Monologue intérieur : lecture d'une théorie - Littérature

Telechargé par Jude Laww
Littérature
A propos du « monologue intérieur » : lecture d'une théorie
Danièle Sallenave
Citer ce document / Cite this document :
Sallenave Danièle. A propos du « monologue intérieur » : lecture d'une théorie. In: Littérature, n°5, 1972. Littérature. Février
1972. pp. 69-87;
doi : https://doi.org/10.3406/litt.1972.1944
https://www.persee.fr/doc/litt_0047-4800_1972_num_5_1_1944
Fichier pdf généré le 01/05/2018
Danièle
Sallenave,
Paris
X.
PROPOS
DU
«
MONOLOGUE
INTÉRIEUR
»
LECTURE
D'UNE
THÉORIE
Dictionnaire
de
Eobert
:
«
Monologue
intérieur
:
longue
suite
de
pensées.
Litt.
transcription
à
la
première
personne
d'une
suite
d'états
de
conscience
que
le
personnage
est
censé
éprouver.
»
Marx,
Idéologie
allemande
:
«
Ce
n'est
pas
seulement
dans
la
réponse
qu'il
y
avait
mystification,
mais
dans
la
question
elle-même.
»
Michel
Foucault,
Réponse
au
cercle
d'épis-
témologie
:
«
Ce
que
(l'historien)
entreprend
de
découvrir,
ce
sont
les
limites
d'un
processus,
le
point
d'inflexion
d'une
courbe,
l'inversion
d'un
mouvement
régulateur,
les
bornes
d'une
oscillation,
le
seuil
d'un
fonctionnement,
l'émergence
d'un
mécanisme,
l'instant
de
dérèglement
d'une causalité
circulaire.
»
0.0.
Ce dont
on
parle
ici
n'est
pas
le
«
monologue
intérieur
»
dans
ses
réalisations
psychologiques
et/ou
littéraires
:
ce
n'est
ni
l'examen
de
ses
réussites,
ni
le
constat
de
ses
échecs.
Il
s'agit
donc
d'une
étude
qui
n'est
ni
psychologique
(comment
se
parle-t-on
à
soi-même?),
ni
linguistique
(quelles
sont
ses
marques
dénonciation?),
ni
stylistique
(quelles
sont
les
«
techniques
»
du
monologue
intérieur?).
Si
le
propos
était
de
demeurer
à
l'intérieur
de
la
«
littérature
»,
c'est
dans
un
champ
très
spécifique
qu'il
faudrait
entreprendre
le
repérage
de
ce
qui
est
dit,
stylistiquement,
«
procédé du
monologue
intérieur
»,
et
commencer
peut-être
par
le
situer
par
rapport
à
des
«
techniques
»
voisines
par
les
fins
envisagées
et
les
moyens mis
en
œuvre
(l'autobiographie,
la
narration
en
première
personne
:
les
Icherzàhlungen).
Ce
que
l'on
se
propose
d'étudier ici
est
un
tout
autre
objet
:
c'est
le
discours
tenu
sur
le
monologue
intérieur
par ses
«
théoriciens
»,
dans
69
sa
dimension
théorique
et/ou
idéologique,
la
configuration
de
son
champ
stratégique,
ses
lignes
de
force,
les
«
concepts
»
qu'il
travaille
(ou
ne
travaille
pas),
ce
qu'il
dit visiblement
et
ce
qu'il
dit
sans
le
vouloir
ni
le
voir.
Par
s'opère
un
décalage
très
sensible
dans l'orientation
de
l'étude
:
pointant
la
recherche
non
plus
vers
ce
qui
ressemble
stylistiquement
au
M.I. (que
nous
désignerons
désormais par
ces
capitales)
mais
vers
ce
qui
lui
ressemble
idéologiquement
(écriture
automatique,
conversation
et sous-conversation,
etc.).
0.1.
Ce
type
d'analyse
s'inscrit
à
un
point
très
précis
du
travail (critique)
idéologique
en
cours.
Rappel
:
Julia
Kristeoa
:
Pour
la
sémiotique,
la
littérature
n'existe
pas
\
Philippe
Sollers
:
[la
pratique
littéraire]
n'est
pas
assimilable
au
concept
historiquement
déterminé
de
littérature.
Elle
implique
le
renversement
et
le
remaniement
complet
de
la
place
et
des
effets
de
ce concept
2.
Positivement,
cette
«
exclusion
»
de
la
«
littérature
»
marque
le
point
de
rupture
à
partir
duquel
peuvent
être
pensées
la
théorie
et
la
pratique
de
l'«
écriture
textuelle
»
(comme
non
expressive,
plurilinéaire...)
en
soulignant
la
barre
qui
la
sépare
de
l'«
écriture
non
textuelle
»
(linéaire,
expressive,
causale).
Mais
dans
un
autre
sens
dont
on
n'a
que
trop
tendance
à
faire
l'économie,
cette
exclusion
indique
en
creux
la
nécessité du
travail
de
subversion
idéologique qui
doit
se
porter
sur
le
pseudo-concept
de
«
littérature
»
(dans
ses
pratiques,
ses
institutions,
son
appareil).
On
est
ainsi
renvoyé
aux
problèmes
posés
par
la
constitution
d'une
«
sémanalyse
»
(Kristeva)
comme
science
critique,
et conduit
à
réactiver
sur
ce
point
l'analyse
d'Althusser
sur
la
notion
de
«
coupure
épistémologique
»,
sur
la
base
de
cette
affirmation
:
toute
science
[...]
dans
son
rapport
à
l'idéologie
dont
elle
naît
et
qui
continue plus
ou
moins
à
l'accompagner
sourdement
dans
son
histoire
[...]
ne
peut
être
pensée
que
comme
science
de
l'idéologie
3.
0.2.
Qu'est-ce
que
le
M.I.?
Pseudo-concept
venu
de
la
psychologie
classique,
il
s'oppose
comme
«
parole
intérieure
»,
«
discours
que l'on
1.
Julia
Kristeva,
Séméiotikè,
Recherches
pour
une
sémanalyse,
«
La
sémiotique,
science
critique
et/ou
critique
de
la
science
»,
p.
41.
2.
Philippe
Sollers,
Programme,
Tel
Quel,
31,
1967.
3.
Louis
Althusser,
Lire
«
le
Capital
»,
p.
53.
Malgré
les
grandes
difficultés
théoriques
qu'elle
suscite,
cette
affirmation
demeure
tactiquement
toujours
à
faire
dans
la
mesure
:
Elle
coupe
court
aux
tentatives
«
modernistes
»
qui
concevraient
une
scientiflcité
du
discours
sur
la
littérature
sans
remaniement
de
la
notion
même
de
littérature.
Elle
affirme
que
si,
comme
le
dit
Sollers,
l'époque
de
«
la
littérature
»
est
«
close
»,
elle
n'est
pas
pour
autant
«
terminée
».
Cf.
Jacques
Derrida,
De
la
grammatologie,
p.
25
:
«
L'époque
du
signe
est
essentiellement
historique.
Elle
ne
finira
peut-être
jamais.
Sa
clôture
est
pourtant
dessinée.
»
70
se
tient
à
soi-même
»
à
la
«
parole
que
l'on
dit
aux
autres
» «
au
discours
»
au
«
langage
» «
extérieurs
»,
il
a
été
repris
à
un
moment
historiquement
déterminé
par
la
«
théorie
littéraire
»
pour
désigner un
effet
et
répertorier
les
techniques
visant
à
le
produire.
Il
est
l'exemple
d'une
de ces
«
catégories
»
d'un
niveau
d'abstraction
très
imprécis
qui
circulent
dans
les
préfaces,
manuels
scolaires, critiques
dites
«
littéraires
»,
et
autres
causeries
analogiques
malgré
la
fausse
«
technicité
»
dont
se
parent
ses
théoriciens.
Mais
la
critique
la
plus
impressionniste
ne
saurait
se
passer
de catégoriser,
ne
serait-ce
qu'à
des
fins
pédagogiques.
Les
circonstances
proprement
historiques
de
son
apparition
sont
aisément repérables.
1888
:
Mallarmé,
lettre
de
remerciement
à
Edouard
Dujardin,
pour
l'envoi
de
son
livre
les
Lauriers
sont
coupés
:
Vous avez
fixé
un
mode
de
notation
virevoltant
et
cursif
qui
en
dehors
des
grandes
architectures
littéraires,
vers
ou
phrases déco-
rativement
contournés,
a
seule
raison
d'être
pour
exprimer,
sans
mésapplication
de
moyens
sublimes,
le
quotidien
si
précieux
à
saisir.
1903
(d'après
R. Ellmann)
:
Joyce
achète
dans
un
kiosque
de
gare
un
exemplaire des
Lauriers
sont
coupés.
1922
:
Valéry
Larbaud
interroge
Joyce
sur
la
genèse
de
ce
qu'il
appelle
«
le
monologue
intérieur
».
1925
:
Dans
sa
Préface
à
l'édition
française
d'
Ulysse,
Larbaud
cite
Joyce
reconnaissant
à
Dujardin
la
«
paternité
»
de
ce
procédé
visant
à
traduire
«
le
déroulement
ininterrompu de
la
pensée
».
1931
:
Edouard
Dujardin
propose
une
«
définition
»
du procédé
dans
une
brochure
intitulée
Le
Monologue
intérieur
(Paris,
Messein,
1931)
4.
Posé
en
1888 par
une
pratique
déterminée
(celle
de
Dujardin)
le
M.I.
n'est
l'objet
d'une
théorisation
relative
qu'en
1931,
après
diverses
étapes
:
ce
n'est
qu'après
avoir
été
porté
à
la
limite
par
Joyce
qu'il
reçoit
une
valorisation
rétroactive.
0.3.
Ces allers-retours de
la
théorie
à
la
pratique
et
réciproquement
nous
semblent caractériser
le
mode
de
discours
idéologique qui
est
en
jeu
dans la
«
littérature
».
Thomas
Herbert
(Cahiers
pour
l'analyse,
9,
été
1968)
propose en ce
sens,
et
aux
fins
de
constitution
d'une
théorie
générale
des
idéologies,
de
distinguer
des
«
formes
différentielles
dans
le rapport
que
l'idéologie
entretient
avec
la
structure de
la
formation
sociale
».
Idéologies
de
forme
«
A
»,
comme
produits dérivés
de
la
pratique
technique empirique; idéologies
de
type
«
B
»,
comme
conditions
indispensables
de
la
pratique politique.
On
peut
regrouper
les
articulations
qu'il
propose
dans la
figure
suivante
:
4.
D'après
la
préface
d'Olivier
de
Magny
à
la
réédition
des
Lauriers
sont
coupés
(10/18).
71
«
valeur
»
«
théorie
»
«
A
»
«
B
»
forme
empirique
forme
spéculative
relation
au
réel
(Sa/Sé)
relation
des
significations
entre
elles
(Sa/Sa)
comportements
«
art
»
«
religion
»
discours
critique
discours
politique
Propositions
corollaires
:
1.
il
n'existe
pas
d'idéologies
«
A
»
à
l'état
pur
(cf.
le
«
discours
»
des
préfaces
et
des
critiques
accompagnant
le
texte);
2.
toute idéologie
«
A
»
passe
par
un
niveau
spéculatif
à
effet
de
dominance
syntaxique
théorie
de
la
littérature
»)
[forme
«
B
»]
;
3.
la
dominance
syntaxique
de type
«
B
»
oppose
une
résistance
à
la
transformation-production
de
son
objet,
condition
nécessaire
de
la
science
(ex
:
les
résistances
au
travail
textuel,
au
concept
d'écriture,
etc.)
6.
La
reconnaissance
de ces
trois
niveaux
(comportements
et
pratiques
conscients
/règles
préconscientes
/lois
inconscientes)
permet
d'éviter
la
confusion
entre
:
les
résistances
qui
s'exercent
sur
un
premier
effort
de
théorisation
(cf.
la
résistance
à
l'«
explication
»
d'un
texte
poétique
sous
la
forme
du
retour
obscurantiste
à
l'«
ineffable
»
au
«
sentir
»
à
la
«
jouissance
»)
et
celles qui
s'opposent
à
la
constitution
d'un
discours
scientifique
sur
la
«
littérature
».
De
graves
difficultés
subsistent
cependant,
ne
serait-ce
que
sur
le
problème
de
la
validité
d'une
analogie
entre
ces
processus
et
l'articulation
des
trois
niveaux
de
la
deuxième
topique
freudienne
(Ics//Pcs-Cs).
0
.
4.
Ces remarques
ne
lèvent
pas
totalement
non
plus
la
double
question
préjudicielle
à
toute étude
de
cette
nature
:
1.
de
quel
lieu
parlons-nous?
2.
quel
est
le
type
d'effet
de
connaissance
qui
se
propose
ici?
En
effet
parler
de
l'enveloppe
(Sollers)
de
ce
qui
«
s'est
pensé
»
sous
le
nom de
«
littérature
»,
parler
de
la
clôture
de
cet
espace
ne
doit
en
rien
signifier
que
l'on
se
situe
dans
un lieu
extérieur,
neutre,
objectif,
au-delà
des
«
erreurs
antérieures
».
Althusser
dans
Pour
Marx
rappelle
que
seule
une
méconnaissance
profonde
de
la
nature
et
des
lois
de
l'idéologie
peut
faire
croire
que
sa
connaissance
entraîne
sa
destruction.
On
indiquera
brièvement
la
direction
d'un
pareil
projet
:
pratique
d'un
«
discours
délirant
»
du
point
de
vue
de
l'idéologie
dominante
et
instauration
d'un
dispositif
instrumental
et
théorique
(exportation
critique
de
«
modèles
»)
permettent de
dessiner
l'espace
qui
dans
et
contre
l'idéologie
détermine
sa
propre
mutation
6.
5.
L'extension
à
la
«
littérature
»
de
concepts
proposés
par
Th.
Herbert
pour
une
«
théorie
générale
des
idéologies
»,
si
elle
fait
parfois
problème,
entre
cependant
dans
son
projet
(2e
phase
«
expérimentale
»).
6.
«
Si
bien
qu'à
la
question
:
d'où
prétendez-vous
donc
parler,
vous
qui
voulez
72
1 / 20 100%
La catégorie de ce document est-elle correcte?
Merci pour votre participation!

Faire une suggestion

Avez-vous trouvé des erreurs dans l'interface ou les textes ? Ou savez-vous comment améliorer l'interface utilisateur de StudyLib ? N'hésitez pas à envoyer vos suggestions. C'est très important pour nous!