doi: 10.1684/nrp.2010.0077
Mémoire et identité
dans la phénoménologie
d’Edmund Husserl :
liens avec les conceptions
des neurosciences cognitives
Memory and identity
in the phenomenology
of Edmund Husserl:
links with the conceptions
of cognitive neuroscience
Résumé Husserl différencie le souvenir à long terme ou « ressou-
venir », du souvenir à court terme, qu’il qualifie de
phénomène de « rétention ». La tentative de définition de l’essence profonde de la rétention
amène Husserl, par le biais de sa méthode philosophique particulière appelée phénoméno-
logie, vers cette conscience absolue invariante présente en toute conscience. La rétention se
révèle être alors, non pas un moment tout juste passé, gardé en mémoire pour qu’il y ait une
saisie complète d’un objet dans le temps, mais un moyen constitutif de cette donnée en
conscience. La rétention est en fait une partie de la conscience absolue et est ce qui permet
à la conscience d’être consciente de quelque chose. La rétention est ce phénomène constitutif
me permettant à la fois d’être conscient et de comprendre comment je suis conscient. Husserl
voit deux intentionnalités de la conscience, permises par la rétention : la rétention est en fait ce
point d’intersection entre mémoire à court terme et identité, entre un être en train de penser et
l’être qui vit.
Mots clés : rétention
•
ressouvenir
•
conscience
•
temps intime
•
perception de perception
•
conscience absolue et identité
Abstract Husserl distinguishes long-term memory or “recollec-
tion”from short-term memory, a phenomenon he
calls “retention”. The attempt to define the very essence of retention leads Husserl,
through its particular philosophical method known as phenomenology, to this invariant
absolute consciousness present in all consciousness. Retention does not seem to be a
moment just past, kept in memory so that there is a complete seizure of an object captu-
red in time, but a way of constituting the given conscience. Retention is in fact part of
the absolute consciousness and is what allows consciousness to be conscious of some-
thing without knowing it consciously builds up the meaning of the object of thought it
is collecting in consciousness. Retention is the constitutive phenomenon allowing me
to be both aware and understand how I am aware. Husserl sees in me two intentionalities
Article de synthèse
Rev Neuropsychol
2010 ; 2 (2) : 157-70
Correspondance :
M.-L. Eustache
Marie-Loup Eustache
Département de philosophie,
Université de Caen/Basse-Normandie,
Esplanade de la Paix,
14032 Caen Cedex
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of consciousness, permitted by retention: retention is the point of intersection between
short-term memory and identity, between a being that is thinking and a being that lives.
Key words: retention
•
recollection
•
consciousness
•
intimate time
•
perception of perception
•
absolute consciousness
•
identity
Même si le concept est au centre de son œuvre, le
philosophe allemand Edmund Husserl (1859-
1938) évite l’usage du mot « mémoire » dans son
ouvrage majeur intitulé : Sur la phénoménologie de la
conscience intime du temps, Partie B (1893-1917) [1].
Ce terme est en fait polysémique et cristallise, à la fin du
XIX
e
siècle et au début du XX
e
, des divergences de vue entre
les disciplines. Du fait de sa grande richesse, cette période a
été qualifiée d’âge d’or d’étude de la mémoire [2]. Pour la
psychologie expérimentale naissante, la mémoire est princi-
palement conçue comme une fonction instrumentale, une
« mécanique remémorative ». Au contraire, Husserl perçoit
dans ce concept une dimension beaucoup plus vaste.
Certainement pour ne pas entrer dans des polémiques sur
le sujet, il conserve une position de philosophe et utilise le
terme de « conscience » dans ses principaux développe-
ments théoriques.
La psychologie expérimentale de la mémoire est
représentée à cette période par Hermann Ebbinghaus.
Ce psychologue allemand (1850-1909), professeur à
l’université de Berlin, appliqua le premier les méthodes
expérimentales à des fonctions de haut niveau, la mémoire
et l’apprentissage, les travaux s’étant cantonnés jusqu’à
cette date à l’étude de la sensation et des seuils perceptifs.
Son livre « Sur la mémoire :une contribution de la psycho-
logie expérimentale » (1885) est considéré comme un texte
fondateur de la psychologie expérimentale [3]. Écrit en
langue allemande, il sera traduit en anglais lors de la révo-
lution cognitive des années 1960. Ebbinghaus est ainsi le
premier à avoir élaboré des paradigmes expérimentaux
standardisés pour l’étude de la mémoire. Il utilise dans ses
expériences un matériel très dépouillé : de simples syllabes
sans signification. Il crée ainsi 2 300 syllabes du type
consonne-voyelle-consonne (CVC). L’utilisation de ce type
de matériel, repris par différents auteurs, favorise une défi-
nition mécaniste de la mémoire. Ebbinghaus a décrit la
courbe de l’oubli et l’a formalisée sur le plan mathé-
matique. Cette courbe a permis de rendre compte du déclin
des traces mnésiques au fil du temps. Pour cela, Ebbinghaus
a mémorisé des séries de syllabes sans signification et a
testé sa mémoire à différents intervalles de temps (de quel-
ques minutes à un mois) en calculant l’économie au
réapprentissage, c’est-à-dire la facilité à réapprendre les
séries de syllabes. L’oubli est d’abord rapide puis ralentit
au fur et à mesure que le délai s’accroît. Pour rendre
compte de cette évolution, Ebbinghaus utilise les termes
de « fonction de rétention ». Toutefois, le terme de rétention
n’a pas la même signification chez les deux auteurs,
puisque les expériences d’Ebbinghaus portent sur de
longs délais. Au contraire, la rétention chez Husserl
concerne « le souvenir d’un moment tout juste passé » et
fait ainsi davantage référence à la mémoire à court terme
ou mémoire de travail (4). La contribution majeure d’Ebbin-
ghaus est donc la mesure de la mémoire à long terme au
moyen de méthodes expérimentales. Ce n’est toutefois pas
la seule, loin s’en faut, car cet auteur a aussi développé une
conception originale et novatrice de la mémoire qui ne
réduit pas celle-ci au souvenir conscient. Il considère
ainsi, dans le premier chapitre de sa monographie publiée
en 1885 (quelques années avant la naissance de la psy-
chanalyse), que le concept de mémoire inclut également
les modifications qui surviennent dans notre comportement
après avoir vécu une expérience et cela à notre insu. Sa
méthode d’économie au réapprentissage est une approche
expérimentale de cette conception puisqu’elle vise à mettre
en évidence un gain d’apprentissage alors que le sujet
semble avoir oublié l’information.
Les conceptions de la mémoire développées par Ebbin-
ghaus étaient souvent présentées de manière réductrice
dans la première partie du XX
e
siècle : la mémoire était
décrite comme étant simplement un instrument, une sorte
de fonction remémorative. Cette théorie caricaturée a pu
pousser Husserl à ne pas utiliser ce terme de « mémoire »
et à lui préférer celui de « conscience ».
La théorie de la mémoire (même si elle ne porte pas ce
nom), élaborée par Husserl, nous semble intéressante à faire
partager car cet auteur avait pressenti les relations entre
mémoire et conscience, voire leur intrication mutuelle, il
avait aussi perçu un lien entre identité et mémoire. Sa
conception de la mémoire peut être considérée comme un
lieu dynamique et évolutif. Pour cet auteur, si la
« mémoire » est difficile à définir, c’est parce qu’elle est
liée à la conscience, concept sur lequel repose toute sa
philosophie. Nous souhaitons montrer dans cet article
que cette conscience est mémoire en acte et que la vision
de cette mémoire « constituante » (en plus d’être remémo-
rative) est très moderne. La conscience décrite par Husserl
révèle en fait ce que nous voulons nommer une
« conscience-mémoire » : cette mémoire continue devient
alors constituante en elle-même et au final constituante
d’une identité.
C’est ce lien entre mémoire et identité que nous souhai-
tons éclairer dans cet article, au travers des écrits du
phénoménologue E. Husserl, en les mettant en perspective
avec les travaux actuels effectués en neuropsychologie
et en neurosciences cognitives. En effet, la « vision de
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la mémoire » dans ces disciplines a considérablement
évolué depuis une cinquantaine d’années. Au début de la
« révolution cognitive » des années 1960 [5], les travaux
ont porté principalement sur des tâches très simples
(apprentissage de listes de mots dans la tradition d’Ebbin-
ghaus). Plus récemment (depuis les années 1980), l’étude
de la mémoire s’est étendue à des situations extérieures au
laboratoire : c’est l’étude moderne de la mémoire dans la
vie quotidienne illustrée principalement par l’étude de la
mémoire autobiographique. Des concepts élaborés anté-
rieurement (par exemple mémoire épisodique, mémoire
sémantique…) ont été utilisés pour décrire la mémoire
autobiographique dans des acceptions sensiblement
différentes que leur définition première. La mémoire auto-
biographique est devenue le concept clé à la charnière
entre mémoire et identité.
Les liens entre mémoire et identité peuvent être formu-
lés de différentes façons : comment comprenons-nous avec
autant d’assurance que nous restons le même, alors que
nous mémorisons au fur et à mesure un nombre important
d’informations nous faisant mûrir, changer, devenir autre ?
Comment expliquer alors que nous soyons toujours le
même en devenant sans cesse autre ? Mémoire et identité
ne sont-elles pas finalement antinomiques ?
Dans un premier article, nous avions rapproché les
conclusions de Husserl de développements théoriques des
neurosciences actuelles, notamment les conceptions de la
mémoire de travail développées par Alan Baddeley [6, 7].
Nous pensons qu’une même approche sera tout aussi
féconde en ce qui concerne la formation de l’identité. En
effet, le travail conceptuel de Husserl décrit ce que nous
appelons une « conscience-mémoire », constitutive d’un
soi se développant tout en restant lui-même. Comment
Husserl d’une part, et des neuroscientifiques actuels
comme Martin Conway d’autre part, parviennent-ils à
souligner une mêmeté identitaire dans un ensemble
modulé à chaque instant [8, 9] ? Cette description de la
mémoire implique d’autres questions à la fois théoriques
et appliquées, menant dans certains cas à des problèmes
éthiques, comme de savoir si des troubles de l’identité,
rencontrés dans diverses pathologies, sont dus à
un dysfonctionnement de la mémoire elle-même (en
tant qu’instrument), ou à un désordre de l’identité ?
Mais existe-t-il vraiment une frontière entre le soi et la
mémoire ?
Husserl et la phénoménologie
de la mémoire
E. Husserl est un philosophe né en Moravie (Autriche-
Hongrie) en 1859 et mort en 1938. Suivant des cours de
mathématiques, de philosophie et d’astronomie, il obtient
un Doctorat de mathématique à Vienne, intitulé : Contribu-
tion à la théorie du calcul des variations, en 1882. Il suit, en
1883, l’enseignement de Franz Brentano qui va influencer
le cours de sa vie, si bien que Husserl ne se consacre
plus qu’à la philosophie par la suite [10]. Il fonde sa propre
méthode philosophique, la phénoménologie, qui étudie
les conditions de possibilité de la connaissance chez
l’Homme. Cette « science », comme Husserl la désigne,
part de cette évidence que la conscience est intentionnelle,
faite pour avoir un objet toujours en conscience.
Le terme d’intentionnalité, si prégnant dans sa philoso-
phie, fut proposé pour la première fois par Brentano
lui-même : celui-ci définit l’intentionnalité par le simple fait
que toute conscience soit conscience de quelque chose.
La phénoménologie est l’étude des phénomènes reçus en
conscience. Il ne s’agit pas d’une approche singulière du
sujet, mais d’un essai de regard objectif sur le comment
de la réception d’un perçu, souvenu ou imaginé (d’une
présence en moi, qui est plus que moi et qui finit paradoxa-
lement par me construire). Husserl s’intéresse alors à ce qui
entre en conscience, indépendamment de ma singularité,
c’est-à-dire à ce qui se donne à la conscience comme vérité
à organiser, aux phénomènes, et c’est ce qui nous préoccupe
ici, à comment la conscience accueille ces phénomènes et
les reçoit comme vécus.
Comment la conscience constitue le sens à recevoir et
finalement comment mémorise-t-elle au fur et à mesure les
informations pour en construire une cohérence, une unité
signifiante ?
À travers l’ouvrage de Husserl, Sur la phénoménologie
de la conscience intime du temps, Partie B (1893-1917) [1],
nous cernerons sa conception de la mémoire, puisque ce
recueil retrace l’évolution historique des concepts utilisés
par l’auteur pour décrire la mémoire et la conscience
constituante chez l’Homme.
La phénoménologie correspond à ce que Husserl
désigne par les termes de « psychologie purement inten-
tionnelle », puisqu’elle ne s’intéresse, ni à la personnalité
du sujet (il n’est pas perçu en tant qu’individu), ni à l’objet
de pensée dans son contenu de sens, mais au rapport de la
conscience à ce type d’objet. Lorsque la conscience est
regardée en elle-même, elle n’est pas saisie d’après ce
qu’elle forme, mais en tant que structure capable de
former. Ce regard réflexif de la conscience sur elle-
même, par soustraction de tout ce qui est individuel et
personnel en elle, est appelé « réduction phénoménolo-
gique»:c’est la méthode de la phénoménologie. À partir
de cette réduction, je suis pleinement un moi capable de
connaître. Grâce à cette réduction, je suis face à ma
conscience purement constitutive, je fais face à ce que
Husserl appelle « la conscience absolue ». C’est elle
qui me décrit finalement comme un être capable de com-
prendre les conditions de possibilité de la connaissance,
dont les conditions de possibilité de la connaissance de
soi. J’ai, en phénoménologue, un deuxième regard sur
les choses qui m’entourent ou qui me parviennent en
conscience : je perçois alors la perception elle-même et
sa possibilité même.
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La découverte, par elle-même,
d’une conscience absolue constituante
En phénoménologie, la conscience est un pont vers un
sujet de pensée ; cela est dû à son caractère intentionnel.
L’intentionnalité s’applique à la réflexion sur le monde,
mais aussi à la réflexion de soi sur soi. C’est cette deuxième
acception du mot « réflexion » que nous retiendrons ici,
pour aboutir aux conceptions de Husserl sur la mémoire.
Cette réflexion du soi sur lui-même est opérée dans les
Leçons sur le temps, où Husserl découvre la présence
en lui d’une conscience absolue constituante, c’est-à-dire
un noyau dur invariant formant les données reçues en
conscience. Si Husserl est le créateur de la phénoménolo-
gie et de cette méthode de la réduction phénoménologique
évoquée ci-dessus, il n’est conscient de l’existence en lui
d’une conscience absolue constituante qu’après avoir
découvert la présence en lui d’une mémoire constituante.
Pour cela, en décrivant la méthode de la phénoménologie
comme nous venons de le faire, nous manquons l’idée
fondamentale que c’est par l’étude du souvenir en lui-
même que Husserl découvre la conscience absolue, qui
sera l’assise de la phénoménologie. En effet, c’est lorsque
Husserl s’intéresse au phénomène de mémoire, et en
particulier de la mémoire d’un temps venant tout juste de
passer (qu’il nomme « souvenir frais », puis « rétention »),
qu’il fait la découverte de cette « conscience absolue »
purement constitutive, en lui. Il en résultera une véritable
méthode, la réduction phénoménologique, capable de
nous mener vers cette conscience absolue elle-même,
vers ce « moi invariant » caché au fond de nous-même et
fondamentalement constitutif d’un soi unique, d’une
possible identité.
Dans son ouvrage Sur la phénoménologie de la cons-
cience intime du temps, Partie B (1893-1917) [1], Husserl
s’attache à décrire l’essence du souvenir. Pour bien com-
prendre la démarche de Husserl, il faut saisir que le concept
de « souvenir » englobe différents modes de vécus passés,
selon qu’ils sont plus ou moins éloignés dans le temps par
rapport à ma conscience actuelle : il différencie ainsi
le « ressouvenir » du « souvenir frais ». Qu’entend-il par
« ressouvenir » ? Le « ressouvenir » est le souvenir auto-
biographique : je me rappelle au présent d’un événement
vécu jadis, mais qui est inactuel au présent, matériellement
bien que présent mentalement. Je me souviens d’un
moment précis à l’université, bien que je ne sois plus
étudiante. Au contraire, le « souvenir frais » implique la
présence particulière d’un « souvenir » d’un événement
venant tout juste de se passer (comme un son venant tout
juste d’être entendu) mais ayant encore une présence au
présent. Dans l’exemple développé par Husserl, le son
tout juste passé dans une mélodie en cours d’écoute est
encore présent en moi, pour que je puisse saisir le nouveau
son et l’assembler avec, ceci permettant la saisie de la
mélodie entière dans son déroulement. Le problème posé
par ce type de souvenir bien particulier, d’un moment passé
encore là au présent, est que ce son n’est plus, il est qualifié
de souvenir puisqu’il s’agit toujours d’un élément vécu dans
le passé, mais en même temps il est encore présent (dans
l’activité en cours) et n’est donc pas vraiment un souvenir,
comme le ressouvenir peut l’être. Husserl, et c’est ce qui
importe ici, finit par découvrir que ce son passé encore là,
n’est pas vraiment un souvenir, mais il est une marque de
« rétention », c’est-à-dire un moment constitutif de la
conscience elle-même, gardant de manière brève un
temps en mémoire.
La rétention pour Husserl est une fonction de stockage,
mais elle n’est pas le contenu lui-même. La rétention est
constituante : elle est un geste de la conscience. Si la
conscience rétentionnelle constitue du sens, cela se fait
indépendamment du sujet, sans qu’il soit conscient
qu’une conscience en lui constitue. Derrière cette mémoire
rétentionnelle (ou mémoire de travail [4]), se lit pourtant la
présence d’un Je invariant, l’existence de la conscience
absolue. C’est toujours sur la base du même Je invariant
que le temps intime d’un sujet est permis (première inten-
tionnalité), ou bien que la constitution se perçoit en
elle-même (deuxième sorte d’intentionnalité).
C’est donc par cette description de la mémoire réten-
tionnelle que Husserl découvre la conscience absolue, ce
moi toujours invariant. La conscience absolue est donc
découverte grâce à l’étude du « souvenir », et plus précisé-
ment de la rétention. Si notre conscience fait face à un
divers de sensations perceptives, elle seule peut organiser
ce divers de manière linéaire pour que le sujet puisse
comprendre cette information reçue. Il existe alors un lieu
invariant, constituant le multiple pour le rendre continu et
perceptible pour une même identité : ce lieu n’est autre que
la conscience absolue.
La conscience et la mémoire
Bien que Husserl n’utilise pas le terme de « mémoire »,
qu’il parle de rétention, de ressouvenir, il est clair que
nous voyons de manière nette à travers son analyse,
que mémoire et conscience sont intrinsèquement liées
chez lui : en effet, la conscience intime (temporelle et
consciente) n’est rendue possible que par la rétention,
de même la rétention n’est possible que parce qu’elle est
en la conscience, plus encore, elle est une partie active
de la conscience elle-même, bien que cette conscience,
on l’a vu, soit passive lorsqu’elle travaille (la rétention
travaillant en dehors du temps de notre conscience
consciente).
D’ailleurs, si l’étude de la mémoire permet à Husserl de
découvrir une conscience absolue en nous, il faut se rendre
àl’évidence que mémoire et conscience sont entremêlées.
Husserl décrit une conscience à la fois dépendante de
la rétention pour être et porteuse de cette capacité en elle-
même. Ainsi, si la rétention n’est pas assimilée clairement
au terme de « mémoire » chez Husserl, elle n’en est pas
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moins un acte de maintien en mémoire et un acte constitutif
de connaissance. La rétention est bien une forme de
mémoire et, si elle est ce qui permet à la conscience
d’être pleinement elle-même, c’est parce qu’elle est
une partie de celle-ci. Mais, finalement, qu’est-ce que
la mémoire ? Qu’est-ce que la conscience ? Existe-t-il
finalement vraiment une frontière entre conscience et
mémoire ?
Chez Husserl, si la mémoire n’est pas indépendante,
elle n’est pas non plus aux ordres de la conscience.
Elles sont intrinsèquement liées. Voilà pourquoi nous
utiliserons les expressions de « conscience-mémoire » ou
de « mémoire continue » (termes que nous proposons),
cela pour insister sur cette dualité. Conscience et mémoire
seraient quasiment deux synonymes, sauf que le premier
terme insiste sur l’unité du soi, et le deuxième, sur sa
croissance et ses modifications incessantes.
Husserl a voulu montrer l’importance de l’intentionnalité
de la conscience, révélatrice à la fois d’un soi identitaire et
d’une conscience dynamique, en transformation constante.
Le terme de « mémoire continue » respecte ce souci d’unité
de la conscience, cher à Husserl, tout en soulignant
son caractère de mémorisation permanente, impliquant le
changement. De même, le terme de « conscience-
mémoire » retrace la vision multiple d’une unité se dévelop-
pant au fur et à mesure et abritant ses propres changements.
Cette position adoptée par Husserl correspond à certai-
nes conceptions de la mémoire développées aujourd’hui en
neurosciences. La mémoire, si elle est une fonction
d’apprentissage et de maintien (de manière consciente ou
inconsciente), renvoie aussi à une multiplicité de souvenirs
et de savoirs. De plus, « la mémoire » n’est plus perçue
comme étant figée, ajoutant simplement au fur et à mesure
le passé entrant, mais la mémoire est changeante, évolue
et se reconstruit sans cesse. Il existe donc bien, dans
les conceptions actuelles, cette idée de « conscience-
mémoire » évoluant sans cesse. Si conscience et mémoire
ne sont pas disjointes, on ne peut dire non plus que la
conscience soit la mémoire, puisque sinon, je retirerais à
la conscience sa substance.
Nous avons pu saisir, par l’analyse de ce texte majeur
d’Husserl, deux niveaux de mémoire, l’une rétentionnelle
(passive) et l’autre possédant en elle les souvenirs. Ainsi,
soit la conscience se sert de la mémoire et donc est
mémoire, soit elle puise dans la mémoire. Finalement
conscience et mémoire travaillent ensemble. La rétention
développée par Husserl est donc à la frontière de la cons-
cience et de la mémoire, ou plutôt le lieu même de leur lien
insécable, ce qui permet de lire chez Husserl une véritable
inséparabilité ou interdépendance de la mémoire et de
la conscience, et même de voir en elles une entreprise
commune où il est parfois difficile de les distinguer. Cet
entrelacs révèle en tout cas le caractère continuel de la
mémoire, se fondant au fur et à mesure que la conscience
vit. Cette « conscience-mémoire » explique la continuité
indéniable de notre soi intérieur et sa possibilité même.
Une vision moderne
de la mémoire chez Husserl :
la « conscience-mémoire »
Cette expression de « conscience-mémoire » n’est pas
qu’une interprétation avec un œil moderne de la philo-
sophie de Husserl, mais bien une reconnaissance de moder-
nité en celle-ci. En effet, nous savons que Husserl fait
référence au concept de « mémoire » lorsqu’il étudie la per-
ception d’un son de manière phénoménologique : il utilise
d’ailleurs le terme à la page 92 du recueil étudié (Sur la
phénoménologie de la conscience intime du temps) :
«Qu’est-ce qui fait alors la différence entre la cons-
cience temporelle originaire, dans laquelle le passé est
vécu en relation au maintenant, et la conscience temporelle
reproductive ? En d’autres termes : qu’est-ce qui différencie
la conscience temporelle dans la “perception”d’un proces-
sus, ou d’une durée, de la conscience temporelle dans un
souvenir d’un passé lointain ?
Faut-il dire : dans ce dernier cas, celui de la mémoire au
sens courant, une apparition est donnée, une durée ou un
processus est donné dans une apparition qui dure ou une
consécution d’apparition changeante, de sorte que toute
cette temporalité “présente”est un représentant, une
image, pour une temporalité passée ? ».
Husserl parle donc de « mémoire au sens courant »,
pour qualifier un processus de remémoration autobio-
graphique, un ressouvenir. Cependant, si Husserl prend la
peine de qualifier ce sens de la mémoire comme étant un
sens courant, c’est bien que, pour lui, la mémoire englobe
un autre sens.
Cette citation de Husserl permet non seulement de
montrer la seule occurrence du terme de « mémoire »
dans cet ouvrage, qui pourtant en traite pleinement, et de
souligner cette idée que la mémoire est plus que le ressou-
venir chez Husserl (d’où certainement le refus d’usage du
terme qui aurait causé polémique et ambiguïté à l’époque) :
il y a retenue déjà au sein même de la perception, la
mémoire n’est donc pas simplement le lieu du passé, mais
est ce qui le permet en instituant un présent. Si la mémoire
est plus qu’une remémoration pour Husserl, elle devient
alors une retenue d’information en elle-même. Cette
qualification est essentielle puisqu’elle amène avec elle
une vision très moderne d’une mémoire liée à la
conscience, autant constituante que remémorative.
Nous avons utilisé l’expression de « mémoire conti-
nue » chez Husserl, entendant par là l’idée d’une
« conscience-mémoire », c’est-à-dire d’une mémoire au
présent et non d’une mémoire simplement remémorative.
Dans le ressouvenir en effet, la mémoire se détache au
contraire du moment perceptif, il n’y a alors qu’une
continuité indirecte entre mes souvenirs et le vécu au
présent. En cela la mémoire du ressouvenir (secondaire),
est différente de notre conscience au présent.
Ainsi, la mémoire se révèle être aussi cette mémoire
primaire, où le présent se lie au passé d’une manière spon-
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