
B) Les sciences sociales ne peuvent satisfaire la demande sociale à propos du bonheur
- Quelles politiques publiques sont susceptibles de rendre les individus heureux ? C’est cette question
qui est posée aux sciences sociales. Il n’est possible de l’instruire que si il est possible de comparer le
bonheur collectif dans des sociétés différentes.
- Or, la définition du bonheur connaît elle-même des variations socio-historiques. M. Sahlins (Age de
pierre, âge d’abondance, 1978) met en évidence la limitation culturelle des besoins. L’influence des
“patterns of culture”, pour reprendre l’expression de R. Benedict, s’exerce jusqu’aux sentiments de
plaisir éprouvés lors des activités quotidiennes, y compris dans des sociétés relativement proches
comme les Etats-Unis et la France contemporaines (doc.6).
- L’analyse causale du bonheur collectif est alors hasardeuse. A partir d’une corrélation entre confiance
et bonheur que révèlent des enquêtes d’opinion (doc.5), on serait tenté de rapporter l’expression du
bonheur à la capacité d’une société et de ses institutions à favoriser la confiance mutuelle, et
diagnostiquer une “défiance” singulière en France, mais que valent les comparaisons internationales,
quand on sait que les traductions de termes comme le “bonheur” et la “confiance” sont forcément
ambivalentes, et que ces différences linguistiques encodent des façons de penser et de sentir (hypothèse
Sapir-Whorf). Le fait qu’une population déclare un niveau de satisfaction moyen plus élevé peut être
dû à une satisfaction réellement plus forte comme à une propension plus forte à se déclarer satisfait
pour des conditions de vie similaires.
C) L’analyse du bonheur est forcément un métadiscours.
- Le matériau empirique de l’analyse du bonheur consiste en des données déclaratives (Doc.2, 3, 5, 6 et
7). Lorsqu’elles analysent le bonheur, les sciences sociales analysent donc un discours sur le bonheur.
La mesure du bonheur pose alors des difficultés analogues au “chiffre noir de la délinquance”. (S.
Roché, Le sentiment d’insécurité, 1993)
- On peut se demander si le bonheur n’est pas surdéclaré, dans la mesure où l’injonction au bonheur est
une norme sociale. Ainsi, dans La femme mystifiée (B. Friedan, La femme mystifiée, 1963), Le mal-
être des femmes inactives américaines apparaît comme un “problème sans nom” : leur situation étant
socialement considérée comme avantageuse, elles éprouvaient des difficultés à verbaliser leur
insatisfaction intime. Plus généralement, dans une situation d’enquête, l’enquêté-e tend à présenter une
image “convenable” de lui-même à l’enquêteur. Si l’entretien approfondi ou l’observation
ethnographique permet en partie de contrôler ce biais, l’enquête d’opinion à questions fermées est
propice à l’uniformisation des réponses.
III) Les difficultés de constitution de l’objet ne sont pas un obstacle à l’analyse, elles en
font partie.
A) L’éclectisme méthodologique éclaire la relation entre richesse et bonheur.
- L’argent fait-il le bonheur ? Le dossier documentaire apporte des éléments de réponse en apparence
contradictoires : le revenu est un élément du bonheur cité de façon caractéristique par les contremaîtres,
les commerçants, les ouvriers et les chômeurs (doc.7), une variable explicative très significative de la
satisfaction déclarée (doc.3), joue sur les différentes dimensions de la qualité de vie (doc.8), pour
autant la croissance du P.I.B. / habitant n’accroît pas le bonheur (doc.2).
C’est ce qu’on appelle le paradoxe d’Easterlin : les données individuelles font apparaître une relation
positive entre richesse et bonheur qu’on ne retrouve pas dans les données agrégées.
- La confrontation de travaux mettant en oeuvre des méthodes différentes permet de résoudre le
“paradoxe d’Easterlin”. Le revenu est cité spontanément plus souvent comme un élément de bonheur
par les catégories qui en sont relativement dépourvues (doc.7), ce qui est cohérent avec le coefficient
positif qui lui est associé par la régression linéaire sur données individuelles (doc.3). L’absence de
corrélation entre revenu et bonheur sur données agrégées suggère que le niveau RELATIF du revenu et
non son niveau ABSOLU conditionne le bonheur. Dans une société où la consommation est un ressort
essentiel de l’intégration sociale, le niveau faible du revenu produit un décalage entre les attentes
sociales et les moyens pour les réaliser qui engendre une “frustration relative” (R. K. Merton, Eléments