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[Collection Pratiques en psychothérapie] Yves Doutrelugne Olivier Cottencin - Thérapies brèves principes et outils pratiques (2008, Masson)

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Thérapies brèves :
principes et outils pratiques
Chez le même éditeur
■
Dans la même collection:
CAS CLINIQUES EN THÉRAPIES COMPORTEMENTALES ET COGNITIVES, par J. PALAZZOLO.
2007, 2e édition, 280 pages.
LES TROUBLES OBSESSIONNELS COMPULSIFS. PRINCIPES, THÉRAPIES, TRAITEMENTS, par
M. BOUVARD. 2006, 2e édition, 264 pages.
P ROTOCOLES ET ÉCHELLES D ’ ÉVALUATION EN PSYCHIATRIE ET EN PSYCHOLOGIE , par
M. BOUVARD, J. COTTRAUX. 2005, 4e édition, 336 pages.
QUESTIONNAIRES ET ÉCHELLES D’ÉVALUATION DE LA PERSONNALITÉ, par M. BOUVARD.
2002, 2e édition, 312 pages.
SOIGNER PAR L’HYPNOSE, par G. SALEM, É. BONVIN. 2007, 4e édition, 344 pages.
THÉRAPIES DE GROUPE BRÈVES. CONDUITE ET ILLUSTRATIONS CLINIQUES, par J. GUIMÓN,
B. WEBER-ROUGET. 2002, 288 pages.
Dans la collection Médecine et Psychothérapie:
LES PERSONNALITÉS PATHOLOGIQUES, par Q. Debray, D. Nollet. 2005, 4e édition, 208 pages.
LES THÉRAPIES FAMILIALES SYSTÉMIQUES, par K. Albernhe, T. Albernhe. 2008, 3e édition,
320 pages.
LES THÉRAPIES COMPORTEMENTALES ET COGNITIVES, par J. COTTRAUX. 2004, 4e édition,
416 pages.
PROTOCOLES DE TRAITEMENT DES PERSONNALITÉS PATHOLOGIQUES, par Q. DEBRAY. 2005,
240 pages.
PSYCHOTHÉRAPIE COGNITIVE DES TROUBLES DE LA PERSONNALITÉ, par J. COTTRAUX,
I.M. BLACKBURN. 2006, 2e édition, 320 pages.
Collection
Pratiques en Psychothérapie
Conseiller éditorial : Dominique Servant
Yves Doutrelugne, Olivier Cottencin
Thérapies brèves :
principes et outils pratiques
2e édition
DANGER
LE
PHOTOCOPILLAGE
TUE LE LIVRE
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© 2008, Elsevier Masson SAS, Tous droits réservés
ISBN : 978-2-294-09003-5
ELSEVIER MASSON S.A.S. – 62, rue Camille-Desmoulins – 92442 Issy-les-Moulineaux cedex
Liste des auteurs
■
Yves DOUTRELUGNE est médecin, thérapeute et formateur. Il est chargé
de conférences à la Solvay Business School (SBS) de l’Université Libre de
Bruxelles (ULB) et à l’Université de Lille II.
Olivier COTTENCIN est psychiatre, service d’addictologie, CHRU de
Lille.
Remerciements
Cent fois par jour je me dis que ma vie,
à l’intérieur comme à l’extérieur,
dépend de la peine d’autres hommes, vivants ou morts,
et que je dois à tout prix donner autant que je reçois.
Albert EINSTEIN
Merci à ceux qui nous ont donné, nous ont appris à apprendre, appris à
être. Ils se reconnaîtront.
Préface
■
Peu de livres changent la vie,
Mais quand ils la changent,
C’est pour toujours.
C. BOBIN
L’ouvrage d’Yves Doutrelugne et d’Olivier Cottencin est consacré à la
pratique de la psychothérapie brève. Le mérite des deux auteurs est de
présenter de manière pragmatique les modalités de mise en œuvre des
modèles théoriques qui fondent cette méthode thérapeutique qui se veut
fondamentalement humaniste. Ils détaillent avec les qualités qui leur viennent
de leur vaste expérience de praticiens les situations d’application de la
thérapie brève en étayant leur propos d’observations cliniques exemplaires.
Ces vignettes viennent illustrer les développements ayant trait au corpus
théorique de la thérapie brève. Celle-ci repose sur une vision systémique des
interactions humaines dans les groupes. L’intervenant thérapeute ayant luimême un rôle et une fonction dans le système. Il s’agit en l’occurrence de
déchiffrer les interactions dans un système concret.
Ainsi l’approche est-elle concrète, figurée par la grille de lecture des
interactions: Qui demande? Quel est le problème (qui est souvent… la
solution!)? Quelles sont les tentatives de solution utilisées jusqu’à présent? À quel changement minimum constaté, le problème sera-t-il en passe
d’être résolu? Quels sont les croyances et le langage de nos clients?
Les auteurs de l’ouvrage ne proposent pas d’appliquer des recettes préétablies et rigides mais que le thérapeute soit constamment en situation de
création et d’innovation. Ils fournissent nombre de clés pour y parvenir et
permettre chez le patient un changement dans les interactions qu’il entretient
avec le système. Il faut là rappeler l’exemple donné par Watzlawick évoquant les deux types de changement possibles à propos des deux hommes
dans une barque qui pour éviter qu’elle ne chavire maintiennent leur équilibre en se penchant à l’extérieur l’un et l’autre de chaque côté, l’un entraînant
l’autre à se pencher de plus en plus augmentant inévitablement les efforts,
l’autre solution plus appropriée étant que l’un et l’autre se rapprochent du
centre de la barque diminuant de la sorte les efforts à fournir pour éviter la
gîte. Il y donc le changement qui modifie quelque chose mais qui ne fait que
ramener le système à l’état d’équilibre initial en nécessitant une énergie considérable avec le risque d’épuisement et d’effondrement et celui qui permet
VIII
Préface
de transformer le système en requérant un minimum d’énergie et qui s’avère
plus efficient au final. C’est là l’objectif de la psychothérapie brève et ce que
démontrent avec grand talent les deux auteurs.
Michel GOUDEMAND
Professeur des universités de psychiatrie d’adultes
à l’université de Lille II (faculté de médecine), médecin des hôpitaux
de Lille, chef du service de psychiatrie générale au CHRU de Lille.
L’avis de Nicholas A. Cummings…
J’ai rencontré le Docteur Yves Doutrelugne en 1989 aux États-Unis: il
fut l’un des premiers thérapeutes francophones à s’intéresser à l’application
très novatrice que nous avions réalisée de la thérapie brève.
Il découvrit comment, grâce à nos efforts de recherche, d’intégration et
d’organisation, des millions d’Américains bénéficiaient de thérapies efficaces, brèves, aux effets durables. Comment ces thérapies étaient sans
cesse évaluées et adaptées. Pour nous, soulager rapidement et durablement
la souffrance était un devoir éthique, humain et économique.
C’est le livre de deux praticiens expérimentés. Leur façon de faire est
souvent amusante, enjouée, pleine d’humour. Leurs vignettes cliniques,
créatives et originales, rendent passionnante la lecture de cet ouvrage.
Nicholas A. CUMMINGS
Distinguished Professor, University of Nevada, Reno
Former President, American Psychological Association
… et celui de Bill O’Hanlon
Lors de ses débuts il y a de nombreuses années, la thérapie brève était
très controversée. Comment une thérapie qui est brève, peut-elle mener à
un changement profond et durable? Aujourd’hui, suite à des années
d’expériences et de recherches, nous savons que la thérapie brève fonctionne dans beaucoup de cas et que les changements qu’elle engendre sont
durables. La thérapie brève fait maintenant partie intégrante du courant
général de la thérapie dans de nombreuses parties du monde.
La thérapie brève reflète la croyance dans les ressources inhérentes à
l’homme et à son environnement. L’homme est perçu comme fort et compétent plutôt que faible et handicapé. Si une pierre a été déposée sur une
plante en croissance, elle va gêner cette croissance et sa vie. Comme ce
livre l’explique, la thérapie brève consiste à enlever cette pierre de la vie
des gens afin qu’ils puissent grandir. Yves Doutrelugne a compilé dans ce
livre certaines idées des plus efficaces sur la thérapie brève. Au-delà des
méthodes et techniques décrites dans ce livre, on perçoit entre les lignes
bienveillance et compassion. Elles reflètent la gentillesse et le sérieux qu’il
met dans ses thérapies et dans ses enseignements.
Bill O’HANLON
Professeur de psychologie à l’Université d’Indiana en Pennsylvanie
1
Historique et concepts
■
La naissance de l’École de Palo Alto,
l’influence de Milton H. Erickson
Durant la Seconde Guerre mondiale, des universitaires réfugiés aux
États-Unis venus d’horizons très différents, vont fonder l’École de Palo
Alto à l’origine de l’approche systémique. Grégory Bateson, né en 1904,
biologiste et anthropologue, est considéré comme le père du groupe de
Palo Alto. En 1936, il écrit La cérémonie du Naven (Iatmul, Nouvelle Guinée). L’idée majeure de cet ouvrage est que le comportement d’un individu découle non seulement des processus intrapsychiques, comme l’avait
décrit Freud, mais aussi de la relation de cet individu avec son entourage.
On ne peut connaître une fleur sans connaître son jardin… L’idée de la
systémique ou étude des systèmes humains prend naissance…
À la même époque, Warren Mac Culloch vient d’écrire Les propriétés des
systèmes cybernétiques, ouvrage dans lequel il décrit le maintien de systèmes
en équilibre par les feedback – ou rétroactions – positifs ou négatifs et
Norbert Wiener définit la cybernétique comme «la science du contrôle et de
la communication chez l’animal et les machines».
En 1955, Bateson et Jurgen Ruesch publient un ouvrage commun, traduit
en 1988, Communication et société, dans lequel ils établissent les bases de
l’approche cybernétique de la communication. Bateson reçoit une bourse
pour étudier le «rôle des paradoxes de l’abstraction dans la communication».
Il engage John Weakland, son ex-élève en anthropologie, Jay Haley et
William Fry. L’équipe s’installe à Palo Alto, dans la baie de San Francisco.
Cette équipe étudie alors tous azimuts le comportement des loutres au zoo de
San Francisco, l’humour, la création artistique, l’entraînement des chiens
d’aveugles, la communication des ventriloques avec leur poupée, le discours
étrange des schizophrènes.
Les règles d’une relation ne sont pas définies une fois pour toutes. Il y a
une perpétuelle adaptation réciproque, consciente ou non: il s’agit d’un
processus à feedback. Tout ce qui vit s’adapte, tout ce qui ne s’adapte pas
meurt: cela est vrai tant pour le biologique que pour le relationnel.
2
Historique et concepts
Ainsi est né le groupe de Palo Alto. Il entretient des liens étroits avec
Milton Hyland Erickson (1901-1980), un psychiatre américain, que le livre
de Jay Hayley Un thérapeute hors du commun fit connaître. Ce psychiatre
étonnant présente plusieurs handicaps physiques: il est daltonien, ne connaît comme couleur que le pourpre, est atteint de surdité tonale, et souffre,
encore en 1952, des séquelles d’une poliomyélite contractée à 17 ans. Il utilise ses handicaps comme autant de façons de découvrir le monde différemment: observer ce qu’il peut ressentir, ce que les autres font, etc. Ceci
explique peut-être son sens aigu de l’observation des indices minimaux perceptibles, chez lui comme chez les autres, ainsi que son étonnante créativité
et son opiniâtreté. Sa créativité nous a légué un répertoire illimité de stratégies déconcertantes. Il parle le langage de ses patients et l’épisode de «la
salade de mots» en est un exemple au premier degré.
Un patient hospitalisé souffrait de jargonaphasie : son langage était incompréhensible. Erickson demanda à sa secrétaire de prendre en sténo des pans
entiers du charabia de ce patient : il les mémorisa et alla répéter au patient
ce discours insolite pendant des heures, à longueur de semaines… D’abord
et longuement sans réponse ; puis une phrase à la fois, le contact verbal
reprit et le patient finit par quitter l’hôpital.
Il est passé maître dans l’art de reconnaître, d’accepter, d’augmenter et
d’utiliser les valeurs de son patient: ce style utilisationnel sera longuement
décrit dans cet ouvrage. Il a profondément modifié l’utilisation de l’hypnose
en thérapie, au point que l’on parle couramment d’hypnose éricksonienne
pour évoquer l’hypnothérapie actuellement enseignée et pratiquée.
Bateson entretenait une longue et studieuse amitié avec Erickson dans ses
recherches sur la communication. En 1953, Jay Haley et John Weakland
entameront avec Erickson un long travail sur la confusion, les paradoxes et
les doubles liens, au cours de visites hebdomadaires à Phoenix. Des années
plus tard, Haley cessera un moment son activité professionnelle pour tenter
de décoder les stratégies si efficaces d’Erickson. Il classa les cas d’Erickson
dans Un thérapeute hors du commun en fonction du cycle de vie: enfance,
adolescence, mariage et travail, éducation des enfants, départ des enfants,
etc. convaincu que les symptômes, quels qu’ils soient, témoignent d’une difficulté d’adaptation à un contexte de vie qui change… Cummings a repris
cette idée évidente pour les pilotes de courses: il y a plus de danger et
d’accidents dans les virages que dans les lignes droites. Sans établir point
par point, le bilan de l’influence d’Erickson sur les travaux de l’École de
Palo Alto, retenons que l’influence de l’hypnose sur la thérapie brève tient
peut-être plus aux qualités de communication qu’elle développe chez le
thérapeute qu’à son utilisation même: observation des indices minimaux,
utilisation du verbal et du non-verbal, etc. Pour Erickson, bien plus que les
techniques, c’est la relation thérapeutique qui guérit: la technique est au service de la relation plutôt que l’inverse.
La naissance de l’École de Palo Alto, l’influence de Milton H. Erickson
3
Un point essentiel divise Grégory Bateson d’un côté, son équipe et
Erickson d’autre part. Bateson est très respectueux du système qu’il
observe: en scientifique pur. Il cherche à le décrire et non à le modifier. Il
prendra ses distances par rapport au changement – prôné par ses disciples
et par Erickson.
En 1958, Don Jackson, Virginia Satir et Jules Ruskin créent le Mental
Research Institute (MRI) de Palo Alto qui publie plusieurs ouvrages
consacrés à la communication. Ils définissent ainsi les bases des connaissances actuelles en ce domaine. Des noms prestigieux s’ajoutent à l’équipe
tels que ceux de Paul Watzlawick, Jay Haley, John Weakland, etc.
Don D. Jackson, psychiatre et psychanalyste, appliquera les théories
cybernétiques à l’un des plus anciens systèmes humains: la famille. Il dira
ainsi que «Ce n’est pas que la famille soit déséquilibrée par ce membre
malade; en fait, son équilibre repose sur la maladie de celui-ci, qu’elle
tend à préserver comme telle». C’est le symptôme qui permet l’homéostasie (équilibre) de la famille. Ainsi naquirent les thérapies systémiques et
familiales, classiques (TSC).
En 1967, Paul Watzlawick, John Weakland, Richard Fisch et Arthur
Bodin créent une clinique de psychothérapie, le Brief Therapy Center
(BTC) qui est, en quelque sorte, le troisième groupe de Palo Alto: dans la
logique cybernétique des systèmes humains, il se focalise sur la résolution
de problèmes relationnels répétitifs. C’est là que sont nés les outils et les
grilles d’intervention dont nous parlerons sous le nom de thérapie systémique brève ou TSB.
Au fil de leurs observations et réflexions, les chercheurs du BTC remarquèrent que la personne confrontée à une difficulté cherche, avec bon sens et
bonne volonté, des solutions qui la plupart du temps sont efficaces. Dans
l’écrasante majorité des cas, le bon sens supprime la difficulté: ces personnes
là ne consultent pas.
Dans quelques cas, les solutions tentées sont inefficaces : le patient
persévère – avec la même logique et la même bonne intention – à tenter de
supprimer sa difficulté par des solutions apparemment différentes, mais qui
ne sont en réalité que des variantes – tout aussi inefficaces – des solutions
antérieures. Il concrétise ainsi le proverbe français «plus cela change, plus
c’est la même chose». Watzlawick parle de changement 1. Le patient aboutit
ainsi – par des efforts de plus en plus pénibles et répétés – à constater
l’échec de ce type de solutions, tout en ayant l’impression d’avoir – comme il
dit – «tout essayé». En cours de route, bien souvent, il désespère…
Les chercheurs du BTC aboutirent ainsi à la conclusion que, dans ces cas-là,
paradoxalement, les solutions tentées par le client entretiennent le problème. Les problèmes chroniques deviennent ainsi plus exactement des problèmes entretenus par des tentatives de solutions basées sur une erreur de
type logique. En deux mots, c’est la solution qui est le problème.
▲
4
▲
suite
Historique et concepts
La solution nouvelle, le changement 2, consistera donc essentiellement à
arrêter les tentatives de solution préalables, celles qui créaient ou entretenaient le problème. Ne pas faire plus de choses qui ne marchent pas.
Les solutions tentées par le client, apparemment logiques, étaient
paradoxalement inefficaces. Il y avait une erreur logique, un paradoxe. En
toute logique, je peux dire : «Le bon sens qui ne fonctionne pas, ce n’est pas
le bon sens!»
Pour sortir de ce paradoxe, nous utiliserons l’intervention paradoxale : il
s’agit d’une solution apparemment illogique, contraire au bon sens, c’est-àdire paradoxale, proposée par le thérapeute et qui curieusement fonctionne. Curieusement? À première vue oui, mais elle ne fait que corriger une
erreur logique. Il n’y a rien de plus logique qu’une intervention paradoxale!
Les continuateurs…
Les illettrés du futur ne seront pas ceux
qui ne savent ni lire ni écrire, mais ceux
qui ne sauront pas apprendre,
désapprendre et réapprendre.
Alan TOEFFLER, Le choc du futur
Nicholas Cummings
Ce psychologue américain, peu connu en Europe, est un «monstre
sacré» dans le champ de la psychothérapie aux États-Unis au travers des
Managed Cares.
En 1930 dans le désert de Mojave en Californie du Nord, Henri J. Kaiser
crée un chantier de génie civil de grande envergure. Pour assurer les soins de
santé aux ouvriers, aux cadres et à leur famille dans cette contrée inhospitalière, il confie au docteur Sidney Garfield la création d’un service de santé
innovant: le premier HMO (Health Maintenance Organization) est né et
avec lui le système de paiement par capitation. C’est un paiement forfaitaire
par personne et par mois qui couvre les soins de santé. Ces HMO devinrent
publics en 1946: ainsi naquirent le Kaiser Foundation Health Plan et son
Kaiser Permanente Medical Group. Le HMO du Kaiser Permanente démontre que 60% des patients consultant un médecin n’ont pas de maladie physique. On les appelle d’abord «hypochondriaques» puis, mieux,
«somatiseurs». Ce sont des personnes qui, à l’occasion d’un problème émotionnel consultent pour un symptôme physique. Ils se présentent en consultation médicale et y reçoivent des soins médicaux. Le Dr Sidney Garfield les
fera traiter par un psychologue et non par un psychiatre ou autre médecin,
afin d’éviter de prolonger le cercle vicieux. Nicholas Cummings démontre
Les continuateurs…
5
(1968) la réduction de la consommation médicale après une telle intervention
psychologique ou medical cost offset. L’argument le plus puissant en faveur
des avantages de cette méthode est l’évidence que cette intervention diminue
l’utilisation inappropriée de soins médicaux. La thérapie brève permet de
réduire de 62,5% les coûts médicaux dans les cinq années qui suivent
(Follette et Cummings, 1967). Cette étude fut validée par vingt-huit autres
études ultérieures, et fut à la base de la première génération de medical cost
offset. La seconde génération fut basée sur le Projet Hawaï réalisé par Cummings et ses collaborateurs au sein d’American Biodyne. Ce projet clarifie
l’impact de cette intervention sur les différents groupes de somatiseurs. La
troisième génération naquit en 1996 suite à la Fort Bragg study.
Fin des années cinquante, Cummings développe la «HMO-thérapie»:
dans un cadre organisé de pré-paiement et de financement par capitation, les
soins de santé mentale sont intégrés à ceux concernant la santé physique. La
«santé comportementale» sort de l’artisanat pour être diffusée à grande
échelle: elle réduit l’hospitalisation psychiatrique, favorise les psychothérapies efficaces en réduisant les coûts. Elle favorise également la recherche sur les résultats et s’impose, à partir de la Californie, à toute la Côte
Ouest puis à l’ensemble des États. Actuellement, les soins de santé mentale
rejoignent davantage encore les soins de santé physique, la compétition
s’installe et les modèles se multiplient. Ces soins s’intègrent en médecine
générale. Des associations de consommateurs voient le jour.
Ce qui frappe, chez ce psychologue innovant, doublé d’un entrepreneur
toujours actif à quatre-vingts-ans, c’est l’adéquation de sa personnalité et
de son œuvre au modèle social américain. On peut dire qu’il a consacré sa
vie à mettre en application la philosophie de la thérapie brève telle qu’il l’a
connue en dirigeant pendant deux ans le MRI de Palo Alto. Aux ÉtatsUnis, on lui reconnaît dans le monde des Managed Cares:
– une diffusion de la thérapie brève à travers tout le pays;
– une action de prévention très efficace;
– une recherche clinique par l’intégration d’une quinzaine de modèles
d’analyse et de thérapie doublée d’une évaluation continue des protocoles
thérapeutiques avec adaptation constante.
Frank Farrelly
Frank Farrelly est un assistant social américain qui a publié fin 1974
un livre intitulé Provocative Therapy. En travaillant avec Carl Rogers, il
commit quelques «erreurs» par rapport à la méthode de ce dernier. Ces
«erreurs» étant efficaces dans la thérapie, il se mit à cultiver ce style et à
animer des ateliers un peu partout dans le monde. Travaillant en solo, sans
conceptualiser une théorie bien novatrice, il a poussé en borderline de la
thérapie paradoxale une série d’outils d’un style très personnel décrits
dans son livre d’un style très personnel. Chaussé de ses bottes américaines,
6
Historique et concepts
éclatant d’un rire gargantuesque, usant d’un vocabulaire parfois grossier, il
pousse rapidement l’intervention paradoxale à l’absurde. Toute intervention paradoxale conduit vite à l’absurde et c’est cette absurdité qui change
le regard du patient sur sa situation (confusion, recadrage). Mais l’École
de Palo Alto le fait dans un langage aussi diplomatique que Farrelly le fait
de façon provocatrice.
Farrelly ne laissera sans doute pas une empreinte indélébile mais un
nom, un style. Il imite, verbalement et non verbalement le client, caricature
ce que celui-ci dit de façon à obtenir de lui une forte implication émotionnelle. Il utilise la provocation, l’humour, et la dérision. Il exagère les problèmes des clients, suggère des avantages absurdes de garder le problème,
redéfinit le problème d’une façon que le client préfèrerait ne pas entendre,
rejette la faute sur le monde entier (si le client se sent responsable) et propose des solutions impraticables qui seraient pires que la situation actuelle.
Il continue quand le patient lui dit d’arrêter, écoute d’une allure distraite ce
que le patient présente avec force, explicite à haute voix ce que le client se
dit bien souvent de manière interne, commente le non-verbal, fait préciser
ce que le patient laisse dans l’ombre… Il caricature les limites du client et
réduit ses possibilités de changement à tel point qu’il provoque le client à
mettre de l’énergie pour se défendre contre ses attaques outrancières plutôt
qu’à se persuader et d’essayer de persuader le monde entier de son impuissance et de l’aspect lamentable de sa vie. Sans déclarer utiliser l’hypnose,
il en utilise plusieurs ressorts…
Ce type de travail mobilise très rapidement les ressources du patient
mais demande un sens clinique et une expérience certaine de l’intervention
paradoxale doublés d’une bienveillance totale, garante d’un rapport
sécure.
Steve de Shazer et Bill O’Hanlon: la thérapie orientée
vers les solutions. Les «Solutionnistes»
Steve de Shazer et son équipe du Centre de thérapie familiale brève de
Milwaukee ont étudié les thérapies en général dans une vaste réflexion
en position méta. L’École de Milwaukee (Steve de Shazer, Insoo Kim
Berg et leur équipe) d’une part, Bill O’Hanlon d’autre part, pour ne citer
qu’eux, ont écrit une série de livres dont plusieurs traduits en français.
L’École de Bruges, avatar belge de ce courant, s’est particulièrement
intéressée à ses applications en alcoologie sous l’impulsion du Docteur
Luc Isebaert. L’une de ses caractéristiques est de proposer d’emblée à la
personne qui souhaite se sevrer soit d’arrêter définitivement, soit de
s’offrir la possibilité de reprendre une consommation modérée d’alcool
plus tard. Ses résultats sont encourageants dans un domaine habituellement considéré comme plutôt désespérant…
Les continuateurs…
7
L’École de Milwaukee, comme on a coutume de l’appeler maintenant,
mène une véritable recherche dans ce domaine. Son analyse des processus en jeu dans la thérapie, ses évaluations chiffrées et comparées aux
autres études publiées dans d’autres contextes, l’informatisation même
d’un certain nombre de procédures à des fins de recherche soulèvent des
questions fondamentales, sans doute plus importantes que l’apport de
réponses voire de recettes spécifiques. Ceci dit, leur méthodologie s’affinant au fil du temps permet d’atteindre plus vite et mieux encore l’objectif de la thérapie. Cette remise en question de nos certitudes et acquis est
un régal pour ceux qui l’acceptent, tant au niveau de la réflexion que de
l’action.
La thérapie brève basée sur les solutions est née dans le creuset de
l’École de Palo Alto, particulièrement à l’occasion des rencontres amicales
entre Steve de Shazer et John Weakland. Son travail met davantage
l’accent sur ce qui marche déjà – les exceptions au problème – et sur les
ressources présentes.
Francine Shapiro: l’EMDR (Eye Movement Desensitization
and Reprocessing)
En 1989, Francine Shapiro, PhD californienne qui fut Senior Research
Fellow au MRI de Palo Alto, décrit une méthode qu’elle intitule Eye
Movement Desensitization and Reprocessing ou EMDR. En faisant faire
au patient des séries de mouvements des yeux, elle l’expose au souvenir
traumatique comme dans une désensibilisation puis opère une restructuration cognitive. Shapiro utilisa au départ un mouvement de va-et-vient
des doigts du thérapeute devant le visage du patient: celui-ci était invité
à suivre ces mouvements sans bouger la tête, par des mouvements des
yeux (d’où le nom initialement donné par Shapiro à cette méthode). Par
la suite, des stimuli auditifs et kinesthésiques furent également utilisés.
Le nombre de stimuli répétitifs et le nombre d’étapes du processus (initialement huit) furent modifiés par différents praticiens dans différents
pays amenant des appellations diverses pour des variantes nombreuses.
Initialement utilisée dans le PTSD (état de stress post-traumatique), cette
méthode l’est actuellement de façon beaucoup plus large dans de nombreuses situations cliniques dans lesquelles le patient crée un lien entre
un événement vécu comme traumatisant et sa symptomatologie, physique et psychique.
À ce titre, l’EMDR nous paraît devoir faire partie intégrante du bagage
du thérapeute bref actuel. Nous pensons, contrairement à d’autres, que
cette méthode peut être acquise en une ou deux journées de formation –
supervision par les thérapeutes compétents qui s’y intéressent, ce qui rend
la chose facile et peu coûteuse. Les hypnothérapeutes y trouveront bien
des points communs avec leur pratique.
8
Historique et concepts
Principes de bases de l’EMDR
C’est une technique simple qui combine une exposition et une restructuration cognitive. Pour l’essentiel, dans ses grandes lignes, on peut dire que
l’EMDR et ses variantes se pratiquent de la façon suivante:
– Après une anamnèse fouillée, générale et spécifique, le patient est
informé de la procédure, de ses résultats, de ses limites et de ses risques.
Comme en hypnothérapie, un endroit de sécurité est retrouvé, un signal de
pause est installé;
– Commence alors la recherche des cinq paramètres qui vont être utilisés:
- une cible, sorte de cliché instantané choisi dans l’expérience traumatique pour la représenter
- une cognition négative concernant le patient issue de l’expérience
traumatique, perturbante, généralisable à d’autres contextes et encore
présente aujourd’hui
- une cognition positive, inverse de la précédente, à atteindre: c’est
l’objectif cognitif de la thérapie
- une échelle (VOC) sur laquelle le patient évalue la valeur de cette
cognition positive (0 à 7)
- une échelle (SUD) sur laquelle le patient évalue son inconfort
émotionnel et physique (corporel);
– Ensuite viennent la désensibilisation par exposition, la restructuration
cognitive et l’évaluation de la tension résiduelle. Suivant les courants, ces
phases – initialement séparées – peuvent être imbriquées.
Le thérapeute demande au patient de se concentrer sur la cible qu’il
s’est choisie tout en suivant des stimuli (mouvements des doigts devant les
yeux, sons, tapotements) monotones, alternativement gauche – droite –
gauche. Après une série de stimuli, le patient est invité à verbaliser ce qui
lui vient à l’esprit: «Qu’est-ce que cela vous amène?», «Qu’est-ce qui
vous vient à l’esprit?». Le thérapeute redit alors au patient ce qu’il vient
de verbaliser, l’invite à rester absorbé dans les idées exprimées et recommence une série de stimuli. Et ainsi de suite une dizaine de fois.
À la fin de cette dizaine, une évaluation par échelles est proposée:
l’évaluation de la cognition positive (VOC) étant censée croître au fil du
temps alors que celle de l’inconfort physique et émotionnel (SUD) est censée décroître progressivement. L’évolution de ces paramètres sur les
échelles peut être très différente d’un cas à l’autre et n’est pas toujours le
reflet fidèle de l’évolution clinique ultérieure. Puis les séries de stimuli
alternés se poursuivent concomitantes d’une fixation de l’attention. Après
chaque série d’une dizaine, il y aura une verbalisation; après chaque
dizaine de séries, il y aura les évaluations VOC et SUD.
Hypnose et EMDR
9
La phase de verbalisation peut prendre des tournures très diverses, révélant le processus en cours durant les stimuli alternés. Souvent, il s’agit au
départ du simple défilé chronologique des événements à partir du cliché
choisi, comme si la touche play du magnétoscope avait été enfoncée. Ces
phases sont peu contributives. À certains moments, d’autres processus surviennent. Par exemple, une patiente décrit un travelling arrière, technique
classique en hypnothérapie. Elle lui permet de transformer la scène
d’inceste: la patiente prend de la distance physiquement, mais aussi sur le
plan cognitif, somatique et émotionnel: «C’est un homme, ce n’est plus un
père», «Cela se passe sur une scène», «Il y a des gens autour», «Cela ne
me concerne plus», etc. Une autre patiente s’imagine capable d’agir autrement dans l’expérience traumatique: elle réalise ainsi la cognition positive,
faiblement évaluée sur l’échelle VOC au départ. Elle est capable de le faire,
elle le fait, elle le vit aussi d’une façon très différente sur les plans physique,
cognitif et émotionnel. Elle a spontanément vécu une projection dans le
futur telle que Milton Erickson la pratiquait: la patiente se voit «guérie».
Dans ces deux cas, les patientes vivent cela – c’est une caractéristique de
l’état hypnotique – «comme si c’était vrai». D’où l’impact thérapeutique
majeur et durable. C’est une «expérience corrective émotionnelle» au sens
d’Alexander. La différence majeure avec l’hypnothérapie, c’est qu’ici,
l’outil thérapeutique n’est pas spécifiquement suggéré au patient par le thérapeute mais «inventé» et élaboré par le patient.
Une autre patiente, dessinatrice de bandes dessinées, donc très visuelle,
verbalise ces simples mots «vert», «banane», «une route», «nuage» etc.
Elle a beaucoup progressé cliniquement sans que son thérapeute ne comprenne quoi que ce soit au chemin parcouru (Erickson disait que
«l’inconscient peut rester inconscient»). Ce qui permet, en thérapie brève
et en hypnothérapie éricksonienne, de ne pas passer par une nécessaire
prise de conscience, ni chez le patient ni chez le thérapeute, contrairement
à de nombreuses autres écoles.
La restructuration cognitive et l’évaluation de la tension résiduelle
(body scan) se font suivant la même procédure.
Pour terminer, le thérapeute et le patient font un débriefing (au sens du
débriefing d’équipe) et une évaluation.
Hypnose et EMDR
Contrairement à ce qu’écrit Shapiro dans son ouvrage, de nombreux
hypnothérapeutes qui pratiquent l’EMDR, ou une méthode dérivée, sont
frappés par les similitudes entre ces deux méthodes de soins:
– Quant aux techniques utilisées:
- Comme en hypnothérapie, fixation de l’attention (sur la scène traumatique), monoïdéisme. Le retour à l’expérience traumatique suffit à
10
Historique et concepts
placer le patient dans un état de conscience modifié, comme le font
les flash-back.
- Comme en hypnothérapie, utilisation de stimuli monotones répétitifs: pendule, métronome, voix monotone, etc. Ces procédés étaient
déjà utilisés à l’époque de Charcot en archéo-hypnose…
- Comme en hypnothérapie, utilisation de la confusion, entre autres en
proposant deux activités simultanément: rester absorbé dans le souvenir
traumatique et suivre les stimuli alternés. Certains patients disent
d’ailleurs dès le départ qu’il leur est difficile de faire les deux choses
simultanément. Perturbant l’activité rationnelle, cette confusion facilite
le lâcher-prise et le passage à un état modifié de conscience.
- En hypnothérapie, une induction est dite fractionnée quand le thérapeute alterne des périodes pendant lesquelles il facilite un état modifié de conscience avec d’autres périodes au cours desquelles il
ramène la personne à l’état de départ. Ceci approfondit très facilement l’état hypnotique. C’est exactement le cas au cours de l’EMDR
quand le thérapeute propose des «pauses» au cours desquelles le
patient évalue sur des échelles le SUD et le VOC et récupère, avant
de replonger dans son exposition…
– Quant à l’état de conscience modifié qu’elles semblent induire:
- Le protocole EMDR est très strict, d’allure mécanique et non interprétatif. Le thérapeute doit suivre le protocole rigoureusement afin de
laisser le patient continuer son travail dans son train de pensées. Ceci
lui permet, selon nous, d’entrer en état modifié de conscience et d’y
rester en élaborant leur propre «évolution» du scénario. Les patients
se disent surpris, étonnés d’eux-mêmes; ils ne comprennent pas, ils
constatent. Ils disent que quelque chose de différent s’est passé…
Certains patients se montrent très clairement surpris par ces moments
de l’expérience. Ils utilisent pour les décrire les mots qu’utilisent les
patients quant à leur expérience hypnotique.
- Il serait intéressant de comparer ce vécu sur le plan clinique et,
pourquoi pas, d’en étudier l’imagerie cérébrale. Celle-ci a été réalisée
pour l’hypnose par les travaux pionniers de l’anesthésiste belge
Marie Elisabeth Faymonville (2003). Des arguments physiologiques
pourraient ainsi soutenir ou contredire notre hypothèse.
– Quant aux élaborations spontanées réalisées par les patients:
- Il leur est clairement suggéré que des idées, peut-être étonnantes,
peuvent leur venir à l’esprit. Que même si elles ne leur paraissent pas
logiques, ils «doivent» les laisser venir et les verbaliser.
- Les associations libres et les outils thérapeutiques «inventés» par le
patient sont des élaborations qui ne leur sont pas venues à l’état «normal», ni pendant la séance ni pendant les très nombreuses heures
vécues depuis l’expérience traumatisante.
Au-delà de l'EMDR: Éric Bardot et l'HTSMA…
11
- Ici, cette utilisation ne leur a été ni suggérée, ni proposée. Les
patients utilisent «spontanément» des techniques (travelling arrière,
projection dans le futur en se voyant guéris, etc.) qui sont enseignées
ailleurs comme des outils thérapeutiques à utiliser par le praticien.
Pour nous, la suggestion – inévitable quelle que soit l’école d’analyse
ou de thérapie à laquelle se réfère le praticien – est ici minimale en
cours de séance. Elle est, en revanche, importante par l’image qu’a
cette méthode dans le public, image elle-même majorée par l’effet de
mode et le marketing qui l’a fait connaître aux États-Unis comme chez
nous.
Il existe de nombreuses contre-indications, relatives ou absolues, à l’utilisation de l’EMDR. Il faut les évaluer au cas par cas, sachant que l’hypnose est une alternative non seulement pour le travail du traumatisme mais
aussi pour une préparation du patient à ce travail: relaxation, accroissement du sentiment de compétence et de sécurité, etc.
La situation clinique, les avantages et inconvénients respectifs des deux
méthodes et les compétences du praticien guideront son choix vers l’une
ou l’autre, voire vers l’une puis l’autre de ces méthodes. L’expérience clinique des nombreux hypnothérapeutes de nos deux associations qui pratiquent l’EMDR nous pousse à donner une priorité prudente à l’hypnose
éricksonienne – cette méthode nous paraît plus soft – quand la situation est
extrêmement critique, le patient encore particulièrement «à vif».
Au-delà de l’EMDR: Éric Bardot et l’HTSMA
(Hypnose, Thérapie Stratégique et Mouvements Alternatifs)
Travaillant comme «Facilitateur EMDR», ce pédopsychiatre nantais se
rend compte que l’accent est mis préférentiellement, dans l’enseignement
de l’EMDR, sur l’aspect cognitif de cette procédure. Ericksonien, hypnothérapeute pétri de thérapies brèves, il associe divers outils de ces deux
disciplines au protocole et aux mouvements alternatifs de l’EMDR. Son
protocole HTSMA (décrit dans notre deuxième ouvrage dans cette collection, paru en 2008) permet:
– une sécurité beaucoup plus grande en évitant les abréactions
– des indications beaucoup plus larges que celles décrites par Shapiro
– une efficacité et une rapidité de travail accrues
– une primauté de la relation sur la procédure
– un éventail de solutions quand le protocole est inefficace: exceptions,
ressources, dessin solutionniste, tissages, etc.
– et un autre mode de compréhension de la pathologie post-traumatique
(au sens large).
12
Historique et concepts
CE QU’IL FAUT RETENIR
L’histoire de la thérapie brève, dont nous parlons ici, commence dans les
années soixante à Palo Alto. La systémique voit le jour. La thérapie systémique
brève décrit la nature paradoxale des problèmes répétitifs. Un concept et une
méthodologie sont nés.
Milton Erickson influence directement le MRI de Palo Alto. Il se révèle être un
thérapeute hors du commun par les stratégies originales et efficaces qu’il
déploie, la collaboration active qu’il suscite chez le patient et, enfin, les études
et applications qu’il fait de l’hypnose en thérapie.
Nicholas Cummings, Executive Director de Palo Alto, entre dans le système
HMO de distribution des soins de santé aux États-Unis. Ses recherches dans ce
contexte le mènent à une intégration des outils de différents modèles dans
la philosophie de la thérapie brève. Recherches et développement, expansion à travers le pays vont le propulser à l’avant-scène de la thérapie brève
aux États-Unis.
Frank Farrelly est un héraut de la thérapie paradoxale et provocatrice.
Steve de Shazer, Bill O’Hanlon et d’autres à leur suite reprennent de l’œuvre
de Milton Erickson, l’utilisation des ressources du client plutôt que ses
manques et l’orientation vers le futur : ils créent la thérapie orientée vers les
solutions ou plus exactement basée sur les solutions. La notion de problème
s’efface devant celle de solution.
L’EMDR, récemment proposé par Francine Shapiro, est encore controversé.
Cet outil semble apporter une efficacité accrue dans le traitement des reviviscences et autres suites de traumatismes Il s’insère ainsi dans notre « boîte à
outils » et se révèle utile dans différents types de pathologies. Pour certains,
il ne serait qu’un mélange élégant de techniques éprouvées. Le HTSMA créé
par E. Bardot va au-delà de l’EMDR.
La thérapie brève continue d’évoluer…
2
Principes des thérapies brèves
■
«Le père de la thérapie brève est Sigmund Freud. Il a guéri, en trois
séances, un patient présentant un problème sexuel.» C’est ainsi que
Nicholas Cummings commence, avec un certain humour, ses exposés…
La notion de thérapie brève n’est pas notre propriété ni notre apanage:
d’autres – avant nous et actuellement – utilisent ce concept sur d’autres
bases, d’autres principes. Ce chapitre décrit les grandes lignes, les «fils
rouges» de ce que nous appelons aujourd’hui thérapie brève: c’est notre
modèle et il est évolutif.
Une thérapie n’est pas une analyse
La spéculation est un luxe.
Tandis que l’action est une nécessité.
Henri BERGSON
Tentons d’attribuer aux mots leur sens spécifique. Et distinguons
d’abord les mots analyse, thérapie et intervention.
Analyse
Analyser un processus ou une situation, c’est essayer de le comprendre:
c’est une démarche intelligente (intelligere: comprendre) qui donne sens.
Différentes analyses pourront donner différents sens.
Par exemple: tel patient «phobique» découvrira au cours de sa psychanalyse freudienne la cause de son problème: il a désiré sa tante à l’âge de
7 ans.
Par exemple: tel mari, en proie à des difficultés conjugales, découvrira
au cours de son analyse systémique (son génogramme étudie sa famille sur
plusieurs générations) comment il reproduit tel schéma familial.
En analyse – quel que soit le type d’analyse – des faits anciens (petite
enfance pour les uns, trois générations précédentes pour les autres…)
seront recherchés. Leur authenticité historique est déjà contestable quand
on connaît le peu de fiabilité et la manipulation inconsciente de notre
mémoire autobiographique. Il s’agit d’hypothèses.
14
Principes des thérapies brèves
Puis un lien va être établi entre ces faits et l’état actuel de la personne, une
causalité linéaire toute aussi discutable: qui au monde peut certifier de façon
définitive la véracité de ce lien? Ce lien est donc lui aussi une hypothèse.
Combien – de chaque côté de la relation analytique – acceptent qu’il s’agit
d’hypothèses ou, comme le dit Thierry Melchior, de «co-création de sens»?
Thérapie
La thérapie, c’est le soin. Être thérapeute, c’est soigner.
Pour nous, la connaissance du supposé pourquoi ancien n’est ni nécessaire ni suffisante pour changer. Les hypothèses des analyses ont un côté
déterministe. Peu importe qu’elles soient vraies ou fausses, la seule chose
qui compte sera l’usage – utile ou destructeur – qui en sera fait.
La plainte caractérise le début d’une intervention: quelqu’un se plaint,
pas forcément celui que l’on désigne comme perturbé d’ailleurs. La psychologie, la psychiatrie, l’analyse et de nombreux courants thérapeutiques
se réfèreront chacun à leur lecture propre: chaque courant a son langage,
ses étiquettes. Le courant systémique, issu de Palo Alto, tentera d’éviter ce
type d’étiquette: il se voudra non normatif. Il quittera les classiques de la
psychopathologie pour ne parler que de problèmes. La TOS (thérapie
orientée vers les solutions) parlera de solutions, pas de problème. Cette
distinction, nous le verrons, a d’importantes conséquences pratiques.
Intervention
Intervenir dans le cours d’un processus, c’est agir sur lui. Il n’est pas
nécessaire d’être dans le soin pour intervenir dans un processus, pour en
modifier le cours. Dans le domaine social et en entreprise, des dysfonctionnements relationnels peuvent être aidés dans le cadre de ce modèle.
C’est une méthode de résolution de problèmes (problem solving) qui peut
être utile dans des problèmes d’équipe, d’association, de famille, etc.
Pourquoi ce distinguo?
– Pour que chacun clarifie ce qu’il fait, se positionne par rapport à la
plainte et aux autres offres existantes pour y répondre.
– Pour que celui qui consulte sache à qui il s’adresse et dans quel but:
- tel patient vient-il pour comprendre ou pour moins souffrir?
- faut-il connaître les causes?
- une prise de conscience est-elle nécessaire? Que faut-il amener au
conscient?
- la longueur est-elle indispensable? Est-elle signe de qualité? Une thérapie brève est-elle superficielle et donc synonyme de perte de temps?
La brièveté
15
– Pour que le consultant et le consulté soient bien sur la même longueur
d’ondes quant aux buts et moyens de leur travail commun:
- est-il normal que mon enfant n’aille pas mieux après trois ans de
consultations chez tel analyste?
- pouvez-vous me faire de l’hypnose? Je suis ravie de l’analyse que
j’ai entreprise il y a x années mais je vais de plus en plus mal sur le
plan anxieux et j’ai, entre-temps, triplé ma dose de médicaments…
Les consultants apprécieraient une communication plus claire à ce sujet.
Elle éviterait des quiproquos douloureux. Trop de patients se font aider
sans trop savoir dans quelle voie ils s’engagent.
Ceci dit, il est heureux que chacun puisse trouver chez nous ce qu’il
désire. Que celui qui désire comprendre puisse entreprendre une démarche
de type analytique: psychanalyse, analyse systémique ou autre. Et que celui
qui souhaite une thérapie, brève ou longue, puisse le faire aussi. Il est heureux, sur le marché aux fruits de la ville et quels que soient les fruits que je
propose aux passants, que d’autres proposent d’autres fruits. Les pommes ne
sont pas supérieures aux poires, pêches, bananes, groseilles ou abricots. Le
règne de la pensée unique, fusse la mienne, serait à mon sens un désastre…
Un psychologue de 30 ans consulte pour « faire de l’hypnose » : il trompe sa
femme avec des prostituées et boit en cachette. Il a entrepris une psychanalyse qui, à ses dires, « patine » : il n’avance plus… Son souhait est de comprendre pourquoi il fait cela, pas de changer. Le changement viendra par
surcroît et passe forcément, à ses yeux, par une compréhension des supposées causes passées de sa situation actuelle. Démarche parfaitement respectable mais à laquelle je suis incapable de répondre. Je lui ai proposé de
consulter un hypnoanalyste, moi je pratique l’hypnothérapie.
La brièveté
La vie est trop courte pour mépriser une aide, aussi petite soit-elle,
que l’on peut donner ou recevoir.
André COMTE-SPONVILLE
La brièveté? Une conséquence, pas un but…
Vous qui lisez ces pages, vous avez votre petite idée…
De quoi s’agit-il:
– des dix séances de Palo Alto?
– pas plus de 25 séances, sinon ce n’est pas bref? Mais pourquoi 25 et
pas 15 ou 35?
– faut-il compter en mois? En années? En nombre de séances?
16
Principes des thérapies brèves
Pour nous, l’expression de Budman et Gurman time-sensitive paraît la
plus adéquate. Elle correspond à l’idée anglo-saxonne «Keep eyes on the
ball», garde les yeux sur la balle. Pourquoi sommes-nous là? Quel est
l’objectif? Ce que nous faisons concourt-il à l’objectif? Question à nous
poser à tout moment. C’est pourquoi on parle de «thérapie focalisée,
ciblée» et de thérapie stratégique.
Pour Cummings (1977), le patient recevra le nombre de séances dont il
a besoin et il fait le constat que:
– 85% des patients vus viennent moins de 15 fois (moyenne = 8,6);
– 10% ont une thérapie longue (parfois plus de cent séances, moyenne =
17,2);
– 5% seront vus tout au long de leur vie.
On retrouve cette approche time-sensitive dans le «contrat thérapeutique»
de Nicholas Cummings. Il constitue pour nous une définition de la thérapie
brève:
« Le patient a droit au soulagement le plus rapide, le plus complet et le plus
durable possible de sa souffrance et ce de la façon la moins envahissante qui
soit. Je ne lui demanderai rien d’illégal, rien d’immoral, rien d’impossible. En
contrepartie, il fera tout pour me rendre inutile aussi vite que possible. »
Ce que nous résumons dans une affiche dans notre salle d’attente par:
« Je ne vous abandonnerai jamais… si vous faites tout pour me rendre
inutile aussi vite que possible. »
Cette phrase paradoxale annonce une longue dépendance… qu’elle
annule aussitôt. Elle annonce l’activité des deux protagonistes, patient et
thérapeute, bien loin de la neutralité prônée par d’autres!
Il nous arrive alors de la renverser:
« Je vous abandonnerai sûrement si vous ne faites pas tout pour me rendre
inutile aussi vite que possible… »
Elle est aussi explicite dans une autre affiche de la salle d’attente de
services sociaux avec lesquels nous avons travaillé:
« Aide toi et le service t’aidera. »
Un humoriste a dit «La thérapie brève ne réussit pas plus souvent, elle
rate plus vite». Nous aurons l’occasion d’y revenir en abordant la question
du touriste – plaignant – client.
La brièveté est la conséquence d’une façon de penser et d’agir.
La systémique
17
Pourquoi la brièveté?
Dominique Megglé dit: «Je ferai voir le diable à celui qui voudra me
donner du bref si j’ai besoin de long». Cette petite phrase, rapportée de
mémoire et discutée depuis lors avec son auteur, en dit long sur notre
façon de voir… Nous ne ferons pas du bref à tout prix. Cummings préfèrera dire que «Le patient aura le nombre de séances et le rythme dont il a
besoin: ni plus, ni moins».
Et pourtant nous apprécions cette brièveté! Quand la souffrance est là,
elle est humainement détestable et c’est un devoir moral que de la combattre si la personne qui souffre le demande! C’est là que le contrat thérapeutique parle du «soulagement le plus rapide et le plus complet possible».
Ceci est d’autant plus vrai qu’autour du patient, c’est tout son système qui
souffre: conjoint, enfants, parents, collègues de travail, etc. Que nous
allions bien ou mal, tout le monde en profite.
Des raisons économiques personnelles – le patient n’a pas forcément un
budget énorme à consacrer à ses soins – et sociales – la sécurité sociale
chez nous, les assurances privées ailleurs – visent davantage à l’efficience,
c’est-à-dire à l’efficacité au meilleur coût. C’est une dimension que nous
pourrons de moins en moins ignorer dans l’avenir.
Le rythme des séances
Notre habitude est, sauf exceptions reprises dans le texte ou en raison de
la détérioration clinique, de ne pas avoir de rythme fixe. Par pragmatisme,
nous nous revoyons quand la tâche est faite, quand l’étape suivante est à
travailler. Nous ne nous voyons pas à date et heure fixe: ce n’est pas le
rendez-vous du café du commerce mais un travail dans lequel les protagonistes sont «sensibles au temps».
La systémique
Une vision interactionnelle
En pratique, cela signifie par exemple – pour le médecin généraliste que
je suis – que quel que soit le type de plainte amenée par le patient: physique (maux de dos, de tête, de ventre, etc.), émotionnelle (anxiété, tristesse,
colère, etc.), comportementale (apathie, violence, boulimie, etc.), au-delà
de l’approche médicale traditionnelle, je me poserai inévitablement la
question: «Qu’est-ce qui ne va pas dans ses interactions?». Ce faisant,
j’inclurai le patient dans les systèmes dans lesquels il évolue. Chacun de
nous appartient à différents systèmes humains: par exemple, famille d’origine, famille actuelle, milieu de travail, club sportif, cercle artistique ou
culturel, groupement philosophique, spirituel, syndical, politique, etc.
18
Principes des thérapies brèves
FIG. 2.1. – La marguerite, symbole de l’ensemble des différents systèmes humains.
Chacun de nous est à l’intersection de plusieurs de ces systèmes, qui sont
autant de pétales dont l’ensemble forme une marguerite (fig. 2.1).
Notre intervention devra tenir compte du fait que chaque pétale, chaque
système a ses objectifs, ses lois et son éthique. C’est un cadre d’intervention différent du cadre voisin. Notre éthique devra s’adapter à chaque
cadre de travail.
D’autre part, les études sur la communication s’intéressent à l’interaction entre personnes, on peut déjà décrire ce type de boucles (fig. 2.2) où A
et B peuvent être des personnes ou des groupes:
A× B
Il s’agit de situations où:
– une personne est en interaction avec une personne;
– une personne est en interaction avec un groupe;
– un groupe est en interaction avec un groupe.
Par extrapolation, nous travaillerons aussi des situations où une personne est en interaction avec un événement de vie: par exemple, l’interaction entre le patient et un risque – la peur – et celle du patient en
interaction avec une perte – la dépression. Ainsi, la notion de dépression
réactionnelle de type linéaire «il déprime parce qu’il a été licencié»
cèdera-t-elle le pas à une idée plus circulaire: les nombreuses réactions
possibles suite à une perte, lesquelles seront différentes interactions,
comme dans le jeu de l’écharpe (cf. infra).
A (Patient) × B (Événement de vie)
19
La systémique
FIG. 2.2. – Boucles relationnelles.
La cybernétique relationnelle
Bateson et son équipe ont appliqué les concepts de la cybernétique aux
interactions humaines. En thérapie, notre lecture de la réalité se fera à
travers «notre trou de la passoire»: la cybernétique dans les systèmes
humains. Nous laisserons à de très bons ouvrages plus théoriques les
discussions passionnantes sur ces thèmes: nous n’en retiendrons qu’un
ensemble de données utiles à notre travail thérapeutique au quotidien.
LINÉARITÉ, CIRCULARITÉ ET PONCTUATION
«Si notre enfant fait des bêtises, c’est que nous l’avons mal élevé.» «S’il
se suicide, ce sera de ma faute.» Quelle est la structure de ce raisonnement?
Je débarque de l’avion de 16 h 30 à Ouagadougou. Je suis le dix-septième
passager à descendre la passerelle. Un tireur me tire une balle dans la tête: il
s’était juré d’abattre le dix-septième et c’était moi! Il semble y avoir une
relation linéaire entre l’arme de l’agresseur et la tête de la victime: celle-ci
semble, d’après les éléments dont nous disposons, être la «pure victime» de
son agresseur. Suis-je «partie prenante» de mon problème? Certains le
diront parce que j’étais là… Mais il faut bien être quelque part! En revanche, n’ayant pas eu l’occasion de répondre à mon agresseur, je peux qualifier notre interaction de linéaire. Si par contre, un agresseur m’accoste en
rue et exige de moi quelque chose sous la menace d’une arme, ma réponse
verbale et non verbale «ferme la boucle» de la circularité.
Un bébé de 6 mois subit l’inceste de son beau-père: est-il «partie prenante» de son problème?
Il semble qu’il y ait dans ces deux exemples, d’une façon assez claire,
un agresseur et une victime, et que l’on puisse écrire la relation linéaire
suivante:
A∅B
20
Principes des thérapies brèves
Il arrive donc que dans certaines circonstances, relativement rares, la
relation puisse être qualifiée de linéaire. Le plus souvent, les «retours» de
B vers A créent assez vite une circularité qui convient mieux pour décrire
nos interactions.
Les termes «linéaire» et «circulaire» seront attachés à l’idée de causalit. On parlera de:
– causalité linéaire, A cause B: A ⇒B;
– ou de causalité circulaire: A ⇔B.
Les étapes de l’interaction peuvent s’écrire A ∅ B, B ∅ A, A ∅ B,
B ∅ A, etc.
La relation est décrite comme circulaire: où commence un cercle?
Les conséquences pratiques de cette façon de voir les choses sont
importantes. Dans une interaction circulaire répétitive (dans le couple,
dans la relation parent – enfant, etc.), il n’y a plus d’agresseur et d’agressé,
de cause et de conséquence, de coupable et de victime. Il y a deux acteurs
aux actions interconnectées qui se renvoient la balle: chacun peut à
chaque instant modifier le cours du jeu, de la relation. Chacun est moteur,
co-auteur de la situation. Et donc moteur et co-auteur du problème dont –
par ailleurs – il se plaint… Pas facile à accepter! En thérapie, le patient a
davantage tendance à se plaindre du comportement de l’autre que de
décrier le sien! Quand l’autre, étant ce qu’il est, a envers moi un comportement difficile à vivre pour moi, ma réponse permet-elle que ce comportement s’arrête ou qu’il continue? Ma tentative de solution est mon
problème. Ma nouvelle tentative de solution sera la solution si elle interrompt notre boucle répétitive. Quand mon problème se répète, c’est donc
que le type de solutions que j’utilise est répétitivement inefficace. À moi
de sortir de ce type de solutions.
La ponctuation (fig. 2.3), c’est une décision arbitraire d’interrompre la
boucle de l’interaction circulaire pour la faire commencer ici ou là, et la
transformer en une suite de linéarités successives de sens opposés. Elle
attribue un début, une causalité, une responsabilité: comme disent les
enfants: «c’est lui qui a commencé!» L’intervenant dans un conflit –
FIG. 2.3. – Ponctuation.
La systémique
21
conjugal, parents-enfants, etc. – aura l’oreille attentive à ce genre de
cadrage, d’attribution.
Un dialogue typiquement ponctué serait: Je déprime depuis qu’il boit
(novembre 2004) – Je bois depuis qu’elle m’a trompé (janvier 2004) – Je
l’ai trompé parce qu’il me frappait – Je la frappais parce que…
Suivant que vous mettez un point de départ ici ou là – le mot ponctuation
vient de ce point de départ – vous donnerez tort ou raison à l’un ou à
l’autre. Chacun était libre à chaque étape de choisir parmi un ensemble de
comportements possibles, la situation étant ce qu’elle est.
La circularité permet de quitter le bac à sable du style «C’est lui qui a
commencé» pour mieux comprendre, puis accepter l’idée suivante:
« Qu’ai-je fait qui a permis à l’autre de continuer ce jeu-là avec moi? » Que
faire d’autre pour que cela s’arrête?
Un proverbe américain dit: «On ne peut pas danser le tango tout seul».
Nous parlons de tennis relationnel et disons: «On ne joue pas au tennis
tout seul». Il n’est déjà pas facile de faire la démarche d’une thérapie…
mais si c’est pour découvrir assez vite que je suis l’acteur bien involontaire
de mon propre malheur, ça devient très dur!
Le plus souvent, quand une interaction a l’occasion de se poursuivre,
l’aller-retour de A vers B et de B vers A: A ∅ B, B ∅ A, A ∅ B, B ∅ A
construit des boucles relationnelles au cours desquelles chaque partenaire
peut modifier, voire interrompre le jeu, à chaque fois que la balle est dans
son camp. Au tennis relationnel, chaque action est suivie d’une réaction.
Le jeu de l’écharpe, que nous décrirons plus loin, aide à faire comprendre
au patient cette vision circulaire et ses implications.
LES LOIS DES SYSTÈMES
Centrés sur notre objectif, nous n’en retiendrons que trois et ne parlerons que de ce qui nous semble avoir une réelle incidence sur notre travail
quotidien: la totalité, l’homéostasie, et l’équifinalité.
• La totalité
Le tout est supérieur à la somme des parties. Quand les parties créent
un système, il y a une qualité émergente.
Une fleur est plus qu’un ensemble de pétales et de pistils; un orchestre
est plus qu’un ensemble de musiciens séparés; une foule a un comportement différent de celui des individus qui la composent.
Un couple est plus que les deux personnes qui le composent: créer le
couple, c’est créer une troisième entité, le couple, qui s’ajoute aux deux
premières, les personnes. Le couple pourrait disparaître, il subsisterait les
deux personnes initiales.
22
Principes des thérapies brèves
Une auto est plus que 12 457 pièces: les pièces ne roulent pas et ne
transportent rien. On peut démonter l’auto en ses 12 457 pièces.
Les systèmes «couple» et «auto» sont une qualité émergente par rapport aux deux personnes ou aux 12 457 pièces.
• L’homéostasie
C’est la tendance à l’équilibre d’un système.
Elle fait appel à la notion de feedback (FB) ou rétroaction.
D’une manière simple, ce qui suffit pour notre travail, prenons l’exemple d’un thermostat de chauffage (ou d’un climatiseur, d’un fer à repasser,
etc.: c’est le même processus). Son rôle est de maintenir constante la température d’une pièce. Imaginons que nous le réglons sur 20° C un froid
matin d’hiver. La température intérieure est de 13° C. Le thermostat
envoie une information à la chaudière, laquelle amène progressivement la
température à 21° C. Le thermostat adresse alors à la chaudière une information: arrêter son travail. En raison du froid extérieur, la température
redescend à 19° C. Le thermostat donne alors l’ordre à la chaudière de
reprendre son travail, etc. La température oscillera ainsi toujours autour de
son point d’équilibre: 20 ± 1° C. Cela grâce aux informations qui suivent
l’action – les rétroactions ou feedbacks. Ces informations suivent l’action
précédente et dirigent l’action suivante.
La biologie et la vie en général fourmillent d’exemples différents car les
systèmes qui n’ont pas cette tendance n’ont pas la vie longue…: température des mammifères, l’équilibriste et son balancier, l’accélérateur et le
pied pour obtenir une vitesse constante, la concentration des ions dans le
sang, etc.
Si je dis: «Mon exposé est-il clair?»; «As-tu passé un bon week-end
avec moi?»; «Trouves-tu que nous dépensons (travaillons, dormons,
jouons, etc.) trop? Pas assez?», je demande un feedback sur les actions qui
précèdent pour mieux agir dans les actions qui suivent en préservant
l’équilibre de notre système.
Conséquence importante: dès qu’une modification survient dans un
système, le système tout entier en est affecté et réagit pour retrouver un
nouvel équilibre. Par exemple, quand un membre du système change, les
autres doivent en tenir compte. Par exemple, si Madame fait sa première
attaque de panique dans une grande surface, Monsieur peut y réagir de différentes façons, plus ou moins aimables. Mais dans le plus aimable des cas
(«Ce n’est rien ma chérie, je ferai les courses à ta place»), il s’adapte afin
que le système familial soit perturbé le moins possible.
Au bureau, quand mon collègue en fait de moins en moins dans ce projet
que nous portons fifty-fifty, j’en fais davantage, pour pallier sa défaillance.
Au total, le travail est fait, le système est en équilibre. Pour mon patron tout
va bien: le travail est fait. Moi, j’accomplis 60% du travail, puis 70…
La systémique
23
Dans notre pratique, ceci peut être illustré très simplement par des
déplacements de symptôme dans le système:
– le mari qui tombe sérieusement malade quand son épouse va le quitter;
– le petit frère qui fait de l’asthme quand le grand frère dépressif va
mieux;
– l’époux qui devient impuissant quand la «frigidité» de l’épouse
disparaît;
– quand Maman a un nouveau compagnon, les deux aînées demandent
un placement, fuguent, volent, etc.
Autre conséquence: quand nous travaillons avec une personne en thérapie,
nous intervenons dans un système familial. Celui-ci devra s’adapter aux changements survenus au cours de la thérapie et évoluer vers un nouvel équilibre.
Même si nous ne travaillons qu’avec une personne, nous modifions le
système.
Erickson disait: «Bien des gens ont changé que je n’ai jamais vus». Et
ceci est vrai pour chacun d’entre nous!
Bien sûr la personne était «malade»: en tout cas, elle se plaignait. Peut-être
était-elle le patient désigné? Si l’intervention est efficace, le système familial
perdra une plainte mais devra retrouver un nouveau – et meilleur? – équilibre.
C’est le principe du funambule et de son balancier. L’inclinaison du balancier
permet l’équilibre du funambule. Si nous intervenons «sauvagement» pour
remettre le balancier à l’horizontale, nous risquons de déséquilibrer le système
tout entier! Il n’est pas nécessaire que le symptôme d’entrée soit un conflit
pour que les jeux familiaux soient perturbés. Pensons, par exemple, à une
patiente «phobique»: tout son système s’organise, avec bienveillance ou pas,
autour de ce symptôme envahissant. Si ce dernier disparaît, que vont faire les
acteurs impliqués? Que vont devenir les jeux de pouvoir?
• L’équifinalité (fig. 2.4, p. 25)
L’état actuel d’un système peut n’avoir qu’un rapport très lointain avec ses
conditions initiales. Il est donc impossible de prévoir de façon déterministe
comment un système va évoluer.
Une vision déterministe – assez répandue – attribue aux premières
années de la vie une influence déterminante sur la suite: celle-ci ne serait
que la continuité du point de départ, sorte de compulsion de répétition
assez fataliste du style: «Même causes, même effets».
Un patient m’a rapporté un jour les paroles de son médecin: «Vous
avez été conditionné pour avoir peur: vous êtes construit comme ça!».
C’est une façon de voir qui, par son déterminisme fataliste, n’incite pas au
changement et ne laisse pas présager de jours plus heureux… Le patient
24
Principes des thérapies brèves
qui accepte cela dira: «C’est ma nature! C’est mon caractère! On ne se
refait pas! Je suis comme ça!».
Dans l’analyse systémique, le génogramme peut avoir le même effet
pervers de déterminisme: comment pourrais-je modifier ce qui est écrit
depuis plusieurs générations?
Imaginons deux situations très différentes: les exemples a et b.
Exemple a
Un homme n’est sérieux ni dans ses études, ni dans son travail, ni dans son
couple, ni dans sa paternité. Il s’est marié à 23 ans, a divorcé à 30 et, à
32 ans, rencontre une autre femme. Il change alors du tout au tout, devient
sérieux dans son travail, son couple et son rôle de père. Les gens diront :
« Elle a su le prendre… ».
Exemple b
Une femme a toujours eu une vie sans problème : docile à l’école, au travail,
dans son couple. Elle se marie avec Jacques à 23 ans et divorce à 30 car celuici était devenu alcoolique et violent. À 32 ans, elle rencontre François,
homme chouette avec lequel elle entame une relation. Elle s’en sépare à
35 ans car il est devenu alcoolique et violent. À 38 ans, elle rencontre Pierre,
chouette compagnon jusqu’à ses 41 ans, âge auquel elle s’en sépare… car il
est devenu alcoolique et violent.
Dans ce dernier cas, l’homme est à chaque fois complémentaire: il confirme
l’expérience de Madame. Il n’y a pas de changement 2, seulement des changements 1: elle change d’homme. Plus ça change, plus c’est la même chose.
Dans le premier cas, la deuxième partenaire rend inappropriées les réactions
habituelles de Monsieur; qui accepte, ce changement: il y a changement 2. Il
y a «une fracture», un changement, dans ce qui semblait devoir être une ligne
droite continue.
Nous connaissons tous ces types de situations. C’est toujours pareil…
sauf quand ça change! Qui fait un changement deux, comment et pourquoi? Ce sont nos interrogations fondamentales, à nous, thérapeutes!
Étiqueter quelqu’un, c’est dire qu’il a des attributs constants, non
susceptibles d’évoluer. Comment viser le changement en partant sur de
telles bases? Dire: «C’est un homme de pouvoir, c’est un dépendant, un
fier, un agressif, un jaloux», c’est employer à chaque fois le verbe «être».
Ceci confirme qu’il s’agit de son «identité»: «Il est comme ça». Nous
pensons que ces comportements sont des émergences d’un système relationnel et non des attributs individuels. Il se comporte actuellement en
jaloux, fier ou agressif. Il ne l’était pas forcément hier et ne le sera pas
forcément demain. Il peut être jaloux dans ce contexte, pas forcément
«toujours, partout, depuis toujours et pour toujours!».
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La systémique
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FIG. 2.4. – L’équifinalité.
Nous distinguons ainsi l’identité et le comportement. Il y a une erreur de
niveau logique quand nous confondons comportement et identité.
Un comportement ne peut être isolé de son contexte. C’est un comportement parmi tous ceux qui auraient pu se produire. Pourquoi est-ce celuilà qui se produit plutôt que les autres? C’est-à-dire quelles sont les
contraintes ou restrictions qui ont empêché les autres réalisations? Ces
contraintes ou restrictions, nous les appelons redondances.
Ma fille qui ment reste ma fille. «Je condamne ton acte, pas toi! Ne te
remets pas en cause, remets en cause ton comportement.»
Les patients eux-mêmes ne sont pas avares de cette erreur logique… Un
jour, en prenant rendez-vous pour la première fois, une jeune femme me
dit: «Je suis frigide» et, dès ce premier coup de téléphone, je lui réponds:
«Vous vous comportez en “frigide” maintenant». Quelques années plus
tard, sur le faire-part de son deuxième mariage, elle avait ajouté à la main
«Maintenant, je sais que je ne suis pas frigide!».
26
Principes des thérapies brèves
Nul ne peut pas prévoir l’évolution d’un système seulement sur la base
de ce qui précède, du passé, sans savoir comment il pourrait évoluer si le
contexte changeait. D’où notre peu d’intérêt pour les hypothèses causales
axées sur le passé, comme nous l’avons déjà mentionné.
Imaginons des suites de nombres, par exemple: 10 - 20 - 30 - 40 - 50 60: quel est le nombre suivant? On pense fatalement à 70… Hé bien, non!
C’est 100!
Imaginons que la suite donnée est: 10 - 20 - 30 - 40 - 50 - 60 - 100 - 110
- 120 - 130 - 140, quel serait le nombre suivant? C’est 272!
Nous ne connaissons pas la règle mathématique qui dirige ces suites de
nombres. Avec les connaissances très partielles que nous avons, nous imaginons pouvoir prédire ce qui va suivre… et souvent, ça marche, mais
quand ça ne marche pas…!
Ainsi, dans notre vie, nous prévoyons si souvent «ce qui normalement
va arriver»… alors que nous n’en connaissons que très peu les ressorts!
Que de peurs et de deuils aggravés par nos certitudes! Que d’apprentissages à faire pour lâcher prise, lâcher nos soi-disant certitudes pour
apprendre à naviguer sereinement dans plus de doutes et d’incertitudes.
Un but possible dans le traitement des peurs est «d’apprendre à gérer
l’imprévu et même le souhaiter».
Pour qu’un changement soit possible, il y a deux conditions:
– un contexte de changement;
– que ce changement soit accepté.
Il existe un contexte de changement – condition numéro 1 – dans
l’exemple «a». Une femme apparaît dans la vie de cet homme et n’accepte
pas ses comportements précédents et actuels. «Si tu veux vivre avec moi,
il faudra que ça change!» Et cet homme l’accepte – condition numéro 2. Il
aurait pu s’enfuir à toutes jambes!
Il n’existe pas de contexte de changement dans l’histoire «b»: d’un
homme à l’autre, plus ça change, plus c’est la même chose.
Pour Erickson, être thérapeute, c’est être un contexte de changement.
Quand nous intervenons, sommes-nous – ou non – un contexte de
changement? Faisons-nous partie du problème ou de la solution?
La crainte du thérapeute de proposer telle intervention paradoxale rend
possible la continuité du paradoxe dans la vie du patient. Faire peur à un
anxieux ou enfoncer un dépressif, comme nous le verrons en détail plus
loin, ne font pas partie de nos classiques en thérapie…
Rassurer l’anxieux et «remonter» le dépressif, c’est une façon assez courante et d’apparent bon sens d’entrer dans leur scénario relationnel habituel.
Le thérapeute qui agit ainsi fait partie du problème et non de la solution. Il
n’est pas «thérapeute» au sens où Erickson l’entend puisqu’il fait partie du
problème, pas de la solution.
La systémique
27
COMPLÉMENTARITÉ ET SYMÉTRIE
Toute relation peut être complémentaire ou symétrique; ni l’une ni
l’autre n’est bonne ou mauvaise en soi.
• La complémentarité: la clé et la serrure
Affiche dans notre salle d’attente
« Il est irresponsable d’être responsable à la place d’un irresponsable. »
Une relation est complémentaire quand, dans l’interaction, des comportements sont différents et se complètent. Comme la clé et la serrure sont
différentes et complémentaires. Exemples:
– l’alcoolique qui cache ses bouteilles et son partenaire qui les recherche;
– la maman qui ramasse le manteau que laisse traîner son enfant;
– le «dépressif», le «phobique», dont le partenaire prend bien soin;
– la «victime» et sa Mère Térésa;
– l’équilibriste et son balancier;
– l’aveugle et le borgne: «Au royaume des aveugles…»;
– le batteur et le (la) battu(e).
Tous ces duos sont merveilleusement complémentaires.
Dans la complémentarité, toute action appelle une réaction de sens
contraire.
• La symétrie
Une interaction est dite symétrique quand les deux termes de l’interaction sont identiques. Exemples:
– plus tu cries, plus je crie;
– plus tu me trompes, plus je te trompe;
– plus tu déprimes, plus je déprime;
– moins tu travailles, moins je travaille;
– moins tu fais d’efforts, moins j’en fais.
Dans la symétrie, toute action appelle une réaction de sens identique.
• L’escalade complémentaire
Escalade complémentaire et escalade symétrique sont le résultat de la
persévérance et de l’intensification de l’un de ces processus jusqu’à un état
de déséquilibre problématique du système: la crise. Exemples:
– Moins tu en fais, plus je supplée à tes carences: escalade complémentaire qui peut aboutir à mon épuisement complet.
– À la maison, c’est la même chose: hier encore, j’entendais ma femme
dire à notre fils de 15 ans «combien de fois devrais-je te dire de ranger tes
vêtements quand tu rentres? Je te l’ai déjà dit 250 fois! C’est tous les jours
28
Principes des thérapies brèves
la même chose: quoi que je dise, quoi que je fasse, c’est comme si je parlais au mur… Tu es sourd ou quoi?».
– Nous sommes deux sur ce nouveau projet. Mon collègue est très compétent dans son domaine: lui et moi sommes merveilleusement complémentaires pour ce job. De plus, c’est un homme très sympathique avec
lequel il serait agréable de travailler s’il ne me refilait pas de plus en plus
régulièrement les tâches que nous entreprenons. Je l’ai fait volontiers au
début mais cela devient lourd: j’ai le sentiment de «porter» ce projet…
L’escalade complémentaire produit une polarisation des rôles. Imaginons un couple d’amoureux très proche dans ses points de vue, au début
de la relation. Dessinons-les sur une balançoire à bascule: la barre centrale
est en équilibre, nos deux amoureux étant assis l’un près de l’autre, de part
et d’autre de l’axe. Imaginons que A dépense (travaille, boit, sort, etc.)
plus (ou moins) que B. Imaginons ensuite que B, en réaction aux dépenses
de A, lui fasse la morale. Et que A, en réaction, dépense davantage, etc.
Julie est amoureuse d’Arnaud. Ils ont des projets de vacances communes et,
comme les choses ont l’air de marcher entre eux, ils pensent tout doucement
à vivre ensemble. Ils ont déjà repéré et même acheté quelques petits
meubles aux puces pour leur futur appartement. Un jour, Arnaud dépense
beaucoup d’argent pour ses vêtements. Julie le lui fait remarquer en lui rappelant leur projet de vie commune. Mais Arnaud a l’habitude de dépenser
pas mal d’argent pour sa voiture et l’occasion se présente d’acheter des jantes très belles pour un prix qu’il trouve raisonnable. Julie pense important de
lui rappeler plus clairement encore la nécessité de faire des économies s’ils
veulent vivre ensemble. Arnaud le prend mal et fait une troisième dépense
encore plus importante que Julie n’apprécie vraiment pas !
L’un agit dans un sens et l’autre se croit obligé de compenser: le système est en équilibre, au prix de deux déséquilibres individuels. Leur position sur la barre de la balançoire va progressivement creuser l’écart entre
eux, chacun s’éloignant de la position centrale en réaction à la divergence
de l’autre, attribuant, de préférence, son comportement à l’autre (attribution).
La barre de la balançoire – le système – reste en équilibre au prix d’une
divergence et d’une radicalisation de l’opinion et des actions. Les deux
partenaires se sentent – et se disent – «très loin l’un de l’autre»: ils ne
s’entendent plus…
Il y a complémentarité entre le problème et la solution. La solution de
l’un est le problème de l’autre.
Comment en sortir?
Dans ce «jeu relationnel», tout effort «logique» pour amener l’autre à
mon point de vue appellera une réaction de sens contraire et de même grandeur de sa part, ce qui accroîtra la polarisation. On sait donc déjà comment
Définir le cadre et la mission
29
faire pour maintenir le problème: la tentative de solution ou TDS fait bien
partie du problème. La prescription paradoxale du comportement permet de
sortir de ce paradoxe.
• L’escalade symétrique
Moins tu en fais, moins j’en fais: escalade symétrique qui peut aboutir à
d’autres scénarios de crise.
Le bras de fer, la discussion où le ton monte, etc. sont des exemples
quotidiens de ce type d’escalades.
Comment en sortir?
En passant par la complémentarité. Nous le verrons au chapitre suivant
dans le «jeu du bras de fer»: le bras de fer s’arrête quand je donne raison
à l’autre «Tu es le plus fort». Il veut la position haute, je prends la position
basse.
On traite l’escalade symétrique par une complémentarité et l’escalade complémentaire par une symétrie.
Définir le cadre et la mission
Comme dans tout travail de relation d’aide, il est important de définir
d’abord le cadre et la mission. Cela n’a rien de spécifique à notre modèle
mais ne peut être ignoré.
Si je suis assistant social, quel est mon cadre de travail? Quel est mon
mandat? Suis-je consulté librement ou dans le cadre d’une astreinte, judiciaire ou autre?
Si je suis psychiatre, quel est mon cadre? Quel est mon mandat?
Si je suis médecin libéral, généraliste par exemple, quel est mon cadre?
Quel est mon mandat?
Dans ces trois cas de figure, quelle est ma marge de manœuvre? Mon
intervention s’adresse-t-elle à une personne ou à la famille? La famille,
c’est qui? Où commence-t-elle et où finit-elle? À qui allons-nous proposer
de participer à notre travail?
Exemple
Il semble qu’il y ait maltraitance intrafamiliale sur un enfant. Les intérêts de
l’enfant peuvent être différents voire opposés à ceux de tel ou tel autre
membre de la famille. Mon cadre et mon mandat me prescrivent-ils de
m’occuper de l’enfant, de la famille, des deux? Une large littérature décrit le
travail de ce cas en thérapie systémique classique. La thérapie systémique
brève, nous le verrons, aura dans bien des cas des objectifs et des moyens
différents.
30
Principes des thérapies brèves
Autre exemple
Dans une île française des Antilles (DOM), une pédopsychiatre reçoit une
maman et sa fille adoptive. Le couple a ses propres enfants. Monsieur est
retourné en métropole car sa sœur y est décédée. Il en a ramené sa nièce,
enfant désormais orpheline et déjà abusée sexuellement. Le couple adopte
l’enfant, lequel se développe bien dans ce nouveau contexte. Puis la mère,
qui s’est senti forcer la main dans toute cette histoire, trouve son mari de
plus en plus accaparé par la gamine et souhaite que la petite quitte la
famille ! La petite va bien : qui est demandeuse ? La mère ! En quoi cette
pédopsy est-elle concernée, dans sa structure de soins, un centre médico-psychologique, par cette demande ? La discussion est ouverte…
Un autre aspect du cadre qu’il faut clairement définir est: y a-t-il un ou
plusieurs plaignants? La demande est-elle individuelle ou se dirige-t-on
vers une thérapie de couple?
Le plaignant a un problème avec sa réalité…
La réalité: invention ou réalité? Le constructivisme
En psychiatrie, on utilise souvent le concept d’adaptation à la réalité.
L’idée communément admise est qu’il y aurait une réalité extérieure dont
nous tous, les gens normaux et a fortiori les psys, serions bien plus conscients que les soi-disant malades mentaux. Pour l’équipe de Palo Alto,
cette position est intenable.
Pour Bateson (1979), la science elle-même n’est pas «exacte»: c’est un
mode de perception, d’organisation et d’attribution de sens aux observations, forcément subjectif et donc non définitif. Paul Watzlawick a largement contribué à faire connaître l’idée reprise sous le nom – à son avis
assez malheureux – de constructivisme, à savoir qu’il n’existe pas de réalité indépendante de l’observateur: le processus même de l’observation
modifie ce qui est observé.
Comment savons-nous ce que nous croyons savoir?
Ce que nous savons, nous l’avons découvert et compris du monde réel.
La plupart des gens croient que l’objectivité existe. C’est comme une évidence, une lapalissade. Inventer, construire, créer le réel est un non-sens:
le réel est et ne saurait être inventé.
Comment le savons-nous, ça c’est une autre histoire qui intéresse philosophes et autres savants depuis l’Antiquité. En effet, cette question nous rappelle que lorsque notre esprit doit quasiment s’observer lui-même dans cette
démarche, il ne s’agit pas seulement de faits qui se situent dans le monde extérieur mais aussi de processus internes infiniment plus complexes. Puisque ce
que nous savons dépend de comment nous l’avons acquis, ce que je crois réel
n’est pas le réel mais ce que je crois être réel… La réalité est ce que je dis
qu’elle est. J’ai construit cette réalité sans être conscient que je l’ai inventée.
Le plaignant a un problème avec sa réalité…
31
Le taoïsme nous fournit cette phrase à première vue sibylline: «Le Tao qui se
dit n’est pas le Tao qui est». Si vous remplacez le mot Tao par le mot réalité,
cela donne: «La réalité que je dis n’est pas la réalité qui est». Elle est seulement celle que je dis! Ma réalité est la réalité que je dis… pas celle qui est.
On appelle à Palo Alto réalité de premier ordre les informations que
nos sens nous donnent de la réalité. Les sens, significations et valeurs que
nous associons à cette réalité de premier ordre seront appelés réalité de
deuxième ordre.
Si par exemple, je peins sur une feuille de papier la silhouette d’une bouteille de vin, il m’est facile, comme Magritte, d’y inscrire la phrase: «Ceci
n’est pas une bouteille». Ce dessin ne pourrait contenir de liquide, d’ailleurs…
On dira que «la carte n’est pas le territoire» ou plus simplement que «le nom
n’est pas la chose nommée». Un autre observateur verra dans cette forme
autre chose qu’une bouteille. Imaginons que nous soyons d’accord pour
l’appeler «bouteille»: elle pourra être verte pour moi, violette pour un daltonien. Nous traduisons une longueur d’onde en couleur, chacun avec nos
yeux… Si cette bouteille est décrite comme «à moitié pleine» ou «à moitié
vide», nous aurons deux perceptions de la réalité tout aussi partiellement
vraies. Or il s’agit toujours du même dessin, de la même réalité.
Pensons à un test de Rorschach: que de réalités de deuxième ordre à
partir d’un même dessin!
Cinq êtres vivants regardent un match de football (fig. 2.5): deux hommes, chacun derrière un but différent, une mouche sur le gradin de gauche,
une chauve-souris accompagnant un daltonien sur le gradin de droite. À la
fin du match, ils exprimeront cinq points de vue différents sur une seule
réalité. Lors d’un vrai match de foot, ce seront des dizaines de milliers de
spectateurs qui, pour d’innombrables raisons, auront chacun leur version
du match qu’ils auront regardé en commun. La présence d’une caméra de
télévision donnera l’image et le son (visuel + auditif) qui correspondra à la
colonne de gauche (les faits) dans notre grille personnelle, page 136.
Le sens donné: cadrage et recadrage
La réalité de deuxième ordre inclut donc le sens que nous attribuons aux
faits que nous avons perçus. Comme le disait déjà Épictète (philosophe
stoïcien du premier siècle après J.C.) dans son Manuel: «Ce qui tourmente les hommes, ce n’est pas la réalité mais les opinions qu’ils s’en
font». Il est possible de le paraphraser en disant que ce ne sont pas les faits
en eux-mêmes qui nous réjouissent mais le sens que nous leur donnons.
Ainsi la personne qui nous consulte a t-elle donné à certains faits de sa vie
un sens douloureux. Watzlawick dira: «Une bonne thérapie peut consister
à changer une construction douloureuse de la réalité en une construction
moins douloureuse. Ceci ne signifie en aucune manière que cette construction soit plus “réelle” que l’autre. Elle est seulement moins douloureuse.»
32
Principes des thérapies brèves
La chauve-souris
La mouche
Le daltonien
30 000 spectateurs
FIG. 2.5. – Match de foot.
Nous dirons que le cadrage, qui pour nous signifiera le sens donné, peut
être modifié par un recadrage, outil de changement de sens: d’un sens
douloureux à un sens moins douloureux.
Quand j’anime une formation sur ce thème, je demande aux participants
de prendre une feuille blanche et d’y inscrire le plus grand nombre possible de sens au fait qu’il pleut. Certains en trouvent une quinzaine (1. Foutu
pays!; 2. Ma voiture sera plus propre; 3. Ou plus sale; 4. Mon chien va
salir la maison; 5. La pelouse sera arrosée; 6. La citerne sera remplie,
etc.). Certains sens s’excluent, d’autres pas. Certains sont plus agréables
que d’autres. Mais ce matin en quittant la maison, c’est nous qui choisissons de donner tel ou tel sens à la situation telle qu’elle se présente!
Je leur raconte ensuite l’histoire du caddie: imaginons que ce soir,
avant de rentrer chez vous, vous passiez par l’épicerie pour y acheter le
nécessaire pour votre prochain repas et que, sans voler personne, vous
puissiez changer les prix sur les étiquettes. Mettriez-vous des prix plus élevés, identiques ou moins élevés? La plupart disent qu’ils diminueraient les
prix… Dans la vie, nous mettons souvent des prix élevés sur les faits que
nous vivons. Ceci n’est pas drôle à découvrir ni facile à accepter… C’est
nous qui fixons le prix que nous allons payer alors que nous pourrions
Le plaignant a un problème avec sa réalité…
33
Cas clinique
Une patiente âgée, déprimée de longue date, se présente dans une attitude
de repli, recroquevillée sur elle-même. Elle décrit le peu qu’elle a réalisé
dans sa vie comparé à la réussite socioprofessionnelle de son mari, importante à ses yeux. Celui-ci serait un homme assez rustre qui pratique, à titre
de hobby, la sculpture sur pierre. Elle ajoute combien, la semaine dernière,
son mari lui était paru grand alors qu’il lui disait : « Secoue-toi, tu as tout
pour être heureuse » penché sur le lit où elle sanglotait…
Je lui ai proposé la métaphore du géant aux pieds d’argile. Je revenais de
quelques jours de vacances dans les Vosges et, en hypnose, lui racontais
l’histoire que l’on répétait aux enfants de ce village depuis des générations :
il y avait dans la montagne un géant et je le décrivais dans les termes qu’elle
utilisait pour parler de son mari. On apprenait aux enfants à ne pas s’éloigner trop loin dans la montagne afin d’éviter de le rencontrer. Un jour, une
petite fille s’aventura un peu loin dans la montagne et, au détour d’un
chemin, se trouva juste derrière le géant qui cueillait des myrtilles. Terrorisée, elle avait la chance d’être derrière lui. Elle constata qu’il boitait en raison d’une escarre au talon. Elle se dit : « Comment est-ce possible que tous
mes copains, toutes mes copines et moi-même ayons si peur de ce géant :
c’est un handicapé! ». Et elle redescendit toute guillerette.
Lors de la séance suivante, elle allait cliniquement beaucoup mieux tout en
ayant réduit sa dose de médicaments. Elle raconta qu’elle avait « engueulé »
son mari en lui disant : « Je croyais que tu étais un ceci, un ceci, un ceci (en
mettant sa main plus haut que sa tête) ; or, tu n’es qu’un cela, un cela, un
cela » (en mettant sa main à un niveau bien plus bas)… Elle avait, en quelque sorte, « remis son mari à sa place », c’est-à-dire qu’elle l’avait descendu
du piédestal où elle l’avait elle-même placé… Cette patiente a pu « voir
autrement » ce mari qu’elle croyait tellement mieux qu’elle – et se voir ellemême plus grande. Ce fut le début d’une nette et durable amélioration.
La perception que cette patiente a d’elle-même et de son couple a ainsi été
transformée sans que la « réalité » de ce couple ait le moins du monde changé.
La nouvelle vision du monde de cette patiente guérie n’est ni plus vraie, ni
plus fausse, ni plus sincère, ni plus trompeuse que celle dans laquelle elle a
vécu douloureusement pendant vingt-cinq ans. Elle est seulement moins
douloureuse, plus acceptable. Dans ce cas particulier, le changement fut tel
que cette patiente se mit à la sculpture sur pierre – qui était jusque là le
hobby de son mari – et alla jusqu’à remporter un prix renommé dans cette
discipline, au nez et à la barbe de son mari, dont l’œuvre ne fut pas primée… Elle venait de battre son géant de mari sur son propre terrain!
mettre un prix plus bas… sans voler personne! Que vous choisissiez
d’accepter le fait qu’il pleut, que vous vous en réjouissiez ou que vous
vous en lamentiez toute la journée… le reste de la terre n’en a que faire!
Faire un recadrage, c’est donner aux faits un autre sens. Celui-ci
permettra de «voir les choses autrement», d’une façon moins coûteuse
(prendre de la distance, etc.).
34
Principes des thérapies brèves
Cet apprentissage du recadrage peut être illustré par un autre cas clinique.
Cas clinique
Une personne de 50 ans consulte à l’occasion de la découverte de deux
tumeurs bénignes du sein. Sa première phrase est : « J’ai cinquante ans de
malheurs derrière moi. » Je lui réponds : « Vous avez sûrement de bonnes raisons de dire cela. » Et la patiente énumère ces raisons. Je continue « Madame,
vous avez déjà payé deux fois chacun de ces événements : une fois cash,
immédiatement, lors de leur survenue. Et une deuxième fois,
jusqu’aujourd’hui, puisque vous traînez encore ces souffrances passées au
présent. Allez-vous encore les payer une troisième fois, dans le futur ? » Et
nous avons, durant le reste de cette unique consultation, débattu de ce sujet :
cette personne peut-elle diminuer le prix qu’elle paie ses événements de vie?
La collègue qui me l’avait adressée m’a dit deux jours plus tard que la
patiente était en colère après moi mais qu’elle semblait avoir un peu
changé. Deux mois plus tard, elle me disait que la patiente n’était plus
fâchée et qu’elle avait beaucoup changé. Le but de la consultation n’était
pas que je sois « bien vu » par la patiente. Le but d’une thérapie brève, nous
l’avons vu, est le soulagement le plus complet, le plus rapide et le plus durable de la souffrance de la façon la moins envahissante qui soit. Ici, il semble
qu’en une séance cet objectif est atteint…
Une réalité peut être cernée par quatre de ses aspects (fig. 2.6): le comportement, les pensées (cognitions), le ressenti physique et le ressenti
émotionnel. Comme dit dans les lois des systèmes, modifier un seul de ces
items, c’est modifier les trois autres. Le recadrage modifie initialement
l’aspect cognitif et ceci a des répercussions comportementales, émotionnelles et somatiques.
Les sens donnés par les différentes écoles:
les prophéties auto-réalisatrices
Chaque théorie de psychothérapie est basée sur une série d’hypothèses:
chacune a son point de vue quant au comportement humain et à ses
problèmes. Ces hypothèses, explicites ou implicites, guideront l’action de
l’intervenant: celui-ci aidera le patient sur la base des hypothèses théoriques auxquelles il adhère. Les hypothèses implicites sont les plus redoutables puisqu’elles ne peuvent être contestées.
Si par exemple, tel comportement «dérangeant» est supposé être d’origine génétique ou relever d’un ensorcellement, le traitement sera symptomatique dans le premier cas; il sera un désenvoûtement par un exorciste
dans le deuxième cas. Si l’on propose à l’exorciste un traitement, par
exemple la thérapie brève, il ne pourra y adhérer, croyant que ses hypothèses sont «vraies». Il est assez évident pour la plupart d’entre nous que
ces «vérités» sont des croyances. Mais il est plus difficile d’admettre que
Le plaignant a un problème avec sa réalité…
35
FIG. 2.6. – Les quatre paramètres.
les théories plus modernes, plus scientifiques parfois, ne sont que des
croyances ou des théories; que toutes les théories concernant les problèmes
humains et leur gestion sont des systèmes de croyances qui organisent
nos observations, nos réflexions et nos actions. Ces théories, qui ne sont
donc pas «vraies», sont utilisées et ont des conséquences. Par exemple,
telles théories prônent la prise de conscience, le temps nécessaire y sera
consacré. Dans telle théorie, la levée du symptôme cache un problème plus
«profond» alors que dans d’autres modèles, cette levée du symptôme est
cohérente avec la théorie.
Il y aurait beaucoup à dire sur les sens différents générés – dans une
même situation clinique – par des intervenants différents soit d’une même
école, soit d’écoles différentes. Avec Thierry Melchior, nous parlerons
volontiers de «co-création de sens»: l’hypothèse émise au cours d’une
analyse par exemple est partagée par les protagonistes de l’analyse, et
peut-être par eux seuls sur terre. En thérapie brève, nous n’échappons évidemment pas à la création de sens. En tant que praticiens, ce qui nous
importe sera l’utilité de cette hypothèse dans le soin.
En consultation donc, dans tous les cas – analyse, thérapie, intervention – il
ne s’agit que d’un sens donné auquel les protagonistes adhèrent: il ne s’agit en
aucun cas d’une «réalité» ou d’une «vérité». Malheureusement ceci est
fréquemment nié ou négligé. Confondre ce que je crois avec ce qui est, c’est
une assez jolie définition de l’intégrisme. Ceci est à l’origine de bien des
querelles de chapelles. Tout ceci est une façon de penser, pas une vérité.
L’important est que ce sens donné fonctionne comme une prédiction
auto-réalisatrice: on vérifie ce que l’on croit. C’est l’effet Rosenthal, un
classique de la psychologie expérimentale.
36
Principes des thérapies brèves
Paul Watzlawick a écrit dans L’invention de la réalité un remarquable
article intitulé «Les prédictions qui se réalisent d’elles-mêmes» qui illustre de nombreuses applications quotidiennes de cette tendance à la réalisation automatique des prédictions… Le fait de proposer une thérapie
brève est aussi un remarquable implicite…
La pratique clinique regorge d’illustrations de ces prophéties autoréalisatrices: aux mamans qui considèrent que l’un de leurs enfants est
«fragile», je raconte cette histoire.
Cas clinique
Dans une maternité, une maman vient d’accoucher de faux jumeaux : l’un
est corpulent, l’autre plus chétif. Elle se dit que ce dernier est plus fragile
que l’autre. Puisqu’elle le croit, elle multiplie les protections, au fil des
années, pour qu’il ne lui arrive rien. Vingt ans plus tard, il y a gros à parier
que cet enfant sera effectivement plus « fragile » que son jumeau… C’est un
paradoxe. Si vous faites confiance aux ressources de vos enfants, elles ont
tendance à se développer ; dans le cas contraire, vous créez un
« handicapé »… avec les meilleures intentions du monde!
Un modèle non normatif
Si le sens que je donne à la réalité n’est que ma vision, subjective, fûtelle partagée par certains, je ne peux prétendre à l’objectivité. Je peux
classer ces faits, par exemple, d’un point de vue psychopathologique.
Wittgenstein disait: «On peut comparer les classifications faites par les
philosophes et les psychologues à celles produites par quelqu’un qui
essayerait de classifier les nuages d’après leur forme».
D’une personne, je peux dire qu’elle est anxieuse, hystérique ou déprimée.
Dans le langage commun, je pourrais dire qu’elle est hautaine, intellectuelle, trop bavarde, pas assez affirmée. Je la juge en fonction d’une
norme, par rapport à laquelle je la trouve trop ou pas assez. Toutes ces
affirmations, qualifiantes ou disqualifiantes, font référence à des classes,
des catégories. Celles-ci font, elles-mêmes, référence à des normes, la plus
utilisée en thérapie étant la psychopathologie.
Si nous définissons la normalité comme étant l’adaptation à la réalité,
nous nous considérons comme normaux, voyant la réalité telle qu’elle est,
tandis que les gens qui souffrent de problèmes psychopathologiques la verraient de façon déformée. L’autoréférence est omniprésente et s’appuie sur
l’idée que la réalité «vraie» nous serait accessible alors que, depuis deux
siècles au moins, les philosophes nous démontrent que nous ne pouvons
qu’en avoir une image personnelle, subjective et donc arbitraire. À Palo
Alto, on parlera de réalité de premier ordre pour nommer la réalité qui est,
et de réalité de deuxième ordre pour nommer nos perceptions et construc-
Un modèle non normatif
37
tions de la réalité. Donc, aucune école, aucune personne ne pourra, à elle
seule, proposer une description et une explication de la réalité qui soit définitivement vraie. Affirmer les «causes réelles» d’un trouble constaté comme
une explication «vraie et définitive» de tel ou tel comportement humain
s’enferme dans une proposition autovalidante, c’est-à-dire dans l’erreur
logique de l’autoréférence. Il y a d’ailleurs à peu près autant d’avis que
d’écoles, chacune se référant à elle-même…
En pratique, le MRI de Palo Alto n’utilisera pas ces normes et étiquettes.
On n’y parlera pas d’un «alcoolique» mais de quelqu’un qui dit avoir des
problèmes dans sa consommation d’alcool: c’est lui qui le dit et ce n’est pas
une étiquette de trouble psychopathologique, type DSM-IV. Le poids de
cette étiquette, son influence auto-réalisante risque d’être anti-thérapeutique.
Pas facile d’aborder une «anorexique» ou un «psychotique», par exemple,
sachant le poids de l’imagerie que nous avons par rapport à ces concepts.
Dans notre pratique thérapeutique, nous éviterons donc l’utilisation de ces
étiquettes, afin de diminuer la tendance à la réalisation automatique des prédictions, ne pas limiter notre créativité thérapeutique et disqualifier le
patient: nous préfèrerons utiliser sa façon de voir. Il est plus facile de faire
manger quelqu’un que de traiter une anorexie mentale.
C : Docteur, je viens vous voir parce que je fais une dépression.
T : Qu’entendez-vous par-là?
C : Mais Docteur, vous savez bien ce qu’est une dépression ! Vous êtes
médecin!
T : Je sais ce qu’est une dépression dans les livres de médecine; je sais ce que
veut dire une dépression dans mon expérience personnelle mais je n’ai
aucune idée de ce que cela veut dire pour vous. Je voudrais être sûr de bien
vous comprendre : expliquez-moi…
Je fais la liste des plaintes exprimées par la patiente : voilà ce qu’elle
appelle dépression.
Puis je demanderai une description concrète de ce qui se passe dans ses
interactions.
C : Je dis à mon mari que je suis fatiguée, que je n’ai envie de rien et que je
m’en veux de ne pas savoir m’occuper de lui, des enfants et de la maison.
T : Et que fait-il et que dit-il alors?
C : Il me dit « Viens, on va aller faire un tour, passer une journée au bord de
l’eau, accepter une invitation à un barbecue, aller au cinéma, etc. Ça te fera
du bien. Il ne faut pas rester dans ton lit. Tu as tout pour être heureuse… »
T : Ça vous aide?
C : Mais non! Il est très gentil… mais il ne me comprend pas…
38
Principes des thérapies brèves
FIG. 2.7. – La passoire.
Notre but sera d’arriver à une définition interactionnelle de son problème: ceci sera développé dans notre grille personnelle, un peu plus loin.
La métaphore de la passoire (fig. 2.7) illustre bien comment nous
voyons les choses, notre angle de vue. Imaginons que nous placions sous
une passoire une réalité, celle d’une personne, d’une famille, réalité que
nous découvrons et sur laquelle nous allons intervenir. Nous pouvons
l’observer à travers un grand nombre de trous qui nous donneront chacun
un angle de vue différent et partiel sur cette réalité.
Ce point de vue n’est pas plus «vrai» qu’un autre: il est différent et a
ses propres caractéristiques. La systémique s’intéresse à l’interaction: ce
n’est qu’un point de vue, une façon de voir les choses!
Il existe de nombreuses autres façons de voir, d’autres théories, d’autres
thérapies. Il est heureux qu’il y ait une diversité d’offres pour répondre à
une diversité de besoins et de demandes!
Et pourtant, dans ce livre nous parlerons de «phobique», de «dépressif»
ou d’«alcoolique»: par facilité de langage d’une part, et parce que les jeux
relationnels des uns et des autres sont relativement stéréotypés, même si
chaque patient est aussi unique que ses empreintes digitales.
La réalité du patient lui paraît douloureuse
Il y a deux parties à la cause: le client et l’intervenant.
Nous partons d’une plainte: une personne dit souffrir. Des faits sont étiquetés problème par le patient, c’est le sens qu’il leur donne. En thérapie
La réalité du patient lui paraît douloureuse
39
systémique brève également, on parlera de «problème». Nous demandons
au client quel est son problème – présupposant ainsi qu’il y a un problème
– et nous tenterons de l’aider à le résoudre. Quand l’intervenant demande
au patient «Quel est votre problème?» plutôt que «Qu’est-ce qui vous
amène?», ce n’est pas anodin… La TOS ne parlera pas de problème mais
de solution.
Ces mêmes faits pourraient ne pas être étiquetés «problème» ou changer rapidement de sens (recadrage) quelques minutes plus tard.
Patiente : J’en ai marre de mon boulot ! Ma chef me pompe. Elle sabote
tout ce qu’elle m’a demandé de faire et que j’ai passé un temps fou à réaliser. Je suis de plus en plus démotivée, j’en fais de moins en moins et j’ai peur
d’être mise à la porte… D’autre part, je suis bien trop à plat avec tout ce qui
m’est arrivé ces 10 derniers mois pour chercher du boulot ailleurs…
Thérapeute : Et alors?
P : Quoi « et alors? »? Je pourrais perdre mon emploi!
T : Et alors?
P : Mais j’élève seule mes trois enfants!
T : Et alors?
P : Mais sans revenu je ne pourrais pas garder le même train de vie, la maison, etc.
T : Et alors?
P : Mais ce serait terrible! Je deviendrais dingue! Je pourrais déprimer, me
suicider, je ne sais pas moi…
T : Et alors?
P : C’est vrai que je me suis sortie de pire que cela… et plutôt bien… mais je
ne pouvais plus garder ça pour moi, c’était trop lourd…
Il n’est pas rare que ce type d’intervention, alliant recadrage et surprise, soit
rapidement capable de modifier la perception du patient.
Le patient est-il client?
Si tous ceux qui nous consultent arrivaient avec une idée claire de leur
problème et une motivation sans faille… ce serait le paradis, mais nous
sommes sur terre!
Il semble que la motivation soit le facteur clé de succès d’une thérapie.
Or, nos patients présentent une variété certaine à ce point de vue:
– le touriste consulte mais dit n’avoir aucun problème;
– le plaignant a un problème mais l’attribue à l’extérieur: c’est la faute
aux autres! À sa famille! À son entreprise! À la société!;
40
Principes des thérapies brèves
– le client a un problème et est prêt à travailler à sa solution.
Il serait idéal n’avoir que des clients: clients de leur problème ou mieux
clients de leur solution! Il existe des outils pour amener les touristes et les
plaignants à devenir clients de leur problème. Nous les détaillerons ultérieurement.
Thérapie «profonde» et thérapie «superficielle»
L’idée qu’une thérapie doit être profonde, prendre du temps en raison
des racines profondes du problème, de l’existence de quelque chose de
caché derrière le symptôme est à la base de la célèbre théorie de l’iceberg: quand un septième (le symptôme) est émergé, six septièmes sont
invisibles, sous la surface… Le bon sens indique de ne pas se limiter à
explorer la surface, sous peine de voir rejaillir le problème! La fuite dans
la santé est un concept assez voisin: le patient guérirait pour échapper à
un travail profond. La guérison serait un évitement… Merci, Docteur!
Superbe double lien: il faut rester «malade», sinon c’est pathologique!
À Palo Alto, c’est la théorie du bouchon contre celle de l’iceberg. Le
problème c’est le problème: on ne présuppose pas que le bouchon – c’està-dire le problème – cache quelque chose.
Certains adeptes de la thérapie longue qualifient volontiers la thérapie
brève de superficielle, annonçant une rechute ou un déplacement de symptôme comme hautement probable… La thérapie brève ne ferait que déplacer
le problème, c’est donc une perte de temps. Les faits – chiffrés par Cummings entre autres dans le Hawaï Project – contredisent cette assertion. Il est
curieux de remarquer que ceux-là mêmes qui affirment péremptoirement
l’inutilité d’une thérapie brève s’estiment le plus souvent au-dessus de toute
nécessité d’être évalués: ils s’autoproclament efficaces. Hors de la foi, pas
de salut. Si les faits contredisent la théorie, ignorez-les disait Hegel… Freud
lui-même disait déjà, quant à la brièveté, «l’analyse est et devra rester longue». Sa plus longue analyse a duré trois ans… On est loin du compte
actuellement!
La connaissance du pourquoi n’est ni nécessaire
ni suffisante pour changer
«Certains voient les problèmes et se demandent pourquoi.
Je rêve des rêves et demande pourquoi pas?»
Robert F. KENNEDY
L’équipe du BTC constatait les guérisons «spontanées» de certains
patients comme chaque praticien peut l’observer dans son travail. Elle fut
La connaissance du pourquoi n’est ni nécessaire ni suffisante pour changer
41
interpelée dans sa croyance – issue des thérapies classiques – selon
laquelle la connaissance du pourquoi d’un symptôme est nécessaire –
voire suffisante – à sa résolution. Comment pourrait-on résoudre un problème présent sans connaître ses causes passées?
Paul Watzlawick fut étonné par l’histoire d’un «phobique» de longue
date. Celui-ci s’était progressivement condamné à ne plus sortir de chez
lui depuis longtemps et, même chez lui, se trouvait mal au point de décider
de mettre fin à ses jours. Il décida de se donner la mort sur une colline
située à 70 km de son domicile, prit sa voiture et s’y rendit. Arrivé sur les
lieux, il constata qu’il venait de réaliser ce dont il se croyait incapable
depuis dix ans: sortir de chez lui!
Il eut bien du mal à trouver un thérapeute capable d’entendre ce qu’il
venait de découvrir comme étant l’expérience première d’un changement,
l’aurore d’une croyance nouvelle dans sa capacité de gérer ce qu’il appelait jusque là son problème et qui l’affectait tant… en un mot, capable d’y
voir le début de sa guérison. Chaque thérapeute interrogé par ce patient
était convaincu qu’une guérison ne pouvait venir que de la recherche de
causes «profondes», c’est-à-dire issues de sa petite enfance. Il devenait
clair que les patients guérissant «spontanément» mettaient en échec ces
théories et qu’une hypothèse nouvelle voyait le jour: la connaissance du
pourquoi n’est ni nécessaire ni suffisante pour changer…
– «ni suffisante»: certains patients ont passé des années à comprendre
pourquoi ils sont ce qu’ils sont. Ils ont accumulé de nombreuses heures
d’analyse quant aux causes supposées de leur situation difficile… quitte à
ne pas changer. Certains s’appuieront même sur leur acquis pour dire «On
voit bien que vous n’avez pas eu une enfance comme la mienne, un père
comme le mien, une mère comme la mienne», pour justifier la poursuite
d’une situation dont par ailleurs ils disent souffrir… En thérapie même,
quand le patient dit: «C’est mon enfance» et établit des liens entre telle
ou telle scène, entre tel comportement habituel de ses parents, etc. il est
tentant de le suivre dans ses réflexions causales linéaires et d’y consacrer
du temps. En thérapie brève nous accueillerons ces dires la plupart du
temps sans les approfondir, sans y consacrer du temps;
– «ni nécessaire»: certains patients changent sans rien savoir des causes supposées (co-construites) de leur situation. La thérapie brève n’explique pas: elle aide seulement à changer.
Cette idée que l’on puisse «ignorer les causes» est hérétique à plusieurs
points de vue. L’idée de Milton Erickson selon laquelle «l’inconscient
peut rester inconscient» contredit le caractère indispensable de la prise de
conscience dans le processus thérapeutique: elle est dérangeante pour de
nombreuses écoles. Quand un patient change suite à une intervention
d’hypnose thérapeutique par exemple, il peut ne pas être conscient du processus réalisé. Quasi par définition, d’ailleurs, puisque l’hypnose privilégie les processus inconscients par rapport aux processus conscients.
42
Principes des thérapies brèves
Non seulement cette explication nous paraît inutile, elle peut également
se révéler dangereuse. Toute explication rationnelle peut être contredite.
Celui qui n’affirme rien ne risque pas d’être contredit… Cette explication
n’est qu’une hypothèse: si le patient, en tout ou en partie, ne la partage
pas, il n’y a pas co-création de sens. C’est l’occasion d’un bras de fer vite
étiqueté «résistance»… de l’autre!
Changement ou pansement?
Contrairement à Bateson, l’équipe du MRI va s’attacher au changement: ses deux livres de base concernant la TSB comportent ce mot dans
leur titre. Une personne souffre: comment faire pour que cela change?
Leur maître mot, c’est le changement. Et pourtant en thérapie, le changement n’est pas possible à tout moment. J’ai personnellement bénéficié de
deux thérapies. Au cours de l’une d’elles, ma thérapeute eut cette phrase:
«Vous êtes une plaie vivante». Le médecin – que je suis – sait que le traitement d’une plaie c’est un pansement. Il y a un temps pour les pansements et un temps pour les changements.
Un jour une patiente me disait cette sinistre phrase: «J’entretiens mon
eczéma chez le Docteur Untel». Encore une fois, le contrat thérapeutique
de Nicholas Cummings me revient en tête: je n’aimerais pas qu’un patient
dise qu’il entretient telle ou telle souffrance chez moi…
Nous mettrons donc toute notre humanité et dans le pansement nécessaire et dans la rapidité du soulagement de la souffrance. Rappelons-nous
l’histoire d’une patiente appelée Anny, qui sera évoquée à plusieurs reprises. En début de thérapie, Anny ne fait pas les tâches qui lui sont proposées. Je lui demande les bonnes raisons qu’elle a d’agir ainsi et elle
m’explique qu’elle demande à être écoutée, pas à changer. J’accepte… et
la seconde suivante je reprends mes outils de changement.
Changement ou pansement?
43
CE QU’IL FAUT RETENIR
Qu’est-ce qu’une analyse, une thérapie, une intervention? La définition, les
objectifs et les moyens recouverts par ces trois mots sont très différents. Que
souhaite le patient? Comprendre? Être soigné parce qu’il souffre? Changer,
hors d’un cadre thérapeutique?
Qu’est-ce qu’une thérapie brève? Elle est « sensible au temps ». Le patient
aura le nombre de séances et le rythme dont il a besoin, ni plus, ni moins. « Le
patient a droit au soulagement le plus rapide, le plus complet et le plus durable possible de sa souffrance et ce de la façon la moins envahissante qui soit.
Je ne lui demanderai rien d’illégal, rien d’immoral, rien d’impossible. En contrepartie, il fera tout pour me rendre inutile aussi vite que possible » (Nicholas
Cummings). La brièveté ainsi entendue nous paraît être un devoir moral et
économique vis-à-vis de la personne et du système dans lequel elle vit.
La systémique décrit les interactions et s’intéresse à celles-ci dans la vie du
patient. La circularité, les lois des systèmes, la complémentarité et la symétrie
sont des notions classiques qui ont des implications pratiques en thérapie.
Une réalité – dite de premier ordre – est « la » réalité : nous la percevons en
commun mais chacun construit « sa » réalité – dite de deuxième ordre. Le
sens que nous donnons aux faits est appelé cadrage, le changement de sens
est appelé recadrage. Le recadrage thérapeutique permet de donner aux
faits un autre sens, qui n’est en rien plus vrai que le premier, il est seulement
moins douloureux. La vision systémique, comme celle d’autres courants,
donne un sens aux réalités de la thérapie. Elle se veut non normative.
Quelqu’un consulte : il est important de savoir rapidement s’il est touriste (il
n’a pas de problème), plaignant (il attribue son problème à l’extérieur de lui,
en victime) ou s’il est client de son problème, prêt à relever ses manches pour
que cela change.
Un changement significatif quoique minime sera accompli et répété : après
quoi, le changement peut se poursuivre par effet boule de neige.
Hérétique par rapport à d’autres écoles, la TSB prétend que la connaissance
du pourquoi n’est ni nécessaire ni suffisante pour changer. À la théorie de
l’iceberg, elle oppose celle du bouchon.
Son maître-mot est le changement.
Quatre moyens principaux : l’innovation, les jeux de rôles, les tâches et
l’hypnose.
3
Outils de la thérapie brève
■
Le premier entretien
La première consultation est un passage à l’acte que le patient peut éviter
dès la salle d’attente, voire dès la prise de rendez-vous!
Le premier entretien revêt, aux yeux des thérapeutes brefs, une importance considérable pour plusieurs raisons:
– il peut être unique!;
– aux commerciaux, on dit qu’ils ont une minute pour convaincre. Nous
nous en octroyons soixante fois plus… La «première impression» est
déterminante: une série d’intuitions, de sensations et d’opinions, se forgent
dès la première heure: il ne sera pas toujours aisé de les faire évoluer;
– Cummings dit qu’il faut les six séances suivantes pour générer le
même changement que lors de la première séance. Celle-ci est donc particulièrement efficace.
Stratégiquement, ses caractéristiques seront les suivantes:
– 1. La première séance doit être thérapeutique. Il est courant d’entendre
dire qu’il faut plusieurs séances pour «créer le rapport» et commencer une
intervention. La pratique de la thérapie brève illustre combien cette idée est
contestable. Parfois, «tout est dit» à la première phrase du patient: «Vous
êtes mon dernier espoir», «J’ai cinquante ans de malheur derrière moi»,
etc. Le thérapeute expérimenté opèrera souvent très rapidement des recadrages d’emblée, des interventions paradoxales rapides et utilisera la surprise, la confusion et l’humour dès les premiers instants. Dès la première
minute, sur le pas de notre porte, le non-verbal du thérapeute et du patient
sont à l’œuvre, les informations en sont inconsciemment enregistrées.
– 2. Cummings dit: «Do something novel», «Soyez innovants». Le
patient connaît le style habituel des psychothérapeutes et/ou intervenants de
la relation d’aide: leur réputation les a précédés et ils savent ce qu’il faut
leur dire. Ils ont parfois derrière eux un long cheminement thérapeutique et
arrivent chez nous avec peu d’espoir… Quand je lui demandais, a posteriori, si cela ne l’avait pas trop choquée, Marisa, avec laquelle j’avais fait
une intervention «musclée», provocatrice, dès la première demi-heure, me
46
Outils de la thérapie brève
répondit: «Vous savez, j’avais déjà vu quatre psys! Avec vous, je savais
que cela allait être différent!»
– 3. La bienveillance est une condition indispensable et non suffisante à
ce type d’intervention. Notre style innovant peut relancer une dynamique
chancelante. C’est d’ailleurs la troisième caractéristique de la première
séance. Elle permet d’installer un lien de sécurité.
– 4. «Donnez l’espoir», ce qui se fait parfois paradoxalement. Une
patiente présentant des problèmes anxieux au long cours dit: «Ça va aller,
Docteur?». Je lui réponds: «Non! Mais si vous pouvez accepter que je ne
vous rassure pas, cela ira vite mieux!».
Luc Isebaert dit souvent que les alcooliques croient qu’ils ne peuvent
pas s’en sortir et croient que nous ne pouvons pas les aider. Je crains qu’il
n’y ait pas que les alcooliques qui partagent cette opinion…
– 5. Aux caractéristiques précédentes, j’ajouterai que, pour moi, c’est
une priorité de savoir si ce patient est un touriste, un plaignant ou déjà un
client de son problème. Quel que soit le problème, d’ailleurs!
Il me semble important de nous renseigner d’emblée sur les autres
démarches thérapeutiques actuellement en cours, que leur visée soit «psychique» ou «somatique».
Le premier entretien est crucial et sa gestion est spécifique.
Partir de la souffrance du client
C’est la condition sine qua non d’une intervention hors contrainte. C’est
parce que quelqu’un souffre que la personne est en face de nous!
La souffrance est le moteur du patient, même sous contrainte: la douleur
est motivante!
Pour le thérapeute, c’est la première chose qu’il va utiliser. Il ne s’agit
pas de minimiser ce qui, dans peu de temps, sera utilisé pour que le patient
se mobilise vers son objectif.
C’est souvent quand le niveau de souffrance va redevenir acceptable
que certains patients vont mettre fin à la thérapie. Ce qui est parfois un
effet secondaire des médicaments efficaces!
«Quand je le fais à sa place, je ne suis pas à la mienne et je l’empêche
de prendre la sienne» trouve ici toute sa signification… Il est tentant pour
le «thérapeute-sauveur» d’entrer dans ce que l’analyse transactionnelle
appelle le triangle dramatique (victime-persécuteur-sauveur). De sauveur,
il devient vite persécuteur puis victime… sans que le problème soit résolu.
C’est un jeu de rôles qui empêche la résolution du problème. La thérapie
brève vise à diminuer la souffrance… (cf. définition)
Partir de la souffrance du client
47
Au risque de paraître basique, je rappelle fréquemment en formation que
la raison pour laquelle le patient a franchi le seuil de notre porte, c’est sa
souffrance. Et que la raison pour laquelle nous sommes entrés dans notre
lieu de travail, c’est la diminution de cette souffrance. Et rien d’autre…
Qui se plaint? Avec qui allons nous travailler?
Cette question va nous préoccuper – dès l’appel téléphonique – pour
savoir qui viendra consulter.
La personne téléphone-t-elle pour elle-même? Si oui, le rendez-vous est
pris. Si l’appelant téléphone pour quelqu’un d’autre, nous poserons les
questions suivantes:
– qui est celui qui appelle – l’appelant – par rapport à celui qui est censé
consulter – le patient désigné? Bien des appelants téléphonent pour un
enfant adolescent voire adulte, pour leur conjoint, pour leur sœur, etc.;
– quel âge a le patient désigné? Dès l’adolescence, nous souhaiterons
que celui qui consulte appelle lui-même;
– la personne désignée souhaite-t-elle consulter? Si oui, qu’elle appelle.
Sinon, nous verrons – au moins dans un premier temps – la personne qui se
plaint, qui dit souffrir de la situation. Une question classique à Palo Alto est:
«Qui transpire le plus dans la famille?». Celui qui transpire le plus n’est pas
forcément le patient désigné… L’idée est que nous définissions dès que possible qui se plaint et le distinguions bien de qui l’on se plaint (fig. 3.1).
Exemples
– Le patient qui se plaint de son conjoint : « Mon mari boit », « ma femme
me trompe », « mon compagnon n’est jamais présent », « ma femme est
devenue une “mère à gosses”, plus une épouse », etc.
– Le parent qui se plaint de son enfant : « Ma fille ment », « mon fils brosse
les cours, vole, est désobéissant, grossier, etc. ». Il est clair que si un enfant
n’a plus aucun intérêt pour l’école, ses mauvais résultats scolaires ne sont pas
un problème pour lui alors que ses parents « grimpent aux rideaux » à chaque nouveau bulletin…
Nombre de thérapies classiques acceptent de travailler avec celui «qui
porte le symptôme», celui dont le comportement dérange et que nous
appelons le «patient désigné», sorte de «mouton noir» du système, pour
l’amener à changer. Il faut que l’autre change!
– Que mon mari arrête de boire, que ma femme soit fidèle, que mon compagnon
soit plus présent, que ma femme se consacre davantage à notre couple, etc.
– Que ma fille cesse de mentir, que mon fils aille régulièrement à l’école,
cesse de voler, soit obéissant, poli, etc.
48
Outils de la thérapie brève
«
»
FIG. 3.1. – Arbre décisionnel: qui se plaint?
Dans ces cas, l’appelant se plaint du comportement de quelqu’un
d’autre et aimerait amener ce dernier en thérapie pour que le patient
désigné modifie son comportement dans le sens souhaité par l’appelant.
Notre troisième question «La personne désignée désire-t-elle consulter?»
Partir de la souffrance du client
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nous évitera de travailler avec un faux patient. Si nous acceptons ce faux
patient sans sourciller et travaillons sur sa situation sans réelle implication
de sa part, nous aurons transpiré pour lui (à sa place!) et il partira un jour
en regrettant de ne pas avoir été aidé…
Dans la démarche médicale classique, le patient demande: «Que pouvez-vous faire pour moi?». En thérapie brève, la question sera: «Que pouvez-vous faire pour vous?».
Nous pouvons recevoir le patient désigné et lui poser la même question: «Avez-vous un problème à propos duquel vous aimeriez consulter?». Si la réponse est négative, nous pouvons chercher avec lui s’il a un
autre souhait, un autre problème que celui qui est amené par l’appelant.
– Un mari que l’on dit alcoolique souhaite peut-être voir modifier un autre
aspect de sa vie de couple.
– Un adolescent peut souhaiter que son père soit moins sévère, recevoir plus
d’argent de poche, pouvoir rentrer plus tard lors de ses sorties.
Nous avons alors deux plaignants, deux demandeurs: un contrat peut
être négocié entre eux, chacune des deux parties ayant un objectif différent
de l’autre.
Mais si l’autre ne se plaint pas, n’a pas de problème:
– nous travaillerons avec l’appelant puisqu’il souffre;
Exemples
– Bien des parents consultent avec des enfants qui ne sont pas demandeurs :
nous travaillons avec les parents.
– Dans bien des problèmes de couple, l’un des partenaires peut n’être pas
demandeur. Nous travaillons avec l’autre.
– C’est fréquemment le cas dans les problèmes d’alcoolisme et de
toxicomanies : nous travaillerons avec celui qui veut que cela change et non
avec celui qui porte le symptôme.
– nous travaillerons avec le touriste, celui qui ne se plaint pas, comme
décrit ci-dessous.
Dès de la première consultation, il est important de distinguer si la personne qui consulte est un touriste, un plaignant ou un client. Voyons comment travailler ce point crucial.
Dès l’appel téléphonique et le premier entretien, savoir « qui se plaint? » et
le distinguer de « de qui se plaint-on? ».
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Outils de la thérapie brève
Touriste, plaignant ou client?
Un touriste dit ne pas avoir de problème et cependant il est là:
quelqu’un – un référent – l’a envoyé consulter.
– «Ma femme m’a dit “Tu fais une thérapie ou je te quitte”»;
– «Le juge veut que je consulte mais je n’ai pas de problème»;
– «Ma mère m’a dit de venir.» «Quel est ton problème?» «Je n’ai pas
envie de travailler.» «C’est un problème pour toi?» «Non, c’est elle qui
veut que je vienne»;
– «Mon père dit que je vole mais ce n’est pas vrai. C’est mon frère…»
Le plaignant est celui qui se plaint mais attribue son problème à l’extérieur
de lui: attribution externe. C’est de la faute des autres, du système, etc. C’est
donc l’autre qui doit changer. Le plaignant est une victime! Et l’on retrouve
les trois rôles du «triangle dramatique»: victime, persécuteur, sauveur:
– soit il est la malheureuse victime d’une agression extérieure: une
personne «méchante» (agressive, maladroite, de mauvaise humeur, désordonnée, jamais à l’heure, etc.) ou d’un groupe «méchant» (injuste, sexiste,
raciste, prétentieux, etc.)… «Son (leur) comportement me rend malade»;
«Il est (ils sont) insupportable(s)»;
– soit il tente de sauver l’autre qui lui résiste… «Mon mari boit; ma
fille vole, a des angoisses, fume, ne travaille pas assez à l’école, mange
mal, a de mauvaises fréquentations, etc. je fais tout pour que ça s’arrange
et c’est de pire en pire… Je suis épuisée…»;
– soit il devient persécuteur après avoir été la victime et/ou le sauveur.
«Je ne la supporte plus, je crie… L’autre jour je lui ai donné une claque…
Et je m’en veux!»
Pourquoi devrait-il s’impliquer puisque c’est la faute des autres…
Depuis quand les victimes devraient-elles trouver la solution?
L’attribution externe est linéaire, à sens unique: je suis victime!
Si la réaction de ce(tte) patient(e) suite au comportement de l’autre
décrivait leur relation comme circulaire, à double courant, on parlerait
alors de boucles relationnelles. Le patient y aurait un rôle à jouer, qu’il
pourrait ultérieurement modifier. C’est ce que le jeu du «bras de fer» et
celui de «l’écharpe à franges» vont tenter de mettre en évidence. Décrits
un peu plus loin, ils sont couramment utilisés en consultation pour illustrer
auprès d’un plaignant sa part dans la circularité de la relation.
Le client est celui qui se plaint et est prêt à relever ses manches pour
que cela change. Il pense que la solution dépend en tout ou en partie de lui,
et il fera tout ce qui dépend de lui pour y arriver. Il est client de son problème, c’est-à-dire concrètement actif pour le résoudre.
Être client de son problème? Mieux: être client de sa solution!
Dans une situation, dans la réalité, tout ne dépend pas de nous. C’est un
thème cher à Épictète, philosophe stoïcien déjà cité.
Touriste, plaignant ou client?
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– Il y a des choses qui dépendent de nous, il y a des choses qui ne dépendent
pas de nous.
– Nos problèmes commencent quand nous voulons contrôler ce qui ne
dépend pas de nous.
Épictète dit: «Parmi les choses qui existent, certaines dépendent de nous,
d’autres non. (…) Avant tout vois si cette réalité dépend de nous ou n’en
dépend pas; et si elle ne dépend pas de nous, sois prêt à dire: “Cela ne me
regarde pas.” (…) Car si tu désires une chose qui ne dépend pas de nous, tu
ne pourras qu’échouer, sans compter que tu te mettras dans l’impossibilité
d’atteindre ce qui est à notre portée et qu’il est bien plus sage de désirer. (…)
Que ceux qui veulent être libres s’abstiennent donc de vouloir ce qui ne
dépend pas d’eux seuls: sinon, inévitablement, ils seront esclaves.»
On attribue à Marc Aurèle, Empereur romain et disciple d’Épictète, la
phrase suivante:
« Mon Dieu, donne-moi le courage d’accepter ce que je ne peux pas changer,
la force de changer ce qui peut l’être et la sagesse de distinguer l’un de
l’autre. »
Albert Camus disait: «L’homme n’est rien en lui-même. Il n’est qu’une
chance infinie. Mais il est le responsable infini de cette chance.»
Notre modèle est responsabilisant. Il proposera au patient:
– de distinguer ce qui dépend de lui ou non: c’est faire la distinction
entre une attribution interne et une attribution externe.
Vous prévoyez un réveillon, un dimanche, une soirée agréable. Un enfant a
40° C de fièvre quelques heures auparavant : vous ne pouvez rien y faire,
cela s’impose à vous (attribution externe). Savoir si, une fois le premier
réflexe de dépit passé, vous allez râler un peu, beaucoup, énormément, cela
dépend de vous : c’est un deuxième coût qui ne dépend que de vous (attribution interne)!
Ceci est d’application pour chaque événement de vie. Chacun peut prendre la responsabilité de changer ou non suivant son choix dans un éventail
de réponses plus large. Ou accepter ce qu’il ne peut changer: une perte
survenue, une enfance telle qu’elle a été, un parent ou un conjoint ou un
enfant tel qu’ils sont, etc. Accepter ce que je ne peux changer, c’est un
fameux changement! Dans un certain nombre de situations, notre médecine est une médecine de l’acceptation. Quand la réalité ne change pas,
notre point de vue sur elle peut changer.
La motivation va croissant de touriste à plaignant puis à client.
L’idéal serait évidemment que tous les patients soient des clients de leur
solution. Nous tenterons de faire évoluer le touriste vers le plaignant et le
52
Outils de la thérapie brève
plaignant vers le client. Il serait dommage d’abandonner à son triste sort le
touriste ou le plaignant. Il y a des choses à faire qui l’amèneront peut-être
à s’engager davantage.
Comment travailler avec un touriste?
TRIANGULATION (fig. 3.2)
D’abord, il nous faudra «ne pas aller contre», c’est-à-dire accepter que
cette personne «n’a pas de problème». Ne pas prendre le parti de son référent, ce qui réduirait l’interaction à un duel plutôt qu’une triangulation.
D’un côté ceux qui croient qu’il y a un problème (le référent + l’aide), de
l’autre le touriste. C’est l’affrontement.
Mais cette personne a visiblement un problème avec son référent: une
personne insiste pour qu’elle vienne nous voir. Plutôt que de discuter des
torts et des raisons, nous allons proposer à cette personne de voir avec elle
comment elle pourrait se débarrasser de cette demande insistante du référent. Nous allons trianguler. Cela signifie que l’intervenant prend en compte
la position embarrassée du touriste vis-à-vis du référent et lui propose une
aide en ce sens. Il n’est pas l’allié du référent, qui n’est pas son client!
Si, à l’inverse, l’intervenant soutenait le point de vue du référent (par
exemple: «Monsieur, il est quand même important que vous arrêtiez de
boire», etc.), comment pourrait-il créer un rapport constructif avec le touriste pour le motiver à devenir actif?
«
»
«
»
«
»
FIG. 3.2. – Triangulation.
Il peut – ou non – y avoir une interaction entre référent et intervenant.
TÂCHE D’OBSERVATION ET DE RÉFLEXION
Ce touriste n’étant décidément pas prêt pour une quelconque action,
nous pouvons lui proposer d’observer ce qui se passe pour lui dans son
système et de réfléchir à ce qu’il souhaite faire de bon pour lui.
Touriste, plaignant ou client?
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LE TOURISTE A PEUT-ÊTRE UNE AUTRE PLAINTE
Cette plainte peut être différente de celle du référent.
Exemple
Madame envoie Monsieur « parce qu’il boit trop ». Monsieur aimerait modifier un autre aspect de leur vie de couple : éducation des enfants, partage
des responsabilités dans le ménage, budget, etc. Le thérapeute peut dire :
« Est-ce que cela vous intéresse que je vous aide à atteindre votre objectif? ».
De là peut naître un contrat entre le référent et le patient.
LA BAGUETTE MAGIQUE À TROIS COUPS
«Si par magie, grâce à une baguette magique à trois coups, tu pouvais
changer trois choses dans ta vie, que changerais-tu?»
Très souvent, le touriste voit bien ce qui serait chouette dans sa vie! Il
nous décrit ainsi ce que nous appellerons désormais ses trois objectifs.
Exemple
Quand on demande à un adolescent « touriste » qui n’a aucune envie de
venir chez un psy, par exemple, ce qu’il changerait dans sa vie s’il avait une
« baguette magique à trois coups », les réponses fusent! Il y a beaucoup de
choses qu’il aimerait changer! Et d’énumérer ce que son petit monde devrait
être d’après lui…
La question qui suit immédiatement sera: «Qu’as-tu fait pour que ça
arrive?».
Puis: «Que pourrais-tu faire pour que cela se produise?».
Par rapport au contrat du point précédent:
– le touriste est, ici aussi, directement mis au travail non pas sur sa plainte
– il n’en a pas – mais sur ses objectifs. Nous travaillerons les objectifs plutôt
que le problème;
– contrairement au point précédent, il ne s’agit pas d’un contrat avec
son référent mais bien d’une mobilisation de la personne vers ses objectifs.
Peu importe si ces objectifs sont démesurés: «Je voudrais que mon père
me donne 1 000 euros d’argent de poche par mois»; «Je voudrais pouvoir
sortir jusqu’à quatre heures du matin», etc. C’est lui qui sera mis sur la sellette la seconde d’après pour voir ce qu’il a déjà fait pour y arriver et ce
qu’il pourrait faire d’autre pour y parvenir. Et cela recoupera très vite le
problème que le touriste prétend ne pas avoir…
Un exemple clinique reprend trois de ces outils en une seule intervention.
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Outils de la thérapie brève
Cas clinique
Laurence est adressée en thérapie par son éducatrice référente, Martine.
Elle est mère, à seize ans, d’une petite fille de deux ans et demi. Le papa vit
avec elle dans un appartement supervisé. Elle reçoit le financement de son
budget dans le cadre de l’aide à la jeunesse et sa supervision est assurée par
Martine et Xavier, deux éducateurs, qui l’aident à remplir ses papiers, payer
ses factures, gérer son budget, etc.
Laurence a volé 7 € dans la poche de son éducateur il y a cinq ans et…
2 090 € dans la caisse du magasin où elle est en contrat d’apprentissage il y
a peu. Confondue, elle a remboursé cette somme. Une instruction judiciaire
est en cours et Laurence sait qu’elle risque d’être séparée de sa fille pour
quelque temps après le prononcé de la peine : cela l’affecte et la motive
beaucoup.
Lors du premier entretien, Laurence n’a pas de problème, dit-elle : c’est
Martine qui nous l’adresse.
T : Pourquoi?
P : Parce que j’ai volé.
T : Pour quoi faire?
P : Pour savoir pourquoi j’ai volé; moi, je n’en ai aucune idée.
Ce serait le sujet d’une analyse, pas d’une thérapie.
T : Pour quoi encore?
P : Pour que je ne vole plus.
Qui d’entre nous peut savoir que lui-même ou son voisin ne volera pas
demain? Ou, pour reprendre notre terminologie, « À quoi Martine verra-telle que l’on peut arrêter la thérapie », c’est-à-dire quels sont les critères de
l’objectif qui, une fois atteints, rendront la thérapie de Laurence
terminable?
Travail réalisé lors du premier entretien :
– Triangulation : « Tu as un problème avec Martine, qui veut absolument
que tu fasses une thérapie, sinon elle menace d’arrêter son travail de supervision avec Xavier. Comment feras-tu pour la contenter? Peux-tu lui demander d’être présente lors du prochain rendez-vous ? Pour débattre de cela
ensemble? » Laurence pense que Martine acceptera volontiers.
– Tâche d’observation ou de réflexion : « Pouvez-vous réfléchir ensemble,
Martine et toi, et écrire ce qui pourrait être travaillé en thérapie et à quoi
l’on verra que ce travail peut être achevé? » (critères de l’objectif).
– Baguette magique à trois coups : 1) Laurence changerait l’ambiance de
son couple. Elle trouve que son copain, père de sa fille, est beaucoup moins
attentif à elle. Elle pense qu’il ne l’aime plus. Lui trouve cela normal après
quelques années… 2) Elle aimerait aller en vacances en Espagne. 3) Elle
aimerait habiter une maison plutôt qu’un appartement.
Quand nous reverrons Laurence et Martine, nous travaillerons les deux premiers points. Le troisième – la baguette magique à trois coups – ou l’idée
d’un contrat entre Laurence et Martine restent des pistes possibles de travail
ultérieur.
Touriste, plaignant ou client?
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Comment travailler avec un plaignant, une victime?
Plaignant = victime !
Pour Yvonne Dolan, elle-même victime d’abus sexuel, «être victime
c’est un choix de carrière» (Dolan, 1996). Nous rencontrons fréquemment
des plaignants en consultation. Si nous ne motivons pas la personne à
devenir active à la résolution de son problème, c’est-à-dire cliente de sa
solution, elle peut s’installer chroniquement dans un statut de «victime»:
qui va résoudre son problème?
Attention! Quand le patient se pose en victime (dépressif, phobique,
etc.), il prend les autres (son entourage, son système familial voire professionnel) en otages. Et très vite il tentera de prendre le thérapeute en otage,
se positionnant encore un peu plus en victime! Il pourra lui dire «Vous ne
me comprenez pas», «Là, vous vous moquez de moi», etc. Il est urgent
pour le thérapeute de se dégager de ce jeu et de travailler cet épisode. En
effet, comment pourrait-il travailler demain les mains libres – et même travailler tout court – s’il est le bourreau de cette malheureuse victime… Seul
un thérapeute libre peut espérer voir son patient se libérer! Devenir client,
pour le patient, c’est un peu s’installer à son compte…
Notre philosophie de travail consiste à proposer au plaignant de devenir
client, c’est-à-dire:
– distinguer ce qui dépend de lui ou non. C’est faire la distinction entre
une attribution interne et une attribution externe;
– prendre la responsabilité de changer – suivant son choix – dans un
éventail de réponses plus large – la réponse à ce qui lui fait mal;
– et/ou accepter ce qu’il ne peut changer.
Qui va résoudre son problème? Le thérapeute? L’autre? Ou le patient?
LE THÉRAPEUTE
Celui qui travaille beaucoup travaille mal… Quand je le fais à sa place,
je ne suis pas à la mienne et je l’empêche de prendre la sienne.
Il n’est donc pas question que le thérapeute prenne en charge le patient!
La «prise en charge administrative» d’un patient se conçoit dans le jargon
et les procédures d’une administration, pas dans l’esprit et la réalisation
concrète de notre travail.
Lors du premier jour d’une formation, je me couche par terre au milieu des
participants, je me tords de douleur et demande de l’aide. J’appelle la plus frêle
de l’assemblée en lui demandant de l’aide. Comme je suis corpulent, elle ne
peut m’aider seule à me relever. J’appelle en renfort une autre frêle personne :
elle n’y parvient pas davantage. Alors un fort gaillard vient leur prêter main
forte et je leur dis : « plus vous serez nombreux, plus je me ferai lourd ».
Face au patient, le thérapeute va donc:
– lui attribuer la propriété de son problème: c’est votre problème. Ce
sera votre solution, vos bénéfices. Même dans l’aide contrainte, c’est bien
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Outils de la thérapie brève
le bénéfice du patient que le thérapeute va souligner et utiliser pour motiver le patient à s’activer à la résolution de son problème;
– exiger la réciprocité, le partenariat: «Je ne vous abandonnerai
jamais si… vous faites tout pour me rendre inutile aussi vite que possible.
Ceci veut dire que je tomberai “en panne” si vous ne faites pas tout pour
me rendre inutile aussi vite que possible!»;
– lui donner la première place: «Vous êtes le moteur de votre changement. Vous marcherez devant et moi derrière: si vous posez des mines,
vous sauterez sur vos propres mines.» Si vous préférez une métaphore
moins militaire, vous pouvez utiliser celle du tandem: «Vous devant, moi
derrière». Il y a deux thérapeutes ici: vous et moi; et le plus important,
c’est vous!
Le thérapeute doit effectuer ce travail sur lui-même pour acquérir un
nécessaire détachement, une indispensable distance. Ceci l’amènera à
approcher cette phrase de Roustang: «Le travail du thérapeute consiste à
ne rien faire» dans l’idée orientale de «L’art du tir à l’arc».
L’AUTRE
C’est ce que souhaite le plaignant: «D’ailleurs, c’est lui qui a un problème! Je ne dis pas que j’ai tout bon mais c’est quand même lui qui
devrait faire une thérapie! (se faire soigner, changer, consulter, etc.)».
C’est la «télécommande à faire changer les autres».
À titre personnel, rappelons-nous que:
– quand notre bon sens ne fonctionne pas, ce n’est pas le bon sens…;
– n’attendons pas que l’autre change pour régler notre problème.
LE PATIENT
• Vous n’êtes pas prêt!
Erickson recevait en Arizona un patient venu de Floride. Ce dernier
avait pris un rendez-vous, pris l’avion, puis le taxi, pour arriver au cabinet
d’Erickson: il expose son problème et Erickson lui dit: «Vous n’êtes pas
prêt, rentrez chez vous!». Interloqué, le patient rentre chez lui. Puis, il
reprend rendez-vous et reprend l’avion puis le taxi pour arriver au cabinet:
il expose son problème et Erickson lui dit à nouveau: «Vous n’êtes pas
prêt, rentrez chez vous!». Le patient rentre chez lui furieux mais reprend
rendez-vous et refait le même chemin. Arrivé chez Erickson, il lui dit: «Je
suis déjà venu deux fois et vous m’avez dit que je n’étais pas prêt.
Aujourd’hui, quoi que vous me disiez, je reste!». Et Erickson lui répondit:
«Vous êtes prêt, asseyez-vous!».
Mettre au défi la motivation du client est l’un de nos outils. Erickson le
fait ici d’une façon provocatrice. Nous racontons volontiers cette anecdote
au patient: il comprend vite…
Touriste, plaignant ou client?
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• Qu’est-ce qui vous fait croire que vous êtes prêt?
«Vous seriez prêt à changer? Qu’est-ce qui vous permet de dire cela?
Qu’avez-vous déjà fait?»
C’est une autre façon de mettre au défi la motivation. Nous l’utilisons
volontiers avec les patients «dépendants» quand ils ont déjà plusieurs fois
essayé d’arrêter: «Qu’est-ce qui vous fait croire que cette fois-ci, c’est la
bonne? En quoi êtes-vous plus prêt que la dernière fois? Je dois vous
croire? Vous savez, moi je suis pire que Saint-Thomas!»
Nous ajoutons: «J’ai vraiment envie de réussir avec vous: mieux vaut
réussir plus tard que de rater tout de suite.»
• Le sapin qui se charge de neige (métaphore)
L’hiver, chez nous, il neige. Imaginez une branche de sapin qui, jour
après jour, se couvre de neige: elle plie de plus en plus, elle se tord et
pourtant, pendant un long moment, elle ne réagit pas. C’est trop tôt! À un
certain moment, il suffit d’un flocon de plus pour qu’elle réagisse. Êtesvous près du dernier flocon, prêt à réagir?
Quand le thérapeute met au défi la motivation, soit le patient reconnaît
une motivation insuffisante: la thérapie brève ne réussit pas plus souvent,
elle rate plus vite!, soit il tient à nous démontrer que sa motivation est
solide et cette démarche la renforce.
• Variante: nier le caractère de gravité ou d’urgence d’une intervention
«Ce n’est pas si grave, il n’y a pas lieu de s’inquiéter, rien ne presse, etc.
Ne changez surtout rien!» Cette dernière phrase est une intervention paradoxale de base, à laquelle on pensera en début de thérapie quand la motivation du patient est incertaine ou quand le problème n’est pas encore défini.
Le contrat en blanc est une autre variante. Il s’agit de donner le choix au
patient entre une solution rapide et une solution plus lente. La solution
rapide implique la signature d’un contrat en blanc, que nous décrivons ciaprès. Cette façon de faire relativise donc aussi l’urgence.
La position du thérapeute est peut-être l’un des apprentissages les plus
longs et les plus difficiles de ce métier. Une position «juste» est un
apprentissage de tous les jours. François Roustang nous livre une subtile
réflexion à ce sujet dans son livre Savoir attendre pour que la vie change.
Et chaque victime, surtout les quelques victimes «de compétition» que
nous rencontrons, nous force à affiner encore cette position, jamais
acquise. Une fois ceci dit, envisageons quelques outils spécifiques.
• Quatre outils spécifiques pour amener le plaignant à devenir client
La métaphore du fou qui court derrière vous avec un couteau
Si un fou court derrière vous avec un couteau, pour le juge et pour le
psychiatre, celui qui a un problème, c’est le fou. Pour nous, quand vous
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Outils de la thérapie brève
nous dites combien vous souffrez dans cette situation, celui qui l’arrêtera,
c’est vous. C’est vous qui en souffrez, pas le fou. Ne comptez pas sur le
fou pour que ça s’arrête. On n’est jamais si bien servi que par soi-même!
– Un petit proverbe chinois (?): il ne suffit pas de se plaindre de l’obscurité, il faut allumer la lumière.
– Lève-toi et marche! (pas chinois, bien connu chez nous!).
– On n’est jamais si bien servi que par soi-même…
– Et enfin, j’aime dire à ces patients «Moi je vais être payé et vous,
vous allez travailler!». Même si vous êtes salarié, pensez-y. Électrochoc
assuré…
La métaphore de la fracture sur l’autoroute
J’utilise cette métaphore quand le plaignant rechigne à être actif «parce
qu’il a raison», «parce qu’il est en droit», dans les conflits en général
(conflits de couple, conflits parents – enfants, etc.), là où bien souvent le
patient dira: «Vous trouvez ça normal, Docteur?»…
Notre méthode sert à soigner des personnes qui souffrent: nous ne sommes
pas juges, nous ne disons pas qui a raison et qui a tort, nous soignons…
«Imaginez qu’un conducteur qui roule paisiblement sur l’autoroute soit
heurté par un véhicule qui l’envoie hors de la route: notre homme se
retrouve dans l’herbe, la jambe fracturée, tremblant de mal et de peur… Dix
minutes plus tard, les secours arrivent. Que penseriez-vous de cet homme
s’il refusait de monter dans l’ambulance sous prétexte qu’il est en droit?»
«Pour ma part, si vous deviez me secourir dans de telles circonstances,
s’il vous plait, soignez-moi tout de suite! On discutera plus tard des circonstances de l’accident et le juge dira, peut-être dans quelques années,
qui avait raison et qui avait tort… Moi je suis très sensible à la douleur.
Vous pas? Vous avez l’air d’être beaucoup plus costaud que moi, plus
solide face à la douleur… Vous êtes fort, vous!»
«C’est beau d’être si fidèle à vos idées, même si cela vous coûte cher»
Ceci souligne l’ambivalence du patient en mettant sur un plateau de la
balance ses valeurs et sur l’autre la souffrance qui l’amène à consulter.
T (« anthropologue ») : Vous avez sûrement de bonnes raisons d’agir comme
cela…
P : Oh, oui! Je le fais parce que… (et il expose ses raisons)
T : Bravo ! C’est très beau (ou généreux ou courageux ou… !). C’est beau
d’être fidèle à ses idées… même si cela vous coûte cher!
Ce faisant, le thérapeute approuve la valeur qui anime le patient… tout
en soulignant la souffrance qu’elle engendre. C’est une façon de faire qui,
en thérapie, interpelle radicalement la personne… (tableau 3.1).
59
Touriste, plaignant ou client?
Tableau 3.1. – Troisième méthode pour rendre le plaignant actif.
Valeur avancée par le thérapeute
(anthropologue)
Coûts pour le patient et son entourage
Bravo pour cette valeur…
Même si cela vous coûte cher
Je suis bien piètre à côté de vous
quant à cette valeur…
Moi, ça va…
VALEUR
COÛT
VOUS
+
–
MOI
–
+
Éventuellement, le thérapeute qui le souhaite peut ajouter: «Moi malheureusement, je n’ai pas votre générosité (votre courage, votre fidélité à
vos principes, etc.). C’est vrai que ça me coûte moins cher (que c’est
moins perturbant, moins douloureux, etc.)».
Nous utilisons très volontiers cette façon de faire: elle est remarquablement efficace. En soulignant l’ambivalence du patient:
– les bonnes raisons qu’il a d’agir comme cela, les valeurs qui le motivent;
– et la souffrance que cela lui occasionne.
Tout cela en reconnaissant et acceptant la valeur du patient, en la positivant même, mais en la mettant en balance avec ses coûts. C’est un levier
puissant de motivation.
Exemple
Cette maman a fait beaucoup pour sa fille « parce qu’elle la croit plus fragile que sa petite sœur ». Sa fille est effectivement devenue moins compétente que sa cadette. Les bonnes raisons qu’elle a d’agir comme cela
(anthropologue)? Il faut aider nos enfants.
T : « C’est beau d’aider à ce point ses enfants ! Peu de parents en font
encore autant à notre époque. Et il y a sans doute peu d’enfants qui ont été
aidés autant que votre aînée… C’est vrai que cela vous coûte cher (la maman
est déprimée) et que votre fille est très dépendante, peu débrouillarde, un
peu handicapée, en somme… En y réfléchissant, je me demande si mes
enfants ont été suffisamment aidés, s’ils n’ont pas eu un manque à ce
niveau… Pourtant, ils ont l’air en forme et moi, ça va… »
«Je vais vous plaindre», une utilisation paradoxale de la victimisation.
Courage!
Nous développerons les concepts d’utilisation et de paradoxe. Partant de
l’idée que le plaignant est une victime, on peut plaindre cette victime.
60
Outils de la thérapie brève
Cas clinique
John est l’exemple type du plaignant : il attend, télécommande à faire
changer les autres à la main, que son épouse change. À l’entendre, elle le
critique sans mesure, ainsi que son fils Nicolas. Le thérapeute a vainement
tenté de travailler avec lui « logiquement » en lui proposant des
changements : il n’en fait rien, c’est l’autre qui doit changer! Le thérapeute
comprend enfin et, plutôt que de lui proposer de nouvelles pistes de changement, constate : « Qu’il est peut-être fait pour se plaindre, pas pour
changer » : le patient acquiesce. Il lui dit : « Je crois que je vais vous
plaindre », le patient lui répond : « J’y avais pensé. Je me disais que j’aimerais bien que vous me plaigniez ».
Le thérapeute commence alors une intervention paradoxale en utilisant ce
souhait d’être plaint : il propose au patient un contrat de cinq séances au
cours desquelles il va le plaindre, en s’interdisant tout changement. Et il
poursuit, avec ce croyant convaincu, que sa vie est un chemin de croix, qui
compte bien plus de quatorze stations. Qu’à chaque station, il y a quelqu’un
pour le plaindre. Que c’est peut-être sa façon à lui de gagner son paradis,
etc.
Après cette séance au cours de laquelle se déroule une intense
« intervention paradoxale progressive », le patient en a assez d’être plaint,
termine prématurément la consultation et entame un réel processus de
changement : il arrête de se plaindre et d’accuser les autres. Quelque temps
plus tard, c’est son épouse qui, constatant les changements réalisés par son
mari, demande d’entamer le même type de thérapie.
Quand un plaignant nous explique «qu’il ne peut pas changer» (c’est
dans sa nature, son tempérament, on ne se refait pas, c’est la faute de
l’autre, etc.), nous lui tenons le discours suivant:
T : Alors, courage!
P : Pourquoi me dites-vous « courage »?
T : Parce que vous allez en avoir besoin! Vous me dites que vous souffrez et
que vous ne pouvez rien y changer. Il va falloir être fort, être courageux…
Heureusement, vous l’êtes! Quand je serre la main de la veuve, au cimetière,
je ne peux lui dire que cela, « Courage ! », car effectivement on ne pourra
rien changer quant au décès de son époux.
On peut résumer en une fiche de travail les principales interventions qui
permettent d’amener touristes et plaignants à devenir clients, c’est-à-dire
acteurs de la résolution de leur problème (encadré).
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Définition concrète du problème
Guidelines de départ
Dès le premier contact :
– définir rapidement si le patient est touriste, plaignant ou client;
– garder à l’esprit qu’il est là parce qu’il souffre : moteur et objectif;
– garder à l’esprit que si le thérapeute est là, c’est pour atteindre l’objectif :
la diminution rapide, complète, durable de sa souffrance. Tout ce qui sera
fait (tactiques) le sera dans cette optique (stratégie) et avec bienveillance;
– c’est son problème, sa solution, son bénéfice;
– s’en tenir aux faits, attention aux sens donnés : on vérifie ce que l’on croit…
Tableau 3.2. – Touriste? Plaignant? Client?
Touriste
Plaignant
N’a pas de problème
A un problème attribué
à l’extérieur de lui:
il est «victime»
Client
A un problème et est prêt à
«relever ses manches» pour
que cela change: une partie
au moins dépend de lui
1. Triangulation
1. C’est son problème, je ne
serai qu’un partenaire et en
second rôle. «Vous n’êtes pas
prêt. Qu’est-ce qui vous fait
croire que vous êtes prêt?»
2. Tâche d’observation 2. Ne changez surtout rien!
ou de réflexion
Il est trop tôt pour changer
3. Contrat entre plainte 3. Métaphore du fou qui court
du référent et plainte
derrière vous avec
un couteau
du touriste
4. Baguette magique à 4. Métaphore de la fracture
trois coups: objectifs
au bord de l’autoroute
du touriste
5. C’est beau d’être fidèle à
vos idées… Même si cela
vous coûte cher!
6. Intervention paradoxale:
plaindre la «victime»:
courage!
Définition concrète du problème
Milton Erickson disait:
«Si un patient entre dans mon cabinet en marchant sur les mains
et se plaint d’avoir mal aux mains, je lui proposerai des gants.»
À Palo Alto, la définition du problème est un point essentiel. Vous ne
pourriez avoir la bonne réponse à un problème que vous ne connaîtriez
62
Outils de la thérapie brève
pas… ou plus exactement, en ouvrant l’éventail des choix, vous n’auriez
probablement pas le meilleur!
La définition du problème peut prendre 95% de notre temps car, si le
problème est bien défini, la solution va de soi… Ceci ne veut pas dire, loin
de là, que le problème sera clairement défini en fin de première séance.
L’idée que la solution puisse «aller de soi» paraît angélique: la «grille
personnelle» décrite plus loin permet de bien identifier un paradoxe et de
construire la solution.
Nous nous attachons de façon très prosaïque à décrire un comportement
concret, précis, en termes de comportements observables: des faits. Ce
que l’on peut voir et entendre. Pas des sens donnés aux faits, des jugements, des commentaires. Il ne s’agit pas de «la vérité vraie», mais bien
de comportements observés suivant le point de vue de notre interlocuteur,
sa réalité de deuxième ordre. La qualité de ces informations est donc primordiale pour nous.
Nous sommes circonspects quant à l’utilisation du non-verbal en raison
de sa nécessaire interprétation: on repart dans les hypothèses…
Une autre information de faible qualité qui nous est fréquemment fournie
est l’abstraction: les mots abstraits, nous les appelons mots-valises. Une
valise, c’est un objet creux qui ne sert à rien tant qu’il n’a pas un contenu.
Que veut dire, par exemple, le verbe «aimer»? À 15 ans, 20 ans, 30 ans,
40 ans, 50 ans, il a chez la même personne des sens différents. J’aime ma
grand-mère, j’aime ma mère, j’aime ma sœur, j’aime ma fille et j’aime les
frites ne sont que quelques versions d’un verbe qui en a des milliers.
Sommes-nous bien sûrs de comprendre le mot dans le sens où il a été
émis? Quand on demande à une femme battue pourquoi elle retourne chez
son agresseur, elle répond fréquemment: «Mais je l’aime, Docteur!». Il
faudra donner un contenu à ce mot-valise pour tenter de se comprendre…
Sommes-nous sûrs de comprendre le mot dans le sens où il a été utilisé?
Ceux qu’enchante la psychothérapie des profondeurs trouveront ce
modèle bien superficiel… Les patients et thérapeutes habitués à manier
des concepts et abstractions seront déçus: «C’est trop simple…». Un
patient qui pendant des centaines d’heures d’analyse a manié avec compétence des abstractions peut éprouver beaucoup de difficultés à parler simplement en termes concrets et factuels…
Nombre de thérapies, tragiques à nos yeux, n’ont tout simplement
jamais répondu à cette question «Quel est le problème?»…
Comment faire pour passer de l’abstrait au concret? Nous utilisons
beaucoup de temps et d’énergie pour mettre du contenu dans les valises.
On le voit, les questions du thérapeute seront serrées, revenant à la
charge tant qu’il n’a pas une idée précise du film du problème. Il questionnera le reporter (le patient) jusqu’à obtenir une information de qualité.
Ceci peut nécessiter une position basse de la part du thérapeute: cette
Définition concrète du problème
63
Exemple de difficulté classique dans une relation parent (P) – adolescent
P : Ma fille est insupportable : elle se rebelle, est de plus en plus grossière et
fainéante… Je suis cassée.
Pouvez-vous vous représenter ce que cette maman vit concrètement sur
base de ces informations? Leur contenu factuel est nul.
Le thérapeute peut demander plus de faits observables par la question :
T : À quoi voyez-vous qu’elle est rebelle ? Insupportable ? Grossière ?
Fainéante?
À quoi sentez-vous que vous êtes cassée?
P : Je dis rebelle parce qu’elle refuse d’obéir de plus en plus souvent.
T : Par exemple?
P : Quand je lui dis de monter se coucher, elle refuse, prétexte une petite
faim, traîne devant la télé…
P : Et encore?
P : Chaque jour, je dois lui demander de laisser la salle de bain en ordre
quand elle la quitte : chaque jour, son linge sale y traîne par terre…
T : Un autre exemple?
P : Oui, elle refuse maintenant de donner un coup de main pour les repas…
Avant, elle m’aidait d’assez bonne grâce…
Et le thérapeute posera le même type de question pour les adjectifs
« insupportable », « grossière » et « fainéante » attribués à la fille. De même,
il posera les mêmes questions sur le ressenti de la maman : « Je suis cassée ».
position – très réaliste d’ailleurs – veut qu’il ne sache rien encore de la
situation du patient et que – même in fine – il en connaîtra toujours beaucoup moins que lui… Le piège serait de croire que nous sommes les
experts: l’expert de cette situation-là, l’expert de sa vie, c’est lui! Dans un
travail en famille, l’expert c’est la famille. En consultation, plus je «descends» dans cette position basse d’ignare, plus mon non-verbal est cohérent: je m’enfonce progressivement dans mon fauteuil, mon front se plisse
d’incompréhension, ma main gauche soutient ma tête fatiguée… S’il le
faut, je me déclare fatigué, confus, en tous cas peu habile à comprendre…
je présente mes excuses pour ce côté pataud, pour ma difficulté à y voir
clair… J’ajoute volontiers: «Avec vous, j’ai vraiment envie de comprendre…». Cette position «écrasée» est tout sauf agressive…: le patient est
en sécurité, je ne le prends pas pour un idiot, c’est moi qui suis idiot…
Ça, c’est pour la position relationnelle: la position basse. Mais sur le
fond, tant que la réponse du patient est insatisfaisante, je reviens sans relâche, vingt fois s’il le faut, pour obtenir une image claire des comportements
des protagonistes. Dans ce modèle, la réussite de la thérapie est à ce prix…
64
Outils de la thérapie brève
Certains patients sont très spécifiques dans leur description mais amènent
un flot de problèmes différents. La question sera alors de savoir lequel est le
plus important maintenant.
Ce que nous formulons en: «Quel est celui qui, une fois résolu, vous
rapportera le plus?».
Nous vivons, minute après minute, des millions d’expériences concrètes
qui jalonnent nos journées. Après quoi, nous élaborons très savamment
des idées plus abstraites à propos du concret.
Ne pas définir le problème en termes concrets est une excellente façon de se
tromper. En 1952 déjà, Bateson avait reçu une bourse de la Rockefeller Foundation pour étudier les paradoxes de l’abstraction dans la communication.
Définition concrète de l’objectif
Quand le problème est défini, l’objectif pourra l’être.
Quand le patient n’amène pas de problème – bien qu’il consulte – c’est
un touriste. La baguette magique à trois coups peut lui faire décrire des
objectifs, là où il dit ne pas avoir de problème. Question d’emballage…
Comme le problème, l’objectif sera lui aussi défini concrètement. Si un
client souhaite être plus épanoui, plus ouvert, moins dépressif, plus équilibré, moins instable, nous lui demanderons de traduire ses différents souhaits en termes concrets.
Exemple
Si un père dit : « J’aimerais tant améliorer ma communication avec ma
fille », il me propose un objectif abstrait. Comment saura-t-il qu’il a atteint
son objectif? Je vais le lui demander. Ceci permettra, le jour venu, de mettre
fin à notre intervention.
Ne pas définir un objectif en termes concrets permet de travailler indéfiniment. Les courants qui travaillent au long cours ont souvent cette caractéristique. En TSB, la fin de la cure est donc elle aussi définie par le client dès
l’instant où il précise à quoi il verra que son objectif sera atteint (fig. 3.3).
Si un intervenant demande à son client d’être plus gentil à la maison, ou
plus solidaire, ou plus enthousiaste, il lui donne un but abstrait, flou, véritable peau de banane dans la relation d’aide:
– le client ne sait pas concrètement à quoi il devrait arriver;
– rien ne permettra d’évaluer si cet objectif a été atteint;
– les moyens d’action pour y parvenir ne sont pas explicités non plus.
Il y a donc:
– un état actuel, douloureux (le problème) que nous définissons en termes concrets;
Définition concrète de l’objectif
65
– un état désiré (la solution), l’objectif que nous définissons également
en termes concrets;
– une stratégie pour y parvenir également décrite en termes concrets;
c’est un processus à étapes, un chemin, chaque étape réalisant une partie
de l’apprentissage en termes concrets.
FIG. 3.3. – Définition de l’objectif.
Il y a de nombreuses méthodes pour définir les critères de l’objectif. La
plupart s’accordent sur quelques points. Un objectif doit, pour être bien
construit, correspondre à ces six critères:
– 1. Être formulé en termes de «je»: il s’agit de la personne elle-même,
pas de l’autre.
Exemple
Je voudrais que ma fille soit plus polie, mon mari plus attentionné, etc. ne
sont pas des objectifs acceptables. Nous allons les travailler.
– 2. Être formulé en termes de comportements concrets observables:
mesurables ou évaluables.
Exemple
Réussir mon année, finir tel travail, avoir un logement. Dans ces trois cas, la
réponse est soit oui soit non : c’est une réponse de type On/Off.
D’autres objectifs seront évaluables par une échelle : une sérénité à 8/10 en
moyenne, une joie de vivre en moyenne à 7/10, etc.
– 3. Être formulé en termes de présence de quelque chose et non
d’absence.
Exemple
Si le patient dit qu’il voudrait être moins anxieux, moins dépressif, le thérapeute lui demandera « Que mettrez-vous à la place de l’anxiété et de la
déprime? » Pour obtenir par exemple une formulation telle que « De la sérénité, de l’entrain et de la joie… » Et ses mots seront réutilisés tels quels dès qu’il
▲
66
▲
suite
Outils de la thérapie brève
s’agira d’imaginer le futur (ce que les termes « négatifs » ne permettaient pas). Je
peux visualiser un homme occupé à bêcher son jardin. Je ne peux pas imaginer un
homme qui n’est pas occupé à bêcher son jardin : il faut que je l’imagine alors faisant quelque chose, par exemple préparant le repas ou regardant la télévision.
– 4. Être également réaliste: les jambes de l’amputé et le cher disparu
ne reviendront pas.
– 5. Être réalisable, ce qui suppose qu’il soit modeste («suffisamment
petit pour être faisable» disions-nous dans le minimal change…). C’est
l’inverse d’un projet pharaonique.
– 6. Être congruent aux valeurs du patient.
Le libre choix du patient est la condition de son adhésion. Cette motivation
est non seulement un facteur clé de succès de son travail, mais la condition
même de la réalisation de celui-ci.
Roustang a ces superbes phrases : « Il y a de nombreux humains qui se laissent mourir et d’autres qui se laissent vivre. Ce qui nous passionne c’est
d’amener quelques-uns avec la plus grande lucidité et le plus grand courage
possibles à décider de leur vie et de leur mort. »
« Nous ne voulons pas guérir, nous ne voulons pas que l’interlocuteur se
tourne vers la vie, vers le renouvellement de son existence, donc vers le changement favorable. Nous voulons seulement qu’il en décide. Et c’est pourquoi
nous ne pourrons jamais nous prévaloir de la bonne issue d’une cure, c’est lui
qui l’a opérée. Nous n’aurons pas davantage à nous désoler de nos revers qui
ne sont pas encore faits, si du moins notre présence, notre intelligence et
notre détermination ont poussé notre visiteur à la croisée des chemins. »
Comment travailler en thérapie vers cet objectif?
Travailler cet objectif avec le patient peut parfois prendre du temps mais
c’est un réel travail thérapeutique ! Parler de soi plutôt qu’attendre de
l’autre, concrètement, voir apparaître ce que l’on souhaite (imaginer, être
capable de le mettre en image), revenir à la (dure) réalité, se donner un
objectif réalisable (il est tellement facile de se planter en se donnant un
objectif pharaonique) tout en se respectant… cela fait beaucoup !
Et il existe, nous le verrons, d’autres façons de faire la même chose. Par exemple, la question du miracle en TOS (cf. plus loin) ou la simple et percutante
question « À quoi verrez-vous que nous pourrons mettre fin à notre travail ? »
En identifiant et définissant ensemble, patient et thérapeute, l’apprentissage nécessaire et en avançant par étapes, pas à pas, expériences après
expériences jusqu’à la satisfaction du client. C’est une méthodologie
empirique que certains d’entre nous utilisent encore avec satisfaction.
Le travail vers l’objectif peut se faire du présent vers le futur de façon
plus structurée. C’est la méthode qui tombe sous le sens: quelles étapes
Définition concrète de l’objectif
67
allons-nous aligner l’une derrière l’autre pour progresser comme quand on
marche d’un point A vers un point B en passant par les étapes 1, 2, 3, 4,
etc.
Les questions du thérapeute se conjuguent au futur: de la situation présente, il contemple le futur. «Quand vous aurez atteint votre objectif, comment cela se passera-t-il? À quoi le verrez-vous? À quoi les autres le
verront-ils?» Le tout en termes concrets. Ces items seront appelés les critères de l’objectif.
Ces deux premières méthodes sont antérogrades, en ce sens qu’elles
progressent du présent vers le futur.
Une autre méthode – dite rétrograde – évolue de l’objectif atteint, considéré comme présent, vers l’état actuel, considéré comme passé. Elle
découle de la technique hypnotique traditionnelle appelée «Projection
dans le futur» largement utilisée par Erickson et reprise par de nombreux
auteurs plus récents. Il s’agit d’imaginer comment sera la situation quand
le problème «est» résolu. On peut – ou non – y donner une date. Plutôt
que d’évoluer du présent vers ce futur, nous inviterons le patient à se projeter dans ce futur comme s’il y était: «Le 31 décembre de cette année,
votre problème est résolu. Qu’est-ce qui a changé? À quoi le voyez-vous?
Comment les autres le voient-ils? Etc.»
Les verbes ont été conjugués ici au présent. Le tout ici aussi en termes
concrets. Ces items seront également appelés les critères de l’objectif.
La différence avec la méthode précédente est essentielle: c’est à partir
du futur, déjà atteint, que l’on va contempler le présent, devenu passé!
Nous demandons alors au patient ce qu’il a mis en place pour arriver là.
Il décrit alors son cheminement et les questions se conjuguent au passé
composé: «Qu’avez-vous fait pour arriver là où vous êtes? Qu’avez-vous
changé à vos habitudes?»
Et les réponses sont conjuguées au passé: j’ai commencé par l’étape 1,
2, 3, 4, etc. Le patient nous décrit le chemin qu’il a parcouru. C’est lui qui
nous donne la marche à suivre, les étapes! Ces étapes lui seront alors proposées comme tâches successives: «Vous faites l’étape 7? OK, c’est fait:
vous faites l’étape 6? OK, vous faites l’étape 5? Etc.»
Exemple de la vie quotidienne
Nous sommes en janvier, dans le Nord de la France. Ce soir il fait –10° C
dehors, il a neigé. Vous parcourez le catalogue d’un tour-opérateur pour
choisir un voyage que vous ferez en mai sous les tropiques. Les images et descriptions vous permettent d’imaginer ce voyage comme si vous y étiez déjà.
▲
Vous êtes sur cette plage paradisiaque, sous les cocotiers, non loin de votre
bungalow. Vous passez une excellente soirée, vous baignez dans l’ambiance
tropicale. Quelle joie!
68
Outils de la thérapie brève
Pourtant vous êtes en Europe, il fait –10° C et il a neigé. Vous n’avez apparemment pas quitté votre fauteuil. Vous vous êtes projeté dans le futur.
Votre esprit est capable de se dissocier du contexte dans lequel vous êtes, ici
et maintenant. Nous appelons cela une transe de la vie de tous les jours.
Vous êtes d’ailleurs tout aussi capable, quand vous êtes « pris » par un film
au cinéma, de vous dissocier de la salle de cinéma où vous êtes, d’entrer dans
l’histoire que raconte le film et de commencer à transpirer, à ressentir une
boule dans la gorge, des frissons ou des palpitations si le film vous y invite!
« Vous êtes dans le film » ou plus exactement, c’est comme si c’était vrai. Vous
êtes dans la réalité du film et pas dans celle de la salle de cinéma où vous
êtes assis. Cette dissociation est pour nous l’une des caractéristiques de l’hypnose spontanée dans laquelle nous baignons bien des fois en une journée!
C’est là l’intérêt de cette façon de faire. Elle permet au patient de «se voir
guéri»: quand il imagine cela, quand il le met en image, il y est déjà. Comme
vous «êtes» sous les tropiques un soir de janvier, neigeux, en Europe. La puissance d’évocation de ces images-là comme si nous y étions nous mobilise,
nous motive à agir. Donc, travailler avec le patient d’une façon qui lui permet
«d’être déjà à son objectif» l’incite à travailler de façon beaucoup plus impliquée à la réalisation de celui-ci. Charles Aznavour chantait «Je m’voyais déjà,
en haut de l’affiche…»: de s’y voir déjà, ça aide à y aller! Ainsi dans l’exemple du tour-opérateur, le lendemain, nous faisons les démarches pour commander ce voyage, par exemple, tout empreints encore de la joie ressentie la veille.
Le problème – ou l’objectif – seront décrits en termes concrets, observables.
Le systémicien cherchera à définir des boucles relationnelles : il aura une
définition interactionnelle du problème.
Le minimal change ou changement minimum
La TSB visera un minimal change, c’est-à-dire un changement significatif quoique minime, concret et observable. Par rapport à des écoles antérieures réputées, le but paraît minimaliste. On est loin des généreuses
utopies, des buts abstraits et amples tels que: «arriver au plein développement de mon stade génital», «au complet développement de ma personnalité», «me réaliser», «avoir une vie de couple harmonieuse», «être
heureux». Nous aimons dire que nous pratiquons une thérapie de paysan:
les paysans font discrètement à longueur d’année, les pieds dans la boue,
un travail utile et efficace. Ils n’écrivent pas de bibliothèque pour théoriser. Ils font simplement ce qu’ils ont à faire… et le font bien.
Milton Erickson utilisait de nombreuses métaphores pour illustrer cette
progressivité de l’apprentissage. Citons en deux:
– celle de l’apprentissage de l’alphabet: la première semaine de sa première année d’études primaires, à six ans, l’enfant revient à la maison avec
Définition concrète de l’objectif
69
un devoir. Il doit tracer trois ronds à peu près ronds, si possible sans dépasser, entre deux lignes parallèles que Madame a tracées dans son cahier. Dur
dur… Bientôt il y ajoutera un trait qui transformera ce rond en un a, un b,
un p, un q. Puis saura lire, mémoriser, réciter, etc. Si Madame lui avait
demandé la première semaine de lire une fable de La Fontaine, de l’apprendre par cœur et de la réciter intelligemment, le bambin aurait arrêté là sa
scolarité, écœuré. Quelques années plus tard il le fera pourtant facilement,
après de nombreux apprentissages partiels savamment agencés;
– celle du bébé dans son parc à barreaux: Bébé tente de se redresser en
tirant de toute la force de ses petits bras sur les barreaux du parc en bois. Il
tombe de très nombreuses fois, pleure autant de fois, recommence… et
réussit. Il veut alors marcher le long de ce côté de parc, s’emmêle les
pieds, tombe, pleure et recommence un grand nombre de fois… puis réussit. Il veut alors franchir l’angle de son parc et les scènes de chutes, de
pleurs et de nouveaux essais se succèdent… jusqu’à la réussite! Et Erickson de s’étonner de l’obstination du petit d’homme qui petit à petit, construit des apprentissages durables.
L’effet boule de neige
À partir d’un ou de quelques changements minimes (et donc faisables…),
Erickson parlera d’effet boule de neige: quand le client a fait ses premiers
pas, ses premières tâches, ses premiers changements et qu’il continue souvent fort bien tout seul le mouvement qui a été initié lors de l’intervention:
brièveté… L’implicite est qu’il est capable de se débrouiller seul; c’est plus
agréable à vivre pour lui, plus susceptible de renforcer sa confiance en lui.
Quand une personne consulte et s’entend dire que ce sera long, aléatoire
et difficile, que son symptôme a des racines profondes, qu’elle a été programmée pour avoir peur, etc., la perspective est moins réjouissante! Pour
certains, continuer le travail entrepris est comme une assurance contre les
rechutes: il devient – au sens propre – interminable.
Personnellement, j’aime dire aux patients que ma voiture est faite pour
rouler. Je suis heureux d’avoir un garagiste quand je suis en panne mais
ma voiture n’est pas faite pour rester au garage…
Bill O’Hanlon fait, très judicieusement, remarquer que l’effet boule de
neige est exactement l’inverse du mythe de Sisyphe (roi légendaire de Corinthe
qui fut condamné à rouler éternellement un rocher sur le flan d’une montagne,
rocher qui descendait après chaque ascension). Je cite: «Le thérapeute aide le
client ou la famille à rouler le rocher du problème jusqu’au sommet de la montagne pour découvrir, à la séance suivante, que le rocher est à nouveau au pied
de la montagne. Certains thérapeutes roulent même le rocher jusqu’en haut de
la montagne pendant que la famille l’observe depuis le bas.»
L’expression «prise en charge», si couramment utilisée dans nos institutions, m’est ainsi devenue insupportable… Les écrits de François Rous-
70
Outils de la thérapie brève
tang concernant la nécessaire liberté du thérapeute (corollaire de la liberté
du patient…) vont dans ce sens. Grâce à cet effet domino, il n’est souvent
pas nécessaire d’amener notre travail à son terme. Quand le patient a expérimenté une nouvelle façon d’être plus satisfaisante, il peut continuer seul
au-delà des X pourcents qu’il a déjà réalisés. Faisons confiance en ses
compétences… et à son plaisir de découvrir et accroître son confort!
Thérapie intermittente au cours du cycle de vie
Quand le patient a résolu le problème pour lequel il a consulté, la vie lui
apportera d’autres événements difficiles. Certains l’amèneront peut-être à
consulter. Nous parlerons de «thérapie brève intermittente au cours du
cycle de vie». Nicholas Cummings insiste sur le fait que ce que le patient a
appris lui est acquis: ainsi les thérapies se font de plus en plus courtes au
cours du cycle de vie. Il raconte l’histoire d’un(e) patient(e) qui le consulta, par exemple: onze séances pour une «dépression» vers vingt-cinq
ans, cinq séances concernant un problème de couple dix ans plus tard, trois
séances huit ans plus tard au décès de son conjoint puis une séance quatorze ans plus tard à l’occasion d’un sérieux accroc de santé.
Jeux de rôle: le bras de fer et l’écharpe à franges
Le jeu du «bras de fer»
Nous créons nos malheurs avec une ingéniosité, un raffinement,
qui n’ont d’égal que notre inconscience à nous en reconnaître l’auteur.
Paul VALÉRY
Je propose au patient de faire un bras de fer avec moi.
Je le laisse gagner en lui disant: «Vous êtes le meilleur, vous êtes le
plus fort».
Puis, je ramène son avant-bras à la verticale en lui disant: «On recommence?». Je le laisse gagner une deuxième fois en lui disant: «Vous êtes
le meilleur, vous êtes le plus fort». Je laisse mon avant-bras horizontal et
je lui demande: «On recommence?»
Presque toujours le patient ramène mon avant-bras à la verticale, prêt à
recommencer une troisième partie… Tôt ou tard, il se rend compte de
l’inutilité de persévérer, le plus souvent il exprime: «Ça n’a pas de sens
de continuer!»…
Deux proverbes illustrent bien ce qui se passe:
– «Le combat s’arrête faute de combattants»: il manque un coq dans ce
combat…!
Jeux de rôle: le bras de fer et l’écharpe à franges
71
– «À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire»: quelle gloire y a t-il
à gagner un tel jeu. D’où cette phrase «Ça n’a pas de sens…»
Ce petit jeu de rôle dure à peine trente secondes: il illustre à merveille
la circularité, le partenariat dans la relation. Même lors d’une agression,
dans de nombreux cas, la victime peut réagir. Et nous verrons qu’elle dispose d’une palette de réponses possibles.
Mauvaise nouvelle: Nous participons au jeu dont nous nous plaignons!
Il n’y a pas que l’autre qui y soit actif, je le suis aussi. Il faut être deux pour
jouer au tennis relationnel. Je suis co-auteur du jeu dont par ailleurs je me
plains.
Bonne nouvelle: Et c’est parce que j’en suis co-auteur que je vais pouvoir le modifier! Si l’un des deux change, l’autre est obligé d’en tenir
compte! C’est l’un de nos espaces de liberté!
Le jeu de l’écharpe à franges
Il consiste à proposer à mon interlocuteur de tenir un bout d’une écharpe
à franges et moi l’autre (fig. 3.4).
FIG. 3.4. – Le jeu de l’écharpe à franges.
L’écharpe symbolise notre relation: nous sommes reliés par l’écharpe.
Il tient un bout de la relation et moi l’autre. Je lui demande alors de me critiquer, de m’insulter et pour gagner du temps, je lui suggère de me dire:
«Docteur, vous êtes incompétent, malhonnête et vous sentez mauvais».
Remarquons d’entrée de jeu que nous n’avons pas de prise directe sur
le comportement de l’autre: nous ne pouvons pas l’empêcher de dire! Il
nous est arrivé, il nous arrive et il nous arrivera d’être critiqués.
Je lui demande alors d’imaginer toutes les possibilités que j’aurais pour
répondre à ces trois critiques/insultes. Le patient en énumère deux, trois,
quatre, rarement plus. Dans mon dossier de consultation, je tire une ligne
72
Outils de la thérapie brève
sous ses suggestions quand il cesse d’en exprimer de nouvelles: tout ce
qui est au-dessus de cette ligne vient du patient, le reste a été découvert en
commun. Je complète alors cette liste pour aboutir à une quinzaine de
réponses (tableau 3.3).
Tableau 3.3. – Suggestions de réponses aux insultes.
1. Agressivité
Sous toutes ses formes, et elles sont nombreuses!
2. Argumentation,
justification
«Pourquoi as-tu dit ça? Parce que…». Nous avons appris
cela dès l’école maternelle.
3. Victimisation
«C’est quand même terrible, c’est toujours sur moi que ça
tombe, etc.»
4. Droit à la différence «C’est ton avis: je ne le partage pas mais je le respecte.»
Tolérance.
5. Feedback utile
«Toi qui connais bien mon problème, comment puis-je
le résoudre? Aide-moi» Ceci transforme un conflit en
collaboration: joli recadrage!
6. Fin de la relation
C’est parfois notre ultime possibilité. Elle est réversible: il
y a des relations que nous avons rompues puis renouées.
7. Suicide
«Il m’est insupportable que quelqu’un pense ça de moi,
plutôt mourir!» Si le suicide est réussi, la solution est
irréversible: elle est la seule à être irréversible.
8. Humour
Arrange beaucoup de choses dans les situations tendues.
Attention: l’ironie et la dérision sont de l’humour plus
de l’agressivité: à classer en «1» dans l’agressivité.
9. Confusion
Répondre par un coq à l’âne. Très efficace! Y compris dans
les situations de violence physique.
10. Indifférence,
rester zen
Indifférence vraie ou feinte.
11. Recours à une tierce Pour qu’elle témoigne, arbitre ou prenne parti.
personne
12. Déni
«C’est faux.»
13. Donner raison
Simple: «Tu as raison».
14. Position basse
«C’est vrai, on me l’a déjà dit, et si tu me connaissais bien,
tu dirais pire!»
15. Revenons
à nos moutons
«Je ne te suivrai pas sur le terrain des attaques personnelles,
des attaques de drapeau: revenons à notre sujet!»
16. Somatisation
«Depuis lors, mon mal de dos ne me quitte plus.»
17. Silence
18. Etc.
Jeux de rôle: le bras de fer et l’écharpe à franges
73
Je lui fais alors remarquer que:
– il y a plus de solutions que ce que nous croyons: élargir l’éventail
des choix. Nous utilisons habituellement un registre étroit de réponses
répétitives: le patient n’avait évoqué spontanément que deux ou trois
réponses. Il pensait souvent «avoir tout fait», épuisé toutes les possibilités… alors qu’il n’avait tenté que les quelques solutions qui lui étaient les
plus familières. Or, d’autres réponses existent: ce jeu l’illustre. Il y a donc
bien plus de solutions que nous ne le croyons: peut-être nous sont-elles
moins familières, moins spontanées. Élargir l’éventail des choix est l’un
de nos outils. La question posée sera: «Que se passerait-il si…?». S’il
essayait telle ou telle nouvelle «frange»;
– chaque option a ses avantages et ses inconvénients: aucune n’est gratuite. Comparer les coûts et les bénéfices de ces différentes options permettra de les classer par ordre de valeur personnelle. Nous sommes
aujourd’hui la somme de nos apprentissages: aucun d’entre nous n’a fait
tous les apprentissages. Ce que nous n’avons pas appris peut ne pas nous
poser problème pendant très longtemps. Puis devenir nécessaire face à
telle circonstance de la vie: il nous fait alors cruellement défaut pour gérer
cette situation. Nos problèmes d’aujourd’hui sont la conséquence prévisible des déficits de nos apprentissages;
– cet apprentissage se réalise:
- suivant son choix: quelle «frange», c’est-à-dire quel comportement, le client va-t-il choisir d’apprendre? C’est lui qui choisit car
c’est son problème, ce sera son travail et son bénéfice,
- en privilégiant l’apprentissage dans l’expérience plutôt que le savoir
intellectuel: Aristote disait déjà «On apprend en faisant». En thérapie, comportement actif et novateur du thérapeute, jeux de rôle,
tâches concrètes et hypnose. L’important n’est pas ce que nous
savons mais ce que nous faisons de ce que nous savons,
- progressivement: les pédagogues savent que tout apprentissage est
progressif. Il est trop facile de rater en voulant «tout, tout de suite».
D’où la notion de changement minimum ou minimal change que nous
utilisons dans notre grille d’intervention. Un changement «significatif
quoique minime»: un pour cent, un pour mille, un pour dix mille…
Ces points seront la trame de la construction de la solution dans notre
seconde grille d’intervention.
Remarquons également que:
– A est responsable de ce qu’il a dit;
– B est responsable du choix de sa réponse;
– A n’est pas capable de choisir les réponses de B.
Choisir notre réponse face au comportement de l’autre, c’est avoir la
liberté et l’embarras du choix, synonymes de notre responsabilité:
liberté = choix + responsabilité.
74
Outils de la thérapie brève
Remarque : Les conflits « de structure » et les conflits « de drapeau »
Xavier est mon collègue. Nous discutons pour savoir qui de nous deux sera
de garde lors du réveillon de Noël. Au bout de dix minutes, je lui dis : « Il n’y
a pas moyen de discuter avec toi! Tout le monde le dit ici! Tu es insupportable et tu ne te rends pas compte à quel point tu nous déranges! (etc.) ».
Tant que nous discutions de notre garde, nous étions dans une négociation,
banale par ailleurs, qui s’inscrit dans la structure de notre travail : c’est le
conflit de structure. Puis j’ai fait des attaques personnelles, qui n’ont rien à
voir avec le sujet dont nous discutions mais qui visent à discréditer – et si
possible déstabiliser – mon interlocuteur : c’est le conflit de drapeau.
Quand un enfant discute de son argent de poche (ou de son heure de rentrée, ou de l’achat d’une mobylette ou de l’ordre dans sa chambre ou à la
salle de bain, etc.), il peut très adroitement laisser entendre que le père (ou
la mère) de tel copain, lui, il est sympa, que lui donne davantage (ou permet
plus, etc.). Là encore, et dans un contexte familial cette fois, on a glissé de
la négociation de structure à celle de drapeau.
Il est important d’apprendre aux patients:
– à bien distinguer l’un de l’autre;
– à ne pas mettre le pied sur cette peau de banane relationnelle;
– à utiliser les solutions 14, 15 ou 16 qui sont spécifiques de l’attaque
personnelle: si nous sommes «invités au conflit de drapeau», nous pouvons décliner l’invitation. Rien ne nous oblige à mettre le pied sur la mine
qui nous est tendue… Ce qui permet de consacrer toute son énergie à la
négociation structurelle!
Nous pratiquons ces jeux de rôle très fréquemment en thérapie parce que
les notions essentielles de circularité (bras de fer) et de responsabilité personnelle dans nos choix et nos comportements (écharpe à franges) en
découlent. Ils sont une métaphore de pans entiers de notre travail.
La gestion des critiques et des compliments est un sujet fréquent en consultation. Nous avons tous notre amour-propre et certains patients sont particulièrement sensibles à la critique et/ou avides d’approbation et de compliments.
Comment arriver concrètement à l’objectif? Just do it!
Nos déficits d’apprentissage
Nos problèmes d’aujourd’hui sont la conséquence prévisible
des déficits de nos apprentissages.
Michaël YAPKO
Une autre façon, proche sans doute de la définition d’objectif, c’est
l’idée de Michaël Yapko. Plutôt que de parler de définition d’objectif, on
Comment arriver concrètement à l’objectif? Just do it!
75
tentera ici de définir l’apprentissage à faire. Aucun d’entre nous n’a réalisé
tous les apprentissages: un déficit d’apprentissage ne devient problématique que lorsque la compétence manquante devient nécessaire. Personnellement, j’ai une sacrée frousse des crocodiles, c’est sans conséquence sur
ma vie de tous les jours. Les voir à la télévision ou représentés en imagerie
ne me dérange pas et dans ma vie courante, je n’en rencontre pas. Je pourrais avoir un problème si j’allais travailler dans une grande réserve naturelle africaine par exemple.
Un patient peut ne pas encore avoir appris à dire non, sans trop de
conséquences jusqu’ici. Si son contexte de vie change, il est possible qu’il
ait besoin de pouvoir dire non: c’est là que le problème commence et que
la situation devient douloureuse!
«On apprend en faisant» – Aristote
On n’apprend pas à nager en lisant un livre sur la natation…
C’est en effet par l’action concrète que nous parvenons au changement,
pas par le savoir abstrait, intellectuel. De nombreux patients disent
d’ailleurs: «Oui, je sais, je sais, j’ai beaucoup travaillé cela. Je sais d’où
vient mon problème, je sais ce qu’il faudrait que je fasse, je sais…». Ils
savent et ils ne changent rien à leur situation qu’ils disent cependant douloureuse depuis longtemps! Savoir sans agir, quel drame quand il s’agit
de souffrance!
Comme le disait Heinz Von Foerster: «Si vous voulez voir, apprenez à
agir». Nous privilégions l’action à l’explication pour arriver au changement. Nous rejoindrons Franz Alexander quand il parle de l’expérience
corrective émotionnelle. Comment créer une expérience qui mènera à une
diminution de la souffrance?
Si comme le disait Laborit, l’inhibition de l’action c’est la pathologie
assurée, alors nos thérapies seront souvent des mises en mouvement salvatrices.
Quels outils concrets pour y parvenir?
Ils s’articulent selon quatre axes principaux.
UNE RELATION INNOVANTE
Dès la première consultation, dans un style susceptible de surprendre le
client, elle permet aux patients démotivés par leurs échecs thérapeutiques
répétés, avec des intervenants, voire des outils différents, de croire que
quelque chose est possible. Sa motivation en sera accrue, ce qui est un facteur clé de succès, peut-être le plus important.
76
Outils de la thérapie brève
DES JEUX DE RÔLES
Jeux de rôles formels (jeu du bras de fer, jeu de l’écharpe à franges, etc.)
ou informels (voler le sac, sortir de la pièce, me coucher par terre, utiliser
un nez de clown, etc.), prendront place dans la consultation. La plupart
sont destinés à construire un apprentissage spécifique à ce patient. Le thérapeute se met en scène, c’est un acteur, il «fait son cinéma»!
Cas clinique
Hamed a quitté sa Syrie natale pour faire ses études universitaires en
France. Depuis toujours c’est un « gagnant » : brillant à l’école, imbattable
au jeu, la coqueluche des filles!
À la faculté, il sort major de sa promotion d’orthodontistes. Il développe
des techniques de traitement innovantes qui font sa réputation dans les congrès. Un jour, pendant qu’il soignait une fillette de onze ans, sa main se mit
à trembler dans la bouche de l’enfant. Depuis lors, il se dit : « Pourvu que
cela n’arrive plus : ma carrière serait foutue si ça continuait ». Vous devinez
la suite : les tremblements se multiplient et plus il veut les contrôler, plus ils
s’aggravent. Hamed me dit que s’il avait pu sortir de la pièce lors de l’épisode initial, cela se serait arrangé. Quand je lui demande pourquoi il n’est
pas sorti, il me dit que ça ne se fait pas ! Peu après, je sors de mon cabinet
sans explication et je ne reviens que quatre ou cinq minutes plus tard. Je lui
dis alors : « tu vas sans doute changer de thérapeute parce que “ça ne se fait
pas” de quitter la pièce quand on fait un soin ». Il me rassure : « Pas de problème, Docteur, je reste ! » Et j’ajoute que puisque mon comportement lui
paraît admissible, je lui demande, dans les quarante minutes qu’il nous
reste, de sortir de la pièce sans justification et de me laisser seul au moins
cinq minutes. Ce qu’il fait. Il a appris quelque chose. Sortir de son cabinet
cinq minutes, une fois toutes les heures, envie ou pas envie, besoin ou pas
besoin, voilà la tâche qui lui a été donnée.
Dans d’autres situations, il s’inquiétait beaucoup du regard des autres.
L’une des interventions qui lui a été proposée était une balade avec nez de
clown, pendant plus d’une heure, dans un grand centre commercial où se
côtoient une centaine de boutiques. La consigne est toujours de regarder
dans les yeux toutes les personnes environnantes avec un grand sourire et
les sourcils relevés. Le patient découvre qu’il ose et que c’est l’autre qui est
gêné. La plupart des regards croisés se détournent vers quelque autre objet
devenu soudain très intéressant ! Le patient s’enhardit : à force d’être
répété, ça devient banal. Au cours de cette balade, le patient, muni de son
nez de clown, entre dans une boutique renommée où il achetait ses costumes. Il se dirige vers la personne qui le servait habituellement et échange
quelques paroles avec lui. Il apprend vite notre orthodontiste ! Dans une
autre boutique, nous avons fait, lui et moi, le même achat. Il a demandé – et
obtenu – une réduction de 10% pour les clowns! Au cours de cette promenade d’une heure et quart, le nez de clown paraît coupant, inconfortable.
Les réactions des passants étaient très bienveillantes, même les gardiens de
la galerie nous ont vu passer à plusieurs reprises sans sourciller.
77
La position de l’anthropologue
LES TÂCHES
Nous les prescrirons de façon quasi systématique. Il s’agit soit de tâches
d’observation ou de réflexion – particulièrement chez le touriste – soit de
tâches d’actions: actions concrètes à entreprendre pendant cette consultation (exposition en situation dans le travail avec un «phobique» par exemple) ou à réaliser d’ici l’entretien suivant. La gestion des différents types
de prescription de tâches sera décrite plus loin.
L’UTILISATION DE L’HYPNOSE COMME OUTIL THÉRAPEUTIQUE
Elle participe à ces expériences correctives émotionnelles. À ce titre et
en raison de son efficacité, nous la considérons indispensable à la boîte à
outils du thérapeute bref! L’état hypnotique fait partie de notre vie quotidienne. Nous faisons tous de l’hypnose comme Monsieur Jourdain faisait
de la prose: sans le savoir! C’est un phénomène naturel, mais nous ne l’utilisons pas habituellement à des fins thérapeutiques, ce que la thérapie brève
fera. Être en hypnose, c’est être dissocié du contexte dans lequel je me
trouve. Par exemple, le spectateur d’un film qui est «dans le film» vit dans
l’époque et dans le lieu du film ce qui se passe dans le film. Il peut, par
exemple éprouver de la peur ou de la tristesse et son corps peut produire des
symptômes qui sont liés à cet état: larmes, battements de cœur, gorge serrée, etc. C’est «comme si c’était vrai». C’est cette puissante implication
qui peut faire de l’expérience hypnotique une expérience si bouleversante.
Et cette expérience peut – oh combien! – corriger nos émotions.
La position de l’anthropologue
Juger, c’est de toute façon ne pas comprendre.
André MALRAUX
Surtout… surtout… sois indulgent.
Hésite sur le seuil du blâme.
On ne sait jamais les raisons,
Ni l’enveloppe intérieure de l’âme,
Ni ce qu’il y a dans les maisons,
Sous les toits, entre les gens.
Jean COCTEAU
On raconte que Grégory Bateson, au cours de la seconde guerre mondiale, étudiait la communication en observant les habitants d’un village du
Sud-Est asiatique. Il constata que les habitants de ce village se levaient
certaines nuits, faisaient du feu, dansaient autour du feu et entraient en
transe. Aux États-Unis, il y aurait quelqu’un – le juge ou le psychiatre –
pour juger ce comportement et pour intervenir. En homme de science
scrupuleux, respectueux de ce qu’il observait, il ne jugea pas et n’intervint
78
Outils de la thérapie brève
pas. Au contraire, il se posa la question de savoir dans quel contexte ce
comportement, à ses yeux étonnant, pouvait avoir un sens. Il apprit à connaître ces villageois, à connaître leur langue et leur culture. Il apprit qu’ils
adoraient la lune et que, pour célébrer leur dieu, la lune, ils se levaient les
nuits de pleine lune, faisaient du feu, dansaient autour du feu et entraient
en transe. Ainsi, ce comportement apparemment étonnant prit-il tout son
sens. L’ethnopsychiatrie a bien progressé depuis lors…
Cette histoire de la vie de Bateson est devenue le primum movens de
toute communication réussie, l’outil de base du communicateur et donc du
thérapeute. Quand une personne exprime quelque chose qui nous parait
étonnant, plutôt que de juger et d’intervenir, demandons-nous, et surtout,
demandons-lui, les raisons qu’il a d’agir de la sorte, car même le fou a sa
propre logique.
La position de l’anthropologue, c’est cette simple phrase : « Vous avez sûrement de bonnes raisons d’agir comme ça ». Elle nous fait découvrir l’évidence
de l’autre.
Nous présupposons qu’il y a des raisons et que ces raisons sont bonnes.
Il s’agit donc d’une façon gentille de demander le pourquoi. Sous l’apparence d’une affirmation, c’est une question.
Pour lui, c’est du domaine de l’évidence! Il lève les bras au ciel: «Mais
bien sûr que j’ai de bonnes raisons de faire ceci, de dire cela.» L’évidence
des uns n’est pas celle des autres! L’ensemble de ses expériences passées
a fait de lui ce qu’il est, ce qu’il pense, ce qu’il ressent et conditionne sa
manière d’agir aujourd’hui. Et il nous en parle. Il nous informe.
Face à un comportement qui nous a surpris, poser la question de
l’anthropologue permet, grâce aux informations reçues, de comprendre
que l’autre ne peut aujourd’hui être, penser, ressentir ou agir que comme
cela. Même si, face aux évènements de sa vie d’aujourd’hui, cela ne suffit
pas: il en souffre et il consulte.
Pratiquer cette position de l’anthropologue est difficile, surtout au
début. Plus tard, accepter sera sans doute le plus difficile.
Dans notre vie professionnelle ou privée, dès que quelqu’un parle ou
agit d’une façon qui nous dérange, nous avons tellement l’habitude –
impulsive – de le juger et d’intervenir: «Mais non!»
– «Je suis nul», «Mais non, tu es chouette!»;
– «La vie ne vaut pas la peine», «Mais non, tu as tout pour être heureuse»;
– «J’ai peur», «Mais non, n’aie pas peur, ça va aller»;
– «J’ai vieilli», «Mais non, tu es toujours aussi jeune».
Nous nous plaçons ainsi en opposition avec ce que notre interlocuteur
vient d’exprimer. Nous nions sa vision de lui ou du monde. Ce n’est pas du
déni, ça? C’est notre déni! Même s’il perçoit la bonne intention sous-
La position de l’anthropologue
79
jacente, l’autre ne se sent pas entendu. Si ce scénario se répète, ce qui est
souvent le cas, il se tait puisque parler ne sert à rien…
Parvenir à l’écouter et à restituer – mot à mot si possible et sans juger –
est un art qui s’apprend. Ce n’est pas reformuler, ce qui supposerait que
nous redisions son texte en d’autres mots.
Le «miroir» – à la façon de Carl Rogers – serait quelque chose comme:
–
–
–
–
«Vous me dites que vous êtes nul»;
«Vous me dites que la vie ne vaut pas la peine»;
«Vous me dites que vous avez peur»;
«Vous me dites que vous avez vieilli».
Exercice
Imaginez ce que vous répondriez demain en position de l’anthropologue à
un patient qui vous dirait :
Patient : Je suis nul.
Vous : …
Patient : La vie ne vaut pas la peine.
Vous : …
Patient : J’ai peur.
Vous : …
Patient : J’ai vieilli.
Vous : …
Vous découvrez immédiatement combien cet exercice est difficile : nous ne
voulons pas aggraver l’état de cette personne qui va déjà mal.
Imaginons maintenant que le patient amène d’autres thèmes :
– « Je n’aime pas les médecins, j’en ai déjà cassé quelques-uns. »
– « Les hommes sont tous des porcs lubriques : ils ont une bite à la place du
cerveau. »
Cela devient plus complexe encore « d’oser » la position de l’anthropologue,
alors qu’elle n’en est que plus nécessaire!
Bateson, donc, reconnaît et accepte.
Accepter n’est peut-être pas le meilleur mot mais il est consacré par
l’usage. Bateson, dans son village asiatique, a pu accepter que ces villageois adorent la lune, sans pour autant adhérer à leur croyance et à leur
rituel. Accepter le point de vue de l’autre, ce n’est pas y adhérer mais le
respecter comme «bon pour lui», dans sa logique à lui, dans sa mentalité.
80
Outils de la thérapie brève
Dire à un patient qu’«il a des bénéfices secondaires dans cette situation» – certains vont jusqu’à dire «Vous ne voulez pas guérir!» – peut
déclencher une opposition, un bras de fer: c’est un préjugé de jouissance
du symptôme alors que la position de l’anthropologue est un préjugé de
non-jugement.
C’est «aller avec» plutôt que «aller contre». Ce qui amène déjà l’idée
suivante: l’utilisation chez Erickson.
L’utilisation chez Erickson
Le vent contrarie celui qui s’y oppose et aide celui qui l’utilise.
Proverbe chinois
Bateson et Erickson étaient très différents. Ils ont beaucoup collaboré. John
Weakland rappelle l’épisode au cours duquel, discutant avec Bateson dans
son bureau, ils furent interrompus par un coup de téléphone. Bateson
répondit, raccrocha puis annonça à Weakland : « C’était Erickson : il a voulu
me manipuler. Il m’a invité à dîner à San Francisco… ». Autant Bateson
souhaitait observer sans changer, autant Erickson s’exerçait sans cesse au
changement… On a pu dire que s’il y avait une Rolls-Royce de la manipulation, sa marque serait Erickson…
Vendre une idée?
En ouvrant l’éventail des choix, le thérapeute propose une série
d’idées nouvelles et de comportements nouveaux parmi lesquels – ou
hors desquels! – le patient va faire un choix. Si l’on compare métaphoriquement le thérapeute à un vendeur, on dira qu’il ne suffit pas qu’une
idée soit bonne pour qu’elle se vende. Encore faut-il que «l’acheteur»
soit convaincu que ce produit lui apporte quelque chose, dans sa logique
à lui et non dans celle du vendeur! Le vendeur sait que les acheteurs d’un
même produit peuvent le faire pour des raisons différentes. Par exemple,
l’acheteur d’un beau meuble ancien peut l’acheter parce qu’il est beau,
parce qu’il est rare, parce qu’il va prendre de la valeur, parce qu’il collectionne les meubles de cette époque ou de cette région ou de cet artisan. Le vendeur doit connaître la façon de penser de l’acheteur pour
adapter spécifiquement ses arguments à la personne. On dit alors qu’il
parle le langage de son client. Par langage, nous entendons les croyances, les valeurs et visions du monde qui animent cette personne. Elle ne
les présente pas comme une liste au premier abord mais les laisse transparaître au fil de ses actes et de ses paroles.
Chacun de nous, à longueur de journée, donne son mode d’emploi aux
autres par ses actes et par ses paroles. En cours d’entretien, le patient nous
L’utilisation chez Erickson
81
informe de ce qu’il croit de la nature du problème, de ses causes, de son
évolution. Il dira et montrera comment il se conduit dans ses interactions,
y compris avec nous. Nous évitons les questions trop directes qui, mettant
à plat ce sujet, déflorent son utilisation ultérieure.
Par exemple, les parents qui considèrent avoir un problème de limites
avec leur adolescent, peuvent dire qu’ils n’ont pas mis les limites pour les
raisons recensées tableau 3.4.
Tableau 3.4. – Raisons possiblement évoquées pour ne pas avoir posé
de limites à un adolescent.
Leur fils défie l’autorité parentale.
Besoin de contrôle par une autorité
verticale
Ils ont peur pour son avenir, peur qu’il se drogue. Besoin d’être un bon parent,
responsable de son enfant
Nous l’aimons tant (et il dit si souvent qu’on ne L’amour
l’aime pas ou que l’on préfère sa sœur).
Nous avons fait tant de sacrifices pour l’élever! Le sens du sacrifice
Nous avons tout fait pour l’aider et il refuse
Aider
notre aide.
Il est perturbé suite à notre divorce.
Culpabilité
On ne s’est pas assez occupé de lui, étant trop
Culpabilité
absorbés par notre commerce.
On s’est impliqué massivement dans
Culpabilité
le traitement de la leucémie de sa sœur, etc.
Cette liste n’est évidemment pas exhaustive…
Ces parents auront probablement «harcelé» leur enfant avec de longues
discussions au cours desquelles ils ont exposé, à maintes reprises, leur
point de vue, tenté d’infléchir le comportement «déviant» de leur progéniture, en pure perte puisqu’ils sont amenés à consulter…
Le thérapeute leur proposera d’avoir un autre comportement au nom de
leurs propres valeurs: il proposera probablement un même comportement
(mettre les limites) avec des arguments différents dans chaque cas…
Erickson va donc aller plus loin que Bateson. Il va:
– reconnaître, accepter, comme Bateson;
– augmenter, utiliser, à la différence de Bateson.
Cette utilisation va permettre de changer de comportement au nom de
ses propres valeurs. Elle procure:
– un gain de temps: que de temps perdu à d’inutiles bras de fer!
– un gain d’adrénaline, générée par ces bras de fer;
– un gain d’efficacité.
«Je donne aux autres mon mode d’emploi.» C’est ainsi qu’une patiente
illustrait si bien cette idée: celui ou celle qui saura reconnaître et accepter
82
Outils de la thérapie brève
ce mode d’emploi pourra l’utiliser pour nous mobiliser. C’est mon moteur
– ou mon carburant – que j’indique ainsi si clairement… C’est-à-dire ce
qui me mobilise…
L’intervention vise le changement: il faudra des leviers, des moteurs,
du carburant pour mobiliser ce patient vers son objectif! Heureusement
tout est là… pour qui peut le reconnaître!
C’est l’un des secrets de la thérapie brève: utiliser ce que le patient
apporte pour l’amener à son objectif. Plutôt que de le «convertir» à une
nouvelle façon de penser – qui suis-je pour lui imposer mes façons de voir,
mes croyances, mon modèle? – ou lui donner mon carburant, mon énergie
– ce qui épuise tant de thérapeutes!
C’est la position de l’anthropologue plutôt que la position du missionnaire, le missionnaire ayant un credo qu’il vient – généreusement? –
apporter aux autres.
La résistance, quand on l’utilise, existe-t-elle? Comment l’autre pourrait-il résister quand on va avec lui plutôt que contre lui? Le style utilisationnel s’apparente au judo, à l’aïkido. Je parle volontiers de «judo
relationnel» là où Nick Cummings parlera de «psycho-judo». Dans
l’interaction, quand le patient émet un comportement ou une idée, soit
nous l’acceptons et l’utilisons vers notre objectif, soit nous la refusons,
nous nous y opposons: ce n’est plus du judo mais un bras de fer. C’est
nous qui l’appelons «résistance»… et nous vérifions ce que nous croyons.
L’art de l’utilisateur, à la façon d’Erickson, sera donc de comprendre comment utiliser, thérapeutiquement, ce qu’il vient de reconnaître et accepter.
Bertrand Piccard (psychiatre suisse qui fit le premier tour du monde en
ballon) disait: «Les situations que nous ne pouvons pas changer peuvent
nous changer: quand on est prisonnier du vent, comment l’utiliser?».
Erickson utilisera tout ce qui passe à sa portée!
Tout élément du cadre de vie du patient, de son cabinet, de l’environnement, qui pourrait être utile sera utilisé. Erickson s’est rendu dans des restaurants pour y rencontrer une belle blonde, dont son patient a si peur! Il est
allé dans des ascenseurs, a utilisé ses enfants dans le séjour de la maison
familiale où il recevait ses patients; il a utilisé le montant de sa consultation,
des chiens, etc. Il s’utilise lui-même: vous et moi avons des «caractéristiques»: à nous de voir comment elles peuvent nous être utiles en thérapie!
Erickson utilisait tout ce que le patient apportait mais aussi tout ce que
lui était, tout ce que le contexte présentait. Il faisait flèche de tout bois:
– si je suis corpulent, j’utiliserai ma corpulence. Si je suis timide, ma
timidité;
– nous utilisons le contexte. Au cours des thérapies, en séance, nous
sortons du cabinet avec les patients et les amenons à travailler avec l’épicier du coin, les gens de la rue, etc.
L’utilisation chez Erickson
83
Quelques interventions utilisationnelles
La première chose que le thérapeute va utiliser, c’est la plainte, la souffrance elle-même. Loin de la minimiser – Mais non, ça va aller! – il va
l’augmenter à 105 ou 110%, puisqu’elle sera son moteur de motivation.
C’est ce que nous appelons «La pompe à vélo»: nous avons raté certaines
interventions pour l’avoir oubliée!
Au patient qui a une haute idée de lui-même, on pourra proposer une
motivation par le défi ou la compétition.
– Mon fils revint un jour de l’université et me dit : J’ai rencontré cette
semaine une copine avec laquelle j’ai fait mes études secondaires. Elle m’a
dit : « Ton père c’est un con! J’ai été le voir pour arrêter de fumer, il m’a dit
que je n’en serais pas capable. J’ai arrêté le jour même… ». Mon fils savait
que son père était un con, ce n’était pas un scoop pour lui. Il répondit
simplement : « Mais… c’était le but du jeu! »
– Dans une institution fermée pour mineurs, une fille tenait le rôle de « caïd »,
redoutée pour sa violence. Elle refusait de faire la vaisselle et les éducatrices
avaient usé de toutes leurs ressources pour tenter de l’y amener. Quel est
l’enjeu? Son image, son amour-propre, son orgueil. Les éducatrices lui ont alors
tenu ce discours : « Tu sais, nous en avons reparlé en réunion d’équipe et nous
avons finalement admis que tu n’étais pas capable de faire la vaisselle! C’est un
handicap comme un autre : tu es une handicapée de la vaisselle, on ne va
quand même pas te reprocher un handicap. » Le résultat ne s’est pas fait attendre. Simple tactique ponctuelle? Peut-être… La suite nous dira si l’on peut faire
davantage avec ce moteur, fameusement hypertrophié, qui a le mérite d’exister.
– Anny vint me voir dans un tableau de dépression majeure qui nécessitait
la prise de nombreux médicaments et d’alcool. Après quelques séances, rien
n’avait changé. Quand je le lui fais remarquer, elle me dit « Je n’ai pas vraiment envie de changer mais j’ai envie d’être écoutée! Je ne peux pas en parler ailleurs, il n’y a qu’avec vous que c’est possible… Est-ce que vous acceptez
de m’écouter tout simplement? ». J’accepte et lui dis un peu plus tard dans
la consultation : « J’aimerais vous voir tous les mardis à quatorze heures. »
Alors elle me dit : « Pourquoi à quatorze heures ? » Et je lui réponds en
baillant : « Vous savez, quatorze heures, c’est un moment où je suis un peu
moins vaillant que d’habitude. Je pense que pour vous écouter, ce qui est
moins fatigant que chercher des tas de stratégies compliquées pour changer,
ça devrait suffire. » Et elle me dit : « Pourquoi le mardi ? » Je lui réponds :
« Parce que j’ai déjà quelqu’un le lundi, le mercredi, le jeudi, le vendredi à
cette heure-là… Donc il y a une place le mardi si vous le voulez. » Ce n’était
pas du tout mon style de parler comme cela : elle fut surprise évidemment…
Le mardi suivant, elle vient à quatorze heures et pendant qu’elle parle, je
dessine. Elle me dit : « Ça me concerne ce que vous dessinez ? » Je lui
réponds : « Non, non, mais je vous écoute… continuez… » Peu de temps
après, elle fit seule la démarche sérieuse d’une hospitalisation dans un service d’alcoologie et réalisa très sérieusement son sevrage.
▲
84
▲
suite
Outils de la thérapie brève
– Une femme consulte pour une dépression majeure. Elle me dit : « Mon mari
est très gentil mais il ne me comprend pas. » Je lui demande s’il peut participer
à l’une de nos consultations, elle me dit : « Oui, mais il vous dira très vite qu’il
ne croit pas en tout ce qui est psy. Il se demande ce que je viens faire chez vous.
C’est un informaticien, un type rationnel et il ne va pas tarder à vous le dire.»
Effectivement, quand cet homme entre dans mon cabinet, très aimable et souriant, il me dit quasiment d’entrée de jeu : « Je ne voudrais pas vous vexer,
Docteur, mais je me demande pourquoi je suis là… parce que moi je suis
quelqu’un de rationnel, de cartésien. Toutes vos histoires, je n’y crois pas
beaucoup… »
En réponse, je lui donne la main – et, surpris, il me donne la sienne… – en lui
disant : « Enfin un cartésien !… Ça fait plaisir d’en rencontrer dans cet
endroit! » Il est surpris! Puis, je lui demande ce qu’il pense de ce qui est arrivé
à sa femme ces dernières années, ce qu’il a fait pour l’aider… Il me décrit les
problèmes de son épouse et ce qu’il a fait pour l’aider. Je lui demande : « Estce que ça a marché ? » Et il me dit : « Non ça n’a pas marché, sinon on ne
serait pas là! » Je lui dis alors : « Vous qui êtes cartésien, vous n’allez tout de
même pas continuer à faire des choses qui ne marchent pas! »
Il fut par la suite un très utile collaborateur pour la thérapie de son épouse,
afin d’aider sa femme mais autrement. Avec le même objectif mais d’autres
moyens. Pourquoi faire un bras de fer avec un rationnel alors que notre outil
central, l’intervention paradoxale, est simplement la correction d’une erreur
logique préalable!
La religion peut être une valeur pour certains croyants. La culture aussi.
Si c’est un moteur important, comment l’utiliser?
▲
– Anne, 45 ans, a épousé Jean-François dont elle a eu trois enfants. JeanFrançois est belge comme Anne : il y a cinq ans, il s’est converti à l’Islam, ce
qui est inhabituel dans notre région. Cette conversion fut suivie d’un engagement personnel très sérieux : il passe deux heures par jour à ses prières et
participe aussi à des activités collectives. Depuis qu’Anne s’est renseignée sur
le sens islamique de la famille, c’est fou comme le comportement de JeanFrançois comme époux et père a favorablement évolué…
– Au lycée, un adolescent maghrébin a, lors d’une bagarre, déchiré le vêtement de l’un de ses condisciples. Aller voir le père en le menaçant de déclaration à la police et d’enquête d’assurance n’est peut-être pas le chemin le
plus pragmatique. L’éducateur qui aborda le père en lui parlant de
« protéger l’honneur de la famille » obtint en toute discrétion la réparation
du préjudice. Et le père lui-même se chargea de « corriger son fils ». Il remercia l’éducateur d’avoir « protégé l’honneur de la famille ».
– Un jour je reçois un homme de plus de 70 ans, vêtu d’une tenue de sport :
c’est assez inhabituel de voir un homme de cet âge en training. Je le questionne
et il me dit qu’il habite Maubeuge, que tous les jours il fait deux heures de vélo;
le dimanche il va danser. Il aime les balades etc. C’est un pépé « bien vert »… Il
me dit : « Docteur, j’aimerais arrêter de fumer. J’ai déjà arrêté. Un jour mon fils
m’a dit : “Tu as de la volonté pour tout mais pour arrêter de fumer… tu n’en as
pas!”. Je lui ai promis que j’arrêterais de fumer. Et comme je suis catholique, je
L’utilisation chez Erickson
▲
suite
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ne peux pas être parjure… et donc j’ai arrêté de fumer. Quelques années
plus tard, mon épouse est décédée, ça a été terrible pour moi… j’ai recommencé à fumer… Maintenant j’ai une nouvelle compagne et je voudrais
arrêter de fumer ».
Vous devinez ce que je lui ai dit? Je lui ai dit : « Vous voulez vraiment arrêter de fumer? Vous pouvez me le promettre ? » Il m’a dit : « Oui, je vous le
promets ». Alors je lui dis : « Vous êtes catholique, vous ne pouvez pas être
parjure! Au revoir! » Puis il me dit : « Est-ce que je peux le promettre devant
ma compagne ? Elle est dans la salle d’attente ». Je lui dis : « Oui, sans
problème »… Il promet et me dit : « Combien vous dois-je ? » Et je lui
réponds : « Rien, moi je n’ai rien fait… Envoyez juste une petite carte postale dans deux mois pour me dire comment vous allez… » Et deux mois plus
tard, je reçus une carte postale de la mairie de Maubeuge avec un gentil
petit mot. Il avait arrêté de fumer… Qu’est-ce que j’ai fait : pas grandchose…
Le thérapeute peut utiliser une personne qui fait partie de l’environnement
du patient ou du soignant.
– Un patient était perfectionniste, avait grimpé dans la hiérarchie de son
entreprise et avait une admiration profonde pour son patron en raison de son
« esprit d’entrepreneur ». Le patient vécut une « dépression anxieuse sévère »,
reçut un traitement médicamenteux et fut actif en thérapie. Il était en franche
amélioration quand il exprima que le simple fait de passer devant l’usine où il
travaillait lui donnait des angoisses. Je lui demandais si, pour pouvoir un jour y
retourner, cela lui serait utile que nous y allions ensemble et progressivement.
Il trouva l’idée intéressante et, à l’instant même, je lui demandais comment
faire. Il m’expliqua qu’il fallait demander cela au chef du personnel : je décrochais mon téléphone et le fis illico. Le jour venu, nous nous sommes retrouvés
à la porte de son usine pour une exposition en situation.
Nous fûmes reçus par le patron, directeur général de cette importante
entreprise, qui voulait accorder un peu de son temps à son cadre pour
l’accueillir, bien avant que son état ne lui permette de reprendre le travail. Je
ne connaissais pas personnellement cet homme, je n’avais que quelques
notions de l’histoire de sa firme – je n’en connaissais que la réputation
d’ascension fulgurante – mais je risquais quand même cette question :
« Monsieur, pour arriver à un tel résultat, vous avez dû faire beaucoup
d’erreurs ? » Et il me répondit très simplement : « Oh, oui, Docteur ! J’en ai
fait beaucoup et j’ai beaucoup douté chemin faisant. Et c’est en apprenant
de mes erreurs et en cultivant mes doutes que j’ai pu progresser. » Ce patron
ignore à quel point ses paroles de mentor ont aidé ce patient…
Le thérapeute peut utiliser les compétences d’une personne dans un
domaine en les transférant dans le domaine de l’objectif du patient.
86
Outils de la thérapie brève
– Cette autre patiente consulte pour des douleurs chroniques suite à un cancer. Elle vient de loin, une centaine de kilomètres, accompagnée de son
mari. C’est un couple charmant, 63 ans l’un et l’autre. Ils semblent très attentionnés l’un pour l’autre. Et pourtant elle aussi me dit un jour : « Il est très
gentil mais il ne me comprend pas… ». Il est un vendeur de matériel informatique pour des grosses sociétés, des hôpitaux, des banques, etc. Il voyage
toute la semaine et quand il revient le week-end, il n’y a qu’une chose qui
l’intéresse : ses pantoufles et ses nénuphars dans le petit étang qui est
devant leur pièce de séjour. Elle qui l’a attendu toute la semaine n’a qu’une
envie : partir en week-end, aller voir une exposition de peinture, aller à la
mer, aller dans les Ardennes… Bref… il ne la comprend pas! Un jour Monsieur revient à la maison avec un superbe paravent en laque de Chine, qui
coûte un prix fou… Elle n’avait pas demandé ce paravent en laque de
Chine : elle avait demandé de sortir le week-end ! Elle mit ce somptueux
cadeau à la cave, ce qui choqua beaucoup son mari. Leur demande n’était
pas une thérapie de couple mais bien le traitement de la douleur de
Madame. Lors d’une consultation, Madame me dit : « Hier, mon mari a fait
une très bonne journée de vente ». C’est un vendeur né, expérimenté, il a ça
dans le sang. Je propose à Monsieur de venir dans mon bureau pendant que
Madame retourne dans la salle d’attente.
Et je lui dis : « Vous avez eu une bonne journée hier ! » Il me répond :
« Effectivement, j’ai vendu pour environ 2 250 000 € de matériel informatique en un quart d’heure de rendez-vous avec le directeur de cette banque
pour la Belgique ». Et j’ajoutais : « Pourriez-vous m’expliquer comment vous
faites? Moi je ne connais rien à la vente, ça n’est pas mon métier… » Il me
dit : « Je ne sais déjà pas dans quelle langue il va m’aborder cet homme-là…
peut-être en français, peut-être en flamand, peut-être en anglais, je ne sais
pas… Plus on est important dans ces banques, plus on a de mètres carrés.
Comme j’avais affaire au directeur général de la banque, il avait tout un
étage pour lui, des huissiers à l’entrée et des pas et des pas pour aller dans
son bureau qui lui-même était très vaste. Pour traverser ce bureau, j’ai
quinze pas – tournant la tête de gauche à droite et de droite à gauche –
pour comprendre comment ce type fonctionne. Si j’arrive à comprendre ses
besoins, c’est dans la poche… ». J’enchaînais : « Je me demande quelle langue parle votre femme ? ». Il me dit : « Pardon ? » Je répondis « Vous avez
quinze pas pour voir comment elle fonctionne… et si vous parvenez à comprendre ses besoins, c’est dans la poche… ». C’est tout ce que j’ai dit.
La thérapie de son épouse s’est terminée peu après, et un an et demi plus
tard, il me téléphone et me dit : « Répondez-moi aussi simplement que je
vous le demande : accepteriez-vous de venir boire une tasse de café à la
maison? Ma femme et moi aimerions vous revoir ». J’allais près de chez eux
régulièrement et j’ai accepté. Quand je suis arrivé sur le pas de leur porte, il
m’a dit : « Je ne pensais pas, qu’à notre âge, on pouvait autant changer un
couple… ». Je n’ai aucune idée de ce qu’il entend par « changer un couple »,
je n’ai aucune idée de ce qu’ils ont fait, aucune idée de ce à quoi ils ont
abouti – c’est leur vie –, je sais seulement qu’ils étaient contents…
Le paradoxe et l’intervention paradoxale
87
Comme pour le vieux monsieur de Maubeuge, j’avais le sentiment
d’avoir fait si peu. J’avais reconnu, accepté… et utilisé – pour son objectif
à lui – ce qu’il m’avait donné.
C’est classique pour nous d’employer une compétence – quitte à ce que
cette compétence vienne d’un autre domaine – pour la transférer dans le
contexte où nous travaillons. C’est utiliser une compétence là où elle pourrait être utile et où elle n’est pas actuellement appliquée. Est-ce paradoxal?
Est-ce provocateur? Vous jugerez.
C’est aussi l’objectif du Clenched fist – ou «poing fermé» qui sera décrit
dans les tactiques et stratégies: transférer dans le travail sur l’objectif du
patient une compétence que ce dernier a dans un tout autre domaine.
Parmi les parents, certains pensent – parfois de génération en génération
– qu’il est important d’aimer ses enfants, d’aider ses enfants ou de se
sacrifier pour eux. Le thérapeute utilisera ce désir d’aimer, d’aider ou de
se sacrifier pour chaque patient spécifiquement. Une maman sacrificielle
entendra bien que nous lui demandons un important sacrifice en lui proposant tel ou tel changement de comportement.
L’utilisation de la victimisation a déjà été décrite.
Le paradoxe et l’intervention paradoxale
Ceci est sans doute l’apport le plus spécifique de l’École de Palo Alto.
Qu’est-ce qu’un paradoxe?
Prenons un exemple… les robinets croisés (fig. 3.5).
FIG. 3.5. – Les robinets croisés.
88
Outils de la thérapie brève
Vous vous rendez dans un petit hôtel pour y passer le week-end. Arrivé
sur place, vous voulez vous débarbouiller les mains et allez jusqu’au
lavabo de la salle de bains. Pour obtenir de l’eau chaude, vous tournez le
robinet rouge… qui débite de l’eau froide. À tout hasard vous essayez le
bouton bleu… qui vous donne de l’eau chaude! Ce soir, quand vous ferez
un petit brin de toilette avant de vous mettre au lit, irez-vous au bouton
bleu ou au bouton rouge pour avoir de l’eau chaude?
Dans cet exemple, nous répondons tous «le bleu»… alors que dans la
vie, nous irons à répétition essayer le rouge «puisque c’est celui qui donne
l’eau chaude» (logique…).
Qu’est-ce qu’un paradoxe? Paradoxe : contraire à l’opinion commune.
Comment créer un problème récurrent?
Pour qu’une simple difficulté devienne un problème, il faut qu’une solution d’apparent bon sens soit tentée, solution apparemment logique, que
celle-ci échoue et qu’elle soit répétée de nombreuses fois, avec des variantes, bien sûr, mais qui procèdent toutes de la même intention. Elle devient
alors un problème chronique, récurrent, «entretenu» dirons-nous… Ceux
qui appliquent cette solution inefficace répétée le font avec logique, bonne
foi et bonnes intentions. Ils croient que c’est cela qu’il faut faire et ils ne
voient pas d’autre façon logique d’agir. D’habitude, ils disent d’ailleurs
qu’«ils ont tout fait» pour que cela aille bien. On peut donc parfaitement
se tromper en toute logique apparente, en toute bonne foi et avec les
meilleures intentions du monde! Le bon sens arrange 90% de nos difficultés: c’est seulement dans les 10 autres% qu’un paradoxe s’installe et
c’est dans ces cas-là, dans ces cas-là seulement, qu’il faudra faire autre
chose ou, au moins, arrêter de faire «plus de la même chose» puisque cela
ne fonctionne pas.
Le bon sens qui ne fonctionne pas, est-ce le bon sens?
Comment est-il possible de persévérer ainsi dans l’erreur?
Nos expériences préalables nous ont conduits à une certaine représentation de ce qu’il faut faire dans telle ou telle situation et pourquoi. C’est ce
que nous croyons aujourd’hui, ce sont nos croyances, notre représentation
du monde, notre «carte du monde». Quand nous sommes confrontés à
l’échec, à la difficulté, nous pouvons commencer à être motivés à mettre en
question nos certitudes préalables en découvrant leurs limites: approximations, généralisations, etc. En cherchant à l’extérieur d’autres informations, nous découvrons d’autres théories que nous sommes déjà prêts à
généraliser, dogmatiser, partager. Tant que la réalité des faits ne vient pas
contredire nos théories, nous confondons volontiers nos hypothèses avec la
réalité. L’intégrisme est à la portée de chacun d’entre nous… Même quand
de nombreux éléments de notre vie quotidienne viennent infirmer nos certitudes, nous restons longtemps inébranlables.
Le paradoxe et l’intervention paradoxale
89
Le mot latin intelligere veut dire comprendre: aurons-nous l’intelligence, la compréhension de nos paradoxes? C’est l’un des objectifs de ce
travail. Une fois comprise cette «boucle paradoxale», encore faut-il en
sortir! C’est l’intervention paradoxale.
Le comportement paradoxal est d’apparence logique et cependant inefficace: l’intervention paradoxale (fig. 3.6) est une intervention à 180°,
solution apparemment illogique et cependant paradoxalement efficace.
Illustrons ceci par un exemple classique appelé «Le veau d’Erickson»
(fig. 3.7). Pour rentrer un animal dans une étable, le bon sens veut qu’on le
tire par son collier dans la direction souhaitée. Et ceci fonctionne dans
l’immense majorité des cas, bien sûr. Parfois pas. Et plus la force exercée
est grande, plus la résistance de l’animal s’accroît, le système reste en
équilibre: toute action appelle une réaction de sens opposé et de même
grandeur… Une photo des deux partenaires serait assez cocasse…
FIG. 3.6. – Paradoxe et intervention paradoxale.
FIG. 3.7. – «Le veau d’Erickson».
90
Outils de la thérapie brève
Si vous observez les pattes de l’animal, vous constatez qu’elles sont
extrêmement inclinées et ceci est permis par la traction exercée par
l’homme: si l’homme arrêtait de tirer sur la corde, cette position serait
intenable. C’est grâce à cette action humaine que le veau peut se permettre
une telle position!
Que se passerait-il si l’homme arrêtait sa traction ou tirait la queue du
veau vers l’arrière? Le veau n’aurait d’autre choix que d’avancer.
Arrêter de tirer sur la corde, c’est arrêter les tentatives de solution qui
n’ont pas fonctionné.
Tirer sur la queue, c’est l’intervention paradoxale.
Ceci dit, jamais je n’ai dit que pour entrer un animal à l’étable il fallait
lâcher la corde ou tirer sur la queue… C’est parce que de nombreuses tentatives de bon sens se sont révélées inefficaces que nous parlerons de paradoxe préalable (PP) – préalable à notre intervention – et que nous
proposerons une intervention paradoxale (IP).
Un problème chronique est un problème qui est géré de façon erronée
répétitivement : le paradoxe préalable est une erreur logique. L’intervention
paradoxale (n’)est (que) la correction d’une erreur logique.
Exemples de paradoxes préalables
et d’interventions paradoxales
Certains patients disent: «C’est dur de changer!». Oui, c’est dur
momentanément. Ne pas changer serait dur définitivement.
Un patient me disait très joliment: «Alors, si je comprends bien, je suis
en train d’éteindre un feu avec de l’essence!».
1. «COMBIEN DE FOIS DEVRAIS-JE TE DIRE QUE…?»
Combien de fois avez-vous déjà dit cette phrase, à un adulte ou à un
enfant, ces six derniers mois? Ce qui implique que vous l’ayez déjà dit
souvent inefficacement… alors que vous êtes encore en train de le dire!
2. LE PARADOXE DE L’AIDE
Patients et thérapeutes tombent facilement dans ce travers. Une petite
phrase revient souvent dans nos entretiens:
Quand je le fais à sa place, je ne suis pas à la mienne, et je l’empêche de
prendre la sienne.
ou
Il est irresponsable d’être responsable avec un irresponsable.
Le paradoxe et l’intervention paradoxale
91
C’est bien le sens du proverbe: «Offre-moi un poisson, tu m’aides pour
un jour. Apprends-moi à pêcher, tu m’aides pour toujours». Dans le
second cas, il y a apprentissage, dans le premier, non. J’ai voulu bien faire
en aidant beaucoup et j’ai créé un handicap chez mon enfant!
Lionel a 24 ans : il se présente « parce qu’il n’aime pas travailler »… et c’est
vrai que ses parents lui paient tout, bien au-delà de ce que Lionel désire,
d’ailleurs ! Ils font toutes les démarches administratives à sa place. Maman
dit qu’elle aimerait tant que son fils devienne autonome ! Nous sommes
d’accord sur l’objectif, pas sur les moyens! Les moyens utilisés jusqu’ici par
les parents pour rendre Lionel autonome sont inefficaces : il y a une erreur
quelque part… Ceci dit, si les parents de Lionel devenaient inopérants ou
disparaissaient du jour au lendemain, le handicap de Lionel serait patent :
c’est un vrai handicapé social, incapable de se débrouiller seul pour accomplir des tâches que des plus jeunes que lui accomplissent depuis longtemps!
En voulant l’aider, les parents de Lionel ont co-créé avec lui un handicap.
Nous disons co-créé car Lionel est partie prenante : il aurait pu réagir de
nombreuses autres façons au comportement de ses parents.
Exemples:
– les parents – ou conjoints – «aimants»:
- qui font la tâche de l’autre: ranger, faire la vaisselle, tondre la pelouse,
- qui font les démarches administratives de leurs grands adolescents,
- qui paient à leur place les dommages causés à d’autres (leur vol,
bagarre, accident, distraction, amendes de police) ou son loyer, etc.;
– idem dans les relations de travail, de voisinage, etc.
La protection d’un enfant «faible» ne l’aide pas à se renforcer. «Quand
il était petit, on croyait notre enfant timide et on répondait à sa place:
quand nous avons arrêté de le faire, il a parlé beaucoup plus facilement!»
Ceci illustre aussi la tendance à la réalisation automatique des prédictions.
Cacher un «défaut» visible le rend paradoxalement plus visible encore.
Une multitude de défauts physiques (bégaiements, hirsutisme, alopécie,
cicatrices, obésité, etc.) font ainsi l’objet de grands efforts de dissimulation:
chacun d’eux aggrave le problème.
3. LE PARADOXE DES LIMITES NON SANCTIONNÉES
Combien d’autorités (parents, éducateurs, chefs d’équipe ou managers)
ne se plaignent-ils pas «d’infractions répétées» à telle ou telle règle…
alors qu’ils ont signalé ce dépassement de limite, dit combien ce comportement était inacceptable, voire menacé de telle ou telle sanction jamais
appliquée… Le paradoxe ici est simple: tout ce qui est interdit et non
sanctionné n’est pas interdit.
Imagineriez-vous qu’un gendarme me dise pour la 250e fois «Combien
de fois devrais je vous dire qu’on ne peut pas rouler à 200 km/h sur nos
92
Outils de la thérapie brève
routes?» sans avoir à un moment donné sanctionné mon comportement,
pour que j’apprenne à en être responsable?
4. LE PARADOXE DU «SOURIRE DE LA CRÉMIÈRE EN PLUS»:
LE SCHTROUMPF GROGNON ET LE NAIN GRINCHEUX
Quand vous demandez quelque chose à quelqu’un, ne lui demandez pas
en plus de sourire… Et s’il ne sourit pas mais râle, proposez-lui de râler
plus, pas moins…
Paradoxe – oh combien fréquent! – à la maison comme au travail…
Vous demandez à votre enfant de remplir une tâche: tondre la pelouse,
remplir ou vider le lave-vaisselle, débarrasser la table. Il le fait… mais en
grognant. Cela ne vous fait pas plaisir et vous le lui dites. Vous lui expliquez même que, dans une famille, il faut que chacun fasse sa part, etc.
Curieusement, vous devez le lui répéter à chaque fois parce qu’à chaque
nouvelle demande de tâche, il grogne à nouveau. C’est épuisant…
Que se passerait-il si vous lui disiez: «Tu sais, fifille, je comprends que
tu râles! Ce n’est pas marrant de faire ces tâches, ces corvées… Moi non
plus, je ne les apprécie pas. Mais il faut les faire.» Et si fifille ne les faisait
pas, il y aurait franchissement de limite et sanction, comme au point précédent. «Mais je comprends que tu râles quand tu les fais et je te propose de
râler fort: plus tu râleras fort, plus vite cela passera. Râle fort!» Pas facile
de râler sur commande…
Un nouveau couple se crée entre deux personnes divorcées. Monsieur
existe de plus en plus dans la vie de Madame. Patricia, 15 ans, sort ses
griffes face à ce beau-père potentiel qui obtient tant de faveurs de sa
maman… Plus les adultes jouent la conciliation, l’explication, l’arrangement, plus les escarmouches se multiplient. Un jour, les adultes changent
leur fusil d’épaule: «Tu sais Patricia, c’est normal! Depuis neuf ans, tu
avais ta maman pour toi seule et voilà qu’un homme entre dans sa vie et
elle n’a d’yeux que pour lui! À ta place, nous, on râlerait! Râle, et plus fort
tu râleras, plus vite cela passera.» Vous devinez la suite…
Le même scénario, mutatis mutandis, se retrouve au travail, dans le
cadre managérial, y compris chez des top managers…
Le schéma interactionnel est toujours le même:
Quand l’autre râle, je lui demande d’arrêter et il persiste.
Ma réponse permet que le problème continue.
Quand je le lui prescris, il arrête.
Ma réponse fait que cela s’arrête.
En thérapie, le même scénario, le même jeu se retrouve avec ces
patients que nous disons «résistants», voire «coupeurs de têtes».
Le paradoxe et l’intervention paradoxale
93
Un patient présente un trouble obsessionnel compulsif (TOC). Il me
dit: «J’ai déjà fait de nombreuses thérapies, je suis très sceptique.» Je lui
réponds: «Chouette alors! Vous allez pouvoir observer avec beaucoup
d’acuité tout ce qui serait discutable ou peu fiable dans notre travail! Je
vous charge de cette mission: dites-moi tout ce qui pourrait foirer! Grâce
à vous, nous avancerons beaucoup plus sûrement…»
5. L’UTOPIE
Elle a fait l’objet d’un chapitre entier du livre Changements de P. Watzlawick et coll. regorgeant d’exemples des paradoxes qu’elle suscite.
– le mieux est l’ennemi du bien; faire pire que mieux;
– à force de vouloir l’inaccessible nous nous empêchons ce qui serait
réalisable;
– avoir l’enfer en voulant le paradis.
Un humoriste – dont j’ignore le nom – a dessiné le squelette d’une
dame dans ses habits fripés, assise sur le banc d’un parc. Le commentaire dit: «Elle attendait l’homme parfait». Les perfectionnistes, dont on
verra ultérieurement le tribut qu’ils paient à l’anxiété, au manque
d’estime de soi et à la dépression, sont les experts les plus assidus de ce
type de paradoxes.
Les enfants attendent reconnaissance et encouragements de leurs
parents. Pour certains grands enfants de cinquante ans, c’est une quête qui
se poursuit encore, ravageant tout sur son passage. Il leur faudra apprendre
que leur parent est un «handicapé du compliment» – il n’en a d’ailleurs
quasi jamais donné! – plutôt que de poursuivre leur quête douloureuse.
6. FUIS-MOI, JE TE SUIS, SUIS-MOI, JE TE FUIS
Forcer la main, poursuivre de mes assiduités, plus je fais cela pour
atteindre mon objectif, plus celui-ci recule. La carotte recule au fur et à
mesure que l’âne avance. Il y en a de fréquents exemples dans la vie
amoureuse, dans les démarches commerciales, etc.
7. LE PARADOXE «SOIS SPONTANÉ»
Il est fréquemment rencontré, lui aussi. On ne peut, par définition, commander, ni chez soi ni chez les autres, un comportement spontané.
Chez les autres: l’autre devrait spontanément faire ce que je désire, par
exemple m’offrir des fleurs, me prendre dans ses bras, deviner mes pensées, etc.
Chez soi: vouloir contrôler ses rêves, ses désirs et ses plaisirs (dans la
vie sexuelle par exemple), sa relaxation, son sommeil conduisent à des
impossibilités: plus le patient s’acharne, plus le problème se creuse!
Nombreux exemples en consultation…
94
Outils de la thérapie brève
Exemple
Une femme rencontre un nouveau compagnon. Elle est assez vive et
exprime sans trop de nuances ses jugements. Elle le trouve « trop lisse » car il
agit très différemment d’elle sur ce point. Elle interprète son comportement
comme « très contrôlé » et lui dit : « Tu n’es pas assez spontané, sois donc
plus spontané ». Or cet homme s’estime spontané, naturel. C’est un double
lien : soit il reste spontané – et n’agit pas comme elle le souhaite –, soit il
obéit à son injonction – et il n’est plus spontané!
8. CACHER CE QUI EST ÉVIDENT!
Ce qu’en d’autres lieux on appellera «phobie sociale» comporte volontiers le paradoxe suivant: le patient cherche à cacher une de ses caractéristiques qu’il juge indésirable alors qu’elle est évidente. Il y a bien un
paradoxe préalable, une erreur logique.
Les exemples sont nombreux: trac, bégaiement, calvitie, rougeur
(érythrophobie), transpiration, ongles rongés (onychophagie), pilosité
excessive (hirsutisme). Nous allons donner quelques exemples du traitement de ces situations. La même façon de procéder peut être appliquée
pour des défauts de prononciation, maladies de peau (acné, psoriasis,
eczéma, cicatrice disgracieuse, etc.), malformations physiques (oreilles
décollées, obésité, boiterie, paralysie, etc.).
Cas clinique : Frédéric transpire trop!
▲
Frédéric a 32 ans; il est en train de monter une société qui commencera ses
activités dans deux mois : business plan, démarches marketing, bancaires,
comptables, etc. Il implique toutes les relations qui pourraient l’aider! Il y a un
an et demi, à l’occasion d’une formation dans la société où il était employé,
on lui demande de parler de ses vacances. Il ressent des sueurs, des palpitations, un manque d’air : il est très mal à l’aise et panique. C’est la première fois
que ce « malaise » survient. Depuis lors dit-il, la fréquence de ces malaises n’a
cessé d’augmenter, il y pense tout le temps. « C’est devenu le numéro un dans
mon esprit. J’appréhende que cela n’arrive et qu’on puisse le voir .»
Double paradoxe préalable : 1. Plus je veux contrôler mon symptôme, plus il
survient. 2. Plus je veux le cacher, plus cela se voit.
Il a consulté un sophrologue quelques mois et un psychologue pendant un
an : ça s’aggrave! Récemment, il a consulté un psychiatre spécialisé dans les
troubles anxieux qui lui a dit très justement qu’il souffrait d’une « phobie
sociale » et a ajouté que le traitement serait long. Après dix minutes du
premier entretien, je lui demande s’il transpire maintenant ou si d’autres
symptômes le mettent mal à l’aise en cette minute? Le patient répond qu’il
transpire trop; il ajoute que le démarrage de sa future société pourrait être
gravement compromis par ce symptôme. Je lui demande de bien se concentrer sur sa transpiration et cette idée, estimant qu’elles sont maintenant
d’une intensité que nous appellerons 100 %. Comme dans les exemples
95
Le paradoxe et l’intervention paradoxale
▲
suite
précédents, je lui prescris d’augmenter ses symptômes, de bien observer si
d’autres symptômes physiques ou émotionnels, d’autres idées ou comportements « bizarres » apparaissent. De deux minutes en deux minutes, je lui
demande à combien de % il se trouve actuellement pour chaque item. Dans
mon dossier, je note le petit tableau suivant :
Sueur
110
110
115
120
125
130
110
90
0
Idée
115
120
125
130
135
140
90
60
0
100
110
90
70
20
Bouffée de chaleur
Frédéric est étonné de la tournure que prend la consultation. Dès le
premier jour, on travaille ! Il me dit qu’il attendait de l’action. Il rencontre
aujourd’hui un thérapeute bizarre qui lui demande paradoxalement
d’accroître son symptôme. Frédéric a eu peur que cela ne déclenche une
attaque de panique irrésistible. J’ai aggravé sa crainte en lui disant que je ne
disposais d’aucun médicament, ni comprimé ni injection, que j’étais donc
totalement incapable de soulager cette crise d’angoisse. Bien plus, je lui
interdisais d’avoir recours à de telles substances pendant l’entretien. Et c’est
vrai que le pire pouvait arriver ! Au fait, le pire c’était quoi… pour lui ? La
tâche était toute trouvée : se prescrire l’aggravation au-delà des 100 % une
fois par jour pendant huit jours.
Lors du deuxième entretien, il annonce avoir fait sa tâche une à plusieurs
fois par jour. Il va mieux. Très vite, je propose une intervention paradoxale
du type « Montrer ce que jusque là je cachais ». Je l’emmène en ville dire à
mon épicier, à la secrétaire d’un service médical, à un médecin inspecteur de
ce service « J’ai un problème médical : je transpire. »
Sous des prétextes divers, je lui demande d’aborder encore trois dames sur
la Grand-Place, puis une pharmacienne dans son officine, puis un commerçant dans son magasin. À chacun, il répète la même phrase : « J’ai un
problème médical : je transpire. » Après quoi, je sors de ma poche deux nez
de clown et nous effectuons une balade, comme décrit plus haut.
Lors du troisième entretien, il décrit sa transformation : « je redeviens jovial,
taquin; je m’amuse au travail et avec les gens. Je ne transpire plus ou, si je
transpire, je m’en fous ! Sauf hier, où j’ai fait une petite crise. » C’est le
moment d’utiliser « Le Petit Poucet », décrit plus loin.
Nous utilisons volontiers la même prescription de symptômes dans
les attaques de panique, les crises de spasmophilie, l’hypochondrie, etc.
Nous notons toujours les scores rapportés par le patient dans le même type
de tableau. Il comprend souvent des symptômes physiques et émotionnels ou
de cognitions plus nombreux et variés que dans le tableau ci-dessus. Le
patient apprend par l’expérience qu’en voulant contrôler les symptômes,
ceux-ci augmentent alors qu’en les augmentant délibérément, les symptômes
s’arrêtent. L’expérience doit précéder l’explication, pas l’inverse!
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Outils de la thérapie brève
9. QUAND DIMINUER AUGMENTE, AUGMENTER DIMINUE!
EXEMPLE: RASSURER UN ANXIEUX
Cas clinique : après le coma de Carine
Carine a 26 ans, elle est éducatrice et a une petite malformation congénitale
du pied qui gêne un peu sa marche. Il y a quatre ans et demi, son amoureux
éconduit l’a attaquée à la sortie d’une discothèque à coups de barre de fer.
Carine est restée plusieurs semaines dans le coma et a bénéficié d’une longue
rééducation. Depuis lors, son kinésithérapeute la fait marcher tous les jours
et sa maman lui donne le bras pour tous ses déplacements. Elle est donc en
incapacité de travail depuis lors : impossible d’être éducatrice en se tenant
aux murs ou au bras de maman. Le bilan neurologique est totalement normal. Dans le fond, le problème de Carine, c’est d’avoir peur de tomber et les
tentatives de solution de son entourage sont gentilles mais perpétuent son
handicap. Il faut arrêter quatre ans et demi de tentatives de son système
familial d’aider Carine en la rassurant. Je vais donc tout faire sauf la rassurer!
La première séance sert de recueil d’informations sur l’histoire de Carine et
les interactions avec les personnes significatives de son entourage. La
deuxième séance, toujours en présence de maman, se passe de la façon
suivante : maman est assise dans un coin, Carine est debout au milieu de la
pièce. Je lui demande de serrer les pieds, ce qui diminue son polygone de
sustentation et augmente ainsi son déséquilibre. Je lui demande également
de fermer les yeux pour qu’elle perde les repères nécessaires à cet équilibre.
Pour ajouter de la confusion, je lui demande de lever un bras et de compter
de 300 vers 0. À chaque dizaine, elle doit alterner le bras levé. Carine dit
qu’elle va tomber, ses jambes se crispent, elle pousse des petits cris de peur.
Je lui confirme qu’elle va tomber, lui demande de crisper les jambes et je
pousse des cris plus forts que les siens pour l’inciter à crier plus fort. Voilà
déjà trois prescriptions paradoxales de ses symptômes. Je lui dis que j’ignore
si elle va tomber devant, derrière ou sur les côtés. J’annonce que ses vertiges
pourraient la faire vomir et que, peut-être, elle va tomber dans ses vomissements. Je lui suggère et lui décris en détails le mal de mer. Pendant ce tempslà, Carine compte et alterne ses bras levés. Je lui demande de fléchir et puis
d’étendre successivement ses genoux et je compte ses flexions. Nous avons
passé près d’une heure à cela : je ne suis pas parvenu à la faire tomber ni à la
faire vomir. Je ne suis vraiment pas très compétent en suggestion!
Carine a découvert que dans les pires conditions, elle ne parvenait pas à
tomber et elle a pu, devant sa maman médusée, marcher seule.
Lors de la troisième séance, toujours en présence de maman, j’évoquais,
comme par hasard, les pompiers du Midi de la France qui se dévouent chaque année, anonymement, pour éteindre les incendies et sauver des vies
humaines. Il y en a même qui aiment tellement éteindre les incendies qu’ils
les allument eux-mêmes! J’ajoutais, que dans mon métier, je voyais parfois
des gens tellement dévoués à aider les autres, que leur dévouement perpétuait le handicap de ceux qu’ils voulaient aider. Comme distraitement, en
regardant le plafond, j’ajoutais que c’était le paradoxe de l’aide. Il est
▲
Le paradoxe et l’intervention paradoxale
▲
suite
97
possible que lorsqu’on aide quelqu’un, on l’empêche d’agir et d’apprendre par
lui-même. Après quoi nous sommes sortis dans la rue, dans le quartier européen de Bruxelles, très animé en milieu de journée. Le papa de Carine
stationnait en bas de l’immeuble : voir sa fille marcher seule dans cet environnement agité l’a effrayé au point qu’il a préféré quitter son stationnement plutôt que de voir ça! Carine a marché plusieurs centaines de mètres,
pendant que je lui suggérais vertiges, chutes et vomissements. Augmentant,
chaque fois que c’était possible, le moindre symptôme qu’elle évoquait : crispation, crampe, tension, etc.
À la quatrième séance, nous avons effectué un trajet plus difficile encore
car le sol y était irrégulier. Mêmes suggestions paradoxales, mêmes prescriptions de symptômes et de comportements. J’avais demandé que son kinésithérapeute m’appelle sur mon portable pendant cette séance. Je lui ai décrit
les progrès de Carine, ses capacités actuelles. Je lui ai demandé d’interrompre le traitement qu’il lui prodiguait cinq fois par semaine depuis quatre ans
et demi. Carine était témoin de cette communication téléphonique en
pleine circulation au cœur de Bruxelles.
Lors de la cinquième séance, Carine m’annonça triomphante qu’elle avait
traversé la cour de l’exploitation agricole de ses parents, était montée sur
l’un des engins qui se trouvait dans le hangar et l’avait conduit comme
avant! Ses parents étaient « morts de trouille », disait-elle, puis avaient bien
dû constater que tout se passait bien! Elle ajouta « qu’elle avait engueulé sa
mère » pour qu’elle « lui lâche les baskets ». « Je suis bien capable de le faire
toute seule ».
Il y eut encore deux séances pour terminer sa thérapie brève : sept séances
pour mettre fin à quatre ans et demi de peur handicapante, entretenue avec
les meilleures intentions du monde!
Quelques années plus tard, l’agression dont Carine avait été victime trouva
son épilogue devant le tribunal : elle me téléphona pour me demander un
certificat et confirma que sa vie s’était durablement normalisée, qu’elle marchait seule, avait repris le travail et toutes ses autres activités antérieures.
10. «C’EST TROP TÔT, NE CHANGEZ SURTOUT RIEN»!
C’est l’intervention paradoxale la plus simple. Elle est utilisée quand on
ne peut pas encore être plus spécifique et peut, dans certaines situations,
être le point de départ précoce d’un changement.
Exemple dans une « hystérie de conversion » : aphonie totale
▲
Delphine, 41 ans, présente pour la troisième fois une aphonie totale. Elle a été
hospitalisée sous la pression de son entourage inquiet. Elle voit la psychologue
tous les jours… sans dire un mot : elle écrit. Le psychiatre me l’adresse au bout
d’un mois « pour faire de l’hypnose ». L’hypnose, depuis Charcot, a la réputation
98
▲
suite
Outils de la thérapie brève
usurpée d’être particulièrement efficace chez les hystériques… Delphine entre
dans mon cabinet : pas un mot, évidemment. Je lui demande d’écrire et ses premiers mots sont : « J’ai déjà beaucoup écrit à l’hôpital! ». Je me place derrière
elle et lis par-dessus son épaule : elle me raconte la liaison de son mari avec l’institutrice de sa fille unique, liaison officiellement interrompue mais qui vient
encore de créer un incident. C’est depuis ce nouvel épisode que Delphine est
restée sans voix. À chaque idée couchée sur le papier, je ratifie sa souffrance : sa
colère, son sentiment de trahison et d’injustice, sa tristesse plutôt en les augmentant. Puis je lui dis : « Vous êtes tellement en colère, il est beaucoup trop tôt
pour parler », idée que je reprends sous des formes variées.
Le lendemain, Delphine me téléphone elle-même : sa fille est rentrée de
l’école avec un petit nounours reçu de Madame Chantal et Delphine a
explosé « Nom de Dieu! » et a laissé éclater sa colère. Elle a donc annulé son
rendez-vous suivant « puisque tout allait bien »… Cela n’a pas guéri son hystérie, bien sûr, cela lui a seulement permis de parler.
11. CHERCHER À ÉVITER L’INÉVITABLE
Multiplier les précautions, les réassurances, les certitudes pour éviter
plus que tout le moindre risque… paralyse bien des projets de toutes natures: créer un couple, avoir un bébé, construire sa maison, réaliser un projet
professionnel, etc.
12. ARRIVER À MON OBJECTIF OU AVOIR RAISON ?
Arriver à mon objectif ou avoir raison?
Nous sommes capables de dépenser beaucoup d’énergie pour prouver à
l’autre qu’il a tort plutôt qu’arriver à notre objectif: voulez-vous arriver à
votre objectif ou avoir raison?
De nombreux slogans ont une structure paradoxale, par exemple «Trop
d’impôt tue l’impôt» ou «Si les armes sont hors-la-loi, seuls les hors-la-loi
auront des armes!», etc.
13. LE PARADOXE DE LA LIBERTÉ
Il a été fort joliment illustré par une planche de Philippe Coudray: un
ours délivre de la cage où il était enfermé un oiseau qui le lui avait
demandé. L’oiseau le remercie mais reste dans la cage ouverte. L’ours se
fâche et lui intime l’ordre de sortir de la cage. Et l’oiseau lui répond:
«Mais je suis libre!».
Les trois «ceintures de sécurité» de l’intervention paradoxale
Comme tout ce qui est efficace, une injonction paradoxale peut être dangereuse. Rappelons qu’elle n’est pas une fin en soi mais bien un moyen
pour atteindre un but. Il serait pour le moins… paradoxal qu’une intervention paradoxale aggrave une souffrance qu’elle est censée soulager!
Le paradoxe et l’intervention paradoxale
99
En réunissant les trois conditions suivantes, le thérapeute travaille en
sécurité.
BIEN CONNAÎTRE LE PARADOXE PRÉALABLE
Jamais d’intervention paradoxale sans paradoxe préalable! L’intervention paradoxale est la correction d’une erreur logique préalable. Il faut
donc d’abord bien identifier celle-ci.
L’intervention paradoxale n’est pas un but mais un moyen. C’est un
outil thérapeutique spécifique dans une situation spécifique. On ne fait pas
d’intervention paradoxale sans une excellente raison d’en faire: l’erreur
logique préalable!
LA BIENVEILLANCE
C’est une deuxième condition sine qua non. L’objectif de notre intervention est la résolution d’un problème, la relation d’aide, pas l’agression.
Parfois les interventions paradoxales sont désarçonnantes puisqu’elles
contrarient une (apparente) logique préalable. Leur utilisation peut paraître
provocatrice.
Un exemple clair. Quand un patient «dépressif» se dévalorise («Je suis
nul, je ne vaux rien»), nous l’interrogeons sur ce que dit son entourage.
Toutes les personnes bienveillantes l’ont encouragé, ont dit: «Mais non,
tu es quelqu’un de chouette!». Les seuls qui ont abondé dans son sens
étaient malveillants. Le thérapeute sera le premier à abonder dans son
sens… avec bienveillance.
Le moyen utilisé doit nous permettre de nous approcher de l’objectif,
pas l’inverse. Éthiquement, rien ne justifie une quelconque malveillance.
Si notre humeur du moment ne permet pas cette bienveillance, mieux vaut
s’abstenir de toute intervention paradoxale aujourd’hui. Reportons-la à
plus tard.
PROGRESSIVITÉ DE L’INTERVENTION
C’est plus sûr, plus prudent, certainement recommandé pendant la phase
d’apprentissage de la méthode. Le thérapeute ne peut s’en passer que si les
deux premières conditions sont remplies et s’il se sent «sûr de son coup».
Débutants s’abstenir!
Pour reprendre l’exemple du patient dépressif, l’intervention paradoxale
progressive pourrait être:
– «Je suis touché par ce que vous me dites “Je suis nul”»;
– «Vous avez sûrement de bonnes raisons de me dire cela» (anthropologue);
– «Maintenant que vous me l’avez expliqué, je vous comprends
mieux»;
– «Si vous le dites, cela doit être vrai»;
100
Outils de la thérapie brève
– «C’est vrai»;
– «Savoir ce que je vais faire avec un nul comme vous, ça c’est mon
travail!».
Ceci peut prendre une heure. Chaque étape est bienveillante et le patient
ne s’y trompe pas.
Maintenir l’intervention paradoxale dans la durée?
Attention!
Si une intervention « logique » du thérapeute aggrave ou entretient le
problème, l’intervenant est du côté du problème…
Quand une intervention paradoxale le solutionne, l’intervenant est du côté
de la solution…
Il peut être tentant pour l’intervenant de reprendre une attitude
« logique », plus « gentille »… ce qui précipite le client à nouveau dans son
problème!
Si un paradoxe préalable a maintenu en échec une personne et si l’intervenant, par son intervention paradoxale, a permis à cette personne d’évoluer favorablement, il peut suffire que l’intervenant reprenne sa position
antérieure pour que l’échec réapparaisse immédiatement.
Il est trop facile – et normal! – pour le client de reprendre sa position
antérieure quand le thérapeute a repris la sienne! Quand un élément du
système change, tout le système doit en tenir compte…
Doubles nœuds et doubles liens
Nous l’avons vu, en 1954, Bateson et son équipe publient leur théorie du
double-bind ou double lien ou double contrainte. C’est une notion complexe
que l’on peut schématiser ainsi: «Une personne envoie à une autre des messages de niveaux différents qui se qualifient l’un l’autre et qui sont conflictuels. Le récepteur des messages est dans une situation où il ne peut répondre
sans entrer en contradiction avec l’une ou l’autre des injonctions, se trouvant
donc toujours dans l’erreur. Situation d’autant plus intenable que la “victime”
ne peut pas partir ou faire de commentaire sur sa position insoutenable.»
Nous travaillons avec une notion plus simple à laquelle, pour la différencier du double lien traditionnel, nous avons donné le nom de double
nœud. La différence la plus sensible est que nous croyons qu’il est possible
de dénoncer le double nœud et donc d’en sortir mieux. Certains exemples
ci-dessous l’illustreront.
101
Doubles nœuds et doubles liens
Exemple (fig. 3.8)
Un assistant social d’un service d’aide à la jeunesse travaille avec un mineur
en lui disant combien il a confiance en lui, combien il est sûr qu’il peut évoluer,
en lui proposant des petits changements dans la bonne direction, le tout sans
résultat, il nous faudra admettre que « le bon sens qui ne marche pas, ce n’est
pas le bon sens »!
Si ce même assistant social fait alors un U-turn, dit à ce mineur combien il
s’est trompé sur son compte, combien il se rend compte qu’il n’est même pas
capable de ceci, bien trop limité pour faire cela, etc. et que cette intervention fonctionne, alors l’intervenant sait comment faire pour que cela aille
bien et comment faire pour que cela aille mal!
Imaginons que ce mineur, jusque là délinquant, soit mis au défi – avec succès – de faire un jour, puis une semaine puis un mois sans délit, il arrivera un
jour où, pour des raisons administratives par exemple, il faille fermer son
dossier : il a fait six mois sans délit, le règlement le veut ainsi! Nous avons vu
des travailleurs sociaux dire alors : « Tu vois que tu es un type bien, capable
de changer! ». Le lendemain, le mineur volait une BMW…
Logique : l’interaction est redevenue celle qui ne fonctionnait pas!
Pour clôturer le dossier, l’assistant social pourra dire : « Je dois refermer le
dossier, mon règlement me l’impose, mais je ne te donne pas X jours avant
que tu refasses une bêtise! » en minimisant les résultats déjà obtenus : c’est
le hasard, la chance, une exception : ça va recommencer!
AS
Jeune
Tu es un type bien.
Je vole.
AS
Jeune
Tu n'es pas capable
de ne pas voler.
Je suis capable
de ne pas voler.
FIG. 3.8. – Maintenir l’intervention paradoxale dans la durée.
102
Outils de la thérapie brève
Ce double nœud est une façon de communiquer qui ne laisse qu’une
seule possibilité à celui qui le reçoit:
– gagner dans tous les cas;
– perdre dans tous les cas.
Quelques exemples parleront mieux qu’un long discours:
– Le jeu de la trottinette: Je demande à la personne avec laquelle je
joue si elle a 10 €. Elle me les confie. Je lui décris le jeu comme étant très
simple: à chacune de mes affirmations ou questions, il lui suffira de
répondre «Trottinette». Simple, non? Et je commence une série d’affirmations évidentes: «Nous sommes à tel endroit, aujourd’hui, c’est tel
jour, votre pull a telle couleur, le mien a telle autre couleur, etc.» À chaque fois, la personne me répond: «Trottinette». Puis, je lui dis «Ce billet
de 10 € est à moi!» Si elle me répond «Trottinette», je la remercie et
empoche les 10 €. Si elle me répond «Non, ils sont à moi», ou n’importe
quelle autre réponse, je la remercie et empoche les 10 €. On voit que,
quelle que soit sa réponse, elle perd ses 10 €. Il n’y a apparemment pas
d’échappatoire.
– Le chemisier à carreaux: Belle-maman offre à sa belle-fille un chemisier à carreaux et un chemisier à rayures. Le lendemain, la belle-fille
met le chemisier à carreaux et Belle-maman lui demande si elle n’aime pas
le chemisier à rayures. Raymond Devos en a fait un sketch intitulé:
«Nous avons tous l’esprit faussé». Dans ce sketch, le même jeu se fait,
entre sa femme et lui, à propos du choix entre deux cravates.
– Mon mari ne m’offre plus de fleurs.Une dame se plaint: «Chéri, il y a
bien longtemps que tu ne m’as plus offert de fleurs!» Le jour même, son
mari revient, tout souriant, un bouquet de fleurs à la main. Et sa femme lui
dit: «Oui, tu m’offres des fleurs parce que je te l’ai demandé!»… Si cet
homme n’apporte pas de fleurs, ce n’est pas drôle… S’il en amène, ce
n’est pas drôle… Comment peut-il faire pour faire plaisir à son épouse? Il
peut, comme dans l’exemple qui suit, rendre conscient le fait qu’il est dans
un double nœud. Puis, offrir des fleurs ou n’importe quel autre cadeau qui
plairait à sa femme, ou, avoir une autre intention à laquelle il la sait sensible. Nous avons ouvert l’éventail de choix.
– Change… mais c’est trop tard: «Mon chéri, il y a trois choses que
j’aimerais vraiment que tu changes dans ta façon de faire: ça, ça et ça.» Le
mari effectue ensuite ces changements dans ses comportements et sa femme
lui dit «Oui, mais c’est trop tard!» Qu’il le fasse ou ne le fasse pas, ça ne
convient pas à son épouse. Comment peut-il faire pour que ça lui plaise?
– «Tu devrais savoir»: C’est une formule magique pour créer une
embrouille. Dans un couple débutant, «Tu devrais savoir ce qui me fait plaisir sur le plan sexuel, comme type de vacances, comme style de week-ends,
etc.» permet de distribuer les bons et les mauvais points en total tyran.
Doubles nœuds et doubles liens
103
– Un calendrier de garde pour notre enfant: Yvan est divorcé. Son exfemme réclame depuis janvier un calendrier pour la garde du bébé pendant
les week-ends. Yvan remet toujours à demain. Son ex-compagne ne peut
donc pas planifier ses propres week-ends. Elle l’amène à consulter pour
obtenir ce calendrier. Après vingt minutes de conversation animée, Yvan
dit: «OK, nous n’allons pas retenir le docteur plus longtemps, allons dans
un bistro et déterminons ce calendrier!» À quoi Madame répond: «Ça
alors! Ça fait deux mois que j’attends ce calendrier et, tout d’un coup,
Monsieur se décide!» Je lui fais remarquer que faire ou ne pas faire un
calendrier semble être inacceptable: «Comment Monsieur peut-il faire
afin que vous soyez satisfaite?» À quoi Monsieur répond: «C’est toujours
comme ça avec elle, Docteur!»
– Vol à l’école du village: dans cette classe d’école primaire, une petite
somme d’argent a disparu du pupitre de l’instituteur. La gendarmerie est à
300 m de l’école. On a bien vu un membre du personnel d’entretien sortir
de cette classe mais la directrice convoque dans son bureau un enfant qui a
été surpris, l’année précédente, à voler une boisson chocolatée. Elle lui
dit: «Dis-moi la vérité et je ne te dénoncerai pas aux gendarmes.» Ce qui
se traduit par «Reconnais que tu as volé et je ne te dénoncerai pas aux gendarmes.» L’enfant rentre en pleurs à la maison où, sa tante, elle aussi
experte en doubles nœuds, lui dit: «Dis-moi que tu n’as pas volé et je
t’offrirai la grue dont tu rêves.» Ce qui se traduit par «Reconnais que tu as
volé et je t’offrirai la grue dont tu rêves.» Superbe!
– La petite fille qui pleure: Une maman, accompagnée de sa fille de
quatre ans, est reçue pour une consultation d’une heure. Au bout d’un
quart d’heure, la petite fille s’impatiente: c’est long pour une petite fille!
Maman lui donne son sac dont Fifille répand le contenu sur le sol. Cela
l’amuse dix minutes, puis, elle insiste pour partir. Maman lui explique que
se sera encore long et Fifille pleure puis hurle! Maman promet une glace
mais rien n’y fait: Fifille hurle toujours, ce qui dérange maman… et le
docteur. Soudain, le docteur se met à pleurer bruyamment, ce qui surprend
tout le monde. Il dit alors à Fifille: «On va pleurer chacun son tour, mais
c’est moi qui commence.» Et il recommence à pleurer puis dit à Fifille:
«Maintenant c’est ton tour: pleure pour me faire plaisir!» Neuf fois sur
dix, Fifille s’arrête en disant «Non!» Dans le dixième cas, elle continue à
pleurer et le docteur ajoute: «Comme elle est obéissante! Il suffit de lui
demander de pleurer et elle le fait!» Sur quoi, elle arrête de pleurer.
– Stéphanie est infirmière dans un grand hôpital. Il y a un an, son mari et
elle se sont séparés: elle a la garde de sa petite fille, il a un droit de visite un
week-end sur deux. Stéphanie rencontre son ex-mari à cette occasion et cela
se passe toujours mal: son mari ne cesse de la critiquer au moment où ils
s’échangent leur fille. Stéphanie en est fort affectée. Elle vient de faire une
pneumonie. Je lui propose le double nœud suivant: elle pourrait dire à son
ex-mari en ces circonstances: «À chaque fois, tu me critiques sur ma façon
104
Outils de la thérapie brève
de mener ma vie. Et moi, comme une conne, je te réponds toujours vertement! Mes copines me disent pourtant que, depuis un an, j’ai beaucoup
changé. Que tu me connais mieux que personne et que tes remarques m’ont
beaucoup aidée à m’améliorer. Elles ne comprennent pas pourquoi je
t’engueule, alors que c’est grâce à toi que je progresse. C’est vrai! Désolé
d’avoir été si désagréable. Et je voudrais te demander, à l’avenir, de continuer à m’aider de cette façon: je trouve assez génial ce que tu fais pour moi
malgré tout ce qui s’est passé.» Que voulez-vous qu’il fasse? Il est dans la
même position que Fifille: soit il arrête, et c’est très bien, soit il continue et
reçoit des remerciements pour tant de gentillesse. Terrible recadrage: ce
que, hier, j’appelais méchanceté est devenu une aide précieuse et gentille.
– Roger décide de couper les vivres à son fils Daniel qui, ayant beaucoup fait la fête, a raté une année d’université. Daniel a trouvé un petit
boulot qui lui permet de continuer ses études. Aux deux tiers de l’année,
Roger accepte de donner à Daniel la moitié du budget qu’il lui donnait
auparavant de façon à ce qu’il puisse consacrer plus de temps à ses études
et moins à son gagne-pain. Daniel est content mais, en quittant son père, il
lui lance: «Puisque tu as changé ton fusil d’épaule, reconnais que tu avais
tort!» Roger lui répond: «Je pense que pour avoir raison, je vais reprendre l’argent que je viens de te donner: c’est ça que tu veux?» Que Roger
donne ou ne lui donne pas d’argent, il a toujours tort: c’est un salaud s’il
ne m’en donne pas, un con s’il en donne. Il a expliqué à son fils en quoi
ceci est un double nœud: il s’agit de deux voies sans issue. «Tu négocieras souvent dans ta vie: laisse au moins à l’autre l’impression qu’il ne sort
pas à poil de cette négociation…» Excusez le vocabulaire fleuri de cet
échange, c’est ainsi qu’il m’a été rapporté.
– Sabrina, 12 ans, dit au nouveau compagnon de sa mère: «Je ne t’aime
pas et je ne t’aimerai jamais». Celui-ci lui répond: «J’espère bien que tu
ne m’aimes pas!» Le lendemain, le compagnon achète un petit flacon
d’eau de toilette à la vanille, sachant que Sabrina commence à se pouponner et adore la vanille. Il a fait faire un grand emballage cadeau et Sabrina
ouvre des yeux tout ronds et pleins d’envie quand elle le voit arriver. Il lui
dit: «J’ai un petit cadeau pour toi mais si tu le veux, il faudra que tu me
promettes que tu ne m’aimes pas et que tu ne m’aimeras jamais». Sabrina
le promet, déchire l’emballage cadeau et saute au cou du compagnon en
disant: «Je t’adore!» et le compagnon lui répond: «Ah non! Il faut tenir
ta promesse!». Double nœud positif pour Sabrina. Un jeu amusant prend
la place d’un conflit.
Le double nœud est redoutablement efficace: à manier avec prudence!
Dans la vie de tous les jours, les doubles nœuds négatifs – bouquet de
fleurs, c’est trop tard, tu devrais savoir, etc. – sont légion.
Ils passent relativement inaperçus et sont aussi dangereux que des lames
de rasoir. C’est un peu «l’art de rendre l’autre fou». La personne confrontée
à un double nœud ressent un malaise confus dont elle n’identifie pas claire-
Cadrages et recadrages
105
ment l’origine. Il est important d’aider les patients, enfermés dans ces voies
sans issue, à comprendre pourquoi ils se sentent si mal à l’aise. Il est tout
aussi important pour nous de repérer ceux dans lesquels nous sommes pris.
Nous sommes aussi capables de produire des doubles nœuds négatifs
envers nous-mêmes.
Un patient dépressif est professeur d’économie dans une université. Il
est terriblement déçu de ne pas être le numéro un en économie dans son
pays. Mais s’il était numéro un, il serait sujet à la critique, ce qu’il ne supporterait pas non plus.
Un autre patient souffre de douleurs paroxystiques sévères quotidiennes: un traitement lui donne un répit d’une journée pour la première
fois depuis deux ans et demi. Il dit à sa femme: «Tu vas voir ce que je
vais avoir demain!». Ce qui veut dire que demain, ça sera terrible puisque
ça a été bien aujourd’hui. Quand ça va bien, ça va déjà mal! S’il a mal,
c’est terrible; s’il n’a pas mal, c’est terrible aussi! Comment pourrait-il
être bien?
En un mot, il faut détecter les doubles nœuds négatifs et apprendre à en
sortir. Et s’exercer aux doubles nœuds positifs.
Existence d’une continuité entre :
1. La position de l’anthropologue de Bateson : reconnaître et accepter qui
nous informe sur les moteurs de l’autre.
2. L’utilisation chez Erickson : augmenter et utiliser, qui les utilise pour aller
vers l’objectif.
3. L’intervention paradoxale que cela réalise souvent.
4. Parfois de façon provocatrice au minimum étonnante…
5. Éventuellement en un double lien.
Cadrages et recadrages
L’abord constructiviste de la réalité conduit à la notion de cadrage et de
recadrage.
Pour faire simple – il existe des définitions beaucoup plus élaborées –
nous dirons que:
– le cadrage est un sens donné à un fait;
– le recadrage, c’est donner un autre sens à ce fait.
Nous l’avons vu, les faits n’ont que le sens qu’on leur donne et des personnes différentes donneront des sens différents à un même fait.
Rappelons-nous le fait qu’il pleut, le caddie dans lequel nous changeons les
prix, etc.
106
Outils de la thérapie brève
Un cadrage – un sens donné – peut être plus douloureux qu’un autre et
c’est cet élément de douleur qui nous intéresse, puisque la souffrance est
ce sur quoi nous travaillons.
Un recadrage thérapeutique visera donc – à propos d’un même fait – à
passer d’un sens douloureux à un sens moins douloureux. Pas plus «vrai»,
pas plus «réel», seulement moins douloureux.
Si un contretemps vient contrarier votre week-end, une fois passée la
première réaction d’humeur, allez-vous pester pendant deux jours ou avoir
le meilleur week-end possible?
Si l’un de vos proches a eu un terrible accident: pas de mort, pas de
blessé, seulement une effroyable peur! Avez-vous eu de la chance -il n’y a
pas de blessé – ou de la malchance – un terrible accident? L’un de ces
deux cadrages est plus douloureux que l’autre… à propos des mêmes faits,
du même accident.
Le recadrage permet d’élargir l’éventail des sens. C’est l’un de nos espaces
de liberté.
Il dépend de nous. En tous cas, c’est ce que recommande Épictète:
changer le sens que nous donnons aux choses. Par exemple: «Si
quelqu’un t’a mis en colère, sache que c’est ton propre jugement qui le
rend responsable de ta colère».
C’est nous qui déterminons si la bouteille est à moitié pleine ou a moitié
vide, ce n’est pas la bouteille.
Exemples
À 40 ans, Martine culpabilise toujours. Sa mère, qui avait fait de nombreuses
tentatives de suicide, est décédée – elle s’est suicidée – le jour où sa fille est
partie au lycée excédée en lui lançant : « Suicide-toi si tu veux, moi j’en ai
marre! ». Les frères et sœur de Martine n’ont pas fait, face aux tentatives de
suicide de leur mère, le dixième de ce qu’elle a fait; ils vivaient au loin. Mais
ils lui firent le reproche de ne pas avoir pu empêcher le geste fatal. Ils ignorent la phrase prononcée par Martine le matin du drame. Le thérapeute lui
dit – il aurait pu choisir de nombreux autres cadrages – : « Qui, au monde, a
fait plus que vous pour empêcher les suicides de votre mère? »
Damien a entrepris des études de commerce qui dureront quatre ans : il a
choisi les études et l’école lui-même. Il sait qu’il y aura 80 % de cours de langues en première année, pas après. À Noël, il rentre à la maison et dit à ses
parents : « J’arrête ! Je n’ai pas choisi ces études pour faire des langues : je
veux faire du commerce! ». Son père acquiesce. Puis lui dit : « Je suppose que
si c’était la quatrième année qui comportait 80 % de cours de langues, tu
t’arrêterais après la troisième ? ». « Ah, non ! » dit le fils, « Dans ce cas, je
continuerais. » Le père n’a rien dit d’autre…
Tactiques et stratégies
107
Un recadrage peut n’être qu’une répartie. Exemples:
– P: J’ai perdu mon père à l’âge de 15 ans… T: Bienvenue au club!
J’ai perdu le mien à l’âge de 12 ans…
– P: Mon père ne m’a jamais fait de compliments, alors que j’ai tout fait
pour en obtenir… (ou ma mère ceci; ou mon père cela…) T: Bienvenue
au club des enfants de parents imparfaits!
– P: Mon ado a tel comportement agaçant… T: Le vôtre aussi?
– P: Ma première relation sexuelle n’a pas été terrible: je crois que je
suis frigide… T: Le lendemain de votre première leçon d’anglais, vous
étiez bilingue?
– P: Depuis que je déprime, je n’ai plus envie de faire l’amour. Je crois
que je suis frigide… T: Vous vous comportez en frigide maintenant.
Recadrages très rapides…
Tactiques et stratégies
Nous parlons de thérapies stratégiques: de quoi parlons-nous?
Tactique: exécution locale, adaptée aux circonstances, des plans de la
stratégie; ensemble des moyens coordonnés que l’on emploie pour parvenir
à un résultat.
Stratégie: ensemble d’objectifs opérationnels choisis afin de mettre en
œuvre une politique préalablement définie.
Les tactiques sont donc des moyens partiels mis en œuvre pour arriver à
un objectif; la stratégie étant la vision globale pour y parvenir.
Dès le premier entretien se pose, nous l’avons vu, la question du sens de
ce que nous allons faire. Qu’est-ce qui vous amène? Vers quoi désirezvous aller? À quoi verrez-vous que vous y êtes arrivé? Il s’agit bien d’une
stratégie, «ensemble d’objectifs opérationnels choisis afin de mettre en
œuvre une politique préalablement définie». Les moyens que nous allons
allouer à cette stratégie sont nos tactiques, «ensemble des moyens coordonnés que l’on emploie pour parvenir à un résultat».
Mettre une condition préalable à la thérapie
Elle est indiquée quand on a rapidement identifié la ou les TDS et que
l’on désire aller vite.
Pouvons-nous, en certaines circonstances, refuser de prendre en charge
un patient? Peut-être considérez-vous que là où vous travaillez, cela ne
serait pas admis.
Peut-être pourriez-vous, en certaines circonstances, mettre une condition
à l’entrée en thérapie.
Nous venons de voir l’exemple d’Erickson qui, à deux reprises, renvoie
chez lui un patient pourtant venu de Floride, à 2 000 km. Vous trouverez,
108
Outils de la thérapie brève
ça et là, dans cet ouvrage, des exemples de conditions posées par le thérapeute avant d’accepter un patient. Comme vous verrez, en lisant ses cas,
Erickson dire: «Et alors, je l’ai accepté comme client.»
Prenez de ceci ce qui peut vous concerner: c’est peut-être l’occasion
d’être créatif vis-à-vis de vos patients, de votre hiérarchie, de vos habitudes.
La condition préalable à l’entrée en thérapie consiste à proposer au
client l’arrêt de(s) tentative(s) de solution. On arrête d’entretenir le feu
avec de l’essence…
Cas clinique
Zoé, 15 ans, poursuit ses études secondaires. Ses parents sont enseignants,
c’est une bonne élève, sa moyenne est de 70 %, en mathématique son score
habituel est de 60 %. Elle consulte en janvier car, en juin de l’année précédente, elle a fait un épisode fébrile majeur pendant la préparation de ses
examens. Son médecin traitant l’avait alors dispensée de passer ses examens.
Comme sa moyenne était bonne, ses professeurs ont accepté de la laisser
passer dans la classe suivante. En décembre, lors des examens suivants, le
même scénario s’est reproduit. Zoé souhaitait que cela s’arrête. Renseignements pris, c’est sur les mathématiques que Zoé et son entourage se
focalisent : il lui suffit d’avoir 50 % pour réussir mais son professeur et ses
parents estiment qu’elle doit avoir au moins 60 %.
Zoé n’y parvient qu’au prix de très gros efforts qui génèrent un stress
majeur, lequel s’exprime par une somatisation qui l’empêche d’étudier. Que
se passerait-il si Zoé n’avait pas 60 % en mathématique? Rien d’important
au point de vue du bulletin, mais son professeur et ses parents seraient
déçus. J’ai dit à Zoé que j’accepterais de la prendre en thérapie si elle avait
moins de 60 % en mathématique, elle a accepté et a fait 59 % au contrôle
suivant. J’ai vu les parents pour leur expliquer comment aggraver le
problème et comment l’arranger. J’ai écrit à son professeur de mathématique en louant son souci de bien faire, en regrettant que, dans ce cas-ci
seulement, le mieux semblait être l’ennemi du bien. Je lui demandais, très
exceptionnellement, de ne pas exiger plus de Zoé. Cette dame ne m’a pas
répondu mais a très ostensiblement tenu compte de mon courrier.
Les interactions du système étaient paradoxales: en voulant plus, on obtenait moins. Pour obtenir quelques pour cents de plus en mathématique, Zoé
manquait toute sa session d’examens. L’intervention paradoxale s’est faite
dès le premier entretien sous forme d’une condition préalable à la thérapie.
Cas clinique
▲
Marguerite, 66 ans, est pensionnée. Elle craint une poussée de tension artérielle qui pourrait lui occasionner un accident vasculaire cérébral. Elle a un tensiomètre à la maison et consulte son médecin généraliste au minimum deux fois
par semaine pour lui parler de sa crainte et être rassurée. Celui-ci me l’adresse,
excédé, pour trouver une autre solution. À la fin du premier entretien (pyra-
Tactiques et stratégies
▲
suite
109
mide, pentagone), je dis à Marguerite que je la prendrai en traitement à une
seule condition : qu’elle ne consulte aucun médecin sauf moi, pendant trois
mois. Elle peut prendre sa tension elle-même mais moi je ne la lui prendrai
pas. Elle réagit : « Et si je fais une poussée hypertensive? ». Je lui réponds :
« Vous faites un accident vasculaire et vous mourrez ». Elle a accepté cette
condition préalable, son traitement était à moitié terminé puisqu’elle avait
accepté, en une seule fois, d’interrompre ses tentatives de solution inefficaces et donc dangereuses.
Pour mettre une condition préalable à la thérapie, il faut :
1. Avoir identifié la TDS qui entretenait le problème.
2. Exiger sa suppression comme condition d’entrée dans la thérapie.
L’essentiel du travail est alors fait! Attention! C’est un quitte ou double : si
le patient refuse, il est parti… Le contrat en blanc est moins risqué : il laisse
le choix d’une autre alternative.
Nicholas Cummings en pratique une variante avec les dépendants:
l’exclusion de la thérapie. C’est un jeu de rôle entre le thérapeute et le client
durant lequel le thérapeute dit ne pas croire son client capable d’un changement tant que le client ne lui a pas prouvé qu’il en était capable. Ceci met le
client au défi… Il dit, par exemple, à un toxicomane: «Combien de temps
peux-tu te passer de ta substance?» La personne donne son chiffre: X heures. Et Cummings dit qu’il n’y croit pas et ajoute: «D’ailleurs, dans X heures, téléphone-moi: je sais que tu auras rechuté!» Il ajoute délibérément:
«Des types comme toi, j’en ai vu des centaines, je ne me trompe jamais!»
Superbe double lien thérapeutique: pour lui donner tort, il n’y a plus qu’à
réussir… X heures plus tard, la personne téléphone, très fière de dire qu’elle
a tenu le coup et que le thérapeute avait tort! Cummings conteste cette interprétation en disant que si elle a réussi, c’est parce qu’elle a eu de la chance!
Il continue en disant: «D’ailleurs, tu serais incapable de tenir encore
x heures!» et la personne retéléphone quelques heures plus tard pour lui dire
qu’elle a tenu le coup! Et le scénario se répète plusieurs fois. Lorsque le
patient est enfin accepté en thérapie, il a déjà fait un sacré travail!
Un collègue me racontait un jour avoir travaillé de cette façon avec
un patient non dépendant et, quand il estima pouvoir clôturer la thérapie,
le patient lui demanda: «Et alors, vous allez me prendre en thérapie
maintenant?»
110
Outils de la thérapie brève
La position basse
On a tort
de vouloir avoir raison
avec des gens qui ont toutes les bonnes raisons
de penser qu’ils n’ont pas tort.
Raymond DEVOS
Indiquée comme position de sécurité, pour le thérapeute comme pour le
patient, la position basse permet d’éviter d’être partenaire d’un jeu de
drapeaux, bras de fer de critiques et/ou compliments.
C’est un thème cher à l’École de Palo Alto: c’est une réponse pertinente aux attaques de drapeaux, aux attaques personnelles. Comme on
l’apprend rarement à l’école maternelle, c’est souvent à l’âge adulte que
l’apprentissage doit se faire. Celui-ci se fait fréquemment à l’occasion
d’une thérapie, parce qu’il y a souffrance. Jean de la Fontaine l’a illustré
dans la fable Le corbeau et le renard. Il est intéressant de constater que
c’est le plus rusé des animaux qui est en position basse, les pieds sur la
terre! Avez-vous remarqué, à la campagne comme à la ville, combien les
corbeaux sont beaucoup plus nombreux que les renards? L’orgueil coûte
cher! Quand le patient apprend la position basse, il économise des munitions et peut transférer des budgets du ministère de la Guerre au ministère
de la Culture et de la Communication! Nicholas Cummings aime la phrase
«Veux-tu atteindre ton objectif ou avoir raison?».
Pour aider les parents à baisser pavillon quand ils sont critiqués plutôt
que d’entretenir une interaction éreintante, je leur fournis volontiers un
certificat de mauvais parents. Celui-ci certifie que ce père, cette mère, ces
parents sont définitivement mauvais. Je leur propose d’afficher ce certificat sur le frigo: chaque fois que l’enfant dit: «C’est dégueulasse, tu es
trop ceci ou pas assez cela», le parent peut répondre: «Tu as raison, c’est
dégueulasse! Et maintenant, fais ce que je t’ai dit!» La discussion peut
porter sur la structure de la relation – par exemple l’argent de poche,
l’heure du retour, l’ordre dans la chambre, etc. – mais n’entrera plus dans
un jeu de critiques – défenses. La discussion, oui; le chantage non.
EN PRATIQUE…
Quand nous prescrivons la position basse comme tâche, nous demandons
au patient de ne le faire qu’une seule fois et proposons de le revoir très vite.
Un peu comme dans la technique du Petit Poucet, nous lui prédisons un
échec probable: nous lui annonçons que lors de la prochaine critique de son
persécuteur, il va sans doute, comme d’habitude, répondre de la façon habituelle.
Si la patiente ne peut être immédiatement performante dans son apprentissage – qui commence seulement! – elle peut faire sa tâche «en différé»:
Tactiques et stratégies
111
Exemple
Belle-maman critique habituellement Julie quant à la façon dont elle élève
les enfants. La tâche est claire : aller dans le sens de la critique de Bellemaman : « Vous avez raison, etc. ». Ce soir, nouveau coup de fil de Bellemaman, nouvelles critiques : Julie se retient puis voit rouge ! Et c’est
reparti… Julie s’en veut de ne pas avoir fait ce dont nous avions convenu !
C’est là que la tâche commence. Elle va retéléphoner à Belle-maman, lui rappeler les faits, s’excuser de s’être emportée. Elle va se critiquer plus qu’elle
ne l’est et dira – comme Épictète dans son Manuel – « Si vous connaissiez
tous mes défauts, vous m’en diriez davantage! »
cela surprend son interlocuteur et lui fait découvrir le nouveau comportement – la position basse – et son vocabulaire spécifique, inconnu jusqu’ici.
Bénéfices: c’est un apprentissage essentiel pour:
– sortir des conflits de drapeau et pouvoir se consacrer à la négociation
«de structure»;
– sortir des chantages: nous en voulons à ceux «qui nous font chanter»
alors que nous sommes leurs partenaires en «renvoyant la balle».
Quand je suis «sous la moquette», je suis «larve plutôt que papillon»:
on ne sait plus me descendre. C’est une position très confortable, où la
sérénité est permise: le danger est écarté!
Ce n’est pas ce que nous apprenons à l’école maternelle, mais il est heureux que l’on puisse l’apprendre un jour! Le patient comprend souvent
vite l’intérêt de la position basse mais certains éprouvent beaucoup de difficultés à la mettre en pratique. L’amour-propre, ce n’est pas rien!
COMMENT DONNER ENVIE DE LA POSITION BASSE?
Ce patient qui veut gagner, être le plus fort… ce sera son moteur! C’est
cet amour-propre que nous allons utiliser. Le patient veut gagner? Il va
gagner mais autrement! C’est lui qui sera le plus intelligent, le plus malin,
le rusé renard. Quand on n’est pas le plus fort, on peut être le plus malin.
Et quand on est le plus fort, ça n’empêche pas d’être le plus malin! Ceci
illustre comment aider un patient à accéder à un comportement nouveau au
nom de ses propres valeurs.
LA POSITION BASSE, EST-CE «S’ÉCRASER»? ÊTRE HUMBLE? OU ÊTRE SAGE?
Remarquons tout d’abord que, dans un premier temps, c’est une position relationnelle: c’est une tactique. Quand on la pratique régulièrement,
il peut survenir un deuxième stade où l’on se demande: «Et si c’était vrai
que je ne suis pas bon?». C’est une période de doute dans notre estime de
nous qui peut nous amener à un troisième stade. Celui-ci correspond peutêtre à la définition que donne André Comte-Sponville de l’humilité:
112
Outils de la thérapie brève
«Cette tristesse vraie de n’être que soi». Le quatrième stade, que l’on peut
souhaiter à chacun, c’est la joie d’être soi!
LE U-TURN
Il est indiqué quand le thérapeute se rend compte qu’il a fait fausse
route. Quand il est dans un cul-de-sac, la seule façon de s’en sortir c’est de
faire un virage en épingle à cheveux, un U-turn comme disent les AngloSaxons. Faute de quoi, il continue droit dans le mur.
Il faudra donc avouer au patient que nous nous sommes trompés, ce qui
implique de prendre une position basse en présentant nos excuses.
Cas clinique
– André est un « dépressif majeur suicidaire » à qui, au départ, j’ai malencontreusement parlé « avec un apparent bon sens qui ne marche pas ».
Quand j’ai compris mon erreur, j’ai fait volte-face : « Vous m’avez dit combien il était inutile de vous traiter, de déployer les grands moyens. Et moi
stupidement, je me suis mis à m’occuper de vous, au point même de vous
hospitaliser en espérant que cela vous fasse du bien. Quelle bêtise! Je vous
dois des excuses : je ne vous ai pas écouté! Maintenant, j’ai compris que vous
ne valiez rien et que vous n’arriverez jamais à rien. C’est mon boulot de
m’occuper des gens comme vous. »
– Un jour, en travaillant avec la maman d’un « psychotique », je me suis
rendu compte que je faisais fausse route et j’ai entamé une intervention
paradoxale, à l’opposé de ce que j’avais fait jusque là. Le résultat fut bon. Un
peu plus tard, la maman me dit : « Vous savez, j’ai déjà consulté un thérapeute systémicien mais il se contredisait toujours. » Je lui répondis que moi
aussi je m’étais contredit. Elle ajouta : « Oui, mais vous, vous êtes
honnête ! ». Cela n’a rien à voir avec l’honnêteté, il s’agit d’une échelle de
valeurs que l’on fait en thérapie entre efficacité et sincérité. Nous en parlons
un peu plus loin dans la discussion éthique. Simplement, cette maman n’a
pas été heurtée par ma volte-face parce que je l’ai faite en position basse
d’excuses et d’incompétence.
Bénéfice: être enfin efficace en gardant le lien avec le patient.
Rituels et changements de patterns
Ils sont indiqués quand on souhaite ébranler, fissurer un ensemble de
symptômes monolithique en en modifiant un détail ou la séquence.
Nos comportements se structurent en rituels, nos interactions aussi:
pensez à vos rituels de toilette, de repas, d’arrivée à la maison ou au travail.
Dans le tennis relationnel, nous sommes assez prévisibles.
En thérapie les symptômes, les comportements, les pensées et les
séquences émotionnelles sont répétitifs. Le principe des changements de
Tactiques et stratégies
113
patterns est d’apporter un changement minime à ces séquences rigides.
C’est casser le rituel. Il s’agit toujours, en hypnose chez Erickson ou en
thérapie brève, du petit 1% «qui fait la différence».
Exemple
– Joël est fonctionnaire : il prend son médicament sur la troisième marche
de l’escalier en arrivant au travail. Nous lui demandons de le prendre au
deuxième pas dès qu’il a quitté sa voiture sur le parking.
– Gaëlle présente un trouble obsessionnel compulsif (TOC) : elle fait son lit
impeccablement, en un temps très long et en commençant invariablement
par le côté gauche. Le changement de pattern consiste à lui autoriser le
même temps mais en lui demandant de commencer par l’autre côté.
Les «obsessionnels» – personnalités obsessionnelles et TOC – ont
recours à plus de rituels que les autres, mais chacun d’entre nous a ses
habitudes. Par exemple:
– ce couple a des disputes fréquentes. Le thérapeute prescrit de se
disputer… mais dans la salle de bains et seulement aux heures et quart;
– Julie pense qu’elle mange trop et n’importe quoi le soir. Le thérapeute
lui a prescrit de manger beaucoup… mais à dix heures quarante trois… ou
avec tel type de petite cuillère, ou en intercalant des boissons, etc.;
– un patient «alcoolique» se voit prescrire autant de verres de bière
qu’il veut mais en buvant une boisson non alcoolisée entre chaque bière…
C’est une rude différence!
Le travail hypnotique de la reviviscence d’un traumatisme part de la
même idée. Les flash-back sont comme une «bande sans fin»: le scénario
est toujours le même. Le thérapeute va proposer au patient des modifications minimes dans les différentes perceptions, en y ajoutant, en y retranchant, en y modifiant des détails du scénario de départ.
Exemple
Cette maman a perdu son fils unique brutalement dans un grand hôpital
parisien. Des semaines plus tard, elle revoit sans arrêt la scène du décès inopiné de son enfant dans sa chambre. Après lui avoir fait décrire en détail les
caractéristiques visuelles, auditives, olfactives et kinesthésiques de cette
scène, le thérapeute lui suggère mille petites modifications possibles sur ces
quatre plans. Lors de l’entretien suivant, les flash-back ont quasiment
disparu. La maman a ajouté à la scène initiale un rond vert sur le mur jaune
et une odeur de vanille dans la pièce.
G. Nardone a décrit en détail l’utilisation de ces techniques de changement de pattern dans les TOC: il prescrit obsessionnellement le rituel du
patient – quel que soit le rituel – en y introduisant un petit changement qui
permet d’en sortir. Par exemple: «Vous pouvez le faire cinq fois, pas plus,
114
Outils de la thérapie brève
pas moins. Vous pouvez ne pas le faire. Si vous le faites, vous pouvez le
faire cinq fois, pas plus, pas moins. Et vous pouvez ne pas le faire…».
Bénéfice: En attaquant un aspect mineur du complexe morbide rigide,
nous «divisons pour régner». On peut multiplier ainsi à l’infini les petits
changements dans les grandes habitudes: changer de place dans le lit,
fumer de l’autre main – certains vous diront que leurs cigarettes n’ont plus
le même goût –, modifier les places à table ou devant la télé. On casse
ainsi, en douceur et sans prise de conscience particulière, une partie des
schémas et des jeux familiaux.
Essayez-le, ça ne coûte rien: ajoutez à chaque prescription de tâches un
petit changement de pattern.
Le reliquat non résolu – Le Petit Poucet
Face au tableau complet de la plainte, il peut être judicieux de ne pas
envisager 100% d’amélioration: prudence, progressivité, réalisme,
«besoin» d’un «petit reste»? Nous l’appelons «le reliquat non résolu».
Samuel Hahnemann, le père de l’homéopathie, préconisait déjà de respecter
ce petit reliquat et la pratique nous apprend que c’est une sage prudence!
Quand un patient va «trop vite bien», il s’habitue vite au confort et la
rechute peut paraître dure. Pour éviter cet écueil, le thérapeute peut prescrire la rechute.
S’il a omis cette précaution, le thérapeute dit qu’il a fait une erreur: il
prend la faute sur lui, en position basse. Il aurait dû prévenir le patient
d’aller lentement et proposer, comme dans l’histoire du Petit Poucet, de
bien baliser son chemin. Je raconte au patient l’histoire «adaptée» du Petit
Poucet. Imaginons que le Petit Poucet soit perdu au milieu d’un bois et
qu’un hélicoptère vienne le chercher. Bien sûr, il est sauvé mais s’il est à
nouveau perdu au fond de ce bois, il n’a aucune idée de la façon de s’en
sortir: il n’a rien appris! Dans l’histoire originale du Petit Poucet, celui-ci
sème, le long de son chemin, des petits cailloux qui lui permettront
d’entrer et de sortir du bois en toute sécurité.
Ce que je propose au patient, c’est effectivement de faire des allersretours entre son ancienne façon de faire, problématique, et la nouvelle
façon de faire, celle qu’il est en train d’apprendre. Sa tâche consiste donc à
se comporter huit jours d’une façon, huit jours de l’autre. C’est donc une
nouvelle intervention paradoxale qui consiste à prescrire la rechute. Si le
patient rechute spontanément, c’est banal: c’était prescrit! Entre-temps, à
chaque fois qu’il alterne son comportement, il peut observer sa réaction et
celle des autres.
Donc, il s’agit de laisser soit une petite partie du symptôme, soit la possibilité de le produire à nouveau, de le «garder en poche» en quelque
sorte. Si comme dit Laborit: «La maladie est une façon que le corps a
Tactiques et stratégies
115
trouvé pour ne pas mourir», alors peut-être faut-il laisser au patient ou à
son organisme la possibilité de jouer cette carte une autre fois s’il ne dispose pas de mieux.
Ceci est aussi vrai pour un comportement que pour un symptôme physique.
Exemples concernant un comportement
– Sylvie, 15 ans, présentait un syndrome de Gilles de la Tourette. Son symptôme principal était un tic vocal, une sorte d’aboiement. En cours de thérapie, il lui fut proposé de « garder ce symptôme pour plus tard, si elle en avait
besoin un jour. Par exemple, si dans son métier d’assistante familiale, elle
était placée par son employeur chez une personne désagréable, sans savoir
l’exprimer, il lui suffirait “d’aboyer” pour que la personne désagréable ellemême demande que Sylvie soit déplacée… De même, si après la lune de miel
avec son petit ami, elle était incapable de lui dire qu’elle souhaitait interrompre leur relation, il lui suffirait “d’aboyer” pour que ce soit lui qui le
fasse… »
– Marilyne, 19 ans, vit en foyer en Belgique. Issue d’une famille nombreuse
de la région parisienne, elle a perdu une sœur qui a été tuée par son compagnon de vingt-deux coups de couteau. Quand son compagnon élève la voix
ou quand elle se sent déraper dans une communication violente, elle présente une phonie partielle qui se lève à chaque fois au cours de l’entretien.
Elle m’a demandé « si elle aurait toujours cela » et je lui ai répondu qu’elle
pouvait apprendre à gérer ses colères et violences avec d’autres franges,
élargir l’éventail de ses choix. Ou continuer avec cette frange-là, si c’était la
moins coûteuse. Je n’ai pas revu Marilyne et ignore donc ce qu’elle a fait de
cette proposition…
Exemple concernant un symptôme physique
Le retour d’un eczéma, d’un psoriasis, d’un asthme, de vomissements, etc. à
défaut d’avoir une autre façon moins coûteuse de gérer une situation, pourquoi pas? C’était et cela reste une frange utilisable si son rapport coût/bénéfice est favorable. Ce n’est pas parce que le patient a élargi l’éventail de ses
choix que les anciennes options disparaissent!
Cet outil est indiqué dès qu’un patient va trop bien ou quand le patient a
rechuté.
Bénéfice: apprendre comment aller bien mais aussi comment aller mal.
Le contrat en blanc
Le contrat en blanc, comme son nom l’indique, est proposé au patient
sans avoir été complété: le signataire du contrat ignore donc le contenu de
ce qu’il signe. Ce contrat est fréquemment proposé dans un choix: «J’ai
une solution rapide à vous proposer ou une moins rapide. Si vous souhaitez
la solution rapide, il faudra me signer un contrat en blanc. Si vous ne
souhaitez pas cette première solution, il existe aussi une solution moins
116
Outils de la thérapie brève
rapide. Tout ce que je peux vous dire de ce contrat en blanc, c’est qu’il ne
contient rien d’illégal, rien d’immoral, rien d’impossible.»
Le contrat en blanc est indiqué quand une tâche est possible mais difficile.
Bénéfices: le contrat en blanc permet de:
– gagner du temps;
– tester la motivation du patient auquel nous demandons, à la mesure de
son engagement, une sorte de confiance aveugle;
– ne pas faire de bras de fer inutile devant des tâches possibles mais pas
forcément évidentes.
Cas clinique
Sophie, 32 ans, a peur de rouler sur certaines routes ou autoroutes. Sa pyramide à une peur indique comme facteur aggravant l’obscurité, la pluie,
l’absence de maisons le long de la route, les longs trajets d’autoroute sans
sortie et surtout le fait qu’elle ne connaisse pas cette route. J’ai utilisé dans ce
cas une tactique d’Erickson : celui-ci proposait à ce genre de patients un contrat en blanc . Quand le patient a accepté, Erickson lui demande de se présenter habillé de vêtements bon marché et muni d’une épingle à nourrice. Il
lui propose alors de partir sur la route et au moindre symptôme, au premier
signe d’anxiété – que le patient connaît très bien! – il doit s’arrêter, se coucher sur le bas côté de la route et attendre que ça passe. Erickson lui remet un
papier à son en-tête qui dit ceci : « Monsieur X est un de mes patients : il pratique pour le moment un exercice thérapeutique. Son état ne nécessite pas
d’aide particulière. Dans quelques minutes il reprendra la route. Merci de
vous être intéressé à lui. Signé : Docteur Erickson. » Le patient a son épingle
de nourrice pour accrocher ce papier sur ses vêtements, lesquels sont bon
marché puisqu’il s’agit de se coucher en bordure d’une route.
Personnellement, j’utilise une variante moins mystérieuse : il s’agit toujours
d’un contrat en blanc mais sans les vêtements spéciaux ni l’épingle à nourrice. Quand Sophie eut accepté un contrat en blanc, je lui proposais de venir
à sept heures du matin, heure à laquelle il faisait encore noir. Je lui proposais de partir sur un tronçon d’autoroute récemment ouvert à la circulation
qui ne proposait aucune sortie pendant 14 km et n’était quasiment pas
bordé de maisons. Je rédigeais à peu près le même billet à en-tête et lui donnais comme consigne de s’arrêter au tout premier signe de son anxiété, de
s’allonger sur le siège arrière de sa voiture le temps que cela passe et d’y
demeurer encore trois minutes « à ma santé » avant de reprendre le volant.
Le papier à en-tête était simplement posé derrière le pare-brise. Après quoi,
elle pouvait reprendre la route et, au tout premier signe de son anxiété, elle
devait à nouveau s’allonger sur le siège arrière de sa voiture, le temps que ça
passe, et y demeurer encore trois minutes « à ma santé » avant de reprendre
le volant, etc. Sophie parcourut les deux fois 14 km… sans éprouver le premier signe d’anxiété et donc sans s’arrêter. Je lui demandais alors quelle
autre route elle n’avait pas encore parcouru : elle m’indiqua une route de
30 km qui lui fût proposée avec les mêmes consignes. Elle parcourut les deux
fois 30 km sans problème.
Tactiques et stratégies
117
Quand Sophie découvre qu’elle peut s’arrêter quand elle le souhaite pour
s’occuper d’elle, elle n’a plus de raison d’avoir peur. Une «autorité», en
l’occurrence le thérapeute, lui a «donné la permission» d’agir ainsi. Il est
clair que le thérapeute n’a pas de permission à donner. C’est pourtant souvent
ainsi que le patient s’exprime quand lui-même s’autorise à changer sa façon
de penser et son comportement. La phase suivante du traitement consistera, si
le patient le souhaite, à repérer les autres «obligations» et «interdits» qu’il
s’impose. Que se passerait-il s’il ne les respectait pas? C’est tout le travail de
la «musturbation», c’est-à-dire des verbes d’obligations.
Ce contrat peut imposer des contraintes particulières. Elles sont annoncées.
Dans la dépression majeure, nous utilisons volontiers ce que nous appelons «la mise au lit». Je vais exposer la façon dont je la pratique.
Le patient décrit son absence de désir de faire quoi que ce soit et sa profonde asthénie qui l’empêche de toute façon de le faire. Nous lui proposons
un contrat en blanc de la façon décrite ci-dessus en lui précisant qu’il devra
se consacrer à ce contrat à temps plein pendant deux mois. Il faut donc qu’il
en avertisse son conjoint ou ses proches afin que toutes les dispositions
soient prises, en famille, pour s’organiser dans ce nouveau contexte.
Quand le patient accepte, avec l’accord de son entourage, je lui déclare
que s’il devait «donner un coup de canif dans notre contrat», je dois en
être informé sans que cela remette en cause notre travail. Ceci pour ne pas
«ajouter un mensonge à la faute»! J’adore cette formule.
Je lui prescris solennellement, sur un formulaire d’ordonnance, le traitement suivant: «Après avoir acheté un cahier A4 jaune fluo, vous mettre
au lit immédiatement et complètement. Ne rien faire (ni parler, ni lire, ni
écouter la radio, ni regarder la télé) sauf m’écrire dans le cahier. Ne vous
lever que pour faire votre toilette et aller aux toilettes. Me revoir à telle
date (huit jours plus tard).»
Lors du rendez-vous suivant, je reçois le cahier jaune, que je parcours :
il contient souvent 40 ou 50 pages d’écriture qu’il me faudra lire à l’aise
après notre entretien. Son contenu est souvent très riche et sa forme – très
méticuleuse par exemple – peut apporter elle aussi des informations intéressantes. Le patient a vite oublié qu’il s’est engagé pour deux mois et paraît
parfois étonné quand nous lui annonçons la poursuite de la prescription
sous une forme légèrement modifiée, toujours sur un formulaire d’ordonnance, encore à photocopier lors de l’achat de son nouveau cahier jaune:
«Vous remettre au lit et n’y rien faire sauf m’écrire. Ne vous lever que pour
faire votre toilette et aller aux toilettes. Vous pouvez sortir du lit un quart
d’heure le matin, un quart d’heure l’après-midi et une demi-heure le soir.
Au moindre symptôme, revenir à l’étape antérieure. Nous revoir tel jour,
telle heure (huit jours plus tard).»
La consultation suivante se passe comme la précédente. La nouvelle
prescription est: «Vous remettre au lit et n’y rien faire sauf m’écrire. Ne
118
Outils de la thérapie brève
vous lever que pour faire votre toilette et aller aux toilettes. Vous pouvez
sortir du lit une demi-heure le matin, une demi heure l’après-midi et une
heure le soir. Au moindre symptôme, revenir à l’étape antérieure. Nous
revoir tel jour, telle heure (huit jours plus tard).»
Souvent la première semaine, le patient dort beaucoup et apprécie que
son petit monde s’affaire autour de lui sans qu’il doive se préoccuper de
quoi que ce soit. Il en parle dans son cahier. La seconde semaine, l’ennui
grandit et la révolte gronde. La troisième ou quatrième semaine, elle
explose! Il se révolte contre ce soignant qui lui impose de ne rien faire,
veut faire des choses, a d’ailleurs souvent déjà donné l’un ou l’autre coup
de canif dans le contrat, etc. Il renie la promesse qu’il m’a faite dans son
contrat en blanc de s’y consacrer pendant deux mois et veut sortir du lit.
Nous gardons notre stratégie paradoxale: c’est «contraints et forcés»
que nous lui déclarons n’avoir pas les moyens de nous opposer à sa décision, tout en croyant que c’est trop tôt, etc.
Et nous ajoutons: «Je me demande ce que vous allez faire. Vous avez
constaté qu’arrêter de faire des efforts, vouloir vous dépasser, etc. vous
fait le plus grand bien. Alors qu’avant, vous avez fait énormément
d’efforts pour en sortir, avec un résultat déplorable. Je me demande si vous
allez rouler à gauche ou à droite. Je me demande si vous allez faire ce qu’il
faut pour avoir un problème ou ce qu’il faut pour aller bien… À mon avis,
je vous le répète, c’est trop tôt et je déplore que vous reniiez ainsi votre
engagement.»
La thérapie se poursuit alors avec un patient qui a retrouvé une partie de
son désir, de sa pugnacité et de ses activités.
Indication: dépressions majeures (pas les petites!).
Bénéfices: le patient:
– se rend compte «qu’on n’attrape pas une dépression» comme on
attrape la grippe;
– découvre qu’il peut faire des choses pour aller bien et d’autres pour
aller mal;
– en quelques semaines, désire ardemment, là où son désir était aux
abonnés absents depuis longtemps…
Le paratonnerre
Erickson utilisait une technique que nous appelons le paratonnerre.
Celui qui équipe sa maison d’un paratonnerre reconnaît implicitement que
la foudre est un risque réel pour son immeuble. Il prévoit de l’accepter – et
même paradoxalement de l’attirer sur son immeuble – pour la diriger luimême là où cela lui convient. Il parvient ainsi à diriger en périphérie, dans
son jardin, des forces apparemment incontrôlables tout en protégeant efficacement ce qui lui parait le plus précieux: sa maison!
Tactiques et stratégies
119
En thérapie, quand il y a de l’orage dans l’air, quand la «résistance»
montre le bout de son nez, nous demandons volontiers au patient, lors de la
prescription de tâche, d’écrire son vécu de la semaine dans un cahier
jaune, par exemple, en insistant lourdement sur l’importance qu’a pour
nous cette couleur. Il nous est évidemment indifférent que ce cahier soit
jaune ou pas, mais c’est avec intérêt que nous découvrons si le patient a
suivi ou non cette prescription. S’il l’a fait, il démontre activement une
collaboration réelle au changement qu’il dit souhaiter. S’il ne l’a pas fait,
pour une raison ou pour une autre, cela peut me donner une information
intéressante sans avoir mis en danger l’essentiel, le champ thérapeutique
lui-même. La foudre, si elle doit tomber, tombe dans le jardin!
La prescription d’un placebo est du même ordre: que l’effet soit bénéfique – placebo – ou néfaste – nocebo –, l’information est intéressante sans
danger pour le travail lui-même.
À propos de médicaments, certains patients refusent tout traitement
médicamenteux. Nous reconnaissons, acceptons… et utilisons! «J’ai bien
entendu que vous ne supportiez pas les médicaments et je ne vous en parlerai donc pas. Je crois qu’une personne comme vous ferait tous les effets
secondaires de la liste!» Une autre fois puis quasiment à chaque entretien,
je répète, avec des variations de détails: «Telle personne qui avait le
même problème que vous a été bien améliorée par tel traitement. Mais à
vous je n’en parle pas parce que je suis convaincu que vous ne le supporterez pas.» Quand le patient demande timidement si, par hasard, à toute
petite dose peut-être, elle ne pourrait pas elle aussi bénéficier de ce traitement, je le refuse catégoriquement. Quand, par après, je me laisse progressivement infléchir en lui prescrivant le quart de la dose utile, je lui redis
combien je suis certain qu’elle va faire tous les effets secondaires de ce
médicament. Vous ne devineriez pas à quel point les gens sont contrariants!
Le paratonnerre est indiqué pour mesurer le besoin de s’opposer.
Bénéfice: le faire sans dommage pour la thérapie.
Le sabotage bienveillant
Comme son nom l’indique, il s’agit de saboter quelque chose mais sans
agressivité, en douceur pourrait-on dire! Il est souvent couplé à une utilisation de la situation.
Un exemple classique est celui de la mère d’un adolescent, épuisée par
d’incessantes querelles avec lui. Elle décompense, n’a plus toute sa tête et
reçoit des médicaments qui la rendent confuse. Nous lui proposons de renforcer ce côté confus pour saboter une chose à laquelle son enfant est attaché. Cela aboutit à des dialogues comme celui-ci: «Mon chéri, je suis
vraiment désolée! J’avais déjà “la tête dans le cake” mais depuis que le
médecin a augmenté mes médicaments, je ne sais plus très bien ce que je
120
Outils de la thérapie brève
fais!» «Je suis vraiment désolée: en repassant ta nouvelle chemise, j’ai dû
être distraite ou m’endormir – je ne m’en souviens plus – j’ai laissé le fer
sur ta chemise et elle a brûlé… enfin il y a une marque indélébile…» ou
«Mon chéri, je suis vraiment désolée! J’avais déjà “la tête dans le cake”
mais depuis que le médecin a doublé ma dose de somnifères, je dors mieux
mais je ne sais plus très bien ce que je fais! C’est de pire en pire! Tu es rentré à 3 heures du matin? Je n’ai rien entendu… et j’avais complètement
oublié de retirer ma clé en fermant la porte! Tu as pu dormir quelque part?»
Entre conjoints, il y a du sel qui se perd dans les desserts et du sucre
dans les plats épicés…
La différence avec un vrai sabotage, c’est la bienveillance. Ce n’est pas
une tactique essentielle mais certains la pratiquent avec brio!
Le sabotage bienveillant est indiqué pour sortir d’une situation par un
jeu qui utilise l’état du patient.
Les tâches
Nous prescrivons une ou plusieurs tâches à chaque séance, puisque l’on
apprend en faisant.
La thérapie orientée vers les solutions a quelques spécificités dans ce
domaine.
Voyons ici les problèmes relatifs à la prescription de tâches.
Deux questions préalables:
– y a-t-il une ou plusieurs tâches?
– les tâches sont convenues, négociées et contractuelles: est-il clair que
le patient va les faire? Ou le thérapeute a-t-il proposé plusieurs tâches
optionnelles en disant au patient de «faire ce qu’il veut»?
SI LE PATIENT EST SCEPTIQUE DEVANT UNE TÂCHE
Par exemple s’il dit: «Et vous croyez que ça va marcher, ça?», le thérapeute peut répondre: «J’ai une suggestion à vous faire mais je ne peux pas
vous certifier jusqu’à quel point elle sera efficace. Cela dépendra de votre
capacité de vous servir de votre imagination, votre créativité et peut-être
de la mesure où vous êtes prêt à progresser».
QUE FAIRE QUAND UN PATIENT N’ACCOMPLIT PAS LES TÂCHES?
C’est un cas fréquent, pour une raison ou pour une autre. Une négociation
délicate en dira long sur l’agenda caché des deux partenaires.
Un éventail des réponses progressives s’offre au thérapeute:
– 1. Anthropologue: «Vous avez sûrement de bonnes raisons de ne pas
avoir fait ces tâches».
Tactiques et stratégies
121
– 2. Réponse «soft», très diplomatique, proposée à Palo Alto: «Je
comprends! C’est mon enthousiasme thérapeutique qui m’a poussé à vous
demander trop! Excusez-moi, j’ai mis la barre trop haut!» Et le thérapeute
négocie une tâche beaucoup plus petite, plus proche du changement minimum. Il prend sur lui l’échec de cette tâche.
– 3. Revenez quand vous serez prêt (ou revenez dans seize mois…).
– 4. Recadrages possibles:
- «Vous au moins, vous êtes un bon client! Les autres partent après
quelques séances: leur problème étant résolu, ils ne se soucient plus
de moi… tandis que vous, je sais que vous continuerez tout le temps
qu’il faudra, en tenant compte aussi de mes besoins. Que deviendraisje si tout le monde s’en sortait vite?» Dans un service hospitalier,
c’est au bien du service que le «bon client» pense si opportunément…;
- une jeune femme très «béni-oui-oui», se croyant incapable de dire
«Non», fait, par deux fois, exactement le contraire de ce dont nous
avions patiemment convenu. Je lui dis: «Je ne savais pas que vous
étiez déjà si loin. Vous avez déjà fait beaucoup de progrès!»
- une maman qui m’avait décrit avec emphase les comportements –
pour elle très perturbants – de sa fille ne fit pas ses tâches avant la
séance suivante. Elle n’en avait pas eu le temps, disait-elle. Je renchéris en lui disant: «C’est chouette! Vous et moi faisons d’abord les
choses essentielles avant de faire l’accessoire: je croyais que votre
fille vous posait un problème majeur et je suis heureux de voir que ce
problème n’est pas si important!»;
- recadrage et utilisation: je peux aussi dire au patient qu’il est fait
pour se plaindre, pas pour changer. Que je vais le plaindre, etc.
– 5. Le contrat thérapeutique de Cummings dit: «Je ne vous demanderai rien d’illégal, rien d’immoral, rien d’impossible. En contrepartie, vous
ferez tout pour me rendre inutile aussi vite que possible.» Cummings discutera ceci comme un contrat où chacun s’engage à faire sa part. Une
métaphore: «Votre langue maternelle – ce que vous a appris votre maman
– vous permet de résoudre quasiment tous vos problèmes, sauf un. Pour
celui-ci, il faudra apprendre une autre langue, le russe par exemple. C’est
vous qui souhaitez apprendre le russe et je ne comprends pas que vous
veniez au cours de russe sans avoir fait vos devoirs à la maison. Revenez
quand vous aurez appris la matière du cours passé…» Je peux, dans la
même idée, lui demander de reporter le rendez-vous à plus tard en refusant
de le voir. C’est un langage avec des exigences plus contractuelles, plus
fermes.
– 6. Une autre option : les tâches optionnelles! La TOS privilégie les
tâches multiples parmi lesquelles le patient choisira d’en faire une ou plusieurs, voire aucune: c’est son choix. Cette façon de faire serait plus exigeante pour le thérapeute s’il devait trouver plusieurs tâches «à la façon de
122
Outils de la thérapie brève
Palo Alto». En TOS, les tâches sont beaucoup plus simples, multiples,
souvent amenées par le patient lui-même au travers des exceptions à son
problème. T: «Le jour où vous vous sentiez bien, qu’avez-vous fait de
concret?» P: «J’ai fait une promenade avec mon chien, été dans telle
grande surface et téléphoné à ma belle-sœur.» T: «Je vous propose de
faire le plus souvent possible ces trois choses: faire une promenade avec
votre chien, aller dans telle grande surface et téléphoner à votre bellesœur. Vous faites ce que vous voulez. Simplement, vous écrivez une liste
reprenant le nombre de fois que vous avez accompli ces tâches et comment
vous vous êtes senti».
– 7. L’extrême ponction. Si tout paraît perdu, une dernière tentative que
nous appelons l’extrême ponction est décrite dans Tactiques du changement à la page 70 (Fisch et coll., 1986): «Je sais tout aussi bien que vous,
que vous n’êtes pas prêt à vous donner le moindre mal pour résoudre votre
problème. Je pense que ce que vous préférez, c’est traverser les aléas du
traitement, mais sans laisser un thérapeute aller nulle part avec vous. Vous
les laissez essayer, mais pas plus. Je suppose que je pourrais agir ainsi
avec vous, mais je n’aime pas perdre mon temps à jouer au gardien
d’enfant et je ne vous fixerai donc pas de rendez-vous. D’ailleurs, il y a
dans le coin un certain nombre de thérapeutes qui n’ont pas ce genre de
scrupules. Vous pouvez vous ficher de ce que je dis, vous n’êtes pas obligé
de me croire. Vous pouvez voir qui vous voulez, vous démontrerez vousmême, par votre comportement, que j’ai raison.»
En tirant cette «dernière cartouche», le thérapeute met le patient dans
un double nœud: soit il change, soit il donne raison au thérapeute provocateur. C’est ce que Cummings appelle la mobilisation de la rage, le mot
anglais rage ayant un sens bien plus fort qu’en français…
LES COUPEURS DE TÊTE
«Les coupeurs de tête» sont des patients qui annoncent le nombre de
thérapeutes qu’ils ont déjà scalpés ou décapités. Leurs «trophées pendent
à leur ceinture» et le nôtre risque bien d’être le suivant. Comment réagir?
– une position basse s’impose! Dans les tranchées, celui qui relève la
tête n’a plus de tête! Il faut «coller à la glaise!» «Vous avez consulté X?
C’est pour moi un tel modèle de compétences… Je me demande si je pourrais réussir là où il a échoué…»;
– puis, chercher là où ce patient-ci a réussi dans un autre contexte, un
autre domaine. La technique du «poing serré» (clenched fist décrite plus
loin) ou tout autre moyen utile à un transfert de compétence d’un domaine
dans un autre paraît être la voie étroite d’un travail efficace. Encore plus
ici qu’ailleurs, il faut que ce soit lui qui ait le contrôle du résultat: si le
thérapeute n’y est pour rien, alors cela peut réussir. Voulons-nous arriver
à l’objectif ou avoir raison?;
– en dernier recours, utiliser «l’extrême ponction»…
Tactiques et stratégies
123
Ce type de patients a le don certain de nous mettre en ébullition… si
nous sommes un bon partenaire de ce jeu. En réalité, ils sont pour nous
d’excellents professeurs!
Cas clinique
Marie-France, 34 ans, dit « avoir été rejetée dès le bac à sable »… et même
plus tôt ! Son père ne l’a pas désirée et sa sœur aînée a tenté de la défenestrer quand elle avait 3 mois! Elle a souffert de mille et une maladies. Les spécialistes universitaires ont dit que physiquement elle n’avait rien des diverses
maladies « qu’elle a (!) » : ce sont des incapables! « Grâce à Internet, on peut
faire beaucoup sans les médecins », me dit-elle fièrement. D’ailleurs, elle
cherche avec avidité sur la toile les infos les plus récentes sur toutes ses maladies, tchate avec bonheur avec d’autres patientes « qui ont la même chose
qu’elle » et s’est ainsi constitué un volumineux dossier.
Lui redire, en discutant les diagnostics médicaux, qu’elle n’a pas de maladie
« physique », redire comme l’ont déjà fait « ces cons de l’université » qu’elle
est dépressive, ce serait creuser l’ornière d’un tour de roue en plus…
En partant du fait qu’elle a réellement eu beaucoup plus de malheurs que les
autres, je lui propose – ce qu’elle admet très volontiers – qu’il y a des gens qui
n’ont pas la même chance que les autres et qu’elle en fait partie. Je me situais
alors en position de « larve pessimiste et donc sereine ». L’ultra-perfectionniste de compétition qu’elle était a pu commencer à baisser la barre utopique
de ses attentes sur elle-même et sur le monde. À apprendre cette position
basse… dans un monde où sévissent tant de cons, moi le premier…
Transfert d’une compétence à un autre contexte:
la technique du Clenched fist ou «poing serré»
Cette technique, classique en hypnothérapie, peut se pratiquer sans connaissance particulière en ce domaine. Elle est utile pour transférer une
compétence du patient, acquise dans n’importe quel domaine, au domaine
dans lequel le patient désire être aidé. Il s’agit d’une ressource qui lui permettra d’arriver à son objectif. Bien des travailleurs sociaux ont appris à
l’utiliser pour aider un jeune – ou un moins jeune – qui se croit incapable
de ceci ou cela.
Dans cette description, nous avons placé la ressource dans le poing
dominant -le plus fort – et le problème dans l’autre, le poing le plus faible.
Nous considèrerons ici que le patient est droitier: il suffit d’inverser les
latéralités dans le cas inverse.
PRÉALABLES
Il y a quatre questions à poser avant de commencer:
– 1. Le patient est-il droitier ou gaucher?
– 2. Le problème concret (P) est-il bien identifié par le patient?
124
Outils de la thérapie brève
- il est possible que le patient garde secret son problème: c’est une
possibilité intéressante avec les patients qui ne désirent pas nous exposer le contenu de leur souci. Il est intéressant de remarquer qu’un problème peut être résolu sans que l’intervenant en connaisse le contenu,
- il y a un risque à ne pas connaître le problème du patient, c’est qu’il
y ait erreur sur le problème ou sur la ressource spécifique. C’est une
éventualité qui peut se présenter, même chez des professionnels
entraînés;
– 3. Le patient a-t-il identifié la ressource spécifique (R) dont il aurait
besoin pour résoudre son problème et qui lui fait actuellement défaut? Par
exemple, s’il s’agit de passer un examen, la ressource peut être la détente,
la concentration, la confiance en soi, la mémoire, l’esprit de synthèse, etc.
Le thérapeute vérifie que la présence de cette ressource spécifique résoudra bien le problème.
– 4. On lui demande de retrouver dans son passé, proche ou lointain,
une situation-ressource dans laquelle il disposait de cette ressource dans
un contexte tout à fait différent. Par exemple, il manque actuellement de
confiance en lui et le ressent particulièrement au travail, face aux nouveaux défis qui s’offrent à lui. Il retrouve un épisode dans lequel il était
chef de patrouille chez les scouts, et où, très fier de la fonction dont il avait
été investi, il ressentait une totale confiance en lui.
Il est important de ne pas se tromper de ressource spécifique. Par exemple, un étudiant qui a peur des examens oraux peut manquer de connaissances, de calme, de confiance en lui, etc. Il est évident que le thérapeute
ne pourra rien pour son manque de connaissances. Les ressources
«calme» ou «confiance en soi» sont des ressources différentes. Laquelle
est spécifiquement nécessaire dans ce cas-ci?
PREMIÈRE ÉTAPE: LES YEUX FERMÉS
Il est demandé au patient de se souvenir de la situation qui lui fait problème et nous l’aidons à la retrouver au niveau des quatre canaux sensoriels.
«Vous pouvez retrouver la situation qui vous fait problème. Vous pouvez voir le décor autour de vous: les objets, leur forme, leur couleur, le jeu
de la lumière dans leur forme et leur couleur. Vous pouvez voir cela
devant vous, derrière vous, sur les côtés et, peut-être, y a-t-il des mouvements, peut-être pas. Vous pouvez retrouver l’ambiance sonore qui baigne
cet endroit: les bruits, les sons, les paroles peut-être, les silences. Vous
reconnaissez la senteur particulière de cet endroit, vous en percevez la
température comme vous identifiez vos appuis, peut-être vos mouvements.
Vous ressentez en vous des zones plus confortables que d’autres. Au fur et
à mesure que vous entrez dans cette situation, votre poing gauche peut se
fermer et se serrer. Plus vous serrez votre poing gauche, plus vous ressentez l’émotion perturbatrice. (Pendant ce temps, le thérapeute tapote le
genou gauche.) Quelle couleur cette situation évoque-t-elle pour vous?»
Tactiques et stratégies
125
Là encore, le patient peut dire la couleur ou la garder pour lui: dans ce
deuxième cas, on parlera au cours de cet exercice de «la couleur problème». Nous avons ainsi créé trois ancrages du problème (le poing gauche
fermé, le genou gauche tapoté et la couleur du problème): chaque partie de
cette expérience permet de revenir ultérieurement à cette expérience.
DEUXIÈME ÉTAPE
On demande au patient de rouvrir le poing gauche, de rouvrir les yeux et
de quitter cette situation. On le distrait en lui parlant d’autre chose («Vous
êtes venu en voiture? De quelle marque est votre voiture? Vous en êtes content?»). Ceci lui permet de quitter le train de pensées dans lesquelles il baignait et le rend disponible pour la suite de cet exercice.
TROISIÈME ÉTAPE: YEUX FERMÉS
On rappelle au patient qu’il a identifié la ressource spécifique qui lui
était nécessaire pour atteindre son objectif et la situation passée dans
laquelle il avait pleinement cette ressource.
On ajoute: «Vous pouvez retrouver cette situation ressource. Vous pouvez voir le décor autour de vous: les objets, leur forme, leur couleur, le jeu
de la lumière dans leur forme et leur couleur. Vous pouvez voir cela devant
vous, derrière vous, sur les côtés et, peut-être, y a-t-il des mouvements, peutêtre pas. Vous pouvez retrouver l’ambiance sonore qui baigne cet endroit:
les bruits, les sons, les paroles peut-être, les silences. Vous reconnaissez la
senteur particulière de cet endroit, vous en percevez la température comme
vous identifiez vos appuis, peut-être vos mouvements. Vous ressentez en
vous des zones plus confortables que d’autres. Au fur et à mesure que vous
entrez dans cette situation, votre poing droit peut se fermer et se serrer. Plus
vous serrez votre poing droit, plus vous ressentez l’émotion confortable
associée à votre ressource. (Pendant ce temps, le thérapeute tapote le genou
droit.) “C’est votre ressource”: attribution interne. Quelle couleur cette
situation évoque-t-elle pour vous?»
Là encore, le patient peut dire la couleur ou la garder pour lui: dans ce
deuxième cas, on parlera au cours de cet exercice de la «couleur
ressource». Nous avons ainsi créé trois ancrages de ressource: le poing
droit fermé, le genou droit tapoté et la couleur de la ressource.
QUATRIÈME ÉTAPE: APPORTER LA RESSOURCE DANS LA SITUATION PROBLÈME
Les yeux sont toujours fermés.
«Vous pouvez maintenant quitter cette situation ressource, quitter ce
lieu, muni de votre ressource dans votre poing droit fermé. C’est votre ressource, elle n’appartient qu’à vous (attribution interne). Vous allez revenir à
la situation qui auparavant était un problème, muni de votre ressource.
Vous êtes maintenant équipé pour vivre cette situation différemment. (Le
thérapeute tapote les deux genoux.) La couleur ressource envahit la couleur
126
Outils de la thérapie brève
problème dans la scène: je ne sais pas si elle l’envahit de façon diffuse, de
gauche à droite ou par petites taches, ici ou là. Vous pouvez constater à quel
point ces couleurs se fondent et combien, progressivement, la couleur ressource devient dominante. Pendant ce temps, vous vivez cette situation tout
à fait autrement: muni de votre ressource, vous agissez différemment, vos
émotions sont différentes, ainsi que vos pensées et le confort de votre corps.
Tout cela se fait tellement plus facilement, maintenant que vous disposez
de la ressource adéquate! Les autres, autour de vous, voient eux aussi combien c’est différent. (Le thérapeute ne tapote plus que le genou droit.) Vous
pouvez apprécier le confort de cette nouvelle façon de vivre cette situation,
et, prendre plaisir à jouir de cette différence. Vous pouvez prendre tout
votre temps pour vous imprégner de cette agréable douceur et du sentiment
d’être bien à l’aise maintenant. Quand votre ressource sera nécessaire,
consciemment ou inconsciemment, vous pourrez fermer votre poing droit
consciemment ou inconsciemment. Vous seriez étonné de savoir combien
de gens, dans cette région, utilisent leurs ressources chaque fois qu’ils en
ont besoin en serrant leur poing droit. Quand vous aurez fait une ample provision de tout ce qui vous est utile dans ce petit exercice, vous pourrez rouvrir les yeux.»
COMMENTAIRES
Ceux qui sont familiarisés avec le langage hypnotique auront reconnu
plusieurs subtilités de ce langage. En fait, le patient part spontanément en
hypnose dans cet exercice dès qu’il évoque une situation puis une autre à
l’aide de ses quatre canaux sensoriels: visuel, auditif, kinesthésique et
olfactif. Les mouvements rapides des globes oculaires et d’autres signes
de la transe hypnotique en témoignent rapidement.
La quatrième étape permet une projection dans le futur, «se voir guéri».
Cette visualisation de l’objectif atteint, elle aussi classique en hypnose
éricksonienne, est un levier de motivation très efficace.
Ce travail prend dix à quinze minutes, ce qui est vraiment très court au
regard de ses résultats. On retrouve dans le HTSMA le même tissage entre
la ressource et le problème, traités par les mouvements alternatifs, à partir
de dessins par exemple.
Éthique, provocation et bienveillance
LA NEUTRALITÉ EST-ELLE POSSIBLE?
Nous nous situons clairement dans un modèle qui vise à diminuer rapidement et durablement la souffrance. Et ceci n’est ni le premier ni le plus
grand but dans la vie: si notre vie se passait à éviter la souffrance, nous ne
risquerions rien et n’entreprendrions rien! Cependant, le patient qui
souhaite, à un moment de sa vie, diminuer sa souffrance peut trouver dans
ce type de travail une réponse efficace.
Tactiques et stratégies
127
Il a le libre choix de définir son problème, son objectif et son rythme.
L’École de Palo Alto a proposé quelques axiomes de la communication.
Deux nous concernent particulièrement:
– on ne peut pas ne pas communiquer. Dès que, par l’un de nos sens,
nous percevons la présence de quelqu’un, nous communiquons forcément
avec cette personne, y compris notre souhait de ne pas communiquer!
– on influence toujours quand on communique, qu’on le veuille ou non,
qu’on le sache ou non. Cette influence est donc à double courant, circulaire. Elle peut être consciente ou non, volontaire ou non.
Celui qui croit ne pas influencer, celui qui croit à la neutralité, devrait
relire ces deux axiomes… Pour nous, la neutralité est un mythe. Nous
croyons à l’influence inévitable. Nous parlerons de manipulation si cette
influence était orientée vers notre propre intérêt. Notre éthique sera
d’orienter toute notre influence vers l’objectif de la thérapie, choisi par le
patient: c’est son objectif. Rappelons-nous ce très court exemple
d’influence évidente dirigée tout aussi évidemment vers l’objectif de la
patiente: «Ton père, c’est un con. Il m’a dit que je n’étais pas capable
d’arrêter de fumer. Or, j’ai arrêté le jour même!»
L’INTÉGRISME DU MISSIONNAIRE FACE À L’ANTHROPOLOGUE
Si je crois que ma réalité (croyance, façon de penser, etc.) est la réalité,
je deviens péremptoire, intégriste: il s’agit de dogmes intangibles. Il n’y a
qu’un chemin, c’est le droit: le mien, bien entendu… La position du missionnaire – annoncée comme l’opposé de la position de l’anthropologue –
part bien de ce présupposé: je détiens la vérité et je te l’impose pour ton
bien. Toute croyance ne peut se nourrir que du doute.
ÊTRE SINCÈRE, QUITTE À AGGRAVER?
Si ce que je crois n’est pas «vrai» – c’est seulement ce que je crois –
que signifie «être authentique, être sincère»? Dans le cadre de la relation
d’aide, c’est une question éthique importante.
Exemple
▲
Une maman a des « crises de boisson » : une à deux fois par semaine elle se
trouve dans un état d’ébriété avancé qui ne lui permet pas de s’occuper de
son bébé. Celui-ci a été placé en institution par décision du juge de la jeunesse. La maman demande à l’assistante sociale de la rassurer sur sa qualité
de « bonne mère ». Celle-ci pourrait lui dire très sincèrement qu’elle ne la
croit pas capable d’être une bonne mère. Elle pourrait aussi nuancer son
propos en précisant qu’actuellement, elle n’est pas à tout moment capable
d’élever sa fille. Ainsi, elle rend compte des raisons du placement, permet de
reconnaître qu’à certains moments cette mère est adéquate et ne préjuge
pas de l’avenir.
128
▲
suite
Outils de la thérapie brève
Mais dans ce cas-ci, l’assistante sociale croyait que cette mère ne serait
jamais une bonne mère. Elle pensait qu’elle serait hypocrite si elle laissait à
cette maman l’espoir de s’en sortir. Peut-elle confondre sa croyance – ce
n’est que sa croyance! – avec ce qui, demain, sera réalité? Que sait-elle de
façon certaine de cette réalité future? Est-elle d’une aide quelconque quand
elle pollue cette maman par ses convictions?
En d’autres termes : est-il préférable qu’elle soit « sincère », authentiquement
destructrice, alors qu’elle est peut-être dans l’erreur? Ou peut-elle apprendre à
relativiser son credo actuel, en sachant que c’est ce qu’elle croit, mais qu’elle
peut se tromper… La sincérité qui tue, dans la relation d’aide : « Non, merci! ».
LA BIENVEILLANCE
La bienveillance, c’est vouloir le bien, en accord et avec nos buts et avec notre
éthique. Il ne manquerait plus que ça, me direz-vous… Le monde psy a longuement baigné dans l’idée de la neutralité bienveillante. Nous avons dit pourquoi
nous ne croyons pas à la neutralité, mais nous gardons la bienveillance!
Parmi nos outils, la position de l’anthropologue, par exemple, facilite la
bienveillance: pas de jugement, pas d’intervention intempestive, juste une
écoute approfondie, un accord, une mobilisation.
COMMENT ALLIER ÉTHIQUEMENT BIENVEILLANCE ET PROVOCATION?
• Provocation
En feuilletant le dictionnaire, on trouve trois idées qui correspondent au
mot provocation:
– la première, c’est le côté provocant sur le plan sensuel: ce n’est pas
notre propos;
– la seconde implique l’action violente: provoquer c’est agir d’une
façon violente, ou pousser quelqu’un à la violence. En ce sens, je n’aime
pas utiliser le mot provocation car la violence n’a, à mon sens, pas sa place
en psychothérapie;
– la troisième c’est provoquer quelque chose: c’est être acteur de quelque
chose. Exemple: provoquer une rencontre, un accident. C’est l’action sans la
notion de violence. Ainsi définie, je me réjouis si notre thérapie est dite provocatrice! J’utiliserais volontiers le mot susciter pour parler de «provoquer».
• Surprise
J’y ajouterai par surprise. Cette surprise amène un peu de confusion,
elle déstabilise notre cerveau rationnel et permet une réorganisation
cognitive, un changement de sens. Elle bouscule le sens, les niveaux logiques, les met en question. Une autre façon de voir peut apparaître. Elle dissocie la personne de son contexte actuel pour la focaliser sur ses processus
internes. Les mots en italique nous ramènent très directement à la notion
d’hypnose: quelques pages y sont consacrées plus loin.
129
Tactiques et stratégies
• Intervention paradoxale et provocation
L’intervention paradoxale est déroutante: la surprise est un outil thérapeutique. Les intervenants qui réalisent leurs premières interventions paradoxales craignent que le patient leur dise «Vous vous foutez de moi?»
Encore une fois, le ton et l’intention perceptible, la bienveillance tout
entière orientée vers l’obtention de l’objectif thérapeutique feront la différence. Cummings dira: «Ce que vous ne faites pas pour le patient, ne le
faites pas.» Et le patient ne s’y trompe pas…
Cas clinique
Marisa, 26 ans, danseuse professionnelle dans un ballet, sortait d’une hospitalisation pour tentative de suicide. Lors de notre premier entretien, elle passe sa
première demi-heure à se dévaloriser de toutes les façons possibles. Vers la
trentième minute je lui dis : « Si je vous comprends bien, vous êtes ce que –
dans le collège où j’ai fait mes études secondaires – on appelait une raclure de
pelle à merde. C’était alors la pire insulte entre nous… » Et Marisa acquiesça.
Pendant les trente dernières minutes de l’entretien, j’utilisais près de quinze
fois cette expression grossière et au premier abord agressive. Un peu plus tard,
elle signa un courrier par « Marisa, dite raclure de pelle à merde. »
Ceci montrait qu’elle avait perçu la bienveillance de mon propos. Quelques
années plus tard, quand je lui demandais, a posteriori, si cela ne l’avait pas
trop choquée ; elle me répondit : « Vous savez, j’avais déjà vu quatre psys,
avec vous je savais que cela allait être différent! »
Quand le thérapeute ne ressent pas cette bienveillance, il doit s’abstenir.
Parfois, en supervision ou intervision, l’un ou l’autre praticien exprime de
l’agressivité, de l’irritabilité par rapport à tel patient, à tous ses patients ou
face à certains types de problèmes. Il est important pour lui de travailler
rapidement ce ressenti. Il est essentiel de prendre immédiatement de la distance sur le terrain. Le patient a droit à notre bienveillance… Cette bienveillance a donc un aspect que l’on pourrait appeler volontaire.
L’empathie et la bienveillance du thérapeute seront ici de corriger l’erreur
logique (fig. 3.9), le paradoxe, quitte à ne pas répondre à l’attente de consen• Reconnaître
• Accepter
Bateson = Anthropologue
• Augmenter
Milton Erickson
• Utiliser
Intervention paradoxale
• Double lien
•
FIG. 3.9. – Suite logique.
Palo Alto
130
Outils de la thérapie brève
sus du patient. Notre rôle n’est pas d’être bien vus mais de soulager. C’est là
qu’est notre «gentillesse.» Comme me le disait François Roustang «Votre
provocation, c’est votre bienveillance.»
Grille classique «en cinq points» du MRI de Palo Alto
La phrase «Ceci est un cadre» attire l’attention sur le fait que cette
grille est à utiliser suivant les règles du cadre dans lequel se fait l’intervention. Ces cinq points sont interdépendants. Une chaîne vaut ce que vaut
son maillon le plus faible. Quand son application ne réussit pas, il faut
reprendre notre grille et nous demander quel est le maillon faible!
Le travail réalisé lors de la prise de rendez-vous au téléphone et la
première séance est particulièrement crucial: il est facile de déraper tout
de suite en se trompant de client ou de problème. Si nous nous trompons à
ce stade-ci, l’ensemble de notre travail ultérieur sera hypothéqué.
Attention! Ceci est un cadre…
Grille en cinq points du MRI
1. Qui se plaint? (et non de qui se plaint-on!)
2. Quel est le problème?
– en quoi ces faits font-ils problème?
– pourquoi consulter maintenant?
– exceptions et aggravations
3. Quelles sont les tentatives de solutions?
4. Changement minimum?
5. Position du client?
C’est la grille classique, simple, avec laquelle je propose aux néophytes
de commencer. Elle pose les questions essentielles, dans l’ordre.
Grille d’intervention personnelle
Cette grille est plus explicite que la grille classique de Palo Alto en cinq
points.
Elle est particulièrement claire lorsque A et B sont des personnes ou des
groupes de personnes et qu’il existe une difficulté relationnelle ou un
conflit: la description qui suit fait référence à ce type de situation. Sa logique est cependant applicable également quand il s’agit de l’interaction du
client avec un événement de vie.
La partie A «Définition du problème» démonte le paradoxe préalable;
la partie B «Définition de la solution» construit l’intervention paradoxale.
Grille d’intervention personnelle
131
Pourquoi une grosse barre entre les points A et B? Parce qu’à Palo Alto,
on considère qu’il faut parfaitement définir le problème avant d’entamer la
recherche de solutions. Certains amènent d’ailleurs leur solution, pas le problème: leur intervention commence souvent par «il faudrait faire ceci ou
cela…» Comment être sûr d’avoir élargi l’éventail des choix au maximum
et avoir fait le meilleur choix dans cet éventail sans connaître le problème?
Intérêt de la grille d’intervention personnelle dans le travail
avec les patients
1. Cadre de référence rigoureux : la première partie identifie le paradoxe,
la seconde construit la solution contre-paradoxale.
2. Limite au maximum les interprétations, cette méthode simple limite la
subjectivité et l’arbitraire.
3. Suffisamment courte pour figurer dans le dossier du patient.
4. Méthodologie reproductible, peu dépendante de l’intervenant et évaluable.
5. Interpelle d’autant plus le patient que le contenu de l’échange repose sur
ses propres dires. Derrière la diversité apparente des situations, il y a une
analogie dans la façon dont il les a gérées : cette similitude nous indique le
problème, mis en relief par les exceptions, elles-mêmes sources de solutions.
Grille personnelle
A. Définition du problème
– Faits et sens en 2 colonnes (faits de A vers B et de B vers A)
– 3 questions :
– En quoi est-ce un problème?
– Pourquoi consulter maintenant?
– Exceptions (2 types) et aggravations
– Boucle « lyophilisée » = axe du problème : vérifications (deux méthodes)
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
B. Définition de la solution
1. Les nouvelles solutions concrètes
Axe
+ variantes (franges)
+ choix de la frange à apprendre
+ tâche concrète
+ minimal change (1 %)
2. Comment lui donner envie de cette nouvelle solution?
Qu’est-ce qui, dans sa façon de voir, lui donnera envie de la nouvelle solution?
Utilisation.
132
Outils de la thérapie brève
Définition du problème
La pensée ne doit jamais se soumettre ni à un dogme,
ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt,
ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit,
si ce n’est aux faits eux-mêmes parce que,
pour elle, se soumettre ce serait cesser d’exister.
Henri POINCARÉ
Seuls les faits nous seront utiles pour définir le problème.
Nous agirons comme le ferait un juge ou un enquêteur consciencieux.
Séparer les faits des sens: écrire en 2 colonnes distinctes, les faits à
gauche, les sens à droite:
– à gauche, les faits c’est-à-dire ce que la caméra peut voir (visuel) ou
entendre (auditif). Il s’agit de détails précis de comportements observables
permettant de voir et d’entendre la scène. Que montrerait une caméra
vidéo qui aurait enregistré cette scène?
– à droite: ce que cette caméra ne peut voir ou entendre: les ressentis
(physiques et émotionnels) et les pensées (cognitions) forment les sens
donnés. On peut les comparer à des lunettes à travers lesquelles la
personne regarde les faits et qui colorent en rose, bleu, vert ou noir sa
vision des faits:
- l’historique (demander ce qui se passe pour le moment),
- les raisons/motivations de l’autre, la lecture de sa pensée,
- les causes,
- les étiquettes (c’est un dépressif, une hystérique, un timide, un
prétentieux).
La colonne de droite a deux objectifs: travaillez chaque donnée de cette
colonne en posant les questions:
– «Que dit-il?» (audible par caméra);
– «Que fait-il qui vous fait dire cela?» (visible par la caméra).
La colonne de gauche est ainsi enrichie par des faits. Tout cela sera utilisé plus tard.
Demander ce que B, le client, a fait ou a dit en réponse au comportement
de A. Vous obtenez ainsi la boucle A – B et B – A (fig. 3.10) pour chaque
épisode. «Que dit-il? Que répondez-vous? Quelle est alors sa réaction, etc.»
À la question: «Qu’avez-vous répondu? Qu’avez-vous fait pour que ça
s’arrête?», certains patients répondent: «Rien, je ne sais pas quoi faire».
D’autres diront: «J’ai tout fait mais rien ne marche!» Nous ajouterons:
«J’aimerais savoir, pour chaque situation difficile dont vous m’avez parlé,
quelles solutions spécifiques vous avez tentées.»
133
Grille d’intervention personnelle
FIG. 3.10. – Boucles A – B, B – A.
Nous questionnerons aussi la façon dont les autres membres significatifs du système ont réagi et avec quels résultats.
Exemple
La description linéaire des comportements « dérangeants » de la fille :
– « Ma fille refuse de monter se coucher »
– « Ma fille ne range pas la salle de bain »
– « Ma fille refuse de m’aider à préparer le repas »
Les comportements de la fille sont décrits sans les réponses de sa mère.
Fille ∅ Mère
L’intervenant dresse la liste complète des tentatives de solutions du
patient, c’est-à-dire toutes les réponses que le patient a eues en réaction
aux comportements qui lui posaient problème. Il s’agit d’actions concrètes, de comportements observables, avec leurs exceptions et exacerbations.
Suite de l’exemple
T : Que dites-vous, que faites-vous quand elle refuse de monter se coucher?
P : Je râle, je menace, puis, je laisse tomber…
T : Que dites-vous, que faites-vous quand elle laisse la salle de bain en
désordre?
P : Je râle, je menace, puis, je laisse tomber…
T : Que dites-vous, que faites-vous quand elle refuse de vous aider à préparer
le repas?
P : Je râle, je menace, puis, je laisse tomber…
Nous obtenons ainsi trois interactions circulaires : trois allers, trois retours.
Mère
▲
Fille
134
▲
suite
Outils de la thérapie brève
Et le thérapeute peut continuer à questionner : « Que dit ou fait votre fille
quand vous lui répondez comme cela? »
Etc.
Fille
Mère
Fille
Mère
Etc.
Ainsi se dessine ce que nous appellerons une boucle relationnelle à propos de chaque fait initial. Le thérapeute est exhaustif de façon à envisager
toutes les facettes de la relation et mettra aussi en évidence les exceptions.
Il soulignera, en passant, la motivation qui sous-tend tant d’efforts!
Il dégagera le fil conducteur, le fil rouge, qui relie toutes ces solutions
apparemment différentes: à quelle même et unique classe appartiennentelles? Croyant agir différemment, le patient a utilisé des solutions apparemment différentes, qui en fait ne sont que des variantes d’une même
intention. Il a fait «plus de la même chose»… et ça ne marche pas.
C’est ce que Watzlawick appelle les «changements 1». Par exemple, des
parents auront puni leur enfant de telle, telle ou telle façon différente: ce
sont des punitions différentes… mais ce ne sont que des punitions. Ils
auraient pu menacer de dix façons différentes: le fil rouge aurait été la
menace. Ils auraient pu récompenser de dix façons différentes les bons comportements: le fil conducteur aurait été la récompense. Toutes les tentatives
de solutions appartiennent à la classe des récompenses. D’autres parents
auraient puni de dix façons différentes puis récompensé de dix façons différentes (la carotte et le bâton). Ils sont intervenus de vingt façons apparemment différentes: ce sont, en réalité, vingt «changements 1». Et en effet,
plus ça change, plus c’est la même chose! Le dénominateur commun est
«intervenir». Le changement 2 pourrait être de «ne pas intervenir».
Puisque ces tentatives de solutions sont inefficaces, il faut absolument
les éviter à l’avenir. Si le thérapeute apporte de nouvelles solutions, elles
doivent sortir de la classe des changements 1. Sinon nos «nouvelles» solutions ne feront que continuer le problème: le thérapeute fait alors partie du
problème.
Exemple
Un patient anxieux manifeste son anxiété à son entourage. Ce dernier le
rassure, l’accompagne dans les activités qui lui font peur, etc. : l’entourage
sécurise le patient.
▲
Lui-même choisit ses solutions dans la même classe « sécurisante »: il se rassure,
se dit que ça va aller, prend des médications tranquillisantes, fait de la relaxation, du yoga, du sport « pour se détendre », etc. Si le thérapeute va dans le
Grille d’intervention personnelle
▲
suite
135
même sens, il situe sa solution dans la même classe logique que l’entourage
et le patient, classe logique dont les éléments sont apparemment variés et
de bon sens : le thérapeute continue le problème, il fait partie du problème!
Nous verrons plus loin comment le thérapeute peut être réellement innovant et créatif pour permettre à ce patient de sortir de son cercle vicieux plutôt que de l’y maintenir.
Remarquons – et c’est important – que l’entourage, le patient et le thérapeute agissent:
– avec une apparente logique: rassurer un anxieux, c’est du bon sens;
– avec un premier résultat apparemment positif: sur le moment, ça va
mieux! Le feedback immédiat est bon! Ce qui encourage à répéter ce type
de solution;
– avec de bonnes intentions, de la bonne volonté… dont l’enfer est
pavé, dit le proverbe! La bienveillance est importante à souligner ici et à
conserver plus tard.
Exemple
Un patient déprimé encouragé, « remonté » sans résultat pendant dix ans,
mérite probablement mieux que cela maintenant. Le thérapeute pourrait
entendre et accepter que ce patient-ci, bien que très soutenu et de longue
date, se considère comme un minable (un nul, un con, un incapable, etc.). Le
thérapeute commencera son travail sur cette base.
Dans ces deux exemples, le patient aura enfin le sentiment d’être
entendu, même si cela passe par une non-réassurance pour le premier, par
l’acceptation de son auto-dévalorisation pour le second (dix ans de réconfort n’ayant pas changé le problème…).
Ce sera peut-être cela leur changement 2.
Dans le code de la route, cette liste des solutions tentées inefficaces
pourrait être illustrée par un panneau «sens interdit».
Nous sommes tellement habitués à ces interventions d’apparent bon
sens, même si elles ne marchent pas, que nous avons de grandes difficultés
à les repérer et à nous en départir…
Regardant ces différentes boucles, vous en déduisez une boucle qui
résume toutes les autres et que nous appellerons boucle lyophilisée. Vous
avez alors une vue plus claire des évènements en termes interactionnels
c’est-à-dire une définition systémique du problème.
Seuls les faits (colonne de gauche) servent à définir le problème.
La colonne de droite sera utilisée plus tard.
136
Outils de la thérapie brève
Remarques:
– il y a généralement beaucoup plus de sens (commentaires) que de
faits;
– les sens, les commentaires sont importants: soyez attentifs aux mots
exacts utilisés par le patient. Ils nous apprennent comment celui-ci voit le
problème et comment il se voit. Notez son langage, son non-verbal, son
style, son jeu de rôle;
– écrire les commentaires de A sur B, de B sur A. Attention! Les commentaires de l’intervenant C sur A et B sont inutiles et seront rejetés! Différents courants de pensées nous incitent à interpréter – à leur manière –
alors que ce courant-ci nous propose de nous dépouiller de nos interprétations autant que faire se peut! Nous ajoutons une complexité inutile. «On
secoue la poussière devant nos yeux et l’on s’étonne de ne pas voir clair»
disait Watzlawick…
Les «deux colonnes»
FAITS (caméra)
L’action de l’autre vers moi
A
B
A
B
Ma réaction vers l’autre
Boucles interactionnelles
A
B
A
B
A
B
A
B
A
B
A
B
A
B
Boucle «lyophilisée» = axe du problème
Trois questions:
1. En quoi?
2. Pourquoi maintenant?
3. Exceptions
Type 1: le client
Type 2: les autres
Vérification de la boucle:
– le grand «oui»
– les exceptions (de types 1 et 2)
SENS (lunettes)
Grille d’intervention personnelle
137
COMMENT VÉRIFIER QU’IL S’AGIT DU BON PROBLÈME?
On peut le vérifier par:
– l’obtention d’un «grand oui». Par exemple, l’intervenant dit: «Si je
comprends bien, plus vous faites ceci, plus il/elle fait cela? C’est ça votre
problème?». Le client répond: «Oui, c’est exactement ça!». Tant qu’il
existe l’ombre d’un non, demander plus d’informations et retravailler la
définition circulaire du problème. Par exemple: «Oui, c’est un peu ça
mais…» demande de reprendre notre travail;
– la vérification que cette boucle est bien l’inverse des différentes
exceptions.
LES TROIS QUESTIONS
• En quoi ces faits font-ils problème?
Les faits en eux-mêmes ne font pas problème: «Ce qui tourmente les
hommes, ce n’est pas la réalité mais les opinions qu’ils s’en font» disait
Épictète. Nous avons recueilli les faits et nous demandons maintenant au
patient en quoi ces faits, qui seraient peut-être anodins ou réjouissants pour
d’autres, sont un problème pour lui. Si nous ne posons pas cette question,
nous présupposons que l’autre pense comme nous, ce qui n’est pas certain…
Exemples
– Une femme dit : « Mon mari me trompe avec la voisine ». Oserons-nous lui
demander en quoi ce fait est un problème pour elle… Cela serait déplacé, peu
élégant! Imaginons qu’elle réponde : « Vous savez, cela fait cinq ans qu’il me
trompe avec la voisine, je m’en suis fait une raison. Je reste parce que ceci et
cela. Mais cette semaine, j’ai eu les huissiers à ma porte. Mon mari est un petit
artisan et depuis qu’il fréquence cette p… il travaille moins, ne facture pas et
apparemment, il n’a pas payé sa TVA. C’est le ministère des Finances qui
m’adressait l’huissier pour saisir nos meubles, les chambres des enfants comprises. Que l’on touche à mes enfants pour ce c… et ses fredaines, ça jamais! »
Ce n’est pas exactement ce que vous et moi aurions imaginé il y a un instant…
– Ce dimanche-là, lors d’un apéritif réunissant plusieurs couples d’une
même famille, l’hôtesse dit : « Mon fils aîné est tombé ce matin, il s’est cassé
une dent de devant. C’est terrible! » L’un de ses beaux-frères semble trouver
la chose banale. Une autre belle-sœur lui dit alors : « Le mien a vécu cela
aussi : c’est terrible, tu ne peux pas comprendre ».
Ce qui est terrible pour l’un ne l’est pas forcément pour l’autre…
La question «En quoi est-ce un problème?» est donc cruciale pour savoir
comment cette personne se fait un problème, là où quelqu’un d’autre ne verrait pas de problème ou considèrerait ces faits comme une opportunité…
Une question complémentaire est «Comment ces faits affectent-ils
votre vie de tous les jours au point de vous amener ici?».
138
Outils de la thérapie brève
• Pourquoi consulter maintenant?
C’est un problème répétitif, chronique. Pourquoi en parler maintenant et
pas il y a six mois ou dans six mois? Quel levier puissant mobilise tout à
coup cette personne à vouloir un changement? Alors qu’elle «tolérait» ce
problème depuis longtemps et aurait pu le tolérer longtemps encore? Souvent il s’agit d’un événement neuf, une goutte d’eau qui fait déborder un
vase presque plein. C’est le moteur actuel de la personne.
Une question complémentaire est «Qui vous a adressé ici et pourquoi ici?».
• Y a-t-il des exceptions et/ou des aggravations?
Demander s’il y a des circonstances d’aggravation est classique dans
une anamnèse.
Les aggravations permettent de dire: «Donc, il suffirait de faire ceci
pour que les choses aillent plus mal?» Ou «Je comprends mieux comment
vous faites pour avoir un problème…» Une tâche intéressante est de
demander à la personne de lister tout ce qui pourrait aggraver sa situation
et de cocher chaque jour ce qu’elle a fait aujourd’hui… La liste inverse
sera l’objet de la tâche suivante.
Demander les moments où le problème est moins présent voire disparaît
est peut-être moins habituel dans une anamnèse.
Les exceptions sont des situations dans lesquelles le problème ne se
pose pas ou ne s’est pas posé. Elles passent souvent inaperçues puisque les
choses se passent «normalement»! Il faut donc poser la question avec
insistance pour les débusquer.
Il faut littéralement traquer les exceptions. En effet, le patient généralise volontiers sa plainte: «Je suis toujours fatiguée; Je ne suis jamais
bien; Je suis toujours dépressive ou anxieuse, etc.». Faire dire les exceptions rend le problème plus léger. Il y a quand même de bons moments,
tout n’est pas toujours tout noir.
De plus, et bien que les exceptions soient quasi toujours présentes, le
patient a tendance à les disqualifier et à ne pas répéter ces comportements
pourtant efficaces!
Une maman qui ne met pas suffisamment de sanctions à son enfant l’a
sans doute déjà fait dans l’une ou l’autre circonstance. «Tel jour, j’étais
énervée, je lui ai mis telle sanction et c’est vrai, pendant X temps, elle s’est
très bien conduite: je n’avais plus de problème avec elle! Mais je n’aime
pas les punitions» (ou une des mille autres raisons qu’un parent peut avoir
de ne pas répéter tel ou tel comportement efficace).
Il y a deux types d’exceptions:
– l’exception de type 1: celle qui concerne les comportements du client
lui-même: tel jour, il a «mis la balle à gauche» et B a dû en tenir compte.
Il s’agit de succès temporaires qui n’ont pas été répétés, peut-être même
pas remarqués. Il peut alors se poser les questions: «Comment fais-je
Grille d’intervention personnelle
139
pour que cela aille parfois bien? Qu’est-ce qui m’empêche d’utiliser plus
souvent ce comportement qui me réussit mieux?»;
Exemple d’exception de type 1
Charlie est un enfant de 6 ans particulièrement fatigant ! Sa maman se
plaint de toute une série de comportements « éreintants ». Après les avoir
fait décrire concrètement, le thérapeute demande les exceptions du premier
type : « C’est toujours comme cela avec vous? Toujours? Y a-t-il des moments
où cela se passe mieux? » Souvent il y a des exceptions.
Parfois pas : il suffit parfois de demander s’il y a des moments où c’est
pire… – réponse « Oh, oui! » – pour découvrir qu’il y a donc des moments où
cela se passe mieux!
Une question intéressante est aussi : « Que se passerait-il si vous étiez
absente pour quelque temps? Si vous étiez hospitalisée trois mois, comment
cela se passerait-il à la maison ? Que ferait papa ? Que ferait Charlie ? Que
feraient les autres membres du système familial au sens large?
Quand l’un des deux partenaires du problème cesse d’agir, que se passe-t-il?
On a vu des « enfants infernaux » se comporter très bien pendant que leur
mère était hospitalisée… Qu’est-ce qui avait changé dans les interactions à la
maison ? Ces questions nous amènent tout naturellement au point suivant.
– l’exception de type 2: certains intervenants de ce système n’ont pas (ou
n’ont plus) de problème avec cette personne. Ils ont trouvé «des franges qui
marchent». Comment font ceux qui n’ont pas de problème? Comment les
modéliser?
Exemple d’exception de type 2
Pour reprendre l’exemple de Charlie, quelqu’un d’autre dans le système n’a
pas de problème avec Charlie. « Avec quelle autre personne les choses se
passent-elles bien? Comment fait-elle? » Elle a déjà trouvé la réponse : inutile de réinventer la roue… On peut prendre exemple sur celui qui réussit
mieux, celui qui a une solution qui marche!
Dans le cas de Charlie, Maman dit que son instituteur et son parrain n’ont
pas de problème avec Charlie. Comment font-ils? Pourriez-vous, vous aussi,
adopter ce comportement?
Les exceptions sont donc l’occasion d’explorer dans ce système les différents types d’interactions. Quand il s’agit de problème parent – enfant, je
raconte par exemple aux parents la petite métaphore suivante: un nourrisson
a vite compris avec qui la colère marche, avec qui le sourire marche, avec qui
les pleurs marchent, avec qui rien ne marche, etc. Et il ne va pas se tromper:
il mettra la bonne clé dans la bonne serrure! Dix, vingt ou quarante ans plus
tard, il sait toujours à qui il peut demander quoi et comment il faut le faire…
140
Outils de la thérapie brève
Comment fais-je pour que cette relation me pose un problème? Comment
fais-je pour qu’elle m’en pose moins ou pas? Et comment font les autres?
L’exception est l’autoroute vers la solution. C’est une solution qui réussit déjà.
REMARQUE: S’IL Y A PLUSIEURS PROBLÈMES
Il faut choisir le plus important, le plus stratégique, celui qui, une fois
résolu, apportera le plus. Si l’on réalise un audit de votre vie privée ou
professionnelle, il est probable qu’on y trouvera cent choses qui ne vont
pas: laquelle mérite vraiment que l’on s’y attarde?
Si sur un paquebot, une ampoule doit être changée au deuxième étage,
s’il y a une panne à la cuisine au rez-de-chaussée et un trou dans la coque
sous la ligne de flottaison, quel problème traitez-vous en priorité? Sur le
Titanic, il ne sert à rien de ranger les fauteuils sur le pont…
Définition de la solution
STRUCTURE DE LA NOUVELLE SOLUTION
• Axe de la solution
L’axe des exceptions est l’inverse de l’axe du problème et est semblable
à l’axe des solutions.
Les exceptions sont des faits qui se sont déjà bien passés. Il ne s’agit ni
d’un espoir ni d’une hypothèse.
• Les variantes, c’est-à-dire «les franges»
Nous retrouvons ici la structure du «jeu de l’écharpe».
Il faut élargir l’éventail des choix, lister tous les différents moyens possibles, sans les critiquer, comme dans un brainstorming. Ceci permet une
créativité maximale.
• Balance coûts/bénéfices
Le client fait la balance coûts/bénéfices pour chaque proposition. C’est
lui qui choisit la proposition dont il va faire l’apprentissage.
• Tâche concrète en minimal change
Qu’est-ce qui serait un changement significatif quoique minime, le premier pas dans la bonne direction, un progrès, même petit? Il est important
de se fixer un objectif très modeste car il est à 180° des comportements
antérieurs. Tout est à apprendre, rien n’est encore acquis. Il est très facile
de rater en voulant tout, tout de suite! Faire 1% dans la bonne direction est
bien supérieur à ce qui se faisait hier, c’est-à-dire rien:
Grille d’intervention personnelle
141
– significatif veut dire qu’il doit s’agir d’un changement 2: que cette
solution sorte de la classe des tentatives de solution inefficaces. Une différence qui fasse la différence. Le contraire de «plus de la même chose»;
– quoique minime: notre préoccupation est que ce changement soit faisable et soit fait! Peu importe que le patient fasse un pour cent, un pour
mille ou un pour dix mille du chemin à parcourir, du moment qu’il le fait!
Nous discutons les tâches «à la baisse» tant qu’il le faut… afin qu’elles
soient réalisables, acceptées et faites.
Alors que nombreux sont les patients qui fonctionnent de façon très
entière – voie royale vers l’échec – le thérapeute donne l’exemple de la
progressivité. La pratique d’Erickson fourmille d’illustrations exprimant
que c’est par petites touches que les grandes choses se font. Peu importe
que les changements soit minimes, ils feront boule de neige. Peu importe
que la boule soit petite au départ, elle roule…
Nous utilisons volontiers des métaphores d’apprentissage progressif.
Il existe une autre interprétation de la notion de minimal change: elle
concerne un objectif pour l’autre.
T: À quoi reconnaîtrez-vous que cela va mieux?
P: Qu’elle monte se coucher quand je le lui demande, qu’elle range la
salle de bain quand elle la quitte et m’aide à préparer les repas comme
avant.
Bien souvent, comme dans cet exemple-ci, les patients proposent des
changements qui sont loin d’être minimaux! Le thérapeute corrige le tir:
T: Oh là là! C’est énorme ce que vous proposez là! Je vous demande un
changement tout petit et donc réalisable d’ici la prochaine fois…
P: Ben, par exemple, qu’elle range une fois la salle de bain… Ça va, ça?
T: Oui, c’est plus réaliste… J’ai vraiment envie que vous puissiez constater, ne fut-ce qu’une première fois, un changement réel!
Nous utilisons peu cette façon de faire quand nous travaillons avec une
seule personne: de quel droit ce patient qui est en face de nous pourrait-il
attendre que l’autre change? Toujours cette satanée télécommande à faire
changer les autres…
En revanche, quand nous travaillons en contrat entre deux personnes,
ceci fera – bilatéralement – partie de la négociation: qu’est-ce que
j’attends de l’autre d’ici la fois prochaine et que suis-je prêt à réaliser dans
le même temps?
COMMENT LUI DONNER ENVIE DE CETTE NOUVELLE SOLUTION,
DE CE CHANGEMENT?
C’est le cinquième point de la grille classique en cinq points: que va-ton utiliser chez cette personne pour lui donner envie de changer son
142
Outils de la thérapie brève
comportement de façon à atteindre son objectif? La question de l’anthropologue et la colonne de droite fournissent de précieuses informations.
On pourrait caricaturer l’intervention brève en disant qu’elle permet à la
personne de changer son comportement au nom de ses propres valeurs.
Nous pourrions l’illustrer dans le code de la route par «sens giratoire
obligatoire».
Quelles sont les croyances, les valeurs, les raisons qui ont poussé le
patient à agir ainsi jusqu’ici? C’est ce que nous appelons la position du
client. La position de l’anthropologue vient à point à ce moment.
Ces valeurs personnelles mobilisatrices sont les leviers, les moteurs ou
le carburant – choisissez l’image qui vous plait le plus – de ce patient.
C’est son cadre de référence. Cela fait longtemps que, fidèle à ces valeurs,
il se comporte d’une façon qui nourrit son problème:
– avec les meilleures intentions du monde;
– avec une apparente logique;
– avec inefficacité;
– en cohérence avec ses valeurs.
Cherchez l’erreur… Il y a une erreur logique, le paradoxe préalable
auquel nous répondrons par l’intervention paradoxale en utilisant la position du client. C’est le «cheval de Troie» que le thérapeute va utiliser pour
donner envie à son client d’adopter cette nouvelle solution, cette solution
si différente, à 180 ° de ses tentatives antérieures.
L’hypnothérapie, outil de thérapie brève
Nous avons inclus ce court chapitre dans ce livre consacré à la thérapie
brève parce que nous pensons que:
– l’hypnothérapie fait partie de la boîte à outil du thérapeute bref actuel;
– la frontière entre ces deux domaines, ainsi qu’avec l’EMDR, est parfois
fort ténue au cours de nos consultations. Le HTSMA est un modèle réunissant l’hypnose, les thérapies stratégiques et les mouvements alternatifs;
– et parce que les liens de travail entre Milton Erickson et divers membres de l’École de Palo Alto ont historiquement eux-mêmes créé ce rapprochement.
G. Salem et E. Bonvin y ont consacré un excellent ouvrage dans la
même collection intitulé Soigner par l’hypnose (2007, 4e édition).
L’hypnose dans l’histoire de la médecine
L’hypnose fut connue de tous les temps et sur tous les continents. Elle fut
l’outil des prêtres, des magiciens autant que des thérapeutes de tous poils.
Son aspect religieux a disparu chez nous. Quoiqu’il y aurait beaucoup à dire
L’hypnothérapie, outil de thérapie brève
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des incantations et des onomatopées de nombreux rites religieux, orientaux
par exemple, quant à l’état de transe qu’ils induisent. Que dire du chant
grégorien? Des musiques sacrées orthodoxes? De l’état de conscience particulier de certains lieux de pèlerinages? Son aspect magique pèse comme un
lourd manteau poussiéreux sur l’hypnose médicale moderne. Il reste le
gagne-pain de l’hypnotiseur de spectacle et demeure malheureusement plus
attrayant pour les médias que l’analyse plus froide, plus logique, de la
recherche physiologique ou clinique concernant l’hypnose, qui la démythifie
et démystifie rapidement. C’est son aspect thérapeutique qui nous intéresse.
Sans remonter à la nuit des temps, aux prêtres guérisseurs des Asclépias, aux
druides celtiques, etc. Souvenons nous plus près de nous de Mesmer, médecin allemand, de James Braid, médecin anglais, de Charcot, Liébeault et
Berheim, médecins français, de Freud, de Esdale, et j’en passe… Tous
médecins, ils utilisaient l’hypnose il y a un siècle dans l’art de guérir, chacun
dans sa voie. On pourrait dire qu’il y a une longue tradition d’hypnose dans
l’histoire de la médecine. Néanmoins cette affirmation heurte car, en Europe
et jusqu’il y a peu, l’hypnose était rigoureusement inconnue voire rejetée
avec tout le mépris dû au charlatanisme. Les recherches actuelles sur le chamanisme, qui se pratique toujours sous des formes diverses dans bien des
régions du globe, permettent des comparaisons intéressantes entre leurs
rituels et certains outils hypnothérapeutiques.
La révolution de l’hypnothérapie
Comment pourrait-il en être autrement? Les «états de conscience modifiés», comme on préfère les appeler aujourd’hui, ouvrent un champ de
recherche tant clinique que biologique d’une profondeur insoupçonnée:
quel lien y a-t-il entre la simple relaxation, le rêve éveillé dirigé, analytique, etc., le divan du psychanalyste, l’hypnose de scène, la sophrologie,
l’hypnose thérapeutique «ancienne» – autoritaire et symptomatique – et
l’hypnothérapie moderne? Existe t-il un état hypnotique? Et si oui, quels
sont les paramètres qui permettent de le définir?
Depuis Mesmer, Charcot et Freud, l’eau a coulé sous les ponts. Principalement aux États-Unis, sa pratique en hôpitaux et son enseignement sur
les campus ont permis son étude et sa diffusion. L’hypnose a fait l’objet
d’études cliniques qui en ont progressivement précisé la nature, les modalités d’application, les phénomènes associés et les principales indications.
Milton H. Erickson est probablement le plus connu des psychiatres
novateurs en ce domaine. Au cours de sa longue vie professionnelle, il a
développé une pratique psychothérapeutique et hypnothérapeutique de
plus en plus affinée dont se sont inspirées l’École de Palo Alto et la programmation neurolinguistique ou PNL. Sa pratique thérapeutique et ses
travaux de recherche l’ont amené à étudier la communication en hypnose,
ce qui lui donna un terrain d’échange particulièrement riche avec certains
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Outils de la thérapie brève
membres de l’École de Palo Alto. «L’hypnose sans hypnose» est une
expression maladroite: nous préférons l’appellation d’«hypnose non formelle» ou mieux d’«hypnose conversationnelle» quand il s’agit de l’utilisation thérapeutique de l’hypnose en dehors de toute déclaration formelle,
rituelle, du type «Maintenant, nous allons faire de l’hypnose. Asseyezvous confortablement, etc.» Erickson a ainsi donné aux thérapeutes un
outil très performant que ceux-ci peuvent ajouter à leur pratique, quelle
que soit leur grille de lecture préalable. D’où l’intérêt d’étudier ces techniques hypnotiques même si c’est pour ne jamais utiliser l’hypnose formellement. Paul Watzlawick n’hésite pas à dire que l’étude de l’hypnose
thérapeutique, par l’exercice d’observation qu’elle nécessite, aide grandement à mieux communiquer. Erickson est l’un des fondateurs de l’American Society for Clinical Hypnosis dont la revue fait encore autorité
aujourd’hui.
Qu’est-ce que l’hypnose?
Milton H. Erickson définissait de façon très simple les mots «conscient»
– ce dont nous avons conscience – et «inconscient» – ce dont nous n’avons
pas conscience.
L’hypnose est un état de conscience particulier qui privilégie le fonctionnement
inconscient par rapport au fonctionnement conscient.
L’état hypnotique est un phénomène banal, quotidien. C’est un état dans
lequel nous sommes des dizaines de fois par jour, sans le savoir. Par exemple,
quand «nous sommes ailleurs». À tout moment, nous sommes en proportion
variable en fonctionnement conscient et inconscient: comme entre des vases
communicants, la proportion de l’un et de l’autre évolue constamment.
Comme chacun d’entre nous, le patient connaît donc cet état bien avant
de consulter!
Les comportements hypnotiques sont involontaires: on ne parvient pas
par un effort de volonté à entrer en transe hypnotique ni à favoriser une
anesthésie ou une amnésie! Le patient est d’ailleurs surpris, étonné de
constater les changements survenus au cours de son hypnothérapie; lui qui
est tellement habitué à analyser ses problèmes, à choisir une solution, à
prendre une décision et à faire des efforts pour y parvenir…
Comme en miroir, les indications préférentielles de l’hypnothérapie
seront les plaintes sur lesquelles la volonté, la décision consciente n’ont pas
cours: émotions, désirs, plaisirs, somatisations, perceptions sensorielles,
etc. Utiliser l’état hypnotique au cours d’une thérapie, c’est utiliser les
capacités involontaires et inconscientes que le patient a, qu’il utilise à son
insu pour le meilleur et pour le pire.
L’hypnothérapie, outil de thérapie brève
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Dans bon nombre de cas – dans les douleurs chroniques, les acouphènes
ou les paresthésies par exemple –, l’hypnothérapeute ne fera donc
qu’apprendre à son patient à reconnaître l’état hypnotique, à le faciliter, le
recréer lui-même, et à l’utiliser à des fins thérapeutiques.
Aider un patient à entrer en hypnose n’est pas un don: c’est une technique qui s’apprend et s’enseigne. C’est apprendre au patient à retrouver cet
état qu’il a tant de fois vécu sans le connaître. C’est lui apprendre à
l’approfondir et à l’utiliser. C’est lui donner cet outil personnel si riche
qu’est l’auto-hypnose.
Le travail de l’hypnothérapeute
Le travail de l’hypnothérapeute consistera dès lors, pour obtenir un état
de transe hypnotique, à:
– capter, fixer l’attention du patient;
– dépotentialiser le conscient;
– activer le fonctionnement inconscient.
Ainsi comprise, la relation thérapeute – patient est une interaction entre
le conscient et l’inconscient du patient d’une part, et le conscient et
l’inconscient du thérapeute d’autre part. Chacun des deux participants
fonctionne, au cours de l’entretien, à la fois sur le mode conscient et sur le
mode inconscient dans une proportion, un rapport, le plus souvent inégal
et variable: c’est ce que j’appellerais plutôt «les vases communicants».
Le thérapeute formé à l’hypnose thérapeutique apprend à utiliser le
travail inconscient spontané de son client. Il s’agit bien d’un thérapeute
formé: il doit acquérir un savoir-faire, un savoir-être au cours d’une
formation spécifique. Il ne s’agit en rien d’un don ou d’un pouvoir, comme
le prétendent les hypnotiseurs de spectacle. Ceux-ci, pour exercer leur
métier, sélectionnent les sujets les plus réceptifs, les plus suggestibles – il
existe des tests simples pour les identifier – et sur un mode très autoritaire
et «magique», prétendent imposer leur volonté à leurs semblables. Dans
le domaine thérapeutique, de telles pratiques conduisent trop rarement à
des résultats intéressants, souvent exclusivement symptomatiques et peu
durables. De plus, la position d’infériorité, d’obéissance et de soumission
du sujet va à l’encontre même de l’objectif thérapeutique qui est d’obtenir
l’autonomie maximale du patient.
Caractéristiques de l’hypnose éricksonienne
En hypnose éricksonienne, loin d’ordonner au patient ce qu’il a à faire,
le thérapeute lui présente un ensemble non limitatif, et très ouvert, de propositions parmi ou hors desquelles le patient choisira de s’orienter. On
parle ainsi d’hypnose permissive.
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Outils de la thérapie brève
De même, plutôt que d’imposer son modèle de croyances, de ressources,
de présupposés, le thérapeute éricksonien tentera au maximum de reconnaître, d’accepter et d’utiliser les matériaux amenés sur ces plans par le
patient lui-même: d’où gain de temps, diminution des résistances – ellesmêmes utilisées! – et plus grand respect du patient. Celui-ci se sent davantage accompagné: il n’a pas à apprendre le langage du thérapeute puisqu’il
utilise le sien. C’est l’aspect utilisationnel de l’hypnose que l’on retrouve
en thérapie brève, nous l’avons vu.
La troisième caractéristique de l’hypnose éricksonienne réside dans son
indirection. Elle recourt volontiers à des suggestions dites indirectes: évocations, associations, métaphores, plutôt qu’aux suggestions directes et
autoritaires de l’hypnose classique.
La transe hypnotique: pour quoi faire?
La transe s’accompagne d’un certain nombre de phénomènes que
l’hypnothérapeute peut utiliser à des fins thérapeutiques.
RESSOURCES
Pour Milton H. Erickson, l’inconscient n’est pas seulement un réservoir
de refoulements, de traumatismes et de culpabilité. C’est un grand réservoir
de ressources partiellement inexploitées: pour lui, un changement positif est
toujours possible. Et le patient sera actif, pendant la séance d’hypnose. Sous
une apparence de passivité, il fournira un travail inconscient dont témoigneront divers indices non verbaux qui permettront au thérapeute de suivre ce
travail: larmes, sourires, transpirations, mimiques, petits mouvements, etc.
L’IDÉOMOTRICITÉ
Berheim a longuement décrit cette tendance à la concrétisation motrice
de nos idées. Notre vie de tous les jours en fourmille d’exemples. Pensez à
la salivation face à un mets tentant, aux érections suite aux désirs, etc.
Durant la transe, l’expression verbale est possible et le non-verbal
précieux. Les réponses données au cours de cette activité inconsciente
peuvent être différentes de celles qui sont fournies à l’état conscient: un
patient peut dire à l’état conscient n’avoir plus mal et dire le contraire en
état hypnotique.
Il existe d’autres moyens de s’exprimer de façon idéomotrice durant la
transe:
– le signal idéomoteur permet au patient de répondre par des mouvements
de la tête, des mains ou des doigts plutôt que par des mots: cette réponse idéomotrice inconsciente serait plus archaïque, moins manipulable consciemment;
– l’écriture automatique est un autre mode de communication idéomoteur grâce auquel le patient écrit inconsciemment durant la séance.
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LES MÉTAPHORES: LANGAGE FIGURATIF
Le rêve produit pendant notre sommeil n’est pas conscient: il émane de
notre inconscient dont c’est un langage figuratif. Cette voie est-elle à sens
unique? Non! Il est possible d’utiliser un langage figuratif pour s’adresser
à l’inconscient – puisque c’est son langage! – dans l’intention de modifier
l’image du monde, de la réalité du patient. Ces évocations sont à l’origine
de l’utilisation de métaphores, des techniques de saupoudrage et autres
modes de communication à niveaux multiples. À différents propos, ce
livre décrit de nombreuses métaphores et anecdotes thérapeutiques.
L’état hypnotique renforce l’efficacité des métaphores thérapeutiques.
En effet, si le thérapeute peut raconter des métaphores à son patient à l’état
de veille, ces récits seront vécus de façon bien plus intense en état hypnotique en raison de l’implication émotionnelle particulièrement forte
pendant la transe. Le thérapeute suivra les signes physiologiques de cette
implication. Si l’on ajoute que, bien souvent, une amnésie spontanée ou
suggérée suit ce récit, on comprend mieux que l’effet de ce travail, c’est-àdire le changement souvent rapide qui intervient dans la vie du patient,
étonne celui-ci, qui se demande alors ce qui a pu lui arriver…
LITTÉRALITÉ
Il est devenu classique de dire que l’inconscient entend littéralement;
par exemple, une personne en état de transe hypnotique à qui l’on poserait
la question: «Peux-tu me dire l’heure qu’il est?» répondra: «Oui» plutôt
que de vous dire l’heure qu’il est. Si on lui demande: «Dans quel état estu?», elle répondra par exemple «En Belgique» (État). En réalité, il
ne s’agit peut-être pas plus d’une compréhension plus littérale, mais simplement d’une compréhension à un autre niveau logique, dans un autre
sens du mot «état». On retrouve fréquemment ces changements de
niveaux logiques dans l’humour, par exemple.
Que vit une parturiente au cours de la phase d’expulsion, durant son accouchement quand la sage-femme lui crie «Arrêtez de faire l’enfant! Poussez!»
Ainsi les hypnothérapeutes ont-ils souvent l’occasion d’entendre de la bouche
de leurs patients combien une petite phrase, d’allure banale, anodine, peut
pénétrer dans leur inconscient et y faire la loi longtemps. Il suffit pour cela
que la personne reçoive cette phrase à un moment de la vie quotidienne où
elle est «ailleurs» – transe spontanée de la vie de tous les jours, imprégnation
médicamenteuse, maladie grave, KO, entrée ou sortie d’anesthésie générale,
etc. Les mécanismes de barrages conscients sont alors inopérants!
Prenons comme exemple une anxiété, apparue au cours d’une opération
sous anesthésie générale, laquelle s’est par ailleurs parfaitement déroulée.
L’hypnothérapeute apprendra peut-être, en transe, que l’anesthésiste a dit au
chirurgien: «Dans deux heures, cela sera fini», ce qui, vu l’état de conscience
modifié de la patiente, a pu être entendu par elle littéralement «Dans deux
heures, je serai morte» avec les conséquences que l’on devine! Comment
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Outils de la thérapie brève
comprendre et aider cette patiente sans repasser par un état de conscience
modifié qui permet de retrouver ce mécanisme et de le traiter? C’est l’utilité
du questionnement de l’inconscient durant la séance. Ce questionnement permet de retrouver des souvenirs auxquels le conscient n’a plus accès et qui peuvent dès lors être utilement travaillés. Au-delà des exemples classiques
largement illustrés par Freud et regroupés sous le terme «d’abréaction», un
exemple plus ponctuel et tiré de la vie de tous les jours permettra d’illustrer
différemment ce propos. Il semble que dans les moments de transe spontanée
que vous et moi vivons X fois par jour, notre état de conscience est modifié en
ce sens que notre niveau de vigilance est bas et notre inconscient ainsi plus
exposé à des suggestions, avec moins de défenses conscientes. Dans ces
moments, une phrase d’allure banale peut «s’imprimer» aisément – d’où le
terme d’imprint – et à notre insu dans notre esprit et y produire ses effets.
Exemple
Une femme de 42 ans nous consulte pour une baisse importante et inexpliquée de sa vue, qui a eu pour conséquente récente un changement de
verres de ses lunettes. En transe, elle retrouve un souvenir qui date, dit-elle,
de deux ans. Son ophtalmologue lui aurait alors dit : « Votre vue est bonne,
mais je vais quand même vous prescrire des lunettes. Et dans deux ans, il
faudra revenir pour changer vos verres ». On sait ce qu’il en est advenu…
Pour accepter de telles suggestions, les suivre jusque dans sa physiologie
oculaire et porter des lunettes alors que sa vue est bonne, cette patiente
d’un très bon niveau intellectuel – allemande, elle est fonctionnaire européenne – ne pouvait disposer, au moment des faits, de tous ses moyens de
défense conscients…
Le travail de ce souvenir et de ses conséquences engendra une amélioration
rapide de sa vue. Mais comment aurait-on pu traiter cette patiente sans
employer le même état de conscience modifiée qui avait permis au problème
de survenir?
Combien de phrases d’allure banale, dénuées de toute intention de
nuire, sont prononcées par des soignants qui n’imaginent pas un instant le
chemin que ces phrases, ces suggestions, parcourront dans l’esprit, puis
dans le corps de celui ou celle qui les a reçues.
DISSOCIATION
Dans le cas de la transe spontanée de la vie de tous les jours – cinéma,
distraction, rêverie, longs trajets en train, en métro, sur l’autoroute –, nous
gardons suffisamment de fonctionnement conscient pour que tout se passe
bien, mais l’essentiel de notre activité mentale est «ailleurs». Nous sommes dissociés. Durant la transe hypnotique, le patient est dissocié du contexte: les bruits du cabinet ou de la rue, par exemple, ne l’intéressent plus.
Le thérapeute utilisera cet état de dissociation pour travailler le souvenir
d’un traumatisme, les situations phobogènes, etc. sans que cela affecte
émotionnellement le patient en transe.
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LÉVITATION ET CATALEPSIE
Les comportements idéomoteurs sont des réponses motrices à des idées
suggérées. En hypnose thérapeutique, il est classique de développer ainsi
des lévitations ou des catalepsies du bras, par exemple. Celles-ci illustrent
l’impact physiologique du travail de l’hypnothérapeute, ratifient l’état hypnotique et permettent d’illustrer comment celui-ci peut affecter d’autres
mécanismes physiologiques tels que douleur, spasme – bronchique, digestif, urologique, gynécologique, etc. – l’immunité… On comprend mieux,
dès lors, l’intérêt de l’hypnose thérapeutique au niveau corporel, dans les
différentes spécialités de la médecine, et non pas seulement en psychiatrie.
On dit traditionnellement que la catalepsie est un phénomène caractéristique de l’état de transe. Pour Milton Erickson, la catalepsie est «une
forme de tonicité musculaire particulièrement bien adaptée». Notre tête,
par exemple, bénéficie de ce tonus particulier des muscles du cou. Ceux
qui ont subi un traumatisme cervical et éprouvent des difficultés à «tenir
leur tête» en savent quelque chose. Erickson utilisait volontiers cette catalepsie pour faciliter l’entrée en transe dans sa célèbre shake-hand induction, par exemple. C’est troublant et intrigant à la fois pour le patient
d’observer ainsi l’un de ses membres réagir de façon inattendue au niveau
du tonus musculaire.
Mémoire
Des modifications de la mémoire sont possibles en état de transe:
hypermnésie, amnésie, modification d’un souvenir traumatique – accident,
agression, abus sexuel, etc.
Dans le syndrome post-traumatique, le traumatisme causal (catastrophe,
accident, viol, torture, etc.) a provoqué une modification de l’état de
conscience instantanée telle que la scène est vécue à un niveau qui rendra
illusoire tout travail conscient ultérieur. Là où le traumatisme a été vécu à
un niveau d’impact essentiellement inconscient, la voie royale, «l’autoroute thérapeutique», utilisera aussi la modification de l’état de conscience, mais sur le chemin de la guérison cette fois!
Les survivants sains de ces traumatismes ont d’ailleurs utilisé – sciemment ou non – un mécanisme de dissociation hypnotique pour survivre le
moins mal possible à ces sévices.
Notre inconscient est le siège d’une majorité d’informations mémorisées. C’est un peu notre disque dur: il contient la plupart de nos informations, accessibles seulement par le biais d’une technique appropriée. Alors
que notre disquette (souple) contient les informations immédiatement disponibles, bien moins nombreuses.
L’hypnothérapeute peut pratiquer une régression en âge, permettant de
travailler d’anciens traumas, connus ou amnésiés. Il peut également favo-
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Outils de la thérapie brève
riser l’amnésie de la séance ou d’une partie de celle-ci: l’apprentissage
nouveau peut ainsi rester inconscient sans être limité par le conscient. Il
peut aussi utiliser les suggestions post-hypnotiques, suggestions données
pendant la transe pour s’accomplir plus tard.
PERCEPTION DU TEMPS
La durée subjective (soit celle perçue par le patient) d’une transe spontanée
ou d’une séance d’hypnothérapie peut être fort différente de sa durée réelle.
Cette distorsion du temps peut être mise à profit sur le plan thérapeutique pour diminuer la durée subjective des douleurs paroxystiques ou
intermittentes – migraines, douleurs cancéreuses – et augmenter la durée
subjective des intervalles entre les crises.
La pseudo-orientation dans le temps est une projection dans le futur où
le patient peut se voir guéri et imaginer ainsi les conséquences de ce changement sur tous les plans. La TOS a développé ce concept, nous l’avons vu.
PERCEPTIONS SENSORIELLES
La transe hypnotique peut faire apparaître, faire disparaître ou modifier
les perceptions sensorielles.
L’hallucination dite positive correspond à la définition classique de
l’hallucination: perception sans objet.
Ainsi, au cours de l’induction de l’état d’hypnose, le thérapeute
suggère-t-il des perceptions – chaleur, fraîcheur, lourdeur, légèreté, fourmillements, etc. Certaines techniques utilisées dans le traitement de maladies psychosomatiques prennent racine dans ce type de travail.
L’hallucination dite négative est, au contraire, la non-perception d’un
stimulus réel. Ses techniques seront utilisées en vue d’obtenir l’analgésie
et l’anesthésie.
Les modifications des perceptions consisteront par exemple à déplacer
une douleur, un prurit ou une sensation d’inconfort loin de son point de
départ.
Les différentes utilisations de ces phénomènes peuvent servir autant à
ratifier la transe qu’à des fins plus directement thérapeutiques.
Conclusions provisoires
Le soignant qui se forme à l’hypnose thérapeutique éricksonienne:
– s’initie à la communication hypnotique: indices minimaux du langage
non verbal, communication à niveaux multiples, métaphores, thérapie stratégique, moyens de communication spécifiques, spécificités du langage, etc. Il
apprend à communiquer comme partie prenante d’une interaction à quatre
composantes: deux conscients et deux inconscients;
L’hypnothérapie, outil de thérapie brève
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– apprend à travailler avec – et non contre – les résistances, celles-ci
n’étant qu’un matériau comme un autre apporté par le patient à l’édifice
thérapeutique;
– découvre que la confusion peut être utile en dépotentialisant le conscient,
favorisant ainsi l’activité inconsciente, pratique pour lui-même et enseigne à
ses patients l’auto-hypnose;
– reconnaît et utilise la transe spontanée de son patient en cours de
consultation. Avec un peu d’entraînement, il utilise l’hypnose conversationnelle.
Il peut donc être utile d’étudier l’hypnose thérapeutique même sans
jamais utiliser l’hypnose formelle, ritualisée.
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Outils de la thérapie brève
CE QU’IL FAUT RETENIR
Le premier entretien est essentiel.
La souffrance est notre raison d’être là. Elle est le moteur du patient.
Avec qui allons-nous travailler? A priori avec celui qui se plaint. Le client estil touriste, plaignant ou client ? Il est urgent de le savoir… Comment travailler avec un touriste? Il dit qu’il n’a pas de problème… Comment travailler
avec un plaignant? Il se dit victime des autres ou du système…
Comment définir le problème et/ou l’objectif? Comment arriver à l’objectif?
Deux jeux de rôle, le bras de fer et l’écharpe à franges, sont la base de notre
travail : élargir l’éventail des choix, en peser le pour et le contre, choisir
l’apprentissage à faire, le réaliser concrètement et progressivement.
La position de l’anthropologue, qui consiste à comprendre les moteurs du
comportement, est souvent ce qui manque le plus. Reconnaître, ne pas
s’opposer et utiliser ces moteurs, c’est l’un des secrets de l’efficacité et de la
brièveté : le style utilisationnel d’Erickson.
De nombreux problèmes chroniques sont en réalité entretenus par des
erreurs logiques : ils sont de nature paradoxale. L’intervention paradoxale les
corrige. Ceci est probablement l’une des découvertes les plus spécifiques de
l’École de Palo Alto.
Les doubles nœuds, version simplifiée du double lien, peuvent être positifs
ou négatifs. Il est important de les détecter. Ce sont des outils remarquablement efficaces et donc potentiellement dangereux.
L’éventail des sens doit s’élargir : cadrages et recadrages.
Pourquoi parler de thérapie « stratégique »? Différentes tactiques et stratégies sont décrites, ainsi que leurs indications : mettre une condition pour
accepter le patient, la position basse, le U-turn, le changement de pattern, le
reliquat non résolu, le Petit Poucet, le contrat en blanc, le sabotage bienveillant, les tâches, le paratonnerre, Clenched fist.
Une réflexion éthique est nécessaire : la provocation et la bienveillance en
sont les termes centraux.
Une grille personnelle d’intervention développe, complète et structure la
grille classique de Palo Alto en cinq points.
Erickson a érigé l’hypnose en pilier de la thérapie brève : de nombreux
outils de la TSB et de la TOS dérivent de son travail d’hypnothérapeute.
4
Thérapie orientée vers les solutions
■
La thérapie orientée vers les solutions s’inscrit dans le droit fil de la
TSB et de la thérapie éricksonienne précédemment traitées. Ce chapitre en
décrit quelques idées fortes, les outils principaux et la façon de dire, la
rhétorique, qui en découle.
Évolution au cours des cinquante dernières années
On pourrait caricaturer l’histoire de l’évolution des thérapies de la façon
suivante:
– les analyses et les «thérapies analytiques» inspirées par Freud cherchaient à comprendre pourquoi les choses sont ce qu’elles sont: il y aurait
eu dans l’enfance des difficultés qu’il importe de comprendre, la guérison
venant par surcroît. Cette démarche est orientée vers le passé et découvre
des manques: elle n’a pas de mot pour parler des ressources… C’est un
modèle normatif: étiquetage à connotation négative;
– une deuxième génération, issue de l’École de Palo Alto et du travail
de Milton Erickson, ne cherche plus à comprendre le «pourquoi – passé»
mais bien de comprendre le «comment – présent». La thérapie systémique
brève s’intéresse aux interactions qui dysfonctionnent et sont devenues des
cercles vicieux. Elle s’intéresse au présent et utilise les ressources propres
du patient. Elle traite de problèmes, d’exceptions et de solutions. La thérapie systémique classique effectue un retour vers plus d’analyse au travers
de l’analyse systémique et du génogramme;
– une troisième méthode dérive également du travail de Milton Erickson:
celui-ci, au cours de ses séances d’hypnose, «projetait» volontiers les
patients dans le futur, à un moment où le problème n’existe plus. À partir de
là, le thérapeute peut l’inviter à regarder «derrière lui» pour voir comment il
a fait pour régler son problème, quelles démarches il a réalisées pour s’en
sortir. Il n’y a plus de problème, il n’y a que des solutions. Le patient a déjà
des solutions à son problème. Elles sont les étapes que le thérapeute va lui
prescrire comme tâches successives.
Cette troisième méthode est comme «une évolution», un pas plus loin
dans le sillage de l’École de Palo Alto. Steve de Shazer et Insoo Kim Berg
du Brief Family Therapy Center de Milwaukee en sont les instigateurs.
154
Thérapie orientée vers les solutions
Bill O’Hanlon a également œuvré au développement de ce modèle. Leurs
livres ont été traduits en français (cf. bibliographie en fin d’ouvrage).
En Belgique, l’Institut Korzybski a créé «L’École de Bruges» qui, comme
le dit Luc Isebaert, est «un avatar» de la TOS. Leur modèle, particulièrement
adapté par Luc Isebaert à l’alcoologie, vise à créer un contexte de choix et une
circularité de mandats. Le maître-mot est le respect: aider l’autre en le respectant, pas en le guidant. Il emprunte ainsi la célèbre «métaphore du cheval
d’Erickson»: un cheval s’est égaré. Celui qui le trouve ignore d’où il vient. Il
le remet sur la route et le cheval le conduit à la ferme de son propriétaire. Nous
remettons les gens sur la route: eux connaissent leur chemin…
Une autre idée du changement
Milton Erickson disait: «Aussi horrible qu’ait été le passé, demain est
une autre journée». Bill O’Hanlon dit: «Il n’est jamais trop tard pour avoir
une enfance heureuse». Personne au monde – me disait un ami – n’empêchera que le reste de ma vie sera la plus belle partie de ma vie. Alors que
tant de patients tournés vers le passé nous disent: «On voit bien que vous
n’avez pas eu une enfance comme la mienne, un père comme le mien, etc.»
Le changement est inévitable: les Grecs anciens disaient déjà: «Tout
coule», ce qu’illustre le proverbe: «On ne peut se baigner deux fois dans
la même eau.» Un conte taoïste raconte qu’un pont était tombé amoureux
d’une rivière. Il le lui dit et ajoute: «J’aimerais que l’an prochain, tu sois
toujours la même.» Et la rivière lui répondit joliment: «Si je suis toujours
la même, je serai devenu un marécage…»
C’est une des dynamiques de la TOS: faire prendre conscience au
patient de ce qui a déjà changé, car tout change. La seule constante, c’est
le changement.
Le langage «orienté solutions»: réapprendre son
pouvoir
La classe des problèmes n’est pas la classe des solutions.
Le langage des problèmes n’est pas celui des solutions.
Exemple
Quand un couple consulte, il répète et répète encore, avec beaucoup d’abstractions et de généralisations, comment se déroulent leurs conflits. En quelques minutes, tous les outils de dispute ont été employés. Rester dans cette
rhétorique est inutile: elle ne les a pas aidés, sinon ils ne seraient pas là! Il
faut changer le discours du problème en une rhétorique de solutions.
Le langage «orienté solutions»: réapprendre son pouvoir
155
Le langage est important et les outils de la TOS vont se décliner en une
infinité de spécificités de langage.
La séance de thérapie n’est pas une conversation ordinaire, par:
– son cadre, qui exclut la familiarité;
– l’objectif défini par le patient et qui prime toute autre considération
chez le thérapeute;
– l’importance de ce que l’on souligne ou que l’on laisse dans l’ombre:
ce sur quoi nous portons notre attention grandit!;
– l’orientation des questions;
– le respect et l’attention focalisés sur le client;
– le pacing ou synchronisation: parler le langage verbal et non verbal
de l’autre en s’intéressant aux détails;
– l’importance de travailler dès la première consultation. Profiter des
reformulations pour recadrer: par exemple, reformuler en diminuant ce qui a
été dit et en utilisant le passé plutôt que le présent. «Je suis terriblement
anxieuse depuis plusieurs mois» peut devenir «Ainsi, vous avez été anxieuse
les mois précédents. Comment l’ancien vous se comportait-il alors?».
La TOS cherche à construire une nouvelle réalité chez le patient, plus
conforme à son objectif. Cette rhétorique particulière est un langage spécifique, proche de la rhétorique hypnotique de Milton Erickson, qui permet
d’être plus rapidement thérapeutique. Chaque outil décrit sera illustré de
son langage spécifique.
Par cette orientation du travail et du langage vers les solutions, l’idée
centrale est de tout faire pour que le patient se réapproprie son pouvoir sur
sa vie. Comme dans la fin de l’expérience de Seligman: l’expérimentateur
remet l’animal sur un sol en bois, non électrifié, et l’animal réapprend la
puissance. Il peut faire quelque chose de bon pour lui (aller sur le bois).
C’est une superbe métaphore de la thérapie…
Le patient peut reprendre confiance en ses capacités. Cet empowering
est présent dans tout le courant des thérapies brèves mais peut-être encore
plus explicitement ici, dans la recherche et l’application de compétences
du patient d’une part, dans la ratification de chaque pas en avant, aussi
minime soit-il, d’autre part.
▲
Exemple
Comment le patient a-t-il réussi à mettre fin à une rechute, plutôt que
pourquoi il a rechuté. Le « buveur », à un certain moment, arrête de boire,
l’obsessionnel arrête de vérifier. Le patient n’est donc pas si impuissant qu’il
ne le croit : on pourrait appeler cela la théorie de la « puissance apprise » (à
l’inverse de la théorie de Seligman : l’impuissance apprise).
Dans une maison de retraite, bien des personnes âgées se plaignent de
leurs divers problèmes : douleurs rhumatismales, difficultés de sommeil,
repas de piètre qualité, personnel pas gentil, etc. Arrive le jour de la fête des
mères et Louise reçoit, comme beaucoup d’autres, la visite de sa fille. Ce
jour-là se passe bien pour elle. Les soignants la félicitent mais elle leur dit :
156
▲
suite
Thérapie orientée vers les solutions
« Oui, mais c’est parce que ma fille est venue me voir ! » Attribution
externe : je n’y suis pour rien… Et l’un des soignants lui dit : « Vous en avez
fait quelque chose de bon pour vous! D’autres personnes âgées, dans cette
maison de retraite, ont aussi reçu de la visite, et même des cadeaux ou des
fleurs, et n’ont pas apprécié leur bonheur… L’une m’a même dit “On voit
bien que c’est la fête des mères, sinon ma fille ne vient jamais”… »
Dans le service de psychiatrie de liaison d’un hôpital universitaire, Caroline,
une jeune psychologue, a des difficultés à rédiger un rapport. Elle fait appel à
sa collègue Clémentine qui lui donne quelques idées utiles à terminer ce travail. Je félicite Caroline qui me dit « Oui, mais c’est parce qu’elle m’a aidée! »
Je lui rétorque – et cela l’étonne beaucoup – qu’elle a eu l’humilité de reconnaître qu’elle avait un problème et l’intelligence, ayant épuisé ses ressources
intérieures, de faire appel avec courage à ses ressources extérieures, ce qui lui
avait permis de réussir là où elle était en difficulté. Attribution externe :
l’apport de Clémentine. Attribution interne : humilité, intelligence et courage
de Caroline, sans lesquels son problème n’aurait pas été résolu…
Les compliments sont une pratique habituelle de la TOS. Ils permettent
une alliance, un terrain d’entente entre thérapeute et patient: c’est souvent
l’occasion d’un yes set, une «série de oui». Ceci reconnaît qu’il est capable: il est déjà en train de travailler!
Mais au-delà des compliments habituels, que l’on pourrait appeler
directs, il en est d’autres qui sont mieux acceptés par les patients qui ont
peu d’estime d’eux-mêmes. Les victimes d’abus sexuels, par exemple,
sont souvent peu réceptives aux compliments directs, qu’ils ne peuvent
accepter. Le compliment indirect sera, d’après Yvonne Dolan, la répétition
lors de chaque progrès (une progression sur une échelle, par exemple) de
la simple question «Comment avez-vous réussi à faire cela?» Quand la
patiente explique au thérapeute comment elle parvenue à réussir cela, elle
se fait en réalité un autocompliment, sans même s’en rendre compte.
Nous usons et abusons de cette question car elle nous apporte, de surcroît, des informations pratiques concernant cette réussite, informations
que nous pourrons utiliser ensuite (sous forme de tâches, par exemple)
pour que la patiente continue à progresser encore…
La TOS est toute entière vouée à mettre en lumière les compétences, à
souligner les plus petits changements, au rappel constant des ressources.
La position basse du thérapeute – entre autres le fait qu’il puisse apprendre
quelque chose du patient – renforce encore cette constante.
La TOS se base sur ce qui va déjà bien:
les exceptions et les compétences
Faire de plus en plus de ce qui va déjà bien, c’est:
– traquer les exceptions y compris dans leurs petits détails, en construisant
l’histoire des réussites, même modestes;
La TOS se base sur ce qui va déjà bien: les exceptions et les compétences
157
– traquer les ressources, même faibles, et les compétences, même
modestes ou dans d’autres domaines. Introduire le doute sur l’incompétence.
Si le thérapeute trouve des ressources chez le patient, le patient trouvera
des ressources chez le thérapeute…
Les exceptions
Le problème existe en alternance avec les exceptions. Il varie forcément d’intensité ou de fréquence: son évolution n’est pas strictement
linéaire. Quand c’est moins grave, ne serait-ce qu’un peu, nous parlons
d’exception.
Celle-ci est souvent méconnue par le patient parce que «c’est normal
que cela aille bien» ou parce que le patient ne s’attribue aucun rôle dans
ce changement ou parce qu’il n’y voit pas une «différence qui fait la
différence».
En traquant les exceptions, le thérapeute amène le patient à poser un
autre regard sur sa situation, à voir les choses autrement, le plus souvent à
son grand étonnement. Les faits n’ont pas changé, c’est le regard qui
change: c’est un recadrage. Ceci introduit un doute, une fissure dans le
problème monolithique: c’est diviser pour régner. D’autres possibilités
apparaissent soudain…
Ce sur quoi nous portons notre attention grandit: il en va ainsi des
solutions ici, des problèmes ailleurs…
«Vous savez comment faire pour que ça aille bien» prend ici toute sa
valeur. Nous détaillerons avec le patient tout ce qu’il met en œuvre dans
ces circonstances d’exceptions – consciemment, volontairement, logiquement – ou non pour arriver à une solution. Il sera alors facile et congruent de lui prescrire ces comportements connus aux résultats établis, le
plus souvent en étroite collaboration avec lui.
QUAND RECHERCHER LES EXCEPTIONS?
Lors de la première consultation, recevoir la souffrance est indispensable:
le patient doit être entendu. Une recherche trop hâtive de ce qui va bien pourrait lui donner le sentiment qu’il n’a pas été entendu.
Si le patient est un touriste, la question des exceptions ne se pose pas…
puisqu’il n’y a pas de problème!
Quand le patient décrit le pire des scénarios catastrophes, la question:
«Mais comment avez-vous fait pour survivre à tout cela?» est déjà
«orientée vers les solutions»!
D’une séance à l’autre, les exceptions s’ajouteront aux nouvelles réalisations décrites par le client.
158
Thérapie orientée vers les solutions
Exemple
Une patiente lors de son admission à l’hôpital psychiatrique déclare qu’elle
ne dort pas du tout, pas une minute de la nuit. La tentation est de lui répondre « médicalement » que cela n’est pas possible, que les études électrophysiologiques le démontrent, etc. Dans ce cas, le thérapeute peut lui demander
comment vont ses enfants. Quand la patiente a répondu positivement, il
peut alors lui demander : « Comment faites-vous pour vous en occuper (avec
un si mauvais sommeil? ».
TROUVER L’(ES) EXCEPTION(S)
Dans le présent:
– en demandant par exemple lors de la première séance: «Ce qui a
changé depuis qu’il a pris rendez-vous?», avant même la première séance.
Il suffit alors, comme prescription de tâche, de faire comme pour les
exceptions: prescrire de continuer!
– «Quand avez-vous été un tout petit peu mieux?»;
– autre réponse au problème: «Vous est-il arrivé de réagir parfois différemment? Comment?» «Vous est-il arrivé d’être absente (hospitalisée,
en déplacement professionnel, etc.)?»;
– façon de réagir: «Comment faites-vous pour continuer à travailler
(ou entretenir votre maison ou vous occuper encore de vos enfants) dans
l’état où vous êtes?» «À votre place, si j’avais vécu tout cela, je serais
plus mal que vous: comment faites-vous?»;
– contextes d’exceptions: «Dans quelle activité ressentez-vous un peu
plus de confiance en vous?» «Comment ça va à l’école? Au travail? Au
judo? Dans le quartier?»;
– bons moments: «Quels sont vos bons moments actuellement?»;
– circonstances d’arrêt du problème: «Comment avez-vous arrêté
cette rechute (dans les addictions)?»; «Comment s’arrêtent vos disputes?»; «Que faites-vous de différent quand le symptôme s’en va?»;
– Comment aider ou être aidé: «Comment feriez-vous pour aider un
collègue, votre enfant, ceux qui vous sont confiés, dans de telles circonstances?» «Qui vous a déjà aidé et comment?».
Dans le passé: «Comment avez-vous fait antérieurement?»:
– dans des circonstances aussi douloureuses;
– pour aider votre père;
– pour prendre une décision;
– pour vous faire aider dans les moments difficiles.
LA RHÉTORIQUE DES EXCEPTIONS
Elle utilise des présuppositions dans ses questions. Celles-ci considèrent
comme évidents:
La TOS se base sur ce qui va déjà bien: les exceptions et les compétences
159
– les moments de moindre fréquence ou de moindre intensité du problème;
– les ressources du client;
– la possibilité de changer.
Elle évoque la présence de la solution de l’état désiré, pas du problème.
Par exemple: «Je me demande avec quelle facilité, sérénité, confort, etc.
vous allez vivre cette semaine» plutôt que: «Je me demande quelle difficulté vous aurez à arrêter de fumer, avec quelle anxiété vous allez traverser cette épreuve, si vous aurez fort mal ou pas?». Cela semble évident
quand on le lit mais est très couramment bafoué dans notre langage quotidien. Chez nous, nous appelons cela des éléphants roses. Nous ne parlons
pas de formulation positive (ou négative) parce que ces adjectifs portent à
confusion: aimeriez-vous être séropositif?… Si votre enfant avait disparu,
aimeriez-vous que les recherches restent négatives?
Elle privilégie les questions ouvertes, c’est-à-dire les questions auxquelles on ne peut répondre par oui ou par non. Elles amènent à développer
une réponse, ce qui permet de réunir des informations plus nombreuses.
«Parlez-moi des moments où ça va un peu mieux» et non pas «Y a-t-il des
moments où ça va un peu mieux?». Les «y a-t-il…?» et les «Est-ce
que…?» sont donc à proscrire puisqu’ils permettent une réponse par oui
ou par non.
Si le client ne trouve pas d’exception, le thérapeute l’aide:
– en faisant des suggestions du genre «Peut-être un jour les choses se
sont-elles passées comme ceci…»;
– en posant les questions de façon minimaliste. S’il demande: «Quel
jour cela a-t-il été bien?», la réponse est souvent négative. S’il demande:
«Quel jour cela a-t-il été un tout petit peu mieux?», la réponse sera plus
souvent positive. C’est une forme de minimal change. Chez les patients
qui ne voient jamais aucune amélioration, nous utilisons volontiers la
question «Quand cela a-t-il été plus mal?» Généralement, ils répondent
très spontanément, habitués qu’ils sont de décrire tout ce qui ne va pas…
Et nous leur demandons une liste complète: «Quand encore? Quand
encore? Quand encore?… » jusqu’à épuisement du stock! Quand cette
liste est terminée, il ne reste qu’à conclure que les autres moments étaient
donc «moins pires»… C’est-à-dire meilleurs! Car s’il y a des jours où ça
va plus mal… c’est qu’il y a des jours où ça va mieux! Pour ceux qui ne
peuvent imaginer aller mieux: «Qu’est-ce qui vous permet de ne pas aller
plus mal?»;
– en attendant en silence et en proposant au patient de réfléchir: «Pensezy, j’attends.» Ou lui proposer une tâche d’observation à la fin de la séance
pour préparer la séance suivante: «Quand cela va-t-il très légèrement
mieux?»;
– face à une généralisation telle que «Aucune exception, jamais!», en
répondant simplement «Aucune? Jamais?»;
160
Thérapie orientée vers les solutions
– en faisant remarquer l’alternance du problème et des exceptions: «En
quoi est-ce différent quand il est gentil? Quand son lit est sec le matin?
Quand ce n’est pas tout à fait aussi fort?».
Quand le client a trouvé une exception, il faut:
– ajouter «Quand encore? Quand encore? Quand encore?»… jusqu’à
épuisement du stock, une fois encore;
– la détailler: «Comment avez-vous pris votre décision d’arrêter de
boire? Que s’est-il passé à ce moment de choix? Comment l’avez-vous
concrétisé?». Le thérapeute peut se référer à la liste des quatre paramètres: actions, cognitions, émotions, ressenti physique et poser ainsi des
questions du genre: «Qu’est-ce que vous faites de différent quand ça va
mieux? Comment pensez-vous différemment quand vous êtes un peu
mieux? Comment vos émotions se transforment-elles dans ces momentslà? Et votre corps, comment réagit-il différemment quand cela va mieux?»
Les questions traditionnelles de Palo Alto quant au problème seront ici utilisées concernant les exceptions et en dessineront le scénario complet:
«Qui? Fait quoi? À qui? Où? Comment? Combien de temps?»;
– valoriser son impact (c’est-à-dire faire des compliments directs et/ou
indirects) et lui en approprier le mérite par une attribution interne: «Comment faites-vous pour que “ça” (la fin de la crise, la rémission, le bon
moment, etc.) arrive?». C’est son mérite, c’est lui qui l’a fait. La question
«En quoi est-ce différent de ce que vous auriez fait auparavant?» met en
lumière le chemin parcouru.
CONSTRUIRE LES TÂCHES À PARTIR DES EXCEPTIONS
Il peut paraître difficile à l’aube d’une journée de consultation d’imaginer créer cinq, six, sept tâches pour chaque patient que nous verrons
aujourd’hui. En se basant sur les moments d’amélioration vécus par le
patient, nous pouvons trouver facilement des tâches sans épuiser notre
créativité simplement en utilisant ce qui a déjà réussi… Par exemple, si
nous demandons à un patient «dépressif» – ou «alcoolique» ou
«anxieux» quand il a été un tout petit peu mieux, sa réponse peut être
qu’effectivement, le 21 de ce mois, cela s’est mieux passé. «Qu’avez-vous
fait de différent concrètement ce jour-là?», dira le thérapeute. Le patient
peut répondre – par exemple – qu’il s’est levé une heure plus tard (ou plus
tôt), qu’il a téléphoné à sa belle-sœur, qu’il a fait des courses dans une
autre grande surface que celle qu’il fréquente d’habitude et qu’il a promené son chien sur le trottoir de gauche plutôt que sur le trottoir de droite.
Le thérapeute pourra alors lui proposer comme tâche:
– de se lever une heure plus tard (ou plus tôt);
– de téléphoner à sa belle-sœur;
– de faire ses courses dans l’autre grande surface (l’inhabituelle);
– et de promener son chien sur le trottoir de gauche.
La TOS se base sur ce qui va déjà bien: les exceptions et les compétences
161
Le patient reçoit ainsi quatre tâches, qu’il accomplira ou non. En effet, nous
lui demanderons de tenir un petit journal de ses tâches, dans lequel il notera
jour après jour les tâches faites ou non, sachant que, ce jour-là, il en fera peutêtre zéro, une, deux, trois ou quatre. Zéro y est inclus: il s’agit donc de tâches
optionnelles et non de tâches contractuelles comme celles de Palo Alto. Les
bras de fer et autres soi-disant «résistances» ne sont plus de mise…
Ces comportements concrets font partie de l’exception et font donc
partie de l’objectif. Nous posons ces questions aussi tôt que possible,
même dès la première séance. Nous comparons la différence entre les
comportements des jours habituels et des jours d’exceptions. C’est pourquoi nous prescrivons comme tâche les éléments du contexte de solution!
Ils agissent comme des ancrages
Nous pouvons impliquer le patient dans la construction de tâches: «Comment pourriez-vous le refaire? Le faire plus souvent? Le faire encore autrement? De quoi auriez-vous besoin pour y penser plus souvent? Comment
allez-vous faire pour que cela continue? Pour que ça aille encore mieux?»
Si le patient n’aime pas le mot «tâche», nous pouvons parler de test,
d’exercice, de mise en pratique, etc.
Les ressources et les compétences
Imaginons qu’un patient qui nous est adressé soit décrit comme:
– «paresseux, ambivalent, déprimé, démotivé, confus, dépendant des
autres, obsessionnel, indiscipliné, se présentant toujours comme une
victime»;
– ou plutôt comme «brillant professionnellement, en bonne santé,
travailleur, motivé, endurant, créatif pour résoudre ses problèmes, lucide,
passionné, tenace, sociable, plein d’humour, épicurien», alors qu’il s’agit
du même patient! Quel effet aura l’une ou l’autre annonce sur nous à
l’aube de sa thérapie? Comment (nous) présentons-nous les patients?
Nous nous construisons en quelques minutes l’image du patient… Quelle
image nous aidera au mieux à améliorer certaines choses dans sa vie? Que
dire de l’impact de cette image sur lui et sur les autres? Toujours cette
fameuse tendance à la réalisation automatique des prédictions.
Dans ce que nous avons décrit de l’utilisation des ressources chez Erickson,
du transfert des compétences (clenched fist, entre autres) se trouvait déjà développée cette idée: une compétence dans un domaine, une excellence dans un
contexte totalement différent peuvent avoir une utilité concrète – ou métaphorique – pour aider le patient à atteindre son objectif dans un autre domaine. Si
la compétence se situe dans un passé révolu (quand le patient était jeune, par
exemple), ici aussi c’est l’expertise transférable qui nous intéresse.
C’est valorisant pour lui et cela nous donne envie de travailler avec lui.
Voir le patient comme un «alcoolique», une «borderline», une «coupeuse
162
Thérapie orientée vers les solutions
de têtes» – et seulement cela – c’est oublier tout ce qu’il est et tout ce dont
il est capable par ailleurs. Il a mille et une compétences et une difficulté.
Il devient partenaire de la thérapie, de façon plus égalitaire. «Il y a deux
thérapeutes ici et le principal, c’est vous!» L’expert de la thérapie, c’est
lui.
EN PREMIER LIEU: PRÉCISER UN OBJECTIF CONCRET
La classe des objectifs est différente de la classe des problèmes. Le
dialogue patient – thérapeute est très différent quand il construit une réalité
sur le problème ou sur les objectifs.
Une différence importante avec la TSB se situe ici: Palo Alto insistait
sur l’absolue nécessité de bien définir le problème: on peut passer 95% de
son temps à définir le problème car, s’il est bien défini, la solution va de
soi. Après avoir défini le problème, il faut ouvrir un éventail de solutions
le plus large possible, éventail dans lequel le patient va faire son choix,
estimant le coût et le bénéfice de chaque «frange» possible. L’apprentissage fait amènera à l’objectif.
En TOS, puisque le thérapeute s’oriente moins sur le problème, il le
définit moins rigoureusement et choisit d’emblée un objectif: la méthodologie est donc un peu différente.
Si le patient dit que son objectif est «de mieux se comprendre en couple»,
le thérapeute répondra: «Qu’est-ce que ça vous amènera de mieux?
Qu’attendez-vous de nos rencontres?».
S’il amène d’emblée une «solution»: «Il faut que vous placiez ma
fille» ou «J’ai envie de la tuer!», il est clair qu’il s’agit d’un moyen et non
d’un objectif. La question sera: «Qu’est-ce que cela vous apportera? Que
souhaitez-vous y gagner?»: c’est l’objectif vers lequel tend cette
personne. Distinguons bien l’objectif et les moyens: ici comme ailleurs,
nous pouvons être d’accord sur l’objectif, pas forcément sur les moyens…
Le thérapeute examinera alors tous les moyens qu’il y a pour arriver à cet
objectif. Il peut y en avoir beaucoup d’autres (élargir l’éventail des choix) et
peut-être de moins coûteux (rapport coût/bénéfice de chaque frange).
L’objectif s’inscrira dans une vision plus large de rêve, d’aspiration, de
désir, puisqu’il s’agit de permettre un imaginaire, puissant moteur de
mobilisation. On parle d’orientation vers la solution: elle crée clairement
une réalité impliquant le changement.
Un adolescent fréquente de moins en moins l’école. Son plaisir c’est
d’écouter de la musique rock. Les questions l’amènent à imaginer d’apprendre à jouer de la guitare, ce qui nécessitera telles démarches successives.
Celles-ci seront des métaphores utiles de l’apprentissage à l’école.
Les critères de l’objectif ont été étudiés précédemment. «Arrêter de
boire» n’est pas un bon objectif, parce que c’est une formulation négative;
nous préfèrerons «à jeun, être bien, avoir du plaisir, être détendu, être bien
La TOS se base sur ce qui va déjà bien: les exceptions et les compétences
163
en société, être serein». «Arrêter de crier sur mon enfant» deviendra
«Qu’allez-vous faire au lieu de crier quand il sera turbulent?».
La conversation sur les objectifs oriente le patient dans la direction de la
solution; la question du miracle décrite plus loin conduira à plus de spécificité.
Quelques phrases clés: «À quoi verrez-vous que le problème est
résolu?» (À quoi amène une réponse concrète. L’utilisation du temps présent plonge la personne dans l’expérience déjà réussie.) «Les choses ont
évolué favorablement, qu’est-ce qui vous fait dire que vous êtes satisfait?»; «Quel changement rendrait votre vie satisfaisante?»; «Qu’y aurat-il alors dans votre vie qui n’y est pas présent maintenant?»; «Comment
les choses seront elles différentes?»; «À quoi les autres verront-ils que
vous êtes satisfait (de meilleure humeur, plus calme, etc.)? Décrivez-moi
une journée à ce moment là.»
S’il y a plusieurs objectifs, la question du «trou dans la coque» précédemment décrite pourra être adaptée: «Quel problème, une fois résolu, rapportera
le plus?» deviendra «Quel objectif, une fois atteint, rapportera le plus?»
Dans le nécessaire cheminement vers l’objectif, les étapes de la progression pourront être imaginées (c’est-à-dire mises en images!): «Quel petit
signe, même minime, vous indiquera que vous êtes dans la bonne direction? À quoi le verrez-vous? À quoi le verrons les autres (conjoint,
enfants, etc.)?»
TRAQUER LES COMPÉTENCES
Milton Erickson et avec lui ses successeurs chercheront tous les faits,
dans tous les domaines que patient et thérapeute appelleront ressources,
compétences, habiletés (acquises) pour voir comment elles pourront être
utiles à atteindre l’objectif.
Une institutrice maternelle mettait difficilement les limites à son mari de
plus en plus violent. Questionnée sur ce qu’elle faisait en classe pour faire
respecter chacun par chacun, les choses devinrent vite limpides… Bill
O’Hanlon décrit comment une femme qui dressait les chevaux sauvages
trouva dans cette compétence quelques idées utiles à son bonheur conjugal…
Les domaines les plus variés seront explorés: passion, petites qualités
reconnues. «À propos de quoi vous demande-t-on votre avis: succès, loisirs, expériences peu communes, compétences intellectuelles, manuelles,
humaines, sociales, etc.»
Il s’agira encore une fois de compétences concrètes et non de mots-valises.
Le thérapeute en récoltera une liste afin de pouvoir y puiser les plus
appropriées. Pour chacune, il dissèquera:
– les gestes accomplis;
– les tactiques et stratégies;
– comment il a appris;
– son style: proactif, réactif, passif, ses particularités;
164
–
–
–
–
Thérapie orientée vers les solutions
comment il se protège des risques;
ce qu’il fait quand il perd, quand il gagne;
persiste-t-il quand ça ne marche pas;
ses relations avec les autres acteurs de terrain, etc.
UTILISER LA COMPÉTENCE TRANSFÉRABLE POUR ATTEINDRE L’OBJECTIF
Si le lien est trop évident d’emblée dans le questionnement entre la compétence explorée et la solution, la résistance est prévisible. Tact, délicatesse,
étonnement amèneront par questionnement le patient à faire des liens: «Tiens
mais, dans le fond, y aurait-il quelques idées utiles à retenir pour vous? Y
aurait-il quelque chose de transposable?» Ou «Qu’est-ce qui est transposable
de ce domaine dans l’autre?» Le regard du patient alors s’allume… Le laisser
travailler, ne pas le faire à sa place. Le client décrit alors ses futurs outils et le
thérapeute se contente de dire: «Ah oui, bonne idée!».
Les échelles
La façon la plus commode de découvrir
quelle porte on doit ouvrir pour parvenir à une solution
est d’obtenir que le client décrive
ce qu’il fera d’autre ou ce qui se passera
d’autre une fois que le problème sera résolu,
créant ainsi l’espoir et l’attente d’un changement bénéfique.
de SHAZER
Bien connues d’autres écoles de thérapie, l’usage des échelles a été amplifié par Steve de Shazer. Il y voit non seulement un outil de diagnostic mais
surtout un moyen de mettre en évidence les petites différences, chaque fois
que le patient monte d’un point vers son objectif. Elles permettent de sortir
de la logique binaire du tout ou rien. Elle contiennent implicitement l’idée
de progression possible. Mais la particularité des échelles TOS, comme nous
les appelons, c’est qu’elles vont servir à définir pour chaque point (ou demipoint) à quoi la personne voit qu’elle y est et pour le point (ou demi-point)
suivant à quoi elle verra qu’elle y est arrivé. Et comment il s’y est pris, ce
qui lui a été utile ou nécessaire (ressources internes et externes), etc.
Exemple
Vous estimez être à 3/10 sur votre échelle de sérénité. À quoi le voyez-vous?
Vous aimeriez passer à 4/10. À quoi verrez-vous que vous y êtes arrivé?
Qu’est-ce qui sera différent? Et quelle différence cela fera-t-il pour vous
d’être arrivé là?
Les échelles
165
Caractéristiques
Elles sont étalonnées de 1 à 10 ou de 0 à 10.
Le 10 n’est pas le maximum du symptôme (comme dans une échelle de
la douleur, de la colère, etc.) mais le maximum de bien-être!
L’important n’est pas le chiffre lui-même mais la différence qu’il y a
entre point et un autre: elle sert d’indice positif. Cela génère de l’espoir.
Pour les personnes du réseau des soignants, cela fixe les idées: dire au
médecin traitant qu’on est passé de trois à six sur telle échelle lui permet
de se faire une idée plus quantitative d’une progression. Idem dans le
réseau social.
Dans le suicide par exemple, «un» sera «Tu as besoin que quelqu’un
t’aide à te protéger de toi-même» et «dix» sera «Un état satisfaisant»: il
y a des solutions des deux côtés de l’échelle.
En pratique
Le patient nous donne un premier chiffre, par exemple 3: «Qu’est-ce
qui fait que vous êtes déjà à 3?».
On interroge:
– sur les comportements observables: «Qu’est-ce que vous faites de
différent à trois que vous ne faisiez pas avant? À quoi votre entourage
voit-il que vous êtes à trois?»;
– sur le monologue intérieur: «Que vous dites-vous à ce moment?»;
– sur les moyens: «Qu’avez-vous fait pour arriver à quatre? De quoi
avez-vous eu besoin?»;
– sur le point de plus: «Supposons que vous ayez progressé d’un point
la fois prochaine: à quoi le verra-t-on? Que faudrait-il pour cela?»
«Quand vous aurez un demi-point de plus, faites-le moi savoir» et non pas
«Si vous gagnez un demi-point.» (présupposition).
S’il y a eu des hauts et des bas entre deux séances, on examine:
– la moyenne pour commencer;
– puis les hauts («Une heure à sept! Comment avez-vous fait?»);
– mais aussi les bas. Ceux-ci sont une occasion pour le patient
d’apprendre de ses erreurs, de ses reculs en s’attribuant la part qui lui
revient. Délicieuse question : «Qu’avez-vous oublié de faire?».
Les échelles doivent être utilisées:
– sur les items importants. Par exemple: «Sur une échelle de 1 à 10, si
un représente le moment où vous avez pris votre décision d’arrêter de
boire et le moment où vous prendrez la décision de ne plus venir me voir,
où en êtes-vous actuellement?»;
166
Thérapie orientée vers les solutions
– et sur des paramètres du travail: évaluer par exemple le degré de
motivation, d’espoir, de solidité des progrès.
Petit pas
L’échelle résume la TOS : elle fait penser aux exceptions, aux solutions, aux
petits pas : le succès est fait de mini objectifs atteints successivement.
1
3
4
solution exception succès
5
7
10
miracle = objectif
La question du miracle
Comment trouver un objectif plutôt qu’un problème
Basée sur la technique de Milton Erickson appelée «Projection dans le
futur», elle permet de voir le projet d’avenir construit, l’objectif du patient
atteint. Elle permet d’orienter rapidement la conversation vers l’état désiré
et d’imaginer un futur indépendant du problème.
Il existe diverses manières de la présenter. Nous aimons celle-ci.
Imaginez – on rêve ! – que la nuit prochaine, pendant votre sommeil, un
miracle ait lieu et que votre problème soit résolu ou que vous puissiez « faire
avec ». Comme vous dormiez, vous ne savez pas qu’il s’agit d’un miracle. À
quoi vous apercevrez-vous que le miracle a eu lieu? À quoi saurez-vous que
votre problème est résolu (ou que vous pouvez « faire avec »)? Qu’est-ce qui
est différent pour vous? Comment vos proches vont-ils s’en rendre compte?
Comment votre conjoint, votre enfant, votre chien s’en apercevront-t-ils?
Encore une fois, cette façon de dire utilise les présuppositions (quand plutôt que si) et la présence de la solution plutôt que l’absence du problème.
La question du miracle permet de décrire l’objectif. Celui-ci est perçu
comme demandant un dur travail. Cette notion apparemment paradoxale
permet de déculpabiliser les échecs passés (c’était dur) et de ne pas tomber
dans le simplisme du «Il n’y a qu’à» pour le présent et le futur.
La question du miracle peut paraître un peu «bizarre» à certains
patients, dans ce cas, deux précautions permettent d’adoucir cet écueil:
– utiliser un yes set, expression habituellement traduite en français par
«séquence d’acceptations». Il s’agit d’utiliser successivement des truismes,
des évidences concernant la situation précise dans laquelle nous sommes,
affirmations auxquelles le patient ne peut qu’adhérer. Le plus souvent son
non-verbal l’illustre. Cette séquence est suivie d’une suggestion qui est
beaucoup plus facilement acceptée, d’où le nom de «séquence d’acceptations»… Ici ce sera «Imaginez que ce soir vous rentrez chez vous (oui),
La question du miracle
167
vous retrouvez votre famille (oui) et aspirez à vous détendre (oui): vous
passez la soirée comme d’habitude (oui) puis vous allez dormir (oui).
Imaginez que pendant votre sommeil, un miracle se produise, etc.»;
– dire à l’avance l’objection que notre interlocuteur pourrait nous
soumettre: «Je vais vous faire une proposition tout à fait bizarre», «Vous
allez dire que je suis dingue», «Ce que je vais vous dire ne tient absolument pas la route», «Vous allez être fâché».
En pratique
Si le patient répond par une formulation négative – «Je ne serai plus
triste ou anxieux» – lui demander ce qu’il y aura à la place de la tristesse
ou de l’anxiété – sérénité et gaieté par exemple. il est important que ces
mots soient les siens car nous pourrons ainsi utiliser ses propres mots, lesquels correspondent à sa façon de vivre les choses.
Quand le patient amène une émotion, lui demander quelle action il commencera alors: «Vous êtes plus gai: qu’est-ce que vous faites?» Je refais
du sport, du jardinage, je lis, etc.
Quand le patient apporte une action, lui demander quelle émotion est
présente. Bref, explorer pour chaque réponse les quatre items: physique,
émotion, comportement, pensée.
Rechercher toutes les réponses possibles: «Et quoi encore? Et quoi
encore? Et quoi encore?»
Utiliser tous les canaux sensoriels pour construire l’image complète de
cet «état désiré»: ce que l’on peut voir, entendre, ressentir physiquement
et sur le plan olfactif (visuel, auditif, kinesthésique et olfactif). C’est permettre au patient de l’imaginer, de le mettre en image, c’est-à-dire d’y être
déjà, d’être dans une transe positive.
Quand le patient dit «Je ne sais pas», le thérapeute peut répondre: «Et
si vous saviez, ce serait quoi? Laissez le temps à une petite idée de venir».
Et le thérapeute reste alors silencieux une longue minute puis ajoute «Prenez votre temps, je vous attends» en entamant sa deuxième minute de
silence… Neuf fois sur dix, cette façon de faire du thérapeute permet au
patient de trouver une réponse. Sinon, le thérapeute propose alors des possibilités et demande l’avis du patient.
Si le patient propose un objectif où c’est l’autre qui change… Accepter
ceci comme un premier pas et aller plus loin: «Quand votre mari a fait
cela, qu’est-ce que vous faites? Qu’est-ce que cela changerait dans votre
vie? Qu’est-ce qui montrera à votre mari qu’il y a un miracle pour vous
aussi? Que pourriez-vous faire pour l’amener à changer comme cela?».
Lui demander alors s’il y a déjà des parties de l’état souhaité qui existent: souvent la réponse est oui. Combien sur une échelle? Détailler alors
et construire sur cette base.
168
Thérapie orientée vers les solutions
Quand le patient imagine un miracle impossible (sortir de prison avant
deux ans, que mon fils décédé soit à nouveau là), le thérapeute peut dire:
«Les miracles ne sont plus ce qu’ils étaient… Si ce n’était pas cela, ce
serait quoi? Ou quoi encore? Ou quoi encore?». Ou «Vous avez toujours
votre leucémie (votre amputation, etc.) mais ce miracle change quelque
chose d’important dans votre vie: ce serait quoi?».
Il existe une autre façon de faire préciser l’objectif ou état souhaité:
«S’il y avait une autre solution, ce serait quoi?».
Quand la personne «alcoolique» a une difficulté à faire le choix de rester dans son couple ou pas, proposer comme tâche «Décrivez – de façon
réaliste et non idéalisée – un jour de votre vie un an après que vous ayez
choisi. Veuillez tout prendre en compte: Qui gagne l’argent? Les enfants
sont avec qui? Quels sont vos rapports avec votre famille, vos amis, sa
famille? Quarante-huit heures plus tard, écrivez une deuxième lettre avec
le même type de contenu au cas où vous auriez fait l’autre choix». Cette
façon de faire décrit non seulement le choix mais ses conséquences.
Réalisme: imaginer comment les difficultés seront gérées une fois le
miracle accompli. «Quand le miracle est accompli et que, le lendemain,
votre fille fugue (votre mari boit, votre fils crie), qu’allez-vous faire,
dire, etc.?»
Construire les tâches à partir de la question du miracle
De Shazer écrit: «Au fur et à mesure que nous continuons à étudier
comment les solutions se développent, nous en venons à la conclusion
qu’il y a plus de ressemblances entre le traitement des phobies et le traiteExemple : utiliser les éléments du contexte de solution
Un patient qui souffre d’attaques de panique et qui décrit, en réponse à la
question miracle, cinq éléments qui lui montreraient que le miracle s’est
produit :
1. il reprend la natation, qui était son sport favori;
2. il reprend ses parties de jeu de cartes le lundi soir au club;
3. il recommence à cuisiner et invite sa famille et ses amis;
4. il s’achète une nouvelle voiture;
5. il va au cinéma et au restaurant seul au moins deux fois par mois.
Il croyait qu’il fallait d’abord que ses attaques de panique soient guéries
pour qu’il puisse accomplir ces activités (de 1 à 5). Parfois, avec une description aussi concrète du miracle accompli, le client et le thérapeute peuvent
imaginer les tâches qui pourraient favoriser ces activités (de 1 à 5) sans se
préoccuper de l’élimination préalable des attaques de panique.
Les tâches
169
ment des énurésies et le traitement des conflits conjugaux qu’il n’y a de
différences. Et je ne suis pas sûr que ces différences fassent la moindre différence! (…) Mais c’est la seule conclusion à laquelle mon équipe et moi
sommes parvenus et qui concorde avec notre expérience.»
Les tâches
– Les tâches seront petites: il est trop facile d’échouer en voulant trop.
Le plus souvent, une seule tâche ne permet pas d’arriver à l’objectif. Au
thérapeute d’annoncer que tout ceci est un processus avec comme dans la
procession d’Echternach, des reculs occasionnels.
– Dès l’appel téléphonique, avant la première séance, une tâche d’observation peut être suggérée: «En m’appelant aujourd’hui, vous voulez
qu’un changement survienne. Observez les petits changements qui vont
déjà se produire.»
– La tâche de la première séance est appliquée de façon quasi systématique quelle que soit la plainte présentée. Le thérapeute demande au patient:
«Ce qu’il veut absolument continuer dans sa vie». Ou «Qu’est-ce qui s’est
passé de bon aujourd’hui que vous souhaitiez continuer?». La tâche pourrait
être de penser chaque soir cinq minutes à comment faire pour continuer.
– Une tâche d’observation sera donnée au touriste: le thérapeute ne
pousse pas le patient vers un changement puisque le patient ne voit pas où
il va! Pousser serait faire pire que mieux. La feuille d’observation est à
remplir chaque fois où il boit, par exemple:
– jour et heure;
– quantité: s’intéresser à quand il a moins bu;
– contexte: où, avec qui?;
– circonstances – émotions, ressentis physiques, comportements et
pensées – qui donnent envie de boire et leur intensité en échelles;
– mode d’arrêt, de reprise de contrôle;
– ses commentaires.
Un fumeur auquel on demande – comme tâche – d’écrire lors de chaque
consommation la raison qu’il a de consommer et ce qui arriverait s’il ne
consommait pas lui permet de réfléchir à chaque fois au pourquoi de son
geste.
Quand le patient revient avec sa feuille d’observation, chercher dans le
détail de chaque journée la petite amélioration même bien cachée…
Un peu plus tard, une autre tâche sera une feuille d’observation de
quand il n’a pas bu alors qu’il avait envie de boire:
– tâche la plus classique: faire plus de l’exception;
– observer la différence entre les moments d’exception et les autres;
– observer les nouveaux (futurs) moments d’exceptions;
170
Thérapie orientée vers les solutions
– quand les exceptions sont attribuées au hasard ou à l’autre: attribution
externe. Lui faire prédire une bonne ou mauvaise journée. Le lendemain
vérifier la qualité de la prédiction. En expliquer les divergences. C’est un
véritable double lien: soit le patient trouve des raisons et il sort de sa logique
précédente, soit ses prédictions sont justes et il a plus de contrôle qu’il ne le
pense!
– faire réaliser une partie du miracle, une étape du chemin. Comme, en
TSB, on fait réaliser une partie de l’apprentissage:
- faire semblant, procédé utilisé en hypnose, est une très bonne façon
de vivre la situation: on peut alors étudier la différence que cela fait,
- monter d’un (demi) point sur l’échelle,
- pile ou face: pile, j’agis comme si le miracle s’était produit, face
non. J’étudie la différence. C’est une variante d’une tâche classique
de Palo Alto, le Petit Poucet par exemple,
- dans un conflit, annoncer que chacun fera x choses positives pour
l’autre «en secret»: à chacun de les repérer,
- transfert de compétences.
CE QU’IL FAUT RETENIR
Dans la continuité du travail d’Erickson et de l’École de Palo Alto, la TOS de
Steve de Shazer met davantage l’accent sur ce qui va déjà bien, sur les exceptions et les ressources que sur le problème. Elle utilise les échelles pour
décrire concrètement tout ce qui en caractérise chaque échelon et chaque
différence qui fait une différence. Son éthique accentue le libre choix du
patient.
Quelques idées-forces :
– Tout change tout le temps dans et autour de vous.
– Le langage des solutions n’est pas celui des problèmes.
– Traquer les exceptions et les compétences.
– Utiliser des échelles et des feuilles d’observations pour mesurer les progrès,
même tout petits.
– Que voulez-vous absolument continuer dans votre vie?
– Complimenter.
– Comment avez-vous réussi à faire cela? (arrêter un symptôme, une crise,
etc.). Compliment indirect et description des moyens efficaces.
– La question du miracle : permet de définir l’objectif.
– Utiliser les éléments du contexte de solution à partir des exceptions ou à partir
de la question du miracle.
5
Script – L’Intervention Paradoxale
Progressive
Quoi?
Il s’agit de la retranscription d’un entretien entre le thérapeute et un
homme d’une quarantaine d’années. Sur le plan «normatif» de la psychopathologie, le patient n’a pas de pathologie majeure. Il consulte pour
«améliorer la communication familiale»: il reproche à Isabelle, son
épouse, les critiques qu’elle formule à son égard ainsi qu’à l’égard de leur
fils aîné François.
Pourquoi?
Cet entretien a été choisi pour plusieurs raisons:
1. La situation de départ est tout à fait inhabituelle. Ce patient consulte
depuis un an et demi, à raison d’une séance tous les quinze jours: je n’ai
accepté cette régularité que deux fois en 20 ans… Je ne compte pas 20
patients qui ont plus de 30 séances de thérapie, toujours en vingt ans. De
plus, son problème n’est pas «grave». Bel exemple de thérapie brève!
Mais je crois qu’il est important pour un formateur de montrer ses erreurs:
voilà la première! Voir aussi comment les corriger.
2. Pendant l’entretien j’explique à plusieurs reprises ce que je fais:
généralement je suis très discret à ce sujet, même quand le patient le
demande. En effet, toute explication rationnelle que je pourrais donner
peut être contestée par le patient, être à l’origine d’un bras de fer. Risque
inutile: celui qui n’affirme rien ne risque pas d’être contredit. C’est la
position basse, de non-savoir, de non-pouvoir.
3. Le patient, qui n’a quasi jamais effectué ses tâches et n’a donc pas
progressé, tourne en rond avec le thérapeute, lequel accepte ce jeu… Ils
sont complémentaires comme la clé et la serrure: ce n’est pas plus «la
faute» du patient que celle du thérapeute. Ils sont partenaires d’un cercle
vicieux: si un seul d’entre eux change, le jeu s’arrête. C’est lors de cet
entretien-ci que ce virage a été opéré.
172
Script – L’Intervention Paradoxale Progressive
4. Le thérapeute se rend compte qu’il cherche à aider au changement un
patient qui dit vouloir changer mais ne le fait pas. Le thérapeute commence alors une intervention paradoxale progressive. Au lieu de continuer à dire: «Si, il y a moyen de changer, faites ceci, faites cela» – ce à
quoi le patient répond invariablement «Oui, mais…»1 sans se mobiliser –
le thérapeute reconnaît la souffrance, l’accepte et plaint cette malheureuse
victime paralysée, incapable de faire quoi que ce soit pour aller mieux:
étant victime des autres, elle ne peut rien y faire elle-même. Elle aura
désormais un rôle passif… Cette volte-face s’accompagne d’excuses du
thérapeute: position basse bien justifiée par sa surdité et sa maladresse
préalable.
5. Reprenant mot à mot les termes qu’utilise le patient pour décrire sa
situation, le thérapeute commence son intervention paradoxale: dans cet
entretien, il exagère progressivement ce que dit le patient et constate à son
grand étonnement que le patient est d’accord avec lui! 2
Exemple
– Thérapeute: C’est comme cela que vous la voyez en tout cas.
– Patient: C’est comme ça que je la vois.
– Thérapeute: Vous êtes un malheureux, victime d’une méchante…
Autre exemple
– Thérapeute: Je vous propose cinq séances de doléances pour vous plaindre,
pour que vous vous plaigniez et que je vous plaigne… Un petit contrat de cinq
séances, où l’on s’interdit tout changement (11)2, où l’on constate et où l’on
pleure le statut de coquille de noix… Mais sans changer! Un peu de réconfort,
ça devrait vous faire du bien, dans l’état «malheureux» où vous êtes…
– Patient: Le réconfort, c’est ce qu’Isabelle allait chercher chez Madame K.…
Notez que j’avais pensé à ça il y a quelques jours… Je me disais: «Je vais chez
le Docteur Doutrelugne, j’ai envie qu’il me plaigne…» (24)
Ce patient accepte et approuve ce que le thérapeute lui dit là où beaucoup
se révolteraient: c’est qu’il est dans son paradoxe, que le thérapeute tente
de le rattraper mais est un apprenti, un débutant en cette matière! Matière
dans laquelle le patient est un expert! Ceci pourrait aider ceux qui commencent à réaliser des interventions paradoxales à oser - avec les ceintures de
sécurité décrites par ailleurs - faire ce type d’intervention.
1. Titre du superbe film d’Yves Lavandier sur la thérapie brève, avec Gérard Jugnot et
Émilie Dequesne, disponible en vidéo et DVD.
2. Référence au commentaire du script.
Script – L’Intervention Paradoxale Progressive
173
FIG. 5.1. – L’intervention paradoxale progressive.
6. La progressivité est une des trois ceintures de sécurité de l’intervention paradoxale (fig. 5.1). Le thérapeute construit, une marche à la fois,
une intervention paradoxale progressive. Cette séance l’illustre bien.
7. L’utilisation est aussi largement illustrée:
– utilisation de sa plainte: c’est Kaliméro? Nous allons plaindre celui
qui se plaint!
– utilisation de son fort sentiment religieux: ce patient m’avait annoncé
dès la première séance sa foi chrétienne profonde et m’avait demandé de
respecter sa croyance, par exemple en n’évoquant pas le divorce. Je parle
donc des «liens indissolubles du mariage», de «gagner son paradis sur la
terre», de «l’éternité», de la «résignation», etc.
174
Script – L’Intervention Paradoxale Progressive
– Patient: Vous m’avez demandé de faire quelque
chose. De dire à Isabelle «C’est fou comme les choses changent», de lui donner des exemples (1) de ce
qui a changé. Et bien je n’y suis pas arrivé!… Je l’ai
fait une fois… J’y ai pensé tous les jours… Ça ne
s’est pas présenté… Je ne me voyais pas le dire… Je
ne voyais pas ce qui pouvait changer, j’avais beau
me creuser la tête… Pourtant c’était beaucoup plus
simple ce que vous m’aviez demandé auparavant:
de faire la larve, de m’humilier… (2)
– Thérapeute: oui, effectivement, c’était plus simple…
– Patient: Je dirais que c’était moins chargé émotionnellement. Ici cela a l’aspect de… je ne sais pas, ça
n’a pas été. Et vraiment ça m’étonne que ça n’ait pas
été… peu-être parce que je suis convaincu que rien
n’a changé… que les choses ne changent pas. Je l’ai
fait une fois: c’était à propos de mon collègue… Et
peut-être aussi parce qu’il y avait une manipulation
extérieure… que je ne me permets pas. Comme si je
ne me le permettais pas… Par ailleurs elle est allée
voir notre médecin de famille. Comme elle n’allait
pas bien, il lui a proposé du Prozac, il lui en a prescrit. J’ai insisté. Je lui ai dit «Je vais aller avec toi à
cette séance. Je voudrais qu’il connaisse mon point
de vue». J’ai dit au médecin ce que je pensais: que
le Prozac c’était une béquille… Et je lui ai dit aussi
que le traitement qu’elle avait fait chez Madame K.,
une psychologue rogérienne (3), je lui ai dit que ça
l’avait consolée… mais que ça ne l’avait pas aidée à
changer. Il était relativement d’accord et il a proposé, à ce moment-là, d’aller chez un «orienteur»:
c’est quelqu’un qui a été voir une série de psychologues pour savoir ce qu’ils font. Il dispatche les gens
en fonction de ce qu’il pense qu’ils peuvent faire.
(…)
– Patient: Mais je me rends compte qu’Isabelle ne
cherche pas vraiment à changer. Elle a trouvé une
certaine sécurité, elle n’a rien fait jusqu’à présent de
cette adresse, de ce numéro de téléphone… Moi on
m’aurait donné ça, j’aurais directement téléphoné…
(4) (…)
– Thérapeute: Mais de quel droit attendez-vous
qu’elle change? Vous avez une attente sur quelqu’un
d’autre…
– Patient: Oui, je me rends compte que j’ai une
attente sur elle. C’est peut-être mon incapacité à supporter ce que j’appellerai son… «négativisme».
(1) J’avais demandé au patient
de donner des exemples tels
que «les hirondelles sont de
retour», «le chien mue, il
reprend son poil d’été», «le
voisin a changé de voiture»,
etc. Autant de changements de
la vie de tous les jours qui
illustrent le fait que la seule
chose qui soit constante, c’est
le changement.
(2) J’avais proposé au patient
d’apprendre la position basse
pour répondre aux critiques de
son épouse.
(3) Qui travaille suivant la
méthode de Carl Rogers.
(4) Il y a un an et demi que la
thérapie de ce patient
n’avance pas…
Script – L’Intervention Paradoxale Progressive
Script – L’Intervention Paradoxale Progressive
– Thérapeute: Qu’est-ce qu’on fait avec une négativiste? Qu’est-ce qu’on peut changer soi-même
quand on est en rapport avec une négativiste? Soimême, j’ai dit…
– Patient: Soi-même… on peut se changer soimême…
– Thérapeute: Oui, mais qu’est-ce qu’on peut changer
soi-même face à une négativiste? Est-ce que quand
on a dit deux cent cinquante fois «Mais, non les choses sont belles… ne dis pas qu’elles ne sont pas belles», «Mais non, les choses vont bien… ne dis pas
que les choses ne vont pas bien…»… Est-ce qu’on
va le faire deux cent cinquante et une fois, deux cent
cinquante-deux fois ou est-ce qu’on va changer?
Si vous me dites «Moi, je préfère rester avec ce que
je fais, ce que j’ai toujours fait, je continue à parler
ma langue maternelle, je ne change pas»… vous
n’allez pas reprocher à l’autre de ne pas changer!
– Patient: Je me rends compte que je ne suis pas
arrivé à lui dire ces simples mots: «C’est fou
comme les choses changent sans qu’on s’en rende
compte».
De même, j’ai eu des nuits carrément d’insomnies, à
la suite de nouvelles invectives qu’elle me lançait…
Ou bien, ce n’était même pas ça, c’était la façon dont
elle est avec François: ses bagarres avec François,
sa façon d’être qui est finalement un refus permanent
de ce qu’elle dit être sa «façon de poser», sa «façon
artificielle d’être». Ça me révolte au fond de moimême… comment une mère peut traiter son fils, ça
me révolte…
– Thérapeute: Vous êtes peut-être fait pour être
révolté, pas pour changer… (5)
– Patient: Comment…?
– Thérapeute: Vous êtes peut-être fait pour être
révolté, pas pour changer… En me disant «C’est terrible, Docteur! Et il y a un an, je vous disais la même
chose… c’est terrible!
C’est beaucoup plus facile de ne pas changer, de
reprocher à l’autre de ne pas changer, hein… On
peut continuer comme ça pendant dix ans… Avec ou
sans moi… Ça, je vais un peu en discuter avec moimême…
– Patient: Comment…?
– Thérapeute: Avec ou sans Doutrelugne, il doit
encore en discuter avec lui-même… Savoir s’il va
continuer encore pendant dix ans à répéter des choses qui ne mènent à rien… Ou s’il va faire un chan-
175
(5) Phrase clé, c’est la différence entre un plaignant (victime) et un client.
176
–
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Script – L’Intervention Paradoxale Progressive
gement… arrêter de proposer des choses qui ne
servent à rien, par exemple… c’est un changement
possible…
«Je ne vous abandonnerai jamais… si vous faites
tout pour me rendre inutile aussi vite que possible
(6)» veut dire «Je vous abandonnerai sûrement si
vous ne faites pas tout pour me rendre inutile aussi
vite que ce soit possible…»
Patient: Oui… J’ai l’impression de me trouver avec
une partie de moi-même (7) qui veut changer, parce
que je me rends compte que ce serait nécessaire, que
ce serait bien, etc. Et puis, je me rends compte que
dans les faits, je retombe dans les mêmes ornières. Je
me dis que je ne commande pas aux sentiments
quand ils viennent comme ça, à table, quand elle
recommence ses invectives. C’est comme si elle
dégonflait mes possibilités de…
Thérapeute: Quel pouvoir! Elle peut dégonfler vos
possibilités de…
Patient: C’est ça! C’est ça! C’est ça qui me…
Thérapeute: Vous êtes à plaindre…
Patient: Et bien oui…
Thérapeute: Je crois que je vais vous plaindre un
peu…
Patient: Quoi…?
Thérapeute: Je crois que je vais vous plaindre un
peu… Vous êtes vraiment tombé sur le dragon de la
vallée du fleuve jaune! Elle a le pouvoir… Ce n’est
pas vous qui le donnez, c’est elle qui l’a. Vous, vous
êtes la malheureuse victime d’une femme qui a le
pouvoir de commander vos sentiments. C’est dommage pour vous parce qu’il y a beaucoup d’hommes
qui ne pensent pas comme ça… Ils ont des sentiments, ils se disent «Tiens, j’ai tel sentiment. Pourquoi ai-je ça? Ça me rappelle du déjà vu… Comment
vais-je réagir»? Et ils changent le cours des choses.
Mais vous non…! Parce qu’elle est le dragon de la
vallée du fleuve jaune… le dragon sur lequel vous
êtes tombé depuis longtemps, que vous avez épousé
et c’est bien malheureux d’être soumis à son pouvoir.
Patient: Oui, c’est la situation actuelle…
Thérapeute: C’est comme cela que vous la voyez en
tout cas.
Patient: C’est comme ça que je la vois.
Thérapeute: Vous êtes un malheureux, victime
d’une méchante…
(6) Affiché dans la salle
d’attente.
(7) Le patient parle notre langue: il s’agit des Ego states,
les états du moi. Cet outil sera
utilisé à la fin de cette séance.
Script – L’Intervention Paradoxale Progressive
– Patient: Mais elle aussi elle est victime… (8a)
– Thérapeute: Ce n’est pas d’elle qu’on parle, c’est de
vous… Moi ce n’est pas avec elle que je vais faire un
changement, c’est avec vous… C’est vous qui vous
plaignez ici… C’est vous qui me dites que vous avez
un problème, que vous voudriez que cela change. Je
n’ai jamais rencontré votre épouse: j’en tiens
compte mais je ne suis pas là pour la changer…
Vous prétendez (8b) que vous avez une souffrance,
que vous voulez changer. Puis vous me dites: «J’ai
une partie de moi qui voudrait changer… j’ai une
partie de moi qui trouve que le dragon commande
mes sentiments, qu’elle est tout à fait impuissante
malheureusement. Je fais partie de ces hommes qui
sont totalement dominés par une femme très, très
puissante. Je suis condamné pour l’éternité (9) à
vivre avec une femme comme ça… C’est sans
doute ce qui me fera gagner mon paradis sur la
terre… C’est une femme abusive, qui maltraite mes
enfants… qui me maltraite. Je suis sous son
emprise…»
Même au tribunal, ça fonctionne!
Ça s’appelle «C’est plus fort que moi… Je ne suis
pas responsable de ce que je fais». Ça se termine à
l’hôpital psychiatrique ou en prison: on ne peut pas
laisser courir les gens qui ne sont pas responsables
de leurs actes…
Quel malheureux homme vous faites!
(Long silence)
Vous imaginez Vaison-la-Romaine, quand le fleuve
a débordé, le torrent avait une très, très grande force.
Vous êtes une petite coquille de noix ballottée par le
fleuve. Vous n’avez aucune prise, vous êtes victime
des courants qui vous portent… Et ça, c’est votre
malheureux destin d’homme soumis… à un pouvoir… au dragon de la vallée du fleuve jaune… Sur
la rive, il y a des hommes et des femmes qui vous
regardent et qui disent: «Le malheureux, il court à
sa perte…»
– Patient: Et bien oui, c’est ça, c’est vraiment ce qui
se passe! (10)
– Thérapeute: Moi, je serai assez d’accord de faire
encore cinq séances pour vous plaindre et surtout ne
pas vous proposer de changement (11), parce que
vous en êtes incapable. Vous êtes soumis à beaucoup
plus forte que vous, donc je vais vous plaindre pendant… disons cinq séances. Vous viendrez cinq fois
une heure, vous me paierez mes honoraires chaque
fois et vous entendrez quelqu’un vous dire «Mon
177
(8a) Bel essai: «Et si on parlait un peu de l’autre»…
(8b) J’emploie volontiers ces
mots «Vous prétendez avoir
une souffrance» de façon à
amener le patient à réaffirmer
cette souffrance… et donc à
justifier son engagement actif
dans le changement.
(9) Référence à sa religion.
(10) Là où la plupart se
seraient révoltés, jugeant ma
conduite inadmissible, il
acquiesce… Il est d’accord:
je suis en dessous de sa perception de la réalité. Il est un
spécialiste de son paradoxe:
je suis un enfant de chœur à
côté de lui. La suite va nous le
montrer: je continue pas à
pas, graduellement mon intervention paradoxale et il faudra
quarante minutes pour que je
finisse par être juste un petit
peu trop fort et qu’il réagisse.
Je le répète: nous sommes
des apprentis et des débutants
dans le paradoxe de l’autre…
(11) Paradoxe de base: «Surtout ne changez rien!»
178
Script – L’Intervention Paradoxale Progressive
Dieu! Comme vous avez raison! Comme elle est terrible!». Et vous me direz que vous ne savez rien y
faire: c’est ça qui est épouvantable! Bien qu’une
partie de vous le souhaite, vous êtes totalement paralysé par son venin… c’est terrible…
(Le patient rit)
Moi, ça me reposerait assez… Plutôt que de vous
chercher différentes formules de changement, ce
serait plus reposant pour moi! Et un peu de repos
entre deux consultations ne me dérangerait pas… Et
au bout de cinq séances, on referait un contrat pour
cinq ou dix autres séances ou pour autre chose…
Qu’est-ce que ça vous dit?
– Patient: Si ça peut être plus efficace… oui…
– Thérapeute: Vous savez, pour moi aussi il y a une
question de changement. Ne pas faire davantage des
choses qui ne marchent pas. Je ne vais pas continuer
pendant des dizaines d’heures - on a déjà passé quelques dizaines d’heures ensemble - à vous dire «Mon
Bon Monsieur, mais oui… il y a moyen, il y a
moyen, il y a moyen…»
Parce que je suis en train de jouer avec vous le jeu
(12) que votre femme joue avec vous. Vous, vous
êtes le pessimiste de nous deux. Moi, je dis «Mais
non, ça va aller»… Je vais arrêter mon jeu…
Comme vous pouvez arrêter le vôtre (13) vis-à-vis
d’elle en étant plus pessimiste qu’elle: par exemple
en disant que François est un déchet de l’humanité,
quelqu’un de superficiel, de probablement pervers,
de fourbe, et de… et de… et de… Vous trouvez la
liste des adjectifs qui conviennent! Que la vie est
dégoûtante, que vous exploitez votre femme, que
vous ne serez jamais quelqu’un de bien, qu’avec
vous cela n’ira jamais bien mais que vous êtes lié par
liens indéfectibles du mariage (9)… Vous restez
ensemble dans la souffrance…
– Patient: La résignation (9)
(12) Ce cas illustre bien, une
fois de plus, comment nos
jeux interactionnels se répètent, comment la thérapie est
le lieu de cette répétition.
(13) Et comment nous l’utilisons pour aller vers l’objectif.
(9) Référence à sa religion.
– Thérapeute: La résignation et la souffrance, qui
peut-être seront récompensées un jour (9)… Mais ça,
ce sont des paroles optimistes, qu’il vaut mieux
oublier! Restons plus pessimistes qu’elle…
(Long silence)
– Thérapeute: En tout cas ma décision de changer est
prise, c’est fait… Je vais arrêter de vous pousser à
faire des changements parce que… cela ne sert à
rien… Je crois qu’il vaut mieux rentrer dans votre
discours (14): que vous êtes quelqu’un de malheu-
(14) Je suis inutilement explicite, sans raison: c’est une
erreur, qui dans ce cas n’aura
pas de conséquence fâcheuse.
Script – L’Intervention Paradoxale Progressive
–
–
–
–
–
–
–
–
–
–
–
reusement envoûté, de commandé, d’anesthésié par
une femme extrêmement puissante et malfaisante.
Patient: Oui…
(Il rit)
Thérapeute: Je ne sais pas pourquoi vous riez…
Moi, ça ne me fait pas rire… Si j’étais à votre place,
je ne rirais pas du tout, si j’étais une coquille de noix
portée par le fleuve de Vaison-la-Romaine, sur la
rivière, ce serait pour moi quelque chose d’affreux!
Patient: Parce que c’est contraire à ce que vous
m’avez dit jusqu’à présent…
Thérapeute: Ah oui! Mais ça ne sert à rien… Je ne
vais pas continuer, moi, à faire des choses qui ne servent à rien. De votre propre bouche «Ça ne sert à
rien»: ce n’est pas moi qui le dis, c’est vous… (15)
Et vous me dites «Elle a le pouvoir de manipuler
mes sentiments, et moi, je suis la malheureuse victime, de son pouvoir».
C’est vous qui me le dites! Je ne fais que reprendre
vos termes. Je ne vois pas très bien où il y a de quoi
rire… Si moi je disais ça de moi, je vous le répète, je
ne rirais pas du tout! Si je disais «Moi je vis malheureux, dans les griffes d’une très méchante femme»,
ça ne me ferait vraiment pas rire d’être ainsi possédé
par le pouvoir de quelqu’un d’autre… Je le supporterais très difficilement. Dans mon espoir naïf
d’être un homme libre, de choisir ce que je fais,
d’être responsable de ce que je fais… Libre et donc
responsable de mes choix… (16)
Patient: Oui…
Thérapeute: Je serai… je me sentirai très mal,
moi… et vous, vous riez!
Patient: C’est parce qu’au fond de moi-même, je ne
crois pas à ce que vous dites… Quand vous dites que
je suis condamné à être malheureux, je ne le crois
pas… (17)
Thérapeute: Qui a dit ça? Est-ce que vous m’avez
dit que vous étiez soumis à son pouvoir sur vos sentiments? Que vous n’aviez pas de prise là-dessus?
Que vous ne saviez pas dire les choses parce qu’elle
manipulait vos sentiments, elle?
Patient: Dans les faits, effectivement, c’est ce qui se
passe actuellement.
Thérapeute: Ne niez pas les faits alors…
Patient: C’est-à-dire que… c’est exact, c’est comme
ça que ça se passe actuellement… Mais ça pourrait
se passer autrement… (18)
179
(15) En reprenant les propres
mots du patient, mot à mot.
(16) Nous sommes au cœur de
notre sujet:
– je me plains et c’est la faute
aux autres (plaignant);
– ou je vais faire ce qui
dépend de moi pour que ça
s’arrange (client).
La fin de l’intervention sera la
reprise de la même idée en
apothéose.
(17) Esquisse d’un changement?
(18) Le patient m’invite très
adroitement à redevenir sauveur, optimiste, à promouvoir
le changement…
180
Script – L’Intervention Paradoxale Progressive
– Thérapeute: Et comment? Expliquez-moi…
– Patient: En changeant certaines choses de mon
comportement… en étant plus négatif qu’elle.
– Thérapeute: Et vous pourrez venir la fois prochaine
et me dire: «Vous savez, je n’ai pas su le faire. Ça
ne correspond pas vraiment à ma nature. Je ne sais
pas la manipuler, comme ça, spontanément… Je suis
un homme optimiste». Vous m’avez déjà dit ça
aujourd’hui! Je ne sais pas lui dire aujourd’hui que
les choses changent… Ça me paraît une telle manipulation! Vous avez employé le mot «manipulation»: vous n’avez pas le droit de faire des choses
pareilles! Auriez-vous le droit de communiquer plus
efficacement avec quelqu’un avec qui vous vivez? Je
ne suis pas sûr que vous ayez ce droit (19), coquille
de noix sur la rivière…
– Patient: En fait, vous êtes en train de me dire des
choses tellement horribles… enfin… répéter des
choses qui… (Long silence)… qui doivent me faire
bouger (20).
– Thérapeute: Je ne fais que refléter ce que vous me
dites. Ce faisant, je suis très rogérien (21), un
«Rogers Plus», à la Palo Alto… Je ne fais que dire
ce que vous me dites (22). Et je vous dis: «Ça doit
être terrible de vivre comme ça! D’être ainsi un
homme non libre, subissant le cours des événements,
incapable de dire à sa femme que les choses changent parce qu’elle est capable en une phrase de
mobiliser ses sentiments d’une façon qui l’anesthésie totalement…» Les pires araignées tropicales –
grosses comme ça – doivent être moins redoutables
que votre épouse! C’est la «Mygale Plus»!!!
(Rires des 2 côtés…)
– Thérapeute: Enfin, on rigole mais il n’y a pas de
quoi rire… hein… franchement…! (23)
(19) Je nie souvent des droits,
même élémentaires, pour faire
réagir le patient qui alors conteste ce que je dis et affirme
ses droits. Par exemple, à un
déprimé qui rit lors de l’entretien je dis: «Vous êtes le
déprimé, vous n’avez pas le
droit de rire. Chacun son rôle,
ici: moi oui, vous non!»
Après une courte confusion, il
comprend l’aspect ludique,
quasi humoristique, de cette
intervention, son second
degré. Et cela augure souvent
d’un ton plus enjoué entre
nous pour la suite. C’est gai
de travailler – sérieusement –
dans la bonne humeur (c’est le
cas de le dire pour un
déprimé…)
(20) Esquisse plus nette d’un
début de changement.
(21) Allusion à la thérapie de
sa femme
(22) Il est évident que je dis
«un petit plus» que ce qu’il
me dit. Et c’est ce petit plus
qui, à un moment, dérange et
fait réagir. C’est le sens même
du mot provocation. Voir
«Provocation et bienveillance».
(23) Pince-sans-rire…
– Patient: Il n’y a pas de quoi rire… c’est vrai!
(Long moment de silence)
– Patient: Je ne sais pas…
– Thérapeute: Je vous propose cinq séances de
doléances pour vous plaindre, pour que vous vous
plaigniez et que je vous plaigne… Un petit contrat
de cinq séances, où l’on s’interdit tout changement
(11), où l’on constate et où l’on pleure le statut de
coquille de noix, mais sans changer! Un peu de
réconfort ça devrait vous faire du bien, dans l’état
«malheureux» où vous êtes…
(11) Paradoxe de base: «Surtout ne changez rien!».
Script – L’Intervention Paradoxale Progressive
– Patient: Le réconfort, c’est ce qu’Isabelle allait
chercher chez Madame K.… Notez que j’avais pensé
à cela il y a quelques jours… Je me disais «Je vais
chez le Docteur Doutrelugne, j’ai envie qu’il me
plaigne…» (24)
– Thérapeute: Et bien voilà… la télépathie ça fonctionne!
J’ai un peu ce sentiment quand vous me racontez
votre histoire, quand vous me dites «Moi, je vois
Isabelle qui va se faire réconforter, dans son coin,
chez sa psychologue. Et moi, j’ai envie que mon thérapeute me plaigne», on est un peu comme dans un
ring de boxe. Dans les coins, Madame K et moi, on
est les soigneurs: on plaint l’un et l’autre. Et Bing,
le gong retentit, le nouveau round commence… Paf!
Paf! Paf!… Ils se tapent sur la gueule et au bout de
3 minutes, Time! À nouveau le gong: une courte
minute où l’on peut réconforter son poulain… puis il
repart sur le ring pour le round suivant… C’est un
peu comme le médecin militaire qui soigne les gens
à l’arrière du front. Puis ils repartent au front pour se
faire casser la gueule! C’est un peu ça que vous me
désignez comme rôle… Ce n’est pas mon métier,
mais, pour vous, je veux bien faire un effort…
(Le patient rit puis long silence)
– Thérapeute: Vous savez, tout à l’heure, je vous ai
donné l’image du long fleuve avec la coquille de
noix qui flotte… et sur le bord, il y a des gens qui
disent «Mon Dieu, le pauvre, il court à sa perte!»
Cela me rappelle quelqu’un qui était assis à votre
place. Il y a peut-être deux mois, il m’a dit: «Ma vie
est un chemin de croix». Et je lui ai répondu: «Et à
chaque étape, il y a quelqu’un pour vous plaindre. Et
il y a bien plus que quatorze stations dans votre vie.
Des milliers!» Et ce qui est heureux – cela n’est pas
mal pour l’orienteur (25a) par exemple – c’est de
savoir qu’il peut orienter les gens qui veulent se
plaindre chez des gens qui plaignent…
Et il faut des pleureurs, comme il y a des pleureuses
dans les pays africains. Je pense qu’il en faut dans
nos pays à nous. On peut appeler ça une thérapie de
soutien: elles sont parfois bien nécessaires… Il y en
a dont c’est le métier d’aller chercher une thérapie de
soutien (25b), d’autres dont c’est le métier de donner
une thérapie de soutien…
Moi, je prendrais bien cinq séances pour me reposer
un peu, en comptant celle-ci dedans, à faire des choses de soutien: «Mon pauvre Monsieur! Elle est si
méchante!»
181
(24) La thérapie sera-t-elle un
long pansement sur une
plainte ou l’occasion de s’en
sortir?
(25a) Allusion au début de la
séance.
(25b) Quelqu’un a dit «Être
victime, c’est un choix de carrière».
182
Script – L’Intervention Paradoxale Progressive
– Patient: Je ne sais pas si j’aurai besoin de cinq séances… (26)
– Thérapeute (27a): Pour changer plusieurs dizaines
d’années de vie?
Pour faire de moi un optimiste, il faudra vous lever
tôt…
Parce que moi, ici, je ne suis pas très optimiste…
Je vous dis: «Je vous plains, franchement, d’être
une race d’humains qui n’a pas le choix, qui est
dominé par sa femme, coquille de noix sur la
rivière…» pff (Le thérapeute souffle)… en précisant
bien: «Vous bien, moi pas».
– Patient: Ça me rappelle l’image de la vie que me
donnait mon père: c’était un ring de boxe où il fallait apprendre à encaisser les coups.
– Thérapeute: Vous avez votre soigneur, votre «kinésiste mental», qui va vous faire un peu de doudouces…
– Patient: Lui, il avait sa femme pour le consoler…
– Thérapeute: Et vous, vous devez aller chercher cela
à l’extérieur parce que votre femme est dominante,
malheureusement pour vous… Il y a des hommes
qui n’ont pas de chance… Et apparemment vous en
êtes! (27b)
(Long silence)
– Thérapeute: Notez au passage que je vous ai proposé un premier contrat de cinq séances, je n’ai pas
dit que ça suffirait… On peut en prévoir un
deuxième de cinq ou dix séances… On commence
par un contrat de cinq puis on fera un bilan!
– Patient: Mais à quoi ça sert ce contrat de cinq séances?
– Thérapeute: Mais à vous soigner… Vous aviez
envie que je vous plaigne! Au moins, ce sera dans le
sens de ce que vous voulez vraiment…
(Rire du patient)
– Patient: Oui…
– Thérapeute: Et ça vous fait rire…
– Patient: Oui, parce que… de la façon dont vous me
plaignez… ça enlève tout le charme…
– Thérapeute: Je vous plains mais sans charme?
Avoir du charme ce n’est pas vraiment mon style…
Vous me disiez tout à l’heure, très très justement – et
vous parliez vraiment mon langage –: «Il y a une
partie de moi qui veut changer et une autre partie qui
ne le fait pas. Quand les gens me disent blanc et font
noir, je crois ce qu’ils font, pas ce qu’ils disent. Je
(26) Le patient m’invite à
nouveau à l’optimisme.
(27a) Et je reste bien dans
mon intervention paradoxale,
pessimiste.
(27b) Phrase couramment utilisée avec les victimes professionnelles…
183
Script – L’Intervention Paradoxale Progressive
crois les actes, pas les paroles. Donc, je crois que la
partie qui n’a pas envie de changer chez vous est
dominante par rapport à celle qui veut changer. Je
reconnais qu’il existe une partie qui dit vouloir changer… mais elle n’est pas agissante, elle est moins
agissante que la partie qui n’a pas envie de changer.
Donc, je crois que vous n’avez pas majoritairement
envie de changer. D’un point de vue majoritaire, je
dis bien, entre les deux parties de vous, celle qui a la
majorité, c’est soixante contre quarante ou septante
contre trente ou quatre-vingts contre vingt. C’est
quatre-vingts, septante ou soixante qui dit: «Non,
ne change rien, ne manipules pas ta petite femme
chérie! Surtout ne change rien, va de l’avant, même
si tu en as pris plein la gueule: va sur le ring de
boxe, joue ton round, puis va te faire consoler…»
Qu’est-ce qu’une petite noix peut mettre comme
«pêche» à un dragon?…
Donc, vous aurez de quoi vous plaindre pour l’éternité. Vous pouvez faire un contrat au long cours,
avec des réductions au bout de dix séances, vingt
séances, trente séances… en tant que bon client
(27c)…
Si vous prenez des pleureuses pour le chemin de
croix, vous ne paierez pas le même prix pour une ou
toutes les stations, vous pourrez vous arranger avec
elles…
(Long moment de silence)
– Thérapeute: Ce qui est marrant c’est que, quand
vous êtes dans votre coin avec votre soigneur auprès
de vous pour vous plaindre, suivant votre souhait,
vous êtes en train de dire «L’autre ne change pas,
elle est quand même dégueulasse, elle a du pouvoir
sur moi». Et vous allez repartir dans la vie, dans une
demi-heure vous partez… et quinze jours plus tard
vous voyez le soigneur et vous dites: «Elle ne
change vraiment pas, d’ailleurs son soigneur à elle
sert à la réconforter et rien d’autre! Vous savez, elle
m’a fait mal, je ne sais rien y faire moi quand mes
sentiments montent comme ça…! Malheureux
homme que je suis d’être dans ce ring de boxe!». Et
je vous dirai «Ah, mon pauvre Monsieur! Et ce n’est
pas fini…»
Racontez-moi un peu d’autres faits honteux pour que
je puisse vous plaindre davantage…
(Moment de silence…)
– Patient: Je pense que j’ai été assez plaint
aujourd’hui… Ça suffit… (28)
(Long moment de silence…)
(27c) Le thérapeute bref que
je suis dit apprécier ces bons
clients qui ne l’abandonnent
pas trop vite… Voir «Que
faire quand le patient ne fait
pas les tâches?»
(28) Prémisse de changement???
184
Script – L’Intervention Paradoxale Progressive
– Patient: Non, je dois dire que ça n’a aucun charme
d’être plaint par vous, puisque je sais que vous n’en
croyez rien au fond de vous-même…
– Thérapeute: Vous vous permettez d’interpréter ce
que je crois… Comment savez-vous ce que je pense
au fond de moi-même, je vous le demande…
– Patient: C’est vrai. Mais je ne parviens pas à…
Je pense à mon frère: en fait, il me soutient financièrement. Il m’aide, il sait que j’ai vraiment des difficultés financières, j’ai des difficultés financières et à
tous points de vue… Il joue le jeu! Oui, C’est ça… il
joue le jeu… (29)
(Moment de silence…)
C’est vrai que… le fait que je rigole de ça… pff… je
ne devrais pas prendre au sérieux ce que je dis… La
partie de moi qui veut changer, elle est minoritaire,
elle est écrasée par d’autres instances.
– Thérapeute: Je vous ai dit que j’allais écouter –
enfin! – avec respect cette partie de vous «dominante» qui ne veut pas changer, plutôt que de vouloir tout le temps stimuler cette partie minoritaire qui
dit vouloir changer…
J’accepte enfin votre réalité… Je vous devrais pratiquement des excuses (30) pour toutes les séances où
je vous demandais de changer alors que ce n’était
pas votre demande majoritaire. Je ne vous ai pas
entendu… J’ai écouté votre minorité plutôt que votre
majorité…
Je n’ai pas besoin que vous me croyiez, mais je vous
explique pourquoi j’agis comme ça: ça reste tout à
fait dans ma logique.
(Moment de silence…)
Parce que ça, c’est vraiment ce que je crois: il y a
des choses que l’on peut changer et d’autres pas.
C’est la phrase de Marc Aurèle qui est affichée dans
la salle d’attente… (31a)
– Patient: En venant à la séance, je me suis dit:
«Tiens, je vais dire cela à Doutrelugne, je vais lui
dire que je ne sais pas la changer».
– Thérapeute: Je vais aller plus loin. Que vous ne
changiez pas Isabelle, cela, c’est une évidence pour
moi. Je ne vois pas – éthiquement parlant – au nom
de quoi vous pourriez souhaiter que quelqu’un
d’autre change suivant votre point de vue… Dans
l’éthique relationnelle, ça ne me paraît pas acceptable… Mais moi je pense que vous ne voulez pas
changer, pour le moment en tout cas. C’est ça la réalité pour le moment… La sagesse serait de distinguer
(29) Frère sauveur de cette
pauvre victime… Cela aussi
va changer après cette séance
décisive.
(30) Le U-turn est un virage
en épingle à cheveux, un
virage à cent quatre-vingts
degrés. Je tenais une position,
j’en change radicalement. À
ce moment, je dois m’excuser
auprès du patient, prendre la
position basse: je prends ainsi
la responsabilité de l’erreur
commise, trop content de pouvoir la corriger!
(31a) Phrase attribuée à Marc
Aurèle: «Mon Dieu, donnemoi le courage d’accepter ce
que je ne peux pas changer, la
force de changer ce qui peut
l’être et la sagesse de distinguer l’un de l’autre.»
Script – L’Intervention Paradoxale Progressive
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l’un de l’autre… (31a) La sagesse serait d’enfin
entendre que votre majorité qui dit: «Me plaindre,
oui; changer, non! Je fais partie de la longue cohorte
des victimes qui portent leur croix… D’ailleurs
j’aimerais que l’on me plaigne un peu… Pleureurs,
pleurez sur la victime qui passe en portant sa
croix…». Et le pleureur de service pleure!
Patient: En fait (rire), je rigole parce que les gens
qui me plaignent ne disent pas qu’ils sont pleureurs
de service: ils pleurent! Mais ils ne disent pas qu’ils
sont pleureurs de service… C’est ça qui enlève tout
le charme!
Thérapeute: OK, je vais retirer cela. Je vais dire
(31b): «Vraiment, quand je vous vois, je vous
plains… Parce que vous êtes un homme vraiment
très malheureux, vous n’êtes pas un homme libre…
(Moment de silence…)
Quelle horreur! C’est un des sommets de
l’horreur pour moi ça… De dire ça…
(Moment de silence…)
Je préférerais être cul-de-jatte que pas libre…
(Moment de silence…)
Je préférerais être cul-de-jatte que d’être comme
vous… (Moment de silence…)
Si j’étais libre dans ma tête et sans mes jambes, je
serais plus libre que vous!»
(Le patient se frotte les yeux… remet ses lunettes…)
Thérapeute: Cela a plus de charme?
Patient: C’est plus vrai… je ne suis pas un homme
libre…
Thérapeute: Qui est responsable de cela? (31c)
Patient: Isabelle…
Thérapeute: Elle est en cause. Et qui est encore en
cause dans votre absence de liberté, votre soumission?
Patient: Mes parents…
Thérapeute: Les deux à égalité? Ou l’un plus que
l’autre? Pour les deux la même peine? Ou doit-il
avoir des circonstances atténuantes pour l’un ou
l’autre?
Patient: Surtout mon père…
Thérapeute: Donc votre femme, vos parents… et
qui encore?
Patient: J’ai envie d’arrêter la séance…
185
(31b) Ici l’intervention paradoxale progressive se durcit
exponentiellement.
(31c) Je le relance en lui proposant d’en faire porter la responsabilité par les autres.
186
Script – L’Intervention Paradoxale Progressive
Le patient est revenu quelques semaines plus tard. Sa thérapie ultérieure
n’a duré que trois ou quatre séances, espacées de plusieurs mois à chaque
fois.
Sa relation de couple s’est transformée progressivement. Son look, lui
aussi, a changé. Il a développé son activité professionnelle et a cessé d’être
aidé financièrement par son frère. Il a engagé du personnel au point de
venir suivre un séminaire que nous organisons sur la compétence relationnelle au travail.
Mais surtout, quelques mois plus tard, son épouse – que je n’ai jamais
rencontrée – m’a téléphoné pour me demander le nom d’un(e) collègue
pratiquant la thérapie brève: elle trouvait que son mari avait tellement
changé qu’elle aussi voulait faire une thérapie de ce type… Quand on sait
qu’elle était la cible principale, sinon exclusive, des plaintes de son
époux… Un an et demi de thérapie inefficace tous les quinze jours… versus le bon outil au bon endroit.
6
Script – «Le pueur de pieds» :
dépression majeure, contrat
en blanc de mise au lit et
Intervention Paradoxale Progressive
Situation
Ce patient de 26 ans a brillamment terminé une école de commerce:
18/20. Il a fait son service militaire. C’est là qu’en portant les bottines
réglementaires, il a eu l’impression «que ses pieds puaient». Son attention
s’est – depuis lors – focalisée sur cette odeur, accompagnée de transpiration abondante. Il fut exempté de bottines et donc de rôle de garde pour la
fin de son service. Revenu à la vie civile, il a vainement cherché un
emploi, lisant attentivement le journal et ses offres d’emploi, se rendant à
des entretiens d’embauche (qu’il appelle interviews). Je le vois, trois ans
plus tard, dans un tableau de dépression majeure. Mettant en avant son
symptôme corporel, il a consulté en vain une vingtaine de médecins généralistes ou physiothérapeutes et des guérisseurs de tous poils. Une psychiatre, amie de la famille, lui a dit que son symptôme lui permettait de ne pas
affronter le virage vers la vie d’adulte. Même si cette réflexion est tapée au
coin du bon sens, elle ne l’a pas aidé…
Il a accepté un contrat en blanc de mise au lit. Cette consultation suit sa
troisième semaine de lit. Il est fait référence à plusieurs reprises à ses
cahiers jaunes, cahier qu’il remplit scrupuleusement: c’est sa seule activité autorisée…
Cet entretien est très paradoxal. Il peut paraître dur, par moments. Seul
le rappel répété de la souffrance du patient, seule raison pour lui comme
pour moi de notre rencontre, permet un lien fort qui amènera, nous le verrons, le patient à changer. En ce sens, il est provocateur: il a provoqué un
changement. C’est la complicité indispensable entre la provocation et la
bienveillance, évoquée plus haut. Pour rappel, les trois ceintures de sécurité de l’intervention paradoxale sont:
188
Script – « Le pueur de pieds » : dépression majeure…
– un paradoxe préalable bien connu (donc, facile à énoncer);
– la bienveillance;
– la progressivité.
Voici un court extrait de cette consultation1.
Thérapeute: Installez-vous à votre aise… Comment allez-vous?
Patient: Comme ci… comme ça…
Thérapeute: J’ai lu votre deuxième cahier jaune avec beaucoup d’intérêt!
Patient: Ah…
Thérapeute: Je crois qu’il y a deux grands malentendus entre nous!
Patient: Pourquoi?
Thérapeute: C’est comme si vous attendiez que je vous dise le contraire
de ce que vous me dites. Vous me dites clairement combien vous êtes un
raté… «Raté je suis, raté je resterai». Et vous me dites, à gauche à droite:
«Je sais bien que vous allez me dire que… Je sais bien que…». Alors que ce
n’est pas du tout ça que je vous dis! Je ne sais pas si moi j’ai été entendu
lorsque je vous ai dit… dans le sens que… quand vous me dites «Je suis un
raté» eh bien, je vous crois! Je ne vais pas vous dire le contraire de ce vous
me dites… Quand vous me dites «J’ai consulté des tas de gens qui m’ont
promis monts et merveilles»… Je ne suis pas du genre à vous promettre.
Patient: Ah mais non… mais… c’est une façon aussi d’expliquer mes
réticences, mon pessimisme, etc.
Thérapeute: Mais je suis d’accord avec votre pessimisme! Vous me
dites par exemple: «Alors je ne vais pas, juste pour vous faire plaisir,
écrire et penser que tout va bien dans le meilleur des mondes. Et que oui,
finalement, je suis un type bien. Que je n’ai que des qualités… Que j’adore
ce que je suis, etc. etc.».
Patient: Bah… Ce passage-là… Les premières pages de ce cahier, je
les avais écrites un peu sous le coup de la rage…
Thérapeute: Oui, mais c’est un petit peu votre idée… Déjà au départ,
vous me dites d’une autre façon: «Vous torpillez mes dernières chances
de trouver un job». Mais qui dit que vous avez une chance de trouver un
job? Quand vous dites plus loin, de mille et une façons, «Combien de toutes façons vous n’en trouverez pas… Que vous ne valez rien. Que ce n’est
pas un petit truc qui va vous faire changer, etc.». Ce avec quoi je suis totalement d’accord! Et c’est pour cela que quand nous avons eu notre discussion au téléphone, l’autre jour, j’étais tellement étonné que vous me
1. Nous avons choisi de retranscrire fidèlement le dialogue thérapeute-patient en
conservant la verdeur des échanges.
Script – « Le pueur de pieds » : dépression majeure…
189
parliez de votre envie de lire des journaux, d’aller présenter des interviews, des choses pareilles… Alors je me disais: «À quoi on joue, quoi!»
Et ça fait trois ans que vous jouez à ça! Et vous me dites, oh combien clairement «Halte au feu! On ne va pas courir d’espoir en espoir, de thérapeute en autre intervenant, ou en machine d’ionophorèse ou je ne sais pas
du tout quoi, ou en interviews…».
Patient: Je ne sais pas… C’est peut-être dû au fait que, bon… j’ai un
peu – comment dire? – des cycles différents. Des moments où je suis complètement down et puis peut-être d’autres moments où j’ai quand même
envie d’y croire et puis voilà! C’est ça qui fait que, à la limite d’un jour à
l’autre, ou d’un moment à l’autre, il peut y avoir des…
Thérapeute: Des fluctuations?
Patient: Oui… et des trucs tout à fait antinomiques…
Thérapeute: Ce que vous me dites là, ça décrit bien ce que nous sommes
tous, c’est-à-dire notre ambivalence: le fait qu’on peut avoir «blanc et noir»,
avoir une personne qui a envie d’arrêter de fumer et en même temps envie de
fumer. On a tous l’un et l’autre. Mais c’est comme si, dans votre esprit en tout
cas, l’histoire est très claire. Parce que vous m’affirmez abondement combien
vous êtes quelqu’un qui n’a pas eu les chances des autres, sur toute une série
de plans. Quand vous dites très justement au téléphone «Je n’ai jamais dit
que j’étais con. J’ai dit que j’étais un raté, un nul, des choses comme ça».
Excusez-moi si j’ai employé un mot qui était inapproprié.
Sur des tas de plans. On a parlé du plan de l’amitié: «Qu’est-ce que
c’est finalement cette amitié? Qu’est-ce ça vaut?». J’ai relu votre premier
cahier, parce que j’avais un peu de temps ce week-end. Je l’ai relu pour
noter toute une série de phrases que vous me disiez la première semaine
pour en faire un peu la liste:
– Raté je suis, raté je resterai.
– Je ne suis pas un battant. Je suis un looser, un perdant, un éternel battu
d’avance.
– Il n’y a pas de raison pour qu’il en aille autrement dans le futur.
– À quoi bon se décarcasser puisque tout est déjà joué, écrit, déterminé.
– Je préfère le fatalisme et pessimisme à l’imbécile heureux.
– Je voudrais me flinguer. Je ne mérite pas de vivre. Je n’ai pas les qualités suffisantes pour vivre pleinement. Je voudrais atteindre l’inaccessible
étoile.
Je vois à la page 15 – j’ai numéroté les pages pour y prendre des références: «Même si je pouvais guérir dans ma saloperie de transpiration, je
pense que mon avis sur la vie ne changerait pas. Je suis fondamentalement,
viscéralement, attiré par la mort et pas par la vie. La vie est trop dure pour
moi. Je n’ai pas les armes suffisantes pour l’affronter de face. Alors, dans
ces conditions, il vaut mieux en finir… Désolé, Docteur, mais je n’ai rien
d’autre en boutique pour l’instant!»
190
Script – « Le pueur de pieds » : dépression majeure…
Mais il ne faut pas être désolé! Je suis d’accord avec vous! C’est là qu’il
y a un quiproquo important…!
– Je n’ai pas la force de supporter pour espérer.
– Je suis seul et je le resterai.
– Pauvre merde que je suis.
– L’amitié? Mais de quelle amitié parle-t-on?
– L’amour? Ce n’est qu’une valeur «poudre aux yeux».
Une chouette fille tombe amoureuse de vous. Vous vous dites «Bof! Ça
ne durera pas»… Moi je pense que la partie de vous qui vous dit «Ça n’ira
pas, tu n’as pas ce qu’il faut, tu n’as pas de valeur, etc.»….Si vous pouviez
admettre ça, cette partie-là, cela changerait sans doute pas mal de choses… Vous la claironnez, mais c’est comme si, à d’autres moments, vous
mettiez dans ma bouche en tout cas et même dans la vôtre le fait que
«Non, ça doit valoir la peine de chercher un job. Ça doit valoir la peine
d’aller chercher des informations…». J’ai beaucoup réfléchi. J’ai passé un
certain temps à vous relire et j’ai beaucoup pensé à vous. Et je me dis, en
pensant à vous: «Il y a toute une série de domaines dans lesquels, moi, je
me suis décarcassé pendant un certain temps. En pensant que…, en pensant que… j’allais changer.» Et j’étais profondément malheureux de ce
truc-là parce que je n’étais pas compétent dans tes tas de choses. Et je ne le
suis pas du tout dans des tas de domaines. Et je pense que la couleur du
monde, la couleur de la vie, a changé le jour où – un à la fois ou plusieurs
à la fois – j’ai dû accepter que, dans ces domaines, j’étais un vrai con et
puis c’est tout!
Patient: Oui… Oui, je crois qu’il a aussi une sorte de recherche vers un
perfectionnisme dont je sais qu’il n’existe pas. Mais… heu… mais, bon, je
crois que… heu…
Thérapeute: (Il n’existe pas) Surtout chez vous!
Patient: Oui… Oui… Mais même, oui… Mais même si, d’une façon
générale, je sais très bien que la perfection n’existe pas. Mais c’est vrai
que je suis un peu à la recherche d’une perfection illusoire. Je crois que le
fait que je ne m’aime pas, que je n’aime pas ce que je suis, que je me dénigre comme ça, que je me trouve nul, etc. peut – à la limite – faire pencher
la balance vers l’excès contraire, une sorte de recherche d’une perfection
qui n’existe pas.
Thérapeute: Oui… Alors que si, peut-être, vous acceptiez mieux ce que
vous êtes, vous auriez des ambitions plus…
Patient: Je crois que c’est le problème de tous les timides en général.
Les gens très timides, ceux qui sont très mal dans leur peau, c’est justement…
Thérapeute: Je vais vous dire une horreur à laquelle j’ai pensé. Vous
m’excuserez de vous dire une horreur…
Script – « Le pueur de pieds » : dépression majeure…
191
Patient: Je vous en prie… je ne sais pas…
Thérapeute: Je me suis dit: «À l’extrême… – et je répète que c’est une
horreur – et je répète que c’est une horreur et que je suis dans l’extrême…
je me suis dit: «Vous sentez mauvais, vous transpirez beaucoup», et vous
me dites «Je cherche un boulot type “école de commerce”: IBM, Glaverbel, etc.» Et à d’autres moments vous m’écrivez d’abondance combien ça
ne vaut pas la peine… Il est probable – vous me direz si vous êtes d’accord
ou pas avec cette idée-là – que si vous aviez un boulot – même si ce n’est
du type «école de commerce» – et bien il y aurait déjà une raison de vous
lever le matin et pas à midi, un sens à la vie, une indépendance par rapport
à Papa et Maman, une structuration de votre vie et un encadrement qui
vous feraient trouver un certain nombre de choses plus normales… Maintenant je vais pousser les choses à l’horreur… Et, je vous le répète, excusez-moi à l’avance!
Patient: Non… non mais… oui…
Thérapeute: Si vous étiez éboueur, ramasseur de poubelles, vous seriez
forcément dans les horreurs, dans les odeurs, dans les odeurs horribles…
Vous sentiriez forcément très mauvais et vous auriez un travail… Je ne
vous dis pas d’aller à l’extrême… Mais entre votre vie au lit – comme
vous la vivez depuis trois semaines – et une vie d’éboueur, laquelle choisiriez-vous? Et je ne dis pas qu’il faut rester éboueur et je ne dis pas
qu’éboueur c’est votre niveau, hein…
Patient: Non… non… Je comprends ce que vous voulez dire.
Thérapeute: Tant qu’on en est à puer la merde – et il y a des tas de gens
qui dans leur métier ne sentent pas bon: le livreur de mazout sent le
mazout toute l’année y compris en vacances, etc. Il y a des maçons qui
sentent autre chose…, etc. Je prends le pire métier au point de vue
«odeurs» c’est justement ramasseur de poubelles heu… tant qu’on en est
à dire «Vous puez la merde et je vais quand même travailler dans la merde
et bien moi, au moins je travaille! Je suis là où je suis et puis voilà! Et justement, ne plus rêver d’un niveau “inaccessible étoile”». C’est-à-dire
j’accepte que je suis à un certain niveau pour moi. Pour moi, la conversation qu’on a eue au téléphone la semaine dernière m’a vraiment choqué…
Je me suis dit «On a un drôle de dialogue!» Moi je suis convaincu que
vous êtes un niveau plus bas! Et vous me dites en même temps «Je ne suis
rien du tout, mon cher Docteur» – vous m’appelez souvent mon Docteur!
Ah! Ah! Vous voulez me mettre plus haut, vous rêvez! Mais ce n’est pas
moi qui rêve, c’est vous qui rêvez!!!
Patient: Oui, peut-être aussi… Oui!
Thérapeute: J’ai l’impression – à tort ou à raison, on est là pour en discuter – j’ai l’impression que vous êtes… plus optimiste que moi dans des
domaines où vous ne pouvez pas l’être!
Patient: Oui…
192
Script – « Le pueur de pieds » : dépression majeure…
Thérapeute: Vous tentez de me prouver votre transpiration et je vous ai
cru avant de commencer et vous me l’avez re-prouvé par après… Votre
odeur, je vous ai dit d’entrée de jeu «Vous sentez mauvais!»… Et vous
me dites «Je suis un rien», je vous dis «Je vous crois»! (Vous me dites)
«Je ne changerai rien» et je vous dis «Je vous crois»! Mais alors croyezle! Soyez cohérent! C’est justement cela que je vous disais au téléphone:
«Soyez cohérent»!!!
Patient: Oui je sais, je sais… je sais bien que… je pensais que…
Thérapeute: Qu’est ce que c’est que ces gesticulations – vous m’écrivez «Je suis un moulin à vent» dans votre cahier – gesticulations pour
faire quelque chose quand vous me dites en même temps «Je ne suis
rien»!
Patient: Je sais… je pensais… C’est un peu cette ambivalence justement… En fonction des humeurs présentes, de passer comme ça d’un
jugement tranché, tout à fait négatif, à son extrême… Mais ça, j’en suis
conscient… Je sais que cela peut paraître bizarre…
Thérapeute: Proposition beaucoup plus négociée que celle que l’on a
faite jusqu’ici. Parce que là, vous étiez dans un contrat en blanc. Et vous
avez râlé assez contre ce contrat en blanc au téléphone l’autre jour! (Le
thérapeute et le patient rient). Mais, proposition beaucoup plus négociée:
mon idée, quand je vous mets au lit, c’est de vous dire… Je vous ai
demandé si vous avez le droit de vivre: verbalement vous m’avez dit oui.
Dans le cahier vous me dites parfois le contraire. «Je suis vraiment attiré
par la mort. Je n’ai pas le droit de vivre. Je ne suis pas équipé…» (Le
patient interrompt)
Patient: Oui je sais! Je vous dis, c’est vraiment en fonction de ce qui
me passe par l’esprit.
Thérapeute: Ça, c’est chouette vous l’avez bien fait…
Patient: Mais je… Enfin, je n’ai pas relu ce que j’ai écrit quand je pète
un plomb, parce que je ne souhaite pas être influencé parce que j’ai finalement écrit, je me doute bien – effectivement – qu’il doit y avoir des passages comme celui-là qui sont complètement antinomiques et qui se
contredisent, à la limite… J’en suis conscient. Je pense que c’est dû au fait
que je passe effectivement de la déprime la plus noire, en fonction du
moment où je pense à ça, ou que je pense à mes 4 dernières années… Et
puis je peux passer de ces déprimes noires, une heure ou deux heures plus
tard, à – je ne vais pas dire une jubilation mais enfin, je ne sais pas – à me
raccrocher à quelque chose…
Thérapeute: Mais moi j’ai l’impression d’être profondément d’accord
avec vous quand vous me parlez de l’inaccessible étoile… du perfectionnisme… vous parlez de votre niveau… Je suis profondément d’accord
avec vous sur le fait que c’est infiniment trop haut!
Patient: Oui, j’en suis conscient mais c’est plus fort que moi…
Script – « Le pueur de pieds » : dépression majeure…
193
Thérapeute: Et bien non! Et bien non! Quand vous êtes venu me voir
pour un changement, et c’est ce que vous me dites – j’imagine que vous
n’êtes pas ici pour le tourisme! –, et que vous savez par expérience,
d’ailleurs vous me dites «Des tas de gens m’ont promis la lune… Des tas
de gens… Faut pas croire que…». Et je suis profondément d’accord avec
vous là-dessus! Est ce qu’on pourrait se mettre d’accord justement pour
ce contrat – obligatoire jusqu’ici «de lit» parce que vous avez signé le
contrat en blanc – devienne un contrat… – je ne parle pas de vous mettre
au lit tout le temps – devienne un contrat où, dans votre façon à vous
d’envisager votre problème et d’envisager les choses, vous vous disiez –
sur un seul argument, c’est que, depuis 4 ans, je fais des choses et ça ne
va pas – et bien je ne vais pas répéter des solutions, des tentatives de solution qui me mettent en échec. Je vais arrêter un truc qui a démontré son
inefficacité!
Patient: Oui, je veux bien… Mais, bon! Je ne sais pas comment, en
même temps…
Thérapeute: Le lit, et ne rien faire, c’était une première façon de faire
ça… Bon, maintenant… arrête ton truc quoi!… arrête ton - - - - - (le thérapeute fait un bruit répétitif qui imite les solutions répétitives du patient). Et
mets-toi un peu là où tu es, c’est-à-dire à ne rien foutre! Arrête un peu de
prétendre que tu dois t’informer… postuler… et que, et que, et que, et
que…
Qu’est-ce que c’est que ces trucs-là? Qu’est-ce qu’un éboueur, un
ramasseur d’ordures a besoin de lire un journal, de postuler à Glaverbel?
J’exagère, hein, on est bien d’accord! Mais mettons les choses à un niveau
plus près du niveau où vous êtes que du niveau où vous croyez être!!!
Patient: Oui, oui, je sais… Mais je vous dis c’est ce passage d’un état à
l’autre…
Thérapeute: Est-ce que votre maladie ce n’est pas d’essayer d’être
bien?
Patient: C’est possible, oui!
Thérapeute: Et vous dites «Oui, je serais content si je réussissais» mais
vous me dites déjà que ce ne serait pas bon… Et je vous crois!
Patient: Oui, je sais… J’en suis conscient mais je vous dis, je passe
d’une déprime la plus noire… puis il y a une sorte d’espoir en me disant
«Je vais peut-être m’en sortir» et que… Oui, je comprends ce que vous
me dites…
Thérapeute: L’espoir c’est un… Enfin heu… Excusez-moi si je vous
choque… Mais l’espoir, ce n’est pas cela. J’ai à l’idée, à la tête, une phrase
de Jacques Brel qui dit «On donne aux enfants des espoirs imbéciles»…
Excusez-moi, cette phrase n’est pas de moi mais de Brel: il dit «Il va
t’arriver des choses: il va t’arriver l’amour, il va t’arriver le Prince charmant». Il dit: «Moi, il ne m’est jamais rien arrivé que de moi-même. Et le
194
Script – « Le pueur de pieds » : dépression majeure…
Prince charmant, ça ne court pas les rues. Et le grand amour, bien peu de
gens vont le rencontrer»! Quand vous me dites le mot espoir, j’ai le mot
«imbécile» qui me vient à l’esprit! Vous êtes d’accord avec moi?
Patient: Oui… oui…
Thérapeute: Alors arrêtons!
Patient: Je sais bien que cet aspect d’espoir, c’est…
Thérapeute: C’est fou! Et ça vous fait mal en plus! Vous êtes là… et ça
vous fait chier, ça vous fait mal depuis des années! Alors si on arrêtait
d’espérer bêtement… et bien on serait peut-être un peu moins douloureux!
Et en faisant référence à ma propre vie, là où j’ai arrêté d’espérer bêtement
ce que je ne serai pas, et bien ça va mieux!
Patient: (Moment de silence) Oui…
Thérapeute: Je vais vous donner un exemple qui me touche beaucoup.
Aujourd’hui, comme vous me voyez là, avant de prendre mon bain, je faisais 128 kg. Il y a longtemps que j’ai l’espoir d’en peser 80. Depuis j’ai
perdu cet espoir imbécile, je vis bien. J’ai 128 kg mais je vis bien. Et chaque fois que je me dis «Faudrait que… faudrait que…», c’est l’horreur!!!
Patient: Non mais je comprends! Je sais que…
Thérapeute (l’interrompant): Je suis «l’éboueur du poids»…
Patient: Je sais que je devrais… davantage accepter ce que je suis et
effectivement ne pas viser plus haut, mais bon…
Thérapeute: Je dirais même «à viser plus bas!!!»… Pour s’organiser
d’abord. Peut-être qu’un jour vous vous sentirez bien… Mais qui peut
croire que vous irez mieux un jour??? Mais vous serez peut-être mieux
dans un job «puant» que de chercher un job «pas puant» encore quatre
années de plus!!!
Patient: Oui, je sais. Mais d’un autre côté, je me dis qu’en cherchant un
job, je ne peux pas prendre n’importe quoi non plus…
Thérapeute: Pourquoi pas?
Patient: N’importe quoi, dans le sens où j’ai un diplôme! Et effectivement je ne vais pas me mettre à faire les poubelles ou même autre chose,
comme caissier dans un grand magasin ou quelque chose comme ça.
Thérapeute: J’ai quelqu’un de ma famille, qui m’est très cher, qui a fait
les mêmes études que vous. Pas dans la même école, mais les mêmes études que vous. Qui était sans boulot pendant un an et demi, en cherchant du
boulot partout…
Patient: Moi ça fait 3 ans maintenant!
Thérapeute: Et lui n’avait pas de problème de puer, de transpirer, il
n’avait pas cette triste réalité! Il avait apparemment plus de chance que
vous! Il a cherché pendant un an et maintenant il a un boulot où il est vendeur, hein, et rien d’autre!
Script – « Le pueur de pieds » : dépression majeure…
195
Patient: Oui, je sais. Les circonstances… Il y en a beaucoup qui font
ça…
Thérapeute: Mais il a un boulot, une famille, une femme qui boulotte!
Il est gai, il va en vacances et tchic… et tchac… Il n’a pas… mais bon,
peut-être que ça ira mieux, qu’il va monter dans sa firme et que, et que, et
que, et que… Mais il m’a dit «Tu sais, maintenant je suis vendeur, je n’ai
pas fait mon diplôme pour ça»! Mais enfin il vit plus heureux, à un niveau
plus bas plutôt que d’espérer bêtement cet espoir imbécile… Alors qu’il a
bien plus de chance que vous! Vous n’avez pas ses chances à lui… Vous,
vous sentez, vous avez cette transpiration, vous avez 4 ans derrière vous,
vous avez un moral qui n’est pas d’enfer – le sien est extra – il a bien plus
de chances que vous et il peut avoir un niveau plus haut! Vous, je pense
que vous êtes plus bas que lui, et lui il est vendeur.
Patient: Oui, je sais. Et en même temps je me dis bon si… si… Dans
les annonces où je postule, je répondais à des jobs de comptable, quoi, ce
qui est à un niveau en dessous de mon diplôme! Quand je vois des annonces de graduat en comptabilité, et bien je réponds, quoi… Je ne peux pas
prendre n’importe quoi, dans le sens que mon diplôme ne servira plus à
rien.
Thérapeute: Commencez par là!
Patient: (silence)
Thérapeute: Excusez-moi de vous rappeler Jacques Brel et les espoirs
imbéciles…
Patient: Non… non… je sais… mais…
Thérapeute: Je suis parfaitement d’accord avec vous sur cette partie de
vous qui dit qu’il ne faut pas espérer le déclic! Moi je ne crois pas du tout
à ça! C’est du vent, c’est du rêve, mais c’est surtout de la douleur, de
l’énergie perdue… c’est du moulin à vent! Pour moi, vous êtes du moulin
à vent, et en plus j’ajouterai douloureux!
Patient: Oui… oui…
Thérapeute: Vous êtes d’accord?
Patient: Oui. Et en même temps je me dis qu’il y a le fait que j’ai ce
diplôme. Et ça va être un échec! C’est déjà un échec depuis 4 ans de toute
façon! Mais en même temps, si j’accepte n’importe quoi, heu…
Thérapeute: Au moins vous serez à un certain niveau, vous fonctionnerez… Là, vous ne fonctionnez pas, hein?
Patient: Oui je sais…
Thérapeute: Et vous fonctionnez à un très bas niveau parce que vous
êtes à un très bas niveau. D’ailleurs vous le dites!!! Vous nous le dites!!!
C’est là qu’il faut être cohérent avec vous-même!… Peut-être qu’un
jour…??? Vous avez quatre ans d’expériences derrière vous qui n’ont pas
abouti. Sinon vous ne seriez pas là… Malgré que vous ayez fait vingt cho-
196
Script – « Le pueur de pieds » : dépression majeure…
ses différentes pour que ça marche! C’est marqué dans votre dossier. Moi
c’est «À la baisse, à la baisse, à la baisse!» S’il vous plaît! Arrêtez les
choses inefficaces! Je pense que c’est du bon sens! J’aurais un argument,
même deux. D’abord, c’est que vous me le dites tout à fait clairement
vous-même! Et que je suis peut-être, moi, plus d’accord avec vous que
vous! Deux: Arrêtez de faire des choses qui ne marchent pas. Et faites un
minimum qui marche plutôt que de ne pas réussir un maximum en étant
douloureusement inefficace, moulin à vent. Ça n’a rien de drôle ce que
vous avez vécu!
Patient: Non, non, ça, je sais bien… Je n’estime pas que le diplôme que
j’ai me donne une valeur particulière, surtout après le parcours
Thérapeute: Vous ne valez plus ça!
Patient (continuant sa phrase): après lequel je suis… Et en même
temps, il y a le fait que j’ai malgré tout ce diplôme, même si j’ai des conditions nulles et s’il est dévalué… Bon, il n’empêche que j’ai quand même
envie de trouver une chose en rapport avec ce que j’ai étudié! Ne fusse que
– je ne parle même pas d’une ambition de travailler dans une grosse boîte
ou n’importe quoi…
Thérapeute: Vous rêvez! Et votre rêve vous tue! Oubliez votre rêve
tout de suite! Vous êtes l’homme de la Mancha!
Patient: Oui, je sais… Mais bon! Quand je parlais de Glaverbel, c’est
vrai que je ne me faisais pas beaucoup d’illusions et… mais en même
temps je…
Thérapeute: Moi, je n’en fais jamais aucune!
Patient: Mais en même temps je me disais que, quand on me donne la
«chance» entre guillemets de passer une interview, je me disais que c’est
une perche à saisir parce qu’on ne sait pas ce qui peut arriver au bout.
Thérapeute: Mais vous savez que, même si vous avez l’emploi, vous
me dites que – avec votre moral, vos pieds qui puent, etc. – vous allez
lâcher tout cela très rapidement! Regardez la fille, elle est amoureuse, elle
est ceci… elle est ça… c’est vous qui dites… et merde quoi…
Patient: Enfin bon… heu…????
Thérapeute: Elle? Vous disiez qu’elle était amoureuse de vous?
Patient: Non je n’ai pas dit ça. J’ai dit que c’est elle qui m’a dragué et
puis voilà, quoi…
Thérapeute: Mais vous m’avez dit verbalement qu’elle était chouette,
qu’elle était ceci, qu’elle était cela… Mais c’est vous qui l’avez larguée…
Je me trompe?
Patient: Ouais… heu non… J’ai dit qu’elle était chouette dans le sens
qu’elle était mignonne, relativement sympa et tout ça, quoi. Mais bon,
amoureuse je n’ai pas dit ça! C’est elle qui m’a dragué. Moi je n’ai rien
fait pour heu…
Script – « Le pueur de pieds » : dépression majeure…
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Thérapeute: Mais c’est vous qui l’avez larguée quoi… En disant, bon:
«Pas pour moi!»! Vous étiez réaliste. À Glaverbel, vous n’êtes pas réaliste!
Patient: Non, je sais, je sais
Thérapeute: La fille n’est plus un problème, Glaverbel est un problème,
Glaverbel fait mal!
Patient: (Silence)
Thérapeute: Écoutez! Moi je vois votre problème de l’extérieur le jour
où je vous reçois pour la première fois. Et je me dis «Qu’est-ce qu’on peut
faire – maintenant que vous avez eu quelques séances – qu’est-ce qu’on
peut faire quand on est type qui a un diplôme bien dévalorisé depuis longtemps, qui a un moral en papier mâché, qui transpire à l’évidence énormément, qui pue – c’est clair! –, qui est à sa cinquième année de chômage,
qu’est ce qu’on peut faire???» Faut pas déconner, quoi!!! Faut pas rêver!
Rêver, c’est bon mais c’est du registre de l’espoir imbécile! Va-t-on continuer, allez-vous continuer à rêver en moulin à vent des choses douloureuses? Ou vous dire – enfin! – «Merde, visons beaucoup beaucoup plus
raisonnablement, c’est-à-dire fort bas, puis on verra bien!» Au moins je
ferai mon truc. Maintenant je ne fais rien, je ne fais rien, je dépends je
dépends je dépends… Je vais aux interviews avec des pieds de plomb,
parce que je sais que je ne vais pas réussir. Et même si je réussis, je vais
quitter, saborder mon truc…
Patient: Oui, je sais. Vous avez tout à fait raison sur le fond. Mais c’est
vrai que je n’arrive pas à me résigner sur ce genre de truc! Je me dis que si
je commence et prends n’importe quel boulot qui n’a rien à voir avec ma
formation, je peux faire une croix sur ma carrière. Je vous parle carrière
mais je ne suis pas carriériste. C’est vrai que j’attendais un diplôme, parce
que j’ai un diplôme! Et me retrouver magasinier dans un grand magasin ou
n’importe quoi, bon je l’ai fait quand j’étais étudiant et je ne dis pas que
c’est dégradant ou n’importe quoi mais…
Thérapeute: Moi aussi, je l’ai fait aussi…
Patient: Ben voilà, quoi! Mais je veux dire que, ayant le diplôme que
j’ai, ça va me couper définitivement de ce que j’ai étudié…
Thérapeute: Encore une fois, si c’est dur excusez-moi! Mais imaginez
que vous êtes magasinier chez un marchand de fruits et légumes – ou dans
n’importe quel petit commerce ou n’importe quelle boutique de n’importe
quoi – où ça sent mauvais, où c’est sale, où vous pouvez être à votre aise –
ce ne serait pas le cas chez IBM, ça c’est clair!
Vous aurez trouvé je ne vais pas dire un sens à la vie, mais vous aurez
trouvé une raison de vous lever à huit heures du matin et non à midi, je
vais dire cela comme ça. Moi, dans un autre boulot, je m’occupe de gens
qui sont minimexés (minimex = RMI). Ces gens-là, on ne sait plus les faire
lever, ils n’ont plus de raison de se lever. Vous me dites «Souvent, je me
198
Script – « Le pueur de pieds » : dépression majeure…
lève à midi». Vous connaissez bien ça. Donc là, vous aurez une raison de
vous lever le matin. Imaginons que, au bout de trois mois ou trois ans ou
cinq ans je n’en sais rien, vous connaissiez un peu les ficelles du métier,
vous ayez envie, vous qui avez des compétences techniques ou qui les
avez eues, de gérer une petite boîte ou quelque chose comme ça – vous
ayez envie d’ouvrir un import-export, d’être grossiste – et là vous seriez
plus le magasinier mais vous seriez patron – vous monteriez votre affaire.
Si à ce moment-là c’est réaliste, vous aurez le pied à l’étrier depuis un bon
bout de temps! Mais de là où vous êtes maintenant, l’écart est tellement
irréaliste entre «votre lit» et la petite entreprise… Je n’imagine pas!
Patient: Je suis d’accord avec vous sur le fond…
Thérapeute: Qu’est ce que vous avez à perdre de dire maintenant:
«Pendant six mois, Glaverbel et ces machins-là, c’est terminé! Je cherche,
je ne vais pas dire éboueur, mais magasinier. Je me trouve un boulot de
magasinier et je reprends un minimum de sens à ma vie, au niveau où je
suis et pas plus haut. J’arrête de péter plus haut que mon cul, je l’ai dit et je
l’ai écrit noir sur blanc, de façon virulente et répétée «Je ne suis rien». Et
bien, j’y reste au «Je ne suis rien»! Je ne suis rien, mais autonome! C’est
déjà pas mal! Alors que maintenant, l’inaccessible étoile est dépendante…
Patient: Hum…
Thérapeute: C’est choquant ce que je vous dis…
Patient: Non, ce n’est pas choquant. Non, non ça ne me choque pas
parce que je suis d’accord sur le fond…
Thérapeute: Pour être d’accord pratiquement, il faut le faire, c’est
tout…
Patient: Oui, bah justement…
Thérapeute: Justement il faut le faire en faisant le concret.
Patient: C’est là que je bloque. Je sais qu’en termes de pur raisonnement, je sais que sur le fond, ce que vous dites est vrai. Je n’arrive pas à
l’accepter, moi… Et voilà…
Thérapeute: Mais si vous voulez encore faire ça pendant quatre ans,
j’imagine que vous rentrez à la maison et que vous dites à votre père:
«Mon thérapeute m’a proposé de faire magasinier»! Il va hurler! Il va
vous redonner le même espoir imbécile, le même que pendant ces quatre
ans. Il dira «Vas-y, Thierry! Tu peux, allez, vas-y»!
Patient: Ben non, parce qu’il ne me donne pas cet espoir…
Thérapeute: C’est déjà bien, lui, il ne rêve plus!
Patient: Si, justement, c’est ce que j’allais dire… Me pistonner pour un
job, il le fait pour moi. Dans le même temps, même si c’est un job qui reste
dans un bureau, est-ce de mon niveau?
Thérapeute: Du niveau que vous croyez devoir atteindre…
Script – « Le pueur de pieds » : dépression majeure…
199
Patient: Oui, enfin non, quand je dis mon niveau, je veux dire un job de
niveau universitaire.
Thérapeute: Il ne faut pas y compter maintenant! Si ce n’est pas clair
au bout de quatre ans, quand est-ce que ça le sera?
Patient: Mon père me pousse en mettant la pédale douce, parce qu’il
voit bien que depuis quatre ans je suis comme je suis… Quand il me
pousse, c’est vrai sans doute, comme moi il continue à espérer. Moi je
trouve ça logique, faut que je trouve du boulot!
Thérapeute: Il y a une erreur logique dont vous vous rendez compte
d’ailleurs!
Patient: Ouais, ouais, je vous dis j’en suis tout à fait conscient. Ce n’est
pas là que le bât blesse. En termes purement rationnels, je…
Thérapeute: Quelles sont les deux options que vous avez en face de
vous? Ou bien je continue comme avant à rêver à l’impossible étoile…
Patient: Je sais, je sais, il faut que je change…
Thérapeute: Qu’est-ce qu’on fait?
Patient: Je ne sais pas. Je n’ai pas encore envisagé la question sous
l’angle où vous la présentez. Pas de façon aussi extrême, je dirais.
Thérapeute: Éboueur, je n’ai pas dit…
Patient: Je l’avais envisagé sous un certain angle, quand je vous ai
parlé de graduat en comptabilité. Dans le sens où je prenais des annonces
d’un niveau en théorie en dessous du mien.
Thérapeute: Vous vous imaginez dans un bureau de comptable, avec
cinq filles autour de vous, trois secrétaires et deux ou trois autres comptables? Vous allez vous enfuir! Même si ce n’est pas Glaverbel, vous allez
vous enfuir! Quand je dis éboueur, même si ça paraît extrême, c’est bien
adapté parce que l’odeur ne va déranger personne!
Patient: Bon et puis oui…
Thérapeute: Dans une piscine, être maître nageur là où ça pue le
chlore: personne ne sentira vos pieds tellement ça pue le chlore! Il y a
vraiment des endroits comme ça… des endroits où ça sent fort…
Les frigos de fruits, dont on parlait tout à l’heure, ça sent fort aussi…
Patient: Oui, oui, je connais…
Thérapeute: Des machins où ça pue un peu… Il faut que vous soyez à
l’aise! Bas niveau point de vue salaire, c’est sûr, mais où vous serez tranquille!
Patient: Ouais, ouais. Je vous dis ce qui coince chez moi, c’est deux
trucs. C’est d’une part que je ne me vois pas magasinier jusqu’à la fin de
mes jours, ça, je ne peux pas accepter…
Thérapeute: Et d’être dans votre lit jusqu’à la fin de vos jours, c’est
mieux?
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Script – « Le pueur de pieds » : dépression majeure…
Patient: Non.
Thérapeute: Ou être en rade depuis quatre ans, et encore 4 ans, et
encore quarante ans, ça vous va?
Patient: Non, non c’est vrai que non!
Thérapeute: Il vaut mieux travailler et gagner sa vie qu’être clochard au
fond de son lit!
Patient: Mais, bon! Je ne sais pas, c’est un répit… Une deuxième
chose, qui découle de la première, c’est justement une question de fierté
par rapport à mon entourage…
Thérapeute (reprenant le cahier du patient): C’est signé par vous: «Je
préfère fatalisme et pessimisme – c’est ce que je vous propose ici – à
l’imbécile heureux»… On est d’accord, mot à mot!
Patient: Je sais, je sais…
Thérapeute: Une fatalité? C’est comme ça, c’est comme ça! Pessimisme? Si vous voulez… Moi je n’appelle pas ça du pessimisme mais du
réalisme. Et je préfère ça à l’imbécile heureux qui rêve, qui rêve, qui rêve!
Et j’allais dire «Connard! À quoi ça sert de continuer à rêver des choses
pareilles, ça ne tient pas debout»!
Patient: Oui, je vous dis encore une fois, je suis d’accord sur le fond
mais ça n’empêche qu’entre accepter ce genre de discours et le mettre en
pratique, il y a encore un pas aussi.
Thérapeute: Écoutez, on rêve tout haut…
Patient (l’interrompant): Ce que je peux vous dire, c’est que je ne peux
pas – à brûle pourpoint – vous donner une réponse.
Thérapeute: Non c’est sûr! Je voulais vous proposer quelque chose de
plus petit et pratique. Et pourquoi pas à l’aide d’un médicament, s’il vous
en faut un. Parce qu’il faut avoir le courage de le faire. Il en faut du courage pour faire ça et en même temps c’est votre solution. Mais si on se
disait «Pendant un mois, je fais ça! Et le mois d’après, je fais le contraire.» Glaverbel un mois et poubelliste l’autre mois. Vous pouvez choisir
le mois que vous préférez.
Patient (l’interrompant): De toute façon, ce n’est pas aussi facile que
ça! Je veux dire qu’en période de conjoncture actuelle, ce n’est pas moi
qui vais commencer à dire «Bon je travaille là-dedans un mois et
après…»
Thérapeute: Non, non pas travailler, chercher. Avant juin, vous me
dites «Vous me faites perdre mes dernières chances de trouver un
emploi». Si vous voulez absolument courir après la soi-disant dernière
chance d’avoir un emploi avant juin, avant la nouvelle promotion d’étudiants, qui ne vont pas faire leur service militaire, faites-le! Et le mois
d’après, promettez-moi de chercher un emploi d’éboueur. Et le mois
d’août, vous recommencez à chercher un emploi à Glaverbel, je veux dire
Script – « Le pueur de pieds » : dépression majeure…
201
du niveau «école de commerce». Et le mois d’après vous cherchez
éboueur. Dès que vous avez un emploi, vous le prenez. Je suis certain que
vous serez plus tranquille en étant éboueur, ou aux fruits et légumes, ou
magasinier, ou je ne sais pas quoi que de continuer à rêver! Vous allez
trouver du concret!
Patient: Oui du concret mais rien qui m’intéresse, rien qui, comment
dire…
Thérapeute: Mais qu’est-ce que vous êtes? Relisez-vous (le thérapeute
montre le cahier au patient)! Je peux vous le prêter!
Patient: Non, c’est moi qui l’ai écrit. Je sais très bien ce qu’il contient.
Thérapeute: Bon, ben alors? Vous le savez alors!
Patient: Mais je vous dis, c’est ce que je dis depuis le début! Je sais très
bien qu’il y a cet aspect d’ambivalence qui fait que d’un côté, je bascule
dans la déprime la plus noire. Et puis il reste cet espoir qui est futile, OK,
tout ce qu’on veut, moulin à vent. Mais bon, je pense que j’ai, sans doute
comme tous les timides, un narcissisme et un orgueil élevés qui font que,
bon, voilà…
Thérapeute: Combien de temps vous allez continuer à jouer à ça?
Patient: Pff j’en sais rien, je ne sais pas si on se débarrasse de ça
comme ça…
Thérapeute: Il y a une image qui me vient à l’esprit en vous parlant.
Une branche de sapin sur laquelle il neige: elle plie, elle plie, elle plie. Et
jour et nuit elle se charge de neige. Et je pense que plus elle plie, plus elle
se tord. Et plus elle se tord, plus elle a mal. À un certain moment, le dernier
flocon fait qu’elle se redresse et envoie tout balader. Mais tant que ce n’est
pas le dernier flocon, elle se tord de plus en plus… Vous n’êtes peut-être
pas près du dernier flocon! Vous êtes peut-être encore loin de ce moment
où vous allez réagir! Et vous continuez à vous tordre de plus en plus douloureusement, pas encore suffisamment proche de la solution, c’est possible! Alors pourquoi ne pas dire, je vais encore faire de l’espoir imbécile,
chercher du Glaverbel, savoir que je pue, ennuyer mes parents et le reste…
Quand vous serez décidé, quand vous serez plus près du dernier flocon, on
en reparle et on fait le dernier trajet à deux! Vous aurez peut-être envie
pendant un mois, trois mois, six mois, je ne sais pas, plus peut-être, de
continuer ce qui n’a pas marché pendant quatre ans. Et je n’ai rien à dire,
c’est votre choix! Je dis simplement il semble qu’il y ait une perspective,
une solution à votre problème. C’est peut-être un peu tôt pour la prendre
maintenant. Au fond, ce n’est pas facile de se défaire de son narcissisme.
Je ne sais pas, mais le narcissique il en prend plein la gueule depuis des
années! Il serait peut-être temps qu’il redore un peu son blason, mais à sa
hauteur!
Patient: Ouais, je sais mais…
202
Script – « Le pueur de pieds » : dépression majeure…
Commentaires
Champion du «Je sais bien, mais…», ce patient a fini par se trouver un
travail dans le rayon fruits et légumes d’une grande surface, emploi qu’il
garda cinq mois. Sa thérapie se poursuivait mais hors de la mise au lit,
dans un travail, en minimal change. Cet entretien-ci fut un virage important de cette thérapie, par le recadrage qu’il permit.
7
Modèle de thérapie stratégique
combinant TSB, TOS et HTSMA
(EMDR)
■
Modèle de thérapie stratégique combinant TSB, TOS et
HTSMA (EMDR)
204
Modèle de thérapie stratégique combinant TSB, TOS et HTSMA (EMDR)
PROBLÈME
TENNIS
RELATIONNEL
Punaise
=
=
A
Problème répétitif
Souffrance
B
Définition du problème
=
BRAS DE FER
• Qu’est-ce que JE fais ?
• Qu’est-ce que JE vais
faire d’autre ?
TOURISTE ?
Outils
spécifiques
Faits (caméra)
PLAIGNANT ? CLIENT ?
A
A
A
A
A
=
Sens
B
B
B
B
B
Paradoxe
Préalable
Outils
spécifiques
dont
ANTHROPOLOGUE
VALEURS, MOTEURS
1
Plaindre le plaignant
UTILISER
2
Valeur Coût
Plaignant
Intervenant
+
–
–
+
INTERVENTION
PARADOXALE
DOUBLE NŒUD
(DOUBLE LIEN)
Traumatisme ? HTSMA
Modèle de thérapie stratégique combinant TSB, TOS et HTSMA (EMDR)
STRATÉGIE
SOLUTION
Moyens
Objectif
=
=
Exceptions
Type 1
Type 2
TOS
• Définition d’objectif en 6 points
• ou Question du miracle
• ou Projection dans le futur
Définition de la Solution
1. Définir tâche concrète
• Axe de solution (issu des exceptions 1 et 2)
RECADRAGES
• Élargir l’éventail des choix
ÉCHARPE À FRANGES
• En faisant (action)
• 1/10 000 : Minimal Change
2. Vendre Solution
= UTILISER Moteurs
+ colonne de droite
RESSOURCES
ÉCHELLES TOS
TOS
205
206
Modèle de thérapie stratégique combinant TSB, TOS et HTSMA (EMDR)
Quel est le fil conducteur de ce travail? Nous avons tenté de le synthétiser: c’est une entreprise risquée! Les vieux routiers des thérapies brèves
liront ceci avec indulgence…
Certains points peuvent apparaître trop ou trop peu développés. De plus,
notre réflexion se poursuit et ce modèle évolue. Nous avons néanmoins
trouvé opportun de le publier - dans sa version actuelle et donc perfectible
– afin:
– de partager avec vous les liens que nous avons faits entre des concepts
parfois apparemment éloignés. Par exemple: Anthropologue → Valeurs
→ Utilisation → Intervention paradoxale → Double nœud;
– de vous décrire notre fil conducteur en cours de thérapie. Ceci afin
d’accompagner ceux qui débutent en se lançant dans l’aventure de la thérapie brève…
Qu’en est-il?
Cartouche du haut
– Si le patient est là, devant nous, c’est parce qu’il souffre. La raison de
sa présence et de la nôtre: sa souffrance. Un problème récurrent est
comme une «punaise» dans sa chaussure.
– Sous ce cartouche central se dessinent quatre piliers. De gauche à
droite: (1) les préalables, (2) le problème, (3) les moyens et (4) l’objectif.
Les préalables
– A-t-il un problème? Deux possibilités:
– soit c’est un touriste: il dit qu’il n’a pas de problème;
– soit c’est un plaignant ou un client: il dit qu’il a un problème.
Dans les deux cas, des outils spécifiques (TSB ET TOS) existent.
– Distinguons plaignant (c’est-à-dire victime et linéarité) de client (circularité).
Outils: Bras de fer, Tennis relationnel. Qu’est ce que JE fais, etc.
Le «problème»
– La TSB (Problem solving) insiste sur la définition du problème par
la colonne de gauche de notre grille.
– La TOS partira de la définition de l’objectif: Projection dans le futur,
Question du miracle, Définition de l’objectif en six points. Objectif =
Solution.
Modèle de thérapie stratégique combinant TSB, TOS et HTSMA (EMDR)
207
– Les deux méthodes se combinent utilement. Le chemin qui mène du
problème à l’objectif est une stratégie.
– La colonne de droite (les sens, ou ce que nous appellerons les commentaires) ne fait pas partie de la définition du problème. Elle permet des
changements de sens (ou recadrages) et concourt à la «vente» de la solution (comme les valeurs et moteurs comprises comme des ressources dans
la position de l’anthropologue).
– Dans la colonne de gauche se trouvent:
– d’une part (→) les faits qui frappent la personne, ce qui «lui tombe
dessus»;
– d’autre part (←) ses tentatives de solutions personnelles, ses réactions.
Le tout se résumera en une «boucle lyophilisée» ou axe du problème, le
Paradoxe Préalable ou PP.
– La position de l’anthropologue questionne «les bonnes raisons» qu’a
la personne de continuer à agir comme cela dans une situation dont, par
ailleurs, elle se plaint. Elle nous donne ses valeurs, ses moteurs.
– À nous d’en faire des ressources: reconnaître, accepter, augmenter et
utiliser.
– L’utilisation sera souvent une intervention paradoxale (IP): prescription du comportement, du symptôme, etc.
Parmi les outils spécifiques pour rendre un Plaignant → Client, deux
passent par l’utilisation et l’intervention paradoxale:
– plaindre le plaignant («Courage!»);
– c’est beau d’être fidèle à vos idées, même si cela vous coûte cher! Faites en plus, même si cela vous coûte davantage…
– L’intervention paradoxale peut se renforcer en Double nœud (Double
lien).
Les moyens
– En TSB, on décrit les exceptions de type I et de type II. Ce sont des
tentatives de solutions efficaces, des moyens qui réussissent déjà. Ils sont
l’axe de la solution.
– On y ajoutera les exceptions TOS (et les tâches qui en découlent).
La solution = l’objectif
– L’objectif a été décrit au point 3 (critères de l’objectif).
– La définition de la solution, dans notre grille personnelle, se divise en
deux parties:
208
Modèle de thérapie stratégique combinant TSB, TOS et HTSMA (EMDR)
– d’abord la tâche concrète. À partir de l’axe de la solution (exceptions
type I et II), jeu de l’écharpe à franges:
– élargir l’éventail des choix,
– choisir l’apprentissage (rapport coût/bénéfice),
– tâche d’action («en faisant») en minimal change (1%…);
– ensuite la «vente» de ce nouveau comportement: comment lui en
donner envie? Les outils en seront l’utilisation des valeurs et des sens
(amenés par l’anthropologue et la colonne de droite).
Commentaires
– La TOS a comme outils principaux:
• la définition de l’objectif (c’est-à-dire la question du miracle et ses
tâches);
• l’utilisation des «exceptions TOS» et leurs tâches;
• l’utilisation des ressources.
Ajoutons-y les «échelles TOS» et leur utilisation spécifique.
– La présence de psychotraumatisme(s) amènera à l’utilisation du
HTSMA. Comme l’hypnose thérapeutique, ce modèle interfère avec ce
schéma en de nombreux points: utilisation des ressources, tissages, etc.
Notre schéma deviendrait quasi illisible si nous ajoutions ces points en
détail. Raison pour laquelle nous nous sommes abstenus de le faire.
Conclusion
■
La thérapie brève offre à ceux qui, curieux d’élargir leurs moyens
d’action, commencent à la pratiquer, un autre angle de vue sur la réalité du
patient et d’autres modalités de traitement. Sa logique est simple. Son but:
le pragmatisme éthique. Ses moyens sont des outils de communication
spécifiques.
C’est tout un courant de pensée et de recherche clinique qui, depuis les
années soixante, crée de plus en plus activement des solutions nouvelles et
simples à des problèmes qui, vus autrement, paraissaient complexes. C’est
une logique sérieusement charpentée qui trace des lignes directrices d’une
pensée et d’une action centrées sur la résolution durable du problème du
patient. Une stratégie qui débusque les erreurs logiques, les paradoxes,
dans lesquels le patient et le thérapeute s’embourbent douloureusement.
Quand votre bon sens ne fonctionne pas, est-ce le bon sens?
C’est un modèle agréable à apprendre et agréable à pratiquer. Il est source
de joie, ce n’est pas la moindre de ses qualités. L’humour y a sa place: il aide
à vivre, particulièrement dans les moments difficiles.
Il faut une ouverture, une curiosité et une créativité manifestes pour oser
s’offrir ce nouvel angle de vue, cet autre style de communication, cette
relation innovante qui fera dire à vos patients: «Avec vous je savais que
cela serait différent!».
La théorie est notre moyen, pas notre but. Nous avons puisé à différentes
sources du savoir en matière de thérapie brève: ce livre n’expose que la
théorie nécessaire à la pratique. Les travaux scientifiques de ces écoles ont
engendré ces dernières décennies de nombreuses applications dans les
domaines psychologiques et sociaux. L’utilisation de cet ouvrage sera utilement combinée à d’autres sources de formation et particulièrement la
supervision, l’intervision et l’étude de cas.
Notre chemin part des travaux du MRI de Palo Alto, en liens étroits
avec ceux de Milton Erickson. Il s’est poursuivi à travers l’œuvre de
Nicholas Cummings, a fait un clin d’œil facétieux à Frank Farrelly et à sa
provocation bienveillante et a découvert, in fine, la thérapie orientée vers
les solutions et l’EMDR puis l’HTSMA. Ce chemin nous a amené à faire
une lecture transversale de ces modèles, cherchant ce qui réunit et ce qui
complète, pour obtenir un corpus cohérent permettant des applications
créatives dans les situations concrètes de notre travail de terrain. Cette
210
Conclusion
façon de voir la réalité n’est ni plus vraie ni moins vraie qu’une autre. Elle
se veut pragmatique et éthique. Il s’agit de notre pratique actuelle et donc
provisoire et perfectible…
Enfin, les fidèles lecteurs de cette collection auront peut-être été surpris.
Qu’ils nous pardonnent l’aspect moins académique, plus paradoxal, provocateur, humoristique et probablement surprenant de cet ouvrage: les
sous-titres l’avaient laissé deviner…
Bibliographie
■
BATESON G. – La nature et la pensée. Seuil, Paris, 1979.
BATESON G., BATESON M. – La peur des anges. Seuil, Paris, 1989.
BENOIT J.C. – Les doubles liens. PUF, Paris, 1983.
BERHEIM H. – Hypnotisme, suggestion, psychothérapie. Fayard, Paris, 1995.
BUDMAN S., GURMAN A.S. – Theory and practice of brief therapy. The Guilford Press,
New York, 1988.
COMTE-SPONVILLE A. – Petit traité des grandes vertus. PUF, Paris, 1995.
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COMTE-SPONVILLE A. – Dictionnaire philosophique. PUF, Paris, 2001
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COTTENCIN O., VAIVA G., DUCROCQ F., GOUDMAND M. – Hypnose et traumatisme
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Medicaid Project and others readings. Healthcare Utilization and Cost Series,
volume 2, Scottsdale, AZ: Foundation for Behavior Health, 1993.
DE JONG P., KIM BERG I. – De l’entretien à la solution. Satas, Bruxelles, 2002.
DE SHAZER S. – Clés et solutions en thérapie brève. Satas, Bruxelles, 1999.
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212
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NARDONE G., WATZLAWICK P. – L’art du changement. L’esprit du temps, Bordeaux,
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ZUMBRUNNEN R. – Psychiatrie de liaison. Médecine et Psychothérapie, Masson, Paris,
1991.
Un film à voir concernant la thérapie brève
LAVANDIER Y. Oui, mais… avec Gérad Jugnot et Émilie Dequenne, 2002.
Bibliographie
213
Notre association:
L’Institut Milton Erickson du Nord de la France (IMENF), association
loi 1901, reconnaît:
• En France: Action et Communication Efficaces (ACE), association
loi 1901
• En Belgique: Espace Du Possible (EDP), association sans but lucratif
Secrétariat commun:
Le Torieu, 29
7521 Tournai, Belgique
Téléphone: 00 32 (0) 69 21 47 19
Fax: 00 32 (0) 69 21 12 19
E-mail: [email protected]
www.espace-du-possible.org
Notre association organise des formations en:
– thérapies brèves (3 modules de 15 jours dont deux avec des patients);
– hypnothérapie éricksonienne;
– compétence relationnelle (intervention systémique brève);
– hypnose, thérapie stratégique et mouvements alternatifs: HTSMA.
Elle organise aussi des ateliers sur des thèmes renouvelés chaque année.
Vous trouverez toutes les informations sur notre site:
www.espace-du-possible.org.
Index
■
A
Abstraction, 1, 62, 64
Anthropologue, 58, 59, 77, 78, 79,
80, 82, 99, 105, 120, 127, 130,
142, 152
B
Bateson, 1, 2, 30, 42, 64, 77, 78, 79,
80, 81, 100, 105, 130
Bienveillance, 46, 99, 120, 126, 128,
129, 135, 152
Bienveillant, 152
Boule de neige, 141
Brief Therapy Center, 3
Brièveté, 15, 152
BTC, 40
C
Changement, 3, 26
Circulaire, 20, 21, 50
Circularité, 19, 71, 74
Cognitif, 9
Cognition, 8, 34
– négative, 8
– positive, 8
Comportement, 25, 29, 34, 50, 62,
63, 73, 74, 78, 81, 82, 87, 89, 91,
95, 111, 112, 114, 115, 132, 133,
139, 142, 157, 167
Confusion, 2, 10, 45, 72, 96, 128,
151
Cummings, 2, 4, 5, 12, 13, 16, 43,
45, 70, 82, 109, 110, 121, 122,
129, 209
Cybernétique, 1
D
de Shazer, 6, 12, 153, 164, 168
Désensibilisation, 7, 8
Dolan,, 55, 156
Double lien, 2, 94, 100, 105, 152
Double nœud, 103, 104
– positif, 104
E
Échelle, 8, 10, 164, 165, 167
École de Palo Alto, 1, 2, 6, 7, 110,
127, 142, 143, 152, 153, 170
Effet boule de neige, 69
EMDR, 7, 9, 10, 11, 12, 209
Épictète, 31, 50, 51, 106, 111, 137
Erickson, 1, 2, 9, 12, 23, 26, 41, 56,
68, 69, 80, 81, 82, 105, 107, 113,
116, 118, 130, 141, 142, 143, 146,
149, 152, 153, 154, 155, 161, 163,
166, 209
Erreur logique, 4
Exposition, 8, 85
F
Farrelly, 5, 6, 12, 209
Freud, 1, 13, 40, 143, 153
H
Humoristique, 210
Humour, 45, 147, 209
Hypnose, 2, 6, 9, 11, 12, 15, 33, 41,
43, 68, 73, 77, 97, 113, 126, 128,
142, 143, 145, 149, 150, 152, 153,
170
– auto-hypnose, 145, 151
– comportement hypnotique, 144
– éricksonienne, 150
216
Index
– état hypnotique, 9, 10
– expérience hypnotique, 10
– hypnothérapeute, 7, 147
– hypnothérapie, 2, 9, 123, 142, 144
– langage hypnotique, 126
– technique hypnotique, 67
Hypnothérapie, 9
Hypnotique, 113, 148, 149
I
Inconscient, 9, 147, 148, 150
Insoo Kim Berg, 6, 153
Intervention paradoxale, 129, 130
Intervention paradoxale,, 171, 187
Isebaert, 6, 154
M
Mégglé, 17
Melchior, 14, 35
Mental Research Institute, 3
Métaphore, 33, 38, 56, 57, 68, 74,
141, 147, 150, 162
Métaphorique, 161
Minimal change, 68, 73, 140, 159
MRI, 7, 12, 37, 42, 209
N
Nardone G., 113
Nœud, 105
– négatif, 105
O
O’Hanlon, 6, 12, 69, 154, 163
P
Paradoxal(es), 46, 87, 97, 108, 118,
152, 210
Paradoxe, 1, 2, 4, 29, 36, 62, 64, 87,
88, 89, 90, 91, 92, 96, 98, 100, 129
– injonction paradoxale, 98
– intervention paradoxale, 4, 6, 45,
60, 61, 84, 89, 90, 95, 97, 98, 99,
100, 105
– préalable, 99
– prescription paradoxale, 29, 96
– utilisation paradoxale, 59
Piccard, 82
Position basse, 62, 63, 72, 110, 111,
112, 122, 152
Projection dans le futur, 9, 67, 126,
150, 153, 166
Provocateur(trice), 6, 45, 56, 87, 99,
105, 210
Provocation, 128, 130
PTSD, 7
R
Recadrage, 6, 31, 33, 39, 43, 45, 72,
105, 107, 152
Restructuration, 7, 8, 9
– cognitive, 7, 8, 9
Roustang, 57, 66, 69, 130
S
Shapiro, 7, 9, 11, 12
Stratégie, 65, 83, 107, 118, 163, 209
– paradoxale, 118
Stratégique, 140, 152
Syndrome post-traumatique, 149
Système, 17, 22, 26, 28, 96, 100,
133, 139
Systémicien, 68
Systémique, 1, 12, 14, 24, 38, 43,
135, 153
T
Tâche, 43, 52, 54, 77, 110, 111, 114,
116, 120, 121, 140, 152, 153, 159,
160, 168, 169, 170
– contractuelle, 120
– d’observation, 159, 169
– de la première séance, 169
– multiple, 121
– optionnelle, 120
Tennis relationnel, 21, 71, 112
Thérapie, 3, 6, 9, 12, 13, 14, 16, 40,
41, 43, 45, 46, 47, 54, 57, 58, 60,
62, 63, 66, 68, 74, 82, 84, 86, 107,
108, 109, 112, 113, 119, 120, 152,
217
Index
153, 155, 209
– brève, 5, 7, 9, 12, 13, 16, 34, 40,
41, 43, 45, 46, 57, 82, 97, 113,
152, 209
– hypnothérapie, 9
– orientée vers les solutions, 6, 12, 14,
120, 153, 209
– – TOS, 39
– stratégique, 16
– systémique, 12
– – brève, 3
– systémique et familiale, 3
– TOS, 152, 154, 155, 156, 162
– TSB, 152, 153, 162
TOS, 121, 150, 170
Transe hypnotique, 126
TSB, 43, 64, 68, 170
U
Utilisation, 12, 80, 81, 105, 131, 161
– paradoxe, 59
Utilisationnel, 2, 146
Utiliser, 82, 83, 85, 87, 130, 132,
142, 144, 152, 153, 164
W
Watzlawick, 3, 30, 31, 36, 41, 93,
134, 136, 144
Weakland, 2, 7, 80
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