La démocratie peut-elle être impuissante ? Une analyse philosophique

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La démocratie peut-elle être impuissante ?
« Premièrement, on peut dire que l'état populaire est le plus louable, comme
[étant] celui qui cherche une égalité et droiture en toutes lois, sans faveur ni
exception de personne, et qui réduit les constitutions civiles aux lois de nature. »
Bodin
«La démocratie est le pire des régimes - à l'exception de tous les autres déjà
essayés dans le passé. » (Democracy is the worst form of government - except for all
those other forms, that have been tried from time to time.)
Winston Churchill
Introduction.
1. Limpuissance propre de la démocratie. Les « petits rois »
A l’exception notoire de Platon dans la République sur lequel nous reviendrons, il
est un auteur qui a constitué la démocratie comme le régime de l’impuissance politique,
c’est Jean Bodin dans Les six livres de la Politique, [1583]. A partir d’une analyse de la
souveraineté qui définit une république, l’état souverain est celui qui se fait obéir
sans limite et sans borne, Bodin postule que « l’état populaire » est celui d’une
souveraineté impossible, car c’est un état il n’y a nulle obéissance. Il y a pourtant, au
commencement, chez Bodin, une thèse selon laquelle la constitution démocratique –
qu’il appelle l’état populaire est la plus louable de tous les régimes. C’est qu’en effet
cette constitution, qui fait que tous peuvent gouverner également, est la constitution de
la plus grande égalité politique, ce qui la rend plus proche des lois de la nature, dans le
sens nul n’est, par nature, inégal à son prochain : la démocratie « réduit les
constitutions civiles aux lois de la nature »
« Premièrement, on peut dire que l'état populaire est le plus louable, comme
[étant] celui qui cherche une égalité et droiture en toutes lois, sans faveur ni
exception de personne, et qui réduit les constitutions civiles aux lois de nature ; car
tout ainsi que nature n'a point distribué les richesses, les états, les honneurs aux uns
plus qu'aux autres, [de même] aussi l'état populaire tend à ce but-, d'égaler tous les
hommes, ce qui ne peut être fait, sinon en égalant les biens, les honneurs, et la justice
à tous, sans privilège ni prérogative quelconque ; comme fit Lycurgue après avoir
changé l'état Royal en populaire, brûlé toutes les obligations, banni l'or et l'argent, et
partagé les terres au sort égal »
1
Ensuite, Bodin ajoute que « la vraie marque de République est dans l’état
populaire seulement, car tout le peuple jouit du bien public »
2
. Comme la loi paraît le
seul maitre auquel les citoyens des démocraties doivent obéir, ne doivent-ils pas être
plus naturellement obéissants aux lois, qu’ils ne le seraient dans les monarchies ou
aristocraties ? Mais, immédiatement après, Bodin nuance son propos, ou plutôt le
rapporte à la question de la souveraineté politique et présente ces deux arguments
1
Bodin, Les six livres de la République, éditions Livre de Poche, Paris, 1993, p. 522.
2
Ibidem, p. 523.
2
antérieurs comme « des toiles d’araignées, qui sont fort subtiles et fort déliées, mais
n’ont pas grande force ».
Et d’abord Bodin récuse qu’il y ait aucune égalité dans la nature, qui nous
présente, au contraire, des êtres assez forts pour obéir, et d’autres assez faibles pour
commander. Mais il expose surtout la contradiction propre au régime démocratique, qui
manifeste son impuissance interne :
« Et quant à la liberté naturelle qu'on prêche tant en l'état populaire, si elle
avait lieu, il n'y aurait ni Magistrats, ni lois, ni forme d'état quelconque, autrement
l'égalité n'y serait pas. Et néanmoins, il n'y a pas une forme de République qui ait tant
de lois, tant de Magistrats, tant de contrôleurs que l'état populaire. »
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nous voyons que si la constitution démocratique prônait la liberté naturelle,
c’est-à-dire la stricte égalité de tous dans l’exercice du pouvoir, elle devrait bannir toutes
les institutions politiques, c’est-à-dire l’état de droit lui-même, qui est fondé sur le
principe de l’obéissance et du contrôle. La notion « d’état de droit démocratique » parait,
dans une certaine mesure, contradictoire, car la démocratie parait faire de la tutelle de
souveraineté une institution soumise au vouloir et la liberté de chaque citoyen.
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Sur le
plan théorique, l’unité du peuple est possible et ce dernier pourrait être le sujet de la
souveraineté, si l’on pouvait postuler la possibilité réelle que le peuple fasse unité. Mais
c’est précisément que Bodin montre que, dans les faits, la démocratie est impuissante
à être souveraine, parce que le peuple ne fait jamais spontanément unité. A cela s’ajoute
l’argument déjà contenu dans le chapitre VIII du livre I des six livres, sur la souveraineté.
Comme, dans la démocratie, le sujet qui commande [le peuple] est le même que l’objet
commandé [le peuple], il n’y a aucune obligation ni aucun commandement réel dans
l’état populaire, « vu que le peuple ne fait qu’un corps, et ne peut s’obliger à soi-même. »
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Donc la démocratie est impuissante dans sa nature, car le sujet souverain est la même
chose que l’objet souverain. Il n’y a pas, selon Jean Bodin, de république ni d’état
souverain sans la division gouvernant/gouverné, division que la démocratie abolit.
Chaque citoyen conserve, dans la démocratie
6
, une part de la souveraineté, et partant,
détruit l’unité de la république. Chacun est comme l’égal du roi, étant un « petit roi »
7
.
Gérard Mairet commente remarquablement cette critique bodinienne de la
souveraineté :
« Si, donc, le « peuple », souverain en droit, est négation de la souveraineté
en fait, c'est que, étant souverain, il dissout la souveraineté : chaque citoyen est
« petit roi ». Dans le cas de l'état populaire, la souveraineté, selon Bodin, n'a plus de
« vrai sujet ». La souveraineté étant une, c'est-à-dire indivisible, c'est plutôt une
3
Ibidem, p. 524.
4
Le commentateur Bruno Bernardi, auteur d’une anthologie des textes philosophiques sur la démocratie ne dit pas
autre chose, à propos de cette notion paradoxale « d’état mocratique, cf. La démocratie, éditions Garnier
Flammarion, Paris, 1999, p. 30 : « Kant s’avère alors être celui qui nous permet d’énoncer les problèmes constitutifs de
la démocratie moderne dans leur unité : la rencontre de la démocratie et de l’État ne porte-t-elle pas en elle la
négation même des exigences de liberté et de pouvoir citoyen qui sont au fondement de la démocratie ? »
5
Bodin, Opus cité, I, VIII, p.
6
Claude Lefort reconnait lui aussi ce paradoxe, dans le texte Droits de l’Homme et Politique, in l’Invention
Démocratique, éditions Fayard, Paris, 1994 : « Troisième figure du paradoxe : les droits de l’homme apparaissent
comme ceux des individus, les individus apparaissent comme autant de petits souverains indépendants, régnant
chacun sur son monde privé, comme autant de micro-unités défaites de l’ensemble social; mais cette représentation
en détruit une autre : celle d’une totalité transcendante à ses parties. »
7
Cf. Bodin, Opus cité, VI, IV, p. 529 : « Impunité des vices en l'état populaire. Mais encore y a-t-il une peste plus capitale
des Républiques populaires, c'est l'impunité donnée aux méchants, pourvu qu'ils soient citoyens, c'est-à-dire petits
Rois. » La référence au Roi en nom collectif est au chapitre VI du même livre.
3
divisibilité à l'infini de la souveraineté qui a lieu en l'état populaire : les citoyens,
« petits rois », sont « Rois en nom collectif » (VI. 6). »
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2. De limpuissance du gouvernement démocratique, à limpuissance de la
société démocratique.
L’impuissance de la démocratie n’est donc pas une impuissance formelle ou
virtuelle, telle qu’elle pourrait être l’impuissance de n’importe quelle réalité. Mais c’est
l’impuissance de la démocratie par rapport à son propre principe qui est ici en question.
Si la démocratie est le principe qui veut que le peuple gouverne le peuple, si par
conséquent le principe de la démocratie est l’égalité absolue face à la réalité politique. Si,
d’autre part, la démocratie est cette constitution qui fait que la liberté politique résulte
précisément de l’égalité politique, il faut croire que la démocratie peut être impuissante
en ce qu’elle est incapable de produire l’égalité et la liberté qui en résulte et que, comme
le dit Bodin, toutes les démocraties réelles ont un prince monarchique qui les gouverne –
à l’image de Périclès qui : « était le vrai Monarque de celle-ci [Athènes], bien qu’en
apparence elle fut populaire. »
9
.
Toutefois, pour répondre à la critique bodinienne qui est, par ailleurs rageuse,
puisqu’il n’hésite pas à traiter la démocratie de « paillarde », c’est-à-dire prostituée, se
donnant au plus offrant-, il faut toutefois élargir ce concept au-delà des limites de celles
de la constitution démocratique. Car, quand bien même la démocratie serait incapable
d’être un « gouvernement démocratique », elle pourrait néanmoins être une « société
démocratique ».
Car la définition de la démocratie doit être distinguée entre la philosophie
politique antique et la philosophie politique moderne. Dans la philosophie politique
antique, la démocratie est avant tout une constitution qui donne au peuple la totalité du
pouvoir. En d’autres termes, la démocratie se définit avant tout par une constitution, et,
accessoirement, par une certaine hiérarchie des pouvoirs. Ses défenseurs antiques sont
avant tous les sophistes : ils considèrent que l’homme est la mesure de toute chose. C’est
parce qu’il n’y a pas de savoir politique, que la démocratie doit s’imposer, c’est-à-dire
que le pouvoir doit, potentiellement, échoir à tous, indistinctement.
Dans la philosophie politique moderne, la démocratie prend un tout autre sens.
Elle ne signifie plus seulement une simple constitution parmi d’autres, mais la seule
constitution véritablement légitime, dans la mesure elle est fondée sur le droit
naturel et qu’elle constitue une société des égaux. C’est ainsi, comme le sait, que
Tocqueville définit la démocratie, dans De la démocratie en Amérique.
Chez Tocqueville, la démocratie n’est pas d’abord définie par le régime politique,
mais par le mode d’organisation de la société, à savoir l’égalisation des conditions.
10
Chez elle, point d’hérédité des privilèges et des richesses : il n’y a plus d’ordres ni de
distinction de classe et les individus sont « socialement égaux », non en fait ce qui est
impossible - mais en droit. C’est aussi ce qui fait la différence avec la démocratie
8
Bodin, présentation de Gérard Mairet, opus cité, p. 31.
9
Bodin, Ibidem, p. 533.
10
Tocqueville considère l’égalité des conditions comme un « fait générateur » qui explique tous les autres, c’est-à-dire
l’émergence d’une humanité nouvelle, Cf. Tocqueville, De la démocratie en Amérique, éditions Garnier Flammarion,
Paris, 1981, Tome I, Livre I, p. 1 : « Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux Etats-Unis, ont attiré mon
attention, aucun n'a plus vivement frappé mes regards que l'égalité des conditions. Je découvris sans peine l'influence
prodigieuse qu'exerce ce premier fait sur la marche de la société... Bientôt je reconnus que ce même fait étend son
influence fort au-delà des mœurs politiques et des lois... il crée des opinions, fait naître des sentiments, suggère des
usages et modifie tout ce qu'il ne produit pas... je voyais de plus en plus, dans l'égalité des conditions, le fait générateur
dont chaque fait particulier semblait descendre... »
4
grecque. Les athéniens étaient égaux en tant que citoyens, nullement en tant
qu’hommes. Leur égalité en droit était et restait politique, la démocratie moderne
engendre une égalité en droit naturelle, sociale avant même d’être politique. C’est
pourquoi elle est assortie d’une conséquence d’emblée problématique sur le plan
politique : le principe de l’indépendance individuelle, principe qui n’aurait eu aucun sens
pour les citoyens d’Athènes.
11
La démocratie est donc un état social, certes protégé et renforcé par les
institutions politiques, mais d’abord régi par un rapport juridique des hommes
individuels dans leur vivre ensemble. On pourrait dire, d’une certaine manière, que c’est
l’égalité sociale naturelle qui précède et détermine l’état politique en conférant des
droits égaux imprescriptibles à chaque citoyen.
Dans la société démocratique, la société ne trouve plus d’autre pouvoir qu’en elle-
même, c’est-à-dire dans les individus qui la composent.
12
L’égalité dans la relation à
l’ordre politique, résulterait, selon la démocratie moderne, de la cessité d’accorder à
chaque individu sa valeur en tant que souverain politique initial. Toutes les philosophies
politiques qui défendent la démocratie contre les dérives étatiques, font ce même
constat : il y a des régimes politiques qui ont tendance à confisquer à l’individu son droit
absolu et inaliénable à être un acteur politique spontaet un égal de ses semblables.
Par exemple, on trouve cet argumentaire chez Claude Lefort dans L’invention
démocratique : dans un article intitulé Droit de l’homme et politique, cet auteur
dénonce précisément cette conception non politique des droits démocratiques,
affirmant que les droits de l’homme seraient les droits des individus opposés au
réalisme de la souveraineté de l’état.
13
Il n’est pas difficile de déduire que l’égalité indistinctement sociale et politique
des citoyens produit, en retour, un droit de chacun à vouloir la société qu’il veut, la
société à sa mesure, y compris donc une société anti-démocratique. L’impuissance de la
société démocratique est : en égalisant les conditions, elle égalise les finalités, et met
les projets antidémocratiques au même rang que les projets démocratiques. En égalisant
les conditions, elle va même, comme le rappelle Tocqueville jusqu’à dissoudre
potentiellement la relation politique, puisque les projets individuels sont égaux en droit
11
Robert Legros, Tocqueville, la démocratie en question, Cahiers de philosophie de l’Université de Caen, Caen, 2008, p.
321 : « La démocratie était déjà grecque, mais la démocratie moderne prend un sens nouveau du fait que l'égalité sur
laquelle elle est fondée prend un sens nouveau : chez les Grecs, la démocratie supposait certes l'égalité des citoyens
(isonomia), mais celle-ci ne se comprenait nullement comme une égalité des citoyens en tant qu'hommes. Comme
Hegel l'avait souligné avant Tocqueville, c'est en tant que citoyens que les citoyens des Cités démocratiques anciennes
se reconnaissaient comme des égaux, non en tant qu'hommes. Leur égalité n'était pas une « égalité des conditions »,
puisque la citoyenneté était un privilège fondé sur une discrimination perçue comme « naturelle » (non
conventionnelle). »
12
Cf. Pierre Manent, Tocqueville, et la nature de la démocratie, Edition Tel Gallimard, Paris, 1993, p. 19 : « Ce qui donc
paraît définir la démocratie américaine, ce n'est ni l'état social ni l'instance politique gouvernementale, mais le
principe politique de la souveraineté du peuple « répandu dans la société entière ». A la charnière des chapitres 4 {Du
principe de la souveraineté du peuple en Amérique) et 5 {Nécessité d'étudier ce qui se passe dans les Etats
particuliers avant de parler du gouvernement de l'Union) de la première partie du premier tome, Tocqueville
distingue trois types de régime : celui où le pouvoir est extérieur à la société (les monarchies absolues et les
despotismes, pouvons-nous conjecturer), celui où il est à la fois intérieur et extérieur à la société (les aristocraties) les
Etats-Unis enfin « la société agit par elle-même et sur elle-même » car « il n'existe de puissance que dans son
sein »».
13
Cf. Claude Lefort, L’invention démocratique, éditions Fayard, Paris, 1994, p. 52 : « Or, de ce langage ne
s’affranchissent pas ceux qui rompent résolument avec le réalisme politique, pour épouser inconditionnellement la
défense des droits de l’homme, car cette rupture s’accompagne d’un pur et simple refus de penser le politique. Ils
élaborent une religion de la résistance à tous les pouvoirs, font des dissidents ses martyrs modernes. Mais en
enracinant les droits dans l’individu, ils se privent de concevoir la différence du totalitarisme et de la démocratie,
sinon à la rapporter à une différence de degré dans l’oppression et, du même coup, ils redonnent du crédit à la
conception marxiste, qui dans son état premier avait justement dénoncé la fiction de « l’homme abstrait » et dévoilé sa
fonction dans le cadre de la société bourgeoise. »
5
aux démarches collectives. Il se pourrait donc que la société démocratique soit, en elle-
même, impuissante à être spontanément politique.
3. Notre problème : le principe non-constitutif de la démocratie.
L’impuissance propre des sociétés démocratiques tient à ce que ce genre de
principe antidémocratique a tout à fait sa place dans la démocratie, et même doit y avoir
sa place. Elle est le seul régime dans lequel les principes antidémocratiques et anti-
politiques peuvent s’exprimer, tandis que, dans les autres constitutions, les principes
contraires n’ont pas droit à l’expression, au motif qu’ils pourraient constituer une source
de renversement du système lui-même.
En revanche, dans la démocratie, tous les régimes sont possibles, au moins
virtuellement, comme le disait déjà Platon dans la République qui parlait du « manteau
bariolé » de la constitution démocratique. L’analyse de Platon, extrêmement sévère
contre la démocratie, consistait à considérer que cette dernière n’était pas un régime ou
une constitution comme les autres. Elle constituait, selon lui, dans une certaine mesure,
l’absence de constitution même, la constitution instable, la constitution muable, la
constitution non constitutive. Pour lui, la démocratie était un modèle chaotique et
dysharmonique de l’ordre social et politique. Sa critique, pour sévère qu’elle soit, n’en
était pas moins parfaitement pertinente : la démocratie n’est pas un régime politique
comme les autres, dans la mesure où elle est constituée, à la base, par un principe de
relations entre les citoyens qui ne relève pas d’un principe constitutif et politique a
priori. Dans ses formes les plus modernes, comme le montre Claude Lefort, la
démocratie est en réalité un idéal politique qui s’oppose à toute domination, y compris la
domination politique.
L’égalité en droit de tous les citoyens face au pouvoir, la liberté qui en résulte
dans le mode d’expression de la pensée publique, et, plus fondamentalement encore,
l’égalité virtuelle de toutes les conditions, sont autant de principes qui font qu’il n’y a pas
de prééminence du principe autoritaire sur la réalité sociale. L’État, dans un système
démocratique, n’est pas absent. Mais il doit constituer clairement une réalité distincte de
la vie sociale effective des citoyens dans leur diversité.
Allons même plus loin. Il ne faut pas seulement que le droit de l’individu à être
lui-même soit préservé. Il faut que son individualité et ses droits puissent avoir une
expression et une représentation politiques. La démocratie est le régime
l’individualité, l’indépendance des opinions, la diversité des points de vue doivent
pouvoir, non seulement s’exprimer publiquement, mais pouvoir agir dans l’effectivité,
dans une certaine mesure, indépendamment des actions de l’état. La manifestation de
l’individu, à travers la publicité des opinions et la liberté de la presse, doit pouvoir
échapper au pouvoir de l’état et constituer une sphère protégée des atteintes du
pouvoir. C’est ce que dit Claude Lefort dans l’article cité en référence :
« A supposer que le premier des deux articles mentionnés [de la déclaration
des droits de l’homme] n’excède pas la métaphore de la propriété, le second fait en
effet entendre que c’est le droit de l’homme, l’un de ses droits les plus précieux, de
sortir de lui-me et de se lier aux autres, par la parole, l’écriture, la pensée. Mieux,
il fait entendre que l’homme ne saurait être légitimement assigné aux limites de son
monde privé, qu’il a de droit une parole, une pensée publiques. Ou, mieux encore, car
ces dernières formules risquent de réduire la communication aux opérations de ses
agents, les individus, définis un à un comme exemplaires de l’homme en soi, disons
que l’article fait entendre qu’il y a une communication, une circulation des pensées et
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