Analyse du Discours de la servitude volontaire d'Etienne de La Boétie

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Séquence 4 : Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, vers 1548
Objet d’étude : La littérature d’idées du XVIème siècle au XVIIIème siècle
Parcours : « Défendre » et « entretenir » la liberté
SEANCE 2 : Analyse linéaire : Aux origines de la servitude, l. 1 à 44
« D’avoir plusieurs seigneurs, aucun bien je n’y vois, Qu’un sans plus soit le maître, et qu’un seul soit le roi. »
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Ainsi disait Ulysse dans Homère, parlant en public. S’il n’eût dit de plus que :
« D’avoir plusieurs seigneurs, aucun bien je n’y vois » cela aurait été bien dit, et il n’en fallait pas dire plus. Mais au lieu
de dire, avec bonne raison, que la dominaon de plusieurs ne pouvait pas être bonne, puisque la puissance d’un seul,
dès lors qu’il prend ce tre de maître, est dure et déraisonnable, il est allé ajouter tout à rebours
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« Qu’un sans plus
soit le maître, et qu’un seul soit le roi. »
Il faudrait éventuellement en excuser Ulysse, qui avait peut-être alors besoin d’user de ce langage pour apaiser la
révolte de l’armée– conformant
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, je crois, son propos plus au temps qu’à la vérité. Mais à proprement parler, c’est un
extrême malheur d’être sujet à un maître duquel on ne peut jamais s’assurer qu’il soit bon, puisqu’il est toujours en
son pouvoir d’être mauvais quand il le voudra. Et d’avoir plusieurs maîtres, c’est être malheureux autant de fois qu’on
en a.
Si
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je ne veux pas pour cee heure débare cee queson tant controversée
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, de savoir si les autres façons de
républiques
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sont meilleures que la monarchie, encore voudrais-je savoir, avant de me demander quel rang la
monarchie doit avoir entre les républiques, si elle doit en avoir un. Parce qu’il est malaisé de croire qu’il y ait quoi que
ce soit de public en ce gouvernement où tout est à un seul. Mais cee queson est réservée pour un autre temps, et
demanderait bien son traité
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à part ; ou plutôt amènerait avec elle toutes les disputes
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poliques.
Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de
villes, tant de naons endurent quelques fois un tyran seul, qui n’a de puissance que celles qu’ils lui donnent ; qui n’a
de pouvoir de leur nuire que tant qu’ils voudront l’endurer ; qui ne saurait leur faire aucun mal sinon lorsqu’ils aiment
mieux le subir que le contredire. Certes, voilà une chose bien surprenante, et toutefois si commune qu’il faut plutôt en
sourir
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que s’en étonner, de voir un million d’hommes servir misérablement, ayant le cou sous le joug, non pas
contraints par une plus grande force, mais seulement (semble-t-il) enchans et charmés par le nom d’un seul, duquel
ils ne doivent ni craindre la puissance puisqu’il est seul, ni aimer les qualités puisqu’il est à leur égard inhumain et
sauvage.
Eenne de La Boée, Discours de la servitude volontaire, vers 1548
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Citaon de L’Illiade, (II, v.204-205), épopée d’Homère, poète grac (VIIIème siècle av. JC). Ulysse prononce cee phrase pour apaiser la révolte des soldats grecs
épuisés par la guerre de Troie. Il cherche ainsi à réarmer l’autorité d’Agamemnon, chef de l’armée grecque, en insistant sur la nécessité d’un commandement
unique pour maintenir la cohésion.
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A rebours : contrairement à la raison
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Conformant : adaptant, accordant.
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Si : toutefois
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Controversée : débaue
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République : Ici, les autres formes de gouvernement. Le terme « république », d’après son origine lane res publica, désigne « la chose publique », et non le
régime républicain au sens moderne du terme.
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Traité : développement, discours
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Disputes : débats
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En sourir : le regreer, s’en plaindre.
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Introducon
Eenne de La Boée est un juriste, poète et philosophe français (1530-1563), il fait preuve d’une vaste
culture. Il a été éduqué et inuencé par des humanistes. En véritable homme de la Renaissance, il est
passionné par l’Anquité, mais il est aussi ancré dans son époque, soucieux d’améliorer le monde dans lequel
il vit, plongé dans la vie polique de son temps. En 1554, il devient Conseiller au parlement de Bordeaux.
C’est qu’il rencontre Michel de Montaigne avec lequel il nouera une amié légendaire. Eenne de La Boée
a écrit le Discours de la servitude volontaire très jeune, probablement entre 18 et 23 ans. Il ne sera pas publié
de son vivant mais le texte a circulé et a été diusé, notamment dans les milieux protestants. Puis il tombe
dans l’oubli avant d’être redécouvert au XVIIIème siècle par les auteurs des Lumières et par des
révoluonnaires comme Jean-Paul Marat. La radicalité du Discours en fait un texte fondateur de la pensée
polique occidentale, il a été repris jusqu’à aujourd’hui par de nombreux mouvements contestataires.
L’extrait se situe au tout début du Discours de la servitude volontaire. Suivant les principes de la rhétorique
anque, La Boée commence par un exorde pour tenter d’arer l’aenon du lecteur : cee introducon
présente le thème et la thèse du discours pour accrocher le lecteur. Il s’agit pour La Boée, dans une tonalité
polémique, de pourfendre les régimes poliques qui prétendent assujer un peuple ener au pouvoir d’un
seul, tout en s’étonnant de la docilité avec laquelle ce peuple se laisse dominer.
Problémaque
Nous allons voir comment Eenne de La Boée introduit le constat, pour lui, contraire à la raison, de la
servitude volontaire de l’Homme.
Premier mouvement : De la référence à l’irrévérence, du début du texte jusqu’à : « c’est être malheureux
autant de fois qu’on en a ».
Deuxième mouvement : Une prise de posion contre l’autocrae, de : « Si je ne peux pas… » à : « toutes
les disputes poliques »
Troisième mouvement : Le constat de la servitude volontaire, de : « Pour le moment… » à la n du texte.
Premier mouvement : De la référence à l’irrévérence, du début du texte jusqu’à : « c’est être malheureux
autant de fois qu’on en a ».
« D’avoir plusieurs seigneurs, aucun bien je n’y vois, Qu’un sans plus soit le maître, et qu’un seul soit le roi. »
Cee citaon est un faux argument d’autorité puisque La Boée ne cite Homère que pour le contredire. Sur le plan de
la stratégie argumentave, La Boée cite d’abord Homère pour accrocher le lecteur. Son argumentaon est plus
vivante, c’est aussi l’occasion pour lui de manifester son érudion. Il soigne ainsi son image (éthos
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) pour être crédible.
« S’il n’eût dit de plus que », « cela aurait été bien dit » : Proposion subordonnée circonstancielle de condion +
condionnel passé : ces procédés marquent la distance crique de La Boée à l’égard du propos d’Ulysse, dont il
s’apprête à se démarquer.
L’emploi répété de la conjoncon « mais » introduit la réfutaon du discours d’Ulysse et amorce le renversement
argumentaf : « Mais au lieu de dire » ; « Mais à proprement parler »
futaon du propos d’Ulysse : La Boée cite Homère non pour suivre servilement son modèle, mais pour mieux le
contester. Si la première pare de la citaon d’Ulysse est jugée juste, la seconde est dénoncée comme absurde : « tout
à rebours ».
« Il faudrait éventuellement en excuser Ulysse, qui avait peut-être alors besoin d’user de ce langage pour apaiser la
révolte de l’armée– conformant, je crois, son propos plus au temps qu’à la véri » : en rappelant qu’Ulysse
s’exprimait pour apaiser une armée en volte, La Boée suggère qu’il agissait par calcul plutôt que par vérité. Par
contraste, l’auteur se présente comme sincère et désintéressé, ce que souligne la locuon adverbiale « à proprement
parler », renfoant encore son ethos.
« Il faudrait éventuellement », « peut-être », « je crois » : l’usage du condionnel, et de mots exprimant la précauon
montre que l’auteur souhaite exprimer à la fois son respect et son désaccord vis-à-vis des propos aribués à Ulysse.
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L'éthos est un concept rhétorique désignant la crédibilité et le caractère moral de l'orateur, essenel pour persuader un
auditoire.
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L’adjecf hyperbolique « extrême » dans « extrême malheur » et le présent de vérité générale renforcent la
condamnaon : selon La Boée, un seul maître sut à rendre les hommes malheureux ; en avoir plusieurs, c’est
mulplier les chaînes. « Mais à proprement parler, c’est un extrême malheur d’être sujet à un maître duquel on ne
peut jamais s’assurer qu’il soit bon, puisqu’il est toujours en son pouvoir d’être mauvais quand il le voudra. Et d’avoir
plusieurs maîtres, c’est être malheureux autant de fois qu’on en a. » : Au lieu de suivre l’opinion défendue par Ulysse,
il la contredit.
La Boée introduit ainsi son propos selon lequel il ne faut pas être assuje à un maître, ni a forori à plusieurs, car le
maître ne peut être que « dure et déraisonnable », « mauvais », et l’Homme ne peut être que « malheureux » de cet
asservissement.
Deuxième mouvement : Une prise de posion contre l’autocrae, de : « Si je ne peux pas… » à : « toutes
les disputes poliques »
« Si je ne veux pas pour cee heure débare cee queson tant controversée, de savoir si les autres façons de
républiques sont meilleures que la monarchie » : Négaon syntaxique, La Boée refuse de comparer les diérents
régimes poliques avec la monarchie (république au sens de « res publica »)
« pour cee heure », « Mais cee queson est réservée pour un autre temps » : caractère provisoire du refus.
L’auteur dière son jugement, créant une aente chez le lecteur.
« cee queson tant controversée » : L’adverbe intensif et l’adjecf insistent sur le caractère sensible et polémique
du sujet, ce qui renforce l’image d’un auteur mesuré et lucide, conscient des enjeux du débat.
Malgré sa volonté de ne pas « débare cee queson tant controversée », La Boée donne tout de même son avis
sur les régimes poliques. Il s’agit ici d’une prétérion (gure par laquelle on are l’aenon sur une chose en
déclarant n’en pas parler ex/ Je ne dirai rien de son dévouement, qui…) : « Parce qu’il est malaisé de croire qu’il y ait
quoi que ce soit de public en ce gouvernement tout est à un seul ». S’appuyant sur le sens étymologique de
« république », il exclut d’emblée la monarchie en armant qu’elle n’a rien à voir avec un système suscepble de régir
l’intérêt commun.
L’opposion entre « public » et « tout est à un seul » traduit la thèse centrale du passage : par essence, la monarchie
détourne le pouvoir de l’intérêt commun au prot d’un seul, et tous les régimes poliques se valent lorsque le pouvoir
est détenu par un seul.
Troisième mouvement : Le constat de la servitude volontaire, de : « Pour le moment… » à la n du texte.
« Pour le moment, je voudrais seulement comprendre » : CC de temps + adverbe « seulement » : souligne une priorité
argumentave. Avant de traiter des formes de gouvernement, La Boée veut d’abord comprendre l’origine de la
servitude.
« je voudrais » ; « comment il se peut que […] » : condionnel + tournure interrogave qui traduisent une forme de
perplexité sincère, une interrogaon sur le caractère absurde du phénomène : la soumission d’une multude à un seul.
« que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de naons endurent quelques fois un tyran seul, qui n’a de
puissance que celles qu’ils lui donnent ; qui n’a de pouvoir de leur nuire que tant qu’ils voudront l’endurer ; qui ne
saurait leur faire aucun mal sinon lorsqu’ils aiment mieux le subir que le contredire ». Cee phrase est une
subordonnée interrogave indirecte dans laquelle La Boée recentre sa réexion sur la queson essenelle de son
discours : comment se fait-il qu’un peuple accepte volontairement la dominaon d’un seul homme ? Ce procédé
exprime à la fois l’étonnement et l’incompréhension de l’auteur face à ce paradoxe.
La Boée place en foncon de sujet une accumulaon de pluriels : « tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes,
tant de naons ». Il s’agit d’une gradaon + anaphore de l’adverbe intensif « tant », qui montre l’ampleur de
l’assujessement.
En foncon d’objet, un singulier : « un tyran seul ». Ce groupe nominal complément d’objet direct sur lequel s’exerce
l’acon est complépar une série de relaves comportant des négaons restricves : « qui n’a de puissance que
celles qu’ils lui donnent ; qui n’a de pouvoir de leur nuire que tant qu’ils voudront l’endurer ; qui ne saurait leur faire
aucun mal […] ». La portée de la négaon met l’accent sur la faiblesse du tyran en comparaison de la force du peuple
inniment plus nombreux, pour manifester le caractère paradoxal de la servitude volontaire.
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« tant de naons endurent » ; « tant qu’ils voudront l’endurer » : répéon du verbe « endurer » qui souligne la
passivité du peuple.
« voilà une chose bien surprenante » ; « s’en étonner » : insistance sur le caractère incongru, absurde de cee
servitude volontaire.
« de voir un million d’hommes servir misérablement, ayant le cou sous le joug » : hyperbole + métaphore qui insiste
sur le caractère presque universel de ce comportement humain. L’adjecf « misérablement » renforce l’idée de
malheur. La métaphore donne à voir l’asservissement et la pesanteur symbolique de l’entrave.
« non pas contraints par une plus grande force, mais seulement (semble-t-il) enchantés et charmés » : La Boée
suggère ironiquement que la dominaon repose sur un sorlège magique qui entraîne une abdicaon de la raison.
« duquel ils ne doivent ni craindre la puissance puisqu’il est seul, ni aimer les qualités puisqu’il est à leur égard
inhumain et sauvage. » : double négaon syntaxique = double mise en garde. Il ne faut ni craindre le tyran (car il est
faible et seul), ni l’aimer (car il est cruel et inhumain). Ce double refus arme la lucidité de La Boée et prépare la
portée philosophique du Discours.
Conclusion
Le début de ce texte argumentaf est révélateur de l’ensemble de l’œuvre, qui suit les règles de la rhétorique. Cet
exorde présente clairement la thèse de La Boée, qui est que les peuples sont asservis parce qu’ils le veulent. Ce
passage souligne aussi le caractère proprement incompréhensible de la situaon : un tyran faible domine un peuple
nombreux. Ce passage constue donc un moment décisif du raisonnement : dès l’ouverture du discours, le lecteur est
confronté à l’idée choquante mais centrale que la servitude est volontaire.
Pour prolonger cee réexion, nous pouvons mere en lien ce texte avec celui de La Fontaine : Le loup et le chien. La
Boée et La Fontaine abordent sous des formes diérentes un même paradoxe : la tentaon de préférer la sécurité à
la liberté. Le premier en fait une dénonciaon polique, le second une méditaon morale ; mais tous deux rappellent
que la vraie grandeur de l’homme réside dans le choix du risque de la liberté plutôt que dans le confort de
l’asservissement.
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