PRESENTATION
MONOTHEISMES RELIGIEUX
ET PENSEE RATIONNELLE
Imaginez ce qui suit.
Une grande maison d’édition s’est spécialisée dans la
publication d’ouvrages de philosophie, de théologie et d’histoire
des religions. Elle organise, pour les auteurs de ses collections et
leurs lecteurs, une croisière en Méditerranée... ou ailleurs à votre
choix !
À bord quelques conférences sont au programme sur le thème
très ouvert de « L’avenir des religions » ; des visites de villes
sont proposées aux escales. Mais le but essentiel de cette
croisière culturelle est de favoriser les échanges d’opinions, de
susciter la recherche interdisciplinaire, de constituer des groupes
de réflexion, dont les travaux pourraient ensuite être publiés.
Aussi de nombreux moments de loisirs doivent permettre aux
participants de se rencontrer librement selon leurs centres
d’intérêts ou leurs goûts de la controverse...
Dans son allocution d’accueil le Directeur de cette croisière
culturelle avait suggéré différents thèmes :
Les organisations sociales des religions.
Les mythologies religieuses anciennes et modernes.
L’archéologie religieuse autour de la Méditerranée.
Les sources égyptiennes et mésopotamiennes de la Bible.
La formation du christianisme et du judaïsme rabbinique.
Les religions du Livre ! « de quel livre ? ».
Les religions dans le monde scientifique et technique.
Les morales religieuses et celle des « droits de l’homme ».
L’homme responsable de ses religions.
Les religions et Dieu.
Raison et révélation. Leur essence et leur historicité.
[...]
Les participants peuvent aussi proposer d’autres sujets,
souligna le Directeur de la croisière... Il fit toutefois remarquer
que certains thèmes se recoupent et peuvent fusionner. Aux
COMPRENDRE L’HOMME POUR PENSER DIEU
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participants est laissé le soin de se grouper librement... Ils
peuvent aussi participer à un ou plusieurs ateliers selon les
possibilités...
Dans la grande salle d’accueil du paquebot, les échanges
informels allèrent bon train, animés discrètement par des pro-
moteurs de groupes. Une telle pédagogie non directive aurait
conduit au fiasco le plus complet si les participants avaient
manqué ou de culture ou de motivation. Mais ce n’était pas le
cas...
LE FAIT DE TROIS RELIGIONS MONOTHEISTES
EST UN SCANDALE RATIONNEL PUR
Un premier groupe s’est donc formé pour réfléchir critique-
ment sur les idées de foi et de révélation dans les religions
monothéistes. Celles-ci en appellent par leur fondateur respectif
à un même archétype ancestral de croyant : Abraham. Le
judaïsme le revendique par Moïse, le christianisme par Jésus et
l’islam par Mahomet. Ce raccourci historique pose, à celui qui ne
s’enferme pas d’emblée dans les croyances de son groupe, de
redoutables questions philosophiques sur :
1°) l’unicité de Dieu et celle de l’idéal du croyant,
2°) la diversité des révélations : trois — avec de multiples
ramifications antagonistes —touchant la nature de Dieu et
l’existence humaine,
3°) la prétention de chacune à l’universalité.
En raison de sa contradiction interne, ce fait religieux
historique massif invite la raison humaine, désireuse de
cohérence, à une triple réflexion. Elle portera 1°) sur la foi,
attitude que les religions rendent palpable dans le personnage
d’Abraham ; 2°) sur la révélation, que les religions concrétisent
diversement : a) dans les textes bibliques pour le judaïsme, b)
dans une personne connue par les témoignages évangéliques
pour le christianisme, c) dans une dictée récitée « le Coran »
pour l’islam, 3°) ainsi que sur une analyse de l’universalité du
message qu’elles proposent.
Mais face à la diversité choquante des monothéismes la raison
humaine philosophique elle-même n’est pas cohérente. Elle est
diffractée en une pluralité de « philosophies ». Cette incohérence
interne ne peut qu’amplifier son désarroi devant l’incohérence
engendrée par la diversité des monothéismes.
Certes, tous les hommes ne sont pas sensibles à cette double
incohérence. D’abord, il y a ceux qui sont rendus insensibles à
une recherche de vérité sur la nature de la foi, de la révélation
divine et de leurs universalités respectives, parce qu’ils sont
MONOTHEISMES RELIGIEUX ET PENSEE RATIONNELLE
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entièrement bornés et limités aux croyances de leur groupe. Ce
qu’il y aurait de vrai dans leurs croyances n’est pas formellement
reconnu comme vérité, ni discerné d’avec ce qu’il y a d’erroné.
La totalité de leurs croyances est affirmée par eux comme vérité,
y compris les erreurs. Ensuite, il y a ceux qui y sont insensibles
par absence d’éducation ou manque d’aptitude à la réflexion
philosophique. Celle-ci est, en effet, très exigeante intellectuel-
lement, et grosse consommatrice de temps. On ne peut donc
reprocher à personne de ne pas y progresser suffisamment, tout
comme on ne peut tenir pour faute l’emprisonnement intel-
lectuel, inaperçu et même douillet, dans les croyances d’un
groupe. On ne peut que regretter ces réalités ou les déplorer et
offrir une aide souvent bien dérisoire à qui voudrait l’accepter...
CE SCANDALE PEUT ETRE SURMONTE
PAR UNE CRITIQUE DE LA RAISON PURE CROYANTE
Le premier groupe qui s’est ainsi constitué se place donc
devant un double défi : rechercher, en priorité logique, une
cohérence philosophique réflexive et, consécutivement, une
cohérence épistémologique interprétative des trois religions
monothéistes considérées dans leurs réalités objectives.
Qu’est-ce que croire ? Pourquoi et comment ? Croire quoi ?
Est-ce un simple phénomène culturel ? Son niveau de réalité est-
il comparable à une mode littéraire, à une langue, au langage
humain comme tel ou à la pensée même ?
L’homme est un « vivant politique » et un « vivant familial »,
disait Aristote. Mais ses organisations économiques et politiques
ainsi que les modalités de sa vie de famille sont souvent loin de
répondre à ses désirs. Les conflits qui y naissent sont multiples.
Ils avivent ses aspirations au lieu de les supprimer. En va-t-il de
même des religions, ces « formes de foi » du « vivant religieux »
que nous sommes ? L’homme religieux croit-il toujours de façon
authentique ? Certes pas ! Les guerres religieuses, prétendument
saintes, ou antireligieuses le prouvent à l’évidence. Pourtant, ce
zèle dévoyé ne montre-il pas aussi que les hommes portent au
fond d’eux-mêmes, un certain « idéal de foi » qui doit trouver ses
racines au plus profond de leur être véritable et inaltérable ? Bien
croire est aussi essentiel que bien se nourrir.
En son être essentiel l’homme n’est-il pas constitutivement
« un croyant » « un vivant fiducial » ? Croire n’est-il pas le
propre de l’homme ? Assurément, autant que faire des mathéma-
tiques, que rechercher les lois de la matière et de la vie, que
s’interroger de mille façons sur son existence ! Si donc « croire »
est une activité vitale de la conscience humaine, il doit y avoir
COMPRENDRE L’HOMME POUR PENSER DIEU
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alors une méthodologie rationnelle normative de la « foi ».
L’homme a donc le pouvoir de juger de l’authenticité ou de la
déviance, ainsi que des améliorations possibles de ses croyances.
Encore faut-il en prendre conscience ! Ce qui ne signifie pas que
chacun le fasse. Hélas ! Mais cette insuffisance est aussi
humaine...
Une analyse philosophique des formes biblique, évangélique
et coranique de sa « foi humaine » est alors possible. Le
dynamisme des formes de foi biblique et évangélique l’exige
même. Leur histoire s’y est déjà ouverte. Semblable démarche
méthodologique peut aussi s’appliquer à l’islam. Mais son
histoire y est bien moins réceptive. L’islam craint la recherche
historique et la critique philosophique. Il fréquente plus
volontiers les formes de pensée qui ne se prononcent pas sur la
dimension religieuse de l’homme, comme les mathématiques ou
les sciences de la matière. Toutefois l’homme musulman est
d’abord un « homme » et les exigences de sa raison humaine ne
manqueront pas de se faire valoir un jour.
Un deuxième groupe est tenté par le thème : « Les religions et
Dieu ». Ses membres souhaiteraient toutefois en préciser quelque
peu l’intitulé, par exemple : « Le Dieu révélateur et la formation
historique des doctrines religieuses ».
D’autres groupes se sont formés selon des optiques plus
psychologiques et sociologiques. Toutefois toutes ces options
sont complémentaires entre elles. Elles peuvent s’enrichir
réciproquement. Aussi les participants de ces différents groupes
peuvent-ils intervenir les uns chez les autres, suivant l’évolution
des discussions.
Une seule chose compte dans ce débat général : l’ouverture
d’esprit dans la recherche de la vérité. Les idées seules doivent
retenir notre attention.
Bonne lecture.
PREMIERE RENCONTRE
BESOINS SPIRITUELS D’UNE ANALYSE
REFLEXIVE DE L’ACTE DE FOI
Après avoir superficiellement fait connaissance, décliné leurs
identités et activités professionnelles, les participants du premier
groupe avaient pris place autour d’une grande table… des
chrétiens, en majorité catholiques, quelques protestants, une
juive, mais pas de musulman dans ce groupe... (On invitera ceux
qui sont dans d’autres groupes...)
Une petite conférence a servi d’introduction. Devant cet
auditoire, petit mais très varié, un sociologue vient de brosser
avec humour un tableau assez pertinent des difficultés que
rencontre l’Église catholique. Parmi les assistants, les uns y
voient un diagnostic assez sombre, secrètement approuvé, mais
aussi partiellement récusé ou nuancé dans l’intime des
consciences. D’autres y discernent une promesse d’espoir, avec
beaucoup d’ambiguïtés cependant : espoir de restauration d’une
vie de foi à l’ancienne ou d’un approfondissement novateur du
message évangélique ?
Le promoteur de la rencontre remercie le conférencier, avant
de passer la responsabilité des débats au doyen d’âge du groupe :
un professeur émérite à la fois discret et connu pour ses travaux
érudits sur les grands philosophes de l’histoire.
« Vos compétences vous désignent tout naturellement pour
être le modérateur de ce groupe. »
Il sollicite ensuite les participants à intervenir :
« N’hésitez pas, non seulement à poser vos questions, mais à
confronter vos opinions, afin que les diverses conceptions
s’éclairent les unes les autres. Notre croisière ne fait que
commencer... La prochaine rencontre aura lieu cet après-midi
dans cette même salle... Pour les jours suivants, vous organiserez
vous-mêmes les horaires… Je vous laisse entre vous... Bonne
discussion... »
Après le départ du promoteur, le MODERATEUR, un professeur
émérite d’histoire de la philosophie, s’adresse au groupe.
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