La relation de Phillips, le NAIRU et le NAWRU
Fabien Di Filippo
Depuis que la pensée économique existe, ses experts ont toujours été à la recherche de relations de causalité
entre les évolutions des différents paramètres macroéconomiques, des connexions qui, si elles se vérifiaient,
assureraient la postérité à leurs auteurs et pourraient constituer de véritables « martingales » de politique
économique. Cependant, les grandeurs économiques étant souvent influencées par une infinité d’éléments, parfois
non mesurables, les données empiriques sur lesquelles on s’appuie pour établir de telles relations ne sont pas
forcément fiables d’une période à l’autre, et, d’une simple corrélation à une relation de causalité, il y a
habituellement un gouffre qui laisse la place à de féroces querelles entre les différentes écoles de pensée. C’est ce
qui s’est produit lorsqu’en 1958, un économiste néo-zélandais de la LSE, A.W. PHILLIPS, publie dans la revue
Economica un article intitulé : « La relation entre le chômage et le taux de croissance des salaires nominaux au
Royaume-Uni, 1867-1957 ».
Cette relation statistique établie par PHILLIPS prend la forme d’une boucle se rapprochant d’une
fonction décroissante. Et si elle concerne à l’origine la relation entre taux de chômage et taux de variation
des salaires nominaux, la hausse des prix se substitue dans un second temps à la hausse des salaires, et
ainsi se poserait donc le problème de l’existence d’un arbitrage entre inflation et chômage. Dès lors, on a
pris l’habitude d’assimiler la courbe de PHILLIPS à une relation inflation/chômage et de résumer ainsi le
dilemme auquel se trouvent confrontées les politiques keynésiennes : pour réduire le chômage, il faut
tolérer plus d’inflation ; la lutte contre l’inflation se paie par une augmentation du chômage.
Si cette relation a été rationalisée et théorisée, au point de devenir un instrument de politique économique
majeur dans les années 60-70, son interprétation a été dès l’origine l’objet de controverses, notamment de la
part des monétaristes, pour lesquels le niveau des prix ne doit pas avoir d’incidences sur l’économie réelle.
De plus, dans les années 70, l’apparition de la « stagflation » (qui entraîne la coexistence d’un fort chômage et d’une
forte inflation) a fait disparaître la relation statistique. La théorie a donc évoluer, faisant notamment appel à la
théorie des anticipations rationnelles.
Il apparaît donc intéressant de comprendre quels sont les mécanismes économiques qui lient chômage et
inflation, avant de voir pourquoi la relation de Phillips a été vigoureusement remise en question par les monétaristes
et les libéraux, ainsi que d’essayer d’analyser les répercussions concrètes qu’elle a pu avoir en terme de politique
économique depuis la seconde moitié du XXème siècle.
I / Chômage, salaires et inflation
A) Les mécanismes de la « relation de Phillips »
Phillips met au point un cadre analytique permettant de comprendre comment les pressions de la
demande et de l’offre (de travail) agissent sur le taux de variation des salaires. Il étudie donc les données
anglaises de chômage en les comparant aux taux de croissance des salaires nominaux et montre l’existence d’une
relation négative entre ces deux variables : quand le chômage est fort, la croissance des salaires nominaux est plus
faible. Quand le taux de chômage est faible, la croissance des salaires nominaux est plus forte.
Source: wikiberal.
La logique qui sous-tend la courbe de PHILLIPS est simple :
- si le chômage est faible, les entreprises ont plus de difficultés à recruter des salariés. Il en
résulte une pression à la hausse sur les salaires, dans la mesure les entreprises essaient
d’attirer de nouveaux travailleurs en se livrant à une concurrence par les salaires. Et lorsque les
syndicats négocient avec les entreprises, la situation tendue du marché du travail les place en
situation de force et ils peuvent alors obtenir des hausses de salaires plus importantes.
- A contrario, si le chômage est élevé, il y a peu de pression à la hausse sur les salaires réels. Les
salaires nominaux augmenteront plus lentement et peuvent même baisser pour certaines
catégories de travailleurs, victimes de la concurrence avec un nombre importants de chômeurs
prêts à travailler pour un salaire moindre.
Source: Banque nationale de Belgique.
Des variations de salaires aux variations de prix :
La courbe de Phillips relie le chômage aux variations des salaires, mais il existe aussi un lien direct entre le rythme de
variation des salaires et celui des prix (le taux d’inflation). Pour la majeure partie des entreprises, le coût du travail
est une part importante du coût de production. Ainsi, un accroissement des salaires correspondra
instantanément pour elles à un accroissement des coûts marginaux de production. Or sur les marchés de
concurrence, les prix varient en fonction des coûts marginaux. Le taux de variation des salaires a donc une
incidence directe sur le taux d’inflation (augmentation du niveau général des prix). Comme les salaires et les
prix varient de la même façon, on peut remplacer le taux de croissance nominal des salaires par le taux d’inflation
sur l’axe des ordonnées de la courbe de Phillips. C’est ainsi qu’on a aujourd’hui l’habitude de la retrouver, même si
l’étude originelle de Phillips portait sur le comportement de l’emploi et des salaires.
B) NAWRU et NAIRU
Cette relation de Phillips et ses évolutions vont donc permettre (ce que fait beaucoup l’OCDE de nos jours dans le
cadre de comparaisons internationales entre différentes économies) de déterminer des taux de chômage pour
lesquels les salaires ou l’inflation connaîtront une progression plus ou moins « accélérée ». Il s’agit du « NAWRU » et
du « NAIRU ».
NAWRU (non accelerating wage rate of unemployment) :
C’est le taux de chômage qui correspond à
une stabilité des salaries nominaux. Ainsi, le NAWRU est le taux de chômage en-deçà duquel les salariés
se retrouvent dans une position de force leur permettant d’obtenir des hausses de salaires.
NAIRU (non accelerating inflation rate of unemployment) :
C’est le taux de chômage « qui n’accélère
pas l’inflation » (qui n’augmente pas le taux d’inflation). Autrement dit, c’est le taux de chômage qui
correspond à une progression des salaires réels parallèle et équivalente à celle de la productivité de la main
d’œuvre.
II / Les interprétations divergentes de la relation de Phillips : keynésiens Vs
monétaristes
A) Les keynésiens et la relation négative entre chômage et salaires
Ce sont les économistes keynésiens qui vont réinterpréter la courbe de Phillips comme une relation entre
inflation et chômage, à cause des liens très étroits entre l’évolution des salaires nominaux et de l’inflation
(inflation non seulement par la demande, mais aussi par les coûts).
Pour P. Samuelson et R. Solow, la courbe de Phillips est la preuve de l’existence d’un dilemme
inflation/chômage. Il existe une contrainte inflation/chômage à partir de laquelle les
gouvernements doivent arbitrer entre leur préférence pour le plein emploi ou pour une maîtrise des
prix.
A la lumière de ces théories, des économistes néo-keynésiens comme Modigliani ou Stiglitz vont
développer une critique des politiques monétaires modernes : Pour eux, la lutte acharnée contre
l’inflation depuis les années 80 serait responsable des niveaux de chômage élevés dans certains
pays. Par exemple, pour Franco Modigliani, « le chômage est principalement le résultat de
politiques macroéconomiques erronées inspirées par une crainte obsessionnelle de l’inflation et
une attitude considérant le chômage comme quantité négligeable ». Pour ces économistes, parmi
lesquels figure également J. Galbraith, les résultats obtenus dans les années 90 par Alan Greenspan
aux commandes de la Fed (taux de chômage tombant à 6, puis 5, puis même 4% sans que
l’inflation n’augmente !) montrent bien l’erreur qu’ont commise certains gouvernements en
appuyant leur politique économique sur le ciblage d’un NAIRU au détriment de politiques de
relance qui auraient pu réduire le chômage.
Il y a toutefois un bémol à mettre à ces affirmations, dans la mesure où, si la politique d’Alan Greenspan a
bien coïncidé avec une baisse du chômage aux USA et un contrôle de l’inflation, il ne faut pas négliger la
formation parallèle de bulles (internet en 2000 et immobilière en 2006-2007 par exemple) avec une forte
inflation du prix des actifs…
Implications keynésiennes de la courbe de Phillips en matière de politique conjoncturelle :
- Les pouvoirs publics vont devoir procéder à un arbitrage entre évolution du taux de chômage et
évolution du taux d’inflation.
- La relation de Phillips offre un argument supplémentaire aux relances keynésiennes basées sur une
baisse des taux d’intérêt (sensées favoriser l’investissement par le recours facilité à l’emprunt). En
effet, s’il y a bien un risque d’inflation induit par une baisse des taux d’intérêt et du coût de l’argent, ce
risque permet de réduire le chômage en augmentant la demande de travail (attention, sous réserve
d’une anticipation erronée de la part des agents économiques).
- Une politique de désinflation accroîtra le taux de chômage.
B) La remise en cause cinglante de la relation de Phillips par les monétaristes et les
théoriciens des anticipations rationnelles
Toutefois, au milieu des années 70, la relation de Phillips va être subitement ébranlée. Au niveau
empirique, la stagflation inflige un démenti aux analyses antérieures : chômage et inflation apparaissent
non plus comme deux phénomènes alternatifs, mais bien comme deux phénomènes peuvent se cumuler.
Ainsi, les courbes de Phillips, si tant est qu’elles existent toujours, se déplacent vers le « nord-est » (en
haut, à cause de la forte inflation, à droite, à cause de forts taux de chômage simultanés).
Milton Friedman présente alors une nouvelle approche de la relation entre inflation et chômage
Selon son analyse, les comportements des agents économiques reposent sur des anticipations
adaptatives :
ils rectifient donc leurs anticipations en fonction de l’évolution effective des grandeurs
économiques Il existe autant de courbe de Phillips « de court terme » que d’anticipations de prix : plus les
agents anticipent un niveau de prix élevé, plus le taux d’inflation correspondant à un taux de chômage donné
est fort.
Pour Friedman (mais aussi Edmund Phelps), une relance
non anticipée par les agents
économiques, peut, en raison d'une mauvaise évaluation du nouveau taux inflation, faire
quelque peu diminuer le chômage à court terme. Mais très vite, les anticipations s'adaptent, le
caractère artificiel de la relance apparaît, et l'on retourne au taux de chômage de départ (ou
taux de chômage « naturel ») : les effets de la relance disparaissent et il restera seulement un
taux plus élevé d'inflation. La courbe de Phillips de long terme est donc pour eux une droite
verticale (au niveau du chômage naturel), sur laquelle se déplace l’économie.
Ainsi, si l'illusion d'une courbe de Phillips peut exister à court terme, le résultat final sera
seulement un peu plus d'inflation et, au mieux, un taux de chômage égal. Ce taux de chômage
naturel est pour les monétaristes celui qui correspond à un équilibre général de longue période.
Il constitue pour eux le NAIRU : lorsque le taux de chômage courant est inférieur au NAIRU,
l’inflation s’accélère ; lorsqu’il lui est supérieur, il y a désinflation.
Les théoriciens des anticipations rationnelles (Lucas, Sargent, Wallace) vont radicaliser ce
raisonnement, en éliminant les courbes de Phillips de court terme et en ne conservant que la
courbe verticale de long terme.
La signification de cette courbe est claire : la politique économique est incapable de faire
reculer le chômage. Tout au plus va-t-elle accroître le taux d’inflation. Cette interprétation de la
courbe de Phillips est en parfaite adéquation avec la recherche prioritaire de la stabilité des prix
prônée par ces économistes.
En conclusion, si la relation historique originelle constatée par Phillips entre les salaires (ou
l’inflation) et le chômage semble aujourd’hui dépassée, elle a été le point de départ de débats et
d’évolutions économiques majeurs.
Les chocs pétroliers des années 70 ont introduit une cause exogène d’augmentation des coûts de
production que les entreprises, pour maintenir leurs marges, ont répercuter dans les prix. L’inflation a
donc mécaniquement augmenté sans que cela ne soit causé par une évolution positive du marché de
l’emploi, ni n’ait d’influence sur les négociations salariales (car le chômage augmentait en parallèle à
cause de la conjoncture difficile et mettait les salaires sous pression).
La relation inflation-chômage a donc évolué et prend désormais en compte les mécanismes
d’apprentissage des agents économiques ainsi que les paramètres structurels et sociologiques qui influent
sur les rapports de force dans les négociations salariales.
Sources :
- C.D. ECHAUDEMAISON, Dictionnaire d’économie et de sciences sociales, 5ème éd., Nathan.
- P. SAMUELSON/W. NORDHAUS, Economie, 18ème éd., Economica.
- J. STIGLITZ/C. WALSH, Principes d’économie modernes, 3ème éd., De Boeck.
- http://www.melchior.fr/La-courbe-de-Phillips.3910.0.html.
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