Ci-gît le libéralisme, 1979-2008 Des banques nationalisées, en

publicité
Ci-gît le libéralisme, 1979-2008
Des banques nationalisées, en Europe et aux Etats-Unis. Des dirigeants européens qui réhabilitent l'intervention publique et suspendent les règles communes qui proscrivent les aides d'Etat, tout comme celles
qui promeuvent la concurrence. Les salaires des patrons encadrés, la finance stigmatisée, l'économie de
marché critiquée : la crise a provoqué un gigantesque tête-à-queue idéologique. Comme si, avec les craquements du système bancaire mondial, se terminait un grand cycle libéral. Un cycle comme le capitalisme en a connu plusieurs, qui s'interrompent toujours de la même façon, avec un krach financier retentissant.
Voilà près de trente ans que l'économie de marché sans limites était célébrée sur tous les continents, et
qu'on lui attribuait non sans raison l'extraordinaire emballement de la croissance économique des dernières années, qui a vu le PIB américain progresser de moitié entre 1994 et 2006 et la Chine sortir du
Moyen Age. C'est au nom de cette efficacité que nous avons organisé le retrait de la puissance publique
dans la plupart des pays du monde. Qu'on a déréglementé les secteurs de l'énergie, des télécommunications, des transports, en exaltant les vertus de la concurrence.
Cette grande vague libérale naît durant les années 1970, dans le monde anglo-saxon. En 1979, Margaret
Thatcher conquiert le pouvoir au Royaume-Uni. En quelques années, elle remet sur pied ce grand pays
épuisé, en ouvrant les frontières, en taillant dans la dépense publique, en baissant les impôts et en cassant
les syndicats. Quinze mois plus tard, l'Amérique élit à la présidence un vieil acteur au rencart reconverti
dans la politique, Ronald Reagan. Ce républicain fera lui aussi merveille, en rétablissant une Amérique qui
avait été considérablement affaiblie. Il réussira avec les mêmes recettes que son homologue britannique :
moins d'impôts, moins de règles, moins d'État.
En 1989, la chute du mur de Berlin décuple la vague libérale, parce qu'elle ouvre au commerce et à l'économie de marché un continent qui aspire à la liberté politique et économique. Russie, Pologne, Tchécoslovaquie, nouveaux Länder allemands, tous se précipitent pour renier le plan et adorer le marché, avec le
zèle du converti. La Communauté économique européenne accueille ces nouveaux catéchumènes avec
enthousiasme. L'Europe est elle-même engagée dans une entreprise de vaste envergure, le marché unique.
Le projet est inspiré, là encore, par la grande vague libérale qui balaye la planète : ouverture des frontières, démantèlement des politiques industrielles nationales au profit de la concurrence, contention de la
sphère publique.
La ferveur libérale est à son comble au début des années 1990, grâce à l'irruption des nouveaux pays industrialisés, celle de la Chine en particulier, qui adoptent eux aussi l'économie de marché. Les entreprises
occidentales profitent des nouvelles libertés d'investissement et des bas coûts de transport pour étendre
leur terrain d'action. Le commerce mondial change subrepticement de nature : les échanges intrafirmes
deviennent prépondérants, l'organisation des entreprises se love dans la nouvelle géographie de la croissance, profitant des considérables différences de salaires dans un monde où les règles du jeu économiques
s'universalisent.
La première rupture intervient en 1997-1998, avec la crise asiatique, qui infléchit la trajectoire folle des
«dragons» d'Asie du Sud-Est. Trois ans plus tard, c'est l'éclatement de la bulle Internet, puis le scandale
Enron. Celui-ci jette une ombre sur la sincérité des comptes publiés par les entreprises. La croissance
mondiale reprend pourtant à vive allure, grâce aux médications d'Alan Greenspan, qui soutient la croissance américaine en baissant ses taux d'intérêt.
Il s'ensuivra la plus grosse bulle spéculative de l'histoire, avec l'explosion des prix de l'immobilier dans le
monde entier, et la progression inouïe de l'endettement - la liberté économique stimule les «instincts animaux», pour reprendre les termes de l'économiste John Maynard Keynes. La dette totale des Américains
(tous agents confondus) atteint 350% du PIB en 2007 — même en 1929, elle n'avait fait que frôler les
300%. La crise des subprimes intervient en juillet 2007, et s'amplifie au cours de l'année 2008.
On connaît la suite. Le marché a produit une catastrophe qu'il est incapable de régler tout seul. D'où
l'incroyable succession de nationalisations d'établissements financiers depuis quelques mois. Comme
toujours, les autres nations suivent, et se mettent à prêcher aussi pour le retour de l'Etat, le contrôle des
rémunérations, le retour à la réglementation... Et les conversions idéologiques se multiplient. Celle de Paul
Krugman, par exemple, économiste réputé et naguère défenseur de la mondialisation heureuse, et aujourd'hui bien plus circonspect.
Ou celle de Giulio Tremonti, lieutenant de Silvio Berlusconi, qui a publié, début 2008, un livre qui fait un
tabac, la Paura e la Speranza ("la Peur et l'Espoir"). Naguère maître à penser de la droite libérale, il conteste aujourd'hui le marché, «idéologie totalitaire», et appelle à la construction d'une Europe «avec des
portes, à condition qu'elles ne soient pas toujours ouvertes». Autant de signes du gigantesque retournement idéologique qui est à l'œuvre sous nos yeux, dans le monde entier. Nicolas Sarkozy lui-même a d'ailleurs fait l'apologie du rôle de l'Etat dans l'économie, lors de son discours de Toulon, fin septembre 2008.
Jusqu'où peut aller cette inclination régressive ? Rien n'est désormais impossible. La mondialisation entre
très probablement dans une phase d'éclipse. Car sa cause première n'est ni la technologie, ni la baisse des
coûts de transport, ni même l'organisation des entreprises, mais le degré de tolérance des sociétés à l'ouverture internationale et leur aspiration à la liberté. Sentiment qui varie sensiblement d'une époque à
l'autre, en fonction de la conjoncture et de la confiance dans l'avenir. En temps de crise, les citoyens ne
demandent pas plus de liberté, mais plus de protection.
Dans les mois qui viennent, nos sociétés vont donc rétablir les frontières nationales. En Europe, nous
avons commencé, avec la multiplication des mesures dispersées et contradictoires que les gouvernements
ont prises pour lutter contre la crise. Et, dans peu de temps, le libéralisme nous semblera ce qu'il est : une
belle idée de beau temps, complètement inadaptée lorsque l'âme collective s'inquiète d'une tempête inhabituelle. Une consolation, toutefois. Durant ce cycle qui s'ouvre, la France, viscéralement antilibérale, sera
en accord avec son temps, en vertu d'une loi éternelle : une pendule arrêtée donne l'heure deux fois par
jour.
François Lenglet – Rédacteur en chef de la Tribune – La Tribune - 9 octobre 2008
Téléchargement