TRAVAUX DE L’UNIVERSITE SAINTS CYRILLE ET METHODE
DE VELIKO TIRNOVO
Tome VIII, livre 1 Faculté des lettres 1970/71
NOTES SUR LA STRUCTURE DES PROVERBES FRANÇAIS
I. GENERALITES
Un grand nombre d'humanistes et de linguistes ont consacré leurs efforts à
l'étude des proverbes. Les premiers ont voulu atteindre le for intérieur de
l'Homme à travers ces formes cristallisées pour s'instruire et pour laisser des
préceptes précieux aux générations à venir. Il y a plus de deux mille ans Aristote
écrit que «les proverbes sont des fragments d’une très ancienne sagesse,
préservée des naufrages et des ruines grâce à leur brièveté et à la justesse de leur
ton»
1
. Le plus souvent les parémiographes (ceux qui étudioni les proverbes
du grec «paremia» proverbe) publient des recueils où les proverbes sont
donnés hors de tout contexte linguistique. On ne peut pas leur reprocher cette
façon de procéder car il est extrêmement difficile de recréer avec justesse les si-
tuations dans lesquelles un proverbe est et peut être employé. Le grand
folkloriste et écrivain de la Renaissance bulgare P. R. Slavéikov a donné de
beaux exemples de proverbes, situés daus leur milieu naturel - la langue parlée.
C'est là que le proverbe prend toute sa force. Si dans un dictionnaire le proverbe
a besoin d'explication à cause de son sens connoté, il n'en est pas ainsi de
l'emploi d'un proverbe dans la communication le contexte, ainsi que la
situation extralinguistique suffisent pour rendre clair son sens. En outre, le
proverbe dans ce cas sert à renforcer une affirmation; à donner raison à un acte,
1
1 E 1 i a n-J. Finbert, Dictionnaire des proverbes du monde, p. 17.
à pardonner une faute, à consoler, à reprocher.
Il serait exagéré d'affirmer que tous les proverbes reflètent la sagesse des
nations. Le mot sagesse ne serait pas applicable dans le cas l'on conseille la
résignation Le droit du plus fort est toujours le meilleur»), l'on affirme la
toute puissance de l'argent («Argent fait rage, amour, mariage»). Aux proverbes
qui stimulent le dévouement, le désintéressement («Un bienfait n'est jamais
perdu», «Entre la chair et la chemise il faut cacher le bien qu'on fait»)
s'opposent d'autres qui constatent que Les belles paroles n'écorchent pas la
langue», que «Monnaie fait tout ». Il n'est pas rare de rencontrer des proverbes
qui se contredisent. Ainsi en français les proverbes «L'habit ne fait pas le
moine» et «La belle plume fait le bel oiseau» s'opposent par leur sens.
Les grands écrivains ont accordé une grande place dans leurs œuvres aux
proverbes. Il est significatif de souligner que vers la moitié du siècle passé
nombre d'écrivains en France, entre autres Alfred de Musset, se sont inspirés de
certains proverbes pour écrire des pièces de théâtre telles par exemple «On ne
badine pas avec l'amour», «II faut qu'une porte soit ouverte ou fermée», etc.
«Les recueils de proverbes, les ouvrages consacrés à l'étude des proverbes
constituent certainement un moyen sûr de juger de l'importance des proverbes
dans les temps passés; mais ce sont, malgré tout, oeuvres d'esprit
particulièrement intéressées à la question, on pourrait dire des témoins de
mauvaise foi; si, au contraire, au cours d'une lecture on voit se multiplier
proverbes, dictons et expressions proverbiales, on pourrait être assuré que s'ils y
ont été placés, même de propos délibéré, c'est qu'ils répondaient aux goûts des
gens du temps. Il y a là un témoignage involontaire, sans contestation possible »
2
Le linguiste, lui aussi, est attiré par les proverbes qui sont un fait de
langage très intéressant. Tout proverbe porte l'empreinte d'un archaïsme plus ou
2
J. Pineaux, Proverbes et dictons français, PUF, Paris, 1958, p. 41.
moins souligné en ce qui concerne les notions, souvent vieillies, et les moyens
linguistiques dont on a usé pour exprimer les idées en question. Les gens qui se
servent de proverbe dans leur langage ne s'aperçoivent même pas des tournures
désuètes qu'ils emploient. Cela est au fait que la sagesse des peuples est
transmise oralement de génération en génération et les anciennes tournures n'ont
pas eu besoin de changer de formes pour être fidèles aux nouvelles conditions
socio-linguistiques.
2. DEFINITIONS DES PROVERBES
Un problème intéressant et difficile est celui de la définition des
proverbes. Il nous permettrait de voir quels sont les traits qui distinguent un
proverbe d'un dicton. La différence n'est pas toujours facile à établir. Avant
d'aborder le problème de plus près, notons qu'à ces deux termes on en ajoute
encore d'autres comme adage, sentence, maxime, apophtegme, etc. Pour nous
rendre compte de la difficulté que psente le problème, et du désaccord qui
règnent dans les milieux linguistiques sur ce point, citons les explications que
donne Maurice Maloux dans son Dictionnaire des proverbes, sentences et
maximes:
«La sentence (du latin «sententia», de «sentire» sentur, avoir une
opinion) exprime une courte proposition morale, résultant de la manière
personnelle de voir.»
«La sentence diffère du proverbe en ce qu'elle à un sens moins vulgaire et
une forme plus abstraite; le proverbe éclaire la vie pratique, la sentence fait
réfléchir.»
«La maxime c'est la grande sentence. La complexité mystérieuse de la vie
exige des modes d'expression plus déliés que le proverbe et la sentence. La
maxime est une proposition générale, exprimée noblement et offrant un
avertissement moral, sinon une règle de conduite.»
«. . .L'adage (du latin «adagium», contraction de «ad agendum» qui doit
être fait) est une proposition ayant pour fin une action morale; ainsi « Uti non
abuti» est un adage latin et «Noblesse oblige» un adage français.»
«L'apophtegme est la parole notable d'un personnage illustre » «Le
précepte (du latin «praeceptum», de «praecipere» enseigner) est un
enseignement, une règle de conduite.»
«Le dicton (du latin «dictum» mot, chose dite), à l'origine énonciation
prétendant articuler une règle, caractérise maintenant des faits de circonstance:
«Mariage pluvieux, mariage heureux», «Ventre pointu n'a jamais porté
chapeau»; il peut être agronomique: «Année neigeuse, année fructueuse»,
météorologique: «Noël au balcon, Pâques aux tisons», physiognomonique :
«Homme au nez aquilin, plus rusé que malin». Enfin la locution proverbiale est
une brève formule destinée à tenir lieu d'explication.»
3
A part les explications étymologiques qui ne peuvent pas être suffisantes
pour définir les termes en question, les distinctions que l’auteur fait ressortir sont
peu convaincantes. Il est difficile de déterminer si le sens d'un énoncé de ce
genre est plus ou moins vulgaire pour le rapporter à la catégorie des proverbes
ou à celle des sentences. La définition des dictons et les exemples qui sont
donnés font penser plutôt au proverbe, d'après ce qu'en disent A. Cirese et A.-J.
Greimas.
4
A. Cirese dans ses «Prime annotazioni per una analisi strutturale dei
proverbi» compare des définitions du proverbe, données par des Auteurs
différents, et n'en retient que les traits communs et essentiels. II a recours à des
représentations structurales pour arriver a une définition générale.
Le proverbe, d'après les formules de Cirese (pp. 5 21) ett un fait
linguistique qui a ses caractères particuliers qui le définissent par rapport aux
autres faits de langue. Au point de vue formel il faut souligner la brièveet la
3
M. M a 1 o u x, Dictionnaire des proverbes, sentences et maximes, Larousse, Paris, 1960, pp
VVIl.
4
A.-J. Greimas, «Idiotismes, proverbes, dictons». Cahiers de lexicologie, 1960, N° 2, pp. 41-61. Alberto Cirese,
Prime annotazioni per una analisi strutturale dei proverbi, Universita di Cagliari, 1968-1969 pp. 125.
concision des proverbes. Ces qualités, ainsi que d’autres traits formels dont il
sera question plus loin, facilitent la mémorisation. «Au niveau de la langue
parlée les proverbes et les dictons se découpent nettement de l'ensemble de la
chaîne par le changement d'intonation. . . Un proverbe ou un dicton apparaissent
comme des éléments d un code particulier, intercalés à l'intérieur des messages
échangés. »
5
A la brièveté s'ajoute encore la subtilité de la forme qui souvent est rendue
possible par l'emploi d'une métaphore. C'est précisément le sens métaphorique
(figuré ou connoté
6
- pour employer un terme dont on se sert souvent dans la
linguistique) qui détermine la proverbialité plus ou moins grande de ce genre
d'expressions.
En ce qui concerne le contenu trois traits caractéristiques sont à souligner
Les proverbes sont des faits linguistiques qui regardent la vie humaine, ils sont
le résultat de l'expérience séculaire de tant de générations et leur raison d'être est
non seulement de constater mais aussi d’instruire.
Le dernier groupe de qualités concernent le sort des proverbes dans le
temps et dans l'espace géographique et social. Ils sont communément
acceptés et largement employés; leur origine est très ancienne. Nous nous
arrêterons un peu sur l'origine des proverbes pour ne pas y revenir. Il est très
difficile d'indiquer l'origine d'un proverbe. Les exodes, les croisades les
migrations, les guerres ont largement facilité la diffusion des proverbes au point
qu'il est difficile d'attribuer un proverbe, commun à des peuples différents, à un
tel plutôt qu'à un autre de ces peuples, si un monument écrit n'atteste pas son
origine. Toutefois il y a des proverbes qui portent l'empreinte de leur lieu de
naissance, soit par un nom de lieu soit par une habitude spécifique du pays en
question. Le proverbe «Paris n'est pas fait en un jour» est, par sa forme et par
l’image quil évoque, purement français, mais son sens connoté a des
5
A.-J. Greimas, op. cit.
6
A.-J. Greimas, op. cit.
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