Infrastructures rurales et développement agricole pour la croissance économique

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Infrastructures rurales
et développement agricole
Rural Infrastructure and Agricultural Development
Per Pinstrup-Andersen
Université Cornell, Ithaca, New York
Satoru Shimokawa
Université des sciences et de technologie de Hong Kong
Dans les pays à faible revenu, le développement agricole est essentiel pour la croissance économique,
le développement rural et la réduction de la pauvreté. L’amélioration de la productivité agricole est
un facteur efficace de croissance économique et de réduction de la pauvreté, tant à l’intérieur qu’en
dehors du secteur agricole. L’augmentation de la productivité exige de bonnes infrastructures rura-
les, un bon fonctionnement des marchés intérieurs, de bonnes institutions et l’accès à une techno-
logie bien adaptée. En dépit de l’importance, bien documentée, des infrastructures rurales pour
améliorer la croissance économique et réduire la pauvreté, des taux de rendement économiques éle-
vés pour l’investissement en infrastructures rurales et des défaillances significatives des infrastruc-
tures rurales dans la plupart des pays en voie de développement, ni les gouvernements nationaux ni
les agences internationales d’aide ne semblent donner la priorité à des investissements dans la cons-
truction de nouvelles infrastructures ou l’entretien des infrastructures existantes. Faute de ne pas
avoir accéléré les investissements en infrastructures rurales, les efforts en vue de la réalisation des
Objectifs du Millénaire pour le développement dans les pays en développement pauvres seront déri-
soires et ceux-ci seront fortement limités dans leur capacité à tirer profit de la libéralisation commer-
ciale, des marchés internationaux de capitaux et d’autres avantages potentiels de la mondialisation.
Agricultural development is essential for economic growth, rural development, and poverty allevia-
tion in low-income developing countries. Increasing agricultural productivity is an effective driver
of economic growth and poverty reduction, both within and outside agricultural sectors. Increasing
productivity requires good rural infrastructure, well-functioning domestic markets, appropriate
institutions, and access to appropriate technology. Despite the well-documented importance of rural
infrastructure to promote growth and reduce poverty, high economic rates of return to investments
in rural infrastructure, and significant deficiencies of rural infrastructure in most developing coun-
tries, neither national governments nor international aid agencies seem to prioritize investments in
the construction of new infrastructure or the maintenance of existing infrastructure. Failure to accel-
erate investments in rural infrastructure will make a mockery of efforts to achieve the Millennium
Development Goals in poor developing countries and severely limit their ability to benefit from trade
liberalization, international capital markets, and other potential benefits of globalization.
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Le développement agricole est important pour la croissance économique dans
son ensemble et la réduction de la pauvreté, et les infrastructures rurales sont
cruciales pour la réalisation ou l’accélération du développement agricole. Déjà,
les infrastructures rurales ont été inadaptées dans les pays en voie de dévelop-
pement. Encore plus grave est le constat d’une diminution des investisse-
ments en infrastructures rurales dans ces pays depuis les années 1990. La
relance des investissements pour la construction de nouvelles infrastructures
rurales et l’entretien de celles existantes est nécessaire au développement éco-
nomique et à la réduction de la pauvreté dans les pays pauvres.
1 IMPORTANCE DU DÉVELOPPEMENT AGRICOLE
POUR LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE,
LE DÉVELOPPEMENT RURAL,
ET LA RÉDUCTION DE LA PAUVRETÉ
L’agriculture constitue le noyau de l’économie dans la plupart des pays à fai-
ble revenu. Dans les pays pauvres fortement endettés, le secteur agricole a
engendré 33 % du Produit intérieur brut (PIB) et 52 % des exportations tota-
les de marchandises en 2002 (Banque Mondiale 2005). Le secteur a représenté
environ 60 % des emplois dans les pays à faible revenu en 1995. Même en Asie
de l’Est et Pacifique, où la croissance économique a été rapide, le secteur agri-
cole a compté pour 46 % de l’emploi, produit 16 % du PIB, et était à l’origine
de 10 % des exportations totales de marchandises en 2000.
Une telle prédominance économique de l’agriculture démontre l’importance
du développement agricole pour la croissance économique et la réduction de la
pauvreté dans les pays en voie de développement. De plus, bien que la contribu-
tion relative de l’agriculture à la croissance économique diminue au fur et à
mesure du développement économique, le développement agricole fournit une
base cruciale pour cette croissance à la fois dans les secteurs agricole et non
agricole. Pratiquement, chacun des pays à haut- et à moyen- revenu, à l’excep-
tion des cités-nations telles que Singapour et Dubaï, est passé par une période
de développement où la croissance agricole était essentielle pour stimuler la
croissance de l’économie dans son ensemble et la réduction de la pauvreté.
Les pays à faible revenu à l’agriculture stagnante ont généralement une
économie stagnante. D’ailleurs, les efforts pour passer directement à l’indus-
trialisation moderne sans prêter assez d’attention au développement agricole
aux premiers stades du développement tendent à avoir comme conséquence
une croissance économique lente et une réduction faible de la pauvreté (Rottso
et Torvik 2003 ; Gulati, Fan, et Dalafi 2005).
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1.1. L’agriculture comme moteur de la croissance économique
La première littérature sur le développement a considéré que dans le dévelop-
pement économique l’agriculture avait un rôle de soutien aux secteurs indus-
triels – assurant un approvisionnement en nourriture bon marché pour les
ouvriers dans les secteurs industriels, par exemple (Lewis 1954). Depuis les
années 1960 un rôle plus actif de l’agriculture comme force d’entraînement de
la croissance économique globale a été reconnu et souligné (voir, par exemple,
Johnston et Mellor 1961 ; Schultz 1964 ; Mellor 1966). Une grande partie de
l’agriculture de subsistance et de semi-subsistance a été réalisée grâce à l’adop-
tion d’une nouvelle technologie, à des investissements dans l’infrastructure et
les marchés ruraux et à la conception et l’exécution de politiques appropriées.
Ce changement a permis un accroissement de la productivité de la terre et du
travail, une augmentation des revenus des agriculteurs et des ouvriers agrico-
les, et un meilleur pouvoir d’achat des consommateurs. Les prix bas de den-
rées alimentaires rendus possibles par des coûts unitaires de production plus
faibles ont contribué à des salaires plus bas dans les secteurs non agricoles
tout en facilitant ainsi la croissance industrielle. La croissance agricole contri-
bue également à l’activité économique via les intrants, la transformation, la
distribution et l’industrie de stockage, produisant des effets multiplicateurs
au-delà de l’agriculture. En outre, des revenus agricoles plus élevés induisent
une élévation de la demande des marchandises et des services produits dans
d’autres secteurs (Hazell et Röell 1983).
Un certain nombre d’études empiriques (par exemple Hazell et Röell 1983 ;
Haggblade, Hammer, et Hazell 1991 ; Delgado et al. 1998 ; Fan, Hazell, et
Thorat 2000 ; Fan, Zhang et Zhang 2002) conclurent que les effets multiplica-
teurs de la croissance agricole sont habituellement supérieurs à 2. La taille du
multiplicateur varie dans l’espace et dans le temps, reflétant des différences
dans les modes de consommation, d’investissement et d’épargne. Mellor (1976)
trouve que les effets multiplicateurs deviennent plus grands quand la produc-
tivité parmi de petites fermes dans une économie rurale des pays asiatiques
augmente de manière significative. Les ménages agricoles de petite et moyenne
taille ont typiquement des structures de dépenses plus favorables à la promo-
tion de la croissance de l’économie non agricole au niveau local incluant les vil-
les rurales, dans la mesure où ils dépensent des parts plus grandes de revenu
en biens et services non échangés ruraux, lesquels sont aussi généralement
plus intensifs en main-d’œuvre (Hazell et Röell 1983).
Dans une étude portant sur quatre pays africains, Delgado et al. (1998)
estiment le multiplicateur de revenu à environ 2,5, signifiant que chaque dol-
lar additionnel de revenu agricole engendre environ 2,50 dollars de croissance
dans l’économie d’une manière globale. Dans les économies plus ouvertes d’Asie,
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où le riz était plus échangeable que la plupart des aliments de base africains et
les prix locaux reflétant mieux les prix frontière, les effets multiplicateurs
étaient de près de 2 aux premiers stades de la modernisation agricole, alors
que les gains de productivité étaient plus rapides. En utilisant des données pour
62 pays en voie de développement sur la période 1960-90, Gollin, Parente, et
Rogerson (2002) trouvent que la croissance agricole explique 54 %, la crois-
sance non agricole 17 %, et les modifications sectorielles 29 % de la croissance
du PIB par travailleur.
1.2. Développement de l’agriculture et croissance pro-pauvre
Le développement agricole a un potentiel significatif pour contribuer à la réduc-
tion de la pauvreté à l’échelle nationale, par des effets directs sur les revenus
agricoles et l’emploi et des effets indirects sur la croissance économique glo-
bale, aussi bien que son impact sur les prix des denrées alimentaires. Un cer-
tain nombre d’études ont trouvé une corrélation positive entre la croissance
agricole et la réduction de la pauvreté (voir Byerlee, Diao, et Jackson 2005
pour une revue détaillée). Ces études prouvent empiriquement que les popula-
tions pauvres tendent à bénéficier plus de la croissance économique prove-
nant des secteurs agricoles que de la croissance provenant des secteurs
industriels ou de services (Ravallion et Datt 1996, Ravallion et Chen 2004 ;
Timmer 2002, 2005). En outre, en utilisant des données pour l’Inde pour
1951-90, Ravallion et Datt (1996) prouvent que la croissance rurale par le
développement agricole réduit la pauvreté non seulement dans les zones rura-
les mais également dans les zones urbaines et par conséquent a un effet signi-
ficatif et positif sur la réduction nationale de la pauvreté.
Plusieurs études notent que l’élasticité de la réduction de la pauvreté par
rapport à la productivité agricole est significative, positive, et plus élevée que
l’élasticité en ce qui concerne la productivité dans d’autres secteurs, particulière-
ment pendant les premières phases du développement. Thirtle, Lin, et Piesse
(2003) estiment l’élasticité de la réduction du nombre de personnes vivant
avec moins de 1 dollar par jour par rapport à la croissance de la productivité
agricole en utilisant des données de 59 pays de 1985-1995. D’après leurs résul-
tats, l’élasticité était de 0,72 en Afrique (73 % de l’impact total de l’augmenta-
tion du PIB par tête) et de 0,48 en Asie (67 % de l’impact total). En utilisant
des données au niveau des États pour l’Inde et sur la période 1957-91, Datt et
Ravallion (1998) estiment l’élasticité par rapport à la valeur ajoutée agricole
par hectare. Leurs évaluations sont de 0,38 pour l’incidence de la pauvreté
(poverty headcount), 0,55 pour la profondeur de la pauvreté (poverty gap), et
0.80 pour le carré de la profondeur de la pauvreté.
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Un nombre croissant d’études se sont interrogées sur l’effet de la crois-
sance agricole sur la réduction de la pauvreté à la suite des nombreux échecs
des investissements antérieurs dans le cadre de stratégies de développement
basées sur l’agriculture, de la plus grande reconnaissance de l’importance des
activités non agricoles dans les moyens d’existence des populations rurales, et
des difficultés accrues dans l’environnement global pour soutenir la crois-
sance agricole pro-pauvre (en raison des facteurs tels que des prix agricoles
décroissants, la libéralisation commerciale, et la diffusion du VIH/SIDA)
(Dorward et al. 2004a). En dépit de la contribution potentielle significative de
la croissance agricole au développement économique global, une combinaison
des défaillances de marché et de pauvres environnements politiques dans
beaucoup de pays en voie de développement a conduit aux échecs des straté-
gies de développement basées sur l’agriculture. De plus, le refus de libéraliser
le commerce agricole ou de réduire les subventions agricoles nationales dans
les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques
(OCDE) se traduit par des prix bas sur le marché mondial des produits agricoles,
rendant l’agriculture moins profitable pour les pays en voie de développement
et réduisant les investissements privés et publics dans l’agriculture. La ques-
tion n’est ainsi pas de savoir si la croissance agricole est essentielle pour une
croissance économique rapide et la réduction de la pauvreté dans les pays pau-
vres, mais si ces pays et la politique internationale et l’environnement du com-
merce créent un espace permettant de faire ainsi, comprenant la libéralisation
commerciale, des politiques économiques appropriées, des investissements
dans la recherche et les technologies, et la construction des infrastructures
rurales nécessaires et des marchés intérieurs qui fonctionnent bien.
Il y a peu ou pas d’autres candidats avec le même potentiel pour porter
massivement la croissance pro-pauvre. L’agriculture demeure ainsi un élé-
ment critique dans les efforts en vue de favoriser une croissance à base large
et la réduction de la pauvreté, malgré les échecs de politiques mentionnés plus
haut. Plusieurs études récentes (Diao et al. 2006 ; Dorward et al. 2004a, b ;
Kydd et al. 2004) mettent l’accent sur l’importance du développement institu-
tionnel (à la fois l’environnement institutionnel et les arrangements
1
) pour
surmonter ces difficultés. Des fonctions clés des gouvernements et d’autres
acteurs participant au développement (tels que la Banque mondiale) sont
alors de soutenir le développement institutionnel et les infrastructures rura-
les qui réduiront les coûts de transaction.
1
Un exemple d’environnement institutionnel est le droit de propriété en vigueur et les rela-
tions générales entre les agents économiques. L’arrangement institutionnel est l’ensem-
ble des règles spécifiques régissant des transactions spécifiques (Davis et North 1970).
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