
Sigmund Freud (1912), Totem et tabou. Interprétation par la psychanalyse 5
de la vie sociale des peuples primitifs
psychanalyse. Il se propose de créer un lien entre ethnologistes, linguistes, folklo-
ristes, etc., d'une part, et psychanalystes, de l'autre, sans toutefois pouvoir donner aux
uns et aux autres ce qui leur manque : aux premiers, une initiation suffisante à la nou-
velle technique psychologique; aux derniers, une maîtrise suffisante des matériaux
qui attendent leur élaboration. Aussi doit-il se contenter d'éveiller l'attention des uns
et des autres, et je m'estimerais heureux si ma tentative pouvait avoir pour effet de
rapprocher tous ces savants en vue d'une collaboration qui ne peut qu'être féconde en
résultats.
Les deux sujets annoncés dans le litre de ce petit livre, le totem et le tabou, n'y
sont toutefois pas traités de la même manière. Le problème du tabou y reçoit une
solution que je considère comme à peu près définitive et certaine. Il n'en est pas de
même du totémisme, au sujet duquel je dois déclarer modestement que la solution que
j'en propose est seulement celle que les données actuelles de la psychanalyse sem-
blent justifier et autoriser. Cette différence entre les résultats obtenus, quant à leur
degré de certitude, tient à ce que le tabou survit encore de nos jours, dans nos sociétés
modernes; bien que conçu d'une façon négative et portant sur des objets tout à fait
différents, il n'est, au point de vue psychologique, pas autre chose que l' « Impératif
catégorique » de Kant, à la différence près qu'il veut agir par la contrainte, en écartant
toute motivation consciente. Le totémisme, au contraire, est tout à fait étranger à notre
manière de sentir actuelle. Il est une institution depuis longtemps disparue et rempla-
cée par de nouvelles formes religieuses et sociales; une institution dont on retrouve à
peine quelques vagues traces dans la religion, les mœurs et les coutumes des peuples
civilisés modernes et qui a subi de profondes modifications chez ceux-là mêmes qui y
adhèrent encore. Le progrès social et technique de l'humanité a été moins préjudi-
ciable au tabou qu'au totem. On a essayé dans ce livre de déduire le sens primitif du
totémisme de ses traces et de ses survivances infantiles, des aspects sous lesquels il se
manifeste au cours du développement de nos propres enfants. Les rapports étroits qui
existent entre le totem et le tabou semblent offrir de nouvelles bases à cette hypo-
thèse; mais à supposer même que celle-ci se révèle finalement comme invraisembla-
ble, je n'en estime pas moins qu'elle aura contribué, dans une certaine mesure, à nous
rapprocher d'une réalité disparue, et si difficile à reconstituer.
S. F.