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San Antonio La rate au court-bouillon

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1ère séquence : A TABLE ! Les scènes de repas dans les romans du XVIe au XXe
siècle : une mise en scène des personnages
Texte écho – San Antonio, La Rate au court-bouillon (1965).
OBJECTIFS ET ENJEUX
– Montrer la filiation entre Frédéric Dard et Rabelais.
Séance 2 : p.108-109
L’inspiration rabelaisienne
D’abord la narration est conduite à la première personne du singulier : le commissaire dit « je ». De
plus, il s’adresse directement à son lecteur (« vous l’aurez sans doute déjà deviné », l. 6), instaurant
ainsi une complicité, mais sans ménagement et avec une forte dose de raillerie (« car vous êtes
beaucoup moins bêtes que vous en avez l’air », l. 7), la première partie de la réflexion atténuant à
peine la férocité de la seconde. Nous observons également que le style de la narration s’adapte au
contexte : avant l’intervention de Bérurier, le niveau de langue est soutenu, non sans une certaine
banalité (l. 1 à 2). Le passage du « héler le garçon » (l. 4), au « – Hé, le loufiat ! » (l. 5), est rude. La
langue du narrateur s’adapte alors à son modèle : « trogne » (l. 8), « cette fois y a pas d’erreur » (l. 9)
; un niveau de langue familier, voire argotique (« clape de la menteuse », l. 18-19) l’emporte, comme
si la présence de l’ami Bérurier décoinçait le côté pincé du déjeuner. C’est un narrateur aussi qui
explique à son lecteur ce qu’il n’est pas censé savoir ; ainsi, il précise que M. Mahousse est « l’adjoint
du professeur E. Prouvette » (l. 8). Le côté contre-espionnage de l’histoire est tourné en dérision
quand, laissant échapper le nom de son subordonné (« Béru », l. 11), il doit inventer un contre-feu à
l’usage de Gloria Victis. Il se livre alors à une parodie d’article très sérieux de dictionnaire
étymologique ; définition, puis origine du mot et sa postérité (forcément scatologique ; la soupe sur le
pantalon, et le pipi au lit). Ce narrateur est également un inventeur de mots ; ici, nous avons le verbe «
virguler » (l. 12) qui évoque, de façon très imagée, les gestes désordonnés du pauvre professeur,
dépassé soudain par l’intervention de son soi-disant collaborateur.
En fait, le narrateur use d’un langage soutenu, voire littéraire (« celer », l. 9) qui est dynamité par un
langage familier et oral (« cette fois, y a pas d’erreur ; le Gravos ne peut plus celer son incognito », l.
9-10), dans une finalité comique. Ce procédé qui consiste à rapprocher étroitement les extrêmes est
l’un des plus employés par Frédéric Dard. La mécanique s’emballe jusqu’à l’absurde avec la recette
du soufflé à la banane (qu’il est déconseillé d’essayer).
Tout d’abord, le narrateur joue sur la polysémie du mot régime (le régime de bananes, certes, mais
aussi le régime que l’on suit pour maigrir) ; cette recette est fort peu diététique ! Par un procédé
d’inversion, la recette utilise ce qu’on jette d’habitude (la peau de bananes). Elle mélange aussi des
ingrédients qu’on n’associe pas d’ordinaire ; des fruits avec du poivre, et des aliments avec un livre,
fût-il de Claude Farrère ! La recette s’emballe jusqu’à l’absurde avec le filtrage de la préparation « afin
d’évacuer les points d’exclamation et les fautes d’impression » (l. 38-39). Frédéric Dard a dû garder un
mauvais souvenir des lectures de son enfance, le romancier-navigateur Claude Farrère, ami et émule
de Pierre Loti, ayant été célèbre au début du XXe siècle.
Enfin la touche finale, l’essence en place de l’alcool, fait du soufflé une véritable bombe (glacée ?)
incendiaire.
Synthèse
L’influence rabelaisienne se repère d’abord dans la formation des noms propres où le nom évoque un
trait du caractère ou une caractéristique de la personne. Frédéric Dard, comme Rabelais, pratique
l’adresse directe au lecteur, faite pour le bousculer en le prenant à partie. Le narrateur varie les
niveaux de langue, du style soutenu au plus populaire. La place de la nourriture est la même et la
boisson omniprésente. Tous deux forment des néologismes.
Enfin, on retrouve l’énormité des proportions ; Bérurier (surnommé « M. Mahousse », « le Mastar »
par le commissaire) a quelque chose d’un ogre géant et un régime de bananes tout entier est
nécessaire dans cette recette pour quatre personnes.
VOCABULAIRE
L’argot est à l’origine une langue secrète (dans les bagnes, chez les truands par exemple) ou de
connivence dans certains milieux (marine, etc.). Mais on appelle communément « argot » ou « langue
verte » la partie la plus vulgaire du lexique populaire, connue en fait et comprise, sinon parlée, dans
toutes les couches sociales (Henri Bonnard). L’insolite y reste le trait commun. Quelques mots d’argot
dans le texte : loufiat (l. 5) qui signifie garçon de café (et dans l’argot de la marine, lieutenant de
vaisseau). Viendrait peut-être du néerlandais « loffe », qui signifie niais, nigaud, dérivé d’une
onomatopée évoquant le souffle du vent (par extension imagée, la niaiserie). Le verbe « filer » (l. 5) a,
dans la langue argotique, le sens de « donner », « refiler ». « Gorgeon » (l. 5) est un petit coup à
boire, dérivé de « gorge », par où le liquide coule. On peut prendre un gorgeon avec un « godet » (l.
18) (dont l’origine est obscure, peut-être du néerlandais « codde » : morceau de bois en forme de
cylindre). Un godet est un petit vase à boire sans pied ni anse. Par extension et populaire ; verre. Pour
nommer son héros, le commissaire parle de « Mahousse » (l. 7) et de « Mastard » (l. 13), deux mots
qui signifient « grand », « gros », « imposant ». Les autres mots sont formés à partir de métaphores :
« virguler » (l. 12), « beurré » (l. 13), « téléphoner » (l. 18), comme l’expression « partir en brioche » (l.
10).
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