la condition est
lié sémiotiquement à la force primordiale et inexorable de la nature, ce qui renforce
la «norme». Cela peut inclure de références subtiles à la nature: se promener avec
une bouteille d’eau visible; insister sur un habillement plus adapté au trekking au
Népal, etc.
Hégémonie: le pouvoir culturel; un mécanisme de contrôle social et politique basé
sur l’autocensure et sur la complicité individuelle et parfois inconsciente, quand les
valeurs incarnées par les individus sans accès au pouvoir centralisé (de classes
«subalternes», «marginales», prolétaires, sous-prolétaires, etc.) les encouragent à
http://dynamolibrarians.file
s.wordpress.com/2009/01/kid
faire des choix qui implicitement reproduisent le statuquo du pouvoir; le
s-in-classroom.jpg
«consentement fabriqué», selon Antonio Gramsci.
http://c2.api.ning.co
m/files/pl9O8MM
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http://tejiendoelmundo
files.wordpress.com/2
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Valeurs: les orientations «éthiques» vis-à-vis de la communauté; souvent (mais
pas toujours) inconscientes, car elles sont normalisées et incarnées; elles agissent
surtout dans la dimension émotive, comme véhicules de l’hégémonie.
Idéologie: un ensemble cohérent d’idées et d’orientations explicites, surtout
politiques, censé animer la communauté, mais qui, en réalité, se réfère
implicitement à des actions qui peuvent menacer le groupe. L’idéologie est le point
cardinal sur lequel s’oriente la définition formelle de la communauté et, donc, la
rationalité de la gouvernance. Sa nature explicite, structurée et cohérente autorise
une logique dont la qualité universelle cache les intérêts individuels – plus est-elle
cohérente, plus apparaissent «logiques» les actions calculées qu’elle est censée
justifier. Autrement dit, c’est son aspect formel et non son continu qui cache les
motivations intéressées qui potentiellement affaiblissent la solidarité.
http://filer.livinginperu.com/isab
el2/beyonce_sit.jpg
Métaphore et métonymie: à gauche, un suisse, nom québécois d’un
tamia, parce que son dos rayé ressemble aux uniformes rayés de la
Garde suisse pontificale du Vatican. Les uniformes des zouaves* et les
dos de l’animal sont dans un rapport métonymique, car la distance
symbolique entre les deux est trop grande pour que le lien soit évident.
Il est nécessaire d’y ajouter d’autre information particulière et locale
pour comprendre le rapport entre l’objet et sa représentation. Pour un
lien métaphorique, la distance entre signifié et signifiant est
raccourcie, et la connaissance même superficielle du contexte culturel
général suffit pour déchiffrer la signification du lien.
À gauche, un carrefour au
Maroc. On n’a pas besoin de lire
l’arabe pour comprendre le
rapport entre l’octogone, la
couleur rouge, et l’obligation de
s’arrêter.
Face à ce symbole sans
mots, vous arrêteriezvous?
http://upload.wikimedia.org/
wikipedia/commons/thumb/8/
87/Gardes_suisses.JPG/200px-Gar
des_suisses.JPG
http://www.ideachampions.com/heart/moroccan-stop-sign.jpg
* Zouave = d’un mot kabyle pour les soldats «africains» dans les unités
de l’Armée française; le Garde pontifical n’est pas, strictement parlant,
composé de zouaves, mais leurs uniformes farfelus rappellent celle de
http://brtdesignportfolio.com/88th/website/drummer/Fr128d_
cette unité militaire.
Zouave_Drum_major_North_Africa_1880_by_Detaille_copy.jpg
Un vrai zouave
Dans un champ très restreint et très structuré (le
mythe), ce rapport est bidirectionnel:
«Halte!» = métaphore
La métaphore de la métaphore = métonymie
«Halte!»
Un champ de métonymies:
Lèvres rouges
(sensualité,
l’individualité,
biopouvoir)
Moulin Rouge
(transgression)
Le lien ici est métonymique,
car basé sur une inversion
Rouge
«pure»
Rose rouge
(le sexe féminin;
la transgression)
St-Valentin
(amour, passion «retenue»,
mariage, vie)
Classe moyenne
(normativité,
communauté)
«Mauvais» rouge
(tache de sang;
violence, mort)
«Bon» rouge
(collecte de sang:
vie, communauté,
gouvernance)
Drapeaux et uniformes militaires
(puissance, force,
protéger la communauté)
«Halte!» (danger,
normativité)
Notez que tout passe par le rouge au centre, mais cela aurait produit un dessin incompréhensible
Mythologie: un domaine de la pensée souvent contrasté à la pensée «scientifique». La mythologie est
généralement considérée comme étant dans un rapport complémentaire avec le rituel. Les deux ont comme but
définir les possibilités d’agir sans pourtant définir toutes les limites de la structure du social: a) à différence des
valeurs ou de l’idéologie, qui souvent sont explicitées dans le discours, la mythologie généralement utilise de
métaphores et de métonymies pour atteindre son but, toujours dans un cadre narratif; b) à différence de
l’histoire, qui insiste que ses composants soient «vrais» selon les conventions qui gèrent le vécu, ou la légende
ou le conte de fées, qui proposent que leurs fantaisies reposent sur quelques faits primordiaux, la mythologie
s’exprime dans l’imaginaire, où les conventions du vrai et du faux sont consciemment ignorées par les
raconteurs et leur public; c) le mythe n’adhère à aucune logique du «vrai», les éléments métaphoriques qui
composent un mythe se transforment allégrement selon une logique aléatoire. Par exemple, la Belle au Bois
Dormant meurt et «renait (grâce à un acte sexuel symbolique); Cendrillon «renait» complètement transformée,
et Oedipe «renait» après sa rencontre avec la Sphinx (sur une un devinette dont la réponse juste est le cycle de
vie de l’homme, une allusion métaphorique à la naissance; voir Structuralisme/2)
Aujourd’hui, le discours populaire insiste que le mythe soit une métaphore, une erreur
ou un mensonge, ou, parfois, un récit du monde Antique. Parce que l’idéologie
moderne de l’Occident insiste que le mythe fasse partie du passé, la mythologie
antique continue à animer l’imaginaire occidental, surtout parce qu’elle permet
d’explorer de thèmes autrement ignorés par l’idéologie, la religion ou par la science.
La pensée mythique peut donc émergée dans la
culture populaire (p.e., les manga japonais) ou
dans la psychologie, dans une tentative
d’échapper la complicité et le conformisme
engendré par l’hégémonie du régime politicoculturel dominant.
À gauche, les Mythbusters, de l’émission homonyme;
à droite, Saturne qui dévore ses enfants (peinture de
Francisco Goya, 18e siècle).
Réflexivité: une dimension de la culture, la perception qu’un geste tient compte des réactions des autres personnes.
En particulier, une action est conditionnée par la perception de l’acteur qu’il fait partie d’un système qui inclut
d’autres personnes, qu’il y a de conséquences à son l’action et qu’il modifie l’action selon cette perception. Plus le
système mondial a des effets locaux (échanges rapides et toujours en augmentation du capital, des marchandises,
des idées, des personnes), plus un acteur individuel est-il conscient et sensible à ses paramètres et à ses
dynamiques. Sur le plan philosophique, ceci brouille la logique traditionnelle qui définit un évènement (action)
comme cause et un autre comme effet, car « l’effet » conditionne l’action première et donc la soi-disant cause.
Ceci est important, car les États-nations contemporains établissent un système de gouvernance hégémonique en
contrôlant les horaires et l’utilisation de l’espace (le plan urbain) pour obliger les personnes d’adhérer à une navette
continuelle. Ceci devient la base des rapports cause-effet et établit un sous-texte social et surtout politique à la
rationalité, qui devient l’outil dominant de la complaisance et de la complicité avec le statuquo. Mais, il faut être
attentif: par exemple, quand une personne allume un feu dans le foyer familial pour réchauffer l’ambiance, il peut
être conscient du prix du bois et donc de la dimension économique de sa vie, comme il peut être conscient qu’elle
possède un foyer et ses voisins, non, mais cela ne change pas nécessairement la charge symbolique de l’action, qui
en premier lieu est dirigée vers la production d’un ton accueillant pour sa famille. La réflexivité est importante,
mais ne change pas obligatoirement la décision d’agir d’une façon ou d’une autre. En fait, la théorisation de la
réflexivité qui a débutée en anthropologie dans les années 1980 avec la critique lancée par George Marcus et James
Clifford (parmi d’autres) à propos de la distance arbitraire (et politisée) qui était censée séparer l’anthropologue de
ses sujets (selon les canons de l’anthropologie classique), n’est nul d’autre que le même mécanisme qui contrôle les
marchés capitalistes qui dominent les économies de l’Occident depuis des siècles.
http://1.bp.blogspot.com/wDkSRGMQ2kE/TgJBi3oxltI/AAAAAAAABa
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Qui ne peut oublier ce
moment de la semifinale Italie-France du
Mondial 2006, la
réaction de Zidane après
que Materazzi ait insulté
sa mère et sa sœur
(Materazzi admet
seulement qu’il a insulté
la sœur de Zidane). La
masculinité
méditerranéenne a ses
rituels, dont protéger
«ses» femmes.
Ritualisation – traditionnellement, le rituel est vu par plusieurs anthropologues et
par le discours populaire comme une forme de mis-en-scène cérémoniale pour
illustrer, souligner et transmettre (lors d’une performance) les valeurs principales
d’une société, comme si les symboles du rituel étaient sélectionnés et contrôlés par
une élite gouvernementale. Cependant, ceci n’est qu’une dimension du rituel. Le
rituel est une performance composée d’éléments appauvris ou simplifiés, un
modèle du vécu. N’importe activité ou comportement conforme à un modèle est
une forme de ritualisation – le chant, la danse, etc. Le rituel n’est pas uniquement
une performance de valeurs importantes; il est aussi un champ sémiotique très
puissant au cœur du banal, car le lien du signifiant dans le champ rituel avec son
signifié «normalisé» dans le vécu est brisé, interrompu, ou transformé et modifié.
Cela veut dire que les éléments sélectionnés qui composent le champ rituel sont en
effet hyperchargés, car ils sont des signes «purs», des signifiants sans signifiés
évidents. Ces éléments se lient l’un à l’autre à l’intérieur du champ rituel, où un
signifiant devient le signifié d’un autre signifiant. Autrement dit, le rituel est un
aussi un engin qui peut transformer le lien d’un symbole avec son signifié
«normal» d’une métaphore (où le lien est évident) en métonymie (où le lien ne
l’est pas). Les personnes y participent volontiers dans un rituel (et ont tendance à
ritualiser plusieurs aspects de la vie), car l’affaiblissement de la valeur d’un signe
quand il est placé à l’intérieur d’un champ rituel signifie qu’ils sont plus facilement
manipulés et contrôlés par les personnes. Autrement dit, les symboles du champ
rituel appartiennent autant aux individus qu’aux instances du pouvoir
institutionnel. La ritualisation est un outil qui souligne l’agir individuel. Cet aspect
explique pourquoi les personnes participent volontairement dans des champs
rituels, même quand ceux-ci sont parfois imposés par les instances du pouvoir.
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/thumb/6/63/Facebook2010.JPG/800px-Facebook2010.JPG
Une page Facebook (ci-haut) peut être considérée comme un rituel du
jeune adulte urbain single, non parce que tout le monde en a une,
mais parce qu’elle adhère à une matrice qui encadre et canalise
l’individualité selon un modèle assez rigide. Cela produit un espace
relativement neutre composé d’éléments surchargés sur le plan de
signification, car le sens d’un seul élément, sa capacité de se référer à
quelque chose du vécu, est toujours ambigu.
Ritualisation/2 – Exemples: danse (les
mouvements du corps suivent des matrices
connues), musique (les sons sont conformes à
des modèles sonores bien établis, p.e., la
gamme ou clef musicale), Twitter (les
messages ne doivent dépassés 140 caractères)
et d’autres formes de réseautage telles que
Facebook (photos de 720 pixels), Myspace,
YouTube (2GB, 15 min.), Craigslist et les les
petites annonces («compagnons/compagnes
recherchés», etc.) adhèrent à un modèle
fortement contrôlé et limité. Plus est restreint
et rigide la structure, plus deviennent
puissants ses composants, car chaque élément
devient polysémique, c.-à-d., il est chargé de
communiquer plusieurs messages. Cela
semble paradoxal: plus est restreint et formel
le modèle de communication, plus ses
composants augmentent leur polyvalence
sémiotique et donc leur puissance
communicative: la danse, la musique, la
poésie. Les personnes participent
volontairement aux rituels parce que la
polysémie rehaussée de l’espace rituel et de
ses composants leur fournit un véhicule
public pour leurs émotions et pensées
individuelles. Voir Victor Turner, The Ritual
Process: Structure and Anti-Structure, 1969.
La tradition est un mot intimement associé avec l’ethnologie, car, selon certains
points de vue assez répandus (mais aujourd’hui niés par la majorité des ethnologues),
la tradition est censée être l’objet d’étude de l’anthropologie.
1) Épistémologiquement, nous sommes déjà face à un problème, car cette
«définition» tautologique signifie que la tradition en tant que telle n’existe pas
empiriquement, mais est un objet heuristique créé par le geste d’enquêter. 2) La
plupart des ethnologues parlent de tradition dans un sens plutôt ambigu, mais ne
l’utilisent rarement dans leurs théorisations, car nous savons que la tradition n’est pas
aussi hermétique ni aucunement étanche que l’anthropologie d’antan laissait croire.
Dans un monde colonial, où existaient de différences hautement visibles séparant les
grandes puissances de leurs colonies, les riches et les pauvres, les sociétés
industrialisées et les peuples possédant de technologies simples, il était relativement
facile de tracer les frontières d’une «tradition», qui souvent était synonyme du mot
«culture», dans le sens de «peuple». 3) «Tradition» est souvent la poubelle de
l’ethnologie, dans le sens que, quand un phénomène est mal compris (c.-à-d., on ne
peut préciser les mécanismes liants les humains aux créations de l’imaginaire), on
l’attribue à «la tradition». Il est un peu inquiétant que cette utilisation de «tradition»
soit rarement attribuée aux cultures urbaines de l’occident. Celles-ci sont vues comme
étant trop «dynamiques» pour être «traditionnelles», sauf parfois les pauvres, pour
http://www.moonbattery.com/tradition.jpg
lesquels la tradition locale est parfois interprétée comme une forme de «résistance»
à l’hégémonie, ou pour les élites, qui s’identifient davantage avec la stabilité fictive incarnée par l’histoire officielle (et donc avec
la «tradition politique»). Dans l’imaginaire populaire (qui laisse ses empreintes sur le domaine intellectuel), la «tradition» serait
donc utilisée pour établir une hiérarchie: un Nous «moderne», et un Autre «traditionnel» – les paysans, les Autochtones, les
Aborigènes, les Indios, etc. 4) Quand on trouve une pratique jugée répugnante selon les valeurs censées être au cœur du projet
occidental – le cannibalisme, consommer des insectes, la clitoridectomie – on est tenté de l’attribuer à la «tradition». 5) Dans son
sens général, la tradition peut être conçue comme une matrice assez stable censée orienter l’individu vers l’autre; cette structure a
tendance à perdurer, car les personnes y projettent de l’autorité morale en invoquant le passé, qui est simplement une métaphore
pour situer les créations de l’imaginaire dans un espace lointain et donc relativement intouchable. Cette définition peut nous servir
pour mieux comprendre l’individualité dans certains contextes contemporains, où on renonce à la tradition, afin de créer un Soi
apparemment plus souple et plus autonome. Quand on largue la tradition, on renonce aussi au Soi orienté vers l’Autre. Ceci a
certainement de conséquences importantes pour les définitions de la communauté et de l’individu, surtout dans un régime mondial
qui, apparemment et ironiquement, nous «rapproche» davantage l’un à l’autre. Voir E. Hobsbawm et T. Ranger (eds.), The
Invention of Tradition, Londres, 1983.
http://iaffaadriana.files.word
press.com/2010/10/modernity.jpg
Modernité: mot ambigu, car utilisé par plusieurs disciplines de façon aléatoire
pour parler de la contemporanéité, de l’après (2e)-guerre, du futurisme fin de
siècle, du mouvement banlieusard des années 1950s, de la révolution sexuelle
des années 1960s, de programmes de développement économique et culturel du
Tiers monde des années 1970s, du style Art déco des années 1920-30s; de la
période de démocratisation qui suit les Lumières, etc. Les historiens ont choisi,
de façon plus ou moins arbitraire, la date de 1450 pour marquer la transition de
la fin de l’époque médiévale et le début de la Renaissance et de la période
moderne. La modernité est liée à l’ascension du capitalisme et notamment aux
changements sociaux qui l’accompagnent, surtout le sens que l’individualité est
à désormais une dimension de toute identité sociale et politique (les bourgeois
capitalistes ont tendance à croire dans la notion qu’ils se créent par un acte de
volonté et d’engagement). L’individualité (pas l’individualisme, associé parfois
dans le discours populaire à la consommation démesurée et à l’avarice) est
quelquefois identifiée avec l’humanisme néoclassique de la Renaissance censé
être à l’origine des Lumières.
Contemporanéité est ici utilisée pour parler de la période du perfectionnement
du pouvoir étatique après les émeutes et les revendications populaires des
années 1840s en Europe occidentale. Il n’y a pas de date précise pour ses débuts,
car les États ont réagi selon les secousses qu’ils ont subi (par exemple, aux
États-Unis, ce sont les revendications anarcho-syndicalistes des années 1880s),
mais, en général, l’époque contemporaine se réfère à l’application étendue de
systèmes de gouvernance basés sur l’hégémonie, où les valeurs normalement
reléguées au domaine de la culture du quotidien sont politisées pour les
transformer en véhicules censés orienter les individus vers l’État.
http://www.edinphoto.org.uk/0
_P/0_paintings_lamb.jpg
http://www.morbleu.com/wp-conten
t/uploads/2009/05/lyotard-300x266.jpg
http://i.zdnet.com/blogs/five-tip
s-from-inside-the-devils-triangle.jpg
Le triangle est aussi symbole du
danger routier. Je ne suis pas certain
de sa pertinence, mais j’avais cet
espace à remplir.
La condition postmoderne n’est pas le postmodernisme, qui est un ensemble de
théories littéraires du texte et de l’image, souvent incompréhensibles . Il y a
plusieurs pistes, traces, idées et notions qui sont réunies sous la rubrique de la
postmodernité (c-à-d., la condition postmoderne), mais ils semblent tous partager
une position: l’individu est déraciné des contextes culturels, politiques et sociaux
qui définissaient le compromis «traditionnel» (dès les années 1850s) du partage de
pouvoir en Occident. Ce compromis peut être visualisé, plus ou moins, comme un
triangle, dont les points sont composés du peuple/ouvriers et ses représentants les
syndicats, du gouvernement, et des entreprises/le marché capitaliste. Quand un de
ces composants ne se comporte plus selon les règles structurelles du jeu (par
exemple, l’accélération de l’échange mondial est liée au déplacement rapide du
capital, qui affaiblit le contrôle gouvernemental keynésien du système financier,
qui pousse les personnes vers une forme plus forte de l’individualisation pour
compenser la perte de stabilité sociale), le résultat est, selon le philosophe JeanFrançois Lyotard (à gauche; professeur qui a travaillé à l’Université de
Montréal,* il est considéré un des pères fondateurs des études de la
postmodernité), l’affaiblissement des métarécits sur lesquels s’érige la structure
sociale. Les métarécits seraient des orientations primordiales qui, généralement, ne
sont pas explicitées, mais qui soutiennent autant les idéologies nationalises que les
prises de position individuelles. Voir La condition postmoderne, Rapport sur le
savoir, Paris, 1979. Les théories de Lyotard sont fortement enracinées dans les
approches philosophiques et littéraires typiques du courant intellectuel qui cible le
rapport entre le savoir (sous sa forme idéologique) et l’équilibre politique. Ceci
trace ses origines à la notion du contrat social de Jean-Jacques Rousseau (Du
contrat social, 1752), et, avant lui, à Thomas Hobbes (Leviathan, 1651) et à John
Locke (Two Treatises of Government, 1689); sa contrepartie économique est Adam
Smith, The Wealth of Nations (1776).
* Je ne mentionne pas son lien à l’Université de Montréal par chauvinisme, mais parce que son hypothèse fameuse de métarécits devenus
moins «bruyants» dans l’élaboration du Soi social (ceux-ci sont mes termes, pas les siens) est basée sur sa recherche sur la société
québécoise en phase de transformation rapide lors de son séjour ici.
La méthode comparative – un outil d’analyse inspiré de la méthodologie linguistique. On
peut décrire une langue comme un ensemble intégré aux niveaux phonétique et
grammatical, ou on peut la décrire en comparant un seul trait à un autre trait semblable
dans une autre langue, pour voir si les deux sont liés dans un sens phylogénétique. Ceci est
la méthode comparative, en ethnologie popularisée par Radcliffe-Brown mais adoptée au
19e siècle par les évolutionnistes, qui tentait d’établir des grilles d’analyses en réunissant
toutes les sociétés, par exemple, qui pratiquaient le mariage avec la cousine croisée
matrilatérale pour voir si telles sociétés étaient situées dans des régions tropicales, ou dans
des régions où se pratiquait la circoncision, ou si elles possédaient un système de filiation
matrilatérale (le lien le plus probable, selon les théories de l’époque). Une corrélation
significative signale que l’anthropologue peut parler de «lois» universelles: telle forme de
mariage est liée à tel système de filiation, sans spécifier le mécanisme responsable. Cette
approche aux données est passée de mode, en grande partie parce que les anthropologues
contemporains sont plus aptes à ne pas considérer les sociétés individuelles comme isolées.
Si on n’est pas certain de l’imperméabilité de frontières culturelles, qu’est-ce qu’on
compare au juste? Le rapport n’est plus une loi structurelle, mais une coïncidence due à la
diffusion.
Deux anthropologues biologiques – Anthony Di Fiore, NYU, et Bernard Chapais, U. de
Montréal. Ils se ressemblent, ils sont anthropologues biologiques, et ils sont beaux. Si on
se base sur une interprétation stricte de la méthode comparative, tous les anthropologues
biologiques sont mâles, beaux et avec l a barbe
Selon cette logique, voici d’autres
anthropologues biologiques:
http://libcom.org/files/Society-of-the-spectacle.jpg
Société – mot qui brille par son absence et par sa qualité éphémère.
Essentiellement, une société n’est pas un groupe, qui est constitué par les
murs étanches qui le contiennent (par exemple, on peut qualifier de groupe
un parti politique, car ses membres adhèrent à une position idéologique
bien définie; ou des étudiants en salle de cours; ou un gang de rues, car ses
membres s’unissent autour d’un petit ensemble de valeurs assez étanche).
Une société est le signifié de «communauté», qui n’a pas toujours une
manifestation empirique très cohérente. En principe, il y a autant de
sociétés qu’il y a de définitions et de représentations de la communauté. La
société est donc un référent partiel de la communauté, qui n’est qu’une
représentation jamais partagée de façon homogène. Par exemple, le
Canada, souvent appelé une société dans le discours populaire (politiciens,
média, idéologues), se réfère à une superficie topographique, à un système
formel de gouvernement et aux personnes qui sont légalement reconnues
comme membres de ce gouvernement, en mesure qu’elles reconnaissent la
légitimité du concept. Il ne se réfère aucunement aux valeurs, aux
orientations, aux pratiques de vie, aux institutions, et aux cultures
individuelles. Jadis, les anthropologues se concentraient sur des sociétés
relativement homogènes et de petites tailles. Leurs frontières étaient
relativement étanches (à différence des pays contemporains) , et leurs
membres partageaient une définition assez précise du Nous et de l’Autre .
Aujourd’hui, les grandes «sociétés» sont caractérisées par de clivages
ethniques, de classe, de religion, et même de génération et d’orientation
culturelle. Ces chercheurs ont donc normalisé la définition de la société
dans la culture de la discipline. Une communauté et donc une société sont
des entités toujours en évolution et en discussion.
Quelques repères théoriques
Évolutionnisme – ensemble de théories inspirées par le darwinisme de l’époque et
parrainées par Edward Tylor à la fin du 19e siècle (qui a inspiré des écoles au 20e – Julian
Steward, Leslie White, et même Marshall Sahlins). Propose l’unité psychique des humains
(les différences sont culturelles, pas génétiques; la capacité innée de produire la culture est
partout pareille, sauf que les circonstances vont canaliser cette qualité vers des
manifestations particulières), que toutes les sociétés passent à travers des étapes où la
technologie et la culture «mentale» interagissent pour définir une matrice dominante: la
promiscuité, la sauvagerie, le barbarisme, et la civilisation.
http://www.webpages.uidaho.edu/
~rfrey/images/220/Edward%20Tylor.jpg
Diffusionnisme – surtout lié à la pensée de Wilhelm Schmidt au début du 20e siècle, qui
propose l’idée des «kulturekreiss», des «cercles (ou berceaux) de culture», où se
développent des notions de monothéisme «primitif» (Schmidt était un prêtre catholique),
qui sont à la base de l’évolution culturelle. La majorité des sociétés ne développent pas
tels mécanismes et notions, et sont donc influencées par les peuples plus avancés. La
diffusion est donc le mécanisme privilégié pour l’évolution humaine. Schmidt et ses
théories sensibilisent les anthropologues au fait que les cultures ne vivent pas de façon
isolée.
http://www.todayinsci.com/S/Schmidt_Wilhelm/SchmidtWilhelmThm.jpg
Culturalisme américain – fortement influencées par les théories psychanalytiques de
Sigmund Freud, Margaret Mead (ici) et Ruth Benedict proposent que la culture soit une
manifestation des tensions et des conflits de la psyché individuelle, mais, à différence de
Freud, elles ne croient pas que les traits psychiques soient universels. Les deux
théoriciennes proposent que des rapports affectifs et sexuels soient primordiaux pour établir
une matrice culturelle locale.
http://www.noonewatching.com/archives/2007/10/margaret%20mead.jpg
http://profeblog.es/blog/fil
osofia/files/2008/05/marx.jpg
Le marxisme a fortement influencé la théorisation anthropologique, car, à
différence des autres théories du 19e siècle, il propose que les sociétés ne soient pas
en équilibre, avec des institutions dont l’existence est interprétée (suivant une
logique tautologique) comme preuve qu’elles ont comme «but» renforcer la
solidarité sociale, comme si la société avait été construite sur un plan logique par
un comité de la sûreté publique. Selon Marx, la culture (la «superstructure») n’est
qu’un épiphénomène dont le but est de cacher et de reproduire des déséquilibres
sociaux. Ceux-ci tracent leur origine à deux sources: 1) l’exploitation de classe,
avec une ou plusieurs classes qui s’approprient du pouvoir politique et économique
aux dépens d’une autre (souvent, les travailleurs ou les paysans), et 2) l’opposition,
d’une part, entre cette culture essentiellement statique (d’où pourrait émerger, selon
cette vision, la pulsion pour le changement, si la fonction primordiale de la culture
est de cacher et de reproduire un écart de pouvoir?) et, d’autre part, les forces de
production, dont la capacité productive augmente continuellement avec les
développements technologiques et sociaux. Ceci mène à de révolutions culturelles
périodiques, où on tente de réaligner la culture avec les nouvelles formations
sociales attachées aux capacités productrices rehaussées. Le marxisme a fortement
influencé des générations d’anthropologues, car il les a sensibilisés au pouvoir, à
l’importance de la technologie, aux questions de contrôle de la technologie, et
surtout à l’idée d’une matrice dont le dynamisme est dû à la présence de
déséquilibres sociaux, économiques et politiques. On voit des traces dans l’œuvre
de Leslie White, Julian Steward, Elman Service, Eric Wolfe, Sydney Mintz (ÉtatsUnis), les penseurs de l’École de Francfort (Adorno, Marcuse, Horkheimer,
Fromm), des penseurs indépendants (qui n’acceptaient pas le concept marxiste de
conscience de classe) tels que Antonio Gramsci et Georg Lukacs, le philosophe
Walter Benjamin et dans les multiples tentatives (dès les années 1970s) de
fusionner ce courant et le structuralisme de Claude Lévi-Strauss.
Particularisme historique – associé avec Franz Boas, chercheur allemand émigré
aux États-Unis au début du 20e siècle, il n’avait pas de théorie générale comme telle,
mais soulignait l’importance de la recherche détaillée des particularités de chaque
culture, surtout pour comprendre son évolution («histoire») comme une réponse aux
conditions locales. Les sociétés ne sont pas, selon Boas, de manifestations de
conditions et de dynamiques universelles. Surtout, elles ne sont pas des gradins
individuels d’une échelle évolutive globale, dont les contours définissent un parcours
universel et inévitable.
http://web.centre.edu/goodrum/askconference/FranzBoas.jpg
Fonctionnalisme – commençant avec Émile Durkheim, considéré un «père fondateur» de
l’anthropologie et de la sociologie contemporaine, il propose que certains éléments dans
une société fonctionnent comme un engin qui favorise la solidarité sociale. P.e., sa
recherche renommée sur le suicide démontre que le taux de suicide est lié à la religion
(plus bas parmi les juifs et catholiques, qui favorisent des communautés plus
interventionnistes; plus élevé parmi les protestants «individualistes»). La religion est donc
une dimension de la culture censée augmenter l’intégration sociale de l’individu. Il est
également connu pour le concept de «fait social», quand un phénomène social a une
existence autonome indépendamment de la volonté individuelle.
http://www.phillwebb.net/topics/society/Durkheim/Durkheim2.jpg
Structuro-fonctionnalisme – Radcliffe-Brown, au milieu du 20e siècle, s’inspire du
fonctionnalisme pour mieux comprendre les systèmes de parenté et de mariage (surtout
en Afrique). Il propose que la filiation agisse de structure intégratrice, dont la fonction
est d’assurer la continuité et la survie de la société. Cette position est fréquemment
associée aux Anglais, dont la tradition de science sociale a été influencée par le
colonialisme. Naturellement, ils avaient peu d’expérience de sociétés acéphales et, donc,
voulaient à tout prix identifier et gérer le «noyau» structurel qui stabilise la société.
http://lh6.ggpht.com/_DfXTT33JpHw/R17r109EalI/AAAAAAAAAB4/uM9jGxlMirA/a-radcliffe-brown.jpg
Le fonctionnalisme de Bronislaw Malinowski (Polonais d’origine, émigré au RoyaumeUni; interné sur les Îles Trobriandais comme «ennemi» à l’occasion de la 1 re Guerre
mondiale et donc père involontaire de la recherche à longue durée) s’inspire aussi de
Durkheim, mais place l’emphase sur les besoins de l’individu. La société «répond» à ces
besoins en créant des institutions qui les satisfont. P.e., le mariage et la parenté sont
organisés essentiellement pour satisfaire les besoins sexuels de telle façon que ces pulsions
ne menacent pas la solidarité sociale. Renommé pour sa recherche sur le système
d’échange Kula des Îles Trobriandais; les échanges sont régularisés dans un mégasystème
qui assure la stabilité économique dans la région, mais les individus qui y participent
ignorent les qualités homéostatiques de l’ensemble.
http://www.laurenhasten.com
/Malinowski.jpg
http://4.bp.blogspot.com/__uAvTSTfM
ms/S3G8tR-bEeI/AAAAAAAAACo/N
33OjO9kcmE/s200/marvin+harris.jpg
L’écologie culturelle (parfois appelé le matérialisme culturel), surtout liée au nom de
Julian Steward dans les années 1950+, et à Marvin Harris (à gauche) dans les années
1960s et 1970s, met l’emphase sur le rapport société – environnement. L’exemple
mieux connu proposé par Harris est la vache sacrée de l’Inde, qui est un «vidangeur»
assez efficace et donc ne rentre pas en compétition avec les humains pour de ressources.
Les vaches sont donc laissées libres à circuler (elles ne sont pas sacrées, dans le vrai
sens du mot), et fournissent du cuir et d’autres produits quand elles meurent. En
contraste, les cochons de la Nouvelle-Guinée mangent les mêmes choses que les
personnes, et donc sont consommés allègrement, car ils sont une ressource précieuse
mais en compétition avec l’homme. Harris a également suggéré que le cannibalisme
aztèque était lié à un manque de protéine dans la diète. Plusieurs ont critiqué cette
position, qui semble être une forme de marxisme appauvrie et simpliste.
http://www.webpages.uidaho.edu/
~rfrey/images/220/Claude%20
Levi-Strauss.jpg
Structuralisme – développé surtout par Claude Lévi-Strauss dans les années 1950-1970.
Une des seules théories complète et intégrée de la pensée, qui prétend expliquer la culture
comme un système logique basé sur l’échange. Surtout connu pour Les structures
élémentaires de la parenté (1948, où il propose la notion de «l’atome de la parenté»), et
Mythologiques (4 vols., 1964-1971, où il suggère que la dimension narrative des mythes ne
soit qu’un moyen expéditif pour proposer de solutions à des contradictions de la vie
sociale. Les mythes sont donc logiques, même si la structure narrative semble fantastique,
car sa vraie logique est souvent cachée pour ne pas révéler que les contradictions sont en
fait insurmontables et incontournables. Ses théories surtout sur la mythologie transforment
l’anthropologie, car il est désormais possible à voir les détails d’une logique très complexe
et rationnelle qui anime le choix d’images et de structures narratives apparemment bizarres
(pour les observateurs occidentaux habitués à la rationalité rigide de l’offre et de la
demande mercantile). Il renverse le problème du totémisme (pourquoi certains groupes
choisissent-ils de se représenter par de signes largement tirés du monde animal?) en
proposant que le but du totémisme ne soit pas d’unir le groupe, mais de s’assurer que
chaque motif fasse partie d’un système, dont le but est de faciliter l’échange en
fragmentant l’ensemble de la société en composants sémantiquement indépendant (un
aigle est un aigle, un héron est un héron, mais les deux sont dans la même catégorie, des
oiseux), mais dans un rapport de complémentarité sémiotique qui permet l’échange, que
pour Lévi-Strauss est à la base de la vie sociale (les hommes du clan aigle prennent comme
épouses des femmes du clan des hérons; les deux sont symboliquement des oiseaux et donc
placés dans la même catégorie, mais ils s’opposent aux clans ours et carcajous,
mammifères, mais mangeurs d’œufs, donc néanmoins liés à la catégorie aviaire; les
permutations logiques sont autant vastes que les connaissances biologiques permettent).
http://www.mythencyclopedia.com/
images/mlw_0001_0003_0_img0155.jpg
Représentation ancienne du
mythe d’Œdipe, un des premiers
à être analysé par Lévi-Strauss.
Ci-haut, le sphinx lance sa
devinette notoire à Œdipe (Qui
marche à quatre pattes le matin,
deux l’après-midi, et trois le
soir? Réponse: l’homme). Le
sphinx, dévasté par la réponse
exacte, se jette dans la mer;
Thèbes la ville natale d’Œdipe
est enfin libérée, mais notre
héros finit mal, car il tue son
père et épouse sa mère, sans
connaitre leurs vraies identités.
Sur le symbolisme de l’eau, du
féminin et de Thèbes fondée par
Cadmos le frère d’Europa, voir
le PPT Les images du féminin.
Structuralisme/2 – Lévi-Strauss démontra que les mythes possèdent une logique
rigide en dépit des éléments fantastiques qui semblent les composer. Le mythe utilise
un mécanisme précis pour métaphoriser un problème contradictoire et insoluble, ce qui
le permet de proposer une solution à la contradiction, une solution qui est plausible
uniquement dans le contexte de la logique mythique, mais qui ne peut être concrétisée.
Un mythe est donc «bon à penser» le monde, mais ne le transforme pas. Typiquement,
le mythe propose deux métaphores qui substituent les termes du problème. Le mythe
développe une narration uniquement pour proposer d’autres métaphores qui substituent
les images initiales, créant donc des chaines de signification, dont les composants se
transforment en métonymies du problème initial. Éventuellement, le mythe arrive à des
métaphores-substituts qui permettent l’introduction d’un troisième terme, le médiateur,
dont les traits incorporent des éléments des deux séries de métaphores principales. Ces
traits créent l’illusion que les métaphores finales – dont la signification originale
remonte à la contradiction initiale, ne l’oublions pas – ne sont pas tant différentes l’une
de l’autre, et donc il est possible de proposer des «solutions» à des problèmes
autrement insolubles, même si telles solutions restent dans l’imaginaire.
organisation sociale centralisée
«règles»
haut/pouvoir
ciel
cime d’un arbre
autonomie individuelle
«liberté/autonomie»
bas/impuissance
plaine
racines d’un arbre
pomme
Ici, le problème classique de l’ordre social versus l’individualité est métaphorisé par une
parabole qui parle du haut et du bas, substituant des éléments qui affaiblissent la
contradiction, suggérant que les deux termes initiales ne sont pas «vraiment» en opposition.
L’homme qui mange la pomme reste humain, mais incorpore un peu de l’essence
omnipuissante de Dieu, ce qui provoque le vrai Dieu à le chasser du Paradis terrestre.
Il est difficile de catégoriser la pensée de Clifford Geertz, mais son influence sur
l’anthropologie de la fin du siècle est irréfutable. Il met l’accent sur l’agir symbolique
des individus; la culture n’est pas homogène, ni monolithique. Les personnes
l’interprètent selon leurs buts stratégiques. Ces interprétations ne sont pas contraintes par
le besoin d’être homogènes ou cohérents, ni limitées à des domaines particuliers, dont
l’apparence logique et hermétique de «la» culture n’est qu’une illusion projetée sur les
faits par l’anthropologue. P.e., un «jeu» simple comme un combat de coqs (à la Bali)
engage des dimensions psychiques et surtout un combat symbolique pour le statut
politique. Le tout passe par la métaphorisation du coq comme symbole du phallus.
L’analyse du chevauchement de ces chaines de signification est la «thick description».
http://www.indiana.edu/~wanthro/theory_pages/images/geertz-photo.jpg
http://scatterit.com/summer2005
/web/jasper/DigitalPopups/2pop
/images/pixel-face_01.gif
Le (de)constructivisme postmoderne – toujours plus difficile à décrire, au point d’être
insaisissable (d’où l’image à gauche), car la discipline contemporaine est éclatée et sans
cohésion théorique. Cependant, quelques noms brillent, surtout James Clifford, George Marcus
et Johannes Fabian. Ils suggèrent que le savoir, qui inclut les théories anthropologiques, est une
construction, autant que l’est la culture étudiée par les anthropologues. Donc, «la» culture est le
résultat d’un rapport dialogique toujours en évolution entre l’acteur social et l’anthropologue,
un rapport qui ne prend pas fin avec la publication du texte anthropologique «figé» par
l’écriture. Naturellement, ceci mène à des questions de paternité et de la légitimité du texte – à
qui appartiennent les connaissances, et quel est le rôle de l’anthropologue dans ce dialogue?
Peut-il (ou elle) prétendre avoir «créé» les textes qu’il présente sous la rubrique
d’anthropologie? L’anthropologue est-il simplement un traducteur qui déplace le savoir d’un
contexte rhétorique «indigène» et «inculte» à un contexte «intellectuel» dont les traits sont
cohérents avec les traditions humanistes de l’Occident? L’objectivité scientifique est-elle
possible ou même souhaitable? Si l’anthropologue ne parle plus «pour» les autres, est-ce que
ces derniers prennent la parole sans maitriser la langue et la culture de la science? Ironiquement,
cette tentative de se rapprocher de l’Autre en lui donnant une voix plus explicite dans la
construction du texte peut créer un rapport déséquilibré, car le «rapprochement» devient une
forme de colonisation qui nie l’individualité de l’Autre.
L’autre comparé au Nous (une image normalisée de la communauté
qui est projetée dans l’imaginaire du Nous):
L’autre et le Nous
- pour plusieurs, incarne l’exotique (on souligne uniquement
les traits qui établissent un contraste)
-est censé être irrationnel (dominé par la tradition ou par la
culture) (concept d’autorisation – qui a le pouvoir de définir
les normes, la rationalité, le bonheur, etc.)
- est donc une projection de notre imaginaire et de la façon
qu’on prétend se voir
http://www.guydelisle.com/aline/imag
es/titre/couverture_big.jpg
http://images.exoticindiaart.com/mughal/the
_semidivine_exotic_vision_of_beauty_mh27.jpg
http://www.wearethepostmen.com/wp-content
/uploads//2007/12/cheif_illiniwek.jpg
Un autre qui se présente selon les attentes de
«son» autre, dans une construction ritualisée
qui est très ambigüe: est-il ironique? Veut-il
s’isoler de «son» Autre un peu trop raciste en
se cachant derrière un stéréotype? Être trop
conforme est parfois une forme de résistance.
Visions de l’Autre
- Dans l’esprit ethnocentrique exploré par LéviStrauss en Race et Histoire (1960), «nous»
sommes censées incarner la rationalité, et
l’«Autre» serait donc dominé par la dimension
organique ou naturelle (soit impuissant, soit
hyperpuissant); sa vie spirituelle est dominée de
rites «incompréhensibles».
Quand l’Autre ne peut plus constituer un «Nous»
«L’anthropologie n’est pas une science désintéressée
comme l’astronomie, qui s’est développée sur la base de la
contemplation d’évènements et de choses lointaines. Elle
est plutôt le résultat d’un processus historique qui a
assujetti la partie majoritaire de l’humanité à la partie
minoritaire, durant lequel de millions d’êtres humains ont
été pillés de leurs ressources, et leurs institutions et leurs
croyances ont été détruites, pour ne pas mentionner qu’ils
ont été tués sans hésitation, asservis, et infectés par des
maladies pour lesquelles ils n’avaient aucune résistance.
L’anthropologie est la fille de cette époque de violence: sa
capacité d’évaluer objectivement les faits qui entourent la
condition humaine est un miroir, sur le niveau
épistémologique, d’une situation où une partie de
l’humanité a traité l’autre comme un objet.» (original en
anglais; Claude Lévi-Strauss. 1966. Anthropology: Its
achievements and future. Current Anthropology 7:124–27).
http://dmtlibrary.files.wordpress.com/2010/03/colonialism1.jpg
http://hemi.nyu.edu/cuaderno/politicalperformance
2004/colonialism/atsukos%20images/colonialism2.jpg
«In fact, colonialism has never finished. It continues to exist as a cultural
phenomenon. A Japanese cultural studies scholar, Kumagome Takeshi,
claimed in his article 'Japanese Colonial Memory and Modernity:
Successive Layers of Violence' that even [if] there is no colonized, there are
always colonizers (2001: 207-258). Even [if] the era moved to a postcolonial phase, the hegemonic power of the West stays as strong as in
colonialism era.» Atsuko Miyawaki;
http://www.google.ca/imgres?imgurl=http://hemi.nyu.edu/cuaderno/politicalperformance2004/colonialism/atsukos%2
520images/colonialism3.jpg&imgrefurl=http://hemi.nyu.edu/cuaderno/politicalperformance2004/colonialism/atsuko.h
tml&usg=__j3RlTpUxOzLP_pcXJxBBtytw5r8=&h=606&w=621&sz=105&hl=en&start=20&um=1&itbs=1&tbnid=
9gZKYdr09_iQaM:&tbnh=133&tbnw=136&prev=/images%3Fq%3Dcolonialism%26um%3D1%26hl%3Den%26sa
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