Camara Laye : L'Enfant noir, mémoires d'enfance en Guinée

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CAMARA LAYE
L’ENFANT NOIR
Roman
Chapitre 1
Jétais enfant et je jouais près de la case de mon père. Quel âge avais-je en
ce temps-là ? Je ne me rappelle pas exactement. Je devais être très jeune
encore : cinq ans, six ans peut-être. Ma mère était dans latelier, près de mon
père, et leurs voix me parvenaient, rassurantes, tranquilles, lées à celles
des clients de la forge et au bruit de l’enclume.
Brusquement, j’avais interrompu de jouer, l’attention, toute mon
attention, cape par un serpent qui rampait autour de la case, qui vraiment
paraissait se promener autour de la case ; et je métais bientôt approché.
Javais ramassé un roseau qui traînait dans la cour il en traînait toujours,
qui se détachaient de la palissade de roseaux tressés qui enclôt notre
concession et, à présent, j’enfonçais ce roseau dans la gueule de la te. Le
serpent ne se dérobait pas : il prenait goût au jeu ; il avalait lentement le
roseau, il l’avalait comme une proie, avec la même volupté, me semblait-il, les
yeux brillants de bonheur, et sa te, petit à petit, se rapprochait de ma main.
Il vint un moment où le roseau se trouva à peu ps englouti, et où la gueule
du serpent se trouva terriblement proche de mes doigts.
Je riais, je navais pas peur du tout, et je crois bien que le serpent n’eût
plus beaucoup tardé à m’enfouir ses crochets dans les doigts si, à l’instant,
Damany, lun des apprentis, ne fût sorti de latelier. L’apprenti fit signe à mon
père, et presque aussitôt je me sentis soulevé de terre : j’étais dans les bras
dun ami de mon père !
Autour de moi, on menait grand bruit ; ma mère surtout criait fort et elle
me donna quelques claques. Je me mis à pleurer, plus ému par le tumulte qui
s’était si opiment éle, que par les claques que j’avais reçues. Un peu plus
tard, quand je me fus un peu cal et quautour de moi les cris eurent cessé,
j’entendis ma mère mavertir sévèrement de ne plus jamais recommencer un
tel jeu ; je le lui promis, bien que le danger de mon jeu ne mapparut pas
clairement.
Mon père avait sa case à proximide latelier, et souvent je jouais là, sous
la véranda qui lentourait. C’était la case personnelle de mon père. Elle était
faite de briques en terre battue et pétrie avec de l’eau ; et comme toutes nos
cases, rondes et fièrement coifes de chaume. On y pénétrait par une porte
rectangulaire. À lintérieur, un jour avare tombait dune petite fenêtre. À
droite, il y avait le lit, en terre battue comme les briques, garni dune simple
natte en osier tressé et dun oreiller bourré de kapok. Au fond de la case et
tout juste sous la petite fetre, là où la clarté était la meilleure, se trouvaient
les caisses à outils. À gauche, les boubous et les peaux de prière. Enfin, à la
te du lit, surplombant loreiller et veillant sur le sommeil de mon père, il y
avait une série de marmites contenant des extraits de plantes et d’écorces.
Ces marmites avaient toutes des couvercles de tôle et elles étaient richement
et curieusement cerclées de chapelets de cauris ; on avait tôt fait de
comprendre quelles étaient ce quil y avait de plus important dans la case ; de
fait, elles contenaient les gris-gris, ces liquides mysrieux qui éloignent les
mauvais esprits et qui, pour peu qu’on s’en enduise le corps, le rendent
invulnérable aux maléfices, à tous les maléfices. Mon père, avant de se
coucher, ne manquait jamais de senduire le corps, puisant ici, puisant là, car
chaque liquide, chaque gri-gri a sa propriété particulière ; mais quelle vertu
pcise ? Je l’ignore : jai quitté mon père trop tôt.
De la randa sous laquelle je jouais, j’avais directement vue sur l’atelier,
et en retour on avait directement lœil sur moi. Cet atelier était la maîtresse
pièce de notre concession. Mon père sy tenait généralement, dirigeant le
travail, forgeant lui-même les pces principales ou réparant les mécaniques
délicates ; il y recevait amis et clients ; et si bien qu’il venait de cet atelier un
bruit qui commençait avec le jour et ne cessait qu’à la nuit. Chacun, au
surplus, qui entrait dans notre concession ou qui en sortait, devait traverser
l’atelier ; doù un va-et-vient perpétuel, encore que personne ne parût
particulrement pressé, encore que chacun t son mot à dire et s’attardât
volontiers à suivre des yeux le travail de la forge. Parfois je mapprochais,
attiré par la lueur du foyer, mais j’entrais rarement, car tout ce monde
mintimidait fort, et je me sauvais dès quon cherchait à se saisir de moi. Mon
domaine nétait pas encore là ; ce n’est que beaucoup plus tard que jai pris
l’habitude de maccroupir dans latelier et de regarder briller le feu de la forge.
Mon domaine, en ce temps-là, c’était la randa qui entourait la case de
mon père, c’était la case de ma mère, c’était loranger planté au centre de la
concession.
Sitôt quon avait traversé latelier et franchi la porte du fond, on apercevait
l’oranger. L’arbre, si je le compare aux ants de nos forêts, nétait pas très
grand, mais il tombait de sa masse de feuilles vernises, une ombre
compacte, qui éloignait la chaleur. Quand il fleurissait, une odeur entante
se répandait sur toute la concession. Quand apparaissaient les fruits, il nous
était tout juste permis de les regarder nous devions attendre patiemment
qu’ils fussent mûrs. Mon père alors qui, en tant que chef de famille et chef
dune innombrable famille gouvernait la concession, donnait l’ordre de les
cueillir. Les hommes qui faisaient cette cueillette apportaient au fur et à
mesure les paniers à mon père, et celui-ci les répartissait entre les habitants
de la concession, ses voisins et ses clients ; après quoi il nous était permis de
puiser dans les paniers, et à discrétion ! Mon père donnait facilement et
même avec prodigalité : quiconque se présentait partageait nos repas, et
comme je ne mangeais guère aussi vite que ces invités, j’eusse risqué de
demeurer éternellement sur ma faim, si ma re n’eût pris la précaution de
réserver ma part.
— Mets-toi ici, me disait-elle, et mange, car ton père est fou.
Elle ne voyait pas d’un trop bon œil ces invités, un peu bien nombreux à
son gré, un peu bien pressés de puiser dans le plat. Mon père, lui, mangeait
fort peu : il était dune extrême sobriété.
Nous habitions en bordure du chemin de fer. Les trains longeaient la
barrière de roseaux tressés qui limitait la concession, et la longeaient à vrai
dire de si près, que des flammèches, échappées de la locomotive, mettaient
parfois le feu à la clôture ; et il fallait se hâter d’éteindre ce début d’incendie,
si on ne voulait pas voir tout flamber. Ces alertes, un peu effrayantes, un peu
divertissantes, appelaient mon attention sur le passage des trains ; et même
quand il n’y avait pas de trains car le passage des trains, à cette époque,
dépendait tour entier encore du trafic fluvial, et c’était un trafic des plus
irréguliers j’allais passer de longs moments dans la contemplation de la
voie ferrée. Les rails luisaient cruellement dans une lumre que rien, à cet
endroit, ne venait tamiser. Chauffé dès laube, le ballast de pierres rouges
était brûlant ; il l’était au point que l’huile, tombée des locomotives, était
aussitôt bue et quil n’en demeurait seulement pas trace. Est-ce cette chaleur
de four ou est-ce lhuile, l’odeur dhuile qui malgré tout subsistait, qui attirait
les serpents ? Je ne sais pas. Le fait est que souvent je surprenais des
serpents à ramper sur ce ballast cuit et recuit par le soleil ; et il arrivait
fatalement que les serpents pénétrassent dans la concession.
Depuis quon mavait défendu de jouer avec les serpents, sitôt que j’en
apercevais un, j’accourais chez ma mère.
— Il y a un serpent ! criais-je.
— Encore un ! s’écriait ma mère.
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