Le postmodernisme et la géographie. Éléments pour un débat
par
L’Espace géographique
2004/1 (tome 33)
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Nous sommes nombreux à avoir observé l’espèce de confusion dans laquelle la notion de
postmodernité est restée depuis une trentaine d’années. Je crois que cette confusion est due à une
volonté, peut-être maladroite, inadéquate en tout cas, de chercher une synthèse là où il ne faut
pas en chercher. Et il me semble que ce serait une bonne décision, du point de vue
méthodologique, que de reconnaître la distinction des significations du terme postmodernité à
l’intérieur des différents champs où il est employé [1][1] Ce texte est la transcription de
l’introduction orale....
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On s’aperçoit, en effet, que même si la notion de postmodernité a été reprise dans des champs
différents de la culture et des sciences sociales, même s’il existe, en quelque sorte, des airs de
ressemblance, il y a néanmoins des significations assez distinctes dans les utilisations qui en ont
été faites. Sans vouloir faire un inventaire exhaustif, on peut souligner, par exemple, que cette
question s’est posée dans des termes relativement différents en philosophie et dans les arts,
ou en architecture. De la même manière, la façon dont les sciences sociales, il y a une dizaine
d’années environ, se sont emparées de cette thématique pour en faire une problématique de
travail, ne coïncide pas exactement avec la manière dont les philosophes eux-mêmes avaient
abordé le problème. Enfin, il faut prêter attention au fait que les interprétations et les utilisations
de la notion de postmodernité sont parfois très différentes en Europe et aux États-Unis.
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Lorsque la thématique postmoderne a été développée, en particulier dans le domaine de
l’architecture, c’est à l’intérieur d’un contexte architectural et urbanistique très particulier,
correspondant à la crise de ce que l’on a appelé le mouvement moderne en architecture, et avec
une revendication relativement précise de la part des premiers promoteurs de la postmodernité :
la réévaluation des rapports du bâtiment au contexte, et plus précisément au site. Les premiers
travaux de Venturi par exemple, qui est un des fondateurs auquel les postmodernes se sont
référés en architecture, et ceux de ses élèves, étaient consacrés avant tout à une lecture des
contextes et, à partir de là, ils ont été conduits à une interrogation sur ce que devait être une
architecture qui prend en compte le contexte, entendu tout à la fois en tant que contexte social,
contexte culturel et contexte territorial.
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La philosophie a rencontré quant à elle le thème de la postmodernité dans un registre différent,
malgré le voisinage du vocabulaire. Le point de départ des débats en philosophie a été la
publication par Jean-François Lyotard de son ouvrage intitulé La Condition postmoderne
(Ed. de Minuit, 1979). Le débat, qui a pris une tournure internationale, a été extrêmement vif
dans les années 1980. Immédiatement, en effet, la question fut de savoir si ce qu’Habermas
appelle « le projet moderne » était encore ou non d’actualité. Je précise la chose, afin de faire
apparaître la distinction de la signification du mot « postmoderne » en philosophie et en
architecture. En architecture, la modernité a été considérée comme un fait historique, un héritage
historique (et l’on comprend, à vrai dire, la modernité comme modernisation), alors que dans le
domaine de la philosophie la modernité a été moins définie comme un fait que comme une
norme, c’est-à-dire un idéal régulateur de la pensée et de l’action, un horizon. C’est dans ce senslà que Jürgen Habermas a défendu la notion de modernité et s’est opposé à la position de
Lyotard.
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En deux mots, la modernité chez les philosophes, c’est principalement deux choses : d’abord un
idéal de maîtrise technique de la nature fondée sur la science, idéal qui lui-même, ensuite, se veut
au service d’un autre idéal, considéré comme fondamental, qui est un idéal d’émancipation du
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sujet, quelle que soit la dimension plus précise que l’on va donner à cette notion de sujet. Cette
perspective d’une émancipation humaine fondée sur un développement de la connaissance et de
la technique a été l’un des enjeux du débat philosophique dans les années 1980. Habermas
considère que cet idéal est encore d’actualité, qu’il est encore à défendre, et c’est armé de cette
conviction qu’il a promu lui-même et participé à un certain nombre d’événements, y compris
dans le domaine même de l’architecture, qui étaient destinés à défendre cette vision. Le titre de
l’un de ses articles les plus connus de la période résume à lui seul sa position : « La modernité, un
projet inachevé ».
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À l’opposé, la position des postmodernes (celle principalement de Lyotard, qui a, d’une certaine
manière, cristallisé le débat autour de son travail) consiste à partir du constat que cet idéal
moderne d’émancipation humaine n’a pas tenu ses promesses, que ce soit dans le
domaine de la domination de la nature ou dans celui de l’émancipation du sujet. Lyotard
n’est pas le premier, à vrai dire, à avoir fait ce constat, déjà avancé par les représentants de l’École
de Francfort, Adorno ou Horkheimer après 1945 (Lyotard y fait explicitement référence). La
montée des totalitarismes dans les années 1930, la Seconde Guerre mondiale, l’extermination,
tous ces thèmes avaient été mis en avant par Adorno et Horkheimer, jusqu’à poser la question,
parfois encore agitée dans certains milieux philosophiques, de savoir s’il est encore possible de
parler de rationalité, de raison, voire de philosophie, après Auschwitz. Lyotard prolonge d’une
certaine manière ces thématiques, auxquelles il ajoute la question du colonialisme.
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La position défendue par Lyotard dans La Condition postmoderne se veut moins normative que
constative. Elle revient à dire qu’il y a une crise de la légitimation des discours, et des
discours philosophiques en particulier. Les stratégies narratives destinées à fonder les
discours et les pratiques, les « grands récits » (dialectique de l’Esprit, herméneutique du sens,
émancipation du sujet raisonnable ou travailleur, développement de la richesse), c’est-à-dire les
métadiscours de légitimation qui étaient destinés à assurer le fonctionnement « normal » des
discours à vocation cognitive et morale, et plus largement le recours à la légitimation, ne
fonctionnent plus. Le postmodernisme, ou plutôt la condition postmoderne, puisque c’est le
terme qu’utilise Lyotard, se caractériserait essentiellement par cette crise de la légitimation par les
« grands récits » qui se présentent, de manière générale, comme des philosophies de l’histoire,
comme des pensées du progrès et du sens de l’histoire. La condition postmoderne est avant tout
une situation d’incrédulité, une crise de la croyance, en particulier de cette croyance principale de
la modernité qui est la croyance dans la raison et dans les possibilités métaphysiques de la raison.
Lyotard parle en termes de crise, cela ne veut pas dire pour lui que tout est perdu. Lui-même
appelle à la mise en place d’un autre type de fonctionnement de la rationalité, et dessine la place
virtuelle d’autres modèles de la rationalité.
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On pourrait évoquer encore d’autres secteurs de la culture, la littérature par exemple, à l’intérieur
desquels les mots « modernité » et « postmodernité » ont pris une signification sensiblement
différente, en relation avec ce que l’on pourrait appeler la crise du grand roman de formation que
l’on a connue au xixe siècle et qui s’épuise avec Joyce en particulier au début du xxe siècle. Un des
premiers à avoir mis le mot postmodernité en circulation, je le rappelle, est le critique littéraire
américain Ihab Hassan qui, au début des années 1970, se pose la question de savoir s’il est encore
possible, et de quelle manière, de raconter une histoire (The Dismemberment of Orpheus. Toward a
Postmodern literature, New York, 1971).
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Enfin, dans les sciences sociales, y compris en géographie, la thématique post-moderne est
apparue plus tardivement, dans les années 1990, et elle s’y est assez facilement répandue.
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Pour terminer cette première remarque, il me semble important de bien retenir cette distinction,
aussi bien « géographique » que « disciplinaire » d’ailleurs, des significations et des enjeux qui sont
engagés dans chacun des secteurs de la culture dont je viens de faire l’inventaire.
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Dans une seconde remarque, je voudrais me rapprocher un petit peu de la question de la
géographie, en soulignant que nous sommes plusieurs à avoir indiqué que postmodernité
peut signifier deux choses. D’une part, une prise de parti quant à la caractérisation de l’époque,
de notre époque, donc d’un état objectif des choses et, au fond, cela concerne peut-être la
géographie. D’autre part, la postmodernité désigne également une attitude ou une manière de
penser, une manière de conduire sa pensée et son écriture. Ce deuxième niveau de
problèmes doit être considéré pour lui-même, il concerne aussi la géographie, mais la géographie
moins dans sa capacité à analyser le monde que dans sa capacité à réfléchir sur elle-même et à
construire sa propre épistémologie.
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Je précise rapidement le premier point : concernant la postmodernité comme
caractérisation de l’époque, ce que l’on peut observer, en particulier chez les géo-graphes (mais
ils ne sont pas les seuls), c’est une certaine ambivalence des positions, puisque l’on a affaire
finalement à des descriptions assez sensiblement différentes, voire opposées. Par exemple, dans le
travail important d’Edward Soja, la postmodernité est identifiée, fondamentalement, avec
le retour, ou l’affirmation, des problématiques spatiales. L’espace deviendrait (ou serait
redevenu) un des éléments caractéristiques des sociétés contemporaines, et c’est cela qui, selon
Soja, ferait passer de la modernité caractérisée par la primauté du temps à la postmodernité
caractérisée par la primauté de l’espace. À l’inverse, il y a d’autres positions — celle de David
Harvey par exemple — qui mettent l’accent sur ce que l’on appelle la contraction de
l’espace-temps. D’autres positions caractérisent la postmodernité comme une situation
culturelle dans laquelle l’espace devient de plus en plus virtuel, à tel point même qu’il
deviendrait pour certains, je pense à Giuseppe Dematteis par exemple, moins une réalité
qu’un message. Je crois qu’il y a là une ambivalence, pour le moins, dans la caractérisation par
les géographes de ce qu’il en est de l’espace dans les sociétés dites postmodernes, sur lesquelles il
faudrait peut-être revenir.
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Cela étant, les trois grands thèmes qui traversent la littérature postmoderne quant à la
caractérisation de l’époque, les trois grands objets de travail qui semblent traverser peu
ou prou l’ensemble des sciences sociales, dont la géographie, sont les suivants : le premier
thème, celui de l’identité, et plus précisément l’incertitude quant à la définition des identités à
quelque échelle que ce soit, un thème qui traverse aussi bien la psychologie, que l’anthropologie
et évidemment la géographie ; le deuxième thème, la question des cadres de l’expérience du
monde, où l’on retrouve la question de la contraction de l’espace-temps, et où l’on retrouve
également la question de ce qu’on pourrait appeler la médiatisation, de la virtualisation, et le
développement de ce que Baudrillard appelle les simulacres. Cette déréalisation progressive du
réel, cette idée que le réel se confond de moins en moins avec le tangible, cela pose un problème
quant à la conscience de réalité qu’il est possible de développer dans l’expérience du monde ;
troisième thème enfin, celui de la représentation, ou de la critique des représentations. La
pensée moderne, comme l’a montré le philosophe américain Richard Rorty [1][1] Rorty Richard
(1989). Philosophy and the mirror of... dans Le Miroir de la nature, s’est largement appuyée sur la
métaphore du miroir (et ses vertus réfléchissantes), pour penser le mouvement de la
connaissance. Or justement, ce qui caractériserait l’époque postmoderne, ce serait une crise de la
représentation, c’est-à-dire, plus précisément, une augmentation de la part d’opacité dans la
connaissance, et une diminution de la transparence, ce qui conduit plus généralement à une
interrogation sur le langage, et sur les vertus que posséderait le langage pour rendre compte de la
réalité. Dans cette perspective, les postmodernes vont privilégier les analyses de type
pragmatique, ils vont parler moins en termes de représentation qu’en termes de « coups » ou de
jeux de langages. La question qui est posée est celle de la caractérisation de la réalité, et de la
possibilité même de la caractériser. Cette question touche, pour les géographes en particulier, aux
thématiques spatiales.
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Le second point, qui concerne l’épistémologie, peut-être le plus important, est celui de la
légitimation des discours. Une des références importantes des postmodernes aux États-Unis
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est l’œuvre de Michel Foucault, en particulier cette articulation faite par Foucault entre savoir
et pouvoir. L’idée défendue par les postmodernes est que tout acte de savoir est en même temps
un acte de pouvoir, et que l’on ne peut pas distinguer, au fond, les deux niveaux. De ce point de
vue, la position postmoderne est forcément une position de doute par rapport à tout savoir.
Le chercheur, par conséquent, doit lui-même se placer de manière critique par rapport au savoir
qu’il est lui-même en train de développer. C’est une autoréflexivité constante, une autocritique
constante, ce qui rend effectivement cette position délibérément instable. Tout savoir, y compris
scientifique, doit pouvoir se supporter, en quelque sorte, comme définitivement local, situé, sans
qu’il soit jamais possible au chercheur (sauf de manière illusoire) de le totaliser. La conséquence,
s’agissant des géographes comme des autres chercheurs en sciences sociales, est de parvenir à
établir une position épistémologique qui ne soit pas « de surplomb » par rapport aux objets de
l’investigation.
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La référence épistémologique qui me semble importante à faire apparaître dans ce contexte, le
philosophe qui est peut-être le plus apprécié par les postmodernes, c’est Ludwig Wittgenstein, en
particulier le deuxième Wittgenstein avec la théorie des jeux de langage. L’idée, pour faire
vite, est que la science est un jeu de langage parmi d’autres, qui n’a pas forcément plus de
légitimité qu’un autre — pas forcément moins non plus — et que ce qu’il s’agit de développer,
c’est la différence et la diversité des jeux de langage. Le point essentiel, s’agissant de la critique de
la légitimation ou de la critique des grands récits, est une affirmation selon laquelle il n’y aurait
plus de langue universelle qui viendrait recouvrir la totalité de ces jeux de langage singuliers, et
qui pourrait, d’une certaine manière en assurer la traductibilité ou la commensurabilité. Je
rappelle, au passage, l’importance de la référence à Thomas Kuhn pour la pensée postmoderne,
et de son concept de paradigme.
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Pas de langue universelle, par conséquent, qui viendrait assurer une commensurabilité de tous les
langages particuliers, qu’ils soient scientifiques ou culturels (mais la science fait pleinement partie
de la culture). La situation postmoderne est caractérisée par l’incommensurabilité générale, d’une
certaine manière, par la dissymétrie entre les différents jeux de langage. Faut-il, à partir de ce
moment-là, pour conclure avec Lyotard, chercher de manière illusoire un nouvel horizon
totalisant ? La réponse de Lyotard est non. Il distingue et oppose ce qu’il appelle l’homologie du
système et la paralogie des inventeurs. Il s’agit à ses yeux de développer au maximum les
expérimentations, les inventions, les nouvelles propositions de pensée. Les notions de paradigme
et de jeux de langage peuvent devenir des outils opératoires pour provoquer de nouvelles
possibilités de recherche, de nouvelles possibilités de pensée. S’il faut croire Lyotard, la position
postmoderne n’est pas une position conservatrice, c’est une position qui, d’une certaine manière,
a confiance dans les possibilités du langage et de ses renouvellements.
Notes
[1]
Ce texte est la transcription de l’introduction orale au débat « postmodernisme et géographie » du
17 janvier 2003.
[1]
Rorty Richard (1989). Philosophy and the mirror of nature. Oxford : Basil Blackwell, 401 p.
Pour citer cet article
Besse Jean-Marc, « Le postmodernisme et la géographie. Éléments pour un débat », L’Espace
géographique, 1/2004 (tome 33), p. 1-5.
URL : http://www.cairn.info/revue-espace-geographique-2004-1-page-1.htm
DOI : 10.3917/eg.033.0001
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