cases, rondes et fièrement coiffées de chaume. On y pénétrait par une porte
rectangulaire. À l’intérieur, un jour avare tombait d’une petite fenêtre. À
droite, il y avait le lit, en terre battue comme les briques, garni d’une simple
natte en osier tressé et d’un oreiller bourré de kapok. Au fond de la case et
tout juste sous la petite fenêtre, là où la clarté était la meilleure, se trouvaient
les caisses à outils. À gauche, les boubous et les peaux de prière. Enfin, à la
tête du lit, surplombant l’oreiller et veillant sur le sommeil de mon père, il y
avait une série de marmites contenant des extraits de plantes et d’écorces.
Ces marmites avaient toutes des couvercles de tôle et elles étaient richement
et curieusement cerclées de chapelets de cauris ; on avait tôt fait de
comprendre qu’elles étaient ce qu’il y avait de plus important dans la case ; de
fait, elles contenaient les gris-gris, ces liquides mystérieux qui éloignent les
mauvais esprits et qui, pour peu qu’on s’en enduise le corps, le rendent
invulnérable aux maléfices, à tous les maléfices. Mon père, avant de se
coucher, ne manquait jamais de s’enduire le corps, puisant ici, puisant là, car
chaque liquide, chaque gri-gri a sa propriété particulière ; mais quelle vertu
précise ? Je l’ignore : j’ai quitté mon père trop tôt.
De la véranda sous laquelle je jouais, j’avais directement vue sur l’atelier,
et en retour on avait directement l’œil sur moi. Cet atelier était la maîtresse
pièce de notre concession. Mon père s’y tenait généralement, dirigeant le
travail, forgeant lui-même les pièces principales ou réparant les mécaniques
délicates ; il y recevait amis et clients ; et si bien qu’il venait de cet atelier un
bruit qui commençait avec le jour et ne cessait qu’à la nuit. Chacun, au
surplus, qui entrait dans notre concession ou qui en sortait, devait traverser
l’atelier ; d’où un va-et-vient perpétuel, encore que personne ne parût
particulièrement pressé, encore que chacun eût son mot à dire et s’attardât
volontiers à suivre des yeux le travail de la forge. Parfois je m’approchais,
attiré par la lueur du foyer, mais j’entrais rarement, car tout ce monde
m’intimidait fort, et je me sauvais dès qu’on cherchait à se saisir de moi. Mon
domaine n’était pas encore là ; ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai pris
l’habitude de m’accroupir dans l’atelier et de regarder briller le feu de la forge.
Mon domaine, en ce temps-là, c’était la véranda qui entourait la case de
mon père, c’était la case de ma mère, c’était l’oranger planté au centre de la
concession.
Sitôt qu’on avait traversé l’atelier et franchi la porte du fond, on apercevait
l’oranger. L’arbre, si je le compare aux géants de nos forêts, n’était pas très
grand, mais il tombait de sa masse de feuilles vernissées, une ombre
compacte, qui éloignait la chaleur. Quand il fleurissait, une odeur entêtante