
Au cours de l’embryogenèse, la quantité de cellules nerveuses formées est pléthorique et seules
subsisteront celles qui participent activement à la formation du réseau. Les cellules qui n’entrent pas en
contact entre elles ou avec des organes-cibles, organes sensoriels, muscles ou glandes, seront éliminées.
Cette sélection spécifie Ie réseau neuronal et dépend d’une part d’un déterminisme génétique, qui
définit la structure nerveuse générale de l’espèce : c’est l’inné ; et d’autre part de l’influence de facteurs
épigénétiques, qui modulent finement cette structure ; c’est l’acquis. Des jumeaux identiques n’auront pas
les mêmes réseaux neuronaux. L’influence des facteurs épigénétiques se marque surtout durant les
premières années de la vie, qui forment la période d’apprentissage du réseau neuronal. « Apprendre, c’est
éliminer », selon l’aphorisme célèbre de Jean-Pierre Changeux.
La construction du réseau et son immersion dans l’organisme qu’il parcourt de ses ramifications fixeront le
potentiel neuronal pour le temps de vie de l’individu car, contrairement aux autres cellules, les neurones ne
peuvent être renouvelés et nous héritons notre patrimoine neuronal des premières années de notre vie.
Au cours de la vie, comme les autres cellules, les neurones subissent des altérations et peuvent devenir
déficients. Une perte neuronale normale est estimée à environ dix mille neurones par jour. Si ce tribut peut
paraître lourd, il ne représente pourtant que 3% du potentiel neuronal de départ au cours d’une vie de quatre-
vingts ans. La surabondance neuronale garantit largement les pertes quotidiennes. De plus, le réseau est
plastique et, par l’élimination des connexions inefficaces et l’établissement de nouvelles connexions, il peut
rétablir les mailles manquantes et maintenir les circuits.
Durant la vie adulte, le système nerveux garantit ainsi ses fonctions par un double mécanisme,
l’utilisation de ses réserves, mises en place durant son développement, et la plasticité du réseau, qui assure
les remplacements et les compensations. C’est dans cette dynamique d’altérations et de compensations que
s’inscrit le vieillissement nerveux. Il sera le fruit, dans la toile de fond génétique, des accrocs et déchirures
de la vie personnelle.
Mécanismes du vieillissement cérébral
Comme les autres tissus de l’organisme, le tissu nerveux vieillissant est soumis à diverses agressions
et dérives métaboliques. Mieux protégé et manifestement mieux armé pour s’en défendre, il bénéficie en
plus de stratégies de remplacement et d’alternatives de secours. Celles-ci devraient lui permettre de résister
le temps d’une vie. Mais les résistances peuvent être mises en défaut et la détérioration des fonctions
cérébrales, jusqu’alors latente et inapparente, devient brutale et manifeste.
Trois phénomènes majeurs marquent le virage vers la détérioration. Le premier est l’augmentation
de la perte des neurones. Lorsque celle-ci affecte des régions où l’information est redondante, la perte
neuronale n’aura que des effets discrets. Par contre, lorsque la dépopulation neuronale atteint des centres
nerveux stratégiques, à faible nombre de neurones et possédant un large spectre de relations, une perte
même mineure aura des conséquences drastiques, dont l’impact sera d’autant plus grand que les centres
touchés interviennent dans la régulation d’un grand nombre de fonctions, non seulement nerveuses mais
aussi endocriniennes et immunitaires. C’est donc plus la localisation des pertes que leur quantité qui
importe. L’appauvrissement du réseau neuronal, qui rend silencieux des voies et des centres nerveux, est à
la base des dysfonctionnements nerveux manifestes. Bénéfiques au cours de la neurogenèse, car elle
spécifie le réseau, la raréfaction neuronale se révèle dramatique au cours du vieillissement, car elle soustrait
du réseau des voies spécifiques : le réseau désapprend.
Les deux autres phénomènes entraînent la perte neuronale par le dépôt de substances anormales
dans les neurones eux-mêmes. Les enchevêtrements neurofibrillaires sont des accumulations de faisceaux
denses de filaments associés en torsades et constitués de la protéine tau. Leur présence bloque le
métabolisme du neurone, entraînant sa dégénérescence.
L’amyloïde, quant à elle, est une protéine dont les sous-unités sont disposées selon une
conformation plissée. Elle forme des fibrilles qui s’étendent entre les cellules nerveuses, détruisant leurs