EFFEUILLAGE, LA REVUE QUI MET LES MÉDIAS À NU LES FEUILLETS, LE SUPPLÉMENT NUMÉRIQUE JUILLET 2016
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PANORAMA
(RE)PENSER LA PLACE DES MARQUES DANS
LES DISPOSITIFS MULTI-ÉCRANS
PAR CLÉMENT PICARD
FONDATEUR DES SCREEN DOCTORS
Clément Picard est consultant pour les médias et les marques. Pour Eeuillage, il livre sa vision des
conditions de développement du fameux «second écran», celui qui nourrit tant de discours, d’es-
poirs et même de fantasmes chez les diuseurs. Pour nancer des dispositifs multi-écran ambitieux,
il préconise une solution: faire des marques les adjuvants de la création. Ne pas les reléguer au rang
de producteurs de discours publicitaires, mais au contraire les intégrer dans le processus média-
tique pour inventer avec elles de nouvelles ressources. Il milite pour que les marques ne soient pas
des acteurs de seconde zone du second écran.
C’est le nerf de la guerre. La question du nancement des dispositifs digitaux est un sujet qui revient régulièrement
dans les discussions que nous menons avec des auteurs, des producteurs et des diffuseurs. Car même si les budgets
sont bien inférieurs à ceux d’un programme télévisé, le développement d’un second écran repsente un coût certain.
Les chaînes étant peu enclines à rallonger les budgets, quelles solutions peuvent-elles être trouvées pour nancer ces
dispositifs ? Cest la question que nous proposons de creuser ici.
La nécessité d’intégrer des marques
On peut considérer que leveloppement d’une expérience en phase avec les attentes et les comportements deslés-
pectateurs via un second écran participe au rayonnement du programme, qu’il peut donc attirer des téspectateurs,
augmenter l’audience globale et favoriser les recettes publicitaires. L’hypothèse est logique. Mais cette relation de
causalité s’avère pourtant complexe à démontrer par les chiffres, puisqu’il est difcile d’évaluer combien de specta-
teurs sont gagnés par le biais du second écran.
Cest dans ce contexte que nous prenons un parti qui nous semble moins incertain : l’intégration des marques. Nous
y voyons une nécessité et une opportunité, à plusieurs titres. Une nécessité pour les producteurs et les diffuseurs,
mais également pour les annonceurs. En effet, l’évolution des usages et notamment ceux de consommateurs de plus
en plus « multi-tâches » a pour conséquence une déperdition de la qualité des contacts publicitaires. Les annonceurs
ont donc besoin de trouver d’autres façons de communiquer, plus en phase avec cette consommation multi-écrans.
Et dans une période dattrition des budgets publicitaires, proposer des espaces de communication plus abordables et
plus ciblés qu’une campagne TV classique constitue une réelle opportunité pour continuer à attirer des annonceurs.
Bien quelle ait la particularité d’intégrer de nouveaux supports, la production multi-écran reste avant tout une pro-
duction médiatique qui ne peut échapper aux logiques économiques et à l’intégration d’annonceurs. Mais si on re-
trouve de ce point de vue une situation assez classique en économie des médias, les formes de communication des
marques doivent, elles, évoluer. Il ne s’agit pas, par exemple, de diffuser sur le second écran un spot de publicité, y
compris avant une vidéo (en « pré-roll »). Ni même de se contenter de positionner un logo tout seul dans un coin. Et
encore moins de tenir un discours commercial pour tel ou tel produit. Laversion du public pour les formes tradition-
nelles de la publicité est encore plus exacerbée sur le smartphone ou la tablette, supports personnels voire intimes
des téléspectateurs.
Publicitarisation et publicitarisation
Dans La Fin de la publicité ? (Éditions Le bord de l’eau, 2014), Valérie Patrin-Leclère, Caroline Marti de Montety et
Karine Berthelot-Guiet, toutes trois chercheuses au CELSA, mettent en lumière une double dynamique de rappro-
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(Re)penser la place des marques dans les dispositifs multi-écrans / Clément Picard
chement entre médias et marques, qu’elles décrivent avec les concepts de dépublicitarisation et de publicitarisa-
tion. Parler de dépublicitarisation, c’est « mettre au cœur du propos le contrepoint de ce qui est publicitaire et dont
on souhaite se démarquer », c’est tenir compte de l’intention des gestionnaires des marques de faire « afchage d’une
disqualication du publicitaire ». À travers toutes les expressions souventsignées par les professionnels de la com-
munication et du marketing sous le nom de brand content (contenu de marque), les marques s’impliquentsormais
couramment dans la production médiatique et culturelle (magazine Air France, radio Monop’, etc.). Leur objectif
est alors de se démarquer de la publicité « traditionnelle », souvent rejetée par les consommateurs, pour trouver des
formes de communication plus subtiles et qui surtout apportent une valeur ajoutée au consommateur. Si la forme
la plus courante est le jeu-concours, on peut aller au-delà et proposer un véritable service. Nous considérons que
c’est le cas quand Cacharel devient le porte-parole des questions des internautes dans les coulisses de « The Voice »
(TF1) via la « v-reporter ». Louise qui mène des interviews exclusives sous les couleurs de la marque, ou quand Les 3
Suisses décryptent en vidéo les tenues vestimentaires des candidats de « Rising Star » (M6) pour aider les téléspec-
tateurs à s’habiller comme leurs artistes préférés : on est exactement dans cette dynamique de dépublicitarisation,
la marque propose des contenus qui n’ont pas les codes « classiques » de la publicité mais qui apportent une valeur
ajoutée au consommateur.
Autre versant de cette dynamique que les trois auteures de ce livre mettent en avant, la publicitarisation signe
l’idée qu’il y a une « adaptation de la forme et des contenus des médias à la nécessité d’accueillir de la publicité []
an de réduire la rupture sémiotique entre contenu éditorial et contenu publicitaire pour que la publicité fasse gure
dexpérience médiatique à part entière ». Dans la problématique qui est la nôtre – trouver un mode denancement
pour le second écran qui serve les intérêts des acteurs en place – nous préconisons cette piste de cation : les conte-
nus et les interactions du second écran doivent être pensés dès le départ dans l’optique d’accueillir une marque. En
effet, pour que lintégration dune marque soit la meilleure possible – c’est-dire utile et acceptée par le public, vi-
sible et efcace pour l’annonceur –, elle doit se présenter comme naturelle et cohérente.
Repenser le lien entre production médiatique et intérêts des marques
Cest de notre point de vue le lien entre production médiatique et intérêts des marques qui doit être repensé. Les lo-
giques publicitaires ont longtemps été refoulées par les acteurs de la production médiatique et n’ont donc pas été au
centre des questionnements. Mais en tenant à distance les logiques publicitaires, on s’interdit une vraie intégration
de la marque et donc une elle valorisation (économique) de celle-ci, ainsi que l’apport de contenus intéressants
pour les consommateurs. De la même façon que le second écran doit être pensé très en amont, en même temps quon
conçoit le programme, l’ingration d’une marque doit elle aussi être imaginée très tôt. Ce qui va nécessiter de faire
collaborer plusieurs acteurs, là aussi en amont de la production : les régies, les agences médias et/ou les annonceurs.
Aujourdhui l’intégration des marques est un impératif pour le développement du second écran, et pour faire du
second écran lui-même un levier de développement pour le producteur et le diffuseur. Mais cette immixtion du dis-
cours publicitaire doit tenir compte de la spécicité du support (personnel, intime) et de la relation (enrichissement,
valeur ajoutée) du second écran. Nous considérons que tout discours purement marchand ou promotionnel est à
proscrire, au prot d’une communication de marque, qui mette en évidence ses valeurs et son utilité. Dans ce cas, les
marques peuvent soutenir la création de productions originales, susceptibles de servir le programme, la chaîne, le
public. Faire du second écran un second écrin (publicitaire) n’a selon nous rien d’un vice, bien au contraire.
Multi-écran ou transmédia ?
À la différence de la logique transmédia, qui pense une dissémination des contenus dans l’espace et dans le temps et
des utilisateurs au comportement « migrateur » qui passeraient d’un support à un autre pour vivre une expérience
dans le temps long jour après jour, la logique multi-écrans consacre une consommation avant tout simultanée au
programme télévisé ou en tout cas concentré autour de celui-ci (avant, pendant et après).
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(Re)penser la place des marques dans les dispositifs multi-écrans / Clément Picard
Parler de multi-écran plutôt que de transmédia c’est, en outre, valoriser une expérience à la carte où l’utilisateur a le
choix daller plus loin, de faire un pas de pour mieux comprendre, d’accéder à des contenus enrichis, de les ar-
chiver, de jouer, de participer s’il le souhaite, mais où l’utilisation de l’ensemble du dispositif n’est pas indispensable
pour comprendre le propos, ni nécessairement chronophage.
Si la pensée transmédia constitue à bien des égards un excès de théorisation éloignée des pratiques réelles des usa-
gers, elle n’en demeure pas moins un repère, une bonne limite, autant qu’une direction, celle du rapprochement des
supports et des formes.
Les screen doctors accompagnent les producteurs de contenus et les marques dans la conception d’experiences multi-écrans.
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