
La neutralité de la monnaie
On peut définir la monnaie par ses fonctions économiques : intermédiaire des échanges, réserve de valeur, unité
de compte.
La neutralité de la monnaie est liée à son objectivité d'instrument économique et à ses effets d'objectivation des
rapports économiques et sociaux. Elle apparaît comme "désencastrée" et ayant des effets de "désencastrement".
La monnaie est-elle un instrument ?
I) La monnaie neutralisée
La diffusion de la monnaie est allée de pair avec son désencastrement. La fin du XIXème siècle marque la
cristallisation de ce désencastrement : au moment où l'usage de la monnaie se banalise, les sciences sociales le
constituent comme critère du "grand partage" de l'étude des comportements, prenant ainsi acte de ses effets et
fonctions singuliers.
A) La monnaie s'est désencastrée, est devenue une "marchandise fictive"
On peut rappeler ici la place de la monnaie dans le désencastrement des activités économiques décrit par
Polanyi. Le doc. 7 met plus particulièrement l'accent sur la dimension politique de la monnaie (les époques y
sont désignés par le nom de celui qui personnifie l'ordre monétaire, souverain, Président du Conseil ou ministre
des Finances) et sa relation avec l'or. La croissance pluriséculaire du prix de l'or fin traduit une longue
dépréciation de la monnaie qui, déconnectée du métal précieux, devient par conséquent fiduciaire. La monnaie
peut alors devenir un instrument aux mains du pouvoir : le monopole d'émission de la monnaie va de pair avec le
monopole fiscal et le monopole de la violence physique légitime (on peut reprendre ici les analyses de Weber,
Elias et/ou Aglietta & Orléan). Mais les détenteurs du pouvoir politico-monétaire se trouvent alors face à un
dilemme : encourager l'activité économique par la circulation monétaire ou garantir l'ordre politico-monétaire
par la stabilité de la monnaie. Ce sont les termes du débat "currency principle" / "banking principle" quant à la
convertibilité en or de la monnaie : la stabilité du prix de l'or en Grande-Bretagne au XIXème siècle reflète la
domination provisoire du "currency principle".
B) L'économie (néo)classique a pu alors l'envisager comme un "voile"
On peut s'appuyer ici au choix sur les thèses de Say, de Marx (sphère de circulation et fétichisme de la
marchandise), de Menger, de Walras ou la théorie quantitative de la monnaie.
Le doc.8 accrédite cette théorie sur le long terme : en moyenne décennale, le taux d'inflation est positivement
corrélé à la croissance de l'offre de monnaie.
C) La monnaie objective les relations sociales
La monnaie désencastrée n'est pas seulement devenue un instrument économique neutre, elle produit
également des effets de neutralisation des rapports économiques et sociaux. L'originalité de l'œuvre de Simmel
est de mettre en relation ces deux aspects de la neutralité de la monnaie. Le doc.1 peut servir de point d'appui
pour rappeler les thèses de Simmel, mais il est plus intéressant encore de le lire comme condensant les approches
de la monnaie par les sciences sociales en construction.
- La métaphore organique (sang, organisme, nourrir, fonctions) et systémique (articulation, relation de
dépendance, ramifications, flux, éléments) évoque les grandes théories de la modernité (Tönnies, Durkheim,
Weber) qui ont marqué la naissance de la sociologie. La monnaie y occupe une place centrale.
- Le "grand partage" des sciences sociales apparaît à travers la dichotomie esprit objectif / esprit subjectif. Si
la thèse contenue dans la première phrase du doc.1 est vraie, alors il est possible de fonder deux disciplines
indépendantes, l'économie et la sociologie, consacrées à deux sphères d'activité clairement distinctes.
- Simmel semble reconnaître alors à l'économie qu'on appelle aujourd'hui néoclassique une sphère de validité
qui lui est propre (= un cosmos avec des déterminations et des évolutions fermes, suffisance formelle, [l'argent]
nous facilite infiniment [la] maîtrise [des objets] et la sélection de ce qui nous agrée.)
On peut aussi "donner corps" à ce texte très abstrait à l'aide des travaux de Bourdieu (Le Sens Pratique)
II) Les usages économiques et sociaux de la monnaie : la monnaie activée
A) L'argent est socialement marqué
V. Zelizer a montré comment l'argent des pauvres, des cadeaux, de l'épouse faisait l'objet de stratégies de
marquage social, de subjectivation. Le doc.4 montre que l'usage même de l'argent, même en faisant abstraction
de cette signification sociale que les individus lui attribuent, n'est pas neutre socialement. En effet, il fait état
d'écarts d'amplitude importante entre les groupes socioprofessionnels quant à l'incorporation d'argent dans les
donations, ce qui tend à montrer que la monnaie n'est pas un substitut socialement neutre à d'autres formes de
richesses. Si ces écarts peuvent s'expliquer dans une certaine mesure par l'ampleur du capital économique (les
groupes socioprofessionnels favorisés sont caractérisés par des pourcentages élevés quelque soit la nature du
bien inclus dans la donation) ou les impératifs de la transmission professionnelle (la faible part des donations
incluant l'argent pour les agriculteurs, commerçants et artisans est évidemment à mettre en relation avec la
transmission prioritaire de terrain ou de bien à usage professionnel), ils ne sont pas réductibles aux contraintes
matérielles, et révèlent bien un rapport socialement différencié à l'argent : comment rendre compte autrement de
l'écart de 10 points entre employés et ouvriers ? On peut faire l'hypothèse que pour une catégorie traversée par