Telechargé par Claude Canard

USINES 14 18

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INCIPIT CONFINÉ
Un ennemi de 125 nanomètres de diamètre passe à l’attaque et le monde est bouleversé à l’échelle
planétaire comme jamais.
« C’est la guerre » ont déclaré martialement des chefs de pays. Au cours de l’histoire la plus récente
que de déclarations fracassantes passées dans le florilège de la bêtise la plus criminelle. « Il ne
manque pas un bouton de guêtre. » La cuisante défaite ne tarda pas à Sedan. « À Berlin et on sera de
retour pour la moisson. » Cinquante-et-un mois et 11 jours selon un décompte conventionnel de
conflit enlisé, de fleuves de sang et en réalité des batailles bien encore au-delà de l’Armistice pour un
partage entre les brigands vainqueurs de territoires après l’effondrement de quatre empires. Et pas
en faveur du droit des peuples. Le chaos sans fin du Moyen-Orient l’illustre encore aujourd’hui.
« On a la meilleure armée du monde, Dieu est avec nous, etc... » pas la peine d’en rajouter. Le
florilège actuel méritera d’entrer au même Panthéon demain. Dont les affirmations débiles de
ministres, affolés de se voir démunis et assurant que cela ne serait rien, montrant du doigt un bouc
émissaire étranger en prétendant « Chez nous cela ne sera pas comme cela. » Et le comble avec le
chef, rare poly-psychopathe, d’un des pays les plus riches, doté des Universités qui dispensent le
« bien gouverner » peuples et économies au reste de la planète (et l’impose de façon armée ouverte,
secrète ou manipulée) qui propose carrément d’injecter le gel hydroalcoolique puisque cela tue le
virus en cutané ! Le sommet est atteint !
Donc voilà une grève mondiale de l’économie, que même les plus déterminés des révolutionnaires
marxistes prolétariens et sincèrement internationalistes n’auraient jamais pu rêver. Mais qui ne doit
rien à la conscience de masses travailleuses en lutte émancipatrice, mais à un minuscule agglomérat
d’ARN flexible, de protéines et de sucres, très primitif, contagieux et efficace.
Il en va ainsi de cette ère de l’Anthropocène où nous sommes parvenus dans l’échelle chronologique.
Jamais les sociétés humaines n’avaient accumulé, à l’échelle industrielle des pays « les plus
avancés », autant de moyens de détruire avec radicalité la vie sur la seule planète actuellement
connue à en être pourvue. Barbarie promise au plus grand nombre pour le profit privé d’une étroite
minorité, bombes thermonucléaires, action folle, cupide et stupide de pillage des ressources, action
dangereuse sur le climat.
Et voilà, un petit rien, même pas vivant (c’est encore discuté) et sans conscience, se propage et
ramène tout à coup le monde à avoir une chance de se contempler en face et espérons à convaincre
de larges masses de remettre en cause dans le sens d’une gouvernance du monde respectueuse de
l’humain et de la nature.
L’historien se doit d’être impartial, il recherche, extrait et analyse les faits, rien que les faits. Mais il
est aussi être social et toutes les associations historiques indiquent en incipit de leurs publications
que leur liberté d’opinion personnelle reste garantie.
Je ne crois pas y déroger en posant en introduction de textes déjà réalisés et publiés par diverses
« sociétés savantes » ce petit mot issu de mes réflexions en confinement, à l’issue d’une semaine de
lourdes inquiétudes et de longues veilles à lutter pour demeurer présent à l’humaine usine à idées.
Claude, en confinement au Fourneau de Chagey, 25 avril 2020
USINES DE GUERRE ET MAIN D’ŒUVRE MILITAIRE
PENDANT LE PREMIÈRE GUERRE MONDIALE
DANS LA ZONE DES ARMÉES
BELFORT MONTBÉLIARD HAUTE -SAÔNE
Étude proposée à la Société d’Agriculture Lettres Sciences & Arts de Haute-Saône SALSA
pour édition d’un ouvrage collectif en 2018
CLAUDE CANARD
chercheur associé du CNRS UMR 5060 Métallurgies et Cultures
laboratoire de Sevenans
décembre 2017
1
USINES DE GUERRE ET MAIN D’ŒUVRE MILITAIRE
CLAUDE CANARD
De façon empirique au début du conflit, puis sous la pression des graves circonstances
avec une législation de plus en plus précise et des méthodes énergiques, le
gouvernement et le haut commandement des armées organisent de concert la production
de guerre. Mais ils sont confrontés à de multiples questions, l’impréparation à une
guerre longue, l’obligation de ne pas dégarnir le front, de faire face aux critiques sur les
« embusqués », de développer des méthodes rationnelles de production en masse.
Quelques exemples locaux documentés permettent d’approcher l’organisation
laborieuse qui se met en place dans des industries privées situées, cas spécial pour l’aire
urbaine Belfort Montbéliard Héricourt, en pleine zone des armées 1 et au sein d’un camp
retranché étendu ceint par les forts Séré de Rivière. C’est seulement en 1917 que les
résultats les plus probants de production commencent à être obtenus.
Primordiale, la question de la main-d'œuvre dans la Première Guerre mondiale.
Dès le déclenchement du conflit, la mobilisation militaire entraîne une pénurie de maind’œuvre. Les usines, les ateliers, les chantiers et les champs sont vidés de leurs hommes
des classes d’âge mobilisables sur toute l’échelle hiérarchique. Du manœuvre au chef
d’entreprise les hommes aptes sont aux armées. Il ne reste disponible au travail que les
hommes âgés de plus de 50 ans, les inaptes à la mobilisation et les très jeunes. De
nombreuses entreprises ont cessé leur activité, le chômage est massif.
Populations ouvrière et militaire comparées, gravures de l’almanach Hachette 1914,
collection de l’auteur.
1 - La zone Z des armées (zone réservée) est délimitée le 25 février 1915 depuis le front avancé
d’Alsace, Saint Amarin, Belfort Héricourt Montbéliard, Lure, Plombières à Saulxures. Le 15 août
1915 est instituée la Région Fortifiée de Belfort, RFB où les mesures de l’état de siège en secteur
militaire restent très rigoureuses ; couvre feu, restrictions de déplacement, délits des civils jugés par
les conseils de guerre.
2
On s’aperçoit vite que le conflit ne sera pas aussi bref que l’on a voulu le croire, ou
même le faire croire. Les savants plans stratégiques d’offensives et de vastes
mouvements tactiques des divers belligérants ont rapidement tous échoué, faisant
tourner à la guerre d’usure, figée sur des lignes de tranchées presque immuables pendant
quatre longues années.
Si les tensions internationales, prodromes du conflit, avaient été marquées par une
effarante course aux armements, rien ne laissait prévoir ce que serait une guerre
prolongée, enlisée sur des lignes de fronts continues interminables, dévorant des masses
humaines terrifiantes et dissipant des quantités croissantes de matériel. C’est une guerre
industrielle justement, qui réclame d’immenses moyens dont la plus importante partie
est à ériger et à mettre en œuvre. Dans l’urgence il a fallu reconvertir et organiser les
industries privées en usines d’armement, de façon improvisée au début, afin d’assurer
les approvisionnements exigés par les états-majors. Dès novembre 1914, des ouvrierssoldats spécialisés retrouvent ateliers et machines. Toutes les ressources nationales vont
être engagées à long terme dans la guerre, personnels, capitaux, industries, matières
premières ; la priorité est à la production d'armement, de munitions et de matériel
militaire dont la consommation ne cesse de s’accroître. Le cadre légal est
progressivement établi accompagné d’organismes de contrôle et de gestion centralisés
par les ministères. Pour la première fois sciences et industries se rapprochent et unissent
leurs efforts. Les militaires polytechniciens pilotent des projets sur l’artillerie et les
explosifs. Avant la guerre, les grandes expositions montraient l’espoir de progrès
matériels infinis grâce à l’industrie, progrès qui tourne à ce moment à la perversion du
génie humain.
L’emploi féminin bien sur mais pas seulement.
À noter que contrairement à des idées répandues comme des clichés tenaces, les femmes
étaient déjà bien présentes dans la production agricole et industrielle.
Les statistiques de l'époque révèlent clairement qu’un maximum d'emplois féminins
dans les industries françaises a été atteint avant la guerre, en 1906. Mais ce qui change,
c’est que les femmes vont prendre la place des hommes dans des emplois qui ne leur
étaient pas habituellement réservés, par exemple comme métallurgistes dans les forges
et les fonderies et sur les machines-outils.
Les femmes étaient déjà très présentes à la SACM en 1904 dans certains ateliers, pour le guipage des
câbles téléphoniques comme ci -dessus ou pour les enroulements d’isolants des moteurs électriques et
des dynamos. Album Mésière 1904 SACM, collection de l’auteur.
3
Au détriment des employeurs du textile qui en viennent à protester, comme les
établissements Koechlin de Belfort, dépossédés de ses fileuses et tisserandes, qui
obtiennent un compromis de répartition des ouvrières le 27 janvier 1917.
Au final on constate que les femmes représentent en moyenne environ 30 % du
personnel, mais de façon non constante au fil de la guerre. Mais sous ce chiffre global il
faut distinguer que certains ateliers ont comporté jusqu’à 80 % de « munitionnettes »2.
Les législateurs.
Afin de maintenir et surtout d’élever le niveau de production nécessité par les besoins
accrus pour cause de l'enlisement du conflit, des séries de décrets et de lois ont défini le
retrait des tranchées d'ouvriers qualifiés pour les mettre à disposition de l'industrie de
guerre. Les appellations de ces personnels sont très variables suivant périodes et
documents. Nommés soldats « détachés » sur les livrets matricules, « mobilisés
industriels » « ouvriers militaires » ailleurs, la dénomination fluctue suivant les
documents et les auteurs 3.
Les sursis d’appel du début de la guerre dans les secteurs matières premières, mines et
transports ferroviaires évoluent en rappel de spécialistes qualifiés des unités
combattantes. Après la bataille de la Marne qui montre l’urgence d’organiser la
production à grande échelle de matériel, c’est la création en mai 1915 du SousSecrétariat d’État de l’Artillerie et des Munitions, transformé en ministère de
l’Armement et des Fabrications de Guerre à part entière en décembre 1916, confiés au
socialiste Albert Thomas. Il est remplacé comme ministre par Louis Loucheur le 16
novembre 1917. Le cadre quelque peu imprécis de l’emploi de mobilisés détachés est
défini par l’article 6 de la loi proposée par le député des Pyrénées-Orientales Victor
Dalbiez du 26 juin 1915, rectifiée et adoptée le 17 août, promulguée le 19 4.
Peugeot
Audincourt,
les
femmes
sont
présentes dans tous ateliers de fabrications
d’obus. À l’usinage pour les calibres de 75,
au contrôle et à la manutention pour les
autres engins de guerre.
Collection privée Jean-Pierre Mettetal.
2 - LAMARD (Pierre) et BELOT (Robert) (direction) : Alstom à Belfort 130 ans d’aventure industrielle
ETAI 2009 & d’ALBIS (Laurens) (direction) Usines de guerre, centre d’archives de Terre Blanche
PSA Peugeot Citroën ETAI 2015, ouvrage labellisé centenaire 14/18.
3- Le terme « affectés spéciaux » est employé par certains auteurs. On doit le considérer comme
anachronique, cette appellation n’est apparue qu’aux prémisses de la Seconde Guerre dans le cadre
d’une nouvelle organisation de la mobilisation, censée prévenir les problèmes éprouvés en 1914-1918
dans les industries. 700 000 hommes étaient réservés aux industries dont le repli intérieur était prévu.
4 -https://www.geneanet.org/blog/post/2015/11/21-novembre-1915-loi-dalbiez-les-mobilises &
https://www.industrie-techno.com/14-18-les-usines-en-guerre.38092
4
Cette loi vise globalement à réguler des pratiques de favoritisme qui ont fait décrier le
système « des embusqués » et surtout à augmenter les effectifs combattants.
Le législateur voulait un cadre précis pour la meilleure utilisation des mobilisables et
des mobilisés, pas seulement pour la main d’œuvre, mais également pour employer tout
homme valide des services auxiliaires au front, quitte à les remplacer par des blessés,
des invalides ou des mutilés inaptes au combat, des retraités revenus au travail, des
territoriaux atteints par la limite d’âge. On tient compte des situations de famille pour
les affectations. L’un des effets est d’accroître les effectifs féminins des usines de
guerre.
La polémique sur les embusqués se poursuit malgré tout et conflue en 1917 avec les
mutineries et des luttes sociales. On parle même de scandale, accusant divers hommes
politiques de favoriser des demandes de « piston » pour caser hors du front des
mobilisables. « Débusquer » devient la préoccupation du moment. Promulguée le 10
août 1917 la loi Mourier redéfinit les dispositions Dalbiez sans les abroger. 5 Elle
modifie les règles des sursis d’appel, des détachements et la réversion au front en
fonction de critères d’âge, de situation familiale (fils ou frères tués à l’ennemi, nombre
d’enfants), elle revoit les diverses exemptions. Les détachés aux usines de guerre
doivent être qualifiés, prouver au moins un an d’exercice professionnel, et être certifiés
indispensables et irremplaçables. Le pouvoir de contrôle des commissions mixtes est
augmenté. Ce large ratissage envoie au front les classes de 1903 à 1917, les militaires de
carrière des classes 1896 à 1902, les prisonniers rentrés, les fonctionnaires et les
hommes des services auxiliaires, toute personne apte physiquement gradée ou non
n’ayant pas effectué au moins un an en unité combattante.
Les munitions manquent, le matériel s’use.
Non seulement le manque d'artillerie lourde se fait sentir pour résister aux offensives,
mais l'intense consommation de munitions et de matériel a fait craindre l'effondrement
total. Après la bataille de la Marne (du 6 au 14 septembre 1914), le gouvernement prend
des décisions énergiques. Le haut commandement exige la livraison de 100 000 obus
par jour alors qu'en 1914 on n'en produisait que 10 000 à 13 000 dans les seules usines
publiques de la défense nationale avant le conflit et à ses débuts. Il est alors décidé de
faire appel aux industries privées, en finançant par des avances de capitaux la création
des ateliers de fabrication et leur équipement en machines et outillages. Le
gouvernement français met en place un système tenant quasiment du capitalisme d’état,
c’est une économie mixte dirigiste et interventionniste. Le puissant comité des forges et
les autres industriels y trouvent leur avantage. La modernisation du secteur productif
s’inspire des récentes méthodes fordistes et tayloristes, des innovations du machinisme
américain. Des noyaux se constituent autour des industriels les plus avancés dans cette
voie. Des tableaux des professions utiles à « la résistance économique » sont établis et
publiés par le ministère de l’armement 6.
La division du travail est poussée ainsi que la standardisation, ce qui modifie les
qualifications des travailleurs, c’est une importante mutation sociale. Jusqu’à cette
époque, les opérations productives dépendaient essentiellement des compétences très
5 - Bulletin des Usines de Guerre, publication régulière du ministère de l’armement, trois séries d’avril
1915 à avril 1918. gallica.bnf.fr/service historique de la Défense. No 17 du 20 août 1917 No 19 du 3
septembre 1917, No 21 du 17 septembre 1917. Désormais BUG.
6 - BUG No 7 du 11 juin 1917.
5
polyvalentes d’ouvriers plutôt semblables à des artisans d’atelier touche-à-tout, hors de
la notion de productivité en grande série et d’une organisation scientifique et technique
du travail à grande échelle. Ce bouleversement des méthodes de travail impacte
fortement la qualité de vie des travailleurs qui découvrent la montée des cadences, le
travail répétitif, le déclassement ; joints aux horaires postés en équipes alternantes et de
nuit et à une discipline sévère résultant de l’encadrement militaire de la production.
Manutention d’un obus de 155 par une « munitionnette ».
Cet appareil a été inventé par la firme Clément-Bayard à
Levallois. Pour les personnels féminins et les jeunes, il a
fallu mettre en usage des moyens de levage, suite à de
nombreux accidents de travail. BUG No 5 du 28 mai 1917
Gallica BNF.
Arbitrage des conflits.
En 1917, plusieurs réactions ont eu lieu, liées à la
hausse des prix et à certaines pénuries. Un autre
effet de ce brassage, la circulation des idées
véhiculées par les ouvriers parisiens, plus avancés
politiquement et syndicalement 7. Mais d’un autre
côté, « l’union sacrée » a aussi favorisé
l’intégration d’une partie du mouvement ouvrier,
partis politiques, organisations du coopératisme,
syndicats au travers d’une place nouvelle accordée
à la cogestion économique, surtout pour le
ravitaillement. Des comités permanents de conciliation et d’arbitrage ont été institués
pour éviter les conflits et les coalitions contestataires pouvant faire éclater des grèves 8.
Il y a des échelons locaux de ces comités. Des délégués d’atelier élus y siègent, mais il
leur est interdit de former librement des associations autour d’eux, et de divulguer toute
question sociale hors de leur atelier. Ces fonctions reviennent exclusivement aux
syndicats sous une forme strictement corporatiste et locale. Ce sont les contrôleurs
militaires de la main d’œuvre qui ont le pouvoir sur les soldats détachés, les dépôts de
mobilisés et de travailleurs coloniaux ou dits « exotiques ». En dernier ressort en cas de
conflit du travail c’est le ministère qui tranche en imposant aux deux parties un accord.
En cas d’échec de l’arbitrage, les patrons peuvent voir l’augmentation de salaire admise
en commission mixte prise sur le prix des commandes, où bien les ouvriers grévistes
sont réquisitionnés s’ils cessent le travail. Cependant au tournant de l’année 1917, le
bassin des industries métallurgiques et mécaniques du groupement Belfort-Montbéliard
connaît une syndicalisation de masse de 9000 ouvriers, une négociation régionale a lieu
sur les salaires minimum, la majoration des heures de nuit, les primes de panier. On peut
voir dans le groupement local institué par le gouvernement l’embryon de la future
chambre consulaire du bassin d’emplois et des commissions économiques régionales de
7 -ROMAIN (Jean-Louis) Citoyens dans l’usine, une histoire du comité d’établissement Alsthom
Belfort. Édition Impressions graphiques Mulhouse 2008 & GRILLON (René), ROMAIN (Jean-Louis)
Le mouvement ouvrier dans le Territoire de Belfort, tome 1, des origines à 1939. Cêtre 2011.
8 - Bulletin municipal officiel de la ville de Paris 21 septembre 1917 gallica.bnf.fr
6
l’après-guerre. Plus tard, en 1936, elle jouera un rôle dans l’établissement de la
convention collective de la branche métallurgique. Organisations patronales et
syndicales ont pris solidement leur place à ce moment dans le paysage social, en tant
que « partenaires sociaux » de l’économie.
Les chiffres des soldats détachés.
Le mouvement de reprise d'hommes du front atteint une grande ampleur. Fin 1915,
environ 500 000 ouvriers ont quitté les champs de bataille pour les ateliers et les
poudreries 9. Un chiffre stable jusqu'en 1918, complété de 300 000 hommes pour
l'agriculture sur un total de combattants de 5,2 millions. Après le conflit l’administration
comptabilise le total des mobilisés par la France qui est évalué à 8 410 000 hommes
entre le 2 août 1914 et le premier janvier 1919, dont 7 935 000 métropolitains et
français et 475 000 hommes « indigènes » suivant le terme du code français des
colonies.
Un groupe de travailleurs civils et militaires de la SACM Belfort, collection de l’auteur.
Pour les industries on a également puisé dans les ressources humaines coloniales et
l’immigration plus ou moins volontaire en Suisse, Espagne, Maghreb, Afrique, Annam,
Chine. Ces travailleurs sont généralement destinés aux emplois les plus pénibles. Ils
sont séparés des français, encadrés militairement et parqués dans des camps de travail,
comme ceux qui extraient les roches et construisent les routes stratégiques dans le
massif des Vosges. Ils sont souvent victimes de la xénophobie ambiante, y compris les
Alsaciens qui se sont retirés de leur province, forcément suspects à cause de leur accent
tudesque 10.
L’effectif féminin des usines de guerre culmine à 426 000 personnes. S’y ajoutent 133
000 jeunes de moins de 18 ans, 61 000 ouvriers venus des colonies, 110 000 étrangers et
9 - PORTE (Rémy) Mobilisation industrielle et guerre totale, 1916 année charnière Revue historique
des armées No 242 – 2006 p. 26-35 gallica.bnf.fr
10 - GRENARD (Fabrice) indique le chiffre de 61 000 coloniaux et de 108 000 étrangers,
fresques.ina.fr - Sur les coloniaux employés au piémont des Vosges : CANARD (Claude) : Henry
Poulaille à Giromagny, pages choisies et biographie. In la revue de l’AHPSV, La Vôge 2007.
PEREIRA (Jean-Christian) Une carrière de Babel au Rosemont, in La Vôge 2011.
7
40 000 prisonniers de guerre allemands 11. Quant aux 494 000 soldats mutés aux usines ;
ce sont des ouvriers militaires distingués par un brassard ou une coiffure militaire et
ayant une carte d'identité de la Défense nationale, puis pour éviter les fraudes un livret
avec photo et empreintes digitales. Ils peuvent se syndiquer, ils sont exclus du droit de
grève mais peuvent être élus délégués d’atelier. Ils restent tous à disposition du ministre
de la guerre. Au premier septembre 1918, au niveau national, 15 500 entreprises privées
et 10 établissements publics travaillent aux fabrications d’armement. Un aphorisme de
l’époque résume la situation : « Pas de fer sans feu et pas de feu sans fer. » En outre, il
est indispensable de remédier à la perte des bassins miniers envahis pour approvisionner
en minerais, en charbon, en fonte et en acier. Une partie des matières premières des
alliés procurées outre-mer est contrebande de guerre alors que l’entente centrale subit un
blocus.
Peugeot Audincourt, une travée d’atelier de tournage,
on distingue une femme sur machine-outil au premier
plan. Collection Jean-Pierre Mettetal.
Une trouvaille de vieux papiers.
Rongée par les larves d'insectes, contaminée
par des champignons destructeurs une liasse de
vieux papiers concernant la Société Alsacienne
de Constructions Mécaniques, la SACM
ancêtre de l'Als-Thom créée en 1928 (puis de
l'Alstom sans H) a été retrouvée dans une
vieille maison de Haute-Saône. Impossible de
comprendre comment ces documents, qui sont
tous des copies dactylographiées sur papier
façon pelure sont arrivés là. Ils concernent les
années 1897, 1913, 1915 et 1918. Leur
mauvaise conservation a rendu délicates les
opérations de dépliage et d'insertion sous pochettes. Certains feuillets sont fragmentés
au point qu'il n'est pas possible d'en retirer des informations complètes 12.
Quinze documents de 1915 portent sur les ouvriers militaires. Quelques feuillets datés
de 1918 sont consacrés à des relations avec les autres industriels, partenaires pour la
livraison de matériel de guerre dans le cadre de la division du travail, ou dépendant de la
SACM qui a été désignée pilote du groupement régional. Sept de ces groupements ont
été institués à l’échelle du pays par le ministre de la guerre Millerand à Bordeaux le 20
septembre 1914. Ces structures sont des organes professionnels d’industriels d’un même
secteur régional. Elles s’occupent de la répartition du plan de charge des commandes de
l’État, de la demande de la main d’œuvre, des approvisionnements en matières
premières, des questions de salaires. Un fonctionnement qui favorise les concentrations
futures et la diffusion des innovations techniques. Le ministère de l’armement édite le
11 - Chiffres indiqués in « Fondation de l’automobile Marius Berliet » lettre No 167 novembre 2014
p. 8. www.fondationberliet.org
12 - Collection de l’auteur.
8
« Bulletin des usines de guerre. » Cette publication régulière apporte des informations
juridiques sur la gestion des personnels, diffuse des méthodes techniques qu’elle
recommande et n’omet pas la propagande pour les souscriptions nationales. Cette
décision organisationnelle intervient au moment où l’on constate que la guerre engagée
n’est plus la même et que la victoire appartiendra au camp le plus capable de réaliser
l’engagement total de ses industries. Les sept groupements industriels régionaux du
début, conçus autour de noyaux des plus éminentes firmes métallurgiques et de leurs
associations, vont passer ensuite à neuf puis à quinze. La SACM fait figure de poids
lourd régional par ses fabrications intégrées de gros matériel, sa technicité éprouvée, les
capacités de ses fonderies et ses puissants moyens de forge et d’usinage. De plus elle est
située exactement sur l’important nœud ferroviaire stratégique de la bifurcation Paris,
Lyon, Méditerranée 13.
L’autre usine de la firme située à Mulhouse est remise elle aussi aux fabrications de
guerre mais dans l’autre camp. L’essaimage de la SACM s’est fait à Belfort après
l’annexion en 1879. Clin d’œil à l’actualité de cette fin 2017, pendant la Grande Guerre,
les licences de fabrications à Belfort de locomotives électriques de technique Siemens
ne sont plus payées à l’Allemagne 14.
Les ouvriers militaires détachés à la SACM.
Des noms apparaissent au fil de ces documents, ceux de ces travailleurs la plupart du
temps réclamés par leur employeur d'origine.
SACM Belfort, l’atelier de tours sur galerie de l’atelier grosse construction en 1904.
Ces machines-outils vont tourner en trois équipes pour les obus
dès que l’éclairage électrique sera installé. Album Mésière 1904, collection de l’auteur.
Invariablement la SACM oppose un refus ou l'assorti de conditions d'échange. Cette
vision partielle permet de faire le constat de la diversité régionale des provenances de
ces hommes ainsi que les localisations et la nature des entreprises qui employaient leurs
13 - PORTE (Rémy) Revue historique des armées No 242- 2006 op. Cité. GOLOUBIOFF (Véronique)
Modernisations industrielles dans la Grande Guerre In situ Revue des patrimoines.
http//insitu.revues.org
14 - BERNARD (François) L’Alsacienne de constructions mécaniques des origines à 1965, presses
universitaires de Strasbourg 2000.
9
compétences avant la Grande Guerre. Tout détaché devait se prévaloir d’au moins une
année prouvée de l’exercice de son métier.
Les tractations et les marchandages restituent assez bien la confrontation avec la pénurie
de main-d'œuvre engendrée par la guerre pour les industriels. Ils ne veulent pas pour
autant laisser passer les commandes qui font tourner les usines aussi haut que possible.
Quant aux ouvriers, certains sont assez débrouillards pour trouver à échapper, mais cela
n'a pas l'air facile. Pour la plupart, ces correspondances reprennent les mêmes
formulations, voici quelques transcriptions révélatrices. La recherche des livrets
matricules sur le site en ligne du Grand mémorial n’a pas permis de retrouver
l’ensemble des noms des ouvriers militaires cités, mais il est vrai que la numérisation de
toutes les fiches, prévue pour 2018 ne recouvre pas encore tous les départements.
« 31 août 1915 Chapolard et Scotte * à Bourg, Ain,
Messieurs, en réponse à votre lettre du 24 courant, nous avons le regret de vous
informer que, nos rentrées d'ouvriers militaires n'ayant pas répondu à notre attente, il
ne nous est pas possible de vous rendre les ouvriers Daloz et Berthillot. Nous prenons
néanmoins bonne note de votre désir, et ne manquerions pas, si notre situation au point
de vue du personnel s'améliorait suffisamment, de vous récrire à ce sujet. »
[ * Usine métallurgique de Bourg-en-Bresse. ]
« 31 août 1915, Société Anonyme des Usines de la Butte * Besançon, Doubs,
Messieurs, en réponse à votre lettre du 11 courant, nous avons le regret de vous
informer que (mêmes termes que la précédente) il ne nous est pas possible de vous
rendre vos ouvriers Marchand et Douçot. Etc... »
[ * Usine de fonderie de métaux cuivreux et de fer spécialisée dans les pompes à incendie et les bornesfontaines, dont un département d’estampage faisait les fonds des boîtes de montres à gousset. ]
« 31 août 1915, établissements Piguet,* 2 rue de Paris à Lyon Rhône,
Messieurs … pas possible de vous rendre votre ouvrier Guggia Pierre... »
[ * Fabrique de locomotives et machines à vapeur, quartier de Lyon Vaise. ]
Idem pour Clément Bayard* quai Michelet à Levallois Seine, sans mention nominative
de l'ouvrier soldat.
[ * Clément-Bayard, pionnier innovant de la fabrication de cycles puis d’automobiles, promoteur des
sports cyclistes et automobiles, fabricant d’aérostats dirigeables et de pneumatiques sous licence Dunlop,
l’usine de Levallois est reprise par Citroën en 1922. La firme fait partie du groupement industriel régional
chapeauté par Renault.]
Émanant de la société des autos Peugeot à Beaulieu, Doubs :
« 30 Août 1915,
Monsieur Bohn, directeur général de la Société Alsacienne de
Constructions Mécaniques, Belfort,
Monsieur, nous avons l'honneur de vous remettre ci-inclus la lettre de notre
ouvrier Scheffer, actuellement en sursis d'appel à la société alsacienne, et adressée à
notre contremaître Monsieur Glock. Si vous vouliez bien mettre cet ouvrier à notre
disposition, nous serions très heureux de l'occuper dans nos ateliers... assurance de
notre haute considération. »
La réponse de la SACM :
10
« 31 août 1915, Société Anonyme des Automobiles et Cycles Peugeot à Beaulieu,
Doubs,
… Nous ne pourrions vous céder votre ouvrier Scheffer, que si vous pouviez nous
procurer, en remplacement, un ouvrier tourneur de capacités équivalentes. Notre
situation en personnel ne nous permet pas, en effet, de laisser partir des ouvriers, sans
être assurés qu'ils seront immédiatement remplacés. Nous restons tout disposés à
examiner les propositions d'échange que vous voudrez bien nous faire... »
« 31 août 1915,
à Société Anonyme des Automobiles & Cycles Peugeot à Beaulieu
Nous avons reçu votre lettre du 27 courant par laquelle vous nous proposez
d'échanger votre ouvrier Schmidlin actuellement occupé chez nous, contre notre
ouvrier Gasser J.B. qui travaille dans votre établissement. Nous avons le regret de vous
informer que nous ne voyons pas la possibilité de procéder à cet échange. Gasser, que
vous nous proposez, n'étant qu'un ouvrier fraiseur tout à fait incapable de remplacer
Schmidlin dans le travail de tour. Nous ne pourrions vous céder Schmidlin que si vous
nous proposiez en échange un autre tourneur de capacités équivalentes, nous
examinerions alors volontiers votre proposition... »
« L. Perinel,* St Christophe, le 28 août 1915, à Monsieur le Directeur de la SACM à
Belfort
Monsieur, J'ai l’honneur de vous informer que le nommé Gruby Benoit du 1er
Régiment d’Artillerie de Montagne, classe 1896, N° matricule xx50, que vous avez bien
voulu demander pour mon usine, est rentré hier soir, et que, dès ce matin, il a repris
son travail... »
[ * Le nom du patron et celui de la localité ont permis d’identifier le lieu et l’activité. Il s’agit d’une
briqueterie référencée à l’inventaire du patrimoine hydraulique de Haute-Savoie, bassin versant du Giers.
Cette fabrique extrayait du sable siliceux réfractaire employé pour le moulage de pièces en fonderie, ce
qui permet de comprendre l’intérêt direct de la SACM quant à ce travailleur, obtenu par la SACM pour
son fournisseur auprès des autorités militaires. Sans sable spécial pas de fonderie possible, or la SACM de
Belfort coulait la fonte, l’acier et les métaux cuivreux pour ses fabrications avant la guerre de locomotives
et de matériel électromécanique, turbines et dynamos.]
« 28 août 1915, Messieurs Peugeot-Japy et Cie à Audincourt Doubs,
Messieurs nous vous remettons sous ce pli copie de la lettre 3221/S, date du 21
courant, que nous avons reçu de Monsieur le Général commandant la Place de Belfort,
auquel nous avons transmis votre lettre du 12 courant, concernant vos demandes de
main-d’œuvre... »
« 30 août 1915, Messieurs Japy Fréres et Cie,* service électrique à Beaucourt,
Messieurs, Nous avons reçu votre lettre, concernant le retour dans notre usine
de notre ouvrier Prévot Louis. Nous pensons qu'entre temps son remplaçant
Landenschlager sera parvenu dans votre usine, et que vous pourrez nous renvoyer très
prochainement Prévot. Nous comptons bien que vous voudrez ne pas faire de difficultés
à ce sujet ; nous vous rappelons en effet que nous vous avons rendu, il y a quelques
mois, plusieurs de vos ouvriers mobilisés, sans que vous nous ayez donné personne en
échange, et espérons que vous ne refuserez pas d'user de réciprocité... »
[ * Les usines Japy Fréres et Cie tiennent une place importante dans les fournitures militaires. C’est sur le
11
site de La Feschotte que le prototype du casque Adrian est réalisé en 1915 avant son adoption par le haut
commandement. Japy Frères sont aussi fournisseurs des gamelles, bidons, quarts, gourdes, etc ] 15.
« 28 août 1915, Messieurs Schneider et Cie, au Creusot, Saône-et-Loire,
Messieurs, Nous avons l'honneur de vous accuser réception de votre lettre du 25
août, concernant votre chef d'équipe forgeron Lhenry. Nous vous rappelons que, notre
usine étant située dans la zone des armées, il est nécessaire, pour que Lhenry puisse
partir que vous provoquiez un ordre du Général Commandant en Chef sans lequel le
Général Commandant la Place de Belfort n'autorise le départ d'aucun ouvrier
militaire... Nous nous permettons de vous signaler, à ce propos, que notre maison de
Paris, a eu dernièrement à engager la même procédure au sujet du retour de son
ouvrier Brett qui était occupé chez nous ; elle pourra donc vous renseigner utilement
sur les moyens à suivre pour aboutir. »
« 27 août 1915 de Weidknecht et Cie * à Paris à SACM,
Nous avons l’honneur de vous informer que pour l’exécution de tournage de
bagues filetées de tours, destinées à l’exécution d'un important marché d'obus de gros
calibre pour les établissements Schneider & Cie, nous aurions besoin de notre
contremaître des machines-outils, Monsieur Marcel Borin qui est actuellement dans vos
ateliers. Nous vous serions très obligés de bien vouloir nous dire si vous pouvez nous
renvoyer cet ouvrier, et si nous pouvons compter le recevoir ces jours-ci... »
[ * Weidknecht et Cie construisent des locomotives pour voies étroites, ce sont les ateliers du Pont de
Flandres à l’écluse des canaux Saint-Martin et de l’Ourcq à Paris. ]
« 31 août 1915, à Monsieur le Lieutenant Desessart chargé du contrôle de la maind’œuvre à Belfort.
Nous avons l'honneur de vous confirmer notre lettre du 9 courant concernant la
mutation anormale dont a été l'objet l'ouvrier Paget Pierre, qui avait été affecté à notre
usine et qui a profité d’une permission à Paris pour se faire affecter, contre notre gré, à
l’usine des Ateliers de Construction du Nord et de l'Est*. Paget a informé, par lettre,
ses camarades du succès de ses démarches, ce qui, naturellement, a produit un fâcheux
état d'esprit dans son ancien atelier. Nous nous permettons donc d'insister
particulièrement, dans l'intérêt de la discipline et du bon ordre, pour que cette
mutation, qui s'est faite dans des conditions très irrégulières, soit annulée et pour que
Paget nous soit renvoyé. Il y aurait, croyons-nous, de très réels inconvénients à
attendre qu'une irrégularité de ce genre puisse exister sans être réprimée... »
[ * Les ateliers de construction du Nord et de l’Est deviennent ensuite la société Jeumont implantée dans
cette localité éponyme proche de Maubeuge. ]
Les industriels partenaires de la SACM.
La SACM a été désignée chef de file régional de groupement industriel. Les autres
documents fournissent des indications intéressant le fonctionnement de la production et
même son expédition. Ceci révèle tout un réseau de partenariat, chaque firme apportant
des composants entrant dans le produit fini. Le tout s'effectue sous la surveillance de
l'autorité militaire, contrôleurs de la main d’œuvre et officiers inspecteurs de l’artillerie ;
15 - JAMBE (Georges) : Les casques 1914-1918, une production Japy Mémoire de Société
d’Émulation de Montbéliard SEM No 108 ; 1985.
12
la production est carrément militarisée.
Ces documents éclairent sur la gestion des stocks de matières premières, les fournitures
d’emballage, les aspects techniques, la réponse aux demandes pressantes des Étatsmajors et le réseau d'entreprises en relations. Les transports par voie ferrée semblent
poser divers problèmes. En effet la gare de Belfort pouvait être atteinte par le canon
lourd de marine d’un calibre de 380 installé pour une courte période à Zillisheim en
Alsace, à environ 40 km. Il menaçait directement cet important nœud ferroviaire
multidirectionnel et la cité belfortaine érigée en large camp retranché. Les énormes
obus, une quarantaine tirés dont 14 avaient atteint Belfort pesaient 750 kg, dont 120 kg
d’explosif, ils avaient semé la terreur dans la ville en 1916. Heureusement, les voies
privées de la SACM et la firme voisine DMC étaient elles hors de portée, offrant une
position de repli. Les usines Dollfus Mieg et Compagnie DMC « le fil » étaient
transformées en parc à véhicules, dépôt de vivres et site de tri des blessés du front
d’Alsace 16.
Peugeot Audincourt,
stock d’ébauches
forgées d’obus en
attente d’usinage.
Collection
Jean-Pierre Mettetal.
Les obus cités dans
ces
documents
SACM sont des
calibres 220 mm et
75. Les stocks
d'acier sont définis
par périodes à
l'issue desquelles
les
livraisons
doivent
se
succéder. Le cuivre doit suivre. Par exemple : « 1o stock de ceintures en cuivre pour
obus de 75 mm, 29 000 pièces environ, demande pour la période du 20 février au 20
mars 35 000 ; 2o stock de barrettes en cuivre pour projectiles de 220 mm, 24 700 pièces
environ, demande pour la période du 20 février au 20 mars 6 500 barrettes. » Etc. C'est
l'atelier GC (Grosse Construction) qui se charge de l'usinage. Lors de travaux en
profondeur du sol dans les années 1980/90 chez Alsthom sur l’entrée de bâtiment de
l'ancienne fonderie de fonte et de bronze et de la forge au marteau-pilon il y a eu des
surprises. Des obus avaient été jetés dans les égouts, sans doute pour « planquer » les
rebuts et éviter remontrances et sanctions. Une frayeur pour les terrassiers découvreurs,
mais ces engins de mort étaient encore inertes. Les démineurs de la protection civile
avaient été alertés. La charge explosive était montée autre part. D'autres obus ont été
également retrouvés au fond des anciens étangs au sein de l’usine, avec des pièces de
16 - LAMARD (Pierre) & BELOT (Robert) op. cité.
13
rebut plus récentes ! Il y avait plusieurs ateliers de petit et moyen usinage, tournage et
fraisage dans le secteur, pour « la traction » (locomotives) les turbines à vapeur et les
fabrications électromécaniques. Il y avait certes le bon compte de pièces au moment du
contrôle, mais l'acier n'était pas toujours celui qui avait été spécifié !
Peugeot Audincourt, atelier avec four de chauffe et presse à emboutir. Au début les obus étaient forés
sur tour, ce qui générait une grande perte de matière et de temps. Les copeaux devaient être récupérés,
refondus en aciérie, méthode peu efficace qui fut progressivement remplacée par l’emboutissage à
chaud ou le coulage en fonte aciérée sur noyau. Collection Jean-Pierre Mettetal.
Une commande prête à l'envoi : « 20 février 1918 Aux cycles Peugeot Beaulieu,
… Nous en informons de suite le Génie Militaire de l'usine, et prendrons nos
dispositions pour avoir le personnel nécessaire à la manutention. »
« A Viellard Migeon, Morvillars le 20 février 1918, SACM Belfort. Situation de notre
marché de gaines de 40, modèle 1895, Nº 453, quantité d'acier reçue dans les 10 jours
précédents...0. Nombre de gaines réellement en cours d'usinage à la fin de la décade,
rebuts divers décomptés… 4500. Nombre de pièces reçues par le Contrôle dans la
décade... néant. » Même problème pour les têtes de gaines modèles 1897 - 1914.
« Artillerie, Inspection des Forges de Lyon, détachement de Belfort, le 20 février 1918.
Le capitaine d'Artillerie Richard Ducros de l'inspection des forges de Lyon détaché à
Belfort à Monsieur le Directeur Général de la SACM. Je vous prie de bien vouloir
remédier d'urgence par transport de guerre à la Société Métallurgique de l'Ariège à
Pamiers xxxx obus de 220 modèle 1915 disponibles en vos ateliers... »
Du même officier supérieur même date :
« Comme suite à ma lettre du 16 courant, j'ai l'honneur de vous faire connaître que le
Ministre de l'Armement insiste à nouveau sur la nécessité de livrer de toute urgence des
14
obus de 75. Cette commande correspond à des besoins militaires impérieux auxquels il
est indispensable de répondre à bref délai. En conséquence, je vous demande de
pousser activement la mise au point de vos outillages pour cette fabrication, et de me
faire connaître à quelle date la plus rapprochée je puis compter que vous substituerez
l'obus de 75 modèle 1917 à l'obus modèle 1914 en conservant le même taux de
rendement... »
Autre type de difficultés signalées : «... la gare de Brive ne veut toujours pas accepter
de livrer par PV * (petite vitesse) pour le réseau de l'Est, mon fournisseur est arrivé à
faire des expéditions de 5xxx protège-ceintures pour obus... j'ai pu joindre à ce dernier
envoi 1000 protège-ceintures en jonc des marais qui sont supérieurs comme qualité aux
protège-ceintures en paille afin que vous puissiez juger vous-mêmes de leur bonne
qualité. Ils coûtent 1 Franc de plus que ceux en paille, mais je vous les facture au même
prix, mon fournisseur ne pouvant m'en livrer régulièrement, sa récolte de joncs ayant
été faite trop tard... »
[ * La question des transports devient très critique. Les locomotives souffrent des écartements des voies
variables entre compagnies et les chaudières sont corrodées par le charbon anglais. Les routes en pierre
sont défoncées par les camions à bandages ou à roues en fer hippomobiles ou à moteur, les pneumatiques
et les revêtements routiers asphaltés en sont aux débuts. Tous les ports sont encombrés des marchandises
livrées qui attendent leur transport.]
Dollé Chaubey à Vesoul (fabrication de machines agricoles, reconvertie en matériel de
guerre durant le conflit) se plaint d'une absence de réponse de la SACM, qui décidément
apparaît bien au centre du front du travail de la région. Selon le livre de François
Bernard 17 « L'Alsacienne de Constructions Mécaniques » paru en 2000, on parvenait en
1915 à emboutir 5000 obus de 75 en 22 heures de travail. Cinq millions d'obus du
calibre 75 au 400 mm auraient été produits en tout. Quant aux câbles téléphoniques et
télégraphiques c'est le chiffre de 12 000 kilomètres qui est avancé, destiné à l'ensemble
des alliés. Le quota de mobilisés détachables étant atteint la SACM recrute des femmes.
Certaines pour les opérations aux fours en octobre 1915 par deux postes de 11 heures
avec 2/3 de femmes. Du personnel civil masculin provient des régions de Paris et de
Lyon frappées par le chômage.
D’après l’ouvrage collectif sur l’aventure industrielle Alstom 18 les salaires étaient
supérieurs de 60 % à ceux du temps de paix. La SACM comprenait durant une période
la meunerie de siège, et outre les munitions, les canons de gros calibre, l’usine
fournissait les turbocompresseurs et les dynamos d’avions, des mortiers, divers
accessoires d’artillerie : des châssis, des traîneaux, des affûts, des berceaux. En janvier
1916 la SACM emploie 4600 ouvriers, 500 femmes , 1800 ouvriers militaires (il y en
avait 200 en 1914.) Au 30 septembre 1916 ; 5900 ouvriers, 1350 femmes (en 1914 il y
avait 6900 ouvriers dont 600 femmes) ; au 10 mai 1917, 6873 personnes, 97 chefs et
contremaîtres ; 366 employés ; 1797 civils ; 1601 femmes, 2529 militaires ; 483
apprentis.
Mais c’est surtout autour de Peugeot qu’un avenir différend d’avant-guerre se dessine.
Entre fabrication d’aciers et d’outillage, cycles et premières automobiles, l’archipel
local des usines de cette famille va évoluer, sous la conduite de l’ingénieur Ernest
Mattern adepte comme André Citroën des méthodes de production en masse assimilées
17 - BERNARD (François) op. cité.
18 - LAMARD (Pierre) & BELOT (Robert) op cité.
15
pendant la guerre.
Cette guerre affirme son fort caractère industriel qui a apporté une rupture dans de
nombreux domaines, apparaissant comme un accélérateur de changement des
paradigmes des industriels, et pour une part de la société civile et des mentalités
relatives aux questions sociales.
La vie quotidienne d’un mobilisé détaché, tourneur à la SACM, Camille Hory.
Camille-Lucien Hory (1883-1952) est issu d’une dynastie de cloutiers-forgerons
taillandiers et mécaniciens établis depuis six générations au village de Clairegoutte.
Extrait de la fiche matricule de Camille Hory, ouvrier détaché . Grand Mémorial en ligne ADHS.
Groupe de travailleurs et de militaires
détachés à la SACM. Camille Hory est le
troisième en partant de droite, il présente un
obus fusant de 75 mm. Fonds archives
SHAARL 376 HOR1.
La mobilisation du 1er août 1914 le voit
rejoindre le régiment d’artillerie
d’Héricourt qui prend part aux rudes
combats de Haute-Alsace. Le 3
novembre 1914, il est détaché à la
Société Alsacienne de Belfort comme tourneur. Quelques documents permettent
d’approcher sa vie quotidienne de soldat ouvrier. On reconnaît les ouvriers détachés de
la SACM par le port du képi ou d’un brassard blanc avec grenade noire. Ainsi
repérables en ville, ils sont soumis à la discipline militaire, salut des supérieurs, heures
autorisées des débits de boisson, etc. Au début de son service détaché il est logé à la
caserne Bougenel, bâtiment B chambre 44. Ses sorties en ville pour changer ses effets,
les faire laver, se rendre aux bains publics sont assorties d’une permission précisant les
horaires autorisés. En octobre 1917, passé dans la territoriale il lui a été possible de
s’affranchir de la vie de casernement, il a un logement proche des usines. La vie de
camp retranché de la ville-citadelle s’est alors un peu relâchée, les civils évacués au
début du conflit (déclarés bouches inutiles) ont pu revenir. Son salaire lui est versé à la
quinzaine. Douze fiches de paye de novembre 1914 à mai 1915 apportent quelques
informations.
L’horaire est de dix heures sur 6 et souvent 7 jours sur 7. Le taux horaire évolue sur
cette période de 35 à 51 centimes. Un boni est accordé qui dépend du rendement. Soit
un salaire net, déduction faite des cotisations sociales et autres retenues, de 30 à 55
francs par quinzaine.
16
Une décroissance des temps de fabrication est imposée à chaque retour de série
identique. Exemple souvent donné par les chefs de fabrication dans les années 1970.
Dans les archives de la forge familiale, quelques échanges de courrier ont été trouvés 19.
Des courriers sont échangés avec son père qui s’efforce de maintenir l’activité très
réduite de la petite usine hydraulique (forge et usinage mécanique) et avec son frère
également mobilisé. Louis, le père a souscrit à l’emprunt national en 1915. Gaston le
frère de Camille envoie le 19 décembre 1914 une carte réponse réglementaire de la zone
des armées pour mentionner qu’il va bien, mais il évite de mentionner le lieu où il est et
quel est son emploi aux armées. La maîtresse d’école du village a tricoté pour les
étrennes du début 1915 deux passes-montagnes en laine. Camille doit se charger de
porter l’un d’entre eux et un chandail à son frère qui lui est à ce moment à Belfort à la
caserne Friederichs. Plusieurs cartes de vœux et des photos de femmes nues figurent
dans les envois. Camille est démobilisé le 22 mars 1919 et il retrouve son village et sa
forge-atelier 20.
Dessins humoristiques, BUG No 44 du 25 février 1918, le poilu réclame
des munitions à l’arrière (Gallica BNF), & un dessin de Fabiano paru dans le périodique l’Excelsior en
1915 «Il paraît «bath» celui-là ça ne peut être que ma bourgeoise qui l’a fait » (collection de l’auteur.)
Distinction accordée à Charles Bohn, directeur de la SACM
Le gouvernement adresse des félicitations et citations aux personnels belfortains des
forges militaires et de la SACM : « 1er La SACM à Belfort pour l’attitude calme et
disciplinée de tout son personnel, dirigeant et ouvrier, resté à son poste durant les
bombardements successifs, exécutant sa tâche avec sang-froid sous l’impulsion
énergique et ordonnée de M. Bohn, directeur général, obtenant ainsi le maximum de la
production de matériel de guerre. »
19 - Fonds archives SHAARL 376 HOR1.
20- http://www.culture.fr/Genealogie/Grand-Memorial, fiche matricule de Camille-Lucien Hory &
CANARD (Claude) La forge Hory de Clairegoutte entre artisanat et petite industrie bulletin Shaarl No
33-2014 & Clairegoutte, le mystère de l’usine à vapeur Hory s’éclaircit bulletin Shaarl No 36-2017 &
La petite industrie rurale de l’assortiment en outillage à la fourniture des quincailliers et industriels :
l’exemple de la famille Hory à Clairegoutte Salsa in actes du colloque 2016 de la Fédération des
sociétés savantes de Franche-Comté p. 183 Le monde rural comtois, économies et sociétés paysannes
en Franche-Comté, du Moyen âge à nos jours.
17
Par voie de presse et par la littérature on ne manque pas d’exalter la résistance
économique et le front du travail 21.
Parfois avec des dessins humoristiques ou par des encarts de propagande du genre « des
canons, des avions, des gaz asphyxiants » comme le fait régulièrement le journal
Excelsior.
Dessin humoristique de Fabiano,
paru en 1915 dans l’Excelsior:
«Ma maman elle tourne des obus
et mon papa fait valser
les boches avec...»
Une photo carte d’un tourneur chez Peugeot Audincourt
Le contenu d’une photo-carte expédiée par un tourneur d’obus marque les
préoccupations de la période. Elle est envoyée par Alfred Pochard à son ami et beaufrère Jules Perret, artisan forgeron à Chagey puis à Étobon après la guerre, qui est aux
armées :
« Audincourt 23 octobre 1916
Mon cher Jules, je t’envoie une photo prise à l’atelier, ce sera un souvenir du travail
sur les 75. D’ici peu je serai aux gros obus. Les femmes seules seront employées aux
75. Comment va ton affaire et si tu parlais service dans un autre arsenal ou dans un
dépôt ? On parle de rappeler les jeunes pour le printemps mais il n’y a encore rien de
fait. Ce n’est pas encore le moment de diminuer le nombre de travailleurs, il en faut 80
000 de plus. Peut-être si tu allais dans une usine quelconque pourrais-tu permuter pour
venir ici. Je t’envoie la photo de mon épouse, tu me diras si elle est bien réussie mais tu
me la renverras car c’est pour son sauf-conduit. Il faudra que le gendarme soit bien
grincheux s’il ne la laisse pas passer. Nous allons tous bien et nous espérons que tu en
es de même. L’Eugène va bientôt partir nous ne savons pas où.
Reçois de toute la famille les meilleurs baisers. Ton beau frère Pochard Alfred. »
21 - BUG No 44 du 25 février 1918 « Félicitations et citations ». GUILLAUME (Maxime) Dans les
usines de guerre, récit romancé d’un déporté lorrain évadé d’Allemagne qui rejoint les usines du
Creusot, occasion d’une visite très détaillée illustrée de dessins, réédition Hachette 2017 livre BNF,
original sur gallica édité en 1917.
18
Alfred Pochard chez Peugeot Audincourt, verso de photo-carte, opération de taraudage pour la fusée
collection Philippe Perret.
Alfred demande conseil à Jules à propos d’une photo, domaine dans lequel Jules à une
expérience qui fera de lui un extraordinaire témoin de la vie à Étobon dans les années
1930, jusqu’en 1947. Alfred aimerait que son beau-frère soit détaché aux industries de
guerre. Jules, né en 1886, était engagé volontaire pour trois ans en 1906, affecté dans
des compagnies d’ouvriers d’artillerie, il avait fini au grade de maréchal des logis. La
mobilisation de 1914 le voit rejoindre l’affectation de son service, puis divers régiments
d’artillerie lourde et de campagne. Il est rendu à la vie civile le 28 février 1929,
maréchal des logis-chef ; ayant effectué deux seules périodes brèves en service
intérieur, dont la première jusqu’en novembre 1916. Peu après la réception de cette
photocarte, Jules Perret est versé au 34e RAC au front 22.
L’industrie du bois mise à contribution
Bien entendu, le secteur Héricourt-Lure-Luxeuil où a été développée une forte industrie
autour du textile redémarre pour les marchés militaires. En 1918, les usines du groupe
Schwob occupent 1300 personnes 23. Citons pour l’anecdote Salomon Schwob qui a une
petite fabrique d’ennoblissement des tissus et de confection à Chenebier. On y produit
des pansements et des sous-vêtements de soldat.
Les armées ont d’immenses besoins en bois, caillebotis et étayage des tranchées,
gabionnage, blindage, apparaux d’artillerie, piquets à barbelés, baraquements, traverses
de chemin de fer. L’arrivée courant 1917 de la force expéditionnaire américaine AEF
amplifie la demande. Deux régiments du génie forestier arrivent des États-Unis dont le
« plus grand régiment mondial », 48 compagnies de 250 hommes blancs plus 10760
hommes noirs des compagnies de service de quartier, relégués aux travaux domestiques
22 - http://www.culture.fr/Genealogie/Grand-Memorial fiche matricule de Jules Perret.
23 - GILLIOTTE (Claude) Héricourt l’aventure textile Le temps des crises tome 3 – 2013.
19
et pénibles. Leur encadrement est blanc et la discipline sévère à leur égard en raison de
la ségrégation raciale. Une fraction de ce 20 th Engineers (Forestry) - 20e Régiment du
Génie Forestier - est à l’œuvre en Haute-Saône avec son matériel (voies ferrées et
scierie à vapeur) dans la forêt de Bellevaivre près des villages d’Igny, Beaujeu,
Savigney-les-Gray. Ces Sammies bûcherons « woodsmen et lumberjacks » sont logés
sous des tentes. 24
Quant aux munitions à fournir aux arsenaux, elles sont conditionnées en caisses, sans
consigne ni retour. Au front, les poilus en font bon usage une fois vidées de leur
contenu pour améliorer leur quotidien précaire dans les cagnas.
Comme cela a été le cas pour les productions métallurgiques, des dispositions de
mobilisation industrielle sont prises pour la filière bois25. En juillet 1917, le ministère de
l’Armement et des fabrications de guerre prend directement en main tous les services
gouvernementaux dispersés concernant ce secteur industriel et artisanal. Ils sont
regroupés en Comité Général des Bois, complété en août suivant par l’Inspection.
Générale du service des Bois IGB. La matière première risque de manquer suite à la
guerre maritime. Tout stock de bois privé peut faire l’objet de réquisition. La même
démarche d’organisation des personnels dédiée à la métallurgie est mise en pratique.
Des soldats spécialistes détachés peuvent être mis à disposition des fabricants, des
quotas sont fixés du personnel à employer par lot de cent caisses à munitions produites
quotidiennement, uniquement avec des bois tendres. Quand les ressources humaines
masculines manquent il est recommandé d’employer des femmes et des enfants, ou des
ouvriers coloniaux, étrangers ou « exotiques » (sic). En décembre 1917 sont créés neuf
centres bois d’approvisionnement régionaux 26. Pour notre secteur géographique le siège
est à Besançon. Il pilote la région Franche-Comté (sauf le département du Jura) une
grande partie de la Haute-Marne, la Côte d’Or et la Saône-et-Loire, sous la surveillance
des officiers artilleurs des forges et du génie. Un autre organisme supérieur est formé le
26 septembre 1917, le Comité Interallié des Bois de Guerre CIBG, au sein duquel se
négocie parfois avec âpreté la répartition des secteurs à exploiter entre Français,
Anglais, Canadiens et Américains27. Les lois de recrutement Dalbiez et Mourier sont
appliquées avec rigueur pour envoyer au front les spécialistes non indispensables et
remplaçables et les jeunes classes.
Saint-Loup-sur-Semouse est réputée pour son passé de cité du meuble. Les activités de
fabrication de sièges débutent vers 1860 avec la manufacture Lebrun. Au début
consacrées à la chaise simple de café ou de cuisine vient une innovation, la fabrication
de sièges en bois courbé. Les menuisiers de l’usine Lebrun peuvent revendiquer d’être
les premiers en France à utiliser cette technique de production en série. Après étuvage à
la vapeur le bois est courbé sur des formes métalliques, avec un temps de séchage assez
long. Parallèlement la fabrication de sièges de styles en tous genres est complétée par la
réalisation du mobilier qui l’accompagne. On fabrique de belles copies de chaises de
style qui sont paillées ou cannées, des fauteuils divers et des meubles, répliques
d’époque réadaptées avec des décors sculptés.
24 - NEVEUX Aimé & ZILLIACUS Marianne Les soldats bûcherons américains en Haute-Saône 19171919 à compte d’auteurs, L’étang des maisons 2017.
25 - BUG No 13 du 6 août 1917 No 16 du 13 août 1917.
26 - BUG No 32 du 3 décembre 1917.
27- http://ww1-20thengineers-forestry-landes.blogspot.fr
20
À la mobilisation, l’usine, comme tant d’autres, est mise au chômage forcé. Un des
premiers efforts de guerre qui s’impose est de se séparer des milliers de moules
métalliques et des presses à vis nécessaires à la fabrication en série des sièges en bois
courbé. Ce matériel représente un stock de métal considérable qui est fondu et
transformé en armement. Cette fabrication ne reprendra jamais à Saint-Loup.
Les fabriques locales ont acquis une solide réputation auprès de la clientèle de tout le
pays, notamment des grands magasins et décorateurs parisiens. Des dépôts sont
constitués dans la capitale et les relations sont suivies avec le Faubourg Saint Antoine.
Après la guerre ce seront des commandes prestigieuses pour équiper les palais de l’État
ou les illustres paquebots comme Normandie ou Île-de-France.
Lors de la Première Guerre mondiale, ces ressources industrielles sont mises à
contribution directe de l’effort de guerre. En témoignent les livres de comptes des
Usines Réunies fondées en 1903 qui comportent les détails de diverses commandes en
très grandes séries. Le détachement de Besançon de l’inspection militaire de l’artillerie
des Forges de Lyon, les services du Génie des étapes de la VII e armée ou des négociants
intermédiaires de Paris sont les commanditaires. Tous les fabricants du secteur se
partagent le travail mais ce sont les Usines Réunies qui paraissent être au centre de la
production. Les fournitures aux armées sont des caisses pour obus, torpilles, bombes,
des sciages de hêtre pour le Génie, des mangeoires pour chevaux, des petits meubles et
des chaises. Par exemple, les Usines Réunies livrent en neuf expéditions 5000 caisses
pour obus de 75 du 21 février au 15 avril 1916. On remarque une accélération
progressive de la production. À la date du 14 octobre 2017 on relève des noms de
clientèle et de relations industrielles ; Walser, Eckert, Mercier, Camus, Cottray,
Majorelle (le précurseur de l’art nouveau de l’école de Nancy, relation d’Henri Guy, qui
est le patron des Usines Réunies de 1903 à 1932) 28
Usines Réunies, Saint-Loup-sur-Semouse, extrait du Grand Livre de comptes N o 11. État des sommes dues par
l’inspection des Forges de Lyon, détachement de Besançon, pour les livraisons effectuées de 5000 caisses pour obus.
de 75 mm. Photo Philippe Boulereau.
28 - BOULEREAU Philippe, ouvrier en retraite, chercheur sur cette histoire locale a communiqué
aimablement renseignements et documents permettant d’éclairer cet aspect de la mobilisation
industrielle Haut-Saônoise. L’analyse documentaire porte sur une partie du volume 11 du grand livre
de comptes, déposé depuis peu aux Archives Départementales de Haute-Saône pour rejoindre le
fonds des Usines Réunies. Sur l’historique des Usines Réunies, J EANDEL (Louis) Les chaises de
Saint-Loup bulletin SHAARL No 36 année 2017, p. 35 à 41.
21
Conclusion
Cette étude est forcément fragmentaire. De nombreuses autres entreprises régionales
non citées ont été impliquées dans l’industrie de guerre.
Ce sujet est rarement évoqué. L’histoire de la Grande Guerre s’est focalisée sur les
événements militaires.
Il reste sans doute beaucoup à trouver pour montrer l’ensemble des travailleuses et
travailleurs dont des enfants de douze et de treize ans de l’arrière dans leur vie
quotidienne non exempte d’abnégation, de privations et de dangers.
Peugeot Audincourt, obus de 270 au contrôle. Collection Jean-Pierre Mettetal.
Selon VIEILLE Daniel  membre de la SEM, Audincourt un riche passé industriel imprimerie Metthez
2007, l’ingénieur Ernest Mattern a transformé en quarante jours l’usine Peugeot d’Audincourt en
manufacture de munitions, bombes et obus de 75 et de 155, puis en 1916 d’obus de 270 et de 220 mm.
Cette année-là chaque mois 110 000 obus sont produits, avec un effectif fluctuant de 700 à 900
personnes dont 32 % de femmes.
Remerciements.
Cette étude aurait été très incomplète sans des communications amicalement
fournies. Merci à Stéphane Brouillard, archiviste de la SHAARL, Jean-Pierre Mettetal
de la Société d’Émulation de Montbéliard pour son prêt d’images inédites sur Peugeot
Audincourt, Philippe Boulereau pour les documents et précisions sur les Usines Réunies
de Saint-Loup-sur-Semouse, Philippe Perret pour la précieuse photo-carte provenant de
son fonds familial dont le recto fournit des renseignements utiles et inédits ; Sylvestre
Canard pour sa relecture attentive.
Claude Canard, Chagey décembre 2017
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