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Prise en charge des troubles du langage écrit chez l’enfant
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été le reflet d'une part de cette dichotomie entre
apprendre à lire au plus grand nombre et traiter
individuellement ceux qui n'y arrivent pas, et
d'autre part des conflits entre thérapeutes sur les
causes explicatives du trouble de la lecture. Dans
ce contexte, la lecture est envisagée comme un
processus unitaire où les mécanismes d'identifica-
tion des mots et l'accès à la compréhension ne sont
pas clairement dissociés.
Il faut attendre la fin du
e siècle, avec l'apport
du courant cognitiviste, pour que les processus
d'identification des mots écrits et la lecture pro-
prement dite soient clairement différenciés. De
cette confusion entre mécanismes d'identifica-
tion et d'accès à la compréhension émergent par-
fois de surprenantes conclusions sur les étiologies
des troubles de lecture et sur le choix des orienta-
tions thérapeutiques, alors qu'en fait la plupart
des méthodes traitent d'abord l'identification des
mots puis parallèlement renforcent ce processus
par un accès au sens. En fait, les méthodes empi-
riques ont bien souvent exploré des voies qui ont
pu, pour certaines, être validées ultérieurement
scientifiquement. Les acquis scientifiques sur le
traitement de la reconnaissance des mots à partir
de modèles sériels ( cf. les modèles présentés dans
le premier chapitre, tels que les modèles à double
voie [ 4–6 ]) vont générer à leur tour des confusions
entre « marqueurs de déviance » et dysfonction de
la compétence de lecture [ 7 ] n'amenant pas les
résultats escomptés en remédiation. En effet, la
question, comme nous venons de le voir au cha-
pitre 2 , de l'impact des capacités reliées à la lec-
ture sur le développement déviant de la lecture,
excepté pour les compétences d'analyse phoné-
mique, reste posée.
De plus, la complexité des rapports entre le lan-
gage (oral et écrit) et la cognition qui ont toujours
été débattus redevient centrale dans la construc-
tion des protocoles de rééducation du langage.
Dans ce chapitre, nous allons décrire les trois cou-
rants (organiciste, instrumental et psychoaffectif)
qui ont animé les débats autour des causes explica-
tives et des conduites de traitement, d'aménagement
de la dyslexie. Ces trois courants permettent de
situer et de comprendre comment, en France, les
orientations de la rééducation de la dyslexie se sont
élaborées, puis confrontées entre un courant instru-
mental, inspiré du courant organiciste représenté
par Borel-Maisonny (1900–1995), et un courant
psychoaffectif animé par Chassagny (1927–1981).
Progressivement, par le développement des idées et
concepts au sein du courant organiciste, puis sous
l'impulsion des travaux en psycholinguistique et en
neuropsychologie, de nouvelles directions rééduca-
tives sont apparues dans lesannées 1980, sans pour
autant exclure les précédentes.
L e courant organiciste
De la lésion au déterminisme
cérébral
La publication en 1895, par Hinshelwood [ 8 ],
chirurgien ophtalmologiste, d'un article concer-
nant un adolescent non lecteur souffrant de ce
qu'il nommera une « cécité verbale congénitale »
inspire un médecin généraliste, Morgan, qui
publie à son tour, en 1895 [ 9 ], la première descrip-
tion d'une dyslexie développementale. Cette étude
de cas porte sur un jeune adolescent âgé de 14 ans
qui souffre de troubles massifs pour lire et écrire,
et cela malgré une scolarisation adéquate et un
niveau d'efficience intellectuelle normal. En fait,
quelquesmois plus tôt, Kerr [ 10 ], secrétaire médi-
cal, avait publié une étude comparable. Si la pater-
nité de la première description d'une dyslexie est
donnée à Morgan, la place médicale et sociale
qu'occupe par la suite la dyslexie est à attribuer à
Hinshelwood qui publie entre 1896 et 1911 une
série de rapports et d'articles sur cette maladie.
Selon lui, ce défaut d'acquisition et de stockage
dans le cerveau de la mémoire visuelle des lettres
et des mots est héréditaire, et il affecte davantage
les garçons. Hinshelwood différencie l'alexie chez
les enfants souffrant d'un retard mental, de la
cécité verbale constituant les cas les plus graves
des troubles de la lecture, et la dyslexie qu'il quali-
fie seulement de retard d'apprentissage à lire.
Cet intérêt, en cette fin de siècle, pour les troubles
de la lecture chez l'enfant fait suite à la publication
de Déjerine, en 1892 [ 11 ], décrivant des patients
adultes avec un trouble isolé du langage écrit étant
dans l'incapacité ou ayant des difficultés à lire
alors qu'ils peuvent écrire. Il dénomme cette
affection « cécité verbale pure », encore appelée
« alexie pure ou alexie sans agraphie ». Assez rapi-
dement, des interrogations émergent sur les rela-
tions entre les différents centres fonctionnels du
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