
grecque. Les athéniens étaient égaux en tant que citoyens, nullement en tant
qu’hommes. Leur égalité en droit était et restait politique, là où la démocratie moderne
engendre une égalité en droit naturelle, sociale avant même d’être politique. C’est
pourquoi elle est assortie d’une conséquence d’emblée problématique sur le plan
politique : le principe de l’indépendance individuelle, principe qui n’aurait eu aucun sens
pour les citoyens d’Athènes.
La démocratie est donc un état social, certes protégé et renforcé par les
institutions politiques, mais d’abord régi par un rapport juridique des hommes
individuels dans leur vivre ensemble. On pourrait dire, d’une certaine manière, que c’est
l’égalité sociale naturelle qui précède et détermine l’état politique en conférant des
droits égaux imprescriptibles à chaque citoyen.
Dans la société démocratique, la société ne trouve plus d’autre pouvoir qu’en elle-
même, c’est-à-dire dans les individus qui la composent.
L’égalité dans la relation à
l’ordre politique, résulterait, selon la démocratie moderne, de la nécessité d’accorder à
chaque individu sa valeur en tant que souverain politique initial. Toutes les philosophies
politiques qui défendent la démocratie contre les dérives étatiques, font ce même
constat : il y a des régimes politiques qui ont tendance à confisquer à l’individu son droit
absolu et inaliénable à être un acteur politique spontané et un égal de ses semblables.
Par exemple, on trouve cet argumentaire chez Claude Lefort dans L’invention
démocratique : dans un article intitulé Droit de l’homme et politique, où cet auteur
dénonce précisément cette conception non politique des droits démocratiques,
affirmant que les droits de l’homme seraient les droits des individus opposés au
réalisme de la souveraineté de l’état.
Il n’est pas difficile de déduire que l’égalité indistinctement sociale et politique
des citoyens produit, en retour, un droit de chacun à vouloir la société qu’il veut, la
société à sa mesure, y compris donc une société anti-démocratique. L’impuissance de la
société démocratique est là : en égalisant les conditions, elle égalise les finalités, et met
les projets antidémocratiques au même rang que les projets démocratiques. En égalisant
les conditions, elle va même, comme le rappelle Tocqueville jusqu’à dissoudre
potentiellement la relation politique, puisque les projets individuels sont égaux en droit
Robert Legros, Tocqueville, la démocratie en question, Cahiers de philosophie de l’Université de Caen, Caen, 2008, p.
321 : « La démocratie était déjà grecque, mais la démocratie moderne prend un sens nouveau du fait que l'égalité sur
laquelle elle est fondée prend un sens nouveau : chez les Grecs, la démocratie supposait certes l'égalité des citoyens
(isonomia), mais celle-ci ne se comprenait nullement comme une égalité des citoyens en tant qu'hommes. Comme
Hegel l'avait souligné avant Tocqueville, c'est en tant que citoyens que les citoyens des Cités démocratiques anciennes
se reconnaissaient comme des égaux, non en tant qu'hommes. Leur égalité n'était pas une « égalité des conditions »,
puisque la citoyenneté était un privilège fondé sur une discrimination perçue comme « naturelle » (non
conventionnelle). »
Cf. Pierre Manent, Tocqueville, et la nature de la démocratie, Edition Tel Gallimard, Paris, 1993, p. 19 : « Ce qui donc
paraît définir la démocratie américaine, ce n'est ni l'état social ni l'instance politique gouvernementale, mais le
principe politique de la souveraineté du peuple « répandu dans la société entière ». A la charnière des chapitres 4 {Du
principe de la souveraineté du peuple en Amérique) et 5 {Nécessité d'étudier ce qui se passe dans les Etats
particuliers avant de parler du gouvernement de l'Union) de la première partie du premier tome, Tocqueville
distingue trois types de régime : celui où le pouvoir est extérieur à la société (les monarchies absolues et les
despotismes, pouvons-nous conjecturer), celui où il est à la fois intérieur et extérieur à la société (les aristocraties) les
Etats-Unis enfin où « la société agit par elle-même et sur elle-même » car « il n'existe de puissance que dans son
sein »».
Cf. Claude Lefort, L’invention démocratique, éditions Fayard, Paris, 1994, p. 52 : « Or, de ce langage ne
s’affranchissent pas ceux qui rompent résolument avec le réalisme politique, pour épouser inconditionnellement la
défense des droits de l’homme, car cette rupture s’accompagne d’un pur et simple refus de penser le politique. Ils
élaborent une religion de la résistance à tous les pouvoirs, font des dissidents ses martyrs modernes. Mais en
enracinant les droits dans l’individu, ils se privent de concevoir la différence du totalitarisme et de la démocratie,
sinon à la rapporter à une différence de degré dans l’oppression et, du même coup, ils redonnent du crédit à la
conception marxiste, qui dans son état premier avait justement dénoncé la fiction de « l’homme abstrait » et dévoilé sa
fonction dans le cadre de la société bourgeoise. »