ATELIER DE PHILOSOPHIE
ANIMÉ PAR ALEXANDRE SCHILD
SAISON 1.2 (2016-2017)
« LA FIN DE LA PHILOSOPHIE » (I)
LA PENSÉE DE KARL MARX ET « LA FIN DE LA PHILOSOPHIE » (II)
INSTRUMENTUM II 1
–––––––––––––
1
À considérer avec la bienveillance due aux chantiers ! Merci de me signaler les erreurs, coquilles etc. !
2
I) ὌΡΓΑΝΟΝ
A) ALPHABET GREC
Majuscule
Minuscule
Romain
Nom
Α
α
a
ἄλφα
alpha
Β
β
b
βῆτα
bèta
Γ
γ
g
γάμμα
gamma
Δ
δ
d
δέλτα
delta
Ε
ε
é ou e*
ἒπσιλον
e[é]psilon
Ζ
ζ
z
ζῆτα
zèta
Η
η
è
ἤτα
èta
Θ
θ
th
θῆτα
thèta
Ι
ι
i
ἰῶτα
iôta
Κ
κ
k
κάππα
kappa
Λ
λ
l
λάμβδα
lambda
Μ
μ
m
μῦ
mu
Ν
ν
n
νῦ
nu
Χ
ξ
x
ξὶ
xi
Ο
ο
o
ὀμικρόν
omikron
Π
π
p
πῖ
pi
Ρ
ρ
r ou rh**
ῥῶ
rhô
Σ
σ ou ς (“s” final)
s
σῖγμα
sigma
Τ
τ
t
ταῦ
tau
Υ
υ
u ou y***
ὐψιλόν
upsilon
Φ
φ
ph
φῖ
phi
Χ
χ
kh ou ch
χῖ
chi
Ψ
ψ
ps
ψῖ
psi
Ω
ω
ô
ὦμέγα
ôméga
dans les diphtongues. Ainsi, par exemple, dans ἀληθεύειν, qu’il est en effet préférable
de transcrirepar « alètheuein » plutôt que « alèthéuéin ».
** Si surmonté par un « esprit [souffle] rude » : ῾ [transcrit par un “h” dit « aspiré »]. Comme dans
« ῥῶ », précisément, ou dans « ῥητορική [rhètorikè] », par exemple.
*** Ainsi, en caractères romains, φύσις et ψυχή peuvent être transcrits, respectivement, par « phusis »
ou, comme on le fait le plus souvent, par « physis », et par « psuchè » ou « psychè [mais là non sans
risque de confusion avec ce qu’en français, entre autres, on entend par « psychè »] ».
* Spécialement
3
II) RÉPERTOIRE DES PRINCIPALES CITATIONS (À SUIVRE…)2
26) MARX et la philosophie 1
[…] avec cette manière de voir les choses telles qu’effectivement elles sont et se sont produites
[en clair : le « matérialisme historique »], […] chaque problème philosophique profond se
dissout tout simplement en un fait empirique.3
27) MARX : “la tâche de la pensée”
[…] nous n’anticipons pas le monde dogmatiquement, […] ce n’est qu’à partir de la critique de
l’ancien monde que nous voulons trouver le nouveau. […] La construction de l’avenir et en finir
pour tous les temps n’étant pas notre affaire, ce que nous avons à accomplir présentement n’en
est que plus certain, et j’entends : la critique sans retenue de tout ce qui est établi [die
rücksichtslose Kritik alles Bestehenden], sans retenue également au sens où la critique ne craint
pas ses résultats et tout aussi peu le conflit avec les forces en présence.4
28) MARX : la méthode dans l’accomplissement de la susdite “tâche de la pensée”
[…] mes résultats ont été obtenus par une analyse complètement empirique fondée sur une étude
critique de l’économie politique.5
[…] la façon de procéder dans l’exposition [Darstellungsweise] doit se distinguer formellement
de la façon de procéder dans l’investigation [Forschungsweise]. L’investigation a à s’approprier
la matière dans le détail [sich den Stoff im Detail aneignen], à analyser ses différentes formes de
développement et à détecter leur lien interne. Ce n’est qu’une fois ce travail accompli que le
mouvement effectivement réel peut être exposé d’une manière qui lui corresponde [entsprechend
dargestellt]. Cela dût-il réussir, et la vie de la matière dût-elle alors trouver à se refléter en
miroir [je me permets de souligner et mettre en relief cette attestation du maintien, jusque dans
Le Capital, de la conception de la pensée comme « reflet [Spiegelung] »6 ou « expression
réfléchissante [abspiegelnder Ausdruck] »]7 idées sur le plan des idées [sich nun ideell
widerspiegeln], qu’il pourrait du coup sembler qu’on ait là affaire à une construction a priori. 8
29) MARX (esquisse préalable de sa « position philosophique fondamentale », ontologie 1)
[…] Le soleil est l’objet de la plante, un objet qui lui est indispensable, qui garantit [bestätigend]
sa vie, comme la plante est objet du soleil en tant qu’extériorisation [Äußerung] des forces du
soleil qui éveillent la vie, des forces objectives constitutives de l’être [von der gegenständlichen
Wesenskräfte] du soleil.
Un être [Wesen] qui n’a pas sa nature [Natur] en dehors de lui, n’est pas un être naturel [kein
natürliches Wesen], il ne prend [n’a] pas part [nimmt nicht Teil] à l’être de la nature [am Wesen
–––––––––––––
2
État aux alentours de la dernière séance de notre Atelier. Nota bene : au fil des séances à venir, et des aléas du
cheminement de notre travail, les citations ultérieures seront insérées dans le présent document, mais après un saut
de page, et cependant numérotation continue des pages.
3
Die deutsche Ideologie, in : MEW, Bd. 3, 1983 (11958) [ci-après DI], p. 43 / L’Idéologie allemande (« Conception
matérialiste et critique du monde. ») 1845-1846, in : Œ III [ci-après IA], p. 1079.
4
Briefe aus den „Deutsch-Französischen Jahrbüchern ”, in : MEW, Bd. 1, 1970, p. 344 / Une correspondance de 1843,
in : ΠIII, p. 343.
5
ÖPM, p. 467 / ÉP, p. 5.
6
Voir Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie. Einleitung [ci-après ZKHR-E], in : MEW, Bd. 1, p. 383 / Pour une
critique de la philosophie du droit de Hegel. Introduction [ci-après PCPDH-I], in : Œ III, pp. 388.
7
Voir, entre autres, ÖPM, p. 575 / ÉP, p. 127 :
[Chez Hegel] l’aliénation de la conscience de soi n’est pas considérée comme l’expression, l’expression se reflétant [sich
abspiegelnder Ausdruck] dans le savoir et la pensée, de l’aliénation effectivement réelle de l’être humain [des menschlichen
Wesens].
8
K. I, p. 27 / C. I, p. 558.
4
der Natur]. Un être qui n’a aucun objet [Gegenstand] en dehors de lui n’est pas un être objectif.
Un être qui n’est pas lui-même objet pour un troisième être [pour un tiers, si l’on veut : für ein
drittes Wesen9], n’a aucun être pour objet sien [hat kein Wesen zu seinem Gegenstand], c.-à-d.
qu’il ne se comporte [verhält sich] pas objectivement, son Être n’est rien d’objectif [sein Sein ist
kein gegenständliches10].
||XXVII| Un être non objectif [ein ungegenständliches Wesen11] est un monstrueux non-être
[ein Unwesen12].
Posez un être qui n’est pas lui-même objet et n’a pas plus un objet. Un tel être serait déjà
[erstens13] l’être unique, il n’existerait pas d’être en dehors de lui, il existerait solitaire et tout
seul [einsam und allein]. Car aussitôt qu’il y a [es gibt] des objets en dehors de moi, aussitôt que
je ne suis pas tout seul, je suis quelque chose d’autre [ein andres], une autre réalité effective
[Wirklichkeit14] que lui, c.-à-d. son objet. Un être qui n’est pas objet d’un autre être suppose donc
qu’aucun être objectif n’existe. Aussitôt que j’ai un objet, cet objet m’a pour objet. Mais un être
non-objectif est un être sans réalité effective [unwirklich], dépourvu de sensibilité [unsinnlich],
c.-à-d. un être seulement imaginé [eingebildet], un être de l’abstraction. Être sensible, c.-à-d. être
effectivement réel, c’est être objet du sens [des Sinns (i. e. de la faculté sensible, de sentir etc.)],
être objet sensible, donc avoir des objets sensibles en dehors de soi, avoir des objets [à portée] de
sa sensiblilité [Sinnlichkeit]. Être sensible, c’est être leidend.15
30) MARX (esquisse préalable de sa « position philosophique fondamentale », épistémologie 1)
Denken und Sein sind […] zwar unterschieden, aber zugleich in Einheit miteinander.
Pensée et être sont […] à vrai dire différents, mais tout aussi bien en [une] unité l’un avec
l’autre.16
31) MARX (esquisse préalable de sa « position philosophique fondamentale », épistémologie 2)
La conscience [das Bewußtsein] ne peut jamais être quelque chose d’autre que l’être conscient
[das bewußte Sein], et l’être [das Sein] des hommes, c’est le processus effectivement réel de leur
vie [ihr wirklicher Lebensprozess].
Où Marx résume le développement suivant :
La production des idées, ou représentations, de la conscience, est d’abord immédiatement
imbriquée dans l’activité matérielle et le commerce matériel [materieller Verkehr] des hommes,
elle est le langage de la vie réelle. L’activité de représenter [das Vorstellen], la pensée [Denken],
le commerce spirituel [geistiger Verkehr] des hommes, apparaissent […] comme découlant
directement de leur comportement matériel [als direkter Ausfluß ihres materiellen Verhalten]. Et
il en est de même pour la production spirituelle [geistige Produktion] qui s’expose dans le
langage de la politique, des lois, de la morale, de la religion, de la métaphysique etc., d’un
peuple. Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, idées etc., mais les
–––––––––––––
« pour autrui », traduisent inconsidérement, mais à coup sûr intentionnellement (conformément à l’interprétation
“rubelienne” du « jeune Marx » comme promoteur d’« une éthique informulée parce que vécue [!!!] » ), Jean Malaquais et
Claude Orsoni ! Alors que ce que Marx dit là n’est ni plus ni moins que ce qui est à proprement parler, c’est : 1) l’objet
qu’est tout étant, 2) l’ensemble des objets hors de lui dont il fait partie sans pour autant être, immédiatement du moins, en
rapport avec tous, et 3) l’objet hors de lui dont il se trouve être lui-même l’objet – « comme la plante est l’objet du soleil »,
par exemple, – condition sine qua non de son objectivité à lui !
10
Malaquais et Orsoni : « son existence est immatérielle » !
11
M&O insistent : « un être immatériel » !
12
M&O se contentent de : « un monstre » ! Pour ma part, j’oserais dire, moyennant explications : « un monstre de “nonétantité” [puisque “non-substanciel”] » !
13
On ne trouve pas de « zweitens » plus loin !
14
M&O se contentent de : « une réalité » !
15
ÖPM, pp. 578-579 / ÉP, pp. 129-131.
16
ÖPM, p. 539 / ÉP, p. 82. Où s’entend l’écho (médiatisé par la conception hégélienne de l’« esprit [Geist] ») du Fragment
III du Poème de Parménide : « τὸ γὰρ αὐτὸ νοεῖν ἐστίν τε καὶ εἶναι [ainsi le même est penser & être]. »
9
5
hommes effectivement réels, opérants [wirkende], tels qu’ils sont conditionnés [bedingt]17 par un
développement déterminé de leurs forces productives et du commerce, jusque dans ses formes
les plus élevées, qui correspond à celles-ci.18
32) MARX (esquisse préalable de sa « position philosophique fondamentale », épistémologie 3)
L’homme est de l’ordre du soi [selbstisch]. Son œil, son oreille etc. est de l’ordre du soi ;
chacune des forces constitutives de son être a en elle la propriété d’être de l’ordre du soi [die
Eigenschaft der Selbstigkeit]. Mais c’est pourquoi il est alors tout à fait faux de dire : la
conscience de soi a œil, oreille, force constitutive de l’être. C’est bien plutôt la conscience de soi
qui est une qualité de la nature humaine, de l’œil humain etc., et non pas la nature humaine qui
est une qualité de la conscience de soi.19
33) MARX (esquisse préalable de sa « position philosophique fondamentale », épistémologie 4)
[Chez Hegel] l’aliénation de la conscience de soi n’est pas considérée comme l’expression,
l’expression se reflétant [sich abspiegelnder Ausdruck] dans le savoir et la pensée, de l’aliénation
effectivement réelle de l’être humain [des menschlichen Wesens].20
34) MARX (esquisse préalable de sa « position philosophique fondamentale », épistémologie 5)
L’élément21 de la pensée [das Denken] elle-même, le langage [die Sprache], est de nature
sensible.22
Où Marx prend évidemment le contre-pied de la thèse hégélienne selon laquelle la pensée serait
« l’élément » du réel que serait une « idée » initialement suprasensible23.
35) MARX (esquisse préalable de sa « position philosophique fondamentale », épistémologie 6)
[…] l’homme a aussi “de la conscience”. Mais […] il ne l’a pas d’emblée, comme une
conscience “pure”. L’ “esprit” a d’emblée sur lui la malédiction d’être “entaché” par la matière,
laquelle survient là sous la forme de couches d’air en mouvement, de sons, bref, du langage. Le
langage est donc aussi ancien que la conscience – le langage est la conscience effectivement
réelle pratique, qui existe aussi pour d’autres hommes, et qui n’existe qu’alors seulement pour
moi-même aussi ; et le langage ne survient [entsteht], comme la conscience, que du besoin, de
l’indigence qui fait la nécessité du commerce [erst aus dem Bedürfnis, der Notdurft des
Verkehrs] avec d’autres hommes [Biffé dans le manuscrit : « Mon rapport [Verhältnis] avec ce
qui m’entoure [Umgebung (mon « environnement », dit-on aujourd’hui, mais Merleau-Ponty en
parlait encore en termes d’« entourage »)] est ma conscience]. Là où il existe un rapport, là il
existe pour moi [je souligne], la bête [das Tier] ne se « rapporte [comporte] » envers rien et [ne
se comporte] en somme pas du tout [„verhält” sich zu Nichts und überhaupt nicht]. Pour la bête,
son rapport [Verhältnis] aux autres n’existe pas en tant que rapport [als Verhältnis]. La
conscience est donc d’emblée déjà un produit social et le reste somme toute aussi longtemps que
les hommes existent.24
–––––––––––––
17
Au sens, mutatis mutandis, où Kant entend que la pensée humaine serait « bedingt », à savoir : conditionnée, certes, mais
par la « sensibilité [Sinnlichkeit] » en l’occurrence, et cela au sens littéral où il reviendrait à celle-ci de la “doter”, comme le
signale le préfixe be-, des « choses [Dinge] » que, faute de pouvoir les produire elle-même, il ne serait pas en son pouvoir
de connaître que sous cette… condition.
18
DI, p. 26 / IA, p. 1056.
19
ÖPM, p. 575 / ÉP, p. 127.
20
Idem.
21
Au sens où l’eau est l’élément des êtres aquatiques !
22
ÖPM, p. 544 / ÉP, p. 87.
23
Voir avant tout la définition de la logique au § 19 de l’Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé.
24
DI, pp. 30-31 / IA, p. 1061. NB : la suite de ce propos fait l’objet de la citation n° 43 !
6
36) FEURBACH
La réponse la plus simple et la plus générale, la plus populaire aussi, à [la] question [quelle est
cette différence essentielle entre l’homme et l’animal ?] est : la conscience [das Bewußtsein] —
mais conscience au sens strict ; car conscience au sens du sentiment de soi [Selbstgefühl], de la
faculté de discerner par les sens, de percevoir et même de juger les choses extérieures d’après
certains indices sensibles, une telle conscience ne peut être refusée aux animaux. Conscience au
sens le plus strict il n’y a que là où un être a son genre [Gattung], son essentialité [Wesenheit]
pour objet. L’animal est bien objet pour lui en tant qu’individu — aussi a-t-il le sentiment de soi
—, mais pas en tant que genre — aussi lui manque-t-il la conscience, dont le nom dérive de
science [Wissen]. Là où il y a conscience, là il y a aptitude à la science [Wissenschaft]. La
science est la conscience des genres. Dans la vie, nous avons affaire à des individus, dans la
science à des genres. Or, seul un être qui a son propre genre, son essentialité, pour objet, peut
prendre pour objet d’autres choses ou d’autres êtres tels qu’en leur nature essentielle.25
37) MARX et la philosophie 2
Le comportement empirique, matériel, de l’homme ne peut […] pas ne serait-ce qu’être compris
[verstanden] avec l’outillage théorique hérité de Hegel. Feuerbach ayant mis en évidence que le
monde religieux était l’illusion du monde terrestre qui chez lui-même [?] [même chez lui ?]
n’intervenait [lui-même ?] [, s’il intervenait] encore [,] plus que comme une phrase [die Illusion
der bei ihm selbst nur noch als Phrase vorkommenden irdischen Welt], s’ensuivit naturellement
[ergab sich von selbst], y compris pour la théorie allemande, la question à laquelle il n’avait pas
répondu : comment s’est-il fait que des hommes se sont “mis” ces illusions “dans la tête” [diese
Illusionen „in den Kopf setzten”] ? Cette question a, même pour les théoriciens allemands,
ouvert le chemin vers une vision du monde [Anschauung der Welt] matérialiste [certes] non sans
présuppositions, mais [parce qu’] observant empiriquement les présuppositions effectivement
réelles, matérielles, comme telles, alors seulement effectivement critique [den Weg zur
materialistischen, nicht voraussetzungslosen, sondern die wirklichen materiellen
Voraussetzungen als solche beobachtenden26 und darum erst wirklich kritischen Anschauung der
Welt]. Cette voie était déjà indiquée dans les Annales franco-allemandes, dans l’Introduction à
la critique de la philosophie du droit de Hegel et À propos de la question juive. Parce qu’à
l’époque, cela s’est encore fait dans une phraséologie philosophique, les expressions
philosophiques, comme « être humain [menschliches Wesen] », « genre [Gattung] » etc., faisant
là traditionnellement leur travail de sape, ont donné aux théoriciens allemands l’occasion qu’ils
souhaitaient de mécomprendre l’évolution effectivement réelle et de croire qu’il ne s’agissait là
derechef que d’un nouveau retournement de leur jaquette théorique usée – tout de même que le
Dottore Graziano de la philosophie allemande, le Docteur Arnold Ruge27 28, lui aussi, croyait
qu’il pouvait continuer à taper autour de lui avec ses membres empotés [maladroits, gauche,
emprunté etc.] et porter son masque pédantement burlesque. Il faut « laisser la philosophie de
côté » (Wig[and29,] p. 187, cf. Hess, Les Derniers philosophes, p. 830), il faut [man muß] en sortir
en sautant hors d’elle [aus ihr herausspringen] et se vouer, comme un homme ordinaire, à
l’étude de la réalité effective, pour laquelle il existe, même sur le plan littéraire, un matériel
–––––––––––––
Ludwig Feuerbach, Das Wesen des Christentums, in : Sämtliche Werke, neu hrsg. von W. Bolin und F. Jodl, 6. Bd., 2.
unveränd. Aufl., Stuttgart-Bad Cannstatt : Frohmann-Holzboog, 1960, pp. 1-2 / L’essence du christianisme, traduit de
l’allemand par Jean-Pierre Osier […], Paris : tel Gallimard, 2015 (11992) [ci-après ECH], p. 117.
26
Celui qui « beobachtet » est… « der Beobachter », soit « L’Observateur », dût-il un jour s’appeler « Le Nouvel
Observateur ». Ce qui est à relever en se rappelant que le « Völkischer Beobachter [Observateur populaire (?)] » fut
l’organe de presse officiel du Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei (NSDAP) – Parti national-socialiste allemand
des travailleurs (pour reprendre la traduction de Roger Bonnard, Le droit et l’État dans la doctrine nationale-socialiste,
Paris : Librairie générale de droit & de jurisprudence, 1936), – de 1920 à 1945.
27
Bergen, 13 septembre 1802 – Brighton, 31 déembre 1880.
28
Voir Moses Hess (Bonn, 21 juin 1812 - Paris, 6 avril 1875), Dottore Graziano oder Doktor Arnold Ruge in Paris [?].
29
Otto Friedrich Wigand (Göttingen, 10 août 1795 – Leipzig, 1er septembre 1870), éditeur et homme politique.
30
Moses Hess, Die letzten Philosophen, Darmstadt : C. W. Leske [Juni] 1845.
25
7
énorme naturellement inconnu des philosophes ; de sorte que si l’on se retrouve de nouveau face
à des gens comme Krummacher31 ou “Stirner”32, on découvre alors qu’on les a depuis longtemps
“derrière” et sous soi. La philosophie est à l’étude du monde effectivement réel ce que
l’onanisme est à l’amour sexuel.33
– … en clair : de la masturbation (intellectuelle !) improductive quant à ne serait-ce que l’étude (en
quel sens au juste ?), et donc, à fortiori, la connaissance, voire la science, du monde effectivement
réel !34 ; et à ce propos, voir, entre autres, les deux passages ci-après, le premier de Hegel et le second
de Feuerbach.
38) À propos de 37), HEGEL : “le jeu de l’amour de Dieu avec lui-même”
[Das Wahre (« nicht als Substanz, sondern ebensosehr als Subjekt »)] ist das Werden seiner
selbst, der Kreis, der sein Ende als seinen Zweck voraussetzt und zum Anfange hat und nur
durch die Ausführung und sein Ende wirklich ist.
Das Leben Gottes und das göttliche Erkennen mag also wohl als ein Spielen der Liebe mit
sich selbst ausgesprochen werden.
[Le vrai (« non comme substance, mais tout autant comme sujet », selon l’incipit dudit
paragraphe)] est le devenir de lui-même, le cercle qui présuppose sa fin comme son but et l’a
pour commencement, et qui n’est effectivement réel que moyennant son parcours complet et sa
fin.
La vie de Dieu et la connaissance en Dieu peut donc parfaitement être exprimé comme un jeu
[au sens de l’activité de jouer] de l’amour avec lui-même.35
39) À propos de 37)(bis), FEUERBACH : de « la doctrine spéculative de Hegel, qui fait de la
conscience humaine de Dieu la conscience de soi de Dieu »
La personnalité de Dieu est […] le moyen par lequel l’homme fait des déterminations et
représentations de sa propre essence [Wesen], des déterminations et des représentations d’un
autre être [eines a n d e r n W e s e n ], d’un être extérieur [ausser] à lui. La personnalité de Dieu
n’est elle-même rien d’autre que la personnalité externalisée, réduite à un objet
[e n t ä u ß e r t e 36, v e r g e g e n s t ä n d l i c h t e P e r s ö n l i c h k e i t ], de l ’ h o m m e .
C’est sur ce processus [Prozess] de l’externalisation de soi [Selbstentäußerung] que repose
aussi la doctrine spéculative de Hegel, qui fait de la conscience humaine de Dieu la conscience
de soi de Dieu. Dieu, c’est par nous qu’il est pensé, su [gedacht, gewußt]. Qu’il en vienne à son
être-pensé [Dieses sein Gedachtwerden], cela devient, suivant la spéculation [ist der Spekulation
zufolge], le se-penser [Sich Denken ([…] le « se-penser-soi-même [Sich-selbst-Denken] »)] de
–––––––––––––
Friedrich Wilhelm Krummacher (Moers-am-Rhein, 28 janvier 1796 – Potsdam, 10 décembre 1868), théologien et réputé
prédicateur “réformé” (protestant).
32
Johann Kaspar Schmidt (Bayreuth, 25 octobre 1806 - Berlin, 26 juin 1856), auteur de Der Einzig und sein Eigentum
[L’Unique et sa propriété], 1844 (daté de 1845).
33
DI, pp. 217-218 / IA, pp. 1199-1200.
34
S’agissant de ce passage, que nous avons raccourci de quelques lignes seulement, Rubel de commenter :
31
Voilà un geste d’autocritique bien sévère, à supposer que l’auteur de cette brutale condamnation de la philosophie soit Marx et
non Engels. Feuerbach se trouve donc rejeté pour avoir légué à ses disciples le menschliches Wesen (l’essence humaine) et la
Gattung (l’être générique) dont Stirner a beau jeu de se gausser. Et quelle sinistre caricature de Ruge, jadis cofondateur, avec
Marx, des Deutsch-Französische Jahrbücher ! [Etc.]
Ce qui permet de situer assez précisément de quoi “ma lecture” de Marx, et du “jeune Marx” pour commencer, devrait
permettre de nous démarquer !
35
G. W. H. Hegel, Phänomenologie des Geistes, in : Werke in zwanzig Bänden [ci-après WzB], Frankfurt am Main :
Suhrkamp Verlag, Band 3, 11970, 1982 [ci-après PG], pp. 23-24 / La phénoménologie de l’esprit, Traduction de Jean
Hyppolite, Paris : Aubier, Éditions Montaigne (Philosophie de l’esprit), T. 1 (sans date) [ci-après PE 1], p. 18.
36
J’introduis dès à présent ce que, sous la pression de la barbarie anglomaniaque de ce qui étend aujourd’hui son empire
planétaire sous le nom de « management », l’évolution de la langue française nous offre désormais comme solution pour
traduire distinctement ces deux termes corrélatifs que sont, chez Marx, « Entäußerung [« externalisation » (« transfert de
tout ou partie d’une fonction d’une organisation, entreprise ou administration, vers un partenaire externe », selon “wiki”),
dirons-nous donc] » et « Entfremdung [aliénation] ».
8
Dieu ; elle [la spéculation] unit ces deux côtés que la religion sépare l’un à part de l’autre
[auseinandertrennt]. En quoi la spéculation est de loin plus profonde que la religion, car l’êtrepensé [das Gedachtsein] de Dieu n’est pas comme celui d’un objet extérieur. Dieu est un être
intérieur, spirituel, la pensée, la conscience, un acte intérieur, spirituel, donc l’être-pensé de Dieu
le « oui » à ce que Dieu est, l’essence de Dieu confirmée comme [étant en] acte [die B e j a h u n g
d e s s e n , w a s Gott ist, das Wesen Gottes a l s A k t b e t ä t i g t ].37
40) MARX et la philosophie 3 : à propos de la théorie… « allemande » versus celle des communistes
Le communisme est purement inconcevable pour notre saint [Max qua Stirner], cela parce que
les communistes ne font valoir ni l’égoïsme contre le sacrifice de soi [Aufopferung], ni le
sacrifice de soi contre l’égoïsme, et que sur le plan théorique, ils ne saisissent pas cette
contradiction sous cette forme-là, aussi sentimentale qu’exaltée, idéologique [und theoretisch38
diesen Gegensatz weder in jener gemütlichen noch in jener überschwenglichen, ideologischen
Form fassen] ; ils documentent [nachweisen] bien plutôt les lieux matériels d’où elle [cette
contradiction] est née [seine materielle Geburtsstätte] et avec lesquels elle est en train de
disparaître [verschwindet (au présent de l’indicatif !)] de par elle-même. Les communistes ne
prêchent somme toute aucune morale, [alors que c’est] ce que Stirner fait au-delà de toute
mesure [im ausgedehntesten Masse]. Ils n’imposent pas aux hommes l’exigence morale : Aimezvous les uns les autres, ne soyez pas égoïstes pp. [= sur des pages et des pages?] ; ils savent au
contraire très bien que dans certaines situations, l’égoïsme tout comme le sacrifice de soi est une
forme nécesssaire de l’établissement [Durchsetzung39] des individus. Les communistes ne
veulent donc en aucune façon, comme le croit saint Max et comme son fidèle Dottore Graziano
(Arnold Ruge) ne cesse de le répéter après lui (raison pour laquelle Saint Max, Wigand, p. 192,
le qualifie de « tête extraordinairement retorse
et politique »), abolir « l’homme privé »
en faveur de l’homme « général », celui qui se sacrifice – représentation imaginaire dont les
deux auraient déjà pu aller chercher l’explication nécessaire dans les Annales franco-allemandes.
Les communistes théoriciens, les seuls à avoir le temps de s’occuper de l’histoire, se distinguent
précisément par ceci qu’eux seuls ont découvert que l’« intérêt général » a été créé par des
individus qui tout au long de l’histoire ont été déterminés comme « hommes privés ». Ils savent
que cette opposition n’est qu’apparente, parce que l’un des côtés, le prétendu « général » [das
sogenannte Allgemeine], est en permanence généré [erzeugt] par l’autre, l’intérêt privé, et n’est
en aucune façon, contre lui, une puissance indépendante [selbständig] avec une histoire
indépendante ; que c’est donc toujours pratiquement que cette contradiction est anéantie et
générée [daß also dieser Gegensatz fortwährend praktisch vernichtet und erzeugt wird]. Il ne
s’agit donc pas d’une « unité négative » à la Hegel, de deux côtés d’une contradiction, mais de
l’anéantissement matériellement conditionné d’un mode d’existence des individus qui jusqu’à
présent aura été matériellement conditionné, et avec lequel c’est du coup cette contradiction-là
qui disparaît avec son unité [um die materiell bedingte Vernichtung einer bisherigen40 materiell
bedingten Daseinsweise der Individuen, mit welcher41 zugleich jener Gegensatz samt seiner
Einheit verschwindet].42
41) MARX et la philosophie 4 : pensée – langage – philosophie
Pour les philosophes, l’une des tâches les plus difficiles est de redescendre des hauts du monde
de la pensée [Gedanke] dans le monde effectivement réel. La réalité effective immédiate de la
–––––––––––––
ECH, p. 377
Rubel oublie de traduire !
39
L’« affirmation de soi », si l’on veut (comme Rubel), mais surtout l’accession à quelque position, voire “positionnement
[Setzung]”, stable – autrement dit : ne serait-ce qu’accéder à l’être de façon à se trouver en mesure d’y… « persévérer ». –
40
Question : que caractérise au juste ce « bisherig » ?
41
Question : à quoi renvoie au juste ce « welcher » ? À ladite Vernichtung (comme pour les traducteurs des Éditions
sociales, p. 245), ou à ladite Daseinsweise (comme pour Rubel) ?
42
DI, p. 229 / IA, pp. 1203-1204.
37
38
9
pensée est le langage. De même que les philosophes ont rendu la pensée autonome, de même il
leur a fallu faire du langage son propre empire autonome. Voilà le secret du langage
philosophique, où les pensées ont en tant que mots un contenu qui leur est propre. Le problème
de la redescente hors du monde des pensées dans les monde effectivement réel se transforme en
problème de la redescente hors du langage dans la vie.
[…] tout le problème du passage de la pensée à la réalité effective, et donc du langage à la
vie, n’existe que dans l’illusion philosophique, c.-à-d. qu’elle n’est justifiée que pour la
conscience philosophique, à laquelle il est impossible être au clair sur la constitution et l’origine
de sa séparation d’avec la vie.43
42) MARX et la philosophie 5 : le projet de L’Idéologie allemande selon la Contribution à la critique
de l’économie politique de 1859
Friedrich Engels, avec qui, depuis la parution de sa géniale esquisse en vue d’une critique de
l’économie politique, j’entretenais par écrit un échange d’idées permanent, était, par un autre
chemin [que moi] (voir son Lage der arbeitenden Klasse in England44), parvenu avec moi [mit
mir]45 au même résultat [que moi]. Et quand au printemps 1845, il s’est lui aussi établi à
Bruxelles, nous décidâmes de travailler à dégager en commun ce qui oppose notre point de vue à
celui, idéologique, de la philosophie allemande ; en fait, de régler son compte à notre conscience
philosophique d’antan [in der Tat, mit unserm ehemaligen philosophischen Gewissen46
abzurechnen]. Le propos a été développé sous la forme d’une critique de la philosophie posthégélienne.
43) MARX et la philosophie 6 : la philosophie comme idéologie (selon L’Idéologie allemande)
La conscience, naturellement, n’est d’abord qu’une conscience portant sur l’environnement
sensible le plus proche [die nächste sinnliche Umgebung], et conscience de la co-dépendance
[Zusammenhang] bornée avec d’autres personnes et d’autres choses en dehors de l’individu qui
devient conscient de soi ; elle est en même temps conscience de la nature qui, au
commencement, vient faire face aux hommes comme une puissance complètement étrangère,
toute-puissante et inattaquable, envers laquelle les hommes se comportent de façon purement
bestiale, par laquelle ils s’en laissent imposer comme le bétail ; et donc une conscience purement
bestiale de la nature (religion de la nature).
[Mais (au vu de ce qui précède comme de ce qui suit)] ce que l’on voit là est tout aussitôt que
cette religion de la nature, ou ce comportement caractérisé envers la nature [dies bestimmte
Verhalten zur Natur]47, est conditionné[/e] par la forme sociale [Gesellschaftsform], et
inversement. Là comme partout, l’identité de la nature et de l’homme [die Identität von Natur
und Mensch]48 ressort aussi de la façon suivante : le comportement borné des hommes envers la
–––––––––––––
43
DI, pp. 432 et 435 / IA, pp. 1324-1325.
Die Lage der arbeitenden Klasse in England, nach eigner Anschauung und authentischen Quellen [La situation de la
classe [laborieuse] des travailleurs en Angleterre. D’après un constat personnel de première main [de visu (cf. le sens de
“Anschauung” chez Kant)] et des sources [documents] authentiques], Leipzig : Druck und Verlag von Otto Wigand, 1845.
45
Négligé dans la traduction de Rubel !
46
« Gewissen » et non pas « Bewußtsein », soit la conscience, peut-être, mais de quelque impératif et, corrélativement, de
quelque volonté ; et en l’occurrence la conscience que c’est philosophiquement qu’il s’agit – par nécessité ou alors par
devoir (cf. la distinction kantienne), – de s’y prendre… avec le monde effectivement réel !
47
Non pas « ce comportement déterminé » (Rubel), ni « ces rapports déterminés » (ES), mais ce qui, contrairement à ce
qu’il en est chez la bête, qui ne se « rapporte [comporte] » envers rien et [ne se comporte] en somme pas du tout [„verhält”
sich zu Nichts und überhaupt nicht] » (cf. citation n° 35 de l’Instrumentum), peut « assurément [bestimmt] » – du fait de cet
embryon de conscience, – être considéré comme un rapport, voire des rapports, et somme toute un comportement… envers
la nature !
48
À LIRE, COMME L’ENSEMBLE DE CE PASSAGE, ET BIEN D’AUTRES, SANS MANQUER DE SE DEMANDER
SI, ET LE CAS ÉCHÉANT, DANS QUELLE MESURE, COMMENT ETC., DES THÈSES, PROPOSITIONS ETC. DE
CE GENRE, RÉPONDENT BIEN À L’EXIGENCE DE… « RÉGLER SON COMPTE » À QUELQUE « CONSCIENCE
44
10
nature conditionne leur comportement borné les uns envers les autres, et leur comportement
borné les uns envers les autres conditionne leur comportement borné envers la nature,
précisément parce que la nature n’est encore qu’à peine modifiée par l’histoire, et de l’autre côté,
la conscience de la nécessité d’entrer en relation [in Verbindung zu treten, autrement dit “se lier
(étroitement)”, “s’allier”49] avec les individus des alentours, le commencement de la conscience
portant sur le fait [Bewußtsein darüber, daß…] qu’il [l’homme], vit en société. Ce
commencement est aussi bestial que la vie sociale à ce degré-là, c’est une simple conscience
grégaire, et l’homme ne se distingue du mouton que par ceci que sa conscience représente pour
lui la place de l’instinct [sein Bewußtsein ihm die Stelle des Instinkts vertritt], ou que son instinct
est un instinct conscient. Cette conscience moutionnière ou lignagère connaît son développement
ultérieur et son édification par le truchement de la productivité accrue [gesteigerte
Produktivität], de la multiplication [Vermehrung] des besoins et de la multiplication de la
population qui est à la base des deux. Avec cela se développe la division du travail qui, à
l’origine, n’était rien que la division du travail dans l’acte sexuel, puis la division du travail qui
se fait de soi, ou “naturellement”, selon ce que permettent les dispositions naturelles (force
physique par ex.), les besoins, les hasards etc. etc. . La division du travail ne devient division
effectivement réelle dès l’instant [Augenblick50] où survient une division entre travail matériel et
travail spirituel [Remarque de Marx en marge : « Première forme des idéologues, des prêtres,
coïncide]. À partir de cet instant, la conscience peut effectivement s’imaginer qu’elle est
quelque chose d’autre que la conscience de la pratique existante, qu’elle [se ]représente de
façon effectivement réelle quelque chose sans [se ]représenter quelque chose d’effectivement
réel [je souligne] – à partir de cet instant, la conscience est en état de s’émanciper et de verser
dans la formation de la théorie “pure”, théologie, philosophie, morale etc. Mais même quand
cette théorie, cette théologie, cette philosophie, cette morale etc., entrent en contradiction avec
les circonstances existant en l’état [mit den bestehenden Verhältnissen], cela ne peut arriver que
du fait que les relations existant en l’état sur le plan social sont entrées en contradiction avec la
force productive existant en l’état […].51
44) PLATON, à propos de « la nécessité d’entrer en relation [in Verbindung zu treten, autrement dit de
“se lier (étroitement)”, de “s’allier”] » et ainsi vivre « en société » selon Marx :
[Socrate :] La Cité [πόλις] advient [γίγνηται] ensuite de ceci qu’il se trouve [ἐπειδὴ τυγχάνει] que
chacun de nous n’est pas autarcique [αὐτάρχης], mais en manque [ἐνδεής] de beaucoup de
choses. Ou bien vois-tu [Adimante] un autre principe présider à l’aménagement [οἰκίζειν] de
toute Cité ? – Aucun, dit-il [Adimante]. – Ainsi donc, un autre s’adjoignant [prenant à ses côtés,
“s’asssociant” à] un autre pour quelque chose d’autre [παραλαμβάνων ἄλλος ἄλλον ἐπ᾽ἄλλου],
puis [s’adjoignant] untel pour les choses nécessaires à [ce ?] quelque chose d’autre [τὸν
δ᾽ ἐπ᾽ἄλλου χρείᾳ], beaucoup, manquant [ainsi] de beaucoup de choses [πολλῶν δεόμενοι (de
beaucoup des choses et/ou d’autres hommes ?)], se retrouvent dans une seule et même habitation
à se demander et se rendre service en commun [εἰς μίαν οἴκησιν ἀγείραντες κοινωνούς τε καὶ
βοηθούς] ; c’est à cette maison commune [ξυνοικία] que nous avons donné le nom de Cité.52
45) MARX et la philosophie 7, selon son Introduction de 1843/44 à ce qu’il projetait alors encore
d’une Critique de la philosophie hégélienne du droit :
L’arme de la critique, en tout état de cause, ne peut pas remplacer la critique des [genitivum
subjetivum = par les] armes. Il faut que la force matérielle soit abattue par la force matérielle.
Mais même la théorie devient une force matérielle aussitôt qu’elle capte les masses. La théorie
est capable de capter les masses aussitôt qu’elle argumente [demonstriert] ad hominem, et elle
–––––––––––––
PHILOSOPHIQUE » QUE CE SOIT (cf. citation 42), ET NE SERAIT-CE QU’À UNE QUELCONQUE
« PHRASÉOLOGIE PHILOSOPHIQUE » (cf. citation 37) !
49
« en communication », selon Rubel, plutôt bien inspiré pour l’occasion, mais trop “savant” ! En tout cas pas : « entrer en
rapport », comme il est dit crassement dans ES.
50
Plutôt que « moment » !
51
DI, pp. 31-32 / IA, pp, 1061-1062.
52
Rép. II, XI, 369b5-c4.
11
argumente ad hominem aussitôt qu’elle devient radicale. Être radical, c’est prendre la chose [die
Sache53] à la racine. Mais la racine, pour l’homme, c’est l’homme lui-même. La preuve évidente
du radicalisme de la théorie allemande [dans la configuration de la philosophie de Feuerbach,
s’entend], donc de son énergie pratique, est qu’elle part de la supression décidément positive de
la religion [ihr Ausgang von der entschiedenen positiven Aufhebung der Religion]. La critique de
la religion prend fin avec la leçon que l’homme est l’être suprême [das höchste Wesen] pour
l’homme, donc avec l’impératif catégorique d’abattre tous les rapports [sous-entendu :
politiques, certes, mais avant tout sociaux, qui ont cours dans « la société civile »] où l’homme
est un être rabaissé, asservi, abandonné, méprisé.54
D’où ces lignes conclusives :
L’Allemagne, qui est gründlich [“portée sur le fond des choses”], ne peut pas faire la révolution
[revolutieren] sans faire la révolution à partir d’un fondement [von Grund aus]. L’émacipation
de l’Allemand est l’émancipation de l’homme. La tête de cette émancipation est la philosophie,
son cœur le prolétariat. La philosophie ne peut se réaliser effectivement sans la supression
[Aufhebung] du prolétariat, le prolétariat ne peut se supprimer sans la réalisation effective
[Verwirklichung] de la philosophie.
Quand toutes les conditions internes [à l’Allemagne] seront remplies, le jour de la
résurrection à l’allemande sera annoncé par le chant du coq gaulois.55
47) RUBEL au sujet de la “négation-Aufhebung” de la philosophie comme condition de sa
« réalisation effective [Verwirklichung] » selon la susdite Introduction :
Devançant une objection attendue, Marx emprunte au maître de la dialectique les concepts de
« négation » et de Aufhebung, dont la synonymie apparente dissimule une ambuïté voulue :
« nier la philosophie », c’est encore « philosopher » ; « réaliser la philosophie », c’est démontrer
son inanité comme spécialité professionnelle56, mais pour en faire la substance spirituelle
commune nourrissant le vie de tous les êtres et la changer en raison et sagesse des relations
–––––––––––––
Et non pas « les choses ». C’est presque à l’évidence qu’il s’agit là de ce que, de Platon (dans la VIIe Lettre) à Husserl en
passant par Hegel, les philosophes ont appelé « la chose même », soit de ce dont il s’agit, de l’affaire en question, et c’est
dire, pour Marx, qui le signale en citant la fameuse question du Hamlet de Shakespeare quelques pages plus haut : « être ou
ne pas être » !
54
Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie. Einleitung [cité ZKHR], in : MEW, Bd. 1, 1970, p. 385 / Pour une critique
de la philosophie du droit de Hegel. Introduction [PCPDH], in : ΠIII, p. 390.
55
ZKHR, p. 345 / PCPDH, p. 389.
56
Ce dont il n’est pas question dans le texte de Marx ! Certes, Marx condamne vigoureusement la posture du « maître
d’école [Schulmeister] ». Par quoi il y a cependant lieu d’entendre – plutôt que celle du professeur, comme le suggère
Rubel quand, dans la note 4 concernant la XIe thèse ad Feuerbach (voir Œ III, p. 1717), il qualifie ladite « spécialité
professionnelle » de « spécialité professorale », – celle d’un « donneur de leçons » inféodé à quelque « école ». Et il est fort
possible que cette condamnation aille dans le sens de ces lignes de Feuerbach – tirées des Thèses provisoires pour la
réforme de la philosophie (1842) [cité Thèses provisoires], in Manifestes philosophiques. Textes choisis (1839-1845), trad.
de l’all. par Louis Althusser, Paris : PUF (Épiméthée), 21973 [cité Manifestes philosophiques], 58, p. 122, – que Rubel cite
dans son Introduction à Œ III, p. LIII :
53
La nouvelle philosophie, la seule positive, est la négation de toute philosophie d’école, bien qu’elle en contienne en elle-même le
vrai ; elle est la négation de la philosophie comme qualité abstraite, particulière, c’est-à-dire scolastique : elle n’a pas de
schibboleth, pas de langage particulier, pas de nom particulier, pas de principe particulier ; elle est l’homme même qui pense
[…].
La question restant de savoir si la condamnation de Marx ne vise que cela, et surtout si elle le condamne dans une visée de
ce genre (la présupposition de « l’homme qui pense » !). Le constat étant qu’en tout état de cause, il ne s’agit là en aucune
façon de la philosophie « comme spécialité professionnelle », autrement dit une certaine discipline spécialement réservée à
des professeurs ! Disons, à titre indicatif, que tous les “jeunes-hégéliens” – philosophes donneurs de leçons à l’école de
Hegel, – auxquels il m’est avis que Marx s’en est pris dès l’époque de sa thèse de doctorat, n’étaient de loin pas tous des
spécialistes professant professionnellement (académiquement)… à commencer par Arnold Ruge, éditeur et libraire (comme
Otto Wigand), et Feuerbach lui-même (époux d’une riche héritière) etc. …
12
humaines quotidiennes, c’est comme si la philosophie était désormais aufgehoben – supprimée et
conservée — dans une éthique informulée, parce que vécue.57
48) Le sens de l’Aufhebung dans la dialectique hégélienne selon Hegel lui-même (voir suppl. xi) :
Aufheben a dans la langue [allemande] le double sens qui lui fait signifier conserver
[aufbewahren], maintenir [erhalten], et en même temps faire cesser [aufhören lassen], mettre un
terme [ein Ende machen]. La conservation elle-même inclut déjà en soi [in sich] le négatif qui
est qu’à quelque chose est retirée son immédiateté et par là une existence [Dasein] ouverte aux
actions exercées en elle de l’extérieur [äußerlichen Einwirkungen], et ce pour le maintenir. –
Ainsi quelque chose d’aufgehoben est-il en même temps quelque chose de conservé, qui n’a
perdu que son immédiateté, mais n’a pas pour autant [darum] été anéanti [vernichtet]. –
Lexicalement, les deux déterminations [Bestimmungen] qui viennent d’être apportées peuvent
être présentées comme deux significations [Bedeutungen] de ce mot. Mais on devrait là être
frappé qu’une langue soit parvenue à faire usage d’un seul et même mot pour deux
déterminations opposées. Pour la pensée spéculative, il est réjouissant de trouver dans la langue
des mots qui ont en eux-mêmes une signification spéculative. Le double sens du latin tollere (qui
a été rendu célèbre par la plaisanterie de Cicéron « tollendum esse Octavium ») ne va pas si loin,
la détermination affirmative ne va que jusqu’à l’élévation [Emporheben]58. Quelque chose n’est
aufgehoben [élevé] que dans la mesure où il est entré dans l’unité avec son opposé.59
–––––––––––––
Œ III, p. 1582 (note 2). Nota bene : avant d’en critiquer certains aspects et, en particulier, rectifier certaines propositions
de traduction, dont certaines sont purement et simplement erronées, nous ne saurions manquer de saluer avec
reconnaissance l’immense et souvent très précieux travail de M. Rubel.
58
Et l’on pourrait ajouter : la détermination négative se réduit à la pur et simple « Vernichtung [annihilation].
59
G. W. F. Hegel, Wissenschaft der Logik I, WZB, Bd. 5, 1969, p. 114 / Science de la logique I, 1 (Premier tome. Premier
livre. L’être), traduction, présentation et notes par Pierre-Jean Labarrière et Gwendoline Larczyck, Paris : Aubier
Montaigne (Bibliothèque philosophique), 1972, p. 81
57
13
III) SUPPLÉMENTS DE TOUTES SORTES (À SUIVRE…)60
xi) La dialectique hégélienne et rôle de l’Aufhebung
Formule générale :
– [thèse (position) = A  antithèse (position de la négation) = non-A]  [contradiction : 1) thèse
(positif) versus 2) antithèse (négatif) versus thèse (positif)]  [contradiction : 1) thèse (positif) versus
2) antithèse (négatif) & antithèse (négatif) versus thèse (positif)]  2’) auto-négation de l’antithèse, du
négatif, et re-position de la thèse, du positif, etc.   (“mauvais” infini) : thèse-antithèse-thèseantithèse, etc.… à l’infini (cf. les antomies cosmologiques de la métaphysique traditionnelle selon
Kant) ; ou alors  2’’) Aufhebung  [3) synthèse (“bon” infini, chacun des termes de la
contradiction n’étant plus affecté, de l’extérieur, par son contraire) : thèse & antithèse = A & non-A] =
B…  non-B (etc.) .
Exemples (en résumé) :
– [être  néant]  [contradiction : être versus néant & néant versus être (Platon versus Gorgias…
après Parménide, etc.)]  auto-négation du néant & re-position de l’être   ou Aufhebung  être &
néant = devenir (être & ne pas être qua n’être plus sive n’être pas encore, mais pour cela… être !)
– [Dieu  nature (« autoposition de soi [Sichselbstsetzen] ») de Dieu comme nature (dans l’espacetemps !)] = autoposition de soi de la nature versus Dieu qua pensée consciente de soi 
[contradiction : Dieu versus nature & nature versus Dieu]   ou Aufhebung  auto-négation de la
nature (vie  mort)  Dieu & nature = esprit (homme),
– [vie qua « processus générique [Gattungsprozess] » qua « le général [das Allgemeine] »]  être
vivant qua individu (vivant)  [contradiction : le général versus l’individu & l’individu versus le
général (cf. Aristote, Schelling, Schopenhauer (Baudelaire) et Nietzsche, Stirner etc.)]  autonégation de l’individu (mort)   ou Aufhebung : l’individu & le général = l’homme (conscience,
entendement, raison, esprit… etc.).
xii) Extrait d’un ancien cours (abrégé) sur Hegel, légèrement retouché
L’ACCOMPLISSEMENT HÉGÉLIEN DU PLATONISME “MODERNE”
La pensée de Hegel se présente elle-même comme la tentative de surmonter la limite que Kant avait
fixée au sujet comme pensée consciente de soi (cogito) quant à son pouvoir de s’assurer en toute
certitude – fondée sur la certitude, inauguralement établie par Descartes, que ladite pensée a de son
propre être à elle, – de cet être des choses que ce même Kant établissait alors expressément comme
consistant dans l’objectivité de l’objet posé comme tel, en son objectivité même, par et pour ce sujet
qu’il instituait du coup comme le fondement même de ce qui est ou de l’étant en son être. Selon Kant,
en effet, le sujet – dans la mesure où, tout humain qu’il est, et fini au sens de « limité [begrenzt] », il
n’a accès aux choses que par le truchement de sa « sensibilité [Sinnlichkeit en ce sens-là] », – ne
saurait conférer l’objectivité, et donc l’être en ce sens, qu’aux choses telles qu’elles lui apparaissent au
travers de celle-ci, soit aux « choses dans l’apparence », autrement dit aux « phénomènes », et non aux
choses telles qu’elles sont en elles-mêmes, aux « choses en soi », aux « noumènes ».
Ainsi Hegel fut-il amené – pourquoi ? en “raison” de quelle nécessité ? et d’ailleurs pas seul (ne pas
oublier Fichte et Schelling, voire Hölderlin (1770-1843), qui aura été (fin des années 1780 – début des
années 1790) le camarade de Hegel et Schelling au Stift de Tübingen, et aura, peut-être, et peut-être
même des plus décisivement, contribué avec à la rédaction de Das älteste Systemprogramm des
deutschen Idealismus – titre donné à ce feuillet recto/verso rédigé par Hegel (vraisemblablement vers
–––––––––––––
60
Comme le Répertoire de citations ci-dessus, ces Suppléments pourront être augmentés au fil des séances !
14
la fin des années 1790), par Franz Rosezweig en 1914, et publié par lui en 1917)… c’est là l’un des
éléments saillants de notre question ! – à établir, au contraire, l’absoluité d’un sujet qu’il conçut alors
comme la pensée qui, dans ce mouvement de se penser elle-même qui la caractérise en tant que pensée
consciente de soi, produit du même coup, comme autant de déterminations siennes, i. e. comme autant
de modes de la pensée (modi cogitandi, dirait Descartes), et, par suite, comme autant de catégories à
proprement parler61, la totalité des déterminations de la chose telle qu’elle est en et par elle-même, soit
la totalité des modes d’être (modi essendi) de la chose en soi. Puis à déployer explicitement cette
totalité comme telle en une philosophie qui devait alors se présenter comme un système comportant,
en l’occurrence – par-delà son point de départ et son assise « phénoménologique », dans cette
Phénoménologie de l’Esprit qui établit l’absoluité du sujet et de la pensée à partir de « l’expérience »
que la conscience humaine a et fait des choses telles qu’elles se découvrent progressivement à elle à
partir d’elles-mêmes, – les trois grandes parties suivantes :
1°) Une philosophie de la logique, que Hegel définit lui-même comme « la science [je souligne] de
l’idée pure, soit de l’idée dans l’élément abstrait de la pensée »62 – où l’idée doit être comprise au sens
premier (pour la philosophie du moins) de l’εἶδος et ἰδέα platoniciens, et alors comme la chose ellemême en tant qu’elle manifeste, donne à « voir » (εἰδέναι, ἰδεῖν), à la pensée, ce qu’elle est en et par
elle-même, i. e. son essence, cette essence qui lui confère son être ; – avec ceci toutefois que, ne
pouvant subsister hors de la pensée du sujet, qui en est au contraire l’élément, cette idée est le concept,
soit la détermination une et universelle de la chose en ce qu’elle est en tant que produit de la pensée
consciente de soi du sujet (de son « activité mentale pure », dirait Descartes définissant ce qu’il appelle
« l’intuition ») ; mais alors le concept en tant qu’il se sait être lui-même la chose elle-même telle qu’en
son être même. Philosophie de la logique qui, comme telle, se trouve avoir pour tâche de décrire le
processus, progressif, au travers duquel la pensée produit, une à une, dans l’immanence de l’élément
qu’elle constitue pour elles, toutes les déterminations de la chose elle-même ou de l’étant en son être
même, tout en se reconnaissant elle-même en celles-ci, en y reconnaissant ses propres déterminations à
elle, et qui finit ainsi par contenir « la pensée en tant que cette pensée est tout aussi bien la chose en
soi-même ou la chose en soi-même en tant que celle-ci est tout aussi bien la pensée pure », soit, plus
précisément, « le développement de […] la conscience de soi que l’étant en et pour soi est le concept
su et que le concept comme tel est l’étant en et pour soi »63 ; développement au terme duquel la pensée
est alors, au titre de ce que Hegel appelle « l’idée absolue », le savoir de soi dudit processus, ou plutôt
ce processus lui-même une fois parvenu au savoir de soi, et c’est dire : la méthode ; méthode dont on
soulignera encore que, comme telle, elle n’est rien d’autre que le mouvement et le principe mêmes,
l’« âme »64, du processus de l’autoproduction de la pensée produisant par là-même la totalité de l’étant
en son être ; telle étant au demeurant toute la dialectique, spéculative, de Hegel 65. À propos de laquelle
il vaut la peine de prendre bonne note du commentaire de Heidegger :
La dialectique spéculative, Hegel l’appelle aussi tout simplement « la méthode ». Par ce terme, il
ne désigne ni un instrument de la représentation, ni une façon particulière d’avancer en
philosophie. « La méthode » est le mouvement le plus intime de la subjectivité, « l’âme de
l’être », le processus de production par lequel le tissu de la réalité effective de l’absolu dans son
–––––––––––––
Au sens originel grec, aristotélicien en l’occurrence, des divers modes de la manifestation “logique” – à la faveur et au
sein même du langage, et de l’énoncé prédicatif ou proposition (logos) en particulier, – de l’étant en son être même.
62
Enzyklopädie der philosophischen Wissenschaften im Grundrisse (1830), [cit. E], § 19. NB : cela à la différence de la
pensée comme élément concret de l’idée, c.-à-d. comme esprit.
63
Wissenschaft der Logik (1812), in : G. W. F. HEGEL, Werke in zwanzig Bänden, Frankfurt a. M. : Suhrkamp [cit. WzB],
Bd. 5, 1969, p. 43.
64
Voir, entre autres, Encyclopédie […], § 243 : « […] la méthode […] est l’âme du contenu » – où Hegel se conforme
évidemment à la caractérisation aristotélicienne de l’âme comme principe de ce mouvement de passer de par soi-même
(kath’hauto) du non-être à l’être, de ce mouvement d’autoproduction donc, qu’est la vie.
65
Telle qu’elle est conçue par Hegel, la dialectique est en effet le processus de l’autoproduction de la pensée en ses propres
déterminations à elle en tant qu’il est du coup le cheminement de cette pensée au travers (dia-) des déterminations de
l’étant en son être (logoi) que sont tout aussi bien ces déterminations siennes, et en tant que chacune de ces déterminations
de la pensée en même temps que de l’étant lui-même est tout aussi bien la négation d’une autre. Et cette dialectique est
spéculative au sens où, dans tout ce processus, la pensée se découvre progressivement elle-même dans les déterminations
de l’étant qu’elle produit ainsi comme son propre miroir (speculum) en produisant ses propres déterminations à elle.
61
15
tout est ouvré. « La méthode » : « l’âme de l’être » – nous voilà en pleine fantasmagorie. On
s’imagine que notre temps a dépassé de tels égarements de la spéculation. Mais nous vivons au
beau milieu de cette prétendue fantasmagorie.66
Non sans bien préciser :
1) la méthode (selon Hegel, s’entend !) n’est pas un instrument, un outil, dont la pensée se servirait
dans sa démarche en quête de la connaissance, du savoir, de la science et… de la vérité ; elle est le
chemin et le cheminement que constitue le déploiement même de la pensée dans la production de ses
propres déterminations comme autant de déterminations de l’étant en tant que tel ; et comme telle, elle
est « l’âme de l’être », et c’est dire, conformément à la définition grecque de l’âme (psuchè) comme
principe de la vie, le principe de ce processus de la production de l’être comme vie.
2) la méthode est dialectique en un sens qui rassemble les deux sens traditionnels du mot, à savoir :
a) le sens platonicien : la dialectique est le parcours de la pensée à travers (dia-) le logos en tant qu’il
manifeste l’étant en son être, soit l’idée, et alors au travers (dia-) des idées dans toute l’extension de
leurs rapports “rationnels” (logoï), où la dialectique s’identifie finalement avec la sagesse à laquelle
tend la philosophie.
b) le sens aristotélicien (qu’on retrouve dans la “dialectique transcendantale” de la Critique de la
raison pure de Kant) : la dialectique est le parcours de la pensée au travers (dia-) des énoncés (logoi)
opposés, voire contradictoires, que l’opinion est amenée à soutenir sur tout ce qui pas de l’ordre de la
nécessité, et qu’il s’agit de confronter, dans une perspective critique, afin d’en révéler les limites
respectives.
c) telle que la conçoit Hegel, la méthode est précisément dialectique en ceci que 1) le processus,
nécessaire, lui, de l’autoproduction de la pensée en ses propres déterminations à elle est précisément
cheminement de cette pensée au travers des déterminations de l’étant en son être que sont tout aussi
bien ses propres déterminations à elle, et 2) ce processus est tel que chaque détermination de la pensée
est tout aussi bien la négation d’une autre, de telle sorte qu’elles sont toutes deux également limitées
l’une par rapport à l’autre, mais finalement « surmontée [aufgehoben] » (voir suppl. xi).
3) cette dialectique, enfin, est spéculative au sens où, dans tout ce processus, la pensée se découvre
progressivement elle-même dans les déterminations de l’étant qu’elle produit ainsi comme son propre
miroir (speculum), en produisant ses propres déterminations à elle.
2°) Une philosophie de la nature, qui décrit cette nature et la totalité de ses déterminations comme le
résultat du processus progressif de l’« autoposition de soi » (Sichselbstsetzen) de la pensée du sujet
comme idée dans l’autre auquel elle donne lieu dès lors que, se pensant elle-même, elle se déploie en
ses propres déterminations à elle, et qu’elle pose en son être, comme être-autre, en se posant ellemême en lui – où “position” (Setzung, par quoi Kant a traduit le grec θήσις = positio) a le sens originel,
grec, de l’établissement de quelque chose en son être, et, conformément à l’interprétation kantienne de
cet être lui-même comme objectivité, celui de son objectivation. –
3°) Une philosophie de l’esprit, enfin, qui décrit le processus au travers duquel la pensée du sujet
comme idée se ressaisit elle-même dans cet autre objectif qu’est alors pour elle la nature, s’y reconnaît
elle-même comme cela même qui l’a produit en s’y posant soi-même, y devient ainsi « pour soi » (für
sich) ce qu’elle y était déjà « en soi » (an sich) et s’y retrouve finalement elle-même « chez soi auprès
de soi » (bei sich) ; cela, en l’occurrence, en tant que cet « esprit » (Geist) qui, comme âme,
entendement, conscience et raison de l’homme, et en un processus qui fait l’essence même de
l’histoire, conquiert progressivement sa liberté par rapport à la nature, puis se produit, se pose dans
cette même nature en produisant progressivement tout un « monde » objectif dans lequel il finit par se
reconnaître lui-même comme ce qui l’a produit. Au terme de quoi la pensée, se sachant alors en toute
certitude être elle-même toute la réalité objective telle qu’en son être même – savoir certain de soi de
la pensée comme totalité de l’étant en son être qu’expose justement la philosophie systématique de
Hegel, – trouve du coup à s’accomplir comme cette science de l’étant en son être même à laquelle,
depuis Platon, toute la tradition a vu la philosophie ne pouvoir faire autre chose qu’aspirer, tendre, sur
le mode de cet « amour » (φιλία) entendu comme « désir » (ἐπιθυμία) que le français du XVIIe siècle
–––––––––––––
66
Martin HEIDEGGER, “Hegel et les Grecs”, in : Questions II, Paris : Gallimard, p. 51.
16
appelait encore « l’étude » ; ce que Hegel, dans la Préface à sa Phénoménologie de l’esprit, annonçait
d’ailleurs lui-même, programmatiquement, en ces termes :
Contribuer à ce que la philosophie se rapproche de la forme de la science – dans le but qu’elle
puisse déposer son nom d’amour pour le savoir et être savoir effectif , – c’est là ce que je me suis
proposé.67
Cela de telle sorte que serait alors enfin accomplie la tâche de la philosophie qu’Aristote avait
formulée en ces termes (cit. 19) :
Ce qui et jadis, et maintenant, et toujours, est recherché, et toujours sans issue [aporétique],
qu’est l’étant [sous-entendu : qu’est(-)ce qui est proprement étant… (en tant que proprement
étant)] ? cela c’est : qu’est l’οὐσία [l’être, le séjour (à demeure) dans l’être] ?
LA « RESCENDANCE » DU PLATONISME
DANS LES PHILOSOPHIES POST-HÉGÉLIENNES
Si le propos de ce cours était d’introduire à la pensée contemporaine, l’on pourrait considérer que c’est
chose faite avec la présentation de la position philosophique fondamentale de Hegel selon laquelle
l’étant à proprement parler n’est rien d’autre que le sujet absolu dans le processus de son
autoproduction comme la totalité consciente de soi de cet étant tel qu’en son être même. Car comme le
dit Martin Heidegger dans un recueil de notes des années 1936 à 1946 sur la question de la
métaphysique68 :
En dépit des banalités que l’on débite sur l’effondrement de la philosophie hégélienne, le fait
subsiste qu’au XIXe siècle cette philosophie a été la seule à déterminer la réalité, non pas sans
doute sous la forme extérieure d’une doctrine acceptée et suivie, mais comme métaphysique,
comme domination de l’étantité au sens de la certitude. Les mouvements de riposte à cette
métaphysique font partie d’elle-même. Depuis la mort de Hegel (1831), les mouvements de
riposte occupent toute la scène, non seulement en Allemagne, mais aussi en Europe.
Avec ceci que, pour Heidegger, ces mouvements de riposte à la philosophie hégélienne ont, dans
leur ensemble, le caractère de ce qu’il lui est arrivé d’appeler la « rescendance » (hapax ?) ; terme
construit sur le mot “transcendance” pour désigner le mouvement de la pensée qui, contrairement à la
métaphysique – laquelle part de l’étant tel qu’il se présente de lui-même à partir de lui-même, soit par
nature, pour remonter, au-delà de cet étant lui-même, à ce qui fait le fondement de son être même, –
présuppose à l’inverse ce qui a été conquis par cette métaphysique pour alors le plonger dans l’étant,
en le considérant comme une détermination immanente de cet étant lui-même.
C’est là ce qui pourrait être repéré, entre autres, dans ces trois pensées qui vont orienter de façon
déterminante le plus grand pan de la pensée du XXe siècle, savoir : les pensées de a) Søren
Kierkegaard (1813-1855), b) Karl Marx (1818-1883) et c) Friedrich Nietzsche (1844-1900), lesquelles
établissent respectivement les bases a’) des pensées de l’existence (dans une certaine mesure la pensée
de Heidegger, puis les existentialismes – dont celui de Sartre, – ou encore la pensée de l’absurde de
Camus), b’) des marxismes et néo-marxismes (dont celui de l’École de Francfort) et c’) de toutes
sortes pensées contemporaines, telles celles de Foucault, Deleuze, Derrida et Vattimo, sans parler de
Freud.
Voilà en tout cas, présenté grosso modo et dans ses lignes directrices seulement, l’essentiel du corpus
auquel, aujourd’hui encore, devrait se confronter quiconque prétendrait sinon philosopher –
philosopher n’est jamais qu’un mode de penser parmi d’autres (encore que cela même, il faudrait déjà
pouvoir le montrer !), – du moins se prononcer sérieusement sur la philosophie (et donc, ainsi, sur ce
mode-là, continuer « quand même », « malgré tout », comme dirait notre C. F. Ramuz, à…
philosopher !). C’est en tout cas ce qu’ont fait ceux qui ont prétendu se libérer de la philosophie
–––––––––––––
67
68
Phänomenologie des Geistes, WzB, Bd. 3, 1970, p. 14.
“Dépassement [Überwindung] de la métaphysique”, in : Essais et conférences, Paris : Gallimard, 1958, § VI.
17
traditionnelle (de la métaphysique traditionnelle), voire de la philosophie en somme. – Ainsi, entre
autres exemples, Kierkegaard : la philosophie comme prétention abusive à une synthèse du réel et de
l’idéel qui serait impossible en dehors de la foi en Jésus-Christ ; Marx : « la philosophie comme
idéologie » collaborant à l’aliénation de l’homme par l’homme ; et Nietzsche : le philosophe comme
« le plus grand criminel » contre la vie.
Nous héritons, nous, aujourd’hui, en ce début du XXIe siècle, des pensées articulées durant les XIXe
et XXe siècles, la question de savoir si et, le cas échéant, dans quelle mesure, et alors comment… et
d’ailleurs pourquoi, somme toute, il faudrait, à supposer que cela soit somme toute possible, nous
libérer, soit libérer notre pensée, et par suite nos actions comme notre langage lui-même, de la
philosophie traditionnelle, sinon de la philosophie en somme. Tâchons donc d’être à la hauteur de cette
question… et donc déjà de la pensée de ceux-là mêmes qui l’ont posée : à savoir, au-delà des
Kierkegaard, Marx et Nietzsche déjà mentionnés : Freud, Wittgenstein, Husserl, Heidegger, Sartre,
Merleau-Ponty, Camus, Lévinas, Foucault, Deleuze, Derrida et d’autres encore, à commencer par le
positivisme des sciences (Auguste Comte, Ernst Mach, etc.) et le positivisme logique (Bertrand Russel
et al.) !
Mais sans perdre de vue la question de ce qui a pu prendre l’être humain d’adopter cette tournure-là
de la pensée : celle de la philosophie ! Et donc l’histoire de celle-ci… dûment méditée sous l’égide de
cette question !
xiii) Karl MARX, Différence de la philosophie démocritéenne et épicurienne de la nature, première
partie, chapitre IV (perdu), note 2 (extraits)69
[1 …] s’agissant de Hegel, c’est par simple ignorance que ses élèves expliquent telle ou telle
détermination de son système par l’accommodation ou une chose de ce genre, d’un mot : moralement.
Ils oublient qu’en un temps qui vient à peine de passer, ils étaient, comme on peut le leur démontrer de
manière évidente à partir de leurs propres écrits, suspendus avec enthousiasme à tout ce qu’il a
d’unilatéral.
[2] Étaient-ils vraiment à tel point contaminés par la science reçue toute prête qu’ils s’y sont
adonnés avec une confiance naïve et non critique : quel manque de conscience que de reprocher au
maître de cacher une intention [Absicht] secrète derrière son intelligence des choses [Einsicht 70], pour
qui la science n’était nullement reçue, mais en devenir, et faisait affluer le sang de son esprit le plus
intime du cœur jusqu’aux confins de la périphérie. C’est bien plus sur eux-mêmes qu’ils jettent ainsi le
soupçon, comme pour dire qu’ils n’ont pas pris cela au sérieux avant, et c’est leur propre état d’avant
qu’ils combattent de telle sorte qu’ils l’imputent à Hegel, mais oublient ce faisant qu’il se tenait, lui,
dans un rapport immédiat substantiel, eux dans un rapport de réflexion à son système.
[3] Il est concevable qu’un philosophe soit amené à telle ou telle inconséquence apparente à la suite
de tel ou tel accommodement ; lui-même peut en être conscient. Mais ce qu’il n’a pas dans sa
conscience, c’est que la possibilité de ces apparents accommodements ait sa racine la plus profonde
[innerste Wurzel] dans une insuffisance ou une conception [Fassung] insuffisante de son principe
même [seines Prinzips selber 71]. Donc, un philosophe se serait-il effectivement accommodé : ce que
ses élèves ont alors à expliquer, et cela à partir de sa conscience essentielle intérieure [aus seinem
innern wesentlichen Bewußtsein], c’est ce qui, pour lui-même, avait la forme d’une conscience
exotérique. C’est de cette manière que ce qui paraît être un progrès de la conscience morale [des
Gewissens] est en même temps un progrès du savoir [des Wissens]. Ce n’est plus la conscience morale
–––––––––––––
69
Differenz der demokritischen und epikureischen Naturphilosophie nebst einem Anhange, in : Karl Marx, Friedrich
Engels, Werke, Berlin Dietz Verlag [cité MEW] Ergänzungsband 1, 1981, pp. 326|327-330|331 / Différence de la
philosophie naturelle chez Démocrite et chez Épicure, avec un appendice, 1841, in : Karl Marx, Œuvres, Paris : Gallimard
(Bibliothèque de la Pléiade), III (Philosophie) [cité Œ III], 1982, pp. 83-87 – traduction entièrement revue. –
70
Jeux de mots intraduisible.
71
Où il est grammaticalement possible qu’il s’agisse du principe de la conscience du philosophe – i. e. de l’« êtreessentiel » de celle-ci vs. la « conscience apparente » ou « conscience phénoménologique » du philosophe, – mais il est
plus que probable que ce que Marx vise là soit le « principe même » de la philosophie dudit philosophe, sous-entendu : de
la philosophie de Hegel lui-même.
18
particulière du philosophe qu’on suspecte, mais c’est la forme essentielle de sa conscience qu’on
construit, élève à une figure et une signification déterminées, et c’est dans le même temps ainsi qu’on
s’en sort en passant par-dessus [und (es wird) damit zugleich darüber hinausgegangen].
[4] Pour le reste, je considère ce revirement non philosophique d’une grande partie de l’école
hégélienne comme un phénomène qui accompagnera toujours le passage de la discipline à la liberté.
[5] C’est une loi psychologique que l’esprit théorique devenu en soi libre [der in sich frei gewordene
Geist], devienne énergie pratique [zur praktischen Energie wird], que s’extrayant en tant que volonté
du royaume des ombres de l’Amenti, il se tourne contre l’effectivité du monde qui se trouve là sans lui
[sich gegen die weltliche, ohne ihn vorhandene Wirklichkeit kehrt]. […] Seulement, la praxis de la
philosophie est elle-même théorique. C’est la critique, qui mesure l’existence singulière à l’aune de
l’essence, l’effectivité particulière à l’aune de l’idée. Seulement, cette réalisation immédiate de la
philosophie est, de par son être-essentiel le plus intérieur, affectée de contradictions, et cet êtreessentiel sien prend forme dans l’apparence et lui imprime son sceau.
[6] Quand la philosophie sort d’elle pour se tourner, en tant que volonté, contre le monde apparent
[sich gegen die erscheinende Welt heraus kehrt], le système est réduit à une totalité abstraite, c.-à-d.
qu’il est devenu un côté du monde auquel un autre côté fait face. Son rapport [Verhältnis] au monde
est un rapport de réflexion. Spirituellement animé par la tendance [Begeistet mit dem Trieb] à se
réaliser effectivement, il entre en conflit contre autre chose [gegen anderes]. L’autosuffisance et la
complétude intérieures sont brisées. Ce qui était lumière au-dedans devient une flamme dévorante qui
se tourne vers le dehors. En résulte ainsi la conséquence que le devenir-philosophique du monde [das
Philosophisch-Werden der Welt] est en même temps un devenir-mondain [Weltlich-Werden] de la
philosophie, que sa réalisation effective [celle de la philosophie] est en même temps sa perte [Verlust],
que ce qu’elle combat au dehors est son propre manque intérieur, que c’est précisément dans le combat
qu’elle tombe elle-même dans les défauts qu’elle combat chez la partie adverse, et qu’elle ne surmonte
[aufhebt] ces défauts qu’en tombant dans ceux-ci. Ce qui vient à son encontre et ce qu’elle combat est
toujours cela même qu’elle est, seulement avec des facteurs inversés.
[7] C’est là l’un des côtés, si nous envisageons la chose de manière purement objective, comme la
réalisation immédiate de la philosophie. Seulement, elle [la chose] a aussi, et ce n’en est qu’une autre
forme, une forme subjective. C’est le rapport du système philosophique en passe d’être effectivement
réalisé à ses supports spirituels, aux consciences de soi singulières à même lesquelles apparaît son
progrès. Il résulte du rapport [de la philosophie à ses supports spirituels, aux consciences de soi
singulières] – ce qui, même dans la réalisation de la philosophie, se trouve face au monde, – que ces
consciences de soi singulières ont toujours une exigence [Forderung] à deux tranchants, dont l’un se
tourne contre le monde, l’autre contre la philosophie elle-même. Car ce qui se manifeste [erscheint 72]
à même la chose comme un rapport en lui-même inversé [ein in sich selbst verkehrtes Verhältnis] se
manifeste en elles comme une double exigence et action [Handlung] se contredisant en elle-même.
Leur action de libérer [Freimachung] le monde de la non-philosophie est en même temps leur propre
libération [Befreiung] de la philosophie qui, en tant qu’un système déterminé, les a jetées aux fers.
Parce qu’elles ne sont elles-mêmes comprises que dans l’acte [Akt] et l’énergie immédiate du
développement, et que, d’un point de vue théorique [in theoretischer Hinsicht], elles ne sont donc pas
encore sorties [noch nicht hinausgekommen sind] de ce système, elles perçoivent seulement la
contradiction avec la sculpturale égalité-à-soi-même [mit der plastischen Sich-selbst-Gleichheit] du
système et ne savent pas qu’en se retournant contre celui-ci, elle ne font que réaliser effectivement ses
moments singuliers.
[8] Finalement, cet être-dédoublé [Gedoppeltheit] de la conscience de soi philosophique se présente
[tritt auf 73] comme une double orientation poussant son face-à-face à l’extrême [als eine doppelte,
sich auf das extremste gegenüberstehende Richtung], dont la première, que nous pouvons désigner de
manière générale comme le parti libéral, retient, comme détermination principale, le concept et le
principe de la philosophie, l’autre son non-concept [Nichtbegriff], le moment de la réalité. Cette
–––––––––––––
À entendre en effet, ici comme ci-dessous, au sens d’une manifestation extérieure auxdites consciences de soi, i. e.
objective.
73
Où « auftreten » a certainement le sens d’« entrer en scène » (sur la scène de l’histoire).
72
19
seconde direction est la philosophie positive. L’action [Tat] de la première est la critique, soit
précisément le tournement de la philosophie vers le dehors [das Sich-nach-außen-wenden der
Philosophie], l’action de la seconde est de chercher à philosopher [der Versuch zu philosophieren],
soit le tournement en soi de la philosophie [das In-sich-Wenden-der-Philosophie], parce qu’elle sait le
manque comme immanent à la philosophie, tandis que la première le conçoit comme manque du
monde qu’il s’agit de rendre philosophique. Chacun de ces partis fait exactement ce que l’autre veut
faire et ce qu’il ne veut pas faire lui-même. Mais le premier, dans sa contradiction interne, est en
général conscient du principe et de son but. Dans le second, l’inversion [Verkehrtheit], pour ainsi dire
la folie [Verrücktheit], se manifeste en tant que telle. Sur le fond, seul le parti libéral, parce qu’il est le
parti du concept, conduit à des progrès réels, tandis que la philosophie positive n’est en état de
conduire qu’à des exigences et des orientations [Tendenzen] dont la forme contredit la signification.
[9] Ce qui donc apparaît [erscheint] en premier lieu comme un rapport inversé et une disjonction
hostile de la philosophie d’avec le monde, devient en second lieu une rupture de la conscience de soi
philosophique singulière en elle-même, et apparaît finalement comme une séparation extérieure et un
être-dédoublé [Gedoppeltheit] de la philosophie, comme deux directions philosophiques opposées.
[…]74.
–––––––––––––
S’agissant desdites « directions », Marx annonce, dans le dixième et dernier alinéa, qu’il entreprendra « à un autre
endroit » d’« expliciter complètement le rapport qu’elles ont d’une part entre elles, d’autre part avec la philosophie
hégélienne, et les moments historiques singuliers dans lesquels ce développement s’expose ».
74