Décroissance soutenable

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LA DECROISSANCE
D’après Nicholas GEORGESCU-ROEGEN
1 – POURQUOI LA DECROISSANCE ?
Parce que l’économie doit être remise à sa place comme simple moyen de la vie humaine et
non comme fin ultime. Il nous faut renoncer à cette course folle vers une consommation toujours
accrue. Cela n’est pas seulement nécessaire pour éviter la destruction définitive des conditions
de vie sur terre, mais aussi et surtout pour sortir l’humanité de la misère psychique et morale. Il
s’agit là d’une véritable décolonisation de notre imaginaire et d’une déséconomicisation des
esprits nécessaires pour changer vraiment le monde avant que le changement du monde ne nous y
condamne dans la douleur. Il faut commencer par voir les choses autrement pour qu’elles puissent
devenir autre, pour que l’on puisse concevoir des solutions vraiment originales et novatrices
comme par exemple la bio économie. Il s’agit de mettre au centre de la vie humaine d’autres
significations et d’autres raisons d’être que l’expansion de la production et de la consommation.
La réduction de notre consommation s’impose à nous comme une nécessaire adaptation à la réalité
physique.
2 – DECROISSANCE SOUTENABLE, SIMPLICITE VOLONTAIRE
Il n’est pas besoin d’être économiste pour comprendre qu’un individu, ou une collectivité,
tirant la majeure partie de ses ressources de son capital, et non de ses revenus, est destiné à la
faillite. Tel est pourtant bien le cas des sociétés occidentales, puisqu’elles puisent dans les
ressources naturelles de la planète, un patrimoine commun, sans tenir compte du temps
nécessaire à leur renouvellement. Non content de piller ce capital, notre modèle économique,
fondé sur la croissance, induit en plus une augmentation constante de ces prélèvements. Les
économistes ultra-libéraux comme les néo-marxistes ont éliminé de leurs raisonnements le
paramètre « nature », car trop contrariant. Privé de sa donnée fondamentale, notre modèle
économique et social se trouve ainsi déconnecté de la réalité physique et fonctionne dans le
virtuel. Tout le problème consiste à passer d’un modèle économique et social fondé sur l’expansion
permanente à une civilisation « sobre » dont le modèle économique a intégré la finitude de la
planète : réduction drastique de la production et de la consommation. La simplicité volontaire est
une voie qui permet de retrouver du temps pour vivre et pour agir. La simplicité n’est pas la
pauvreté ; c’est un dépouillement qui laisse plus de place à l’esprit, à la conscience ; c’est un état
d’esprit qui convie à apprécier, à savourer, à rechercher la qualité ; c’est une renonciation aux
artefacts qui alourdissent, gênent et empêchent d’aller au bout de ses possibilités. Prendre le
temps de vivre, c’est prendre le temps de penser, c’est arrêter le temps, c’est jouir du moment
présent. Retrouver du temps, c’est reprendre le contrôle de sa vie, ce qui permet de se libérer
véritablement, d’aller au-delà de l’information superficielle, en dehors des courants. Modeler sa
vie, la vivre comme on veut. S’engager aussi. Quand on réfléchit, qu’on s’informe et qu’on ouvre les
yeux, on ne peut pas accepter ce qui se passe dans le monde. Quand on commence à choisir, on
consomme moins ; et l’on a moins besoin d’argent pour vivre. On peut donc moins travailler et dans
le temps ainsi récupéré, faire tout ce qui est essentiel à notre épanouissement : réfléchir, parler
avec nos proches, manifester notre compassion, s’aimer, jouer.
3 – DECROISSANCE CONVIVIALE ET BIENS RELATIONNELS
Pour sauver la planète et assurer un futur acceptable à nos enfants, il ne faut pas
seulement modérer les tendances actuelles, il faut carrément sortir du développement et de
l’économicisme. C’est parce que la société vernaculaire a adapté son mode de vie à son
environnement qu’elle est durable, et parce que la société industrielle s’est au contraire efforcée
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d’adapter son environnement à son mode de vie qu’elle ne peut espérer survivre. Aménager la
décroissance signifie renoncer à l’imaginaire économique c’est à dire à la croyance que plus égal
mieux. Le bien et le bonheur peuvent s’accomplir à moindre frais. Le bonheur se réalise dans la
satisfaction d’un nombre judicieusement limité de besoins. Redécouvrir la vraie richesse dans
l’épanouissement de relations sociales conviviales dans un monde sain peut se réaliser avec
sérénité dans la frugalité, la sobriété voir une certaine austérité dans la consommation
matérielle. Les biens relationnels sont des biens dont on ne peut jouir isolément mais uniquement
en relation entre celui qui offre et celui qui demande comme par exemple les services aux
personnes (soins, bien-être, assistance) mais aussi les services culturels, artistiques et spirituoreligieux. Il faut en somme favoriser le déplacement de la demande de production de biens
traditionnels à impact écologique élevé vers les biens pour lesquels l’économie civile possède un
avantage comparatif spécifique c’est à dire les biens relationnels. L’expansion de l’économie civile
à travers la production de biens relationnels crée non seulement une valeur économique là où l’on
peut réduire au minimum la dégradation de la matière/énergie mais constitue aussi une voie
puissante vers la réalisation d’une économie juste, réduisant l’accumulation des profits et donc
l’inégalité sociale et le chômage : la décroissance matérielle sera une croissance sociale et
spirituelle.
4 – LA DECROISSANCE EMBELLIE ET LE SUD REFLEURIT
La décroissance doit être organisée non seulement pour préserver l’environnement mais
aussi pour restaurer au moins le minimum de justice sociale sans lequel la planète est condamnée
à l’explosion. Survie sociale et survie biologique sont étroitement liées. Les limites du patrimoine
naturel ne posent pas seulement un problème équité intergénérationnelle dans le partage des
parts disponibles, mais un problème de juste répartition entre les membres actuellement vivants
de l’humanité. Le cercle vertueux de décroissance soutenable et conviviale peut être enclenché
par la réalisation de six objectifs interdépendants que sont la réévaluation de nos valeurs, la
restructuration de nos rapports sociaux, la redistribution de nos richesses et du patrimoine
mondial naturel, la réduction de nos modes de production et de consommation, la réutilisation et
le recyclage de nos déchets. Si une remise en question radicale des valeurs de la modernité
s’impose, cela n’implique pas nécessairement le rejet de toute science ni le refus de toute
technique. Nous aspirons seulement à la beauté des villes et des paysages, la pureté des nappes
phréatiques et l’accès à de l’eau potable, la transparence des rivières et la santé des océans.
Nous demandons une amélioration de l’air que nous respirons, de la saveur des aliments que nous
consommons. Il y a encore bien des progrès à faire pour lutter contre l’invasion du bruit, pour
accroître les espaces verts, pour préserver la faune et la flore sauvage, pour sauver le
patrimoine naturel et culturel de l’humanité. Pour les pays du Sud, touchés de plein fouet par les
conséquences négatives de la croissance nordique, il s’agit moins de décroître que de renouer le
fil de leur histoire rompu par la colonisation et l’impérialisme militaire, politique, économique et
culturel. La ré appropriation de leur identité est un préalable pour apporter à leurs problèmes les
solutions appropriées. Il peut-être judicieux de réduire la production de certaines cultures
destinées à l’exportation au profit de cultures vivrières. Il faut songer à renoncer à l’agriculture
productiviste pour reconstituer les sols et les qualités nutritionnelles. On a malheureusement
exclu des campagnes des millions et des millions de personnes, détruit leur mode de vie ancestral,
supprimé leurs moyens de subsistance, pour les jeter et les agglutiner dans les bidonvilles et les
banlieues du tiers-monde. Les naufragés du développement, les laissés pour compte, condamnés
dans la logique dominante à disparaître, n’ont d’autre choix pour surnager que de s’organiser selon
une autre logique : le développement est un facteur de paupérisation. A nous de transformer les
aides internationales en coopératives vouées à la régénération des connaissances, à la prise en
compte des modes de vie et du savoir-faire des cultures du monde entier.
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