
révolutionnaire; confiance croissante des travailleurs dans leurs propres forces, et, de ce fait, combativité
croissante de leur part, ce qui modifie les rapports de force sociaux en leur faveur, et aux dépens des classes
dominantes ; escarmouches préalables se terminant sans défaites dans une série de cas ; raffermissement d'une
avant-garde (qui, pour cette étape d'une situation pré-révolutionnaire, ne doit pas nécessairement prendre la forme
d'un parti révolutionnaire jouissant déjà d'une influence au sein des masses) (7).
Lorsque la plupart ou toutes ces conditions sont réunies, une étincelle quelconque peut brusquement provoquer
l'explosion. Des grèves, au lieu de se limiter a des formes traditionnelles de lutte et à des objectifs immédiats et
purement professionnels, sont conduites jusqu'au bord d'une dualité de pouvoir. Que ce bord soit traversé ou non
dépend essentiellement de la conscience des ouvriers d’avant-garde (elle-même fonction de plusieurs facteurs,
mais parmi lesquels la manipulation de la conscience (et même de l'inconscient) des travailleurs par les capitalistes
et l'État qui contrôlent les mass media est décidément un thème à la mode. Mais les marxistes n'ont pas attendu
les révélations d'Herbert Marcuse pour s'apercevoir que l'idéologie dominante de chaque époque, c'est l'idéologie
de la classe dominante. Il en fut ainsi hier, comme il en est ainsi aujourd'hui.
Le régime capitaliste ne survivrait pas une semaine si l'ensemble des travailleurs était globalement libéré de
l'influence de l'idéologie bourgeoise et petite-bourgeoise. Ce serait précisément embellir le capitalisme de manière
absurde que de proclamer la capacité des travailleurs de s'émanciper intégralement de l'influence de cette
idéologie sous le règne du Capital, qui ne signifie pas seulement le règne de l'école, de la presse, de la radio-
télévision et du cinéma bourgeois, mais encore et surtout le règne de l'économie de marché, de la réification
universelle, de l'asservissement par le travail salarié, qui est un travail forcé et aliéné, et par le travail parcellaire
qui ne peut pas ne pas produire une « fausse conscience » de la réalité sociale dans la grande masse.
Ce qui est le propre de la domination du Capital, c'est qu'elle ne s'exerce normalement pas par le truchement des
rapports de domination extérieurs à la vie de tous les jours, rapports de domination politiques et violents. Ce n'est
qu'en périodes de crise aiguë du régime que la bourgeoisie doit avoir recours à ces moyens de répression massive
pour maintenir son règne. Normalement, cette domination s'exerce par le truchement des rapports marchands
quotidiens, acceptés par tous (y compris les prolétaires) comme évidents et inévitables. Chacun « achète » du pain
et des souliers, « paye » son loyer et ses impôts, et est de ce fait amené à « vendre » sa force de travail (sauf s'il
est propriétaire d'un capital).
Même les travailleurs qui ont compris, par l'étude, la réflexion, l'éducation politique reçue, leur capacité à tirer des
conclusions générales d'expériences de luttes partielles, que ces rapports marchands capitalistes ne sont
nullement « évidents » et « naturels », qu'ils sont la source de tous les malheurs dans la société bourgeoise, qu'on
peut et qu'on doit les remplacer par d'autres rapports de production ; même ces travailleurs-là sont obligés, dans la
pratique de tous les jours, de tolérer, de subir et reproduire des rapports capitalistes s'ils ne veulent pas se
condamner à vivre en marge de la société.
Ce n'est donc qu'à des moments relativement rares qu'une lente accumulation de ressentiments, de
préoccupations, de soucis, d'indignation, d'expériences partielles et d'idées nouvelles peuvent provoquer de
brusques conflagrations dans la conscience des masses laborieuses (ou du moins d'une avant-garde en leur sein,
suffisamment large et influente pour entraîner leurs couches déterminantes).
Brusquement, les masses sentent d'instinct qu'il n'est ni « normal » ni «inévitable » que le patron commande, que
les machines et les usines appartiennent à d'autres qu'à ceux qui les mettent quotidiennement en mouvement; que
la force de travail, source de toutes les richesses, soit ravalée au niveau d'une simple marchandise qui s'achète
comme on achète un quelconque Objet inanimé; que des travailleurs perdent périodiquement revenus et emplois,
non pas parce que la société produit trop peu mais parce qu'elle produit trop.
Alors elles cherchent, instinctivement à modifier le fond des choses, c’est-à-dire la structure de la société, le mode
de production. Et quand elles s'aperçoivent de la puissance immense qui est la leur, non seulement du fait de leur
nombre, de leur cohésion, de la force collective qui se dégage de leur rassemblement, mais surtout de la
puissance qu'elles ressentent lorsqu'elles sont seules à l'usine, lorsque le pouvoir économique tout entier est à leur
portée, alors ce qui est potentiellement présent dans chaque grève large et combative s'affirme soudainement de
manière consciente.
Les travailleurs constituent en fait un contre-pouvoir. Leurs conseils s'arrogent en fait des prérogatives de pouvoir.
Ils s'intègrent en fait dans tous les problèmes politiques, économiques, militaires, culturels, internationaux du pays.
Ils opposent en fait leurs solutions de classe à toutes les solutions de la bourgeoisie. Alors une véritable dualité de
pouvoir paraît à la surface, comme en Russie entre la révolution de Février et la révolution d'Octobre 1917. Alors
les conseils ouvriers agissent comme les organes d'un pouvoir d'État nouveau en train de naître. Et alors un
affrontement final -insurrection au sens politique du terme, dont le degré de violence dépend de la résistance de
l'ennemi - décidera de la question de savoir qui l'emportera: le vieil État bourgeois condamné par l'histoire à mourir