Plaidoyer pour une psycho-socio-pragmatique de la communication

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Plaidoyer pour une psycho-socio-pragmatique de la communication
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Marcel Bromberg, Professeur, Université Paris 8 Saint Denis, France
Introduction
Nous passons une grande partie de notre vie sociale à communiquer aussi bien par la parole,
par le geste ou encore par l‟écrit, et bien que nous le fassions le plus souvent sans y penser,
toute cette activité a pour but unique de faire connaître, dans une certain mesure, à autrui ce
que nous pensons, croyons, ressentons vis à vis des objets du monde ainsi que la façon dont
nous avons l‟intention d‟agir sur - ou vis à vis de - ces objets. Ainsi grâce au langage nous
pouvons agir sur le monde mais aussi surtout partager nos pensées avec autrui. Mais que
partageons nous en réalité ? Si nos pensées s‟élaborent dans notre cerveau, jamais elles n‟en
franchiront les limites. C‟est pourquoi lorsque nous disons que nous communiquons ce que
nous pensons à autrui nous utilisons une métaphore. En réalité, tout ce que nous partageons
c‟est ce que laisse ou donne à voir notre activité à visée communicative, c'est-à-dire un
ensemble de comportements qui jamais ne contiennent nos pensées mais qui en constituent
cependant la trace. Un des aspects les plus fondamentaux de la communication sociale,
puisque nous ne pouvons lire2 dans les esprits, consiste à comprendre justement la
signification du comportement, seule porte d‟accès à nos états mentaux. Dans la mesure où le
langage ordonne nos perceptions du monde toute réflexion sur la communication doit montrer
comment le langage peut être utilisée pour construire et créer l‟interaction sociale et différents
mondes sociaux. L‟étude de l‟usage du langage est particulièrement importante pour la
psychologie sociale en ce sens qu‟il représente non seulement la forme d‟interaction la plus
répandue mais aussi parce qu‟il existe peu d‟activités sociales qui ne soient pas concernée par
le langage. C‟est d‟ailleurs pourquoi la communication a de tout temps constitué un thème
majeur, presque fondateur de la psychologie sociale et à ce titre a participé bien souvent à la
définition de cette discipline.
Faire une psychologie sociale de la communication et donc, une psychologie sociale de
l‟usage du langage, dans une perspective psycho-socio-pragmatique initiée par R. Ghiglione,
nécessite d‟adopter une stratégie de recherche articulant tout à la fois l‟interaction sociale, le
langage, la cognition. La notion d‟interaction sociale est fondamentale dans la mesure où elle
est la base de la communication, de la pensée et donc de l‟apprentissage de la parole. E lle introduit,
des acteurs sociaux empiriques qui deviennent des interactants par les activités langagières
qu‟ils produisent. Ainsi, au sujet « parlant » de l‟approche philosophique du langage ou de la
pragmatique linguistique nous opposons un sujet « communiquant », un « homme
communiquant », pour reprendre le titre d‟un ouvrage collectif, paru en 1986, dirigé par
Rodolphe Ghiglione. En effet, même si dans l‟approche de la philosophie du langage, la
notion d‟acte de langage présuppose nécessairement l‟existence d‟un sujet « parlant » puisque
1 Bromberg, M. (2007). Plaidoyer pour une psycho-socio-pragmatique de la communication. Ouvrage collectif sur les interactions sociales
in Chabrol, C., Olry-Louis, I. & Najab, F. (Eds.) Interactions communicatives et psychologies. Paris : Presses de la Sorbonne Nouvelle.
2
Au sens fort du terme. En effet dans le cadre des théories de l‟esprit, il est souvent question de lecture mentale (mind reading) pour faire
référence au fait que tout être humain normal disposerait d‟un dispositif mental lui permettant d‟attribuer à autrui des états mentaux et de
les déchiffrer
.
-1-
qu‟il s‟agit d‟une production de la parole, pour autant cette notion renvoie plus à une entité
abstraite, un locuteur idéal, qu‟à un véritable acteur social.
Autrement dit, le sujet « parlant » est, dans ce cadre théorique, conceptualisé plus comme un
support nécessaire d‟un processus de production langagière qu‟un acteur empirique inscrit
dans un réseau de contraintes et devoirs socialement déterminés. Par opposition, un sujet
« communiquant », est conceptualisé comme un être social empirique qui est tout à la fois un
intra-locuteur, porteurs de savoirs, de croyances, d‟attitudes propositionnelles, de
représentations sur le monde, de compétences multiples et un inter-locuteur, c'est-à-dire un
acteur impliqué dans une situation d‟interaction communicative (Cf. Ghiglione, Bromberg,
Dorna, 1986).
Un des objectifs de la psychologie sociale de la communication dans cette optique (Bromberg,
Trognon, 2000) consiste à essayer de comprendre comment le langage est utilisé dans ces
interactions sociales. Nous essayons sans cesse, d‟appréhender le monde, de comprendre ce
qui se passe dans toutes les situations sociales, afin de pouvoir utiliser ces connaissances
acquises pour nous comporter ultérieurement de façons appropriées dans ces situations. Selon
Spinoza, l‟organisme pour exister «ne cesse de se conduire », nous pourrions ajouter pour
illustrer notre propos que l‟acteur social pour exister ne cesse d‟interpréter le monde,
notamment les comportements d‟autres acteurs sociaux en leur attribuant des états mentaux
particuliers. Communiquer consiste non seulement à faire partager à autrui nos pensées, nos
perceptions, nos représentations du monde mais aussi à partager les pensées et les
représentations du monde qu‟autrui construit à notre intention. La connaissance des contenus
d'un autre esprit, est possible seulement dans le contexte d'une vision du monde partagée.
Nous insistons sur le fait que le sujet social, doit nécessairement avoir la possibilité de rendre
compte au moyen des mots non seulement de son rapport au monde, sans lesquels il ne
pourrait construire son identité, puisque le « je » est indispensable à toute parole, mais aussi
des catégories cognitives qui structurent son univers cognitif, bref de sa capacité à former des
concepts et à ranger les objets du monde sous les catégories correspondantes. Dans le cadre
d‟une psycho-socio-pragmatique de la communication, ce qui est en jeu, ce n‟est pas tant de
penser le monde ou de parler le monde, mais c‟est penser le monde de sorte qu‟il soit
partageable, co-construit ; qu‟il co-appartienne à une communauté humaine. Il est conçu
comme un ordre commun à propos duquel nous pouvons communiquer. Ainsi toute
interaction sociale actualise, dans un certain contexte, une rencontre d‟acteurs sociaux ayant
une identité, des savoirs sociaux conventionnels incluant notamment des postulats culturels
concernant les rôles et statuts, des compétences, des attitudes propositionnelles (cf. KerbratOrecchioni, 1995). Elle se caractérise, de plus, par un certain type de relation sociale
préalable : degré de connaissance, type de lien – familial, amical, professionnel. A ces facteurs
Kerbrat-Orecchioni ajoute la notion de « contrat » pour rendre compte de l‟interaction
communicative. C‟est cette notion de contrat que nous proposons de développer
Contrat de communication : définition
En 1981, paraissait un numéro spécial de Champ Éducatif, publication de l‟université de Paris
8, intitulé «le contrat de communication3», dans lequel, pour la première fois, étaient exposés
les travaux collectifs du Groupe de Recherche sur la Parole créé par R Ghiglione. On y
trouvait en filigrane les prolégomènes du modèle de contrat de communication développé
ultérieurement au sein de l‟équipe. Ce modèle repose sur deux principes. Selon le premier,
(Ghiglione, Bromberg, Dorna, 1986), toute interaction communicative serait sous-tendue par
3
Cette notion étaient aussi utilisée par d‟autres auteurs (Rommetveit 1974 ; Charaudeau 1984 ; Kerbrat-Orecchioni 1984, Bange 1983)
2
l‟établissement implicite de la part des co-interlocuteurs d‟un contrat fondé sur un certain
nombre de règles ; selon le second, toute situation communicative serait le résultat d'une
situation contractuelle porteuse d'enjeux. Le modèle proposé, écrivait plus tard Ghiglione R.,
Trognon A., (1993), « est donc celui d'une communication porteuse d'enjeux, finalisée par le
gain de ceux-ci, donnant lieu à des jeux interlocutoires, aux stratégies et aux tactiques mises
en langue à travers un ensemble de règles et d'intentions, informatives et communicatives ».
On pourrait dire, en suivant Trognon, Musiol, Kostulski (1999), que ces enjeux sont bien
évidemment inséparables de l'arrière-plan propre à l‟accomplissement de l‟interaction
communicative. Cet arrière plan, précisent–ils, « […] constitue un ensemble indéfiniment
ouvert contenant un réseau d'états mentaux des locuteurs qu'il est impossible de décrire
exhaustivement, mais en plus, il renvoie à des contraintes le plus souvent sociales qui ne sont
pas conversationnelles ».
Le contrat de communication prend en compte, justement, l‟ensemble des paramètres
interactionnels, susceptibles de peser sur la situation interlocutive, pour définir la nature des
contraintes sociales, c'est à dire des obligations de toute nature auxquelles sont soumis les
interlocuteurs engagés conversationnellement. Nous partageons la conception de Charaudeau
(1995) selon laquelle « la notion de contrat ajoute, à la nécessité pour les partenaires de
posséder en commun un certain savoir et d'avoir une aptitude à relier texte et contexte, celle
de devoir reconnaître le projet d'influence dans lequel ils sont engagés qui les oblige à rendre
compte de leur légitimité, de leur crédibilité et de leur visée de captation. Le processus de
reconnaissance ne met pas seulement en œuvre du "savoir" et du "savoir dire" mais aussi du
"vouloir dire" et du "pouvoir dire » […] ». Cependant, si le contrat de communication (ses
caractéristiques) constitue un cadre, un contexte qui s‟impose en quelque sorte de l‟extérieur
aux interlocuteurs, qui préexiste à l‟interaction, cela n‟est certes pas suffisant pour rendre
compte de façon globale de la dimension dynamique de l‟interaction. En effet, les
interlocuteurs ne se contentent pas seulement d‟interagir dans le seul cadre défini
antérieurement à l‟interaction, ces acteurs construisent aussi dans l‟interaction effective le
contexte de cette interaction. C‟est la construction de cette contextualisation qui rend, entre
autre, plus ou moins interprétables les différents actes de communication proférés. Dans cette
optique, il nous faut préciser que nous considérons toute situation sociale comme instituant
par défaut un ensemble de contrats de communication possibles. C‟est pourquoi elle est par
définition potentiellement interactive. Les caractéristiques de ces contrats sont définies à
minima par celles de la situation sociale à laquelle ils sont attachés. La différence qu‟il y a
entre une interaction sociale formelle et non formelle, réside dans le fait que dans la première,
il existe déjà en filigrane un enjeu pour les interlocuteurs alors que dans la seconde, l‟enjeu
reste à construire, à négocier. S‟il arrive que des acteurs sociaux co-présents dans une
situation n‟engagent pas d‟interaction langagière c‟est parce qu‟il n‟existe pas encore
d‟informations disponibles susceptibles de permettre d‟élaborer une conversation
contextuellement pertinente. Dans ce cas, on dira que la situation est potentiellement
communicative mais pas sans contrat. En effet, s‟il n‟y a pas encore d‟enjeu véritable, le
contrat de communication, prédéterminé par le contexte social, ouvre néanmoins le champ des
enjeux possibles/impossibles, pertinents/non-pertinents. La situation potentiellement
communicative deviendra effective en fonction de signes directs ou indirects fournis par les
participants et autorisés par le type de contrat déclenchant ce que Goffman (1961) appelle
“ l‟engagement conversationnel ”. Autrement dit, la situation potentiellement communicative
est déjà régie par un contrat de communication qui, même réduit à sa plus simple expression
détermine toujours pour les sujets, un minimum de droits et devoirs culturellement et
socialement normés. Le fait qu‟une personne dans une salle d‟attente, par exemple, prenne
l‟initiative de s‟adresser à une autre personne, a pour propriété de rendre effective la situation
potentiellement communicative et elle la rend effective selon la nature contrat de
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communication « attaché » potentiellement à la situation. Si bien que l‟on peut penser que
cette première énonciation se fera déjà en conformité avec certaines contraintes situationnelles
(Bromberg 1999). Elle respectera un ensemble de règles et conventions compatibles avec la
situation et inscrites déjà en partie dans le contrat. Que l‟interlocuteur, suite à cette première
énonciation, décide d‟ignorer la personne qui s‟adresse à lui ou qu‟il lui réponde, ne change
rien au fait que quoiqu‟il fasse, il communiquera toujours quelque chose au locuteur en vertu
de l‟existence d‟un contrat de communication par défaut. En effet, s‟il ne répond pas à une
question posée par exemple, il communiquera quand même de façon ostensive qu‟il refuse de
rendre effective la situation potentiellement communicative et donc qu‟il refuse d‟actualiser
tout autre contrat de communication que celui existant par défaut. Ainsi lorsque les acteurs
sociaux entrent en communication ils sont soumis dans un premier temps à un ensemble de
contraintes4, plus ou moins inhérentes aux caractéristiques du contrat mobilisé.
a) Ces contraintes plus ou moins fortes définissent a priori le jeu des possibles des acteurs de
l‟interlocution. Il faut souligner que le contrat de communication, défini en partie par les
règles et les normes sociales en vigueur dans une société donnée, constitue en quelque sorte
un contrôle social qui assure le lien entre les sujets et la société et régule les comportements
sociaux. Ces contraintes pourraient être assimilées à des forces maintenant les acteurs à
l‟intérieur d‟un champ (social). Bien sûr les contraintes régies par les contrats de
communication sont plus ou moins importantes selon la nature des enjeux (Bromberg 1981)
des paramètres de la situation sociale et des jeux de rôles qui y sont attachés (Ghiglione,
Bromberg 1988 ; Bromberg 1999). Mais si on définit l‟interaction comme « un ensemble
d'actions sociales orientées vers la réalisation par les partenaires de buts interdépendants, qui
constitue un épisode social » (Bange, 1992), alors on peut penser que plus les contraintes
inhérentes au contrat mobilisé sont fortes plus l‟espace de liberté est faible et parallèlement
plus les interactions sociales qui y sont possibles sont déterminées par la nature du contrat de
communication qui régit la situation d‟interlocution. Le sens des forces exercées, dans ce cas
serait de type « top-down ».
b) Ces contraintes a priori sont modulables et subissent toutes sortes de modifications tout au
long de l‟interaction du fait même que les interlocuteurs en fonction de(s) (l‟)interprétation(s)
de la situation qu‟ils mobilisent, co-construisent un contexte d‟interaction rendu manifeste par
leurs comportements langagiers. Le sens des forces exercées seraient ici de type « bottom-up »
et viendrait interagir avec les forces précédentes (top down).
c) Ainsi toute situation sociale serait caractérisée par deux ensembles de contraintes. L‟un
dépendrait des caractéristiques d‟un contrat de communication, des acteurs sociaux, chacun
ayant une identité (sexe, âge, statut social, système de valeurs), des savoirs sociaux
conventionnels incluant notamment des postulats culturels concernant les rôles et statuts, des
compétences, des attitudes propositionnelles ; l‟autre du ou des contextes co-construits par les
interlocuteurs à travers les interprétations et les actions qu‟ils accomplissent. En ce sens les
acteurs sociaux sont à la fois déterminés par un cadre (un contrat) psycho-socio-pragmatique
qui leur préexiste, qui est en amont de la situation d‟interaction et par la situation d‟interaction
elle-même, dans laquelle ces mêmes acteurs co-construisent activement et conjointement des
contextes d‟interprétations susceptibles de rendre effectifs des comportements. Dans cette
optique il n‟y a pas opposition entre un extérieur qui serait le contrat de communication et un
intérieur qui serait la situation d‟interaction mais interaction des deux.
4
Définie comme une restriction du champs des comportements possibles.
4
Contrat de communication et principe de coopération.
Selon Aristote on doit distinguer pour tout discours trois éléments constitutifs : celui qui parle,
ce dont il parle, celui à qui il parle. La parole institue donc une relation triangulaire entre un
locuteur, un interlocuteur et l‟objet dont on parle. On parle toujours de quelque chose à
quelqu‟un, à un autre. Mais de quoi parle-t-on ? De tout. Mais cependant, pas n‟importe
comment. En effet, on ne peut penser ni parler le monde de façon contradictoire car aucune
entité ne peut à la fois être et ne pas être. Selon cette conception, il est impossible qu‟un
même attribut appartienne et n‟appartienne pas à la fois au même sujet sous le même
rapport ni même qu‟on puisse croire que des énoncés contradictoires puissent être vrais en
même temps. Mais comment cette règle s‟applique-t-elle au plan du dialogue ? Quel genre de
dialogue serait un dialogue sans contradiction aucune? Où la parole de l‟autre serait comme
un miroir de ses propres dires ? Ce serait comme si l‟autre était un autre soi-même. L‟absence
de contradiction toujours, tue l‟altérité. Or sans altérité pas de dialogue possible. Un tel
monde interlocutoire est-il possible ? Nous ne le pensons pas. Ce serait un monde sans contrat
de communication possible, puisque sans enjeu, et donc sans jeu de langage ; sans
interlocuteurs puisque sans altérité. Pour qu‟il y ait dialogue, il faut que les interlocuteurs
puissent dire des choses contradictoires sinon ils ne pourraient plus rien en dire, plus rien se
dire. Dialoguer, c‟est donc accepter le principe de la contradiction. Car si on ne peut se
contredire soi-même, on peut toujours contredire l‟autre. Ainsi parler, c‟est accepter en
quelque sorte le jeu de la contestation, c‟est remporter l‟enjeu de la non-contradiction. Dans
ces conditions pour que cet espace interlocutoire reste ouvert, les interlocuteurs veillent
jalousement à prévenir tout refus de co-énonciation, toute rupture de contrat. En effet, pour
polémiquer le locuteur a besoin d‟un minimum de coopération de la part de son adversaire. Sa
participation est un prérequis incontournable, elle constitue une condition d‟accomplissement
du contrat de communication car le contrat ne crée pas en lui-même les rapports individuels, il
ne fait qu‟en ouvrir la possibilité et en régler le déroulement. Même si l‟on considère le
principe de coopération comme le principe régulateur ultime sur lequel repose la possibilité
même de l'interaction (Bange 1992) on peut très bien coopérer à un certain niveau de
l‟interaction sans coopérer à un autre (Colleta 1995). En effet toute interaction communicative
est source de négociations, concessions, accords, réconciliations mais aussi de turbulences,
polémiques, conflits, ruptures, en ces sens elle repose sur une connivence
obligée (Berrendonner 1990). Si bien que les interlocuteurs sont sans cesse placés devant un
choix les conduisant à s‟engager plus ou moins dans des stratégies langagières à visée
collaborative ou agonale. Cette mise en jeu constante des deux principes
antagonistes inséparables : « Philia et Eris » chez Parret (1990), « de coopération et de
compétition » chez Ghiglione et Trognon (1996) s‟accommode fort bien d‟un autre jeu
nécessaire de l‟interlocution, celui consistant à mettre en péril les "faces" des interlocuteurs.
Rappelons, en effet, que pour Goffman (1973, 1974) toute interaction sociale est
potentiellement menaçante et que, de ce fait, les comportements communicationnels des
interlocuteurs sont le plus souvent guidés par la préoccupation de ne pas perdre la face. "Celui
qui risque une information ou un message, si banal soit-il, engage, et en un sens met en
danger, toutes les personnes présentes, y compris elle-même. Dès qu'il parle, le locuteur
s'expose à un affront de la part de ceux à qui il s'adresse, qui peuvent ne pas l'écouter, ou bien
le trouver indiscret, stupide ou offensant. Confronté à un tel accueil, il se voit alors contraint
d'agir pour sauver la face" (Goffman, 1973, op.cit.). Brown et Levinson (1978) ont montré
également que tout acte de parole constituait une menace pour les faces positives et négatives
de l'interlocuteur. Dans cette optique, l'ordre, la requête, l'offre, la suggestion, le conseil, le
désaccord, constituent autant d'actes menaçants pour la face négative de l'interlocuteur ; les
critiques, injures, moqueries, rebuffades, réfutations, réprimandes, rappels à l'ordre,
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constituent, quant à eux, autant d'actes menaçants pour la face positive de l'interlocuteur.
Ainsi le locuteur est sans cesse placé devant un choix : doit-il, ou non, produire un acte de
parole susceptible de constituer une menace potentielle pour la face de l'interlocuteur ? Si oui,
comment doit-il le mettre en langue ? Comment doit-il le réaliser ? De quelle façon doit-il
prendre en compte les sentiments de(s) l'interlocuteur(s) ? On le voit, la coopération n‟exclut
aucunement la compétition. Elle fixe le cadre général à l‟intérieur duquel des stratégies
complexes sont permises.
De fait, les sujets disposent de plusieurs stratégies langagières permettant une gestion des
faces adaptée aux enjeux et aux buts poursuivis. Ces stratégies assurent le déroulement de
l‟interlocution selon la double mécanique du principe de coopération et celui de compétition
dans le cadre du contrat. Par exemple l‟interlocuteur peut refuser de négocier la référence à
l‟aide d‟expressions comme : je ne vous laisserais pas dire, je n’accepte pas ce que vous
dites, je refuse cette expression, je suis en total désaccord avec ce que vous dites. Cette remise
en cause du dire de l‟interlocuteur ne peut cependant s‟exprimer durablement sans un
minimum d‟effort consacré à la gestions des faces. C‟est pourquoi, les participants utilisent
aussi régulièrement des stratégies langagières qui ont pour fonction d‟anticiper et de prévenir
tout refus de collaboration de la part de l‟auditeur. Ces stratégies d‟atténuation consistent
plutôt que de feindre un consensus idéal, à entériner la tonalité irénique de l‟interaction en
protégeant préalablement la face de l‟interlocuteur qui va être attaquée (Bromberg et Landré
op. cit.). Ainsi les expressions comme : permettez moi de vous dire que, je vais être un peu
brutal mais…, ne vous fâchez pas si…, ont pour objet d‟atténuer la force de l‟énonciation et de
préparer l‟interlocuteur à ce qu‟il va entendre. Le locuteur manifeste ainsi ostensiblement son
intention de ne pas vouloir de rupture de contrat tout en faisant comprendre à l‟autre qu‟il sait
la rupture potentielle mais ne la désire pas. Selon la formule de Parret (1986), c‟est parce que
la connivence fonctionne comme à l‟horizon de la divergence qu‟il se révèle possible de
résoudre les conflits à la manière d‟un “ jeu de société ”.
Contrat de communication et co-contruction du sens
Communiquer avons-nous dit consiste en partie pour un locuteur à mettre en langue, pour
autrui, sa pensée. Un des buts de l'interlocuteur, qui interprète cette production langagière,
consiste à récupérer la pensée que le locuteur a voulu lui exprimer à travers ce qu'il dit. C'est
un fait bien établi que souvent nous communiquons, par un énoncé, autre chose que ce qu'il
signifie littéralement. Le problème est comment arrivons nous à faire cela? Si nous arrivons à
communiquer au moyen du langage, c'est bien évidemment parce que celui ci est commun à
ceux qui parlent et à ceux auxquels ils s'adressent. L'acteur social, pour communiquer,
construit une phrase de telle sorte qu'elle signifie ce qu'il veut dire, et l'auditeur comprend ce
que le locuteur veut dire parce qu'il sait, au même titre que lui, que la phrase énoncée le
signifie en vertu d'un code linguistique commun.
Mais, si le locuteur choisit une phrase qui ne signifie pas stricto sensu ce qu'il veut dire,
comment fait-il pour être néanmoins compris de son interlocuteur? Dès que nous
communiquons avec autrui, nous tenons pour acquis immédiatement que toutes les conditions
requises pour pouvoir communiquer sont présentes. Parmi les conditions requises, il y a celles
qui caractérisent la capacité mutuelle des interlocuteurs d'adopter le point de vue de l'autre, de
voir le " monde " avec la perspective d'autrui, de se mettre à sa place, et surtout d'anticiper la
façon dont l'interlocuteur pense, parle et agit. Mais est-il possible de comprendre ce qu'une
personne veut dire par ce qu'elle dit si nous ne savons pas suffisamment ce qu'elle croit ou sait
? C'est possible. Parce qu'en même temps que nous interprétons ce que la personne veut dire à
travers ce qu'elle dit, nous construisons une théorie de ce qu'elle croit, de ce qu'elle désire et
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de ce qu‟elle ressent. Angeline Lillard (1997) faisait remarquer avec justesse que le conte du
Petit Chaperon en Rouge constituait un bon exemple de ce qu‟apportait la connaissance de
l‟esprit dans notre interprétation des comportements d‟autrui. Pour illustrer son propos, elle
nous convie à comparer deux versions de ce conte, l‟une amputant toute interprétation
« mentaliste », l‟autre tenant compte de la théorie de l'esprit. Voici la forme que pourrait avoir
la première version :
« Un bûcheron dit à une petite fille que sa grand-mère est malade. Elle court jusqu‟à la
maison de sa grand-mère en apportant un panier de provision. Un loup qui se trouvait
dans le lit de la grand-mère saute du lit et poursuit la petite fille. »
Voici, maintenant la seconde version, du point de vue de la théorie de l'esprit :
Une petite fille apprend par le bûcheron que sa grand-mère est malade, elle veut que sa
grand-mère se sente mieux (c‟est une enfant pleine d‟attentions) et elle pense qu‟un
panier rempli de victuailles la soulagera ; c‟est pourquoi, elle porte à travers bois ce
panier à sa grand-mère (croyances et désirs sont les moteurs de l‟action). Lorsqu‟elle
arrive à la maison, elle aperçoit le loup dans le lit de sa grand-mère, mais elle croit,
faussement, que le loup est sa grand-mère (l‟apparence peut être trompeuse).
Lorsqu‟elle réalise que c‟est un loup, elle est effrayée et s‟enfuit, parce qu‟elle sait que
les loups peuvent blesser les gens ? Le loup, qui en vérité désire la manger, bondit hors
du lit et la poursuit en essayant de l‟attraper.
La différence entre les deux versions saute aux yeux. Notre capacité à interpréter les
comportements d‟autrui en utilisant la théorie de l‟esprit nous les rend beaucoup plus
compréhensibles, plus prédictibles. Ces états émotionnels tels que la peur, l'étonnement, la
colère jouent un rôle (de facilitation ou d‟altération) dans la reconnaissance des intentions et
donc de l'interprétation. C‟est pourquoi nous consacrons beaucoup d‟énergie à prendre en
considération les états mentaux et les raisons des comportements d'autrui.
Par exemple, lorsque je demande à Marie si elle désire du café et qu'elle me répond : « les
excitants m'empêchent de dormir ». Que dois-je comprendre ? Est ce une acceptation ? Un
refus ? Certes, je commencerai par lui attribuer des connaissances et des croyances sur les
propriétés du café (c'est un excitant, son action dure un certain temps). Je lui attribuerai aussi
des connaissances sur la relation entre ces propriétés et la possibilité de dormir (un excitant
empêche de dormir). Mais, pour que le processus interprétatif soit complet, c'est-à-dire, pour
que je récupère totalement la pensée de Marie, je dois de plus lui attribuer un désir : celui de
se coucher tôt, ou de se coucher tard. C'est sur la base de ces attributions de connaissances et
d'états mentaux que je comprendrai que sa réponse « le café m’empêche de dormir » signifie
un refus ou bien une acceptation.
Cependant, nous ne pouvons pas assigner des croyances une par une à un interlocuteur sur la
seule base de son comportement communicatif parce que nous ne pouvons comprendre les
croyances particulières que dans la mesure où elles sont intrinsèquement liées à d'autres
croyances, à d‟autres intentions, et autres états mentaux. Pour cela, nous avons besoin d'une
trame interprétative. Le contrat de communication fournit cette trame interprétative par défaut,
permettant aux interlocuteurs de lever l'indétermination des attributions des croyances.
Considérons l'exemple suivant (Bromberg 2000). Pierre entre dans un café. De ce fait, il
active au moins un contrat de communication qui se définit par des jeux de rôles, des attentes,
des savoirs d'arrière plan, des scripts événementiels et un enjeu. Ce contrat de communication
prédéfini par le contexte social, initie une situation potentiellement communicative entre
Pierre et un certain acteur social, le serveur - dont le rôle consiste à prendre une commande
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dans un certain laps de temps puis ensuite d'apporter l‟objet de la commande. Si Pierre, par
exemple, dit au serveur : « Avez vous des cigarettes ? ».
Le contrat de communication fournit un cadre d'interprétation. Il s‟établit entre deux
personnes ayant socialement une relation marchande dans un certain contexte. Il est probable
que la requête sera suivie d'une demande d'informations complémentaires du type : «Que
voulez vous comme cigarette ou quelle marque voulez vous? » afin de satisfaire la demande
"d'un client " selon les règles d'un tel échange.
En effet, la demande de Pierre sera interprétée par le serveur comme : « est ce que vous vendez
des cigarettes ? » parce que celui-ci lui attribuera des états mentaux pertinents à la situation
régie par un tel contrat :
Pierre désire fumer une cigarette d'un certain type ou d'une certaine marque,
(i) il sait qu'il n'a plus de cigarettes,
(ii) il désire en avoir,
(iii) il croit que l'endroit où il se trouve est le genre d'endroit où l'on vend des cigarettes,
(iiii) il désire donc acheter un paquet de cigarettes.
Si Pierre adressait cette même demande à un voisin de table, un contrat de communication
d'un autre genre s'établirait, contrat marqué par des attributions d'états mentaux dont les
contenus seraient différents. Ce nouvel interlocuteur interpréterait la requête conformément au
terme d'un contrat de communication spécifique à la situation en attribuant à Pierre :
(i) la connaissance du fait qu'il n'a plus de cigarettes,
(ii) le désir de fumer une cigarette, n'importe quelle cigarette cette fois et non pas une
cigarette de marque spécifique,
(iii) Et enfin, la croyance que si son voisin de table a des cigarettes, il lui en offrira
probablement.
Il est peu probable que dans ce nouveau contexte, le voisin de table réplique suite à la requête
de Pierre : quelle marque ? Ou combien de paquets ?
Contrairement au modèle de pertinence de Sperber et Wilson (1986) la notion du contrat de
communication prend en compte un élément fondamental de l‟interaction humaine : le
contexte psycho-social. On peut reprocher à la théorie de la pertinence de reposer sur une
conception de l‟interaction cognitive centrée beaucoup plus sur les processus d‟interprétation
du monde que sur tous les aspects de l‟interaction qui concernent les actions, les buts, les
motivations des acteurs, et les conflits d‟intérêt. Loin de prendre en compte la construction
collective du sens elle s‟attache à montrer comment la production et la réception du sens
(l‟interprétation) s‟assortissent l‟une à l‟autre. Rappelons que pour ces auteurs la première
interprétation de la communication du locuteur, testée par l‟interlocuteur et cohérente avec le
principe de pertinence, est la seule interprétation consistante avec le principe de pertinence.
Nous voudrions montrer que ce principe ne tient pas compte de l‟ensemble des facteurs
susceptibles d‟affecter les interprétations dans la mesure où rien ne permet de dire que ce
principe du moindre effort s‟appliquera toujours au détriment des besoins de l‟acteur social
notamment celui d‟appréhender au mieux le contexte d‟interaction sociale, de percevoir des
enjeux, de poursuivre et d‟atteindre des buts.
Afin d‟illustrer cette position nous utiliserons deux exemples. Voici le premier déjà utilisé par
Alain Trognon (1991:
"Il s'agit d'un couple où chacun prend sa part des tâches ménagères. L'épouse revient au
domicile conjugal après une journée de travail. Entrant dans la cuisine, elle s'aperçoit que la
vaisselle qui a servi au repas de midi est restée sur la table. Elle énonce en présence de son
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compagnon : « la table n'est pas débarrassée ». Celui ci rassemble alors les couverts et les
assiettes, manifestement dans l'intention de nettoyer la table, bientôt aidé par sa compagne".
Alain Trognon fait l‟analyse suivante. En énonçant « la table n'est pas débarrassée » l‟épouse
accomplit un acte de langage a priori assertif. Cependant, le comportement du compagnon
montre qu'il l‟a interprété comme une requête, donc comme un directif puisqu‟il se met à
ranger la vaisselle. Autrement dit, c'est parce que son comportement satisfait un acte directif
que l'énoncé de l‟épouse prend rétroactivement valeur non littérale de requête. Ainsi suivant
Alain Trognon (opus cit.), « l'acte de langage, rétrospectivement accompli via l'intervention
réactive, est l'acte de langage dont le contenu propositionnel représente les conditions qui ont
été satisfaites lors de l'intervention réactive ». Le compagnon a interprété la remarque de son
épouse comme producteur d‟un acte indirect « je te demande de débarrasser la table », et son
comportement « répond » explicitement à la demande, qui en réalité n‟est que potentielle.
C‟est donc par rétro-interprétation que la valeur de l‟acte de parole de l‟épouse - « La table
n'est pas débarrassée » - est fixée.
On le voit dans cet exemple, les interlocuteurs ne se contentent pas seulement d'interagir dans
le seul cadre défini antérieurement à l'interaction, mais construisent aussi dans l'interaction
effective le contexte de cette interaction à partir duquel émerge un premier ensemble de
prémisses utilisées pour l‟interprétation. Cependant, on pourrait regarder le processus de
communication d‟un point de vue différent de celui développé par cette analyse, c'est-à-dire
de celui du rôle de l‟interlocuteur dans le changement d‟assomptions du monde du locuteur
pendant l‟interaction selon la nature des enjeux communicatifs mobilisés (Bromberg 1999).
Dans cette perspective ouverte, nous pouvons montrer que contrairement à la théorie des actes
de langage, la notion de contrat permet l‟émergence d‟une série d‟interprétations conjointes
par les interlocuteurs afin de co-construire et surtout de négocier une représentation de la
situation qui soit satisfaisante pour eux, compte tenu de la nature des enjeux partagés. Afin
d‟illustrer cette possibilité, on se risquera à donner trois variations de ce travail interprétatif
conjoint selon la nature des enjeux mobilisés. Pour faciliter la compréhension, appelons
l‟épouse Marie et Pierre son compagnon.
En premier lieu, on notera que, le fait que Marie aide Pierre à débarrasser la table ne prouve
pas, nécessairement et rétroactivement que l‟acte initial avait une valeur illocutoire de requête,
mais seulement qu‟elle accepte que son acte initial produise cet effet. Ce qui est différent. On
pourrait faire l‟hypothèse qu‟elle avait l‟intention, voyant la vaisselle sale, de formuler une
série de remontrances à son compagnon - qui ne tient jamais ses promesses, et dont le dernier
manquement est la goutte qui a fait déborder le vase. Dans ce contexte, Marie a l‟intention de
faire un acte à visée agonique et elle le fait en produisant un énoncé qui a, dans son
environnement cognitif propre, une valeur illocutoire de reproche. S‟adresser à Pierre en
disant « la table n‟est pas débarrassée » n‟a pas dans ce contexte une visée illocutoire de
requête. Mais, le comportement de Pierre remet tout en cause. Surprise, elle choisit de
renoncer – pour cette fois peut-être - à corriger le malentendu illocutoire, c'est-à-dire, l‟erreur
de l‟interprétation en acte de Pierre.
Maintenant, considérons le point de vue de Pierre. Celui-ci interprète ce que dit Marie en
fonction de son environnement cognitif propre pour reconstituer la valeur de l‟acte initiatif. Il
accomplit alors un comportement qui satisfait plus ou moins sa propre interprétation de la
valeur illocutoire de requête de l‟acte initiatif. Marie constate que le comportement réactif de
Pierre manifeste une interprétation en acte compatible avec la valeur illocutoire d‟un acte de
requête mais ne remplit pas les conditions de satisfaction de son acte initiatif de reproche. En
l‟aidant à débarrasser la table, elle manifeste son acceptation de l‟interprétation en acte de
Pierre. Cependant cette acceptation ne remet pas en cause la valeur illocutoire de son acte
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initiatif de reproche, mais manifeste plutôt l‟acceptation de la valeur négociée de requête, plus
« reposante » pour le couple.
Enfin, il est possible que Pierre, anticipant une séquence de reproches, prélude à une dispute,
préférant philia à eris, la concorde à la discorde, s‟active immédiatement et commence à
nettoyer les restes des agapes. En réalité, il a bien interprété la valeur illocutoire de reproche
de l‟acte initiatif. Mais en rendant manifeste pour Marie son interprétation de requête de son
acte initiatif, il modifie l‟environnement cognitif mutuellement manifeste et négocie en
quelque sorte la valeur de l‟acte initiatif. De son côté, Marie voyant son compagnon s‟activer
au nettoyage, peut penser que celui-ci raisonne de la façon suivante : « en faisant la vaisselle
je fais comme si elle ne savait pas que je sais qu„elle voulait m‟informer de sa colère. Donc en
ne tenant pas compte du caractère ostensif de la communication, elle pensera qu‟elle n‟a pas
réussi à m‟informer ; elle pensera certes que je n‟ai pas de parole, mais aussi que je désire lui
faire plaisir pour me faire pardonner ». En ayant fait preuve de gentillesse, Pierre a rendu
mutuellement manifeste son désir d‟avoir une relation harmonieuse. Marie renonce à rendre
ostensive sa première intention communicative. Elle a échoué, mais en acceptant cet échec,
elle rend mutuellement manifeste l‟intention informative de son mari et renonce alors à initier
un dialogue polémique pour privilégier une résolution positive. Ainsi, les actes co-produits
constituent des inter-actes en ce sens qu‟ils modifient dynamiquement non seulement les états
de pensée des interlocuteurs mais aussi des états du monde.
Voici le deuxième exemple déjà utilisé par Sperber et Wilson (opus cit. 84-85)
«Deux forçats qui ne parlent pas la même langue cassent des cailloux dans une carrière en se
tournant le dos. Soudain, le prisonnier A introduit un rythme reconnaissable dans ses coups de
masse un deux trois, un deux, un deux trois, un deux ; ce rythme est suffisamment arbitraire et
remarquable pour attirer l'attention du prisonnier B. Cette façon rythmique arbitraire de casser
des cailloux est sans pertinence directe pour B. Mais il y a des raisons de penser qu'elle a été
produite intentionnellement, et B peut se demander quelles sont les intentions de A lorsqu'il
agit ainsi. Une hypothèse plausible est qu'il s'agit d'un comportement ostensif, c'est-à-dire que
A veut que B remarque le rythme de ses coups. Cela suffira à rendre manifeste le désir de A
de communiquer avec B ; ce qui, dans la situation considérée, a déjà une pertinence
suffisante».
Ghiglione et Trognon (opus cit. p 274) reprennent cet exemple et l‟analysent quelque peu
ironiquement de la façon suivante : « imagine-t-on ce que l'histoire deviendrait si :
B ne pensait pas que A détient le même statut que lui et, partant, une communauté d'intérêt,
ce qui rend possible un enjeu commun et, éventuellement, signifiant le rythme de la masse ;
B pensait que A est un jazzman invétéré, amoureux de la batterie, dont lui, B, se contrefiche
car il n'aime que Tino Rossi ;
B pensait que A est primesautier, malgré son état. A moins qu'il pense que A n'est là qu'en
stage ou encore que c'est un psychologue qui fait de l'observation participante ;
B pensait que A est victime d'un Parkinson rythmique, etc.
Dans tous ces cas, et quelques autres, il est à craindre que cela ne suffira pas à rendre
manifeste le désir de A ».
Qu‟avons-nous à dire par rapport à cette analyse ?
1 Que la notion de contrat de communication telle que nous l‟avons définie rend compte du
fait que le comportement de A constitue une tentative de rendre effective une situation
potentiellement communicative. L‟exemple met en scène une situation d‟interaction mettant
en présence deux forçats A et B, ayant une identité, un statut commun, un rôle commun - ils
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exécutent mêmement une tâche caractéristique du travail qu‟on demande d‟effectuer à un
forçat -, des savoirs sociaux conventionnels incluant des types de comportements admis dans
l‟univers carcéral où ils se trouvent « invités », des attitudes propositionnelles, un certain type
de relation sociale, des savoirs antérieurs (dont le fait qu‟ils ne parlent pas la même langue).
Autant de paramètres qui définissent la situation d‟interaction, les intra-locuteurs, et un enjeu
éventuel, établir une communication.
Compte tenu de cela, les expériences de pensée auxquelles nous convient Ghiglione et
Trognon rendent compte du fait que l‟interprétation donnée par Sperber et Wilson ne constitue
qu‟une interprétation parmi un ensemble d‟interprétations possibles dont ils donnent avec
raison une liste non exhaustive. De plus, sous-jacent à leur critique, se trouve l‟idée selon
laquelle, il faut bien plus d‟informations mutuelles qu‟il n‟y paraît aux interlocuteurs pour
rendre leur désir manifeste. Mais, si on considère que le contrat de communication constitue
une sorte de matrice inter-communicative, sous-jacente aux comportements sociaux inscrits
dans tout contexte institutionnel, qui définit un réseau d‟actions et d‟interactions permises
selon un scénario imposé, alors on peut penser que l‟interprétation de B du comportement de
A est « pertinente » dans ce contexte, selon la teneur du contrat de communication existant
dans une situation carcérale.
Le problème pour B est de décider si le comportement de A constitue une action ou une
interaction - on remarquera à ce propos que les exemples d‟interprétations données par
Ghiglione et Trognon (opus cit.) n‟illustrent que des « actions » qui paradoxalement
n‟impliquent pas l‟alter – sauf de façon involontaires (Parkinson). Si B interprète l‟action de
A comme une tentative de sortir de son « isolement » (la prescription : « les forçats n‟ont pas
le droit de communiquer pendant le travail », fait partie du contenu des savoirs partagés, des
connaissances d‟arrière plan communes) alors il s‟agit d‟une véritable « interaction ».
N‟oublions pas que dans l‟interprétation de l‟intention du locuteur, une grande partie de la
compréhension dépend des conventions spécifiques attachées au contexte au sens large.
L‟interprétation la plus plausible au regard du contrat existant est que B cherche à rendre
effective une situation potentiellement communicative en attribuant au comportement de A un
but communicationnel. Cette interprétation est guidée par une tendance à donner un sens que
Hormann (1976) dénomme « principe de constance du sens », principe selon lequel : « […] la
compréhension est un processus créateur qui dépasse toujours l‟information codée dans
l‟énonciation elle-même, qui parfois ignore beaucoup de cette information, mais reçoit
toujours son but de l‟intention du récepteur ». Cette tendance à penser que l‟acteur ne peut pas
ne pas avoir fait un acte censé, entraîne à chercher le sens aussi longtemps qu‟il est nécessaire
ou possible pour en construire un. Est ce à dire que chacun interprète comme il l‟entend ?
Certes pas, puisque le sens est toujours le résultat d‟une co-construction dans le cadre d‟un
contrat de communication fondé sur un principe de coopération. Quand le locuteur dit «
pouvez vous me passer le sel » qui est une question portant sur la capacité de l‟interlocuteur à
faire une action, celui-ci sait qu‟il s‟agit là de la condition préparatoire d‟une demande.
L‟interlocuteur a les moyens d‟interpréter la phrase de façon non littérale. Le principe de
coopération, inscrit dans le contrat permet selon nous d‟expliquer ce qui peut le conduire à
rechercher cette interprétation, à se mettre en quête d‟un but illocutoire implicite au-delà de
celui qui est marqué dans la phrase.
Il est clair que, pour que l‟interaction progresse, les acteurs doivent pouvoir non seulement
soumettre leurs hypothèses et les ajuster au besoin, mais aussi engendrer de nouvelles
cognitions afin de garantir la réussite de la communication. Ces nouvelles cognitions coélaborées au cours de l‟échange communicatif, co-construisent l‟environnement cognitif
mutuel des interlocuteurs. Ces actes doivent être interprétés comme des activités
collaboratives multi-agents qui ne prennent véritablement leur sens qu‟une fois qu‟ils ont été
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co-produits et pris mutuellement en compte. En réalité, on ne doit pas considérer tout dialogue
comme une succession d‟actes de paroles produits alternativement par un locuteur et un
auditeur mais comme une succession d‟activités conjointes entrelacées.
Dans cette perspective, ce qui est co-produit dans et au cours de la situation interactive serait
comparable à la fabrication d‟une pièce de tissu dont les contraintes – de nature structurelle issues du/des contrats de communication constitueraient les fils de trames, et les contraintes –
de nature conjoncturelle - issues des interactions réelles des fils de chaînes, ces derniers
formant les motifs résultants de la confrontation.
Conclusion
Le but des interlocuteurs à travers les procès de compréhension consiste in fine à récupérer les
intentions mutuelles, il s‟agit bien en dernier ressort d‟attribuer des états mentaux et des
contenus de pensée5. Cette notion permet d‟envisager le processus de communication d‟un
point de vue différent de celui de la théorie de la pertinence. En effet, on peut penser qu‟une
des limitations les plus importantes de la théorie réside dans le fait qu‟elle accorde une trop
grande importance à la communication ostensivo-inférentielle. Le locuteur consacre toute son
énergie cognitive à faire reconnaître son intention à l‟interlocuteur. Ce faisant il oublie que
bien des fois nos intentions ne sont pas franchement transparentes, même à nous-mêmes, et
qu‟il arrive parfois que nos énonciations soient en quête d‟intentions plus ou moins vagues.
Par exemple, ne vous est-il jamais arrivé de ne pas être sûr de savoir vraiment ce que vous
voulez, ce que vous désirez à un moment donné ? Et pourquoi devrions nous à tout instant
savoir ce que l‟on veut ? Être constamment assuré de nos croyances ? Il existe de nombreux
cas où justement un locuteur produit un énoncé flou du point de vue de son intention parce
qu‟il ne sait pas vraiment lui-même ce qu‟il veut au moment de son énonciation. Reprenons
l‟exemple du café :
Pierre (s‟adressant à Marie): veux tu du café ?
Marie : le café m‟empêche de dormir.
On peut imaginer que Marie se trouve dans un état d‟esprit tel que sa réponse est peu explicite
de façon délibérée. En vrai, elle ne sait pas avec certitude si elle veut du café. Il n‟y a donc pas
d‟assomption additionnelle valable pour Pierre. Marie qui n‟est pas sûre de savoir à ce
moment si elle veut ou non du café fait repose son envie sur la réaction de Pierre. De fait, elle
est la proie de motivations conflictuelles. Fatiguée, elle voudrait aller dormir. Mais elle
aimerait aussi discuter encore un peu avec Pierre qu‟elle trouve agréable. Au fond, c‟est à
l‟interlocuteur de créer ici de nouvelles assomptions. Et il le fera selon la nature du contrat qui
régit l‟interaction, et donc selon la nature des enjeux : être tout simplement poli, prolonger
une discussion intéressante, séduire Marie. Marie saura si elle veut ou pas du café en fonction
de la réaction de Pierre. En d’autres termes, nous pouvons envisager dans le cadre du modèle
de contrat de communication une autre perspective dynamique d‟interaction communicative
« d‟attaque » et de « défense » interlocutoires où le sens est créé, négocié entre les cointerlocuteurs et non pas seulement récupéré et enrichi par le seul interlocuteur. C‟est parce
que toute interaction sociale met en jeu par nature un processus d‟influences réciproques que
nous devons tenir compte du fait que l‟interlocuteur affecte aussi ce que le locuteur dit à un
5 Savoir s‟il existe réellement des états mentaux à l‟intérieur des organismes n‟a pas d‟importance selon Dennett (1978), l‟important est que
la lecture des états mentaux marche, cela nous permet de traiter d‟autres organismes comme des agents rationnels. (On peut attribuer des
états mentaux à des entités invisibles, dieu par exemple)
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degré plus ou moins grand dépendant, parmi d‟autres choses, de l‟émergence de ses propres
états psychologiques incluant aussi ceux du locuteur.
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15
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