Connaissance et vérité "Frapper à la porte de la connaissance La

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Connaissance et vérité
"Frapper à la porte de la connaissance
La connaissance (ce qu'elle est, ce qu'elle demande, ce qu'elle confère) est
indiscutablement au cœur de l'entreprise philosophique. C'est l'objet de la principale
division de la philosophie : l'épistémologie ou théorie de la connaissance, un domaine qui
doit son nom du mot grec signifiant « connaissance » (épistémè). Toutes les branches
cependant se recoupent : aucune ne pourrait être viable sans les autres: si l'épistémologie
n'existait pas, les autres branches ne pourraient pas se développer. Quel sens y a-t-il à
affirmer que telle chose est réelle ou a de la valeur sans prétentions à savoir? La réalité et
les valeurs sont ce qu'elles sont : si nous ne les connaissons pas, toute théorisation est
vanité. La connaissance est une porte qui ouvre sur la citadelle de la philosophie.
Il y a pourtant des philosophes qui passent leur vie entière devant cette porte. Tous ne
souhaitent pas la franchir. Certains restent là à remettre en cause les compétences de ceux
qui vont y entrer. Ces hommes qui se sont désignés gardiens des portes de la connaissance
demanderont : Pourquoi? En êtes-vous sûr? Comment le savez-vous? Ne peut-il en être
autrement? Aussi rasoirs qu'ils soient, ces sceptiques ont une influence salutaire : ils
empêchent le dogmatisme d'entrer dans la cité idéale. Ils prouvent en outre que si la
connaissance est une clef pour pénétrer dans la forteresse de la philosophie, la philosophie
n'en prospère pas moins à l'extérieur de ses propres remparts.
Pour commencer, nous pouvons examiner la suivante définition : la connaissance est une
croyance vraie et justifiée. Cette proposition doit fonctionner dans les deux sens.
Premièrement, pour connaître une chose, il faut y croire, considérer qu'elle est vraie ; et
pour y croire, il faut que nous en ayons une justification. Inversement, toute chose pour
laquelle notre croyance est justifiée et qui est vraie est connue. Reprenons tout d'abord ces
trois termes.
Une croyance
Un : la connaissance est une forme de croyance. Mis au défi, il nous arrive de répondre :
« Je ne le crois mais, je le sais ! », comme si la connaissance faisait de la croyance un
élément redondant. Mais la croyance no disparaît pas quand surgit la connaissance, à moins
que ce ne soit une fausse croyance que vient remplacer la connaissance. Dans ce cas, ce
substitut est une croyance vraie.
La vérité
Donc, pour connaître une proposition, il faut y croire. Cependant, la croyance seule ne
suffit pas. Pour commencer, il faut que la proposition soit vraie. Mais qu'est-ce que la
vérité ? Tel Socrate, nous ne demandons pas d'exemples de vérités mais que l'on nous
rende compte de la nature de la vérité. Et tout d'abord, que signifie une proposition vraie
(que l'on y croie ou non) ? C'est là une question aussi métaphysique, à la fois
qu'epistémologique.
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Justifiée
La justification est de l'ordre de la preuve, pas de l'excuse. Si l'on croit à une vérité par
hasard, ce n'est pas une connaissance. La façon dont on accède à la connaissance fait partie
de cette connaissance. La justification implique de donner une explication rationnelle, des
raisons crédibles d'accepter ou de rejeter une croyance: une garantie épistémique. Les
experts font autorité ; cependant, ce n'est pas de leur autorité mais de leurs compétences
que doivent naître leurs conseils. La compétence doit s'expliquer, elle doit mener son
raisonnement à ses conclusions. Sinon, ce n'est qu'une simple autorité ou un mythe
fantaisiste. Pour Platon, une explication rationnelle (logos) est un fardeau assez semblable
à cette responsabilité épistémique des experts. La démonstration géométrique et l'intuition
dialectique sont pour lui les idéaux de la justification. Mais Platon a aussi raconté bien des
histoires fantaisistes, des allégories qu'il pose comme probables ou analogues à la vérité.
Socrate possédait de mystérieux moyens de justification, notamment son démon intérieur,
la voix ou conscience divine à laquelle il obéissait.
Trois théories de la vérité
Il y a trois grandes théories de la vérité selon la manière de la justifier. La première
pose que la vérité est une correspondance (par exemple, entre une croyance et un fait,
ou une assertion et la réalité). La deuxième pose que la vérité réside dans les relations
logiques et démontrables avec d'autres vérités. Là encore, la vérité est de l'ordre de la
relation, mais elle est plus une cohérence qu'une correspondance. Elle est prise
comme un ensemble. La troisième théorie qui associe la vérité à la valeur pratique a
pour nom la théorie pragmatique de la vérité. En règle générale, les rationalistes et les
idéalistes voient la vérité comme une cohérence, tandis que les empiristes optent pour
une correspondance ou pour la théorie pragmatique.
La vérité comme correspondance
La première théorie concerne la vérité comme correspondance entre une croyance et une
réalité. Une croyance (ou une phrase ou une proposition) est vraie uniquement quand elle
correspond à la réalité qu'elle représente. Une proposition est vraie si ce qu'elle dit est
effectivement le cas, si elle représente les choses telles qu'elles sont. Si les choses sont
comme la proposition l'affirme, alors la proposition est vraie ; sinon elle ne l'est pas. La
proposition est fausse quand il n'y a pas correspondance.
Le débat reste entier sur la nature de cette correspondance. D'un certain côté, la
correspondance est une copie qui représente tous les éléments de la situation d'origine et
leurs relations entre eux, La réalité est comme notre vraie croyance en elle ; elle est telle
que nous pensons qu'elle est. Mais l'apparence du jaune (notre croyance dans ce à quoi
ressemble le jaune) n'est pas une copie, et n'est pas non plus comme les ondes lumineuses
de 570 nanomètres qui définissent la couleur jaune. De même que le sucré n'est pas une
copie du sucre. Une photo numérisée existe en tant qu'information stockée sur le disque dur
de l'ordinateur, même quand on ne la voit pas. Une représentation électronique est une
correspondance autre qu'une simple copie. La représentation mentale et les phrases peuvent
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présenter la réalité de manières abstraites similaires, de sorte que la correspondance
devienne une structure partagée.
La phrase « Le blé est blond » présente la structure grammaticale sujet - copule prédicat, qui suit la prétendue structure métaphysique de la réalité ; entité - possession qualité.
La vérité comme cohérence
La deuxième théorie de la vérité part de l'idée que la vérité doit faire sens : elle doit être
cohérente. C'est la théorie préférée de ces grands inventeurs de systèmes philosophiques
que sont les rationalistes. Cette théorie de la vérité découle de la conviction que la vérité
est une, que la vérité prise dans son ensemble est plus vraie que toute vérité individuelle,
que toutes les vérités sont reliées entre elles en une seule figure, un seul monde, un seul
système. Ce système fait sens, il est cohérent, il se tient.
Dans le domaine des sciences, la recherche consiste à trouver des lois générales à partir
desquelles, conjointement aux données initiales, on pourra logiquement prédire un résultat.
La preuve scientifique utilise la déduction par hypothèses pour tirer la conclusion attendue
des observations actuelles et des régularités du passé. Dans le domaine des mathématiques,
en suivant des règles d'inférences précises, on pourra déduire des nouvelles vérités à partir
d'autres vérités plus élémentaires et d'axiomes. L'interconnexion logique naît de
l'interconnexion ontologique. La raison est le fil d'Ariane de la vérité, l'unité qui nous
guide hors du labyrinthe de l'ignorance.
L'éthique aussi fait sens : un principe éthique est cohérent avec un autre. La cohérence de
la vérité en sciences et en mathématiques peut en fait conférer de la force à notre espoir :
cet espoir que le sens des liens moraux qui nous unissent sur la Terre, notre radeau de
sauvetage, n'est pas une illusion. Si le monde semble parfois irrationnel, indifférent et
neutre, c'est uniquement parce que nous n'avons pas atteint le noyau moral, parce que nous
n'avons pas saisi le regard de Dieu qui ferait que le sens moral du monde serait aussi sûr
qu'une preuve mathématique.
La vérité comme valeur pratique
Pour la théorie pragmatique la vérité c'est ce qui marche. Plus subtilement, la vérité est un
processus de corroboration et de vérification, et les résultats intermédiaires sans cesse
réactualisés de ce processus.
Le pragmatisme prétend traiter la vérité comme le font les expérimentalistes. Pour qu'un
expérimentaliste accorde du crédit à une proposition, elle doit survivre à l'épreuve de
l'expérience scientifique. Autrement dit, on ne doit baser les prédictions que sur une
hypothèse précise, et vérifier ensuite que toutes les prédictions s'avèrent être vraies. En
bref, une hypothèse doit établir une différence sans équivoque avec les différentes façons
dont peuvent évoluer les expériences. Cette différence avec l'expérience possible est la
signification (la valeur cash, si l'on veut) de la proposition à la base de l'hypothèse. Dans la
mesure où la vérité change avec la signification, la vérité est juste la signification qui
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fonctionne, les expériences possibles qui ont lieu.
Le point de vue pragmatique est que le sens d'une proposition scientifique est démontré
par ses méthodes de vérification, ce qui doit être basé sur l'expérience. La vérité
scientifique est connue à travers les procédures de toutes les expériences possibles qui
pourraient l'infirmer mais ne le font pas. Si une proposition ne fait aucune différence
possible avec l'expérience, c'est un pur non-sens, ni vrai, ni faux.
Dans la vie quotidienne, le test de l'expérience pratique remplace le test de l'expérience
scientifique. La signification d'une croyance est identifiée aux conséquences de l'action.
Votre conviction qu'il va pleuvoir est idiote, à moins qu'elle ne vous conduise à prendre un
parapluie pour vous protéger. Qu'est-ce que votre croyance en Dieu sinon votre
engagement à vivre selon ses principes, tels que vous les entendez? Si vous croyez en Dieu
mais continuez à vivre dans le péché, vous ne croyez pas vraiment. Que signifie croire en
quelqu'un, si vous n'avez pas confiance en lui? À moins qu'elle ne fasse une différence
pratique dans votre vie, votre croyance n'est rien d'autre que de l'esbroufe. La vérité de la
croyance réside dans cette utilité. La théorie pragmatique admet (dans certains cas
spécifiques uniquement) la volonté de croire basée sur des émotions comme l'espoir, la
confiance ou l'amour. Ce qui est en jeu ici, ce ne sont pas les faits scientifiques vérifiables.
La théorie pragmatique se passe de la nécessité d'établir un royaume moral correspondant
et de la promesse d'une démonstration complète et rigoureuse qui s'appuie uniquement sur
la raison. La foi peut aller de l'avant, si elle conduit à une vie plus épanouie. Si certaines
choses doivent être vraies, nous devons y croire. Si nous nous faisons tous confiance
mutuellement, nous pouvons vivre en paix. Ma croyance dans le fait que nous le faisons
rend plus vrai le fait que nous le faisons, et fait qu'il est plus raisonnable pour les autres de
le croire. Pour que certaines choses soient vraies, il faut que nous y croyons ensemble ; il
n'y a pas de croyance commune en telle ou telle chose à moins que chacun de nous n'y
croie."
(Extraits de Picard, Michel: "Ceci n'est pas un livre".. Éd. Marabout. Chine, 2008)
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