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subalterne que de jouer les utilités à repérer encore quelques objets intéressants avant que
l’orthodoxie ne s’en saisisse et – sérieusement, elle – « fasse le travail ».
Il faut se rendre à l’évidence : pour l’hétérodoxie, la stratégie des « domaines
réservés » n’a plus d’avenir. Tous ses anciens monopoles sont contestés, ou en voie de l’être,
et ils le sont d’une manière telle qu’à chaque avancée la norme de scientificité néoclassique
peut prétendre s’en trouver renforcée par le seul fait qu’elle parvient à s’assimiler des objets
longtemps tenus pour lui être hétérogènes – autant de conquêtes présentées comme autant de
succès. A son grand dam, l’hétérodoxie voit donc les unes après les autres ses « choses »
favorites captées, malaxées, digérées… et restituées sous une forme parfaitement
standardisée… mais totalement méconnaissable comparée aux « produits » d’origine. C’est
sans doute là, précisément, en cette distorsion, parfois spectaculaire au point d’en être
choquante, qu’il est possible de repérer au cœur même de cette force impressionnante de
métabolisation et d’uniformisation, le défaut de l’entreprise néoclassique. Comme souvent, le
point de faiblesse est logé au cœur même de la puissance, et si toutes les New economies
néoclassiques illustrent à merveille les possibilités hégémoniques d’une grammaire théorique
voulue la plus systématique possible et appliquée implacablement, sans égard aucun pour la
nature ou la spécificité des objets, elles ne montrent pas moins clairement, et pour les mêmes
raisons – l’uniformité aveugle et l’absence d’égard –, les effets parfois désastreux de la vision
exclusivement économiciste du monde – on serait parfois presque tenté de parler de
maltraitance théorique… La science néoclassique entend parler de tout, et même elle y
parvient, c’est entendu – mais comment en parle-t-elle ?... Si l’hétérodoxie ne peut plus
espérer cultiver sa différence par des luttes d’enclosure perdues d’avance, la question de la
manière, elle, reste entièrement ouverte. Et de ce point vue, une chose est sûre : dès lors qu’il
est question de la manière, la théorie néoclassique ne pourra pas pousser la récupération au-
delà d’un certain stade, d’ailleurs très vite atteint, sauf à se renier elle-même dans ses propres
options théoriques fondamentales – que serait une théorie néoclassique qui déclarerait vouloir
se « sociologiser », se marxiser, ou devenir structuraliste ?... Autre chose qui n’est pas moins
sûre, l’écart entre le bilan nominal – combien de positions conquises, d’objets nouveaux
annexés – et le bilan réel – conquis comment, et pour en dire quoi ? – est si criant que le
maintien d’une concurrence par des courants alternatifs apparaît non seulement comme une
évidence – à moins que les effets d’hégémonie académique dans le champ des sciences
sociales n’en décident autrement – mais comme une nécessité ! Plus encore que le cas du
changement technique et de la croissance endogène, les questions liées au traitement du
politique (comme, dans un registre très proche, celles des institutions) rendent cette nécessité